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1759, 01, vol. 1-2, 02-03
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JANVIER. 1759.
'PREMIER VOLUME.
Liverfité , c'est ma devife La Fontaine .
Chez
Big Sculp
Cochin
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoiſe.
PISSOT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais,
Avec Approbation & Privilége du Roi,
THE NEW YORK!
PUBLIC LIBRARY
535302
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1005
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure, rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
deport , les paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire , à M.
MARMONTEL, Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir, ou quiprendront lesfrais du port
fur leur compte , ne payeront , comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume ,
c'est-à-dire 24 livres d'avance , en s'abonnant
pour 16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreſſe ci - deffus.
A ij
*
OnJupplie les perfonnes des province?
d'envoyer par la pofte , en payant le droit
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau .
Les paquets qui neferont pas affranchis ,
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Onpeut fe procurer par la voie du Mer
cure le Journal Encyclopédique de Liege ;
celui de Mufique , par M. de la Garde ;
ainsi que les autres Journaux , Eftampes ,
Livres & Mufique qu'ils annoncent.
Le Nouveau Choix fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes , & les conditions font les
mêmes pour une année.
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER. 1759 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERSET EN PROSE.
Ju
ODE.
UPITER , prête- moi ta foudre ,
S'écria Licoris un jour ;
Donne , que je réduiſe en poudre
Le Temple où j'ai connu l'Amour.
Alcide , que ne ſuis-je armée
De ta maſſuë & de tes traits !
Pour venger la Terre allarmée ,
Er punir un Dieu que je hais.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE;
Médće , enſeigne- moi l'uſage
De tes plus noirs enchantements :
Formons pour lui quelque breuvage
Egal au poifon des Amants.
Ah ! fi dans ma fureur extrême ,
Je tenois ce Monftre odieux ! ..
Le voila , lui dit l'Amour même ,
Qui foudain parut à fes yeux.
Venge- toi , punis fi tu l'oſes...
Interdite à ce prompt retour ,
Elle prit un bouquet de rofes
Pour donner le fouet à l'Amour'
On dit même que la Bergere
Dans fes bras n'ofant le preffer ,
En frappant d'une main légére ,
Craignoit encor de le bleſſer.
LE MIROIR DE VENUS.
A Madame de ** le jour de fa Fête.
J'AI 'AI vû l'Amour ce matin
Arriver à tire d'aîle ,
De l'hymen courrier fidele ,
Avec des fleurs à la main.
Chez l'Amitié fa coufine
JANVIER. 1759.
Il paffe dans fon trajet.
Où vas tu , mauvais Sujet ,
Dit elle ? Où je vais ?. Devine.
Toi-même , avec tes crayons ,
Que fais-tu là? .Je deffine...
Et quelle image ? Voyons ...
C'eſt un fecret ... du myſtére !
Fi donc , tu me fais pitié :
11 fied bien à l'Amitié
D'avoir l'orgueil de fe taire !
C'eſt à moi d'être difcret :
Allons , dis- moi ton fecret.
Je fuis connoiffeur habile ,
Et je puis te corriger...
Soit , dit l'Amitié docile ;
M'inftruire , c'eft m'obliger.
L'Amour voyant votre image ,
C'eft , dit-il , en vous nommant ,
Celle à qui dans ce moment
Je vais offrir mon hommage.
Mais tu la peins foiblement !
C'eft bien là cet enjoument
Qu'en la voyant on refpire :
La perle au brillant émail ,
Et la rofe & le Corail ,
Et le féduifant fourire ,
Voilà la bouche en détail ;
Cependant on y defire
A iv
MERCURE DE FRANCE
Un certain air gracieux.
Ces yeux , où brille ma flâme
Où fe peint l'efprit & l'âme >
Me rappellent bien les yeux ;
Mais moins beaux que leurs modeles
Je n'y trouve pas affés
De ces vives étincelles
Dont tous les coeurs font bleffés.
En tout , les traits font fideles ;
Mais le tein manque d'éclat :
Ce velouté délicat ,
C'eſt là ce qu'il faloit rendre.
D'ailleurs tes crayons difcrets
Plus loin ne peuvent s'étendre ;
Et l'hymen a des fecrets.
Que l'Amour feul peut t'apprendre.
Hé bien , lui dit l'Amitié ,
Embelli donc mon hommage ,
Et d'une fi chere image
Deffine l'autre moitié :
Tu vois mieux qu'on ne peut feindre
Et feul confident jaloux
De fes charmes les plus doux ,
C'eſt à toi feul de les peindre..
Non , ce n'eft qu'a fon époux
Qu'en fecret je les expofe ;
Pour fes Rivaux , & pour vous
Ces charmes font lettre claufe..
JANVIER. 1759.
Et quel prodige nouveau
Rend donc l'Amour ſi ſévere ?
L'Albane a bien peint ta mere
Comme elle fortit de l'eau..
Non , Liſbette avec colere
Effaceroit le tableau..
Retouche du moins le buſte
Et qu'elle foit peinte en beau..
J'y confens , rien n'eſt plus juſte ,
Reprit l'Amour : eſſayons.
Il dit, & prend les crayons.
Bientôt je l'entens fe plaindre
Qu'ils n'expriment aucuns traits :
Ce coloris tendre & frais
Eft trop difficile à peindre.
A retracer tant d'attraits
Le Paſtel ne peut atteindre.
Ah , dit l'Amour , je le voi ,
Tout l'Art céde à la Nature ;
Er plus habile que moi ,
Elle a dans cette figure ,
Mis certain je ne ſçais quoi ,
Au- deffus de la peinture.
Moi , qui les avois fuivis
Jufqu'au bout de l'aventure ,
J'ofai dire mon avis :
Amour , veux- tu de Liſbette
Av
10 MERCURE DE FRANCE
Rendre les traits ingénus ;
Crois - mois , dérobe à Vénus
Le Miroir de fa toilette.
Qu'à Lifbette il ſoit donné :
C'eft un bouquet digne d'elle ;
Et ce Miroir deftiné
Aux charmes d'une Immortelle ;
Par cette image nouvelle
Ne fera point profané.
LA CONVALESCENCE ,
Vers de Madame de ** à M. le C. de
SANS toi , de ta Fée
La trame coupée
Alloit de Pluton
Charger le pupitre ;
Tes pleurs , du régître
Effacent mon nom .
En vain de Caron
Je touchois la barque ,
Ma chaîne évitoit
La main de la Parque ,
Mon coeur te reſtoit ..
A qui donne l'être .
On doit fon encens ;
*
JANVIER. 1759
11
Régle donc en maître
Mes voeux innocens :
Fais feul mes délices ,
Sois ma Déité ,
Et de må fanté
Reçois les prémices.
PSYCHÉ ,
FABLE,
POUR m OUR mettre fin à fon
martyre
Amour épris des charmes de Pfyché
La fit enlever par Zéphire
Pour qui ce Dieu n'avoit rien de caché.
L'expédient fans doute étoit commode ;
Et fi comme les Dieux on n'étoit recherché
J'aimerois fort cette méthode.
Car à quoi bon tous ces foupirs
Dont les Amants ne ſe diſpenſent gueres ?
Ils n'en font pas mieux leurs affaires ;
Et bien fouvent reculent leurs plaifirs.
Ceux de l'Amour étoient inexprimables,
Ceux de Pfyché l'auroient- ils été moins ?
Elle jouiffoit fans témoins ;
Et fes plaifirs étoient inépuifables.
Foibles mortels , les nôtres font fi courts;
Et mille foins en alterent le cours.
A vj
1J 2
MERCURE DE FRANCE.
Un point manquoit. C'étoit la connoiffance
De l'Amant qu'elle poffedoit ;
Et qui toutes les nuits venoit
Lui renouveller fa conftance.
Mais de cette heureuſe ignorance
Sa félicité dépendoit ;
Et même fon Amant l'en avoit avertio
Sacuriofi té n'en fut point ralentie.
Une nuit que l'Amour dormoit ,
Pfyché qui ne dort , ni ne rêve
D'auprès de fon Amant tout doucement fe leve,
Alume une lampe , & fans bruit
A la clarté qui la conduit ,
Elle approche. Mais Ciel ! quelle fut fa ſurpriſe
Lorfqu'elle reconnut l'Amour dans fon Amant ?
Hélas ce vain bonheur ne dura qu'un moment :
La fuite de ce Dieu charmant
Lui fit pleurer fon entrepriſe.
Le monde eft plein d'imprudents curieu
Qui fcrutateurs audacieux
Veulent tout voir , & tout connoître
Hors le prix d'un tems précieux
Et l'ufage des biens qu'ils ont recus des Cieux.
L'exemple de Pfyché les inftruira peut-être.
On rifque tout à vouloir trop ofer.
C'eft perdre le plaiûr que de l'analyſer.
JANVIER. 1759: 17
LE PHILOSOPHE SOI DISANT
Anecdote moderne.
CLARICE
depuis quelques années
n'entendoit parler que de Philofophes.
Qu'est-ce donc que cette efpéce
d'hommes-là , dit-elle ? Je voudrois bien
en voir quelqu'un. On la prévint que les
vrais Philofophes étoient rares , qu'ils fe
communiquoient
difficilement
; qu'au
refte c'étoient de tous les hommes les
plus fimples , & qu'ils n'avoient rien de
fingulier. Il y en a donc de deux fortes,
dit- elle , car dans tous les récits que j'entends
, un Philofophe eſt un être bizarre
qui fait profeffion de ne reffembler à
rien. De ceux-là , lui dit-on , il y en a
partout , vous en aurez : cela eft facile.
Clarice étoit à la campagne avec une
de ces Sociétés qu'on appelle frivoles, &
qui ne demandent qu'à s'amufer. On lui
préfenta quelques jours après le fentencieux
Arifte. Monfieur eft donc Philofophe
, demanda-t-elle en le voyant ? Oui ,
Madame , répondit Arifte.. C'eſt une belle
choſe que la Philofophie, n'eft- ce pas ?.
Mais Madame , c'eſt la ſcience du bien
14 MERCURE DE FRANCE.
& du mal , ou fi vous voulez la fageffe..
Ce n'eft que cela , dit Doris ? . Et le fruit
de cette fageffe , pourfuivit Clarice , eft
d'être heureux fans doute.. Ajoutez , Madame
, de faire des heureux.. Je ferois
donc Philofophe auffi , dit à demi voix
la naïve Lucinde , car on m'a dit fouvent
qu'il ne tenoit qu'à moi d'être heureufe
en faifant des heureux.. Bon ! qui
ne fait pas cela , reprit Doris , c'eſt le
fecret de la Comédie . Arifte avec le fourire
du mépris leur fit entendre que le
bonheur philofophique n'étoit pas celui
que peut gouter & faire gouter une
jolie femme. Je m'en doutois bien ,
dit Clarice , & rien ne fe reſſemble
moins , je crois , qu'une jolie femme &
un Philofophe ; mais voyons d'abord
comment le fage Arifte s'y prend pour
être heureux lui-même.. Cela eft tout fimple
, Madame je n'ai point de préjugés ,
je ne dépends de perfonne , je vis de peu,
je n'aime rien , & je dis tout ce que je
penfe. N'aimer rien , obferva Cleon , me
femble une diſpoſition peu favorable à
faire des heureux. Hé , Monfieur , repliqua
le Philofophe , ne fait-on du bien
qu'à ce qu'on aime ? Affectionnez-vous
le miférable que vous foulagez en paffant
? C'eft ainfi que nous diftribuons à
JANVIER. 1759 . I'S
l'humanité le fecours de nos lumieres.
Et c'eft , dit Doris, avec des lumieres que
vous faites des heureux ? . Oui, Madame ,
& que nous le fommes. La groffe Préfidente
de Ponval trouvoit ce bonheur-là
bien mince ! Un Philofophe a-t- il bien du
plaifir, demanda Lucinde? .. Il n'en a qu'un,
Madame , celui de les méprifer tous..
Cela doit être fort amufant , dit brufquement
la Préfidente ! Et fi vous n'aimez
rien , Monfieur , que faites-vous donc
de votre ame ?. Ce que j'en fais ? Je l'employe
au feul ufage qui foit digne d'elle.
Je contemple , j'obferve les merveilles
de la Nature.. Hé , que peut-elle avoir
pour vous d'intéreflant cette Nature , reprit
Clarice , fi les hommes , fi vos femblables
n'ont rien qui vous puiffe attacher
? ... Mes femblables , Madame ! je
ne difpute pas fur les termes , mais celui-
là eft un peu fort. Quoiqu'il en soit ,
la Nature que j'étudie a pour moi l'attrait
de la curiofité qui eft le reffort de
l'intelligence , comme ce qu'on appelle
le defir eft le mobile du fentiment. La
curiofité , dit Doris ? Oui-da , je conçois
que c'eft quelque chofe , mais le defir ,
Monfieur, ne le comptez-vous pour rien?
Le defir , je vous l'ai dit , eft un attraig
d'une autre espéce. Pourquoi donc vqus
16 MERCURE DE FRANCE.
livrer à l'un de ces attraits , tandis que
vous réfiftez à l'autre ? . Ah Madame ,
c'eft que les jouiffances de l'efprit ne
font mêlées d'aucune amertume , & que
toutes celles du fentiment renferment
un poiſon caché. Mais du moins , lui demanda
Cleon , vous avez des fens ?.
Oui , j'ai des fens fi vous voulez ; mais
ils n'ont fur moi nul empire : mon ame
en reçoit les impreffions comme une
glace , & il n'y a que les objets de l'intelligence
pure qui puiffent m'affecter vivement.
Voilà un bien froid perfonnage,
dit tout bas Doris à Clarice ! qui t'a
mené cet homme-là ?. Paix , cela eft
bon pour la campagne ,, il y a moyen de
s'en divertir.
Cleon qui vouloit encore développer
ce caractere , lui témoigna fa furpriſe
de le voir réfolu à ne rien aimer ; car
enfin difoit-il , ne connoiffez-vous rien
d'aimable ? Je connois des ſurfaces reprit
le Philofophe , mais je fai me défier
du fond. Il refte à favoir , dit Cleon ,
fi cette méfiance eft fondée .. Oh trèsfondée
, vous pouvez m'en croire : j'en
ai affez vû pour me convaincre que ce
Globe-ci n'eft peuplé que de méchans
& d'ingrats.. Si vous y regardiez bien,
Bui dit Clarice fur le ton du reproche ,
JANVIER. 1759 . 17
tous feriez moins injufte , & peut-être
auffi plus heureux. Le Sage un moment
interdit , ne fit pas femblant d'avoir entendu
. On annonça le diner , il donna
la main à Clarice & fe mit auprès d'elle
à table. Je veux , lui difoit-elle, vous réconcilier
avec l'humanité.. Il n'y a pas
moyen , Madame , il n'y a pas moyen :
l'homme eft le plus vicieux des êtres.
Quoi de plus cruel , par exemple , que le
fpectacle de votre diner ? combien d'animaux
innocens immolés à la voracité
de l'homme ? ce Boeuf , quel mal vous
avoit-il fait & ce Mouton fymbole
de la candeur , quel droit aviez - vous
fur fa vie ? & ce Pigeon l'ornement de
nos toits , qu'on vient d'arracher à la
tendre Colombe ? ô ciel , s'il y avoit un
Bufon parmi les animaux , dans quelle
claffe placeroit-il l'Homme ? Le Tigre ,
le Vautour , le Requin lui céderoient
le premier rang parmi les efpéces voraces.
Tout le Monde conclut que le Philofophe
ne fe nourrilloit que de légumes
, & l'on n'ofoit lui offrir de ces
viandes qu'il parcouroit avec pitié. Donnez
, donnez , dit-il , puifqu'on a tant fait
que de les égorger , il faut bien que quelqu'un
les mange. Il déclamoit ainfi en
mangeant de tout , contre la profufion
18 MERCURE DE FRANCE.
des mets , leur recherche , leur délicateffe
ah l'heureux tems , difoit-il , où
l'Homme broutoit avec les Chevres !
Donnez-moi à boire , je vous prie ;
la
Nature a bien dégénéré ! Le Philofophe
s'enyvra en faifant la peinture du clair
ruiffeau où fe défaltéroient fes peres .
Cleon faifit ce moment où le vin fait
tout dire , pour démeler le principe de
ce chagrin philofophique qui fe répandoit
fur le genre humain. Hé-bien , demandat-
il à Arifte vous voilà avec les hommes ;
les trouvez-vous fi odieux ? Avouez que
vous ne les condamniez que fur parole ,
& qu'ils ne méritent pas tout le mal qu'on
en dit.. Sur parole , Monfieur ! apprenez
qu'un Philofophe ne juge que d'après lui :
c'eſt parce que j'ai bien vû , bien dévelopé
les hommes , que je les crois vains , orgueilleux
, injuftes .. Ah de grace , interrompit
Cleon , épargnez-nous un peu :
notre admiration pour vous mériter au
moins des ménagemens ; car enfin vous
ne fauriez nous reprocher de ne pas
honorer le mérite. Et comment l'honorez-
vous, repliqua vivement le Philofophe
eft-ce en le négligeant , en l'abandonnant
qu'on l'honore ? ah les Philofophes de la
Grece étoient les Oracles de leur Siècle ,
les Légiflateurs de leur Patrie. Aujour
JANVIER. 1759
19
d'hui la fageffe & la vertu languiffent oubliées
; l'intrigue , la baffeffe , la fervitude
obtiennent tout . Si cela étoit , dit Cleon ,
ce feroit peut-être la faute des grands
hommes qui dédaignent de fe montrer...
Et voulez -vous qu'ils fe jettent à la tête ,
ou pour mieux dire aux pieds des dif
penfateurs des récompenſes ? Il est vrai ,
dit Cleon, que l'on pourroit leur en épargner
la peine , & qu'un homme tel que
vous ( pardon fi je vous nomme ) Il n'y
a pas de mal , reprit humblement le
Philofophe.. Un homme tel que vous
devroit être difpenfé de faire fa cour..
moi ! Faire ma cour ? Ah qu'ils s'y atten
dent ; je ne crois pas que leur orgueil ait
jamais à s'en applaudir : je fçai m'appré
cier grace au Čiel , & j'irois vivre dans
les déferts plutôt que de dégrader mon
être. Ce feroit bien dommage , dit Cleon,
que la fociété vous perdît : né pour éclairer
l'humanité , vous devez vivre au milieu
d'elle . Vous ne fauriez croire , Mefdames
, le bien que fait un Philofophe à
la Terre ; je gage que Monfieur a découvert
une foule de vérités morales , &
qu'il y a peut-être aujourd'hui cinquante
vertus de fa façon. Des vertus , reprit
Arifte , je n'en ai pas imaginé beaucoup ,
mais j'ai dévoilé bien des vices ! Hẻ ,
20 MERCURE DE FRANCE.
Monfieur , lui dit Lucinde , que ne leur
laiffiez-vous leur voile ils auroient la
laideur de moins .. Ma foi je fuis votre
fervante , reprit Madame de Ponval , j'aime
mieux un vice décidé qu'une vertu
équivoque , du moins l'on fait à quoi
s'en tenir... Et cependant voilà comme
on nous récompenfe , s'écrie Arifte avec
dépit auffi j'ai pris le parti de n'exiſter
que pour moi-même : le monde ira comme
il pourra. Non , lui dit poliment
Clarice en fe levant de table , je veux
que vous exiftiez pour nous. Avez-vous
à Paris quelque affaire preffée ? .. Aucune
, Madame : un Philoſophe n'a point
d'affaire.. Hé bien , je vous retiens ici.
La campagne doit plaire à la Philofophie
, & je vous y promets la folitude , le
repos & la liberté. La liberté , Madame ,
dit le Philofophe à demivoix ? je crains.
bien que vous ne me manquiez de parole.
La promenade difperfa la compagnie
, & Arifte avec un air rêveur feignit
d'aller méditer dans une allée où
il digéra fans penfer à rien. Je me
trompe , il penfoit à Clarice , & il ſe
difoit à lui-même une jolie femme ,
une bonne maifon , toutes les commodités
de la vie ; Cela s'annonce bien !
JANVIER. 1759. 21
Voyons jufqu'au bout. Il faut avouer ,
pourfuivoit-il , que la fociété eft une plaifante
Scene : fi j'étois galant empreffe ,
complaiſant , aimable , on feroit à peine
attention à moi : on ne voit que cela
dans le monde , & la vanité des femmes
eft raffafiće de ces hommages prodigués ;
mais apprivoifer un ours , civilifer un
Philofophe , fléchir fon orgueil , amolir
ſon amé , c'eſt un triomphe difficile &
rare dont leur amour- propre eft flatté.
Clarice vient d'elle-même ſe jetter dans
mes filets ; attendons-la fans nous compromettre
.
La compagnie de fon côté s'amuſoit
aux dépens d'Arifte . C'eſt un affez plaifant
original , diſoit Doris , qu'en ferons-
nous ? Une Comédie répondit
Cleon , & fi Clarice veut m'en croire ,
mon plan en eft déja tout tracé. Il
.communiqua fon idée , tout le monde y
applaudit , & Clarice après quelque difficulté
confentit à jouer fon rôle : elle
étoit beaucoup plus jeune & plus jolie
qu'il ne falloit pour un Philofophe , &
quelques mots , quelques regards échappés
à celui-ci fembloient . répondre du
denouement. Elle ſe préfenta donc comme
par hazard dans l'allée où ſe promenoit
Arifte ; je vous détourne , lui die22
MERCURE DE FRANCE.
elle ; pardon , je ne fais que paffer..
Vous n'êtes pas de trop Madame , & je
puis méditer avec vous.. Vous me ferez
plaifir : je m'apperçois qu'un Philofophe
ne penfe pas comme un autre
Homme , & je ferai bien-aife de voir
les chofes par vos yeux.. Il eft vrai , Madame
, que la Philofophie femble créer
un nouvel Univers le vulgaire ne
voit que des maffes , les détails de la
Nature font un fpectacle réfervé pour
nous ; c'est pour nous qu'elle femble
avoir difpofé avec un art fi merveilleux ,
les fibres de ces feuilles , l'étamine de
ces fleurs , le tiffu de cette écorce : une
fourmilliere eft pour nous une Républi
que, & chacun des atômes qui compofent
ce monde , me paroît un monde nouveau.
Cela eft admirable , dit Clarice !
qu'est-ce qui vous occupoit en ce moment
? Ces oifeaux , répondit le Sage..
Ils font heureux , n'eft-ce pas ? . Ah trèsheureux
fans doute : & comment ne le
feroient-ils pas ? L'indépendance ,
galité , peu de befoins , des plaifirs faciles
, l'oubli du paffé , nulle inquiétude
fur l'avenir , & pour tout fouci , le foin
de vivre , & celui de perpétuer leur efpéce
; quelles leçons Madame , quelles
leçons pour l'humanité ! .. Avouez donc
l'éJANVIER.
1759. 23
que
la campagne eft un féjour délicieux ;
car enfin elle nous rapproche de la condition
des animaux , & comme eux
nous femblons n'y avoir pour loix que
le doux inftinct de la Nature.. Ah Madame
, que n'eft-il vrai ! Mais ce caractére
eft effacé du coeur des hommes :
la fociété a tout perdu... Vous avez raifon
: cette fociété eft quelque chofe de
bien gênant , & quand on n'a befoin de
perfonne il feroit tout fimple de vivre
pour foi.. Hélas c'est ce que j'ai dit cent
fois , c'eft ce que je ne ceffe d'écrire ;
mais perfonne ne veut m'écouter. Vous
Madame , par exemple , qui femblez reconnoître
la vérité de ce principe , auriez-
vous la force de le pratiquer ? Je ne
puis que fouhaiter , dit Clarice , que la
Philofophie devienne à la mode : je ne
ferai la derniere à la fuivre , compas
me je ne dois pas être la premiere à
l'afficher.. C'eft le langage que chacun
tient perfonne ne veut fe hazarder à
donner l'exemple , & cependant l'humanité
gémit accablée fous le joug de l'opinion
& dans les chaînes de l'ufage.
Que voulez-vous, Monfieur ? notre repos,
notre honneur , tout ce que nous avons
de plus cher dépend des bienféances..
Hé bien Madame, obfervez-les ces bien24
MERCURE DE FRANCE.
féances tyranniques ; ayez des vertus comme
des habits , façonnées au gout du Siécle
; mais votre âme eft à vous : la fo→
ciété n'a des droits que fur les dehors &
vous ne lui devez que les apparences.
Les bienféances dont on fait tant de
bruit ne font elles-mêmes que les арра-
rences bien ménagées ; mais l'interieur ,
Madame , l'interieur eft le fanctuaire
de la volonté , & la volonté eft indépendante.
Je conçois , dit Clarice , que je
peux vouloir ce que bon me femble , pourvû
que je m'en tienne là. Vraiment fans
doute , reprit le Philofophe , il vaut
mieux s'en tenir là que de rifquer des
imprudences ; car , Madame, favez -vous
ce que c'est qu'une femme vicieuſe ?
C'eft une femme qui ne s'obferve , qui
ne fe refpectefur rien. Quoi , Monfieur ,
demanda Clarice , en affectant un air fatisfait
, le vice n'eft donc que dans l'imprudence
? Avant de vous répondre , Madame
, permettez-moi de vous interroger:
Qu'eft- ce le vice à vos yeux
N'eft-ce pas ce qui trouble l'ordre ,
qui nuit , où ce qui peut nuire ? ... C'eft
cela même.. Hé bien , Madame , tout
cela fe paffe au dehors. Pourquoi donc
foumettre au préjugé vos ſentiments &
vos pensées ? Voyez dans ces oifeaux cette
que ?
ce
douce
JANVIER. 1759.
douce & fiere liberté que la Nature vous
avoit donnée,& que vous avez perdue . Ah,
dit Clarice avec un foupir , la mort de
mon époux m'avoit rendu ce bien précieux
; mais je touche au moment d'y
renoncer encore.. ô ciel , qu'entens-je ?
Allez-vous former une nouvelle chaîne'?.
Mais , je ne fçais.. Vous ne fçavez !.
Ils le veulent.. Qui donc, Madame? Quels
font les ennemis qui ofent vous le propofer
? Non , croyez-moi , l'hymen eſt un
joug , & la liberté eft le bien fuprême.
Mais encore quel eft cet époux que l'on
vous donne ?. C'eft Cleon.. Cleon , Madame
? Je ne m'étonne plus de l'air
aifé qu'il prend ici . Il interroge , il décide
, il daigne être affable quelquefois ;
Il a cette politeffe avantageufe qui femble
s'abbaitfer jufqu'à nous ; on voit bien
qu'il fait les honneurs de fa maiſon
& je fens déformais tout ce que je
lui dois de refpect & de déférence. Vous
ne lui devez, Monfieur,qu'une honnêteté
mutuelle je prétens que tout le monde
foit égal chez-moi.. Vous le prétendez
, Clarice ! Ah , votre choix détruit
l'égalité entre les hommes , & celui qui
doit vous poffeder.... N'en parlous plus ,
j'en ai trop dit , ce féjour n'eft pas fait
pour un Philofophe. Permettez-moi de
B
26 MERCURE DE FRANCE.
"
,
m'en éloigner. Non , lui dit-elle , j'ai be
foin de vous & vous me plongez dans
des irréfolutions dont vous feul pouvez
me tirer. Il faut avouer que la Philofophie
eft une chofe bien confolante ,
mais fi un Philofophe étoit un trompeur,
ce feroit un dangereux ami ! Adieu , je
ne veux pas qu'on nous voie enſemble :
je rejoins la compagnie , venez bientôt
nous retrouver. Hé voilà donc , difoit-elle
en s'éloignant ce qu'on appelle un
Philofophe. Courage , difoit - il de fon
côté! Cleon ne tient plus qu'à un fil . Clarice
en rougiffant rendit compte de la
premiere Scene & fon début reçut
des éloges ; mais la Préfidente fronçant
le fourcil , avez-vous prétendu , dit-elle
que je fois fimple ſpectatrice ? Non, non ,
je veux jouer mon rôle , je répons qu'il
fera plaifant. Vous croyez fubjuguer cet
homme fage ? point du tout ; c'est moi
qui aurai cet honneur-là.. Vous Préſidente
!. Oh , vous avez beau rire , mes cinquante
ans , mes trois mentons & ma
mouſtache de tabac d'Efpagne fe moquent
de toutes vos graces. Tout le monde
applaudit à ce défi en redoublant les
éclats de rire. Rien n'eft plus férieux
reprit-elle , & fi ce n'eft pas affez d'une ,
vous n'avez qu'à vous réunir pour me
difputer fa conquête , je vous brave touJANVIER.
1759.
27
tes les trois. Allez , divine Doris , charmante
Lucinde , merveilleufe Clarice ,
allez étaler à fes yeux tout ce que la
coquetterie & la beauté ont de féduifant
; je m'en mocque. Elle dit ces mots
d'un ton réfolu à faire trembler.
Cleon parut ſombre & rêveur à l'arrivée
d'Ariſte , & Clarice prit avec le
Philofophe l'air réfervé du myftere . On
parla peu , mais on lorgna beaucoup .
Arifte fe retirant dans fon appartement ,
le trouva meublé avec toutes les recherches
du luxe. O ciel ! dit - il à la
compagnie , qui pour s'amufer . l'y avoit
conduit , ô ciel ! n'eft-il pas ridicule que
tout cet appareil foit dreffe pour le fommeil
d'un homme ? Eft-ce ainfi que l'on
dormoit à Lacédémone ? O Licurgue ,
que dirois-tu ? Une toilette à moi ! C'eſt
fe mocquer. Me prend-on pour un Sibarite
? Je me retire , je n'y fçaurois tenir-
Voulez-vous , lui dit Clarice , que l'on
démeuble exprès pour vous ? Jouifſez ,
croyez- moi , des douceurs de la vie quand
elles fe préfentent un Philofophe doit
favoir fe paffer de tout & s'accommoder
de tout.. À la bonne heure , il faut bien
vous complaire ; mais je ne dormirai jamais
fur ce monceau de duvet. Ma foi,
dit-il , en ſe couchant , la moleſſe eſt une
jolie choſe ! & le Sage s'endormit.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Ses fonges lui rappellerent fon entre
tien avec Clarice , & il fe réveilla dans
la douce idée que cette vertu dé convention
qu'on nomme fageffe dans les
femmes , lui réfifteroit foiblement.
Il n'étoit pas levé encore , un laquais
vint lui propofer le bain. Le bain étoit
d'un bon préfage. Soit , dit-il , je me
baignerai : le bain eft d'inftitution naturelle
. Quant aux parfums , la terre nous
les donne, ne dédaignons pas fes préfents.
Il eût bien voulu faire ufage de cette
toilette qu'il voyoit dreffée ; mais la pudeur
le retint. Il fe contenta de donner
à fa négligence philofophique l'air le plus
décent qu'il lui fut poffible, & le miroir fut
wingt fois confulté. Comme vous voilà
fait , lui dit Clarice en le voyant paroître
! pourquoi n'être pas mis comme tout
le monde ? Cet habit , cette coëfure, vous
donnent un air commun que vous n'avez
pas.. Hé ! Madame , eft-ce à l'air qu'on
doir juger les hommes voulez -vous que
je me foumette aux caprices de la mode
& que je fois mis comme vos Cleons ?
pourquoi non, Monfieur? fçavez -vous bien
qu'ils tirent avantage de votre fimplicité ?
& que c'est là furtout ce qui affoiblit
dans les efprits la confidération qui vous
eſt due ? moi-même,pour vous rendre juf
JANVIER. 1759 29
tice , j'ai befoin de ma réfléxion : le
premier coup d'oeil eft contre vous &
c'eft bien fouvent ce premier coup d'oeil
qui décide. Pourquoi ne pas donner à la
vertu tous les charmes qu'elle peut avoir?.
non, Madame , l'artifice n'eft pas fait pour
elle. Plus elle eft nue plus elle est belle :
on la déguiſe en voulant l'orner.. Hé-bien,
Monfieur , qu'elle fe contemple elle feule
tout à fon aife , quant à moi je vous dé
clare que cet air ruftique & bas me dé→
plaît. N'est-il pas fingulier qu'ayant reçu
de la Nature une figure diftinguée ,
on faffe gloire de la dégrader . Mais Madame
, que diriez-vous fi un Philofophe
prenoit foin de fa parure & fe compofoit
comme vos Marquis je dirois : il cherche
à plaire ; car ne vous flatez pas, Arif
te , on ne plait qu'avec beaucoup de
foin.. Ah je ne defire rien tant que d'y
réuffir à vos yeux.. Si ce foin vous occupe
, reprit Clarice avec un regard tendre
, donnez-y du moins un quart d'heure.
Jafmin , Jaſmin ! allez coëffer Monfieur.
Arifte en rougiffant fe rendit enfin
à ces douces inftances . Voilà le Sage à
fa toilette.
La main légere de Jafmin arrange avec
art fes cheveux ; fa phyfionomie fe déploye
, il admire la métamorphofe , il a
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
peine à la concevoir , il paroit enflé d'or
gueil , mais avec un air gauche & timide.
Oh pour le coup , dit Clarice voilà un
joli homme. Il n'y a plus que cet habit
dont la couleur afflige mes yeux. Ah Madame
, au nom de ma gloire laiffez moi
du moins ce caractere de la gravité de
mon état. Hé quel eft s'il vous plaît cet
état chimérique qui vous tient tellement
à coeur ? J'approuve fort que l'on foit
fage , mais il me femble que toutes les
couleurs font égales pour la fageffe. Ce
marron de M. Guillaume eft-il plus dans
la Nature que le bleu célefte , & que le
gris de lin ? Par quel caprice imiter plutôt
dans vos vêtemens l'enveloppe du
marron que la feuille de la rofe ou que
la touffe de ce lila dont fe couronne
le printems ? Ah pour moi je vous avoue
que le gris de lin me charme la vue :
cette couleur a je ne fçais quoi de tendre
qui va jufqu'à l'âme & je vous trou
verois le plus joli du monde avec un
habit gris de lin.. Gris de lin , Madame
! ô ciel ! un Philofophe gris de lin !.
Oui , Monfieur , gris de lin clair que
voulez-vous ? c'eft ma folie. En écrivant
à Paris tout à l'heure vous pourriez
l'avoir demain à midi , n'est-ce pas ? .Quoi
Madame ? . Un habit de campagne de la
JANVIER. 1759,
31
couleur de mes rubans ? . Non , Madame
, il n'eſt pas poffible .. Pardonnez-moi ,
rien n'eft plus aifé , les ouvriers n'ont
qu'à paffer la nuit.. Hélas ! Il s'agit bien
du tems qu'ils employeront à me rendre
ridicule ? Confidérez , je vous fupplie,
que ce feroit une extravagance à me
perdre de réputation. Hé bien , Monfieur,
quand vous aurez perdu cette réputation
vous vous en donnerez une autre , &
il y a à parier que vous gagnerez au
change . Je vous jure , Madame , qu'il
m'eft affreux de vous déplaire, mais ... Mais
vous m'impatientez ; je n'aime pas à être
contrariée. Il est bien fingulier , pourfuivit-
elle d'un air de dépit , que vous me
refufiez une bagatelle. L'importance que
vous y mettez m'apprend à m'obferver
moi-même fur quelque chofe de plus férieux.
A ces mots elle fortit & laiffa le
Philofophe confondu qu'un incident auſſi
léger vint détruire fes efpérances. Gris
de lin , difoit- il , gris de lin , quel ridicule
, quel contrafte ! Elle le veut , il
faut bien s'y réfoudre . Et le Philofophe
écrivit. Vous êtes obéie , Madame , dit- il
à Clarice , en l'abordant. Vous en a-t-il
couté beaucoup , lui demanda-t -elle ,
avec un fourire dédaigneux ?. Beaucoup
Madame > & plus que je ne puis dire
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
mais enfin vous l'avez voulu . Toute la
fociété admira la cocffure du Philofophe
, la Préfidente furtout juroit fes
grands Dieux qu'elle n'avoit jamais vû
d'homme plus noblement coëffé. Arifte
lai rendit grace d'un compliment auffi
flatteur. Bon , reprit-elle , des compli
ments ! Je n'en fais jamais : c'eſt la fauffe
monnoye du monde. Rien n'eft mieux vê,
s'écria le Sage cela mérite d'être écrit .
On s'apperçut que la Préfidente engageoit
l'attaque , & on les laiffa en liberté.
Vous croyez-donc , lui dit-elle , qu'il
'y a que vous qui faffiez des Sentences ?
Je fuis Philofophe auffi telle que vous .
me voyez. Vous , Madame ! Et de quelle
Secte Stoicienne ? Epicurienne ? Oh ma
foi , le nom n'y fait rien. J'ai dix mille
écus de rente , je les dépenfe gaiment ,
j'ai de bon vin de champagne que je
bois avec mes amis , je me porte bien ,
je fais ce qui me plaît & laiffe vivre
chacun à fa guife. Voilà ma Secte.. C'eft
fort bien fait , & voilà précisément ce
qu'enfeignoit Epicure. Oh , je vous déclare
qu'on ne m'a rien enſeigné , tout
cela vient de moi. Il y a vingt ans que
je n'ai lû , que la lifte de mes vins ,
& le menu de mon foupé.. Mais fur ce
pied-là , vous devez être la plus heureu
JANVIER. 1759 33
fe femme du monde.. Heureuſe ; non
pas tout-à-fait il me manque un mari
àma façon, mon Préfident étoit une bête.
Il n'étoit bon qu'au Palais , cela favoir
les Loix , voilà tout . Je veux un homme
qui fache m'aimer , & qui ne s'occupe
que
de moi feule.. Vous en trouvez mille
, Madame.. Oh je n'en veux qu'un ;
mais je veux qu'il foit bon. La naiffance ,
la fortune , tout cela m'eft égal ; je ne
m'attache qu'à la perfonne.. En vérité ,
Madame , vous m'étonnez vous êtes la
premiere femme en qui j'ai trouvé des
principes ; mais eft-ce bien précisément
un mari que vous voulez ? Oui, Monfieur,
un mari qui m'appartienne dans toutes
les formes. Ces Amants font tous des
fripons qui nous trompent , qui nous
quittent , fans qu'il nous foit permis de
nous plaindre. Au lieu qu'un mari eft à
nous à la face de l'Univers , & fi le mien
ofoit me manquer , je veux pouvoir,mon
titre à la main , aller donnér en tout
bien & en tout honneur , cent fouflets à
l'infolente qui me l'auroit enlevé.. Fort
bien Madame , fort bien le droit de
propriété eft un droit inviolable ; mais
favez-vous qu'il eft peu d'ames comme
la vôtre ; quel courage , quelle vigueur !-
Oh j'en ai contme une Lionne. Je fais
>
B v.
34 MERCURE DE FRANCE.
que je ne fuis pas jolie , mais dix mille
écus de rente en préfent de noce , va→
lent bien les gentilleffes d'une Lucinde
ou d'une Clarice , & quoique l'Amour .
foit rare dans ce Siècle , on doit en
avoir pour dix mille écus . Cet entre->
tien les ramena au Château comme on
annonçoit le fouper.: Arifte parut plongé
dans des réflexions ferieuſes , il balançoit
les avantages & les inconvé
nients qu'il y auroit à époufer la Préfidente
, & calculoit combien une femme
de cinquante ans pouvoit vivre encore
en fablant tous les foirs fa bouteille
de vin de champagne. La difpute qui :
s'éleva entre Clarice & Madame de
Ponval le tira de fa rêverie . Doris fit.
naître cette difpute. Eft-il poffible , ditelle
, que la Préfidente ait pu foutenir
pendant une heure le tête- à- tête d'un Philofophe
, elle qui bâille dès qu'on lui parle
raifon ! Ma foi , repliqua Madame de
Ponval , c'est que votre raifon n'a pas
le fens commun , demandez à cet homme
fage , fi la mienne n'eft pas la bonne.
Nous parlions de l'état qui convient
à une honnête-femme & il eft d'accord
avec moi qu'un bon mari eft ce qu'il
y a de mieux. Ah fi ! s'écria Clarice . Sommes-
nous faites pour être efclaves Et
JANVIER. 1759. 35
que devient cette liberté qui eft le premier
de tous les biens ? Cleon fe déchaîna
contre ce fyftême de la liberté ,
il foutint que le lien des coeurs n'étoit
rien moins qu'un efclavage. La Préfi lente
vint a l'appui , & déclara quelle ne
diftinguoit point l'Amour de la liberté
, de l'Amour du libertinage . Je veux ,
difoit - elle › que ce verre de vin foit
le dernier de ma vie , fi je compte jamais
fur un homme qu'il n'ait figné le ferment
d'être à moi. Tout le refte n'eft que
fleurette . Et voilà précisément , difoit Clarice
, ce que le mariage a d'humiliant ,
l'Amour avec fa liberté perd toute fa
délicateffe . N'eft -ce pas, Monfieur, demandoit-
elle au Philofophe ?. Mais , Madame,
je penfois comme vous ; cependant il
faut avouer que fi la liberté à fes charmes
, elle a fes dangers , fes écueils :
les inclinations heureufes font un fi grand
bien , & l'inconftance eft fi naturelle à
l'homme , que lorfqu'il éprouve un penchant
louable , il fait prudemment de
s'ôter à lui même le funefte pouvoir de
changer.. Vous l'entendez , Mefdames ?
Voilà de mes gens : cela ne flatte point ,
c'eft ce qui s'appelle un Philofophe : Tâchez
de , le féduire fi vous pouvez. Pour
moi je me retire enchantée. Adieu , Phi -
B vj
16 MERCURE DE FRANCE.
lofophe , j'ai befoin de repos , je n'ai
pas fermé l'oeil la nuit derniere , & il
me tarde d'être endormie pour avoir le
plaifir de rêver. Elle accompagna cet
adieu d'un coup d'oeil paffionné , où pétilloit
le vin de Champagne. Mefdames ,
dit Lucinde , avez-vous apperçu ce regard
? Vraiment , reprit Doris , elle eſt
folle d'Arifte , cela eft clair. De moi ,
Madame vous n'y penfez pas nos
goûts, je crois , ni nos caracteres ne font
pas faits pour aller enſemble. Je bois
peu , je jure encore moins , & je n'aime
pas qu'on m'enchaîne.. Ah , Monfieur ,
dix mille écus de rente.. Dix mille écus
de rente font une infulte quand on en
parle à mes pareils.
Ces propos furent rendus le lendemain
à la Préfidente. Ah l'infolent , dit-elle !
Je fuis piquée, vous le verrez à mes genoux.
Je paffe légérement fur les réfléxions nocturnes
du fage Arifte . Un bon caroffe, un
appartement commode , bien éloigné
de celui de Madame & le meilleur Cuifinier
de Paris , tel étoit fon plan de vie.
Nos Philofophes , difoit- il , murmureront
peut-être un peu ; mais je leur ferai bonne
chere ; d'ailleurs une laide femme
a quelque chofe de philofophique ; au
JANVIER. 1759. 37
moins ne me foupçonnera-ton-pas d'avoir
cherché les plaifirs des fens.
Le jour de fon triomphe arrive &
l'habit gris de lin auffi : il le contemple ,
il rougit de vanité plutôt que de pudeur.
Cependant Cleon vient le voir avec
l'air d'un homme agité qui fe poffède , &
après avoir jetté un oeil d'indignation
fur les apprêts de fa parure, Monfieur, lui
dit-il , fi j'avois à faire à un homme du
monde je lui propoferois pour début de
fe couper la gorge avec moi. Mais je
parle à un Philofophe & je ne viens faire
affaut avec lui que de franchiſe & de vertu.
De quoi s'agit-il , lui demanda le Sage,
un peu interdit de ce préambule ? J'aimois
Clarice , Monfieur , reprit Cleon ,
elle m'aimoit , nous allions être unis. Je
ne fçai quelle révolution s'eft faite toutà-
coup dans fon ame , mais elle ne veut
plus entendre parler ni de mariage ni
d'amour. Je n'ai eu d'abord que des foupçons
fur la caufe de fon changement ,
mais cet habit gris de lin les confirme.
Le gris de lin eft fa folie , vous prenez
fes couleurs ; vous êtes mon rival.. Moi ,
Monfieur!. Je n'en puis douter , & toutes
les circonftances qui l'atteftent ſe préſentent
en foule à mon efprit : vos promenades
fecrettes , vos propos à l'oreille ,
38 MERCURE DE FRANCE.
des regards , des mots échappés , fa hai
ne furtout contre la Préfidente,tout vous
trahit , tout fert à m'éclairer. Voici donc,
Monfieur , ce que je vous propofe. Il faut
que l'un de nous céde la place. La violence
eft un moyen injufte. La générofité
va nous mettre d'accord. J'aime, j'idolâtre
Clarice , j'étois heureux fans vous;
je puis l'être encore : mes foins, le tems ,
votre abfence peuvent la ramener à moi .
Si au contraire il faut que j'y renonce ,
vous voyez un homme au déſeſpoir , &
la mort fera mon recours. Jugez , Ariſte,
fi votre fituation eft la même. Confultez-
vous & répondez- moi. S'il y ya du
bonheur ou du malheur de votre vie à
me la céder , je n'exige rien , & je me
retire. Allez , Monfieur , lui répondit le
Philofophe avec un air ferain , vous ne
vaincrez point Arifte en générofité , &
quoiqu'il m'en coute , je vous prouverai
que je méritois cette marque d'eftime .
Enfin , dit-il , dès que Cleon fut forti
, voilà une occafion de montrer une
vertu héroïque. Ha ha , Meffieurs les
gens du monde , vous apprendrez à nous
admirer.... Ils ne le fçauront peut-être
pas....Oh que fi : Clarice en fera confidence
à fes amies , celles- ci le diront
à d'autres : l'avanture eft affez rare pour
JANVIER. 1759. 39
faire du bruit ; après tout le pis- aller
fera de la publier moi-même. Il faut que
le bien foit connu , il n'importe par
quelle voye : notre Siècle a befoin de ces
exemples , ce font des leçons pour l'humanité....
Cependant n'allons pas être ver¬
tueux en dupe, & nous deffaifir de Clarice.
avant que d'être fûr de la Préfidente.
En réfléchiffant ainfi fur fa conduite,
le Philofophe s'habilla. L'induftrieux Jaf
min fe furpaffa dans fa coëffure , l'habit
gris de lin fut mis devant le miroir avec
une fecrette complaifance , & le Sage
fortit radieux pour ſe rendre chez la Prédente
. Elle le reçut avec un cri de furprife
, & paffant tout-à-coup de la joye
à la confufion , Je reconnois , dit-elle ,
la couleur favorite de Clarice. Vous êtes
attentif à étudier fes goûts. Allez , Arifte
, allez faire valoir les foins que vous.
prenez de lui plaire : ils auront fans doute
leur prix. Mon ingénuité naturelle ; répondit
le Philofophe , ne me permet
pas de vous diffimuler que dans le
choix de cette couleur je n'ai fuivi que
fon caprice. Je ferai plus , Madame
j'avouerai que mon premier defir a été
de plaire à fes yeux. Le plus fage n'eſt
pas fans foibleffe ; & quand une femme
nous prévient par des attentions
40 MERCURE DE FRANCE.
>
Hatteufes , il eft difficile de n'en être pas
touché ; mais que ma reconnoiffance eft
affoiblie je me le reproche , Madame ,
& vous devez vous le reprocher. Ah !
Philofophe , que n'eft- il vrai Mais ce
gris de lin confond mes idées. Hé bien ,
Madame , je l'ai pris à regret , je vais le
quitter avec joye , & fi ma premiere
fimplicité... Non , demeurez , je vous
trouve charmant ; mais que dis -je ? Ah
qu'on eft heureux d'être fi beau ! Arifte ,
que ne fuis-je belle ! . Hé quoi , Madame
, ne fçavez-vous pas que la laideur &
la beauté n'exiftent que dans l'opinion ?
Rien n'eft beau , rien n'eft laid en foi. La
beauté d'un Pays n'eft rien moins que la
beauté d'un autre , & il en eft de même
des hommes. Vous me flattez , dit la Préfidente
avec une pudeur enfantine & faifant
femblant de rougir ; mais je ne fçai
que trop , hélas ! Que je n'ai rien de beau
que l'ame.. Hé bien , n'eft-ce pas la beau-
τέ
té par excellence , la feule digne de toucher
un coeur ?. Ah , Philofophe , croyezmoi
, cette beauté feule a peu de charmes..
Elle en a peu fans doute pour
le Vulgaire ; mais , encore une fois
vous n'en êtes pas réduite là : n'eſtce
rien qu'un air noble , un regard
impofant , une phyficnomie de caractère ?
JANVIER. 1759. 41
mot ,
Et depuis quand la majeſté n'eſt-elle plus
la reine des graces?. Et mon embonpoint,
qu'en dites-vous ?. Ah Madame , l'embonpoint
qui eft un excès parmi nous ,
eft une beauté en Afie. Croyez-vous par
exemple que les Turcs ne fe connoiffent
pas en femmes ? Hé bien , toutes ces
tailles élégantes qu'on admire à Paris ,
ne feroient pas même reçues dans le Sertail
du Grand-Seigneur ; & le Grand-
Seigneur n'eft pas dupe. En un
la fanté brillante eft la mere des plaifirs
, & l'embonpoint en eft le fymbole..
Vous réuffirez à me faire croire que ma
graiffe ne me meffiet point. Mais ce nés
qui ne finit pas , & qui va toujours devant
mon vifage.. Hé bon Dieu , de quoi
vous plaignez-vous ? Eft-ce que les nés
des Dames Romaines finiffoient ? Voyez
tous les buftes antiques .. Au moins n'avoient-
elles pas cette grande bouche &
ces groffes lèvres. Les groffes lévres , Madame
, font le charme des beautés Affricaines.
Ce font comme deux couffins oùla
douce & tendre volupté repofe : à l'égard
d'une bouche bien fendue , je ne connois
rien qui donne à la phyfionomię plus.
d'ouverture & de gaité. Il eſt vrai quand
les dents font belles , mais , par malheur..
Allez à Siam ; les belles dents.
42 MERCURE DE FRANCE.
font pour le Peuple & c'eft une honte
que d'en avoir. Ainfi tout ce qu'on appelle
beauté dépend du caprice des hommes
, & la feule beauté réelle est l'objet
qui nous a charmés .. Serois-je la vôtre
, mon cher Philofophe , lui demanda
la Préfidente en fe couvrant de fon éventail
.. Pardon , Madame , fi j'héſite . Ma
délicateffe me rend timide , & je fais
profeffion d'un défintéreffement qui ne
vous eft pas affez connu encore pour
être au-deffus du foupçon . Vous m'avez
parlé de dix mille écus de rente , &
cet article me fait trembler. Allez, Monfieur
, vous êtes trop jufte pour m'attri
buer des foupçons auffi bas ; c'eft Claric
qui vous arrête , je vois vos détours
laiffez-moi. Oui je vous laiffe , pour alle .
m'acquitter de la parole que je viens d
donner à Cléon. Il étoit congédié , il s'en
eft plaint à moi , & je lui ai promis d'enga
ger Clarice à lui accorder fa main. Croye
à préfent que je l'aime. Eft-il poffible :
Ah vous m'enchantez , & je ne réſiſte
point à ce facrifice. Allez la voir, je vous
attends , ne me faites pas languir : ce
foir nous quittons la campagne.
Je m'admire, difoit-il en s'en allant, d'avoir
l'audace de l'époufer: elle eft affreufe,
mais elle eſt riche. Il arrive chez ClariJANVIER.
1759. 43.
ce , il la trouve à fa toilette , & Cleon
auprès d'elle qui prit en le voyant le
maintien d'un homme accablé. Ah le
joli habit , s'écria-t-elle ! approchez donc
que je vous voye. Il eft délicieux , n'eftce
pas , Cleon ? C'eft moi qui l'ai choifi.
Je le vois bien , Madame , répondit
Cleon d'un air fombre. Laiffons ce badinage
, interrompit le Philofophe. Je
viens me juftifier d'un crime dont on
m'accufe , & remplir un devoir férieux.
Cleon vous aime, vous l'avez aimé , il
perd votre coeur , dit-il , & c'eft moi qui
én fuis la caufe.. Oui, Monfieur, pourquoi
će myftere ? Je viens de le lui déclarer..
Et moi , Madame , je vous déclare que
je ne ferai point le malheur d'un homme
eftimable qui vous mérite , & qui
meurt s'il ne vous obtient. Je vous aime
antant qu'il peut vous aimer: c'est un aveu
que je fais fans honte; mais fon inclination
á de plus que la mienne la force invinci
ble de l'habitude, & peut-être auffi trouverai-
je enmoi-même des reffources qu'il n'a
pas en lui. Ah l'homme étonnant , s'écria
Cleon, en embraffant le Philofophe! que
vous dirai-je ? Vous me confondez .. Il n'y
pas de quoi , reprit humblement Arifte
: votre générofité m'a donné l'exemple
, je ne fais que vous imiter. Venez ,
à
44 MERCURE DE FRANCE.
Mefdames , dit Clarice à Lucinde & à
Doris qu'elle vit paroître , venez être
témoins du triomphe de la Philofophie.
Arifte me cède à fon rival , & facrifie
fon amour pour moi au bonheur d'un
homme qu'il connoît à peine. L'étonnement
& l'admiration furent joués d'après
nature , & Arifte prenant la main de
Clarice qu'il mit dans celle de Cleon ,
favouroit à longs traits , avec une orgueilleufe
modeftie , les douceurs de l'adoration.
Soyez heureux , leur dit- il , &
ceffez de vous étonner d'un effort qui ,
tout pénible qu'il eft , a fa récompenſe
en lui-même. Que feroit-ce donc qu'un
Philofophe , fi fa vertu ne lui tenoit pas
lieu de tout ? A ces mots il fe retira
comme pour fe dérober à fa gloire.
La Préfidente attendoit le Philofophe .
En eft-ce fait , lui demanda-t-elle ? Oui,
Madame , ils font unis ; je fuis à moi &
je fuis à vous. Ah je triomphe : vous êtes
à moi ! Venez donc que je vous enchaîne.
Ah Madame , dit-il en tombant à fes
genoux , quel empire vous avez pris fur
moi ! O Socrate ! ô Platon ! qu'eft devenu
votre difciple ? Le reconnoiffez-vous
encore dans cet état d'aviliſſement ?
Comme il parloit ainfi, la Préfidente avoit
pris un ruban couleur de rofe qu'elle at-
1
C
JANVIER. 1759. 45
tachoit au cou du Sage, & imitant Lucinde
de l'Oracle avec un air enfantin le
plus plaifant du monde , elle l'appelloit
du nom de Charmant. Jufte- ciel , que
deviendrois-je , fi quelqu'un fçavoit... Ah
Madame , difoit-il , fuyons , éloignonsnous
d'une fociété qui nous obferve; épargnez
- moi l'humiliation... Qu'appellezvous
humiliation? Je veux que vous faffiez
gloire à leurs yeux d'être à moi, de porter
ma chaîne.. A ces mots la porte s'ouvre ,
la Préfidente fe leve tenant le Philofophe
en leffe. Le voilà , dit- elle à la compa¬
gnie qui l'environna tout-à-coup , le voilà
cet homme fi fier qui foupire à mes
genoux pour les beaux yeux de ma caffette
: je vous le livre , mon rôle eſt
joué. A ce tableau le plafond retentit
du nom de Charmant & de mille éclats
de rire. Ariſte s'arrachant les cheveux ,
& déchirant fes vêtemens de rage fe répandit
en injures fur la perfidie des femmes
, & alla compofer un Livre contre
fon Siécle , où il déclara hautement qu'il
n'y avoit de Sage que lui .
46 MERCURE DE FRANCE.
LE FRUIT DESIRE,
FABLE ALLEGORIQUE
A M. DE BOULLOGNE , Intendant des
Finances , fur la Naiffance de Monfieur
fon Fils , par Monfieur l'Abbé de
Lattaignant.
L'Am 'Amour fit préfent à fa mere
D'un arbre de toute beauté ,
Que dans un verger de Cythere
De fa main il avoit planté :
Vénus avec un foin extrême
Le confervoit , le chériſſoit ,
Et tous les jours l'Amour lui- même
Le cultivoit & l'arrofoit.
Tous deux en faifoient leurs délices ,
Et de fes fruits fi précieux
Ils devoient au Maître des Cieux
Un jour préfenter les prémices.
Il étoit bien à préfumer
Que d'un arbre de cette eſpèce ,`
Les fruits auroient de quoi charmer
Le goût & la délicateſſe ;
Mais il ne portoit que des fleurs
JANVIER. 1759 . 47
Si brillantes que jamais Flore
Dans fes Jardins n'en fit éclore
Avec d'auffi belles couleurs.
Vénus fe défole & s'afflige
De ne voir aucun rejetton
Sortir d'une fi belle tige ,
Auffi fait fon fils Cupidon .
Rien ne manquoit à Cythérée
Pour jouir d'un parfait bonheur :
Partout elle étoit adorée ,
Dans les plaifirs , dans la grandeur ,
Mais fon efpérance fruftrée
La faifoit languir de douleur .
Ses beaux yeux répandoient des larmes ,
Elle foupiroit nuit & jour :
Son chagrin altéroit fes charmes
Ainfi que ceux du tendre Amour .
On voyoit les jeux & les graces ,
Et toute leur aimable Cour
Marcher triftement fur leurs traces.
Enfin par Zéphire on apprend
Que cette tige fi chérie
Vient de produire un fruit charmant ,
Dont Vénus paroît fi ravie
Et dont l'Amour eft fi joyeux ,
Que
fur la Terre & dans les Cieux
Tout prend part à leur allégreffe.
Depuis les Mortels jufqu'aux Dieux
48 MERCURE DE FRANCE
A leur bonheur tout s'intereffe ;
J'oſe me mêler avec eux.
ENVO I. ·
Vous ne défiriez qu'être Pere ,
Et le deftin vous donne un fils:
Vous n'avez plus de voeux à faire ;
Seigneur , tous les miens font remplis .
VERS du même Auteur à Monfieur le
Marquis de Marigny , en lui envoyant
le Recueil de fes Poëfies , & en même
tems la Morale d'Epicure, Ouvrage de
M. l'Abbé Bateux.
UN Philofophe , un faifeur de chanſons ;
En vous offrant enſemble leur ouvrage ,
Seigneur , vous rendent leur hommage.
Suivant les lieux ou les faifons
Vous en ferez un différent ufage.
Quand vous voudrez vous délaffer ,
Tour- à-tour vous pourrez nous lire :
Mon confrere eft fait pour inftruire •
Moifeulement pour amufer :
De la morale d'Epicure
Il développe les ſecrets ,
Moi je fais de galans couplets
Et des portraits en miniature.
Vous
JANVIER. 1759.
49
Vous en
reconnoîtrez quelques- uns dont les traits
Au gré des
connoiffeurs , font peints d'après
Nature.
Juge des Arts & des Talens ,
Vous vous y connoiffez beaucoup mieux que tout
autre .
Si vous trouvez mes portraits reſemblans ,
Quand vous voudrez ,
j'entreprendrai le vột: e.
Portrait de M. le
Marquis de
Marigny,
Q
par le même.
UE la Nature & la Fortune
T'ont traité
favorablement ,
Charmant Marquis tu tiens de l'une
Le goût , l'efprit , le fentiment ;
L'autre , qu'on dit être volage,
Même aveugle
ordinairement ,
Pour toi paroît conftante & fage
Et pleine de diſcernement.
En te
comblant de biens , de graces ,
Pouvoit- elle trouver jamais
Quelqu'un qui remplît mieux tes places ;
Ou plus digne de ſes bienfaits ?
Par l'ufage qu'on t'en voit faire
11 eft facile d'en juger :
Tu fais tout ton bonheur de plaire ,
Et ton plaifir eft d'obliger.
C
50 MERCURE DE FRANCE
Voilà ce qu'en toi l'on remarque.
Aufli j'entens toutes les voix
Dire que notre cher Monarque
e
Ne pouvoit faire un meilleur choix.
CONSEIL à la jeune Iris.
Vous êtes dans l'âge de plaire ,
VOUS
Iris , vous touchez à quinze ans,
Le plaifir , d'un aîle légere ,
Vient faire briller fur vos fens
Un rayon de cette lumiere
Qui rend les jours intéreffans.
Je vois une foule d'Amans
Ouvrir la brillante carriere
Offerte à vos attraits naiflans ;
Je vois leurs regards careffans
Briguer l'honneur de vous ſouftraire
A cette importune chimére
Qu'on nomme pudeur aux Couvents ,
Mais le moyen de leur complaire ,
Side vos charmes innocens
Vous ignorez quel ufage on doit faire !
Laiffez-moi donc guider vos pas tremblans :
De l'Aurore qui vous éclaire
Je vais tracer l'itinéraire .
JANVIER. 1759 . 51
D'abord , défaites - vous de ces grands yeux baillés
Dont la timide retenuë
Décéle une fille ingénuë ;
Cela ne pique point allez.
On a des yeux pour être vue,
Non pour les tenir éclipfés
Sous une paupiere abbatuë.
Un jeune Abbé vous lorgne ! eft- ce un mal pour
rougir ?
On vous le pafferoit , Iris , à la bavette.
Quand on est un peu grandelette ,
Rougir eft d'un fade à périr.
Loin de vous dérober à la tendre Lorgnette ,
Cherchez , en minaudant , à fixer ce Zéphir
Qui tout en tapinois vous guette ;
Feignez de rajuſter le pli d'une manchette
Pour montrer à ſes yeux un bras fait à ravir ;
Et par diftraction , de l'air d'une Nicette
Laillez égarer un foupir.
Vous fouriez comme une Grace ;
Mais ce fourire eſt enfantin :
Point de fineffe , de deffein ;
La modeſtie en vous efface
La vivacité de l'inſtinct.
Je vous aimerois mieux ce petit air lutia
Qui contredit , réveille , agace ;
Contre qui la pudeur mal- à-propos grimace :
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Car après tout , les chofes vont leur train ;
L'Amant paroît , la pudeur embaraffe ,
Et l'on s'en défait à la fin .
Au furplus , dites - moi , d'où tenez-vous ce tein
Sçavez-vous que cela me paffe
De trouver un minois de roſe & de jaſmin
Dès les fix heures du matin ?
Que voulez-vous donc que l'on faffe
De la Cérufe & du Carmin ?
Mais c'eft votre fureur d'être trop naturelle ;
Vous ne connoiffez pas tout le piquant de l'Art
Croyez-moi , confultez une glace fidelle ;
Donnez à vos appas une couleur nouvelle ;
Qu'une mouche mife au hazard
Près de votre oeil le montre en fentinelle.
Là , convenez que pour être plus belle ,
La Nature a befoin de fard.
Je ris quand j'apperçois dans vos mains la
bruyere ,
Que je vous vois avec un Fenelon ,
Un Boſſuet , un Maſſillon .
Hé vous voilà tout à - fait finguliere !
Vous voulez donc faire quelque fermòa ?
Ignorez-vous qu'en nos Romans modernes
On puife plus de fentimens ,
Que dans ces doctes balivernes ,
Où l'on ne voit que le bon fens
Fait pour ennuyer à quinze ans
JANVIER. 1759. 53
C'est là qu'un coeur fimple & novice
Sent développer fes defirs ,
Sur la délicieuſe eſquiſſe
D'un tableau crayonné par la main des Plaiſirs.
C'eſt là qu'un coloris aimable
Sçait , fous une couche de fleurs ,
Gaſer l'indécence des moeurs ,
Et rendre la vertu traitable .
Souvent chez vos Docteurs le Monde eft peint en
laid ,
Au lieu qu'en nos Romans , d'un tour plus agréa
ble ,
La douce Volupté brille dans fon portrait .
Peut-être auffi fans moi vous auriez la marote
De penfer bonnement à Dieu.
Vous voulez donc afficher la Dévote ?
Vous pafferez pour une fote
Réduite à fréquenter le Vicaire du Lieu.
Affectez d'être un peu plus Philofophe ;
Du bel Eſprit prenez l'eſſor .
Il en eft tant de votre étoffe
Qui n'ont pas dans les yeux d'argument auffi fort
Pour nous prouver que la Morale a tort !
Et puis feriez- vous affez bonne
D'avoir peur de jaſer à votre âge en oiſon
Sur tant de bons écrits frondés par la Sorbonne ,
Ou condamnés par la raiſon ?
Ce fervile refpect n'arrête plus perfonne.
C iij
$4 MERCURE DE FRANCE .
On écrit & l'on parle aujourd'hui ſans façon.
La liberté donne le ton .
Qu'importe que l'on déraisonne ,
Pourvu que l'on ſe faſſe un nom ?
Si l'on en croit encor Madame votre mere ,
Vous n'avez qu'un feul caractere.
L'infipide Doris en a bien tout autant .
Sçachez que le moyen de plaire
Eft d'être inégale , légere ;
De varier à chaque inſtant
Ce que l'on penfe , ce qu'on fent.
Dans l'uniformité l'on languit , on s'enterre :
Se reffembler eſt un tourment.
Regardez la Nature entiere :
Diverfité fait tout fon agrément .
Sans cet éternel changement
Qui regne fur notre hémiſphère ,
Qui voudroit habiter la Terre ?
Les froids ennuis en feroient l'élément ;
On n'y reſpireroit qu'un poiſon ſomnifere ;
Dans l'indolence & la mifere
On végéteroit triftement ;
Et l'on ne s'uniroit avec une Bergere ,
Que par inſtinct & non par ſentimepa
Laiffez à la femme à ménage
Un air modefte , un caractere uni ;
Elle eft faite pour être fage.
Mais pour vous , le caprice eft bien mieux de votre
âge.
JANVIER . 1759. 5.5
Songez qu'il eft le charme & la fleur de l'eſprit ,
Qu'une Belle s'en embellit.
Sans le grelot de la folie
Rien en effet d'amufant dansla vie :
Le plaifir même ſe flétrit.
Pour vous faire une Cour brillante,
Soyez donc vive , inconféquente ;
Annoncez des prétentions ;
Effleurez des tentations :
Car une fille un peu prudente ,
Depuis quinze ans jufques à trente
Doit avoir fait fon cours de paffions.
Quand on vous parle , un rien vous effarouche.
Vous- même vous tremblez de rifquer le propos.
Apprenez qu'une Belle bouche
Met de l'eſprit à tous les mots.
Tout écouter , fans paroître l'entendre ;
Juger de tout , fans le comprendre ;
{
Avoir des vapeurs , du jargon ;
Rire ou bâiller par contenance ;
Dans le Public jouer la réſiſtance ;
Etre en fecret comme un mouton :
De nos moeurs voilà la fcience ,
Et l'étiquette du bon ton.
En vain le fcrupule incommode
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
D'antiques préjugés nous retrace l'erreur.
En dépit de ce froid Cenfeur ,
Ne faut- il pas qu'on s'accommode
Aux cendres foibleffes du coeur ?
Un travers ne l'eft plus quand il eſt à la mode .
Gardez-vous bien encor de ces vertus d'éclat
Que ridiculife le monde.
Avec un mérite fi plat ,
Dans un ennuyeux célibat
Il eſt très - dangereux que l'on ne fe morfonde .
La Sageffe jadis pouvoit être un état ,
Dont ne rougiffoit point un mérite fuprême :
Mais dans ce fiécle délicat ,
Pour plaire il faut maſquerjuſqu'à la vertu même.
Enfin pour completter ces importans avis ,
Devenez petite-maîtreſſe ;
Modelez-vous fur nos Marquis ;
Badinez la raifon , des fens flattez l'yvreffe ;
Sur un thrône entouré des amours & des ris ,
Donnez des loix à la molleffe .
Quel triomphe pour mon Iris !
J'en aurai fait une Déelle .
Si j'ai tenté d'égayer ce tableau
Par le crayon de l'ironie ;
Dans les couleurs de la folie
JANVIER. 1759 . 57
Si l'on m'a vû détremper mon pinceau ;
Ai-je à craindre que l'on oublie
Que montrer le vice tout nu ,
C'eſt par contraſte encenfer la vertu .
A Villefranche en Beaujolais , ce 16 Octobre 1758.
SUITE des Lettres d'une jeune Veuve à
un Chevalier de Malthe.
Ces Lettres dont j'ai donné l'EЛai dans le
Mercure de Novembre , me femblent un modéle
de ce qu'on appelle le ton , le langage du monde :
il faut y vivre pour le connoître , & l'étudier
pour le faifir.
N
LETTRE VII.
Octobre 1743 •
E me grondez point , mon cher
Chevalier , ah ! ne me grondez point ,
& laiffez-moi vous avouer que je n'ofe
plus paroître devant vous. De tout le
jour , je ne vous verrai ; ne venez point ,
je ne ferai pas chez moi ; non , je n'y
ferai point. Où irai-je ? Hélas ! je ne
fçai où me cacher. Qu'une femme eft
forte , qu'elle eft foible quand elle aime !
Qui me l'auroit dit ? A quoi fervent les
réfolutions , & qui répondra donc du mo-
Су
58 MERCURE DE FRANCE.
ment ? Oui , c'eft votre départ qui eft
caufe de tout cela je n'entendrai jamais
parler de Fontainebleau fans rougir.
Mais croyez-vous que je puiffe vous
en aimer davantage ? Ah ne le croyez
pás. Si je ne vous aimois autant qu'un
coeur eft capable d'aimer , je me dirois
encore non , non , non. Cependant s'il
y a des facrifices à faire , fi le bonheur
de mon Amant doit être préféré à tout,
pourquoi des regrets ? Ah venez , Chevalier
, & fi vous êtes heureux , venez ,
en m'en affurant venez m'apprendre
mon bonheur.
LETTRE VIII.
Bonjour , mon cher ami. Que ce mot
renferme de chofes , & qu'une femme
qui le prononce , doit en avoir examiné
longtems la valeur , avant de le prononcer
! Ah oui ; c'eſt bien à moi à peſer
fur cette réflexion. Je vous difois donc
bonjour , & je vais vous rendre compte ,
puifque vous le demandez , de ce qui fe
paffe ici fur ce beau . . . . . . . . Comment
pouvez-vous être à Fontainebleau & ignorer
quelque chofe là- deffus ? Ah ! mon
cher ami , qu'il y a de petites ames dans ....
Mais c'eft affez vous entretenir des affaires
des autres ; parlons des miennes : des
JANVIER. 1759 . 59
miennes ! Hélas ! je n'en ai qu'une , je
penfe fans ceffe à vous , je ne m'occupe
que de votre retour , je vous aime autant
qu'on peut aimer , & je crains de
ne pas vous aimer aflez.
LETTRE IX.
Novembre 1743.
Il faut bien que je m'en confole. Ecou
tez ce qui vient de m'arriver. On m'avoit
promis qu'aujourd'hui , chez ma tante
par excellence , je trouverois fon grand
Abbé ; il arrive de Fontainebleau , &
j'étois füre de parler de vous tout le long
du jour , fans qu'il pût s'en douter ; point
du tout , ce vilain Abbé envove dire à
une heure qu'il eft obligé d'aller à Seau.
Je n'ai jamais fi bien maudit Seau , ma
tante & fon Abbé. Enfin mon parti étoit
bien - pris de faire , de dépit , la converfation
avec tout ce qui paroîtroit chez
ma tante , bonne ou mauvaiſe compagnie
; car Dieu foit loué , on y voit de
tout cela. Mais fçavez-vous , par infpiration
de mon bon Ange , ce que j'ai eu
l'efprit de faire ? Je me fuis mife dans un
grand fauteuil , les pieds fur un tabouret
; & là , tout à mon aife , fous prétexte ,
comme l'Avocat Patelin , d'un fort grandmal
aux dents , j'ai rêvé à mon Cheva-
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
lier , j'ai parlé à mon Chevalier , j'ai pris
la main de mon Chevalier , j'ai fait plus ,
je crois ; car il faut tout dire , ou ne dire
rien... J'ai répété mille fois que je fuis
heureuſe , de ne voir que lui , de n'aimer
que lui ! eh , mon Dieu ! peut-on aimer
autre chofe que ce qu'on aime ? C'eſt à
P'Opéra que je lui parlai pour la premiere
fois ; mais pourquoi ne lui parléje
pas plutôt ? Je lui aurois dit , me ſemble,
mille chofes que je n'ai jamais eu
le tems de lui dire encore. Il revenoit
de la chaffe , il avoit l'air d'un bandit ,
moins tendre qu'empreffe. Pardon , mon
cher ami , taillez - moi faire ces petites
diftinctions. Eh ! pourquoi , dans le premier
abord , auriez-vous été tendre ? Vous
ne fçaviez pas jufqu'où pouvoient aller
mes fentimens : vous les connoiffez à préfent
; foyez donc plus tendre que moimême
; que moi-même , s'il eft poffible !
Non, vous n'en ferez jamais là : j'ai trop
de raifons de vous aimer , pour que votre
amour puiffe entrer en comparaiſon
avec le mien.
LETTRE X.
Hélas ! puifqu'il le faut , encore huit
jours d'abſence , encore huit jours : mais
pour Dieu , n'en prenez pas davantage. ·
JANVIER . 1759 61
Soyez tranquille ; voilà cette lettre du
C*** que vous defirez tant. Avez- vous
pû douter que la journée fe pallat fans
que mon zele l'obtînt de lui ? J'ai vû
bien du monde avant d'entrer dans fon
cabinet , par exemple la petite Madame
de Nerée , que je n'avois jamais vue . Vous
connoiffez la folie que j'ai de décider
des gens par la façon dont on écoute en
converſation , & je ne m'y trompe pas ;
point du tout , cette femme détraque
toutes mes notions là-deffus ; elle écoute
en femme d'efprit , & répond comme
quelqu'un qui n'entend rien à ce qu'on
dit : j'ai donc grande raifon d'entrevoir
qu'en dépit du nez retrouffé , elle eſt un
peu bête.
Oh çà , convenez-en , puifque vous la
connoiffez; & fans indifcrétion entre vous
& moi, convenez encore que, malgré cela,
elle eft fur la lifte des aventures heureuſes
de M. le Chevalier. Oh non, il n'en conviendra
pas c'est bien fait.
:
Pour vous rendre compte de ma conduite
, comme vous me rendez compte
de la vôtre; je paffai hier l'après -dînée chez
PAbbé Nolet ; la tête m'en tourne. Cette
Electricité, furtout, me paroît la choſe du
monde la plus furprenante. Imaginez-vous
qu'on étend fur une planche un grand La62
MERCURE DE FRANCE,
quais ; on lui grate le bout du nez , il en
fort du feu, mais un feu qui fait du bruit ;
je riois fans pouvoir m'en empêcher, &réfechiffant
par intervalle à cet homme
, à ce jeu , je m'aviſai de dire à Madame
du *** ce qui me paffoit par la
tête mais elle , en femme de bien , me
répond de ce ton qui lui va : Sçavezvous
, Madame , que ce difcours- là tient
de très-près au matérialiſme ? Ah ! Madame
, Dieu m'en préferve ! & je promis
de n'en plus parler mais quand
nous fumes remontées en caroffe , elle
qui ne vouloit pas qu'on en parlât , reprit
la converfation & fon fermon , battit
la campagne avec aifance ; & tout ce
que j'ai retenu de fes phrafes fublimes ,
c'eft qu'en frappant fur mon épaule , elle
dit d'un air de miftere : Enfin ma chere
Madame , je ne dis rien ; mais foyez fûre'
que je fçais bien ce que je dis . Je demeurai
de fon avis , le fermon finit là .
Ah bon Dieu ! ai-je befoin qu'on me fermone
, pour fçavoir que je ne fuis pas
matiere Je me fens tout efprit , tout '
ame , en embraffant mon cher ami.
LETTRE XI..
Le beau férieux , & qu'il eft bien pris !
Eh bien j'y confens , c'eft une Veftale
JANVIER. 1759. 63
d'ailleurs , comme vous le dites fi bien ,
les aventures heureufes font - elles faites
pour vous? Un peu de réflexion, Monfieur
le Chevalier , fur ce difcours adreffe de
vous à votre humble fervante ; je fuis
sûre que vous le trouverez, pour le moins,
déplacé rougiffez-en , ou j'en rougirai.
Helas il y a huit jours que j'aurois dû
m'en plaindre ! Mais ce n'eft point là le
ton que je veux prendre ; changeons de
propos pour changer de ton .
Avez-vous reçu fans accident mes deux
balots , n'y a-t-il rien de caffé ? J'ai tout
emballé moi-même , peut-être ne trouvez
- vous pas que la grande ..
Je bavarde un peu fur tout ce détail.
Mais les plus petites chofes qui vous intereffent
font mes affaires les plus graves.
D'ailleurs , il me paroît affez convenable
que je faffe un peu la bonne femme,
après avoir été auffi tracaffiere que je
lai été fur un petit nez retrouffe. Je voudrois
bien ne plus vous écrire ; imaginez
donc ce que je voudrois.
La fotte Lettre que je reçois , & le
mauffade arrangement ! Eh bien , reftezdonc
tout le voyage ; je fuis d'une humeur....
Laiffez-moi en repos.
y
LETTRE XII.
Vous m'affurez que ma paix eft faite ›
64 MERCURE DE FRANCE.
avec vous , & je réponds d'être fidelle au
traité mais fi pour le mieux cimenter ,
j'allois faire un petit tour à Fontainebleau
, où feroit le grand mal ? Les jours
font courts ; hélas ! ce n'eft pas ceux que
je paffe fans vous voir ! je veux dire qu'il
eft nuit de bonne heure. On ne me devineroit
point fur la route , je defcendrois
chez la F**. mon Chevalier , s'y trouveroit
, il me dira , je lui dirai : Ah ! vous
voilà ! & c'est bien le cas d'être affuré
que l'amour feroit d'intelligence. Je repartirois
avant le coucher du Roi ; que le
long du chemin ma rêverie fera douce !
Je m'arrêterai pour me chauffer chez la
bonne femme d'Effone. Et pourquoi
après le coucher ne viendriez-vous pas
m'y voir encore un moment ? Mais quand
partirois -je Ne parlons plus d'Effone ;
mais beaucoup de Fontainebleau. Confentez
à l'efcapade , & fi vous la condamnez
, fouvenez- vous au moins combien je
la defire. Eft- ce ma faute fi , de jour en
jour , votre retour eft retardé ?
Vous me faites grand plaifir de m'apprendre
que ce L ** a accroché enfin
L'Ev. ** de P *** : quand je fuis heureufe
je voudrois que tous mes amis le
fuffent autant que moi ; mais je les en
défie.
JANVIER. 1756. 65
J'ai bien affaire que vous employiez
dix lignes , car je les ai comptées , à
me faire la defcription de ce gros Cerf
que le Roi a pris !Je refpecte la largeur
de fon empaumure , & ce grand grandpied
; mais tout cela tient de la place
dans une Lettre , & je n'aime pas qu'un
Cerf , quel qu'il foit , m'emporte la moitié
d'une page. En revanche , j'aime la réfléxion
que vous faites fur le fuccès de
ma CI ** elles tiennent au fentiment;
j'ai prédit , & je le foutiens devant tous
vos connoiffeurs de la Cour , ma Cl ** ira
au plus grand ; qu'on la laiffe jouer d'ellemême
, & l'on verra.
›
Je ne connois point la furpriſe de
l'Amour dont vous me parlez , je ne
connois que celle des Italiens , & je l'aime
plus que jamais. Autrefois , je difois
quand je tenois du Marivaux , à quoi
bon tout cela ? Ces plis , ces replis du
coeur m'ennuyent. Mais que je dis bien
à préfent , le contraire ! Il n'y a pas
une phrafe que je ne relife , & cependant
je les entends à demi mot ; j'y
mets bien vite l'application en comparant
le coeur qui vous aime à ce qui fe
dit du coeur des autres ; mais je découvre
en moi des rafinemens de tendreffe &
de volupté qu'Auteur jamais ne devinera.`
66 MERCURE DE FRANCE.
Mandez-moi je vous prie , fi le P ** de
C** , de retour de l'armée , comme on
le dit ici , eft actuellement à Fontainebleau.
J'ai une raifon effentielle de le
favoir ; & fi elle eft effentielle pour moi ,
vous devinerez qu'elle n'a rapport qu'à
vous.
LETTRE XIII.
J'ai grand befoin de vous écrire , mon
cher ami , pour tirer mon ame du fombre
qui l'enveloppe. Cette pauvre petite
Comtefle que j'aimois parce que
vous la trouviez aimable , amufante
de la meilleure humeur , vient de mourir
dans fon vieux Château entre fon
monftre de mari & fon trifte beau-frere ,
& mourir certainement victime de l'avarice
& de la jaloufie. Ne trouvez-vous
pas que ces deux paffions font faites pour
aller enſemble ? Mais faudroit-il dire paffions
? C'eft vices qu'il faut dire. Peut-on
nommer autrement la jaloufie & l'avarice
? J'en ai le coeur pénétré. Que fert
donc d'avoir des graces , de l'efprit , dé
la douceur dans le caractere , de la générofité
dans les actions ? Un mari vient
à travers tout cela détruire de fi jolies ',
de fi belles qualités. La vilaine chofe
qu'un vilain mari ! Plus je fuis difJANVIER.
1759.
67
poſée à chérir , à adorer celui que l'amour
me deſtine , plus je déclamerai contre
les maris qui approchent du caractere
de ce funefte Comte ; le voilà bien avancé
! D'aujourd'hui je ne puis vous parler
d'autre choſe .... Mais bon , on m'annonce
le grand Inutile , il ne vint jamais
plus à propos.
La fin de ma Lettre ne reffemblera
point à fon commencement. Rien n'est
fi extravagant que le Coufin ; il me quitquitte
parce que , dans le moment , iÎ va
par ordre , à l'Affemblée des Maréchaux
de France.Voici le fait tel qu'il le raconte.
L'Abbé Rouleau foupoit l'autre jour à
PHôtel Saint Hal ; il eft , comme vous
fçavez , intime ami du Marquis de C **
qui n'y foupoit pas ; & en fon abfence
on s'égaya infenfiblement fur fon caractere
demi-Pédant & fur fon air tout-àfait
pincé. On en dira ce qu'on voudra ,
M. le Marquis eft un Seigneur inftruit &
fort fçavant , a dit l'Abbé, comptant faire
un éloge délicat de fon Marquis . Sçavant
fi vous voulez , répond le Maître
de la maiſon , oui alez fçavant ; mais il
femble qu'il ait mis fa fcience en bou
teille , pour n'en verfer que quand il juge
qu'on eft digne de la goûter. Oh ma foi ,
a dit brufquement le Coufin , s'il met fa
68 MERCURE DE FRANCE.
›
fcience en bouteille , elle ne fera pas
fauter le bouchon : je n'en connois point
qui ait moins d'efprits . Voilà
Voilà , a repris
l'Abbé , avec une grimace de dédain
comme font tous ces Meffieurs du bel
air , ils font une pirouette , une gambade
, un jeu de mots , & croyent avoir
fait le monde. Mon cher Abbé , a repliqué
le Coufin furieux , je doute que j'aye
fait le monde ; mais je fuis bien für que
le monde ne t'a pas fait. Les Rieurs,vous
le croyez bien , n'étoient pas dans ce
moment-là pour l'Abbé : il a paru embaraffe
de fa contenance , & pour fe
vanger , a été rendre au Marquis le propos
de fa fcience en bouteille qui ne fait
pas fauter le bouchon. Explication le
lendemain , entre le grave Marquis & l'évaporé
Coufin. Conclufion , on leur a
donné des gardes , & aujourd'hui même
l'affaire va être jugée au Tribunal. Il faut
entendre tout ce que dit fur fon procès le
grand Inutile ; quel Confin !
Mais que je vous parle donc un peu
de vous : il approche le moment ; ah que
je le goûte d'avance ! Et quand je me
demande d'où vient certaine joye , certaine
émotion en voyant votre écriture
ou quelque chofe qui vient de mon Chevalier
, je me réponds , avec notre ami
JANVIER. 1759. 69
Montagne , c'eſt que c'eſt lui , c'eſt que
c'est moi.
LETTRE XIV.
J'ai un confeil à vous demander , mon
cher ami, & voilà le moment , puifque
vous revenez enfin , de me le donner
fans être intéreffé à la chofe. L'aimable ,
le délicieux , l'incomparable T *** me fit
hier la déclaration la plus chaude , la plus
refpectueuse pourtant , mais la plus gonfée
d'efpérance . Il délibere depuis fix
mois s'il parlera de fa flamme ; tout lui
dit enfin : Parlez , amant trop timide ,
parlez , fi l'on ne vous écoute pas ; au
moins gardera-t-on le filence fur la déclaration.
Sans doute je le garderai , &
mon Chevalier fçaura qu'un homme qui
ne lui reffemble en rien , s'avife de m'aimer.
Qu'il lui manque de chofes pour
me plaire !
Mais n'eft-ce pas affez parler d'un
homme que je n'aimerai jamais , à l'hom-'
me que j'aimerai toujours ? Mon coeur
peut- il jamais avoir rien de mieux à
faire ? Aimer mon Chevalier , le voir
fans ceffe , fût-il à cent lieues ; l'entendre
, & lui répéter tout ce qu'il dit , tout
ce qu'il écrit de fatisfaiſant pour le coeur
qui l'adore ; mettre tout à fes pieds , s'y
70 MERCURE DE FRANCE.
mettre foi-même ; car enfin tout eft fair
pour lui , rien n'eft trop expreffif pour
lui ; & je ne vivrai , ne fentirai , n'efpérerai
jamais que relativement à lui . La
pauvre femme eft folle , direz-vous fûtement
; dites-le , j'y confens ; ma folie
gémiroit d'entrevoir la raiſon.
Après avoir relu votre derniere lettre ,
je viens de relire celle- ci , je ne la trouve
pas encore affez tendre. Suppléez ,
mon cher ami , donnez-moi les expreffions
, vous dites fi bien ce que vous voulez
dire ! Pourquoi faut-il que ma façon
d'écrire foit fi peu faite pour être comparée
à la façon dont je fens ? Quoiqu'il
en foit , nous touchons , nous touchons ,
mon cher ami , au vingt - deux , ´mais le
vingt & un va durer un mois.
LETTRE XV.
Du 2. Janvier 1744.
Vous m'avez vû rire du ridicule de la
petite amie qui , par réflexion , prend
congé de fon Marquis , pour lui adreſſer ,
trois quarts d'heure après , une Lettre de
quatre pages. Eh bien malgré cela ,
je vous vis hier , je vous verrai à votre
retour de Verfailles , & j'écris en ce mcment
mais comment vous ai -je vû ?
Entouré de mille gens infupportables : laif
›
JANVIER. 1759. 71
fez- moi croire que vous les trouviez de
mêma
Avez-vous imaginé que je puiffe paffer
le premier jour de l'année fans vous écrire
ce que je vous dis fans ceffe , fans vous
renouveller mes fermens ? Le ridicule
jour , il m'arrache de vous , & me livre
à tout le monde ? Quoi ! Il faut être , une
fois par an, complimenteurs , faux , guindés
& c. j'irai chez Madame l'une , chez
Madame l'autre qui ne fe foucient pas
plus de moi que je me foucie d'elles ; &
fi je ne leur demande des nouvelles d'un
Procès , d'un Perroquet , d'un Mari , d'un
Chat , je paffe dans la Ville pour une impertinente
! N'aurai-je donc jamais la permiffion
de n'être que ce que je voudrois
être fpirituelle quelquefois , fort fouvent
bête , & toujours tendre ? Je voudrois
pouvoir faire quelque livre approchant
du fens commun , pour qu'il certifiât
que je ne fuis pas une fote ; car
enfin perfonne ne veut avoir cette réputation
; & je fens , fans fadeur que je
vaux mieux qu'une fote ; mais je voudrois
qu'on le devinât fans être obligée
de le prouver à chaque occafion. Si une
fois j'avois fait ce petit Livre , je ferois
bête , après , autant qu'il me plairoit de
l'être ; cela eft fort joli ; je me fuis donné
72 MERCURE DE FRANCE.
ce plaifir hier à fouper ; & j'avois beau
jeu. Trois raifonneurs profonds ont étalé
tout ce qu'on peut dire de clair & d'embrouillé
fur la Comete que je venois de
lorgner avec Lecamus. J'étois bien bête ,
fort à mon aife, & mes chers raiſonneurs
ont prouvé tout ce qu'ils ont voulu , & à
qui ils ont voulu .
Les gens bien intentionnés difent qu'une
Comete qui paroît comme celle- ci au
commencement de l'année , annonce des
bonheurs fans fin. Ils ont bien raifon les
bonnes gens ! je vois très-clairement dans
la Comete une Croix de Malthe , & je
n'y vois que cela.
Quarante-trois eft donc paffée ; Chevalier
, quelle année pour mon coeur ! &
que je prévois avec transport que celles
qui vont la fuivre augmenteront mon
bonheur en augmentant mon amour !
Toute réfléxion faite pourtant , je croisque
dans mes fouhaits je ne fçai ce que
je dis ; car il eft impoffible d'aimer plus
que je vous aime ; cependant il y a deux
mois j'aimois un peu moins que je n'aime
aujourd'hui. Quelle conféquence fautil
tirer de là ? Je m'y perds , & je me
retrouve pour me livrer toute entiere à
mon amour , bien fure que s'il ne peut
augmenter , au moins ne diminuera-t-il
jamais. Le
JANVIER. 1759. 73
LE mot de l'Enigme du Mercure précédent
eft Cifeaux . Celui du Logogryphe
eft Avoie , dans lequel on trouve voie ,
oie , ie , & le muet.
JE ne
ENIGM E.
E ne fuis point Iris , je ne fais point l'Aurore ,
Et j'étale ſouvent les plus vives couleurs .
Je ne fuis Zéphire , ni Flore ,
Etjé fais ſur mes pas éclore mille fleurs ;
Moins riche moins brillante on me voit au Village
Rendre à l'humble Pafteur fes utiles préfents ;
Mais je ne puis fufire à mes dons bienfaiſans ,
Et je me ruine en voyage.
Enfin pour des fils étrangers ,
J'abandonne le feul que dans mon fein je porte.
Mais il trame avec eux une ligue fi forte ,
Qu'après l'avoir conduit à travers les dangers ,
Il me chaffe d'entr'eux , & qu'il faut que je forte
Da lieu même embelli par mes foins pallagers.
和
D
74 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHE.
Rienn'eft plus vieux, rien n'eſt ſi beau que moi.
Des lettres de mon nom efface la troifiéme ;
Vieux ou jeune , je fuis d'une laideur extrême .
Retranche la feconde ; à chaque inftant , chez toi,
J'augmente en dépit de toi-même.
Ton embarras me fait pitié .
Tu ne m'as jamais vu , tu ne peux me connoîtres
Mais reconnois au moins ma premiere moitié :
Tu l'as vû mourir & renaître ,
QUI
CHANSON.
Ur voit le cercle d'un beau jour
Voit tout le cercle de la vie.
L'enfance eft l'aube de l'Amour ,
D'un éclat plus brillant fon Aurore eft fuivie.
L'ardent Midi vient à ſon tour.
Le Couchant qui le fuit n'a jamais de retour.
Quelle leçon pour nous , jeune & belle Silvie !
Qui voit le cercle d'un beau jour
Voit tout le cercle de la vie.
Tendrem
Qui voit le cercled'un beaujour,Voit tout le cercle de la
ne , Qui voit le cercle d'un beaujour,Voit tout le cerle
de la vie.L'enfance est l'aube de la.
F
D'un éclatplus brillant son aurore estsuivie.
ardentmidi vient à son tour,Lecouchantqui le suit
jamais deretour. Quelle leçon pour nous,jeune et
W
helle Silvi__e.Qui voitle cercled'un beau jour,Voit
tout le cercle de la vie.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENCK
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
4
JANVIER. 1759. 75
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
SUITE de la Lettre de M. Rouffeau
de Genève à M. d'Alembert,
J Fe
peu
E fuis convenu avec M. Rouffeau qu'il
reftoit encore au Théâtre François des
Comédies repréhenfibles du côté des
moeurs , & quoiqu'elles foient d'un ton
fi bas & d'unfi mauvais goût , que n'ayant
rien de féduifant , elles me femblent
dangereufes ; quoique je fois très -éloigné
de regarder tous ceux qui rient du tef
tament de Crifpin comme des fripons
dans l'ame ; il feroit bon , je l'avoue , de
bannir ce comique méprifable d'un théâtre
qui doit être l'école de l'honnêteté ?
Mais que ces défauts » foient tellement
inhérens à ce théâtre , qu'en voulant les
en ôter , on le défigure » c'eft de quoi
je ne puis convenir ; & je crois avoir bien
prouvé , que fans les filoux & les femmes
perdues , Moliere a fait d'excellentes Comédies.
Ainfi , quand il feroit vrai que
les Pièces modernes , plus épurées , n'au
D ij
76 MERCURE DE FRANCE.
roient plus de vrai comique , & qu'en inf
truifani beaucoup , elles ennuiroient encore
davantage la pureté des moeurs n'en feroit
pas la caufe. Les moeurs du Glorieux,
de la Métromanie , de l'Enfant prodigue ,
des Dehors trompeurs , du Méchant font
épurées ; & je ne puis croire que M. R. les
compare à d'ennuyeux Sermons . Quelles
font les Pièces morales qui nous ennuyent?
celles dont les Peintures font froides ,
les vers lâches , le coloris foible , les fentimens
fades l'intrigue languiffante
les caractères mal deffinés ; celles en deux
mots , dont le Comique manque de fel ,
ou le Sérieux de pathétique.
" ,
Le vice n'eft donc pas inhérent aux
moeurs de la Scène comique-françoiſe , à
moins que l'amour , comme le prétend
M. R. ne foit , même dans les perfonnages
vertueux , un exemple vicieux au
théâtre.
Que tout ce qui refpire la licence , que
tout ce qui bleffe l'honnêteté foit condamné
dans la peinture de l'amour ; il
n'eft perfonne qui n'y foufcrive.
Mais ce n'eft point là ce que M. R. reproche
à la Scène françoife , c'eft l'amour
décent , l'amour vertueux qu'il y attaque.
Ce qui acheve de rendre fes images
dangereufes , c'eft , dit-il , qu'on ne le
JANVIER. 1759. 77
voit jamais regner fur la Scène qu'entre
» des ames honnêtes... Les qualités de
»l'objet ne l'accompagnent point jufqu'au
» coeur ; ce qui le rend fenfible , intéref
» fant , s'efface... Les impreffions ver-
» tueufes en déguifent le danger , & don-
» nent à ce fentiment trompeur un nou-
» vel attrait par lequel il perd ceux qui
» s'y livrent... En admirant l'amour hon-
» nête , on fe livre à l'amour criminel.
Telle est l'opinion de M. R. Voyons
comment il la développe.
H
"
» Les Auteurs concourent à l'envi pour
» l'utilité publique à donner une nouvelle
énergie & un nouveau coloris à cette
paffion dangereufe , & depuis Moliere
» & Corneille , on ne voit plus réuffir au
» Théâtre que des Romans , fous le nom
» de Pièces dramatiques. » Athalie , Mérope
, l'Orphelin de la Chine , Iphigénie
en Tauride ont réuffi : eft-ce l'amour quien
a fait le fuccès ? Mais paffons fur ces
propofitions incidentes , & accordons à
M. R. que Britanncus , Alzire , Didon &
toutes les Tragédies où regne l'Amour ,
font des Romans , fans lui demander ce
qu'il entend par des Piéces dramatiques
, fi de tels Romans n'en font pas.
Une action régulière & intéreffante , où
l'une des plus violentes paffions de la Na-
1
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
F
ture , tient fans cefle l'âme des Spectateurs
agitée entre la crainte & la pitié ,
fera donc ce qu'il lui plaira. Mais fi l'Amour
y eft peint comme il doit l'être ,
terrible & funefte dans fes excès , refpectable
& touchant dans ce qu'il a d'honnête
, de vertueux , d'héroïque , ce Tableau
de l'Amour fera une leçon morale ;
fans en excepter Zaïre qui meurt , non
pas victime de l'Amour , mais victime de
fon devoir & des fureurs de la jalouſie ;
fans en excepter Berenice qui feroit tombée
, quoiqu'en dife M. R. fi Titus facrifioit
l'orgueil des Romains , tout injufte.
qu'il nous femble , au tendre & vertueux
Amour que nous reffentons avec lui . Comme
le fentiment de l'Amour n'eft pas toujours
violent & paffionné , qu'il fe modifie
felon les caractéres , que les épreuves
en font plus ou moins pénibles , fuivant
la fituation des perfonnages , & les inté
rêts qui lui font oppofés ; que ce fentiment
le plus naturel , le plus familier dans
tous les états , eft auffi le plus propre à
développer les vices , & à mettre le ridicule
en jeu la Comédie l'a pris dans la
Peinture de la vie commune , tantôt pour
objet principal , & tantôt pour premier
mobile . Voilà comment & pourquoi l'Amour
a été introduit fur nos deux Théâ
JANVIER. 1759.
tres eft-ce un bien , eft-ce un mal :
pour
les moeurs ? C'est ce qui reste à examiner.
L'ufage des Anciens eft un préjugé
contre nous : mais par - tout & dans
tous les tems le Théatre a dû fuivre
les Conftitutions nationales . Chez les
Grecs , la Tragédie étoit une leçon politique
: chez nous , elle eſt une leçon morale
, & ne peut , ni ne doit avoir rapport
à l'adminiſtration de l'Etat. Il n'est donc
pas étonnant que l'Amour qui n'avoit rien
de commun avec le Gouvernement d'Athènes,
n'y fût point admis au théâtre ; &
que ce même fentiment qui eft d'un fi'grand
poids dans nos moeurs , foit devenu le premier
reffort de la Scène tragique françoife.
Une difference non moins fenfible dans
les moeurs de la Société , dont la Comédie
eſtle tableau , y a fait fubftituer des femmes
libres & honnêtes aux Efclaves &
aux Courtifannes des Comiques Grecs &
Romains. Mais comment M. Rouffeau
trouveroit- il les honnêtes femmes placées
au théâtre ? Il trouve même indécent
qu'elles foient admifes dans la Société.
» Les Anciens , dit - il , avoient
» en général un très-grand refpect pour
» les femmes ; mais ils marquoient ce
reſpect , en s'abſtenant de les expoſer
au jugement du Public , & croyoient
30
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
» honorer leur modeftie , en fe taifant fut
» leurs autres vertus. Chez nous au con-
» traire , la femme la plus eftimée , eſt
» celle qui fait le plus de bruit , qui parle
» le plus , qu'on voit le plus dans le mon-
» de , & c.
Il me femble que M. Rouffeau n'a ni
compté ni pefé les voix ; & après tout ,
ces paralleles vagues, ces tableaux de fantaifie
ne prouvent que l'art & le talent du
Peintre . Confidérons les chofes en ellesmêmes
, & tâchons d'y faifir le vrai.
Dans tous les Etats , où les Citoyens
font admis à l'adminiſtration de la
République , il eft naturel que les
femmes foient éloignées de la Société
des hommes , & reléguées dans l'obfcurité.
La guerre , les confeils , les négociations
, le commerce , les fonctions pénibles
du Gouvernement élevent l'orgueil
des hommes au-deffus des foins de la
galanterie
& des inquiétudes de l'amour.
Comme ils ont feuls la force d'agir , ils
s'attribuent à eux feuls la fageffe de délibérer
; & jaloux du droit de gouverner ,
ils n'y inftruisent que leurs femblables .
Pour expliquer comment les femmes
ont été d'abord éloignées de l'adminiftration
publique , il n'eft donc pas befoin
d'attribuer aux hommes un fçavoir & des
JANVIER. 1759 .
81
talents qui leur foient propres : il fuffic
de remonter à l'inftitution des gouvernements.
La premiere concurrence pour
l'autorité fut décidée à coup de poing :
la feconde , à coup de malue ; enfuite
vinrent la hache & l'épée ; & dans cette
maniere de régler les droits , il est clair
que les femmes n'avoient rien à prétendre
Or , comme dans un Etat républicain ,
tout homme participe au gouvernement
ou aſpire à y participer, notre fexe y conferve
avec foin fon ancienne prérogative.
Mais dans un Pays où les Citoyens
fous l'autorité d'un Monarque , & fous la
tutelle des Loix , ne tiennent à la Conftitution
politique , que par le droit de propriété
, & par le tribut d'obéiffance ; où
perfonne n'influe ſur l'adminiſtration de
l'Etat , qu'autant qu'il y eft appellé ; où
l'homme privé ne peut rien ; où chacun
vit pour foi & pour un certain nombre de
fes femblables , felon fes affections , plus
ou moins étendues , fans autre foin que
de contribuer , autant qu'il eft en lui , aux
douceurs de la Société : dans cet état ,
´dis-je , il eſt naturel que les femmes foient
admiſes à ce concours paiſible de devoirs
officieux , pour y établir l'harmonie , pour
adoucir les moeurs des hommes naturelment
féroces , pour tempérér en eux cette
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
indocilité fuperbe qui s'indigne du frein
des Loix en un mot , pour cultiver &
nourrir dans leur âme , l'amour de la
paix & de l'ordre , qui eft la vertu de leur
condition.
Il feroit mieux , peut-être , que chacun
, avec fa compagne , vécut dans fa
maifon au milieu de fes enfans , mais
ces moeurs ne peuvent fubfifter que chez
un Peuple attaché au travail par le befoin.
La richeffe invite à l'oifiveté ; celleci
à la diffipation : le cercle de la fociété
s'étend ; & les hommes y appellent
les femmes. Mahomet , pour engager
les Mufulmans à vivre chacun chez
foi , fut obligé de leur donner un Serrail
& de leur en confier la garde . Ailleurs,
la jaloufie tient les femmes captives
mais les moeurs en font plus farouches
fans être plus pures , & il vaut encore
mieux fe difputer le coeur des femmes
à coup d'oeil , qu'à coup de poignard.
Cependant les hommages que nous
leur rendons nous dégradent , nous aviliffent
aux yeux de M. Rouffeau , & c'eſtlà
furtout ce qui caufe fon déchaînement
contre les Pièces de Théâtre où
l'Amour domine.
» L'Amour eſt le régne des femmes ,
» dit-il ; un effet naturel de ces fortes de
JANVIER . 1759.
83
Piéces eft donc d'étendre l'empire du
»fexe. Penfez-vous , Monfieur , deman-
» de-t-il à M. d'Alembert , que cet or--
» dre foit fans inconvénient , & qu'en
» augmentant avec tant de foin l'afcendant
» des femmes , les hommes en foient
» mieux gouvernés ? Il peut y avoir, pour-
» fuit-il , dans le monde , quelques fem-
»mes dignes d'être écoutées d'un hon-
» nête-homme, mais eft- ce d'elles en géné-
» ral qu'il doit prendre confeil , & n'y
» auroit- il aucun moyen d'honorer leur
"fexe fans avilir le nôtre » ? Prendre
confeil d'une femme , c'eft avilir notre
fexe I eft donc bien établi dans l'opinion
d'un Philofophe , que la fupériorité
nous eft acquife en fait de prudence
? Je le fouhaite , mais j'en doute encore.
» Le plus charmant objet de la Na-
» ture , le plus digne d'émouvoir un coeur
» fenfible & de le porter au bien , eft ,
» je l'avoue , une femme aimable & ver-
>> tueufe ; mais cet objet célefte où fe
>> cache-t-il ? "
M. Rouffeau , felon fes principes
trouve fi peu d'hommes de bien ! Il n'eft
pas étonnant qu'il trouve fi peu de femmes
vertueufes , furtout d'après les moeurs
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
des Peuples qui vivoient il y a trois mille
ans.
و د
» Il n'y a pas de bonnes moeurs pour
» les femmes , hors d'une vie retirée &
domeftique... Rechercher les regards
» des hommes , c'eft déjà s'en laiffer cor-
» rompre, & toute femme qui fe montre,
fe deshonore... Une femme hors de fa
»maifon , perd fon luftre , & dépouillée
» de fes vrais ornements elle ſe montre
» avec indécence .
Or chez nous toutes les femmes fe
montrent ; elles font donc toutes deshonorées
toutes celles qui ont de la beauté
font bien-aiſes qu'on s'en apperçoive ;
les voilà donc déjà corrompuës : aucune
d'elles ne fe renferme dans l'intérieur de
fon domestique ; il n'y a donc pas de
bonnes moeurs pour elles . De là nos feftins
, nos promenades , nos affemblées ,
ainfi que le bal que M. Rouſſeau veut
inftituer à Genêve , font les rendés -vous
du deshonneur & les fources de la corruption.
En un mot , toute femme qui
s'expofe en Public eft une femme fans
pudeur , la perte de la pudeur entraîne
celle de l'honnêteté qui eft l'âme des
bonnes moeurs ; nos femmes vivent en
Public , elles n'ont par conféquent ni pudeur
, ni honnêteté , ni vertu. Le raiſonJANVIER.
1759 . 85
nement eft fimple , & il n'en falloit pas
davantage pour prouver qu'un fpectacle
qui nous diſpoſe à les aimer , eſt un ſpectacle
pernicieux. Cependant M. Rouſſeau
ne croit pas cet argument fans replique : il
s'en fait une , mais il a foin de la choifir facile
à détruire. Il fuppofe qu'on lui répond
que la pudeur n'eft rien , & il s'attache à
prouver que la pudeur eft infpirée aux
femmes par la nature. Je le crois , je fuis
perfuadé que l'attaque eft le rôle natu rel
de l'homme , & la défenſe celui de - la
femme ; & quoique la raifon très-fenfible
qu'en donne M. Rouffeau , ait pu ne
venir que par réfléxion , quoique la difpofition
habituelle des deux fexes n'engage
les femmes qu'à nous attendre, fans
leur faire une loi de nous réfifter ; quoique
cette retenue , qui n'eft qu'une dó
cence paffive , ne rempliffe pas l'idée que
nous avons de la pudeur , & que par
conféquent la preuve de M. Rouffeau foit
infuffifante contre ceux qui veulent que la
pudeur qui réfifte , foit une vertu factice
& un devoir de convention ; ce n'eſt pas
là ce que je prétends. La pudeur naturelle
interdit-ellle aux femmes la fociété.
des hommes ? voilà ce que je nie , & ce
que M. Rouffeau ne prouvera jamáis. Il
Lemble que pour elles vivre avec les hom86
MERCURE DE FRANCE.
mes, ou s'abandonner aux hommes, foient
fynonymes , & qu'à fon avis , il ne foit
pas poffible de nous réfifter fans nous
fuir. Qu'un Petit -Maître le dife , à la
bonne heure ; mais un Philofophe peutil
le penfer ? La Société , fans doute , a
multiplié les Loix de la pudeur , & quelque
capricieux que foit l'ufage , le fexe
doit s'y conformer : mais dans ce qui n'eſt
pas prefcrit par la Nature , la pudeur d'un
Pays n'eft pas celle d'un autre. Chez les
Grecs , l'ufage défendoit aux femmes de
fe montrer en public : chez nous l'uſage
les y autorife.
Ór , celle-là eft honnête & décente
qui obferve ce que lui prefcrit la pudeur ,
l'honnêteté , la décence des moeurs du
Pays qu'elle habite. Il n'y a d'inſtitution
naturelle, que le devoir de la réſiſtance, ou
plutôt l'interdiction de l'attaque , tout le
refte varie fuivant les lieux & les tems.
M. Rouffeau fera donc obligé de nous
renvoyer aux preuves de fait. » Je fçais
qu'il regne en d'autres Pays des Cou-
» tumes contraires : mais voyez auffi ,
» dit-il, quelles moeurs elles ont fait naître.
Je ne voudrois pas d'autre exemple pour
ور
و ر
» confirmer mes maximes. Il eft facile
de faire la fatyre de nos moeurs ; & cent
exemples vicieux pris fur un million de
JANVIER. 1759 .
87
Citoyens , feroient un tableau épouvantable
de la Ville de l'Univers la mieux policée
, après l'immenfe Capitale des fages
& induftrieux Chinois . Mais fur l'atticle
de la galanterie & de l'amour , faut- il
avouer ce que je penfe des moeurs les plus
licencieufes de Paris ? Que M. Rouffeau
fe rappelle fes Pigeons. » La blanche Co-
» lombe va , fuivant pas à pas fon bien-
» aimé , & prend chaffe elle-même auffi-
» tôt qu'il fe retourne. Refte-t- il dans
» l'inaction ; de légers coups de bec le
» réveillent s'il fe retire, elle le pourfuit :
» s'il ſe défend , un petit vol de fix pas
» l'attire encore : l'innocence de la Na-
» ture ménage les agaceries & la molle
» réfiftance , avec un art qu'auroit à peine
» la plus habile Coquette. » Hé bien
Monfieur , les Coquettes ont à- peu- près
eet art-là : vous ne voyez dans cette image
charmante , rien de bien pernicieux
au monde ; & un peuple de Pigeons avec
ces moeurs , vaut bien un peuple de
Vautours ? Quand même à la coquetterie
des Colombes , fe mêleroit un peu d'inconftance
, ce feroit encore un jeu de la
Nature , dont vos yeux feroient égayés.
C'eft ce que je voulois vous faire obferver
en paffant : mais revenons aux principes
de l'honnêteté qui prefcrit d'autres moeurs
88 MERCURE DE FRANCE.
aux femmes , & en défavouant la conduite
de celles , dont la Colombe' eft l'image
, voyons fi vous n'êtes pas injuſte
d'envelopper tout le fexe dans un mépris
univerfel.
Vous êtes indigné qu'au Théâtre une
femme penfe & raifonne , qu'on lui donne
un efprit ferme , une âme élevée , des
principes & des vertus ? Et fi les femmes
s'offenfoient qu'on mît au Théâtre des
Héros & des Sages , les croiriez- vous
moins fondées ? A votre avis , ces modèles
font- ils plus communs parmi nous ?
» Les imbécilles Spectateurs vont , dites-
»vous , apprendre d'elles ce qu'ils ont
pris foin de leur dicer. » Et à qui ,
Monfieur , n'a-t- on pas dicté fa leçon ?
En naiffant , fçavions - nous la nôtre ?
» Parcourez la plupart des Piéces mo-
» dernes , c'eſt toujours une femme qui
» fçait tout , qui fait tout ; la bonne eſt
» fur le Théâtre , & les enfants font au
» parterre.
ود
}
Quand on met au Théâtre Didon , Sémiramis
, Elizabeth , il faut bien fuppofer
qu'elles fçavoient quelque chofe : ces
femmes- là n'étoient pas des enfants .
Quand on peint des femmes bien nées ,
il faut bien qu'elles aient des principes
d'honnêteté , de vertu , d'humanité la
JANVIER. 1759 . 89
Nature leur tient , je crois , le même langage
qu'à nous. Le monde leur donne
les mêmes connoiffances ; & il eft vraifemblable
qu'elles l'étudient avec d'autant
plus d'attention , qu'elles font moins
préoccupées : l'Amour regne au Théâtre ,
il faut bien qu'elles y regnent , & qu'elles
exercent fur la Scène le même empire
que dans la fociété. Eft- ce un mal : Nous
le verrons. A l'égard des leçons qu'elles
donnent au Parterre, fi ces leçons peuvent
être utiles, elles n'en font que plus goutées ;
& je ne connois que vous feul parmi
les hommes , qui croyiez en être avili.
M. Rouffeau ne peut fe perfuader qu'une
femme foit fon égale ; demandons-lui
donc enfin quels font les talents de l'efprit,
& les qualités du coeur dont la Nature a
doué l'homme , à l'exclufion de la femme
quels font les vices qu'elle a effentiellement
attaché à ce fexe , les délices
du nôtre : quels font les piéges qu'elle
nous cache fous les fleurs de la beauté ?
» Les femmes en général n'aiment aucun
» art , ne ſe connoiffent à aucun . » Ce
feroit-là un bien petit mal : cependant
files femmes étoient naturellement privées
du fentiment du beau , elles pourroient
l'être du fentiment du vrai , du
jufte & de l'honnête ; & cette propofigo
MERCURE DE FRANCE.
tion jettée en l'air peut tirer à conféquence.
Que M. Rouffeau nous dife donc
s'il a pris cette opinion dans l'étude de
l'organifation phyfique , ou dans le commerce
du monde. Les femmes ont-elles
les organes moins délicats que nous , le
coup d'oeil ou l'oreille moins jufte , le
fentiment en général plus lent ou plus
confus ? Quelle eft la faculté que nous
avons & qu'elles n'ont pas , pour gouter
la Peinture ou la Sculpture , la Mufique
ou la Poefie ? Eft-ce l'exercice & l'étude
qui leur manquent ? Il s'enfuit que nous
avons fur elles , à cet égard , l'avantage
de l'éducation : mais fi M. Rouffeau avoit
-
été moins éloigné par fes principes du
commerce du monde & des femmes , il
en auroit vû beaucoup qui ont acquis par
elles mêmes , les lumieres qu'on leur
envioit. Je vais plus loin , & j'établis en
fait que , fi l'on compare l'éducation des
femmes avec la nôtre , les foins que l'on
prend de prolonger leur enfance, & de hâter
en nous l'ufage de la raifon , l'obscurité
où l'on tâche de retenir leur âme captive,
& les lumieres qu'on ne ceffe de répandre
dans nos efprits ; d'un autre côté , fi l'on
fait attention que , dès que leur intelligence
& leur goût ont la liberté de
prendre l'effor , plufieurs nous atteignent,
JANVIER. 1759.
quelques - unes même nous paffent , fans
y prétendre & en fe jouant ; on conclura
que les femmes en général naiffent avec
des diſpoſitions aſſez heureuſes au fçavoir
& aux talents dont Monfieur Roufſeau
fait notre partage. Tout ce qui n'exige
qu'une raifon faine , un efprit droit &
une fenfibilité modérée , leur eft donc au
moins commun avec les hommes . Je le
dis à propos des Arts, je le dirai même par
rapport aux chofes les plus férieufes de
la vie ; & une multitude d'hommes qui
nefont ni complaifants ni paffionnés, l'attefteront
avec moi.
» Mais ce feu célefte qui échauffe &
» embraſe l'âme , ce genie qui confume
» & dévore , cette brulante éloquence ,
ces tranfports fublimes qui portent leur
» raviffement jufqu'au fond des coeurs ,
» manqueront toujours aux écrits des fem-
" mes. " Si cela eft , elles en font moins
capables des fortes productions du génie :
mais tout cela eft- il effentiel au goût des
Arts Tout cela eft- il relatif aux moeurs
de la Société , qui eft l'objet de notre difpute
Faut- il être un Boffuet , un Milton ,
pour être bon Citoyen , bon parent , bon
ami ? Où font même parmi les hommes
les génies brulants dont vous nous parlez
? En voulez-vous former une Ré92
MERCURE DE FRANCE.
publique Qui les gouverneroit , bo
Dieu ? Le monde moral feroit un maga
fin à poudre .
» Les écrits des femmes font tous
» froids & jolis comme elles. Ils auron
» tant d'efprit que vous voudrez , jamais
d'âme. Ils feront cent fois plutôt fen-
» fés que paffionnés : elles ne fçavent n
» fentir ni décrire l'amour même. Lafeul
Sapho , que je fçache , & une autre,
» méritent d'être exceptées.
33
33
Que les écrits des femmes ne foient pas
paffionnés , la pudeur feule peut en être la
caufe : que M. Rouffeau & moi en ayons
peu connu qui fçachent décrire & fentir
l'amour ; c'eft un malheur particulier , qui
eft peut-être fans conféquence. Cependant
, s'il arrivoit que chacun pût dire
comme M. Rouffeau , qu'il connoît deux
femmes , Sapho & une autre , qui méritent
d'être exceptées , il fe trouveroit au
bout du compte , autant de femmes capables
de décrire & de fentir l'amour , qu'il
y auroit eu d'hommes capables de l'inf
pirer : & fi M. Rouffeau a trouvé une feconde
Sapho , il ne peut , avec bienséance,
difputer le même avantage à perfonne.
Mais , fuppofons que le fentiment foit
plus foible dans les femmes que dans les
hommes , que leurs écrits , & par conféJANVIER.
1759. ༡༣
quent , leurs caractéres foient plus fenfés
que paffionnés , eft-ce à M. Rouffeau
qui connoît fi bien le danger des paffions ,
à regarder cette froideur comme un vice?
Qu'il s'accorde enfin avec lui-même , &
qu'il nous dife , fi un naturel paffionné
lui femble préférable à un caractére
moins fufceptible de mouvements impétueux
? Si la vertu s'exerce à tempérer
dans les hommes cette fougue, cette véhémence
de fentiments que les femmes n'ont
pas , la vertu ne fait donc en eux , que
te qu'a fait la Nature en elles. Ce font les
paffions qui troublent l'ordre : les femmes
eduites à des affections tranquilles , feroient
donc le fexe le plus fléxible à la régle
, le plus docile aux loix de la Société ;
& par conféquent , elles feroient faites
pour en être les liens.
Si donc la nature n'a pas interdit aux
femmes d'être raisonnables , ſenſibles ,
honnêtes , vertueufes , fi elle leur a donné
une âme comme à nous , mais plus
calme , plus modérée ; de quel droit , fur
quel rapport , d'après quel examen affurez-
vous qu'elles abufent de tous ces dons
& qu'elles les tournent à leur honte ?
L'homme eft né bon , dites-vous , & fous
cenom fans doute vous comprenez la
femme . Vous avouez qu'il peut y avoir
94 MERCURE DE FRANCE.
quelque femme aimable & vertueufe.,
mais vous demandez où elle fe cache ?
C'est vous , Monfieur , qui vous cachez à
elle ; & cette question , qui feroit accablante
de la part d'un homme répandu
dans le monde , ne prouve rien , ne vous
déplaife , de la part d'un Philofophe folitaire.
Vous l'avez vu de fi loin, Monfieur ,
ce monde que vous méprifez !
و ر
Cependant la douceur , la moleffe du
caractere des femmes fe communiquent
aux moeurs des hommes. » Ce fexe plus
» foible , hors d'état de prendre notre
» maniere de vivre trop pénible pour lui ,
» nous force de prendre la fienne trop
» molle pour nous , & ne voulant plus
»fouffrir de féparation , faute de pou-
» voir fe rendre hommes , les femmes
» nous rendent femmes. »>
ور
و ر
»
M. Rouffeau n'entend pas qu'elles nous
otent les fentimens du courage & de
l'honneur. Les femmes , dit - il , ne
» manquent pas de courage , elles préfe-
» rent l'honneur à la vie : l'inconvénient
» de leur fexe eft de ne pouvoir fuppor-
» ter les fatigues de la guerre & l'intem-
» périe des faifons. C'est donc cette foibleffe
qu'elles nous communiquent ſelon
M. Rouffeau. » Or , dit- il , cet inconvé-
» nient qui dégrade l'homme , eft tresJANVIER.
1759 . ༡༨
grand partout ; mais c'eft furtout dans
» les Etats , comme le nôtre , ( il parle
de Genêve ) qu'il importe de le préve-
» nir. Qu'un Monarque gouverne des
» hommes ou des femmes , cela lui doit
» être affez égal , mais dans une République
il faut des hommes. » C'est- àdire
, dans fon fens , des corps affez bien
conſtitués pour réſiſter aux fatigues de la
guerre & à l'intempérie des faifons. Encore
une fois , M. Rouffeau fe croit-il à.
Lacédémone ? N'eft-il pas fingulier que
l'on s'échauffe l'imagination au point
d'appliquer ſérieufement les principes de
Lycurgue à une Ville commerçante , induftrieufe
& paifible , qui ne peut être
que cela ? Hé Monfieur ! fi l'équilibre qui
fait fa fureté , venoit à fe rompre , pour
le coup c'eſt bien à Genêve qu'il feroit indifferent
d'être peuplée d'hommes ou de
femmes. Qu'une République entourée de
Républiques rivales & toujours prêtes à
l'accabler , s'exerce fans relâche à défendre
fa liberté menacée , qu'elle renonce
à tous les Arts , pour ne s'occuper que
de l'art de combattre , qu'elle endurciffe
par une difcipline auftere les moeurs de
fesCitoyens , dont elle fe fait un rempart
: c'eft une néceffité cruelle mais indifpenfable
, & la férocité guerriere en96
MERCURE DE FRANCE.
tre dans fa conftitution : Telle fut Sparte ;
mais eft-ce là Genêve ? Qu'on y joue ,
qu'on y danfe , puifque vous le voulez ,
qu'on y donne des fêtes ou des fpectacles
, qu'on y vive avec les femmes ou
fans les femmes , pourvu que l'induſtrie .
& le négoce y foient en vigueur , &
que la police y foit vigilante & févere ;
les fondemens de votre liberté n'en feront
ni plus forts ni plus foibles . La force
de Genêve n'eft pas dans fon fein. Mais
vos vues ne ſe bornent pas aux moeurs de
cette République ; & quoique vous difiez
qu'il eft égal à un Monarque de com-.
mander à des hommes ou à des femmes
, attendu qu'il peut avoir trois fois
plus de femmes qu'il n'en faut pour fe
battre , afin de facrifier les deux autres.
tiers aux maladies & à la mortalité. Cette
ironie , affez amere, ne donne le change
à perfonne. Vous avez raifon : c'eft un
grand mal pour un Peuple belliqueux de
n'être pas auffi robufte que brave ; &
c'est là , nous l'avouons , le défavantage
de tous les Peuples qui , nourris fous un
ciel doux , n'ont pas été endurcis dès l'enfance
aux travaux de cet Art deftructeur,
l'unique métier des Romains. Mais vous
attribuez ici au commerce des femmes ,
ce qui a des cauſes bien plus réelles.
Vous
JANVIER 1759. 97
Vous ne prétendez pas fans doute que
les femmes amolient le Laboureur &
l'Artifan , ni que le Peuple de nos Villes
& de nos campagnes foit énervé par les
délices d'une vie oifive & voluptueufe.
C'eft de là cependant que l'on tire nos
Soldats , & c'eft le Soldat qui fuccombe
aux travaux d'une guerre cloignée & à
l'inclémencé d'un ciel étranger. Les inconvénients
du luxe n'en font pas moins
réels ; mais attendez -vous des hommes
qu'ils fe bornent aux premiers befoins de la
vie;tandis que les fuperfluités voluptueuſes
lesfollicitent de toutes parts ? Vous voyez
que Licurgue lui-même , pour fermer au
luxe l'entrée de fa République , fut obligé
d'en écarter tous les moyens de s'enrichir.
Les femmes ne font rien à cela :
tout le vice eft dans les richeffes;mais ces
ticheffes ont d'autres avantages , & quoiqu'en
dife la Philofophie , il n'y a point
d'état fur la terre qui ne tâche d'augmenter
les fiennes ; il n'y en aura jamais aucun
qui s'avife de les enfouir.
Du refte , que le climat , les richeffes ,
ou les femmes amoliffent la férocité d'un
Peuple ardent & courageux , & lui êtent
la faculté de porter la défolation & le
ravage chez les Nations étrangeres, en lui
dauffant la bravoure,la vigueur & l'activité
E
98 MERCURE DE FRANCE.
dont il a befoin pour fa propre défenſe ;
Que ce Peuple invincible dans fes frontieres
, y foit comme repouffé par la Nature
, dès qu'il en fort les armes à la main ;
eft-ce à un Philofophe à le regarder comme
un mal Je pardonnerois tout au
plus ce langage au flatteur d'un Roi
Conquérant.
2
Les femmes nous rendent femmes : c'est
donc à dire, dans votre fens, qu'elles nous
rendent moins paffionnés , plus doux
plus fenfés , plus humains . Elles ne nous
infpirent pas cette éloquence brulante
qui convenoit à la tribune , mais elles
nous enfeignent cette éloquence perfuafive
& conciliatrice qui convient à la fociété
; & le don de gagner les coeurs eft
fans comparaifon plus réel & plus infaillible
que le talent de les fubjuguer.
Elles affoibliffent en nous l'ardente foif
du fang & la fureur du brigandage ;
mais elles nourriffent dans nos ames l'amour
de l'honneur & l'émulation de la
gloire. Un homme flétri par une lâcheté
n'ofe plus paroître à leurs yeux ; & fi l'on
interrogeoit les coeurs, on verroit qu'elles
ne font pas oubliées dans la harangue
intérieure qu'un jeune Guerrier fe fait à
lui-même quand il marche à l'ennemi.
A l'égard des avantages d'une fevere
JANVIER. 1759. 99
difcipline ; qu'on en faffe un devoir
effentiel , qu'on y attache l'honneur militaire
, que la négligence de ce devoir
foit un obftacle invincible à l'avancement
, & qu'on obferve furtout avec une
exacte équité des diftinctions glorieufes
pour les uns & humiliantes pour les autres:
ofe répondre que les hommes ne feront
pas foufferts parmi les femmes au mo→
ment où le devoir & l'honneur les appelleront
aux drapeaux.
La vérité fimple eft que les femmes
contribuent à faire aimer au militaire les
plaifirs de la paix , fans les dégouter des
travaux de la guerre ; que du fein de l'amour
même , elles les envoyent aux combats
, & que le defir de leur plaire eft en
eux un nouveau principe d'émulation &
de valeur. Voyons quel eft dans la fociété
en général , le vice de leur domination ;
& fi l'amour , tel qu'il eft peint fur le
Théâtre , contribue ou remédie au mal
que leur commerce peut caufer.
La fuite au Mercure prochain.
E ij
335802
100 MERCURE DE FRANCE.
SATYRE fur les Hommes. A M. le Comte
de B. par M. R. imitation de la Xe .
Satyre de Juvénal,
A facilité à concevoir & à fe peindre
les objets eft un don de la Nature ; mais
la maniere de s'exprimer en vers , l'art
de concilier la rime avec la raifon , la
juſteſſe avec la meſure , la préciſion avec
l'harmonie , la cadence & le nombre du
vers avec la marche naturelle des fentimens
& des idées , cette partie méchanique
de la Pocfie ne peut s'acquérir que
par l'étude & l'application.
Dans la Satyre dont je vais rendre
compte , on trouve des Vers que Boileau
n'auroit pas défavoués ; mais à voir ceux
qui les fuivent ou qui les précédent , on
eft tenté de croire qu'ils ne font pas de lamême
main. L'Auteur attaque dans cette
Satyre ,
Non, ces hommes pervers , l'opprobre de la terre ,
Souillés d'affaffinats , d'incefte , d'adultere ;
Mais ces hommes pétris de préjugés , d'erreurs.
D'abord il peint dans Midas les tour
ments de l'avarice.
JANVIER. 1759 .
TOT
Avare , le portrait eft facile à saisir.
Il falloit dire à appliquer.
Il demande à celui qui prétend faire
un bon ufage de fa fortune ,
Savez -vous compâtir aux malheurs des humains,
Tendre aux infortanés de bienfaifantes mains ,
Relever la vertu , foutenir l'innocence ,
Prévenir les befoins , obliger en filence ,
Par de fimples dehors tempérer vos grandeurs ,
Acquérir des amis , & non pas des flateurs ,
Gouverner en un mot , moins en maître qu'en
pere,
Ces Mortels affervis par leur propre mifere,
Leur préfenter un front qu'ils puiffent regar ler ,
Honorer l'homme en eux , & non le dégraler ?
De fimples dehors ne dit pas la même
chofe que des dehors fimples ; propre
eft ici fuperflu & tient la place d'une
épithète qui auroit peint la dure néceffité.
A cela près ce morceau eft bien écrit ,
mais à quatre vers de là vous lifez :
Quoiqu'avec refpect la vertu fe contemple.
Ce qui dans le fens de l'Auteur fignifie ,
quoique l'on contemple la vertu avec
respect.
Infenfible témoin de la mifere humaine ,
E iij
io MERCURE DE FRANCE .
Lucullus , dans quels maux votre bien vous en
traîne !
Tant de ménagemens pris fans néceffité ,
Un Médecin gagé pour vous voir en fanté ;
La rigueur des faifons que vous n'ofez combattre,
Votre indolence enfin ne fert qu'à vous abattre .
Toutes les paffions viennent vous déchirer ,
Vous rendre malheureux & vous deshonorer.
Pour exemple des revers qui menacent
les ambitieux , il rappelle la fortune
& la difgrace de M. de Laufun.
Le fang même des Rois s'ément en fa faveur.
Oui , Montpenfier oublie en le voyant paroître ,
Sa fierté , fa pudeur , le fang qui l'a fait naître.
Elle va l'époufer. L'amour a furmonté
Tout ce qui s'oppoſoit à fa félicité.
Tu ne peux approcher plus près de la Couronne,
Laufun ; voilà le terme où le fort t'abandonne.
Que le Courtifan parvienne au rang
où il aſpire , j'y vois , dit le Poëte ,
J'y vois un malheureux que le remords déchire ,
Dont le repos s'éloigne , & que l'ennui pourſuit ,
Qui trahit l'amitié , que l'amitié trahis ;
Un homme libre enfin , qui s'eft laffé de l'être ,
Dont le bonheur dépend d'un regard de fon Maître.
JANVIER. 1759 .
103
Par quel art , par quels foins vous faut-il ména
ger
Ce vent de la faveur fi facile à changer ?
Il jette les yeux fur le Souverain.
L'hommage qu'on lui rend à fon tour l'affervit.
L'amour & l'amitié , ces befoins de la vie ,
Vains noms , que ſa fierté donne à la Atterie ,
Il cherche & ne connoît jamais la vérité ;
On lui parle fans ceſſe un langage apprêté.
A pénétrer fon âme on borne fa ſcience ;
On lui dit ce qu'on veut , & non pas ce qu'on
penfe .
Trompé, flaté , féduit, & toujours fous nos yeux,
C'eſt l'homme le moins libre & le plus malhe
reux.
Tout cela n'eft pas vrai à la lettre ,
mais les vers font bien faits , & l'on ne
conçoit pas les négligences qui échapà
la même plume . Il feroit à fouhaiter
qu'un Poëte eût toujours devant
les yeux quelques -uns des beaux vers
qu'il a faits pour régler & foutenir fon
pent
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ftyle. Si M. R. corrige cette Satyre , jẻ
lui confeille de prendre pour niveaux ces
deux vers :
L'amour & l'amitié , ces befoins de la vie..
•
On lui dit ce qu'il veut , & non pas ce qu'on
penſe.
L'Ouvrage fera excellent fi tout y
fait fur ces modéles.
eft
L'Aureur nous préfente dans Sylla les
dégoûts de l'ambition affervie."
Il n'importe à quel prix le deftin le feconde :
Eût-il falu monter fur les débris du Monde ,
Il cût voulu régner.
Le voilà fatisfait ; non , l'objet de ſes voeux ,
Cet Empire acheté du fangdes malheureux ,
Dont , la foudre à la main , il s'eft frayé la route ,
Tranquille poffeffeur , bientôt il s'en dégoute.
Il ne faloit qu'une légere attention
pour s'appercevoir que ce qu'on appelle
le régime en fyntaxe étoit oublié dans
ces vers.
Je paffe fous filence l'article des Conquérans
; mais je ne puis pardonner à
l'Auteur d'avoir dit d'Aléxandre :
Il étouffe à l'étroit dans l'enceinte du monde.
JANVIER. 1759. 105
Il fe trompe fort s'il croit avoir renchéri
fur le vers de Boileau .
Maître du Monde entier s'y trouvoit trop ſerré.
Je n'approuve pas davantage d'illuftres
fers qui chargent d'horreur celui qui les
donne. Des malheurs peuvent être illuftres
, mais des fers ne le font pas ; un
homme peut infpirer l'horreur , mais il
n'eft point chargé d'horreur. L'inftant du
bonheur qui s'échappe de nos bras eft encore
une fauffe image. On n'embraffe
point un inftant.
Socrate , où t'a conduit ta fcience profonde
Dans les priſons d'Athene , où la férocité
Sacrifia ta vie à l'Immortalité.
Ce dernier vers n'eft pas intelligible.
Il paffe fans aucune tranfition aux infirmités
& aux malheurs de la vieilleſſe.
Priam a trop vêcu.
Il voit fon Ilion abandonné des Dieux
Sortir de l'univers en tourbillons de feux.
Voilà un de ces vers dont on s'applau
pit à quinze ans , & dont on rougiroit à
trente ; mais ceux-ci font dignes de tous
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
les âges. L'Auteur parle de Marius.
Quel homme dans le monde eût été plus heureux,
Si vainqueur des Teutons , marchant au Capitole,
Eſcorté des Romains dont il étoit l'idole ,
Entouré , précédé , fuivi des Légions ,
Et traînant dans les fers l'orgueil des Nations ,
11 eût rendu la vie au comble de ſa gloire ,
En fortant fierement de fon char de victoire ?
Le Poëte finit par les femmes , & il
leur reproche de compter trop fur la
beauté.
Nos hommages , nos foins,un refpect idolâtre
Vous infpirent l'orgueil des Héros de Théâtre.
Jugez-vous : la beauté dans fon régne flateur
Joue un rôle auffi court que celui d'un Acteur.
Orgueilleufes Beautés , que vous êtes à plaindre !
L'Amour dans les tranſports eft encor plus à
craindre.
Quelle Fille d'Enfer fort de l'épaiffe Nuit !
Le trouble eſt dans fes yeux , le remords la pourfuit.
Elle cherche le jour , pâlit à la lumiere ,
Détefte la Nature , & fe hait la premiere.
Cruelle jaloufie ! ...
JANVIER. 1759 . 107
Le cinquiéme Acte d'Otello eft ici retracé
vivement.
Quel malheureux objet frappe mon âme émue ! -
C'eſt toi , Defdémona , fur un lit étendue.
Ton repos devroit bien défarmer un jaloux !
Le crime ne dort pas d'un fommeil auffi doux.
Que vois-je ? A la lueur d'un flambeau qui s'avance
,
Ton époux reſpirant le crime & la vengeance :
Son oeil est égaré , fes pas font incertains ;
Il eſt armé d'un fer qui tremble entre les mains
Il marche , en frèmiffant , au lit de fon épouſe.
Quel moment ! quel tableau pour fa fureur jaloufe
!
D'abord fon plein repos lui parle en fa faveur ;
Bientôt ce repos même irrite fa fureur ;'
Il fe laille attendrir à l'éclat de les charmes ,
Il en conçoit bientôt de mortelles allarmes.
Deſdémona s'éveille , & lui tend une main
Qu'il baife avec tranfport & repouffe foudaín.
Mears , lui dit - il , ingrate , & confeſſe ton crime;
Il arroſe de pleurs le ſein de ſa victime ,
Il ſoupire , il frémit , il l'accuſe en tremblant. "
Defdémona fur lui jette un regard mourant ,
Serre , baiſe ſes mains , pleure , ſe juſtifie.
Le Barbare agité l'écoute , s'en défie ;
Il décide , il fufpend l'arrêt de fon trépas ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
L'embraffe , la poignarde , & meurt entre fes bras.
A préfent qu'il me foit permis de demander
au Pocte qui a fait ces beaux
vers, comment il a pu fe paffer tous les
vers négligés , toutes les expreffions foibles
, toutes les fauffes images qui défigurent
ce petit Poëme 2 comment il a pu
fe permettre de dire :
Eft - il quelque plaifir comparable aux revers ? . . .
Et l'inftans du bonheur s'échappe de nos bras...
11 fait , pour être heureux,moins que toi de chemin .
Tu traînes fur tes pas • ·
Un deftin immortel qui preffe ton trépas.
Achille dans la plaine
Méditant des effets de vangeance & de haine ,
L'illuftre Marius effuye une défaite.
· •
Tes yeux ne font ouverts qu'en rougiffant du
crime.
Que la raiſon nous guide , & non le merveilleux.
Et l'envieux chagrin
Voit toujours dans autrui l'horreur de fon deftin.
Je le répéte , ce n'eft point le talent
qui manque , c'eft le travail , c'est l'obJANVIER.
1759. 109
tination à vaincre les difficultés qui fe
préfentent à chaque pas.
Le jour écrire , & la nuit effacer.
Telle eft la condition des bons Poëtes.
LE PERE DE FAMILLE ,
Comédie en cinq Actes & en Profe , avec un
Difcours fur la Poëfie Dramatique.
CETET Ouvrage eft dédié à Son Alteſſe
Ser. Madame la Princeffe de Naffau
Saarbruck. L'Auteur ne fait l'éloge de
cette mere illuftre qu'en rappellant les
principes qu'elle a fuivis dans l'éducation
de fes enfans & les leçons qu'elle leur a
données. Ce tableau eft lui -même , pour
d'autres que pour fon modéle , une haute
leçon de vertu. Je ne citerai que quelques-
unes des fages maximes qui font
rappellées dans cette Epitre , en avouant
que je me fais violence pour m'abſtenit
de la copier. Cette refpectable mere fe
dit à elle-même : » Il feroit à fouhaiter
» qu'un enfant fût élevé par fon Supé-
» rieur ; & le mien n'a de Supérieur que
» moi . C'eſt à moi à lui infpirer le libre
tro MERCURE DE FRANCE:
» exercice de fa raifon : avec une feule
» idée fauffe on peut devenir barbare.
» Si la conduite de l'homme peut avoir
» une bafe folide dans la confidération
générale fans laquelle on ne fe réfout
» point à vivre ; dans l'eftime & le ref-
» pect de foi- même , fans lefquels on
» n'ofe gueres en exiger des autres ; dans
» les notions d'ordre , d'harmonie , d'in-
» térêt , de bienfaiſance & de beauté,auf-
» quels on n'eft pas libre de fe refufer ,
» & dont nous portons le germe dans
» nos coeurs , où il fe déploye & fe for-
» tifie fans ceffe ; dans le fentiment de
» la décence & de l'honneur ; dans la
» fainteté des Loix : pourquoi appuyerai
-je la conduite de mes enfants fur
des opinions paffageres ? » Il y a dans la nature de l'homme
» deux principes oppofés : l'amour- pro-
» pre qui nous rappelle à nous , & la
» bienveillance qui nous répand. Si l'un
» de ces deux refforts venoit à fe brifer ,
» on feroit ou méchant jufqu'à la fu-
» reur , ou généreux jufqu'à la folie. Je
» n'aurai point vécu fans expérience pour
» eux ( fes enfans ) fi je leur apprends à
» établir un jufte rapport entre ces deux
» mobiles de notre vie .
» Je veux qu'ils voyent la mifere , afin
JANVIER. 1759. 111
qu'ils y foyent fenfibles , & qu'ils fça-
» chent , par leur propre expérience ,
» qu'il y a autour d'eux des hommes
» comme eux , peut-être plus eſſentiels
» qu'eux , qui ont à peine de la paille
»pour fe coucher , & qui manquent de
» pain.
» Mon fils , fi vous voulez connoître
» la vérité , fortez , lui dirai -je ; répandez
-vous dans les différentes conditions ;
» voyez les campagnes ; entrez dans une
>> chaumiere ; interrogez celui qui l'ha-
» bite : ou plutôt regardez fon lit , ſon
» pain , fa demeure , fon vêtement ; &
» vous fçaurez ce que vos flateurs cher-
>> cheront à vous dérober.
» Rappellez-vous fouvent à vous- mê-
» me qu'il ne faut qu'un feul homme
» méchant & puiffant , pour que cent
mille autres hommes pleurent , gémiffent
& maudiffent leur exiſtence ; que
» la Nature n'a point fait d'esclaves , &
» que perſonne ſous le Ciel n'a plus ďau-
» torité qu'elle. Que la Juſtice eſt la pre-
» miere vertu de celui qui commande
» & la ſeule qui arrête la plainte de ce-
» lui qui obéit ; qu'il eft beau de fe fou-
» mettre foi-même à la Loi qu'on impo-
» fe , & qu'il n'y a que la néceffité & la
» généralité de la Loi qui la faffent ai-
23
112 MERCURE DE FRANCE.
» mer. Mon fils , c'eſt dans la profpérité
» que vous vous montrerez bon ; mais
» c'est l'adverfité qui vous montrera grand .
» Vous êtes mortel comme un autre ;
»& lorfque vous tomberez un peu
» de pouffiere vous couvrira comme un
» autre. Perfuadez-vous que la vertu eft
" tout & que la vie n'eft rien ; & fi vous
» avez de grands talents vous ferez un
»jour compté parmi les Héros.
,
Je ne crois pas qu'il foit poffible de
faire parler plus dignement une Princeffe
& une Mere. Heureux qui mérite
d'être ainfi loué !
La Comédie du Pere de famille contient
, dans un ordre moins élevé , les
mêmes principes d'humanité , de fageffe
& de vertu.
,
Le lieu de la Scene eft une Salle de
Compagnie. La Nuit eft fort avancée.
Le Pere de famille attend que fon fils
rentre. Sa fille fon frere & fon ami
veillent avec lui. Le frere , Commandeur
de Malte , joue au trictrac avec Cecile fa
Nićce. Germeuil l'ami de la maiſon &.
en fecret l'amant de la fille eft placé visà-
vis d'elle & derriere le Commandeur.
Le Pere fe promene à pas lents , les bras
croifés & la tête baiffée. Ce tableau feul
fait au moyen > de quelques traits de
JANVIER. 1759 . 113
dialogue interrompu , l'expofition de la
Piece. On y voit l'inquiétude douloureufe
d'un pere fur la conduite de fon fils , la
paffion timide d'un amant , l'humeur inpérieufe
& brufque d'un Oncle riche
qu'impatientent les affiduités d'un jeune
homme qu'il ne croit pas digne d'afpirer
à fa Niéce. Le trictrac eft une nouveauté ;
mais il ajoute à la vérité de la Scéne.
On a admis fur le Théâtre la toilette d'un
Petit-Maître , le chevalet d'un Peintre ,
la boutique d'un Marchand , le métier
de tapilferie &c. Pourquoi n'y pas admettre
un jeu ? Regnard auroit dû l'y
hazarder. Il en eût fait une Scène terrible.
Mais ici ce n'eft point cela . Il s'agit
d'occuper des gens qui veillent , & en
pareil cas on voit rarement quatre perfonnes
enfemble s'entretenir, fans qu'aucune
d'elles s'amufe d'autre chofe . Ici le
jeu lui-même fert à développer les intérêts
& les caracteres , moyen d'autant
plus heureux que la fimplicité en cache
l'artifice.
Le Pere de famille queſtionne un Domeftique
fur la conduite de fon fils , »
» où eft-il ? A quelle heure eft- il forti ? Y
» a-t-il longtems que cela dure? ( Point de
réponſe. ) » Que cette nuit me paroît lon-
"gue Dans quelle inquiétude il me
!
114 MERCURE DE FRANCE.
,
» tient ! Où est-il ? Qu'eſt-il devenu ? »
Si vous m'en croyez , lui dit le Commandeur
, vous irez prendre du repos.. Il
n'eft plus de repos pour moi , dit le Pere
de famille. Le Commandeur fe retire ;
le Pere oblige Cecile à le laiffer &
il ne retient que Germeuil. Il lui parle
d'abord de fa fille. » Son caractere a tout-
» à-fait changé , elle n'a plus fa gaîté ,
» fa vivacité... fes charmes s'effacent ,
» elle fouffre. Hélas depuis que j'ai perdu
» ma femme & que le Commandeur s'eft
» établi chez moi , le bonheur s'en eft
éloigné , quel prix il met à la fortune
qu'il fait attendre à mes enfans ! Mais
» le jour est prêt à paroître & mon fils
» ne vient point .... Germeuil , fi j'ai pris
» de toi quelque foin , fi j'ai honoré en
" toi la mémoire d'un ami qui m'eft &
» qui me fera toujours préſent ... Si je
t'ouvre aujourd'hui mon coeur , reconnois
mes bénéfices & réponds à ma ten-
» dreffe ... ne fçais-tu rien de mon fils ?.
» Non , Monfieur.. Quelle eft la conduite
» de mon fils puifqu'il la dérobe à un
» pere dont il a tant de fois éprouvé l'indulgence
& qu'il en fait myftere au feul
» homme qu'il aime & c.
و د
ور
و ر
وو
Voilà, çe me femble, un modele d'expofition
théâtrale , toute en tableau , en fiJANVIER.
1759.
tuation , en fentimens ; rien de pénible ,
rien d'affecté , pas un mot qui décéle l'art
& qui ne foit dans la verité même. Il n'y
a que Moliere qui expofe ainfi . Le Pere
de famille entend du bruit , il dit à Germeuil
de s'éloigner. Il voit arriver un Inconnu
vêtu comme un homme du Peuple
& le chapeau rabattu fur les yeux . Qui
êtes-vous , où allez-vous ? On ne lui répond
rien. Il releve le chapeau de l'inconnu.
Ciel ! C'et lui , c'eft lui ! s'écrie
le pere en reconnoiffant fon fils . Cette
Scène dans fon genre eſt comparable à
celle de Vinceflas ; moins terrible , mais
plus touchante. Ce jeune homme ( Saint
Albin ) ne répond à fon pere que par ces
mots: Elle pleure, elle foupire, elle fonge
» à s'éloigner , & fi elle s'éloigne , je ſuis
» perdu. » Qui , elle . Sophie , répond S.
Albin dans l'égarement de la douleur. Il
fe jette aux pieds de fon pere & lui avoue
tout ce qu'il a fait . » Mon Pere , vous
» nfe voyez à vos pieds , écoutez-moi ,
pardonnez-moi , fecourez-moi. Si j'ai
jamais éprouvé votre bonté , fi dès mon
» enfance j'ai pû vous regarder comme
l'ami le plus tendte , fi vous futes le
confident de toutes mes joyes , de tou-
» tes mes peines ; ne m'abandonnez pas,
» confervez - moi Sophie , que je vous
»
116 MERCURE DE FRANCE:
» doive ce que j'ai de plus cher au mon-
» de. Protégez-la : elle va-nous quitter
» rien n'eft plus certain:voyez-la, détour-
» nez-la de fon projet : la vie de votre
» fils en dépend. Si vous la voyez , je ſe-
» rai le plus heureux de tous les enfans ,
» & vous ferez le plus heureux de tous
» les peres.. Dans quel égarement il eft
» tombé ! Qui eft- elle cette Sophie , qui
» eft- elle ?. Elle eft pauvre , elle eft igno-
» rée , elle habite un réduit obfcur ; mais
» c'eſt un Ange , c'eft un Ange , & ce
» réduit eft le Ciel . Il explique à fon
pere comment il en eft devenu amoureux
en la voyant à l'Eglife , comment
il a été obligé de fe traveftir pour
fe
procher de fon état , & de cacher fon
nom en prenant celui de Sergi. » JJee
» devins timide , dit-il ; de jour en jour
» je le devins davantage , & bientôt il
» ne me fut pas plus libre d'attenter à
» fa vertu qu'à fa vie.
و د
rap-
Sophie eft auprès d'une femme qu'elle
appelle fa bonne.. Et que font ces fem-
» mes , demande le pere , quelles font
» leurs reffources ?. Ah ! fi vous connoif-
» fiez la vie de ces infortunées ! Imagi-
» nez que leur travail commence avant
le jour , & que fouvent elles y paffent
و ر
» les nuits. La Bonne file au rouet. Une
و د
JANVIER. 1759. 117
»
toile dure & groffiere eft entre les
doigts tendres & délicates de Sophie &
» les bleffe. Ses yeux , les plus beaux
» yeux du monde s'ufent à la lumiere
» d'une lampe ; elle vit fous un toit entre
quatre murs tout dépouillés , une
table de bois , une chaife de paille , un
grabat , voilà fes meubles. O Ciel !
quand tu la formas , eft- ce là le fort
» que tu lui deftinois ?
"}
"3
Le Pere de famille attendri par des
peintures fi naïves , fi touchantes , fi
fort annoblies par le fentiment , demande
encore : » Et fçavez-vous qui elle eſt ?
» C'eſt là ſon ſecret , répond Saint Albin ,
» mais fes moeurs , fes fentimens , fes dif-
» cours n'ont rien de conforme à fa con-
» dition préfente.
Après quelques autres queftions : » Al-
» lez vous repofer , dit le pere à fon fils ,
» je la verrai... Vous la verrez ? Ah mon
» pere , vous la verrez ! mais fongez que
» le temps preffe.Allez » reprend le Pere
de famille , » & rougiffez de n'être pas
plus occupé des allarmes que votre
» conduite m'a données & peut me don-
"
» ner encore .
Le Commandeur vient le trouver , &
lui reproche fa foibleffe pour fes enfants .
H lui annonce que fa fille & Germeuil lui
118 MERCURE DE FRANCE.
préparent d'autres inquiétudes. Et la
preuve qu'ils s'aiment , c'eft qu'ils ne
peuvent , dit-il , fe fouffrir , ni fe quitter ;
qu'ils fe brouillent fans ceffe , & qu'ils
font toujours bien. Je le voudrois , dit le
Pere de Famille, & il fe retire impatienté
des pourfuites du Commandeur.
>
L'ouverture du fecond Acte préſente
un tableau vrai fans doute , mais qui ne
tient point à l'action , & qui , je crois
ne réuffiroit point au Théâtre , où tout
ce qui eft fuperflu , paroît froid. Je fuppofe
donc que ce bel Acte commence par
la feconde Scène. Le Pere de Famille
veut pénétrer les difpofitions du coeur
de Cécile. Elle eft foumiſe à fes volontés .
Si cependant , dit-elle , il m'étoit permis
de choisir un état, je préférerois la
retraite. Son Pere lui en fait une peinture
auffi fidelle , qu'elle eft frappante , &
il conclud : Ne me parlez donc jamais
» de Couvent. Elle lui demande au moins
de paffer des jours tranquilles & libres à
côté de lui. Il s'y refufe également , &
fes réfléxions fur le célibat , font du
plus honnête homme , du plus tendre
époux , & du meilleur de tous les Peres.
Mais , dit Cécile , le mariage n'a-t-il
pas fes peines Pour réponſe , il lui
fait le tableau d'une union tendre & verJANVIER.
1759. 119
33
tueufe . " Queft-ce que l'homme de bien
préfére à fa femme ? Qu'y a-t-il au monde
» qu'un pere aime plus que fes enfants ? »
Cécile hêfite encore. Son pere la preffe ; il
lui parle enfin de Germeuil : il lui en fait
l'éloge . Ne fçauriez vous point , lui demande-
t-il , ce que je pourrois faire pour
lui ? Je crois qu'il faut le confulter luimême
, répond Cécile , peut-être a-t-il
des idées... Peut-être... Quel confeil
pourrois-je vous donner ? Le Commandeur
m'a dit un mot , pourfuit le pere. J'ignore
ce que c'eft , reprend Cécile avec
vivacité ; mais vous connoiffez mon oncle.
Ah , mon pere n'en croyez rien . Il
faudra donc , dit le Pere de Famille ,
que je quitte la vie , fans avoir vû le
bonheur d'aucun de mes enfants... Cécile...
Cruels enfants , que vous ai -je
fait pour me défoler !
!
Il me femble que le pere n'eft
pas fondé
à fe plaindre de la diffimulation de fa
fille. Elle lui en dit autant que la bien,
féance peut le permettre , & plus qu'il
n'en falloit , je crois , pour le deffein de
l'Auteur , qui étoit de fufpendre l'éclairciffement.
On annonce au Pere de Famille , deux
femmes qui demandent à lui parler, Cécile
fe retire , & Sophie fe préfente avec
120 MERCURE DE FRANCE.
Madame Hebert fa compagne. Cette
Scéne remplie de fentiment & de naïveté,
contrafte à merveille avec le ton philofophique
de la précédente.
··
Le Pere de famille, après avoir interrogé
Sophie fur fa naiffance , fur la fituation
de fes fur les motifs de fon voyaparents
,
ge, & fur tout ce qui lui eft intéreffant de
fçavoir d'elle ; il faut , lui dit-il , aller
trouver une mere qui vous rappelle.
Mais , Sophie , fi je vous rends à votre
mere , c'eſt à vous de me rendre mon
fils . Elle y confent & fe retire prefqu'évanouie
, en difant , pauvre Sergi
malheureuſe Sophie ! Le Pere de Famille
livré feul aux fentimens d'admiration &
de pitié qu'elle lui a infpirés , s'écrie , ô
loix du monde , ô préjugés cruels ! Cependant
, il rappelle fa févérité pour parler
à fon fils ; & cette Scène eft auffi paffionnée
que la feconde eft naïve , & la
premiere philofophique. C'eft dans ce
mêlange que fe fignalent l'art & le génie
d'un Auteur , & voilà le grand fecret d'éviter
la monotonie dans le genre férieux.
Auffi demande-t-il des reffources étonnantes
, & du côté de l'âme , & du côté
de l'imagination . La paffion de S. Albin
éclate donc ici dans toute fa force , &
avec d'autant plus d'avantage , qu'elle a
pour
JANVIER. 1759. IZP
pour elle tous les principes & tous les fentiments
de la Nature, contre les maximes
du Monde & les illufions du Préjugé .
C'étoit-là l'écueil du Sujet , & particulierement
celui de cette Scéne , puifque les
raifons du jeune homme l'emportent effentiellement
fur toutes celles que fon pere
lui oppoſe.
L'Auteur pour donner à la paffion le
tort qu'elle doit avoir , & rendre à l'autorité
paternelle fon afcendant légitime ,
a donc été obligé de faire oublier à Saint
Albin le refpect qu'il doit à fon pere.
Mais cet égarement a des retours fi touchants
de refpect & de tendreffe , la paffion
qui en eft la caufe eft d'ailleurs fi
intéreffante , le dialogue qu'elle anime
eft fi vif , fi naturel , fi preffant ; la
Scéne finit par des mouvements fi tendres
, fi pathétiques de part & d'autre ,
qu'elle enleve l'admiration.
Le Commandeur furvient ; le pere en
fortant , ordonne à S. Albin d'écouter fon
oncle , & c'eft- là que fa réfolution d'être
à Sophie , de n'être qu'à elle , fe manifefte
en liberté.LeCommandeur lui annoncé
qu'il n'a pour toute fortune que quinze
cents livres de rente du bien de fa mere.
S. Albin s'écrie tranfporté , ah Sophie !
Vous n'habiterez plus fous un toît , vous
F
2 MERCURE DE FRANCE.
-ne fentirez plus les atteintes de la mifére :
2 j'ai quinze cents livres de rente. Le Commandeur
eft indigné de cette paffion qui va
- deshonorer la Famille : non , dit-il, je voudrois
pour tout ce que je poffède , lorfque
-tu graviffois le long des murs du Fort
S. Philippe , que quelque Anglois , ďun
bon coup de bayonnette , t'eût envoyé
dans le follé. Voilà un éloge , qui dans ce
genre , me femble un trait de génie.
LeCommandeur fe retire , réfolu de s'oppofer
au mariage de S. Albin avec Sophie.
Elle revient : S. Albin court au-
-devant d'elle ; & cette Scène pleine de
-paffion d'un côté , pleine de tendreffe &
d'honnêteté de l'autre , met le comble à
la beauté de l'A&e.
Sophie réſiſte aux prières, aux larmes, au
-défefpoir de S. Albin , & s'arrache , malgré
lui , de fes bras. Cécile & Germeuil
fâchent d'adoucir fa douleur. Il ne veut
les voir , ni les entendre. Retirez-vous
leur dit- il , vous m'affligez : il éloigne fa
four , il la rappelle , & la prenant par la
main, fans changer de fituation & fans la
regarder elle m'aimoit , dit-il ; ils me
l'ont ôtée ; elle me fuit. Et tout à coup
avec vivacité , où eft Germeuil ? Ma foeur,
Jaiffez-nous. Cécile fe retire. J'aime Sophie
, dit-il à fon ami , j'en fuis aimé
JANVIER 1759. 123
Vous aimez Cécile , & Cécile vous aime.
Mais la même perfécution qu'on me fait
éprouver , vous attend , & fi vous avez
du courage , nous irons , Sophie , Cécile ,
vous & moi , chercher le bonheur loin de
ceux qui nous entourent & qui nous tyrannifent.
Germeuil accablé de cette confidence
, combat le deffein de fon ami &
s'y refufe. Si je ne peux compter fur votre
fecours , reprend S. Albin , épargnezmoi
vos confeils : Adieu Germeuil , embraffez-
moi... Où courez-vous ? M'affurer
le feul bien dont je faffe cas & m'éloigner
d'ici pour jamais. La fituation de
Germeuil eft cruelle. Le Commandeur
en lui promettant Cécile , l'a chargé de
l'exécution de l'ordre qu'il follicite pour
faire enlever Sophie. Confident de l'oncle
& du neveu , il ne peut trahir ni l'un
ni l'autre : mais fon filence va le faire paffer
pour un traître dans l'efprit- defon ami.
Et toi , pauvre innocente , dit-il , dont
les intérêts ne touchent perfonne , qui
te fauvera de deux hommes violents qui
ont également réfolu ta ruine?.. L'un m'attend
la confommer, l'autre
pour y court ,
&' je n'ai qu'un inftant ; mais ne le perdons
pas... Emparons-nous d'abord de la Lettre
de cachet...
*
Dans le troifiéme Acte , Germeuil exige
Fij
24 MERCURE DE FRANCE
de Cécile qu'elle donne afyle à Sophie
dans fon appartement. Elle s'y refuſe
avec effroi mais il a pris fur lui d'emmener
Sophie elle-même. Elle paroît tremblante
, & fe foutenant à peine : l'effroi
de Cécile , l'abattement de Sophie , l'empreffement
de Germeuil forment un
tableau très-touchant ; mais rien ne l'eft
plus que les prières de Sophie défaillante ,
& aux pieds de Cecile. Mademoiſelle ,
lui dit-elle , confervez une fille à fa mere,
je vous en conjure par la vôtre , fi vous
l'avez encore... Quand je la quittai ,
elle dit Anges du Ciel , prenez cet
enfant fous votre garde , & conduiſezla.
Si vous fermez votre coeur à la pitié
le Ciel n'aura pas entendu fa prière , &
elle en mourra de douleur ... tendez la
main à celle qu'on opprime , afin qu'elle
vous béniffe toute fa vie... Tel eft le
langage de la douleur & de la nature dans
Euripide. Il doit faire fon impreffion
dans tous les fiècles , & fur tous les coeurs.
Si la vraie éloquence eft celle qui meut
les grands refforts de l'âme , je ne connois
rien de plus éloquent que ces
mots dans leur fimplicité fublime ; &
il n'en falloit pas moins pour rendre
décente & honnête la retraite de Sophie
dans l'appartement de Cécile ,
quatre
JANVIER. 1759 . 125
La foeur de S. Albin n'en eft pas moins
troublée de cette démarche ; & à peine
veut-elle entendre Germeuil qui tâche de
la juftifier . Il fe retire à l'approche du
Commandeur. Celui- ci furieux contre
S. Albin , propofe à Cécile d'époufer Germeuil
il veut la doter de tout le bien
qu'il deftinoit à fon frere. Cécile le refuſe,
& lui repréfente que fon bien doit revenir
à des parents qu'il laiffe en Province,
languir dans l'indigence. Ce fentiment
fi généreux & fi bien placé , cache le fil
du dénouement ; & c'eft un de ces coups
de l'art , qu'il n'appartient pas à tout le
monde d'imaginer, & de mettre en uſage .
S. Albin arrive éperdu , à la fuite de fon
Fere : Sophie a difparu. S. Albin eft défefpéré
de ne l'avoir pas retrouvée : Le
Commandeur la croit enlevée felon
l'ordre qu'il en a obtenu. S. Albin foupçonne
tout le monde . Son pere eft attendri
du déſeſpoir où il le voit plongé. Le
Commandeur enfin lui déclare qu'elle eſt
enfermée , qu'il a obtenu la Lettre de
cachet , & que Germeuil s'eft chargé du
relte. La fureut de S. Albin redouble à
ces mots : Sophie ! ... Et c'eft Germeuil ! ...
Je la vois , je vois fes larmes : j'entends
fes cris, & je ne meurs pas ! Germeuil ! lui!.
lui ! le perfide ! il avoue à fon pere le def-
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
fein qu'il avoit formé , & la confidence
qu'il en avoit faite à fon infidéle ami.
Germeuil paroît . Traître , où eft-elle , lui
crie S. Albin avec fureur , en courant à
lui Rends-la-moi , & te prépare à dé
fendre ta vie . Le Pere de Famille fe ran→
ge du parti de fon fils , & accable Germeuil
de reproches. Je ne fuis ni- faux ,
ni perfide , lui répond celui- ci ( & au
Commandeur ) Je n'eflime pas affez la
fortune pour en vouloir au prix de l'honneur
, & votre niéce ne doit pas être la
récompenfe d'une perfidie : voilà votre
lettre de cachet. S. Albin veut fçavoir'
où eft Sophie , on refufe de le lui apprendre
il fort éperdu pour chercher
Madame Hebert fa compagne , & pour
lui arracher fon fecret.
C'est là , ce me femble , que devoir
finir la Piéce . Le Pere de Famille eft fléchi
ou ne le fera jamais. Il voit que
l'empire defpotique qu'a pris fon frere
dans fa maifon eft au comble , & il doit
en être révolté. Il voit que la paffion de
fon fils eft fans remede , & que l'honnêteté
de celle qu'il aime eft à toute
épreuve. Depuis ccee moment jufqu'à
la fin de la Piéce , il n'arrive rien qui
doive fufpendre ou changer fa refolution,
JANVIER. 1759.
1277
Le commencement du quatrième A &te
eft employé à peindre la fureur de Saint
Albin qui vient de s'affurer que Germeuil
eft en effet celui qui a enlevé Sophie
mais un mot va le détromper & juftifier
fon ami. Il: revoit: Sophie , elle cft irritée,
il demande grace , il l'obtient. Le
Commandeur arrive , & tous . fe retirent,
Il apprend quelle eft la retraite de Sophie,
& muni de la lettre de cachet , il pourfuit,
leprojet de l'enlèvement . On fent come
bien cet Acte eft vuide en comparaifon
des trois premiers ; mais ce qui le rend
plus faible encore , c'est que le pere .
étant irréfolu depuis le troifiéme Acte ,
Pobftacle qui fait le noeud de l'intrigue ,
change & devient moins puiflant ; car ib
n'eft perfonne qui ne voye que l'oncle
ne peut rien étant défavoué par le pere.:
La même raiſon fait que fans augmenten
le danger au cinquième Acte , la conduite
du Commandeur devient de plus en
plus révoltante , & refroidit le dénou
ment loin d'ajouter à l'intérêt. Le Com,
mandeur apprend au Pere de famille que
Sophie eft retirée chez lui , dans l'appar
tement de Cécile . Le Pere en eft au défefpoir.
On lui affure dans ce moment que
Sophie n'eft pas ce qu'on penfe ; & com
me fon fort va être éclairci , on entend
Fiv
428 MERCURE DE FRANCE.
des cris , on voit un Exemt , des Gardes',
Cécile & Sophie éperdues , & S. Albin retenu
par Germeuil. » Auparavant , dit- il ,
» il faut m'ôter la vie ; Germeuil , laiffez-
» moi. » Le Pere impofe à l'Exemt. Sophie
eft enfin reconnue. Elle eft la niéce
du Commandeur qui l'a délaiffée , qu'elle
venoit trouver à Paris , & qui n'a pas
voulu la voir. Get éclairciffement dénoue
heureuſement la Piéce ; mais , s'il
m'eft permis de le dire , Il élude la diffienlté
de la fituation du Pere de famille ,
& ne la réfout point. Du refte , l'honnêteté
, l'humanité , la vertu , toutes les
qualités de l'ame & du génie font réunies
dans ce bel Ouvrage , qui tout imparfait
qu'il eft , ne laiffe pas que de donner une
haute idée de ce nouveau genre de Spectacle
, férieux , moral & patétique dont
M. D... eft l'inventeur. Il en approfondit
la nature,dans une Lettre imprimée à la
fuite de fa Comédie : j'en rendrai compte
dans le Volume prochain.
Suite des Ruines de la Gréce,par M.Leroy.
DANS la Citadelle d'Athènes, non loin
du Temple de Minerve , eft celui d'Erectée
Roi des Athéniens , qui , felon Diodore
, leur enfeigna l'Agriculture. PaufaJANVIER.
1759 . 129
nias nous dit que ce Temple étoit double.
Meffieurs Spon & Wheler ont entendu
qu'il y avoit deux Temples , l'un
à côté de l'autre . M. Leroy penfe qu'ils
étoient l'un fur l'autre ; & la preuve en
eft dans les différentes élévations du pavé
des deux veftibules . Les colonnes ioniques
qui fubfiftent encore , décoroient le côté
du Temple qui regarde le couchant ; le
grand Piedestal liffe qui les foutient, répondoit
au Temple inférieur . C'est dans celui-
ci qu'étoit ce Puits merveilleux d'eau
falée , que le vent du Midi rendoit bruiante.
A ce Temple eft appuyé un petit
Edifice , dont l'entablement eft foutenu
par des Caryatides il en refte encore
cinq affez bien confervées & d'une trèsgrande
beauté.
Ce Temple eft un des plus précieux
reftes de l'Antiquité , par la beauté des
ordres ioniques qui l'ornoient , par la
perfection & la richeffe de leurs chapiteaux
dont nous n'avions aucune connoiffance
, & par l'entablement qui couronne
les Caryatides , qui eft auffi trèsbeau,
& qui nous étoit également inconnu .
Les Propylées ces veftibules célébres
, par lefquels on entroit dans la
Citadelle d'Athènes , ont été méconnus
par les Voyageurs modernes . Spon en a
"
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
pris les ruines pour celles d'un Temple ,
Fanelli l'appelle avec le Vulgaire , l'Arfenal
de Lycurgue. Wheler feul a deman
dé : Ne feroit- ce point les Propylées ?
M. Leroy s'en eft convaincu le premier
par la comparaifon de ce qui refte de cet
édifice avec ce que les Hiftoriens en ont
dit.
Au mur oppoſé à la façade , compofées
de fix colonnes doriques , il a re
marqué cinq portes qui répondent exac
tement aux intervalles des colonnes.
Toutes ces portes ont de hauteur le double
de leur largeur. Elles font inégales
comme les entre-colonnes dont le plus
grand eft au milieu ; les plus petits font
ceux des angles. Aux cinq portes qui caractérisent
les Propylées , felon le rap
port des Anciens , fe joint la preuve thiće
de la grandeur des platebandes de marbre,
qui compofoient le plafond du periftyle ,
& dont M. Leroy a mefuré les débris.
Cé qui achève de le convaincre que
ces monuments étoient les Propylées ,
c'eft un très-beau piédeftal placé au- devant
de la Façade , & qui , vû fa forme ,
a dû être celui de l'une des deux Statuës
équeftres dont Paufanias nous apprend
que ces veftibules étoient décorés. Mais
A l'Hiftorien a éclairé le Voyageur dans
JANVIER. 1759. 131
fa découverte , le Voyageur à fon tour
éclaircit le paffage de l'Hiftorien mal entendu
par fes Traducteurs.
Cet Edifice fut élevé par Pericles ; &
les Athéniens , qui avoient décoré leur
Ville des monuments les plus fuperbes ,
fe glorifioient particulierement de la conftruction
de celui- ci.
Ils racontoient même que la Déeffe
Minerve , enſeigna à Pericles pendant
qu'il dormoit , un reméde avec lequel il
guérit un Ouvrier cél ébrequi tomba du
haut de ce bâtiment.
Mneficles fameux Architecte Grec don
na le deffein de ces magnifiques . Veſtibu
les . M. le Roi conjecture que cet Edifice
perdit fa forme quand les Turcs s'emparerent
d'Athenes. Ils firent alors du corps
principal , un magazin à poudre : en 1656
la foudre y tomba , mit le feu au maga
zin & fit fauter le plafond.
Vers la partie du Couchant de la Cita
delle , & au-deffous des Propylées , eſt
le Théâtre de Bacchus , illuftré par les repréfentations
des Tragédies d'Echile , de
Sophocle , d'Euripide &c. Il fut com
mencé par Philon , célébre Architecte ,
achevé par Ariobarzane , & rétabli paɛ
Adrien. Ceft un demi ovale ou fer à che
val , à plufieurs rangs de gradins dont les
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
plus, reculés font appuyés à la Citadelle ,
il n'y a point de voute qui les foutienne.
On y étoit à découvert les galeries foutenues
par des colonnes au-deffus des
gradins des Théâtres font de l'invention
des Romains.
Le Théâtre d'Athénes dans fon plus
grand diametre a de longueur deux cens
quarante-fept pieds de France. Le lieu de
la fcéne ou le grand diametre de l'Orcheftre
, n'a que cent quatre pieds . J'obferve
dans le plan qu'en donne M. Leroy , que
les fpectateurs placés fur les gradins collatéraux
, devoient voir difficilement le
fpectacle , ces gradins étant fort reculés
au-delà de l'ouverture de la fcéne , & mafqués
par conféquent par les côtés du Profcenium.
Ce lieu fervoit , non feulement
aux Spectacles , mais quelquefois aux Affemblées
duPeuple . La vue qu'en a donnée
M. Leroy ne préfente qu'une partie de la
façade , car le portique qui étoit au-devant
, eft ruiné. A droite du Théâtre , on
voit les reftes du fameux portique d'Eumenes
, lieu où fe promenoient les Philofophes
, & particulierement les Sectateurs
d'Ariftote & les Difciples de Zénon .
On nomma ceux-ci Stoïciens , du mot
Grec Stoa qui fignifie portique. On voit
du même côté , de grandes colonnes qui
JANVIER. 1759 . 133
que
font les ruines du Panthéon d'Adrien , &
derriere le portique deux colonnes élevées
fur le rocher de la Citadelle . Celles-ci ont
cela de remarquable que leur tailloir n'a
trois faces. Au-deffous de ces colonnes
eft un monument que M. Leroy juge
avoir été élevé par Trafillus, en mémoire
d'une victoire qu'il remporta dans les Jeux
Athletiques . Cet Edifice eft appuyé contre
le rocher de la Citadelle : il eft compofé
de trois pilaftres dont le caractere paroît
dorique , quoiqu'il n'y ait point de mutules
ni de trygliphes . Tout l'édifice eſt couronné
de deux piédeftaux & d'une ftatuë
fans tête. L'intérieur de ce monument eft
une niche , creufée dans le roc , qui a
de diametre la largeur de fa façade & un
peu plus d'un demi diametre de profondeur.
Les infcriptions du frontispice , annoncent
qu'il eft d'une antiquité très- reculée.
Après avoir fait l'hiftoire d'Athénes
dans le temps qu'elle n'occupoit que l'enceinte
de la Citadelle , M. Leroi confidere
les accroiffements de cette Ville
'dont il a donné le plan général. J'en ren-
'drai compte dans les prochains Volumes.
134 MERCURE DE FRANCE.
ARMIDE à Renaud , Héroïde annoncée
dans le Mercure de Décembre.
CEgenre de Pocſie , inventé par Ovide
, eft celui de tous qui convient le
mieux aux études d'un Poëte Tragique .
L'Héroïde en effet n'eft que le tableau
abrégé d'une action pathétique & théâtrale
expofée par un feul perfonnage ; &
fous ce point de vue elle différe de l'Elégie,
par des traits bien plus marqués, que
l'Auteur ne le fait entendre.
L'Elégie , dit-il , ne chante ordinairement
que les amours des Bergers, au lieu
que l'Héroïde prend pour fujet les amours
des Héros. L'une en gémiffant fous des
paffions chimériques & de pure imaginas'eft
décréditée par fa froideur ;
l'autre s'appuyant fur des faits hiſtoriques
, a néceffairement plus de chaleur
& plus d'intérêt .
tion ,
1. Il n'eft point du tout effentiel à
l'Elégie de prendre fes fujets dans une
condition obfcure. Les amours d'Qvide ,
ceux de Tibulle & de Properce n'ont rien
du genre paftoral , & il s'en faut bien
que les Elégies de ces derniers foient
JANVIER. 1759 . 135
froides : la fiction même n'y fait rien ; &
ce que la vérité hiftorique ou l'opinion
fabuleufe ajoute d'intérêt à l'action de
ces petits Poëmes eft très- peu de choſe.
L'Elégie eft froide quand elle eft foiblement
traitée : l'Héroïde le feroit de mê,
me fi le Pocte manquoit d'imagination &
de fentiment ; ce n'eft donc pas ce qui
les diftingue. Mais dans l'Elégie c'eſt le
Poëte qui parle , il n'y peut développer
que les fituations & les mouvemens de
fon ame : voilà ce qui en rétrécit le genre
; au lieu que dans l'Héroïde le Poëte
choifit le perfonnage qu'il fait parler :
à l'intrigue & au dialogue près , ce Poëme
eſt tout dramatique. J'ai dit que de
tels morceaux étoient d'excellentes études
pour un jeune Auteur qui fe deftine
au Théâtre , & en effet il s'y exerce à
fuivre les mouvemens de l'ame & la
génération des fentimens , à donner à la
paffion fes progrès , fes retours , fon flux
& fon reflux naturel , à peindre & détailler
ce qui doit l'être , à paffer rapidement
fur tout ce qui peut refroidir l'intérêt
, en un mot à faire jouer à propos
tous les refforts du coeur humain . Mais ,
quoiqu'Ovide , felon fon génie , ait confacré
l'héroide à l'amour , il me femble
que ce genre de pocfie peut avoir beau
136 MERCURE DE FRANCE.
coup plus d'étendue , & que tout fujet
pathétique peut y être employé avec fuccès.
Par exemple , une lettre de Seneque
mourant à Néron , de Caton d'Utique à
Céfar , de Platon à Denys de Syracuſe
de Socrate à Platon qui n'affifta point à
fa mort , de Cornélie à fes enfants , après
perte de Pompée ; & une infinité d'autres
Sujets qui fe préfentent en foule ,
annobliroient encore le genre de l'Heroide
, fans en affoiblir l'intérêt.
la
L'Auteur de celle- ci a pris dans Armide
le même moment qu'a choiſi Ovide ,
dans la lettre de Didon à Enée. On ne
peut que louer dans le jeune Poëte la nobleffe
du ſtyle , l'aifance & l'harmonie de
la verfification , & furtout la marche &
la gradation naturelle des fentimens ;
partie rare & trop négligée.
>
Armide abandonnée par Renault
éclate d'abord en menaces , tremble , lui
dit-elle :
>> Tremble , Cruel Renaud ? ... connois les traits
d'Armide .
>> Tremble , ce ne font plus ces chiffres amoureux,
» L'un dans l'autre enlacés , & garants de nos
feux :
» Ce n'eft plus cette Armide , à tes loix enchaînée .
>>C'eft Armide en fureur , Armide abandonnée.
JANVIER. 1759. 137
Bientôt l'Amour vient enchaîner la vengeance.
>>Malheureuſe ! où m'égare un défefpoir mortel ?
» Tu Ris de mon courroux & tu le peux, cruel ?..
» Moi , me venger ! De qui ? D'un mortel que
j'adore ,
» Qui me fuit , mais hélas que j'idolâtre encore !
Il est vrai qu'autrefois elle a juré la
perte des Chrétiens , qu'elle a traîné leurs
Chefs captifs dans les prifons de Damas ,
que le feul Renaud lui avoit réfifté , qu'il
avoit rompu les fers de fes efclaves , &
qu'elle a voulu l'en punir.
Ce fut dans cet inftant que mon coeur égaré
>>Sentit naître le feu dont il eft dévoré.
Le Poëte peint cette fituation que l'inimitable
Quinaut a miſe en Scéne.
Enfin , il eſt en ma puiſſance.
Armide fe rappelle l'enlevement de
Renaud , fon réveil & les plaifirs qui l'ont
fuivi .
» Cher Renaud , t'ai- je dit , tu vois couler mes
larmes ,
Puiffent- elles fur toi ce que n'ont pû mes charmes
!
138 MERCURE DE FRANCE .
» Je t'aime , je t'adore, & mon coeur enflammé ,
>> Pour prix de fon amour , demande d'être aimé.
> Au Thrône de Solyme en vain ton bras aſpire ,
>> Renonce à cet eſpoir, je t'offre unautre Empire.
» Abandonnons au fort ces intérêts divers :
» Ce Palais , ces Jardins , voilà notre Univers s
» Viens , fuis-moi , cher: Amant ... viens... cefombre
bocage ,
> Ce temple de l'amour & fon plus bel ouvrage ;
» Cethrône de gazon , ces ombres , ces ruiffeaux ,
» Le fouffle du Zéphire & le chant des oiſeaux ,
» La Nature en un mot au plaifir nous appelle ,
» Le plaifir à tes yeux va me rendre plus belle.
» Viens . Tu me fuis ... L'Amour dans nos embraffements
,
›› De deux fiersennemis fait deux-tendres Amants.
Elle retrace l'yvreffe de leurs amours
avec le coloris d'une imagination enflammée
.
১১
» Au coucher du Soleil , au lever de lAurore ,
>> Centfois tu me difois , Armide , je t'adore.
>> Que tu me fais hair les jours , les triftes jours ,
>> Où le Dieu des combats nr'enlevoit aux Amours!
›› J'ai vécu ſans t'aimer , ô Ciel , & j'ai pû vivre !
» Pardonne ... Foible alors & ne pouvant pourfuivre
,
JANVIER. 1759. 139
» Ta laiſſois échapper de tes yeux attendris ,
>> Ces larmes de l'Amour plus douces que les rit.
Mais ce fouvenir ne rend que plus cruel
l'abandon où il l'a laiffée.
» Oh Ciel ? il eſt donc vrai que mon Amant me
fuit !
» Triſtės Divinités de l'infernale Nuit ,
"A mes accents plaintifs , fortez du noir empire ;
»Embrafez ce Palais que l'Amour fçut conftruire :
» Volez , portez partout le fer & les flambeaux ,
Ravagez ces jardins , defléchez ces ruiſſeaux .
» Anéantiſſez tout , l'Univers & moi - même.
» Mais épargnez encor le perfide que j'aime.
Qu'il vive !……. Il vit l'ingrat , & ſon barbare
coeur
» Peut- être eſt infenfible aux cris de ma douleur .
Elle defcend à la prière. M'abandonneras-
tu , lui dit-elle , dans ces deſerts
affreux ?
»Non Renaud, prens pitié d'une Amanue égarée ,
» Criminelle pour toi , pour toi dénaturée :
» Pour toi , j'ai tout quitté , mon pere , mon pays,
» Mes devoirs , mes ferments , je les ai tous
trahis.
» De quel oeil , de quel front oferois - je paroître
» Dans les murs de Damas , que tu détruis peutêtre
;
140 MERCURE DE FRANCE .
» Dans ces murs malheureux où j'ai reçu le jour ,
▷ Dont j'immolai la gloire aux foins de mon
amour...
Mais que dis-je : Eft- ce à moi de redouter la
honte ?
Je t'aime avec fureur , & l'Amour la furmonte .
» Permets que ton efclave accompagne tes pas :
» Traîne- moi dans ce camp où mes foibles appas
» Allumerent des feux de difcorde & de haine.
>> J'enchaînai les Chrétiens...Venge- les, & m'enchaîne
:
» Je ne demande plus à mon cruel Vainqueur ,
>>Que du beau nom d'Amante il flatte ma dou
leur.
>>Dans fon camp près de lui , s'il permet que je
vive ,
»Je ne veux que le titre & le rang de captive.
Elle veut le fuivre dans les combats , &
veiller elle-même aux foins de fa vie .
»
Craignant à chaque dard par ll''eennnneemmiillaannccéé ,,
Que tout ingrat qu'il eft , ton coeur n'en foit
percé ,
» Le fein , le fein tremblant de la fidelle Armide,
» Contre ces traits mortels te fervira d'Egide.
JANVIER. 1759. 141
Élle a renoncé à fa Patrie , elle fe réfout
encore à abandonner fes Dieux.
» Tes devoirs font les miens , & je fuis tes
exemples ;
» Déjà ton Dieu m'eſt cher : conduis-moi dans
fes Temples ...
» J'oſe exiger ce gage & ce prix de ta foi ,
»Je pars dans cet efpoir , pour me réjoindre à toi ;
>>Et quel que que foit le fort qui m'attende à Solyme
;
»J'y vivrai ton épouſe , ou mourrai ta victime.
Aux morceaux que je viens de citer, il eſt
aifé de reconnoître l'Auteur de la Lettre
d'Héloife : il faut avouer pourtant que
dans celle-ci , fa plume s'eft quelquefois
négligée , tantôt fur la rime , comme dans
ces vers.
» Et cependant , cruel , quand ma main daps
ton fang ,
» S'apprêtoit à laver la honte du Croiffant. "
Tantôt fur le ftyle qui eft diffus &
chargé,
>> Quoi , fous le Ciel épais des plus affreux cli
mats ,
Sur des monts couronnés par d'éternels frimars,
42 MERCURE DE FRANCE.
→→ Sous ces Pôles glacés , où froide & moins féconde
,
La Nature languit aux limites du Monde ;
J'aurai pû dans des lieux fauvages & deſerts ,
› Créer pour mon Amant un nouvel Univers....
&
Je doute que l'on dife le Ciel des climats
ni qu'en parlant d'un lieu déterminé, Póles
foient exact au pluriel , attendu que ce
-lieu ne peut être que fous l'un des Pôles :
de plus , les Póles glacés & les lieux fauvages
& deferts , ne difent que ce qui eſt
exprimé dans les deux premiers vers
· dans le troifiéme ; c'eft-là ce que j'appelle
charger le ftyle. Il feroit à fouhaiter qu'on
s'attachât à diftribuer les parties d'un cableau
, de maniere que chaque vers y
ajoutât quelque trait. Le Poete n'a pas
toujours été affez attentif , dans le choix
des images , à l'analogie des idées , à la
vérité de l'action : il peint Renaud
» Sur un tapis de fleurs négligemment couché,
Et il ajoute ,
›› Tel qu'un jeune arbriſleau vers la terre panché.
On fent bien que la fituation de l'arbriffeau
n'eft pas celle d'un repos tranJANVIER.
1759. 143
quille & voluptueux ; mais d'un abattement
qui fuppofe la nature ou en lan
gueur , ou en contrainte , comme dans
cette image de Virgile ,
Laffove papavera collo ,
» Demifere caput , pluvia dum foriè gravantur.
Si en écrivant ces vers ,
>> Que le tiſſu des fleurs , celui de mes cheveux ,
»Le$ ferrent dans mes bras de mille & mille
noeuds ;
Si le Poëte , dis-je , s'étoit demandé à
lui-même : comment un Peintre enchaîneroit-
il Renaudprès d'Armide ? Il auroit
bien vû que ce ne feroit pas avec les
noeuds de fes cheveux. Or , toute image
qui ne peut pas être rendue fur la toile ,
eft faulle ou confufe dans les vers ; c'eſt ce
que les jeunes Poëtes ne devroient jamais
perdre de vue.
Quoique la fucceffion naturelle des
fentiments foit le mérite effentiel de cet
ouvrage , la gêne du vers ne laiffe pas que
d'y nuire quelquefois.
» Ce n'eft plus mon Tyran... c'eft Renaud ,
c'eft l'Amour.
>> Maisque vois-je fon front eft couvert de poufhere
;
144 MERCURE DE FRANCE.
›› L'ardeur du jour le brûle….. oh Ciel ! que vais
je fairę ?
Cette exclamation me paroît là déplacée
, & ce n'étoit pas la peine d'élever le
ton mal- à-propos pour amener une mauvaife
rime.
Après ce vers :
» Ce n'eſt plus mon Tyran ... c'eſt Renaud ,
c'est l'Amour ;
Il falloit, ce me femble, paffer à ceux- ci :
>>Reçois , mon cher Renaud , ce doux baiſer d'Armide
;
>> Ce n'eft plus la fureur, c'eft l'Amour qui la guide.
» Il dort... Vents, taiſez - vous , reſpectez ſon ſommeil.
» Dieux ! qu'il fera charmant à l'inftant du réveil !
» Il va me préférer à l'Europe , à la Terre :
» Il eft fait pour l'Amour , & non pas pour la
Guerre.
>
L'Auteur avoit dans cet endroit un
dangereux Rival ; & fans l'offenfer , je
crois pouvoir dire que ce dernier
fentiment eft bien plus paffionné dans
Quinaut.
>Qui croiroit qu'il fût né feulement pour la
Guerre ›
» Il femble être fait pour l'Amour.
Que
JANVIER. 1759 . 145
Que le jeune Poëte ne me fçache pas
mauvais gré de la févérité de mes obfervations.
Si je lui reproche jufqu'aux plus
légéres négligences , fi je fuis bleffe de
trouver parmi fes vers des expreffions
forcées , comme
Les Enfers mugiront de mes lugubrescris.
Ou peu exacts , comme
Ileft faux que j'abhorre , il eſt trop vrai que
j'aime.
Par la raison qu'abhorrer n'eſt point
abfolu , & ne va jamais fans régime.
En un mot , fi je ne lui pardonne rien ,
c'eft que je fcai peut- être mieux que lui ,
combien il eft inexcufable. Je le préviens
même que j'examinerai tout ce qui
ſortira de ſa plume , avec la févérité que
l'on doit aux Auteurs qui font au- deſſus
des
ménagenents.
Je dois compte au Public de bien d'autres
Ouvrages intéreffants ou curieux. Du
nombre de ceux-ci me fembloient être
les Chanfons du Docteur Maïer fur la
réfurrection du Phénix . Il annonce qu'il
va chanter la Nature & les propriétés du
feu qui fert au Phénix de bucher & de
berceau ; & il promet de donner fous le
G.
146 MERCURE DE FRANCE.
voile des allégories , le fecret & la clef
de ce qu'il y a de plus caché dans le
grand oeuvre. Mais ces allégories font des
énigmes inexpliquables , pour celui du
moins qui n'eft pas initié aux myfteres de
la Philofophie hermétique.
Le Traducteur avoue qu'il n'eft point
adepte ; pour moi qui le fuis encote
moins , je ne vois dans les Triades ou
Chanfons de Maier , que le délire d'un
malade: elles font écrites en vers anacréontiques
rimés . Le Traducteur en a trouvé
le ftyle fouvent fi élégant & fi pur , qu'à
peine , dit-il , peut-on fe perfuader que
ce foit l'ouvrage d'un Auteur Allemand.
Je ne fçai pas pourquoi un Allemand
n'eût pas écrit en Latin auffi bien qu'il étoit
poffible dans fon Siécle ; mais Maïer ne
mérite pas cet éloge , fa Poëfie eft à- peuprès
celle de nos anciennes Hymnes .
L'Ouvrage intitulé Mémoire Hiftorique
du Collège Royal , dont j'ai annoncé
l'édition in- 12 . & dont on a donné une
édition in-4° . avec quelques Exemplaires
en grand papier pour les Curieux ;
morceau qui manquoit à l'Hiftoire Littéraire
de la France , mériteroit une annonce
détaillée.
J'avois promis le plan du Tome premier
de la Bibliothèque portative des
JANVIER. 1759.
147
Peres de l'Eglife , fuite du Dictionnaire
Apoftolique dont on vient de donner le
XIII . & dernier Volume avec trois Tables
de tout l'Ouvrage , celle des Deffeins
, celle des Matieres , & celle des
Auteurs.
Je me propofois de même de faire
connoître par quelques citations le goût
avec lequel ont été choifis & placés les
morceaux de Pocfie & d'éloquence qui
compofent l'Ouvrage intitulé : L'Ari de
peindre à l'esprit. J'aurois fouhaité pouvoir
rendre juſtice à l'Auteur de l'Hiftoire
de Saladin , en faifant connoître le
mérite de cet Ouvrage également eftimable
& par le ftyle & par le fond ;
mais la Partie Littéraire du Mercure a
des limites trop étroites pour l'affluence
des Livres nouveaux ; & je ne puis que
dérober aux uns l'efpace que je donne
aux autres. Je fuis même obligé de renvoyer
aux Volumes prochains la fuite
des Principes difcutés pour l'Intelligence
: de l'Ecriture Sainte , ainſi que l'Extrait
de l'Hiftoire des Mathématiques , par
M. de Montuclat , quelque confidération
que mérite cet excellent Ouvrage , &
quelqu'impatient que je fois de donner
à l'Auteurs les éloges qui lui font dìs.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
MEMOIRES fur l'Ancienne Chevalerie ,
confidérée comme un établiffement politique
& militaire , par M. de la Curne
de Sainte-Palaye , de l'Académie Françoife
&c. deux volumes in- 12 . A Paris ,
chez Duchefne , rue S. Jacques.
HISTOIRE de la République de Veniſe,
depuis fa fondation jufqu'à préfent , par
M. l'Abbé L *** trois volumes in- 12. A
Paris , chez le même.
ABREGE Chronologique de l'Hiftoire
d'Espagne , depuis fa fondation juſqu'au
préfent Regne, par M.Deformeaux , cinq
volumes in- 12 . A Paris , chez le même.
LA VIE de Dom Armand-Jean le Bouthilier
de Rancé , Abbé Régulier & Réformateur
du Monaftere de la Trape , de
P'étroite Obfervance de Cîteaux , par M.
l'Abbé de Marfollier , Chanoine de l'Eglife
Cathédrale d'Ufez , nouvelle édition
, deux volumes in- 12. A Paris ,
chez Babuty fils , quai des Auguftins ,
Guerin & Delatour , & Savoye , rue $.
Jacques.
Marci Accii Plauti Comoediæ quæ fuperfunt.
Tomi tres in- 12 . Parifiis , Typis
J. Barbou , via S. Jacobea.
JANVIER. 1959 . 1:49
Matthiæ Cafimiri Sarbierii è Societate
Jefu , Carmina , T. I. in- 12 . nova editio,
prioribus longè auctior & emendatior.
Ibidem. C'eft la fuite de la belle Collection
des Auteurs Latins , Hiftoriens ,
Poëtes & Philofophes , entreprife par
Couftelier en 1742. & continuée avec le
même foin par Jean Barbou. Les caracteres
prefque comparables à ceux des
Elzevir en font gravés par Fournier le
jeune.
>
DICTIONNAIRE portatif des Conciles ,
contenant une Somme de tous les Conciles
Généraux , Nationnaux Provinciaux
& Particuliers ; le fujet de leur tenue
; leurs décifions fur le Dogme ou la
Difcipline , & les erreurs qu'ils ont condamnées
, depuis le premier Concile tenu
par les Apôtres à Jerufalem , jufques &
au-delà du Concile de Trente : on y a
joint une Collection des Canons les plus
remarquables , une Table Chronologique
de tous les Conciles , & une Differtation
fur leur antiquité &c. Ouvrage utile aux
perfonnes qui veulent s'inftruire dans
cette partie de la Science Eccléfiaftique
in-8°. A Paris , chez la veuve Didot
quai des Auguftins , Nyon , quai des Auguftins,
Savoye , rue S, Jacques , la veuve
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
Damonneville , quai des Auguftins , &
Durand , rue du Foin.
ESSAI fur les Maladies Vénériennes
où l'on expofe la méthode de feu M. Petit
dans leur traitement ; avec plufieurs
Confultations du même Auteur. Par M.
Fabre , Maître en Chirurgie , Confeiller
du Comité de l'Académie Royale de Chirurgie.
in- 12. A Paris , chez Cavelier
rue S. Jacques , & Giffart , auffi rue S.
Jacques.
HISTOIRE Générale des Guerres , divifée
en trois époques ; la premiere depuis
le Déluge jufqu'à l'Ere Chrétienne , la
feconde depnis l'Ere Chrétlenne jufqu'à
la chûte de l'Empire d'Orient , la troiféme
, depuis la chûte de l'Empire d'Orient
jufqu'à l'année 1748. avec une Differtation
fur chaque Peuple , concernant
fon origine , la fituation du Pays qu'il
habite , la forme de fon Gouvernement ,
fa religion , fes loix , fes moeurs , fes révofutions
&c. in-4°. Tome fecond contenant
l'Hiftoire du refte des Peuples de
la baffe Afie. Par M. le Chevalier d'Arcq.
A Paris , de l'Imprimerie Royale. Je tâcherai
de donner dans la fuite une idée
de ce bel Ouvrage,
"
JANVIER. 1759. 151
INSTITUTIONS abrégées de Géographie .
Par M. Maclot . in- 12. A Paris , chez
Prault perc, quai de Gêvres , & Vincent,
rue S. Severin.
BIGARRURES Philofophiques. A Amfterdam
& à Leipfick.
A. Laval , Comédien, à M. J. J. Rouffeau
, Citoyen de Genêve fur fa Lettre à
M. d'Alembert. A la Haye.
On trouve chez Duchefne rue S. Jacques
, plufieurs Opera-Comiques donnés
en 1758. La Répétition interrompue, ou
le Petit-Maître malgré lui. L'heureux Déguiſement
, ou la Gouvernante fuppofće,
Par M. de Marconville . Le Peintre amoureux
de fon Modéle & le Médecin de
l'Amour , par M. Anfeaume. Le Magaſin
des Modernes , par M. Panard. Le Docteur
Sangrado, par MM. Anfeaume & ***.
Chez le même , l'Ifle déferte, Comédie
eu un Acte & en vers , par M. C....
Chez le même, les Almanachs fuivans :
Almanach chantant avec une nouvelle
Ethomantie des Dames ; Alphabétomanmantie.
Nouvelles Tablettes de Thalie.
Almanach du Sort. Le Noftradamus moderne.
Apologie des Dames. La Magie
noire. Le Gage touché. Les Soirées amu-
Giv
52 MERCURE DE FRANCE.
fantes. Almanach chantant de Momus.
Almanac chantant des Promenades de
Paris. La Magie blanche. Bagatelles à
tout le monde.
LES NOMS CHANGÉS , ou l'Indifférent
corrigé , Comédie en trois Actes en vers.
A Paris , chez Prault pere , quai de Gêv.
Diogêne à la campagne , Comédie en
Profe , de trois Actes . Par M. J. A. M. de
M. A Genéve , chez Goffe & Comp.
LETTRE de M. le Chevalier Goudar , à
un Académicien de Paris , au fujet de la
nouvelle Charruë à femer. A Avignon.
Les Avantures de Victoire Ponti. A
Amfterdam , & fe trouve à Paris chez
Rollin , & Bauche , quai des Auguftins.
Nota. On a obmis pag. 73. de ce Volume de
donner le mot du Logogryphe Latin du Mercure
précédent. Ce mot eft Silex , dans lequel on
trouve ilex , lex , ex , x & file .
JANVIER. 1759. 153
ARTICLE III.
CIENCES ET BELLES- LETTRES.
MEDECINE.
E me fuis hâté de contredire dans le
Mercure de Décembre l'avis précipité
u'on avoit donné au Public par une Letre
anonyme , dont le ton m'en avoit imofé
, & que j'avois inférée dans le même
Tolume , pag. 149. J'ai promis de donner
a preuve de la fauffeté du fait annoncé
dans cette Lettre. Je m'acquitte de ma
promeffe avec la confolation de penfer ,
que fi ma bonne foi a été furprife , ce
nuage paffager ne fervira qu'à rendre la
vérité plus éclatante , & les moyens dont
on fe fert pour l'obfcurcir plus odieux &
plus impuiſſants.
G
1
154 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à M... inoculé par M. Tronchin ,
u fujet de la prétendue petite vérole du
fils de M. Delatour, Receveur des Tailles
d'Agen .
R Affurez-vous , Monfieur , cette hiftoire
s'eft trouvée fauffe , comme nombre
d'autres , que les Anti- Inoculateurs répandent
tous les jours pour arrêter le cours
de cette pratique ; qui , quoique encore
nouvelle en Erance , n'a pas laiffe de gagner
confidérablement depuis deux ans
par des expériences multipliées avec un
fuccès conftant dans les Familles les plus
Illuftres du Royaume. Chaque Inoculé
donnoit un nouveau poids aux raiſons en
faveur de l'inoculation & lui faifoit
des nouveaux Partifans parmi les perfonnes
aufquelles cette méthode pourroit
être utile : les Anti-Inoculateuts ont perdu
des armes , à mesure que les fuccès de
l'inoculation fe font multipliés ; & ils ont
été réduits par l'évidence des faits , à cette
feule objection , qu'elle ne garantit pas
de la petite vérole naturelle ; auffi s'efforcent-
ils de faire valoir leur unique reffource.
L'expérience feule peut décider
,
JANVIER. 1959 . iss
cette queſtion ; le raifonnement n'y fait
rien ; ils cherchent des exemples partout ;
Ils n'ont nommé à Paris , jufqu'à préfent,
que celui fur lequel vous voulez être
clarci. Voici , Monfieur , le fait.
Cet enfant avoit été inoculé à Paris en
1756 , fous la direction de M. Tronchin.
M. de S. Martin , Chirurgien de M. le
Duc de Chartres , a appliqué les véficatoires
, & a fuivi le traitement : il a dit
que l'inoculation avoit très-bien réuffi ,
& que cet enfant avoit eu environ foixante
boutons. Le 6 de Novembre dernier , ce
même Inoculé & quatre de ſes Camarades
de penfion tomberent malades prefque
en même tems. On les mit au lit , ils
avoient pour lors une fiévre, plus ou moins
forte , un mal de tête & un affoupiſſement
le même jour , le petit Delatour
avoit des boutons à la peau , & ils ont
paru à tous le lendemain. Ces boutons
furent fenfibles au tact , & élevés en naiffant
; ils fe remplirent au bout de 24 heures.
Ils étoient alors clairs , tranſparens,
& comme on dit , cryftallins : ils ont
bientôt crévé , & jetté une ſérofité rouffatre
, point de pus. Ils ont formé une
efpéce de galle à quelques endroits : enfin
, tout étoit fini le quatrième jour , &
les Malades ont mangé la foupe même dès
G vj
156 MERCURE DE FRANCE
le troifiéme jour de leur maladie ; ils furent
purgés le huit : au lieu que M. Labat ,
Chirurgien , qui eft le feul qui a traité
ces enfans , a dit , qu'il ne purgeoit jamais
que le feizième ou vingtiéme de la
petite vérole , il n'avoit pas regardé cette
maladie , comme une vraie petite véro
le ; qu'il la traité en conféquence ; qu'il a
fouvent remarqué cette eſpèce de maladie,
comme l'avant-coureur de la petite vérole
; & qu'enfin , le nom de petite vérole
volante qu'on a donné à cette maladie
, ne fignifioit autre chofe , chez lui ,
qu'une éruption paffagere à la peau , de
peu de durée , précédée de fiévre & autres
fymptômes communs à la petite vérole ,
maïs qui ne la caractériſent point.
L'enfant en queftion , eft neveu de M.
Guefnon , Notaire à Paris , qui fut averti
par le Maître de Penfion. L'oncle amena
auffitôt M. Gaullard , fon Médecin, voir le
Malade le troifiéme jour de la maladie.M.
Gaullard n'a fait que cette feule vifite , ne
jugeant pas la maladie affez férieufe
répéter fes vifites; * il n'ordonna ri
chofe , que de continuer le
de M. de Labat. Douze i
pendant le bruit d'un
* Apparemme
quence d'un f
JANVIER .1759. 157
role dans une perfonne qui l'avoit déja
eue par inoculation , s'étant répandu dans
Paris , autorifé par quelques Lettres que
M. Gaullard a écrites à différentes perfonnes
, même à plufieurs Médecins, & l'une
de ces Lettres m'étant tombée entre les
mains,je m'yfuis tranfporté avec M. Peti
Médecin de S. A. S. Mais ce n'a été que le
dix-feptième jour de la maladie. Nous
eumes l'honneur d'en informer S. A. S.
Mgr le Duc d'Orléans , qui , auffitôt donna
fes ordres à Meffieurs Vernage , Fournier
& Petit , fon Médecin , d'éclaircir le
fait , & lui en rendre compte. Vous trouverez
ci-joint , Monfieur , le rapport de
ces Meffieurs. Si M. Gaullard eût appellé
d'autres Médecins , ou fuivi lui- même réguliérement
la maladie , comme il eft
convenu avec ces Meffieurs qu'il falloitfaire
pour la bien conftater , cette hiftoire
n'auroit pas eu lieu , ni les Inoculés tant
d'inquiétudes.
Pour que vous foyez inftruit , Monfieur,
fur cette matiere , vous me permettrez
d'entrer dans un détail médical . Le Pu- .
blic & les Médecins font partagés en
France fur cette queftion : fçavoir fi une
perfonne peut être attaquée plufieurs fois
de la petite verole , foit naturellement ,
foit après l'inoculation. Je fuis du nom
158 MERCURE DE FRANCE,
bre de ceux qui croyent que l'on peut
avoir plufieurs maladies qui reffemblent
à la petite verole à quelques égards , &
que le vulgaire confond mal - à-propos avec
elle, je penfe qu'une feconde petite verole
dans la même perfonne eft infiniment
rase, par conféquent comme nulle ; puifque
les plus fameux Praticiens en Médecine
meurent à 80.ans fans en rencontrer un
exemple dans le cours de leur pratique.Perfuadé,
M. que la reffemblance de plufieurs
maladies éruptives eft capable de tromper
prefque toujours ceux qui ne jugeront que
par le premier coup d'oeil . Permettez-moi
de vous indiquer ici d'après les Auteurs ,
en peu de mots les fignes caractériſtiques
qui les diftinguent .
J'entends par petite vérole ſtrictement
priſe une fièvre inflammatoire , peftilentielle
, épimédique , toujours contagieufe
, dont le cours eft régulier & marqué
par quatre tems très- diftincts , ** qui eft
plus ou moins dangereufe , & même fouvent
mortelle , dont la criſe ſe fait fur
la peau , en forme de boutons ou putu- .
les remplies à leur point de maturité d'un
pus jaune bien formé , qui étant introduit
* Rara non funt artis .
** Vid . Riv. de variolis.
JANVIER. 1759. 159
dans le corps d'une autre perfonne excite
pour une feule fois cette même maladie
; les Auteurs en ont reconnu deux efpéces
, favoir la difcrete , & la confluente.
C'eſt la premiere eſpèce qui reſſemble
le plus à d'autres maladies éruptives ,
& qui donne plus fouvent lieu aux erreurs
ci - deffus. L'une & l'autre petite
vérole réelle ont quatre périodes ou quatre
tems . Le 1 '. celui de contagion , le
2º. d'éruption , le 3. de la fuppuration
, le 4° . de la diffécation. Le tems de
contagion ou appareil eft ordinairement
de quatre jours ou trois jours & demi.
Plus la petite vérole eft difcrette , plus
ce tems eft long , & plus les boutons
tardent à paroître ; le contraire eit arrivé
chez le petit Delatour ; les boutons ont
paru le premier jour , & ont crévé le 4º.
jour auquel ceux d'une vraie petite vérole
la plus legere auroient commencé à
paroître. La durée de ces quatre périodes.
de la petite vérole difcrete , felon M.
Cantwel * , eft de 15 jours ; la maladie
de cet enfant étoit finie le 4° . jour : il y
a , ſelon le même Auteur plus ou moins
de fiévre pendant les trois premiers tems.
qui font onze jours. M. Gaullard a vu
* Vid. D. Cantwel
160 MERCURE DE FRANCE.
cet enfant le troifiéme jour , & il n'avoit
point de fiévre.
M. Cantwel dit que le tems de l'éruption
finit lorsque le pus jaune fe montre
à la pointe des puftules qui eft ordinairement
le huitième de la maladie felon
fon calcul , ce pus jaune n'a jamais paru
chez ces enfans , & l'humeur tranfpatente
de leurs puftules s'eft diffipée le 4º.
jour. Selon le même Auteur les boutons
font remplis de pus bien formé l'onziéme
jour ces enfans n'avoient point de
boutons le quatrième. Dans ce parallèle -
j'ai préféré la defcription de M. Cantwel
, parce qu'elle eft très-exacte, & que
d'ailleurs je ne ferai pas fufpect en citant
un Auteur fi décidé aujourd'hui contre
l'inoculation . J'efpere , Monfieur, que
ces points de comparaifon feuls fuffiront
pour vous convaincre que la maladie
de ces enfans n'étoit pas une petite vérole
, & fi vous voulez réfléchir fur ce
qui fe paffe chez les inoculés , il ne vous
reftera aucun doute. Les fymptômes
commencent ordinairement le 7. jour
après l'inoculation , & l'éruption ne ſe
fait que le neuf ou le dix , jamais le même
jour , & quand il n'y auroit que cinq
boutons fur tout le corps , le cours de la
maladie fera régulier , & fes quatre tems
feront marqués.
JANVIER. 1759 .
161
Il est étonnant , Monfieur , que l'on
puiffe méconnoître une maladie fi bien
décrite par une infinité d'Auteurs : une
maladie dont la marche eſt ſi régulière ,
les fymptômes fi frappants , les périodes
fi exactes. , & la crife fi remarquable.
Nous allons à préfent parler des maladies
que le Vulgaire prend pour petites
Véroles & qu'il appelle volantes, qui ont
quelques fymptômes communs avec l'ef-
Déce difcrette de petite vérole que je
viens de décrire , mais qui different par
les fignes effentiels qui caractériſent l'un
& l'autre. Prefque tout le monde entend
par petite vérole volante une maladie
femblable à celle des enfans dont nous
avons parlé or cette maladie n'a ni le
danger , ni la durée , ni la marche de la
petite vérole , ni ce venin particulier qui
en eft la cauſe , ce venin toujours contagieux
& fi fouvent funefte. Dans ce
fens cette maladie peut revenir plufieurs
fois , & ne doit pas garantir de la petite
vétole , ni la petite vérole ne peut garantir
de cette maladie que j'appellerai
déformais après les Auteurs la Cryftalline.
Quelques-uns entendent par ce terme
volante , une petite vérole très-difcrette
, benigne & légere , où il y a fort
peu de boutons , mais qui contiennent
162 MERCURE DE FRANCE.
un vrai venin variolique . J'admets cette
eſpèce de petite vérole , non pas fous le
nom de volante , mais de difcrete fimplement
qui m'a fervi de termes de comparaifon
avec la Cryſtalline .
La fource de ces erreurs vulgaires ,
comme dans le cas préfent , eft que
la
vraie petite vérole étoit inconnue aux
Grecs & aux Romains , & par conféquent
n'a pas été défignée chez eux par un nom
propre. Le nom variola par lequel elle a
été depuis défignée ne fignifie parmi les
Médecins que la vraie petite vérole , mais
felon fon origine ce mot peut s'appliquer
à toutes les inégalités de la peau.
Il eſt le diminutif du mot vari qui dans
toute fon étendue fignifie les taches , les
puftules ou boutons de toute efpéce , les
cicatrices , enfin toutes les maladies boutonneufes
de la peau font autant de vari;
& comme il n'y a point de boutons qui
gâtent plus la peau que ceux de la petite
vérole , on leur a donné le nom fpécial
de variola quafi parvi vari en François
petites puftules qui rendent la peau iné.
gale * , & par corruption du mot Latin ,
vérole ; & généralement partout en langue
vulgaire on lui a donné un nom tiré
de fes apparences & de fes effets fur la
* Vid. Dictionnaire d'Ainſworth & autres.
JANVIER. 1759.
163
peau , ainfi petite vérole volante fuivant
cette étymologie fignifie des puftules
paffageres quelconques & que le Vulgaire
appelle indifféremment petite vérole , ne
connoiffant point d'autre nom. La madie
de ces enfans eft de ce nombre. Plufieurs
Auteurs qui ont écrit fur la petite
vérole & autres maladies éruptives bien
longtems auparavant que l'inoculation
fût connue en Europe , ont décrit avec
précifion cette fauffe petite vérole à laquelle
ils ont donné differents noms . *
Ily a une troifiéme eſpèce de puſtu-
» les auxquelles les enfans font fujets qui
» reffemblent à la petite verole pour la
» figure & la groffeur , mais qui en différe
» en ce que les puftules de la petite verole
» paroiffent en naiſſant avec rougeur &
» inflammation : au contraire celles de
» la premiere maladie font blanches * ,
»femblables à des petites veffies rem-
» plies de férofité , qui s'ouvrent & fe
» déffèchent en trois jours , & n'ont au-
» cun danger. Nos Françoiſes l'appellent
» verolette , les Italiennes ravaglione . Il y
» a des Auteurs ** qui ajoutent à ces deux
efpéces de puftules les cryftallines qui
font de petites veffies remplies d'eau ,
ןכ
* Riv. p. 461. de variolis.
* Vidus Vidius. pag. 491. lib. 13. Cap. VI. de
variolis & morbillis.
164 MERCURE DEFRANCE.
ود
ود
tranfparentes comme du criftal vulgò
ravaglione: Tous les hommes ne font
" pas fujets à cette maladie comme à la
petite vérole & à la rougeole & n'en-
» font pas fi malades ni en aucun dan-
» ger ; c'est pourquoi on doit les ranger
» dans la claffe des Phlictenes. Il y a des
» des exanthemes * propres aux enfans
» en Italien ravaglione , en François ve-
» rolette , verole volante, la grêle , la cryf
» talline Mirindolius petite vérole , ichoreufe
& vapide. Dralincourt la lymphatique
, la rofée , la fueur du fang. Ces
» velfies naiffent , crevent & fe deflèchent
» en trois jours & laiffent quelquefois **
» des marques
.
ود
>>
ود
L'homme feul , & tout homme , &
» une feule fois , eft attaqué de la vraye
""
petite vérole & de la rougeole. Mais il
» ne faut pas confondre avec ces deux
» maladies celle qu'on appelle petite vé-
» role volante, en AngloisChickenpox Il l'a
» décrit précisément comme les Auteurs
précédents & ajoute comme eux qu'elle
» eft fi peu dangereufe que jamais Méde-
» cin n'eft appellé pour la traiter morbus
» adeò benignus ut nunquam fub curam
”
و د
» medicam cadat.
* Sidob. M. D. Monfp. pag. 160. tom . 2. de
Morton .
** Allen , Sinop. pag. 47.
JANVIER. 1759 . 165
Je ne multiplierai pas davantage
les textes des Auteurs ; en voilà , ce me
femble affez , Monfieur , pour vous convaincre
que la maladie de M.Delatour fils
n'eft point celle que l'inoculation communique
, & qu'il a reçu par cette voye ,
c'est là tout ce que prétendent les Inoculateurs
, & tout ce qu'on peut attendre
de l'inoculation . On ne prétendra pas , je
penfe , qu'elle doive préferver de la rougeole
, de la pefte , du pourpre & c. ni
d'aucune autre maladie que de celle
qu'elle donne. Des bruits femblables à
celui-ci & auffi peu fondés ont retardé
longtems le progrès de la méthode en
Angleterre , où pendant mon fejour de
trois mois en 1755. je n'ai pû découvrir
parmi les gens de l'Art un feul qui n'approuvât
pas l'inoculation . Médecins ,
Chirurgiens , Apothicaires, tous font inoculer
leurs enfans : ce qu'ils ne feroient
pas s'ils avoient reconnu que cette opération
fût une précaution inutile. Vous
voyez , Monfieur , par mes démarches ,
que je n'ai pas cherché à déguiſer ce
fait , mais au contraire à le mettre au
grand jour tel qu'il feroit jugé par les
Gens de l'Art. J'ai l'honneur d'être & c.
HOSTY , Docteur Régent.
166 MERCURE DE FRANCE.
RAPPORT des quatre Médecins qui ont
vifité l'Enfant inoculé , foupçonné d'avoir
eu une feconde petite vérole.
Rapporté par Nous fouffignés Premier
Médecin , & Médecin ordinaire de Son
Alteffe Séréniffime Monfeigneur le Duc
d'Orléans , & Docteurs - Régens de la
Faculté de Médecine de Paris , que nous
nous fommes tranſportés Mercredi 29 Novembre
1758 , chez M. Renouard, Maître
de Penfion , demeurant au Village de
Picpus , pour y voir & vifiter un jeune
homme , nommé M. Delatour , que l'on
difoit avoir été attaqué depuis quelques
jours de la petite vérole , quoiqu'il ait été
inoculé l'année 1756 , par M. de S. Martin,
Chirurgien de S. A. S. M. le Duc de
Chartres , fous les yeux de M. Tronchin ,
Médecin de Genêve : on nous a préfenté
le jeune homme guéri & levé avec quatre
de fes Compagnons , qui ont eu la même
maladie , & dans le même tems : après les
avoir examinés , nous ne leur avons trouvé
d'autres traces de cette éruption à la
peau , que des taches violettes fort éloignées
les unes des autres fur le vifage , &
en différentes parties de l'habitude du
corps fans aucune cicatrice ni cavité dans
JANVIER. 1759.
167
la peau : nous avons remarqué les mêmes
taches aux autres , & à quelques-uns dés
croutes fur le dos , qui n'étoient pas encore
tombées : le Chirurgien , nommé M.
Delabat qui les a vûs & fuivis pendant le
cours de cette maladie uniforme à tous ,
¿ été appellé à notre vifite , & nous lui
avons fait les queftions convenables fur le
commencement , le progrès & la fin de
cette maladie , aufquelles il a répondu
avec précifion. Il nous a dit que tous
avoient eu l'appareil en petit de la petite
vérole , comme fiévre plus ou moins
vive , affoupiffement , maux de coeur , &
qu'un d'entre eux , avoit vomi ; que dans
le commencement que la fièvre s'eft déclarée
, il avoit vû & ſenti des boutons
rouges qui s'étoient multipliés , & avoient
acquis , en vingt- quatre heures , toute
leur groffeur & leur élévation ; qu'ils
avoient blanchi promptement, mais qu'ils
étoient tranfparents & cryftallins, & qu'en
les crévant , il n'en avoit coulé qu'une fé
rofité claire & jaunâtre , que la fiévre n'avoit
duré que trois ou quatre jours en déclinant
, que tous les boutons s'étoient
féchés fort promptement , & qu'il n'y
avoit point eu de vraie fuppuration : le
Chirurgien nous a ajouté qu'il avoit jugé
que ce n'étoit qu'une petite vérole volante.
168 MERCURE DE FRANCE
1
Comme nous avons appris que M.
Gaullard , Médecin du Roi , avoit vû ces
Malades , nous l'avons invité à venir conférer
avec nous chez M. Petit , Médecin
de Mgr le Duc d'Orléans , le premier Décembre
, & il nous a dit , qu'ayant été
mandé par la Famille de celui qui avoit
été inoculé , il ne l'avoit vû que le troifiéme
jour de fa maladie , & par occafion
les quatre autres , qu'il les avoit trouvés
fans fiévre , & qu'au premier afpect , il
avoit jugé que cette éruption n'étoit que
la petite vérole volante ; mais qu'il ne les
avoit vûs qu'une fois . En examinant
avec attention ces jeunes gens , nous
avons remarqué qu'un deux avoit le vifage
gravé par l'impreffion d'une petite
vérole ancienne. Le Maître de Penfion
qui étoit préfent , nous a dit qu'il avoit eu
y a quelques années , la petite vérole
naturelle & fort abondamment. Il a ajouté
que ,
le plus jeune d'entre eux , étoit
dans le même cas , que fes Parents l'en
avoient averti ; mais nous ne lui en avons
trouvé aucune impreffion fur le vifage ,
quoiqu'il ne nous foit pas poffible de porter
un jugement certain fur le caractére
d'une maladie que nous n'avons point vû
dans aucun de fes périodes : après cet
examen exact , & l'expofé de ces Mefil
fieurs ,
JANVIER. 1759. 169
1 feurs , nous conjecturons que ces jeunes
gens n'ont eu , ni la petite vérole , appellée
vulgairement volante , dans certains
Pays,variolette ; ni la vraie, qu'on nomme
la picquotte dans les mêmes Provinces
; car celle qu'on appelle volante , ne
commence pas avec tant d'appareil , &
quoique les boutons imitent par leur couleur
& leur figure, les puftules de la véritable
, elles fe diffipent promptement fans
produire ni pus , ni férofité ; la vraie petite
vérole , furtout quand elle n'eft pas
fimple & fort difcrette , commence d'une
façon plus orageufe , les puftules font un
progrès lent en groffeur & en élévation :
elles ne paroiffent d'abord qu'entre la
peau & l'épiderme , elles ne fortent point
ordinairement qu'après deux jours de fiévre
aux enfants , & trois ou quatre aux
adultes ; il y a toujours une diminution
confidérable de la fièvre & des accidens
quand l'éruption eft avancée , & quelquefois
une ceflation totale quand elle eft
complette. On obferve toujours une fièvre
fecondaire même dans la petite vérole
naturelle la plus bénigne , au commencement
de la fuppuration ; & enfin , chaque
bouton qui eft un phlégmon , fuppure
bien ou mal felon que le caractére des humeurs
eft bon ou mauvais. Après ces re-
H
170 MERCURE DE FRANCE.
fléxions fondées fur l'expérience , il nous
paroît que la maladie que ces jeunes gens
ont eue, eft une éruption cryftalline, dont
nous avons vû dans le cours de notre Pratique
beaucoup d'enfants & d'adultes attaqués
avant & après avoir effuyé la petite
vérole , même la plus maligne , & la
plus confluente , & nous avons obfervé
que cette éruption eft fans danger. Et ont
figné , VERNAGE FOURNIER , PETIT
PETIT-FILS.
,
ACADÉMIE
FRANÇOISE.
PRIX de Poefie pour l'Année 1759 .
L'ACADÉMIE CADÉMIE FRANÇOISE ayanr
annoncé dans le Programme du Prix de
Poëfie , que tout Ouvrage qui feroit connu
de quelque maniere que ce fût , feroit rejetté
a été obligée de refufer cette année le Prix
à la Piéce qui l'auroit obtenu , fi les conditions
du Programme avoient été remplies.
La Piéce s'étant trouvée imprimée longtemps
avant qu'elle fût envoyée au concours
, l'Académie annonce que ce Prix
*Nota Cet exemple doit rendre les Auteurs
plus attentifs à ne pas lailler paller en des mains
JANVIER. 1759. 171
réfervé , qui eft une Médaille d'or de la
valeur de fix cents livres , fera donné le
25 Août 1759 , Fête de Saint Louis , à
une Ode d'environ cent vers , dont le Sujet
fera encore au choix des Auteurs .
Toutes Perfonnes , excepté les Quarante
de l'Académie , feront reçues à compofer
pour ce Prix.
Les Auteurs ne mettront point leur
nom à leurs Ouvrages , mais ils y mettront
un paraphe , avec une Sentence ou
Devife telle qu'il leur plaira.
Ceux qui prétendent au Prix, font avertis
que les Piéces des Auteurs qui fe feront
fait connoître , foit par eux-mêmes ,
foit par leurs amis , ne concourront
point ; & que Meffieurs les Académiciens
ont promis de ne point opiner fur celles
dont les Auteurs leur feront connus.
Les Ouvrages feront remis avant le
premier jour du mois de Juillet prochain
à M. Brunet , Imprimeur de l'Académie
Françoife , au Palais : & file port n'en eft
point affranchi , ils ne feront point retirés.
étrangeres les Piéces qu'ils auront deffein de pré--
fenter à l'Académie. Je donnerai dans le prochain
Volume quelques fragments des Ouvrages de
Poëfie qui ont concouru avec celui- ci , & qui
m'ont été confiés .
Hij
#72 MERCURE DE FRANCE
PRIX propofe par l'Académie Royale de
Chirurgie pour l'Année 1760.
L'ACA 'ACADÉMIE Royale de Chirurgie
propofe pour le Prix de l'année 1760 , le
Sujet fuivant :
Determiner d'après une bonne théorie le
traitement des Fiftules confidérées dans les
différentes parties du corps .
L'Académie exige qu'on traite cette
matiere , de façon qu'après avoir établi les
régles générales de la cure des Fiftules , on
déduife enfuite les méthodes particulières
dont cette cure eft fufceptible , relativement
aux différentes parties du corps , à
la tête , à la face , dans la bouche , à la
poitrine , au ventre , &c. Et pour les extrémités
, aux parties molles , aux parties
dures , aux jointures , &c.
Ceux qui travailleront fur le Sujet propofé
pourront s'épargner la peine de traiter
en détail des Fiftules lacrymales , &
du Canal falivaire , à moins qu'ils n'ayent
des découvertes à ajouter à celles que l'Académie
a publiées fur cela.
Ceux qui envoyeront des Mémoires
font priés de les écrire en François ou en
Latin & d'avoir attention qu'ils foient
fort lifibles .
JANVIER . 1759.
dans
Les Auteurs mettront fimplement une
deviſe à leurs Ouvrages ; mais , pour fe
faire connoître, ils yjoindront à part
un papier cacheté & écrit de leur propre
main , leurs nom , demeure , & qualité ;
& ce papier ne fera ouvert qu'en cas que
la Piécé ait remporté le Prix.
Ils adrefferont leurs Ouvrages , francs
de port , à M. Morand , Secretaire Perpétuel
de l'Académie Royale de Chirurgie
à Paris , ou les lui feront remettre
entre les mains .
Toutes perfonnes de quelque qualité &
pays qu'elles foient , pourront afpirer au
Prix ; on n'excepte que les Membres de
l'Académie.
Le Prix est une Médaille d'or de la valeur
de cinq cens livres , fondée par M.
de la Peyronie ; qui fera donnée à celui
qui , au Jugement de l'Academie , aura
fait le meilleur Mémoire fur le Sujet propofé.
La Médaille fera délivrée à l'Auteur
même qui fe fera fait connoître , ou au
Porteur d'une procuration de fa part ; l'un
ou l'autre repréfentant la marque diftinctive
, & une copie nette du Mémoire.
Les Ouvrages feront reçus jufqu'au
dernier jour de Décembre 1759 inclufivement
; & l'Académie , à fon Affemblée
H iij
174MERCURE DE FRANCE.
publique de 1760 qui fe tiendra le Jeudi
d'après la quinzaine de Pâques , proclamera
la Piéce qui aura remporté le Prix.
L
'Académie ayant établi qu'elle donneroit
tous les ans fur les fonds qui
lui ont été légués par M. de la Peyronie
une Médaille d'or de deux cens livres , à
celui des Chirurgiens Etrangers ou Regnicoles
, non Membres de l'Académie , qui
l'aura mérité par un Ouvrage für quelque
matiere de Chirurgie que ce ſoit , au choix
de l'Auteur ; Elle annonce qu'Elle en aura
deux à adjuger en 1759 , s'il fe trouve
deux bons Ouvrages parmi ceux qui lui
ont été envoyés en 1758. Ce Prix d'Emulation
fera proclamé le jour de la Séance
publique.
Le même jour , Elle diftribuera eing
Médailles d'or de cent francs chacune , à
cinq Chirurgiens , foit Académiciens de la
Claffe des Libres , foit fimplement Regnicoles
, qui auront fourni dans le cours de
l'année précédente un Mémoire , ou trois
Obfervations intéressantes .
JANVIER. 1759. 175
EXTRAIT d'une Lettre de M. Bouillet
Secretaire perpetuel de l'Académie des
Sciences & Belles- Lettres de Beziers
Contenant une Relation de l'Affemblée
Publique que cette Académie a tenue
le 26 Octobre 1758.
MONSIEUR Bouillet Fils , en qualité de
Directeur , cette année fit l'ouverture de
la Séance. Après s'être excufé de ce qu'il
ne faifoit point de Difcours Oratoire fur
ce que fes talents ni fon éducation ne
l'avoient point porté à l'éloquence. Il lut
un Mémoire fur les Pteuro -pneumonies
épidémiques qui ont regné dans des Villages
voisins d Beziers , lequel nous comptons
faire imprimer inceffamment. M.
l'Abbé de Roquefort lut l'éloge de feu
M. l'Abbé de Cambacerés , Vicaire Général
du Diocéfe , & Sacriftain de la Cathédrale
, Docteur de Sorbonne , mort
dans le mois d'Avril dernier, éloge qui attira
beaucoup d'applaudiffements à l'Orateur.
M. Barbier , Préfident au Préfidial de
cette Ville , qui avoit été nommé pour
remplir la place vacante par le décès de
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
M. de Cambacerés , fit un remerciment ,
qui fut fort goûté.
M. Ribart fit enfuite la lecture d'un
Mémoire fur la fingularité dans l'Architecture
, qu'on peut regarder comme Apologie
indirecte de fon Elephan ttriomphal.
Enfin , M. de Bouffannelle le fils , lut
un petit Ecrit à la louange de M. le Duc
d'Aiguillon , au fujet de la victoire remportée
fur les Anglois à S. Caft en Bretagne.
Toutes ces Piéces furent réfumées par
le Directeur.
ARTICLE IV.
ARTS
.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
MONSIEU
ONSIEUR Lefebvre Organiſte de
Saint Louis en l'Ifle , vient de mettre
au jour une Cantatille pour une baffe
taille , intitulée , La Raifon fatisfaite . Le
prix eft de 36 f. Il a donné auffi un moJANVIER.
1759. 177
tet intitulé , Coronate. Le prix eft de 48 .
l'un & l'autre fe vendent chez l'Auteur.
On propofe aux Amateurs de Mufique ,
par voye de foufcription un Ouvrage
d'un genre très-utile tant pour la commodité
des Maîtres que pour le progrès des
Eléves.
L'Auteur a eu pour but dans cet Ouvrage
de tirer des ténébres le principe
théorique & pratique de la Flute traverfiere
& de l'expofer au grand jour avec
précifion & clarté.
Il commence d'abord par enfeigner à
bien porter les mains fur l'Inftrument &
la vraye façon de l'emboucher. Enfuite il
détaille amplement les divers tacs ou
coups de langue , leurs différentes propriétés
& la façon de les articuler ; les
pofitions des doigts pour former tous les
tons des gammes , naturelle , diézée , &
démolifée ; leurs tremblemens , dits cadences
, les agrémens expreffifs , leur
genre , le caractere d'expreſſion auquel
ils font propres.. La fixation des phaſes
muficales , le lieu de la refpiration &c.
avec plufieurs préludes & leçons proportionnées
aux progrès des Eléves. Cet Ouvrage
eft terminé par douze caprices ou
cadences finales propres à l'exercice de
HY
178 MERCURE DE FRANCE.
l'embouchure & des doigts & a être inférés
dans les concerto .
On ofe avancer que ce Livre renferme
tout ce dont la Flute eft capable ,
auffi l'a-t-on intitulé l'Art de la Flute.
Il fera gravé avec foin , & imprimé de
même. Il paroîtra au mois d'Avril prochain
, & ne fera diftribué qu'aux Soufcripteurs
.
୨
Le prix des Soufcriptions eft de 6 1.
& s'il eft publié il fe vendra liv. paffe
le mois de Février on ne foufcrira plus
On s'adreffera pour foufcrire chez M.
Bayard, Marchand de Mufique, à la Régle
d'or, rue Saint Honoré, à Paris .
GRAVURE.
Il vient de paroître un Portrait gravé
du M. Comte de Daun , qui peut fervir
de pendant & figurer avec celui du Roi de
Pruffe ; on affure qu'il eft unique en France,
& d'ailleurs très- reffemblant. Ce Portrait
& celui du Roi de Pruffe fe trouvent rue
Hyacinthe au Jeu de Paulme du Sieur
Goffeaume près la Porte S. Jacques à
Paris . Le prix eft de 12 fols pićce.
Le fieur Buldet vient de faire paroître
quatre Eftampes nouvelles nommées les
Villageois , la double Fécondité , la CuiJANVIER.
1759 . 179
finiere charitable , & la Vieille de bonne
humeur , les deux premieres gravées par
le fieur Defehrt , & les deux autres par le
fieur Chevilet fur les Originaux du fieur
Eifen ; le foin qu'on a apporté pour la
perfection de ces quatre Morceaux paroît
avoir réuffi , & on efpere que le Public
en fera content. Ils fe vendent à Paris
chez le fieur Bulder , Marchand d'Eftampes
, rue de Gefvres , au grand Coeur , près
le Pont Notre- Dame.
Le Sieur Rigault vient de joindre à
fon Recueil des vues des Maifons Rova- .
les , cinq nouvelles vues , deux du Château
de Bagnolet appartenant à Monfeigneur
le Duc d'Orléans , & trois du
Château de Rambouillet appartenant à
Monfeigneur le Duc de Penthievre . Toutes
ces vuës font propres pour l'Optique
& pour décorer les Cabinets. Il demeure
Tue S. Jacques près les Mathurins à Paris.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
ARTS UTILES.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE
Sur une découverte importante pour l'Agriculture
& l'Economie ruftique.
JE me hâte , Monfieur , de vous communiquer
une découverte très intéreſſante
pour le Public ; elle eft duë à M.Bohadſch ,
Confeiller du Commerce de Sa Majesté
I'Impératrice Reine de Hongrie & de
Bohême , Profeffeur en Médecine & en
Hiftoire Naturelle dans l'Univerfité de
Prague , & Membre de l'Académie de
Florence. Ce Sçavant vient de publier
àPrague en 1758. un Mémoire Allemand
qui renferme un moyen aiſé , très-propre
à multiplier le fourrage pour la nourriture
des Beftiaux , & qui peut remédier
aux inconvénients des années de
féchereffe qui empêchent la croiffance
des herbes , ainfi qu'aux pertes que l'on
fait des foins lorfque les Etés font pluvieux.
Il y a très-peu de perfonnes en France
JANVIER. 1759.
181
qui connoiffent l'arbre appellé Acacia ;
les Botanistes lui donnent en Latin le
nom de Pfeudo - Acacia ou de faux Acacia
, pour
le diftinguer du véritable Acacia
qui ne croît que dans les Pays chauds.
Le faux Acacia , dont il s'agit ici , vient
originairement de Virginie , mais il réuffit
parfaitement en Europe , furtout dans
les endroits fecs & élevés. Les Botaniftes
l'ont placé dans la famille des plantes
légumineuses , qui toutes ont la propriété
de nourrir les Beftiaux. Le goût
des feuilles de l'Acacia , ainfi que fon
fruit qui eft en gouffe ou filique , annonce
qu'il a beaucoup de rapport avec le
Tréfle , la Vefce & les autres Plantes de
cette famille. Comme cet Arbre n'eſt pas
fi commun en Bohême qu'en France , M.
Bohadſch a joint à fon Mémoire une Planche
dans laquelle il la repréfente , on a
cru inutile de la copier ici , vu que rien
n'eft plus facile que de voir l'Arbre en
original.
L'expérience a fait connoître à M. Bohadfch
que les Beftiaux mangent avec
avidité la feuille de l'Acacia ; cette feuille
leur fournit une nourriture auffi agréa
ble & pour le moins auffi bonne que le
Tréfle , le Sainfoin ou les autres Plantes
qui leur fervent pour l'ordinaire d'ali182
MERCURE DE FRANCE.
ment ; il propofe donc de multiplier cet
Arbre au point de pouvoir en nourrir
les Chevaux & les Vaches pendant l'Eté,
ce qui mettroit en état de réferver les
foins & les fourages ordinaires pour l'hiver
; on pourroit même dans cette faifon
leur donner la feuille de l'Acacia
féchée , elle a l'odeur & le goût du foin
de la plus excellente qualité. On voit
par- là que cet Arbre , ayant la faculté
de croître dans des lieux arides & élevés ,
eft très- propre à dédommager les Cantons
où il n'y a que très- peu ou point
de prairies ; les Fermiers & les Laboureurs
y entretiendront un plus grand
nombre de Beftiaux , ils en tireront une
plus grande quantité de fumier pour
l'engrais des Terres , fans compter le
lait , le beurre , le fromage & la viande
même dont les prix pourront devenir
plus proportionnés aux facultés des habitans
de la campagne
.
Il n'eft pas douteux que les vaches
donnent plus de lait à proportion qu'elles
font mieux nourries ; M. Bohadích a donc
fait des expériences qui prouvent que
les feuilles de l'Acacia font plus nourriffantes
que les herbes dont on les nourrit
communément. Parmi cinq vaches il
en choifit une qui donnoit moins de laît
E
183 JANVIER
. 1759.
cet
que les autres par la nourriture ordinaire
; mais à peine l'eut- il nourrie pendant
deux jours avec la feuille de l'Acacia
, qu'il s'apperçut qu'elle fourniffoit
beaucoup plus de lait qu'aucune des
quatre autres vaches qu'il avoit continué
à nourrir de la maniere accoutumée.
cette expérience fuffit pour prouver les
avantages de la méthode qu'il propofe .
On peut donner ces feuilles toutes feules,
foit fraiches foit féchées ou bien on pourra
les mêler avec du foin , ou même avec
de la paille hachée.
Quant à la culture de l'Acacia , elle
eft très-facile ; en effet il vient également
de graine & de bouture. Dans le premier
cas , on n'aura qu'à femer la graine
de l'Acacia dans un Jardin , ou dans un
endroit ou l'on voudra former une pépiniére
; on choifira un terrein fec , &
il ne faudra l'arrofer que très-rarement.
Si l'on veut que la graine léve trèspromptement
, on la laiffera tremper
dans l'eau pendant quelques jours , a fin
d'amolir fon enveloppe , par là , on la
difpofera à s'ouvrir plus aifément. dès
la premiere année on aura des arbriffeaux
de
quatre à cinq pieds de hauteur & de
près d'un pouce de diamètre ; d'où lon
voit que cet arbre croit avec beaucoup
de facilité.
184 MERCURE DE FRANCE.
La feconde maniere de faire provigner
ces arbres , confifte à couper les boutures
ou les jets qui fortent des racines des
vieux Acacia , & à les tranfplanter dans
les endroits où l'on voudra placer fa pé- *|
piniére ; où bien lorfqu'on coupera un
vieil Acacia , on laiffera quelques- unes.
de fes principales racines en terre , ce
qui ne tardera point à former une pépiniére.
M. Bohadfch ayant fait tranf
planter un Acacia de quatre ans , obtint
57. boutures ou jets de fes racines
qui étoient reftés en terre , au lieu que
fi l'arbre n'eût point été tranfplanté , fes
racines n'euffent tout au plus donné que
trois ou quatre boutures. Ces jets ou boutures
peuvent auffi fe marcotter.
>
Rien ne fera plus avantageux que de
planter les Acacias dans des endroits ſtériles
& de nul rapport , tels que font
les chemins ou les rues des Villages
les bruyères , les prairies en friche , les
terreins élevés , &c. On ne pourroit
fans inconvénient en planter dans les
terres labourables , à moins de les placer
à une grande diftance les uns des
autres , mais en général il vaudra mieux
s'en abftenir , parce que les racines de
ces fortes d'arbres ainfi que celles des
Ormes & des Frênes courent & s'étendent
fort loin en terre.
›
JANVIER. 1759. 183
Comme l'Acacia eft un Arbre épineux,
& comme fes branches font foibles , on
pourra fe fervir d'un croiffant ou de
grands cifeaux enmanchés de bois , pour
atteindre à fes feuilles & en faire la récolte.
Il eft à propos d'avertir le Public que
bien des gens regardent l'Ecorce de
l'Acacia comme nuifible aux Chevaux ,
qui malgré cela ne laiffent pas , dit- on ,
de la manger avec avidité , mais d'abord
ce fait n'eft rien moins que fûr , &
d'ailleurs ce n'eft point de l'écorce de
l'Arbre c'eft des feuilles dont il s'agit
ici.
>
Le Mémoire Allemand d'où j'ai tiré
ce qui précéde , a été envoyé par
l'Auteur à M. Bernard de Juffieu , de
T'Académie Royale des Sciences & Démonftrateur
en Botanique au Jardin du
Roi. Ce Sçavant , à qui l'Hiftoire naturelle
a de fi grandes obligations , a
jugé qu'une découverte fi importante devoit
être rendue publique , c'eft pour
me conformer à des vues fi louables que
j'ai l'honneur de vous écrire cette Lettre
, que je vous prie de vouloir bien
inférer dans le Mercure.
J'ai l'honneur d'être & c.
D ***.
186 MERCURE DE FRANCE.
ARCHITECTURE.
LE
E 8 Janvier 1759 , à 4 heures précifes
du matin , M. Blondel , Architecte
du Roi , ouvrira fon cinquième Cours élémentaire
fur l'Architecture , qu'il conti→
nuera tous les Lundi , Mercredi & Vendredi
depuis onze heures du matin , juſqu'à
une heure après midi ; ce Cours durera
jufqu'au 8 Mai fuivant. Le 9 Janvier
de la même année , il ouvrira fon
fixiéme Cours femblable aux précédents ,
à trois heures préciſes après midi , qu'il
continuera tous les Mardi , Jeudi & Samedi
, depuis trois heures après midi , juſqu'à
cinq heures du foir . Ce fixième Cours
durera jufqu'au 9 Mai fuivant. L'objet de
ces deux Cours ouverts en même tems ,
eft de faciliter aux perfonnes en place, qui
fe feront fait infcrire pour les leçons du
matin , le moyen de pouvoir affifter , s'ils
le jugent à propos , à la même leçon , qui
fe donnera le lendemain l'après midi , en
fuppofant qu'il leur furvienne pendant le
tems que durera ce Cours, des affaires qui
pourroient leur faire manquer quelques
leçons. Que ceux qui fe feront fait infcrire
JANVIER. 1759. 187
pour le Cours de l'après-dîner , auront le
même avantage de choifir la leçon de la
veille au matin , ou bien les uns & les
autres d'affifter à quelques leçons doubles,
felon que plufieurs leur paroîtront abftraites
, ou plus intéreffantes. Ces Cours feront
compofés chacun au moins de 60 leçons
, qui fe donneront tour-à-tour chez
M. Blondel , rue de la Harpe , près celle
des Cordeliers ; & dans les plus beaux
Edifices qui embelliffent Paris & fes environs
, afin d'acquérir par ces différents
exercices , & à pas égal , la connoiffance
des Eléments de la Théorie & la Pratique
de l'Architecture proprement dite & de
l'Art de bâtir, connoiffance utile aux hommes
bien nés qui veulent faire bâtir , ou
voyager avec fruit. Ces Cours feront divifes
en quatre Parties , comme les précédents
; la décoration , la diftribution ,
la conftruction & l'expérience. Chacun de
ces Cours ne fera compofé que de 12 ou
15 Soufcripteurs , ainfi que plufieurs perfonnes
ont paru le defirer.
M. Blondel continue auffi tous les Dimanches
, depuis huit heures du matin ,
jufqu'à 8 heures du foir, & les Fêtes depuis
3 heures après-midi , jufqu'à 8 heures du
foir , les Exercices publics qu'il a établi
gratuitement en faveur des jeunes Ar188
MERCURE DE FRANCE.
tiftes & des Artifans du Bâtiment , qui
n'auroient pas le loifir les autres jours de
profiter de l'Exercice du Deffein, du Cours
de Théorie , & du Cours de Pratique fur
l'Architecture qu'il offre aux Etrangers ,
& particulierement aux Citoyens de cette
Capitale .
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPERA.
ON continue de donner à ce Spectacle
, le Dimanche , le Mardi & le
Vendredi , L'Opéra de Proferpine , & le
Jeudi le Ballet des Surprifes de l'Amour
dans lequel la Demoiſelle Villette a débuté
le 7. Décembre par le rôle de l'Amour
dans l'Acte d'Adonis . Le Public a
applaudi dans cette jeune Actrice une
voix brillante & fenfible , un jeu facile
& naturel.
Le même jour on a remis au Théâtre
l'Acte des Sibarites à la place de
celui d'Anacréon l'un des trois qui compofent
les Surpriſes de l'Amour . L'Acte
des Sibarites eft auffi de Monfieur Rameau,
JANVIER. 1759. 189
& du côté de la Mufique,il ne dépare point
ce Ballet agréable. A l'égard des paroles ,
quand elles ne feroient pas de moi , j'en
dirois peu de chofe encore. Tout leur
mérite eft d'avoir donné lieu au mêlange
continuel de deux caractéres de Mufique
, voluptueufe & guerriere , qui font le
charme de ce Tableau.
Le perfonnage d'Aftol Chef des Crotoniates
eft rempli avec beaucoup d'ame,
d'intelligence & de nobleffe par M. Larrivé
. Ce rôle qui ſemble fait pour lui , fur
un des premiers où fe développa le rare
talent de cet Acteur pour la Scéne &
l'action théâtrale. Le rôle d'Hercilide eft
bien chanté par Mlle Dubois. La chacone
des Sibarites eft la derniere , autant
qu'il m'en fouvient , que le célébre Dupré
ait danſée au Théâtre , & dans M.
Veftris on y reconnoît fon digne Eléve.
Le pas de Deux des Gladiateurs eft exécuté
par M. Lionois & M. Laval, dont le talent
acquiert de plus en plus & promet encore
davantage.
190 MERCURE DE FRANCE.
COMEDIE FRANÇOISE .
LE 4, E Lundi on donna une Comédie
nouvelle en trois Actes & en Vers intitulée
l'Epreuve imprudente. Quoiqu'elle
n'ait pas eu beaucoup de fuccès , le ton ,
les moeurs , le ftyle en font dignes d'éloges
, & ajoutent à l'opinion avantageufe
que l'on avoit de fon Auteur.
Damon , de retour d'un long voyage
avec des richeffes immenfes , fait femblant
d'être ruiné pour éprouver fes amis.
Longtems avant fon départ , il avoit marié
Bélife fa foeur avec un homme riche ,
appellé Mondor. Bélife a une fille nommée
Julie , qui a été promiſe à Valere ,
fils de Damon. Celui- ci fe fait précéder
par fon valet Jafmin , qui fe préfente mal
vêtu , annonce la ruine de fon Maître, eft
rebuté par Bélife ,
Bélife , & mis dehors par fes
Laquais.
Damon vient loger ptès de Mondor
dans un mauvais Hôtel garni.
C'eft , dit- il , où j'attens un ami véritable ,
Et s'il en offre un feul en ce jour à mes yeux ,
Eft - il Palais plus précieux ?
Ce déguiſement n'eft point du goût de
Jafmin , & fon impatience eft très- comique.
Damon cependant l'engage au
JANVIER. 1759. 191
fecret par l'alternative de deux cents écus
de rente , ou de deux cents coups d'étrivieres.
Bélife a choisi pour époux à fa fille
un homme de qualité , qui eft un jeune
Fat. Julie aime Valere , Mondor eft pour
lui, mais c'eſt un homme foible qui n'ofe
réfifter aux follicitations des Grands , &
qui eft fubjugué par fa femme.
Rebuté ou mal reçu par tous fes anciens
amis , Damon revoit enfin ſon fils Valere ,
& l'éprouve à fon tour. Le jeune homme
foutient cette épreuve avec beaucoup de
fentiment & de nobleffe.
DAMON.
Comment mon fils foutiendrez-vous la honte
Attachée à la pauvreté ?
VALERE.
Sans foibleffe & fans lâcheté ,
Ah ! ne redoutez rien dont votre front rougiſſe ,
Ne craignez point que mon coeur s'aviliſſe ,
S'il étoit corruptible , il feroit corrompu :
Levice dans nos coeurs promptement ſe décéle ;
Et la pauvreté pourra - t - elle
Ce que les richelles n'ont pû ?
Damon ſe préfente enfin à Bélife & à
Mondor. Il reçoit de fa foeur le froid accueil
d'une femme vaine . Il retrouve dans
Mondor , le ſentiment de leur ancienne
192 MERCURE DE FRANCE.
amitié , mais refroidie & chancelante .
Valere indigné renonce à Julie plutôt que
d'expofer fon pere à de nouveaux outrages
. Julie offenſée de la réfolution de
Valere , confent à époufer le Marquis :
mais une lettre que reçoit Mondor , lui
annonce tout -à-coup fa ruine. Le Rival
de Valere eſt écarté par l'infortune & la
générosité de Damon , éclate dans la maniere
dont il ſe venge des mauvais traitemens
qu'il a effuyés.
Confolez-vous , Mondor , tout vous fera rendu :
Vous êtes mon ami , vous n'avez rien perdu .
Donnez votre amitié , votre fille à Valere.
Mes trésors font à vous , fi mon fils eft heureux.
de
On a remife au Théâtre la Tragédie
d'Hypermneftre. Elle n'a jamais fait une
impreffion plus forte ; & le Public par
nouveaux applaudiffemens a reconnu les
foins que l'Auteur a pris d'ajouter encore
des beautés à fon Ouvrage .
COMEDIE ITALIENNE.
ON continue de donner à ce Spectacle
la Soirée du Boulevard. La gaité , la
variété & la vérité des Tableaux Y attire
de Public en foule .
Anacréon
JANVIER 1759. 193
Anacréon , Parodie de l'un des Actes
du Ballet des Surprifes de l'Amour , n'a
pas un fuccès auffi brillant. On fe plaint
depuis longtemps , que ce qu'on appelle
des Parodies ne font que de fimples
imitations d'un ton moins noble
que l'Original.
CONCERT SPIRITUEL.
LE 8. Décembre , jour de la Conception
de la Vierge , le Concert commença
par une fymphonie prife de l'un
de ces Intermédes Italiens que Paris a
fi fort applaudis ; ce Morceau fut fuivi
d'un Motet à grand Choeur ( Omnes
gentes ) de M. de Perfuis Maître de Mufique
de la Métropole d'Avignon , qui du
côté de l'harmonie annonce beaucoup
de talent , mais qui pour n'avoir pas
affez étudié le goût François , femble n'avoir
compté pour rien le récit majestueux
& fimple qui fait le charme de nos Motets
; M. Canavas joua le Printems de
Vivaldi avec toute la délicateffe & l'impreffion
dont ce morceau de Peinture eft
fufcefptible. M. Godart chanta fingulie
rement bien Coronate petit Motet de M.
le Fevre & fut applaudi comme il méritoit
de l'être. M. Balbatre joua fur l'Or-
I
194 MERCURE DE FRANCÈ .
gue
l'ouverture du Carnaval du Parnafle .
Mlle. Fel chanta un petit Motet relatif
à la Fête du jour , le Concert finit
par Magnus Dominus Motet à grand
Choeur de M. Mondonville.
ARTICLE VI.
NOUVELLES ETRANGERES.
DE CONSTANTINOPLE , le 2. Novembre.
ON eft toujours fort occupé à la Porte , de
la Guerre contre les Arabes rebelles . Les Troupes
qu'on a mifes en mouvement contre eux ,
ont déja remporté divers avantages ; & on leur
envoye de nouveaux renforts , pour les mettre
en état d'éteindre plutôr ce feu de rebellion .
Du Quartier Général de l'Armée Impériale , le 8.
Novembre 1758.
Le 28. du mois dernier , le Comte de Wied ,
Lieutenant Général , fut détaché avec neuf Bataillons
, dix Compagnies de Grenadiers, & quatre
Régiments de Cavalerie ; & il eut ordre de fe
porter vers Neifs en Siléfie. Les Pruffiens campés
à Gorlitz , reftérent ce jour-là dans l'inaction . Le
Général Laudon s'étoit établi à Libſtein , pour
obferver ce qui fe paffoit fur leurs flancs & fur
leurs derrieres.
La nuit fuivante , toute l'Armée Pruſſienne leva
fon Camp à petit bruit , laillant derriere elle
une forte arriere- garde , qui la fuivit dès que
le jour parut. Le Général Laudon , inftruit de
cette manoeuvre , attaqua , fans héliter cette
JANVIER. 1759. 195
arriere - garde , & la fit pourfuivre fans relâche
par fes Croates. Le fieur de Vella , qui avoit eu
ordre de fe tenir prêt à la combattre , la prit
en flanc avec une Compagnie de Grenadiers &
1000 hommes d'Infanterie. On fit fur elle un
feu continuel d'Artillerie & de Moufqueterie ; &
cette marche lui a couté plus de 300 hommes
tués ou blefiés .
L'objet du Maréchal Daun étoit de perfuader
aux Pruffiens , que toute notre Armée devoit les
fuivre pied à pied . Afin de les faire mieux donner
dans le piége , ce Général donna ordre le 30.
qu'on détendît une partie du Camp, que la droite
fe rapprochât de la gauche , & que la Réferve
le tînt prête à paffer la Neifs. L'Armée du Roi
de Pruffe campa ce jour-là près de Lauban ; le
lendemain notre Réferve pafla la Neifs , après
avoir fait occuper Gorlitz , par le corps des Chaffeurs
& des Pionniers.
Le premier de ce mois , les Ennemis refterent
à Lauban , fans faire de mouvement . Ils fe contefterent
de faire tranſporter au - delà de la Queifs
leurs gros bagages & leur Artillerie de réferve ,
fous l'escorte d'un corps de huit mille hommes.
Le 4. l'Armée décampa avant le jour , & fe
mit en marche fur deux colonnes pour revenir
à Bautzen .
Le s. nous paffames la Sprée , près de Bautzen
, & nous nous portames avec diligence fur
Harte , où l'Armée campa. Nous fumes avertis
ce même jour , que le Roi de Pruffe , après avoir
conduit fon Armée à Schweidnitz , avoit fait un
mouvement en avant , avec un Détachement de
Cavalerie.
Le 6. nous marchâmes par Helmsdorff fur
Diesersbach , & nous fçumes qu'on ignoroit à
Drefde nos mouvements.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Du ii. Novembre.
Le s de ce mois , le Roi de Pruffe après avoir
renforcé la Garnifon de Schweidnits , fe porta à
Neils avec toute fon Armée , & le Prince Henri
marcha à Lamdshut avec le Corps qu'il comman
de. Le Général Laudon le fuivit pour obferver
fes mouvements.
>
2
Le même jour , le Maréchal Daun alla reconnoître
les environs de Brefde , & la poſition des Ennemis
campés entre Zollinen & Peter wistz . Le 9
toute notre Armée s'ébranla , & arriva à quatre
heures du foir à la vue de Drefde. Dans ce mo¬
ment , le Grand Jardin nommé Thiers - Gaften
étoit encore occupé par quelques Bataillons Pruffiens.
Le Général d'Anger eut ordre de les chaffer
de ce Pofte ; & il l'exécuta à la faveur d'un feu
très-vif d'Infanterie , qui caufà aux Ennemis une
perte confidérable. Ils fe retirerent précipitam →
ment dans la Ville de Drefde.
Le Général d'Itzemplitz qui campoit à Keffeldorff
, jugea alors que fon Armée couroit rifque
d'être enveloppée , d'un côté par le Prince de
Deux-Ponts, qui avoit fait pour cela toutes fes difpofitions
; & de l'autre part par le Maréchal Daun ,
La nuit fuivante il jetta promptement deux Ponts
fur ce fleuve ; & dès le lendemain matin , fon Ar
mée fe trouva campée fur l'autre rive, la gauche à
Neudorffel , & la droite à Drefde.
Après la retraite de l'Armée Pruffienne , le
Prince de Deux-Ponts réfolut de marcher en
avant ; & le 11 , il fit pour cela toutes les difpo
fitions néceffaires. Le Corps des Grenadiers fe
porta de Freyberg à Nollen, & la Réſerve s'avança
fur Waldheim. Le 12 , toute l'Armée fe mit en
mouvement , & vint camper à Noffen ; les Grenadiers
fe porterent à Waldheim , & la réſerve à
Grima . Le Général Rud pofté à Meiffen , enleva
JANVIER. 1759. 197
önze Bateaux chargés de farine & de fourrages ,
qui alloient de Targan à Drefde. On eut ce jourlà
des nouvelles du Général Haddict. Il avoit
campé la veille à Cullenbourg , & devoit arriver
avant la fin de la journée à Targan , pour l'invef
tir fur le champ. En conféquence , la Réferve
s'eſt miſe en marche pour l'aller renforcer , & lé
Baron de Kleefeld ,ya auffi le joindre avec fon
Détachement. L'Armée a ordre de fe tenir prête
à marcher.
Du 18.
Le 13 , l'Armée fe mit en mouvement , pour fe
porter de Noffen à Waldheim ; elle y fejourna
le 14. Dans le même tems , le Général Lufinski
marcha avec les Huffards qu'il commande , de
Rublitz à Grima . Le fieur Weczey s'avança fur
Lanfig , & le Général de Ried vint occuper Hoff ,
après avoir laiffé Garniſon dans Mellen. Le Corps
des Grenadiers foutenu de trois Régimens de Cavalerie
aux ordres du Baron de Brettach, vint camper
a Naunhoff , & on envoya un Détachement
pour conferver le Pofte de Borne.
Le même jour , le Prince de Deux- Ponts fat in
formé par le Général Haddick , qu'étant arrivé
la veille auprès de Torgan , il avoit trouvé l'Avant-
garde des Troupes Pruffiennes , détachée de
l'Armée du Comte de Bohna , déja formée devant
cette Ville & qu'on lui avoit donné avis dans le
même moment , que cette Avant-garde alloit
être jointe partout le Corps détaché , qui paffoit
déja l'Elbe , que dans le deffein de profiter du
court intervalle qui reftoit , avant que cette jonction
fût effectuée , il avoit commandé à fes Huffards
& à fes Croates de charger cette Avant- garde ,
qui avoit été renversée & pourfuivie jufques fous
le canon de Torgan.
Pendant ce tems-la, toutile Corps ennemi entroit
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
dans Torgan . Alors le Général Haddick ſe voyant
dans l'impoffibilité de réuflir dans l'attaque de
cette Place , défendue par des forces fi fupérieures ,
fe replia fur Eulembourg , & alla camper fur le
Moldaw , dont il fit occuper les bords par divers
détachemens , qui eurent ordre d'obſerver exac
tement les mouvemens des Pruffiens , & de leur
difputer le paffage de cette riviere. Le Prince de
Lichtenftein fut commandé prefqu'auffitôt pour
fe porter fur Leipfick, avec un Corps de 800 hommes
de Cavalerie Allemande , & de 300 Huffards
& de 400 Croates.
Le 15 , l'Armée fe remit en marche pour aller
camper à Colditz. On apprit ce jour- là que le
Corps ennemi qui occupoit Torgan , venoit de
faire un mouvement en avant , dans l'intention
de dépofter le Général Haddick des environs
d'Eulembourg. Comme il n'étoit plus poffible de
rien entreprendre fur Leipfick , parce que les Pruffiens
réunis , étoient en état de foutenir & de renforcer
la Garniſon de cette Ville . Le Prince de
Deux- Ponts envoya ordre au Général Haddick ,
ďarrêter , le plus qu'il pourroit , les Ennemis au
paffage de la Moldaw , & de prendre fon tems
pour faire la retraite.
Les Ennemis marchoient en effet pour attaquer
le Pont d'Eulembourg. Le Prince de Stolberg ,
qui étoit chargé de le défendre avec le Régiment
de Giulai & les Troupes de Cologne , leur oppofa
une réfiftance vigoureuſe , & fit plier deux ou trois
Régimens qui le chargeoient . Cependant toute la
Cavalerie des Pruffiens & tous leurs Huffards paffoient
la riviere au gué. Le Général Haddick, inférieur
de beaucoup aux Ennemis , voyant cette
manoeuvre , exécuta fa Retraite en bon ordre.
Il fut pourſuivi par toute leur Cavalerie . Mais
ces mêmes Troupes qui avoient montré tant de
JANVIER. 1759. 199
valeur auPont d'Eulembourg , couvrirent ſon Arriere
Garde , & en impoferent aux Pruffiens , par
leur contenance affurée ; de forte que la Retraite
fe fit tranquillement jufqu'à Grima , où le Général
Haddick fut joint par les Généraux de Ried &
Luzinski.
Le 16 , l'Armée continua fa marche de Colditz
à Widnau. Le 17 , elle vint camper à Kemnitz.
Le Corps des Grenadiers & la Cavalerie aux ordres
du Baron de Brettach , fe porta de Borna à Bonig .
Le Général Haddick retira le Détachement que
le Prince Lichtenſtein commandoit du côté de
Leipfick ; il vint camper à Colditz , & il donna
ordre au fieur Weczey , d'aller occuper Noffen
avec fa divifion .
Nous avons fçu que nos Troupes n'avoient perdu
à l'affaire d'Eulembourg , que 230 hommes ,
tués , bleffés ou Prifonniers. La perte des Pruffiens
a été beaucoup plus confidérable , furtout à l'attaque
du Pont , où notre Artillerie a fait fur eux
un feu vif & foutenu . Depuis ce combat , les Pruf
fiens ont marché à Leipfick avec toutes leurs forces.
Du 22 .
Le 19 , le Prince de Deux-Ponts déclara la réfo
lution où il étoit de prendre desQuartiers d'Hyver,
à caufe que la rigueur de la faifon ne permettoit
plus de laiffer le Soldat fous la toile . En conféquence
, l'Armée ſe remit en marche le 20 , & arriva
ce jour-là à Langwitz. Le lendemain , elle
fe
porta à Zwickau , où le Quartier Général fur
établi. Le Corps aux ordres du Général Haddick ,
refta à Bonig , & le Détachement aux ordres du
feur Weczey , marcha à Chemnitz .
Du Camp de l'Armée Autrichienne fous Neifs ,
30. Octobre. le
Nous commençâmes le 22. à conſtruire une
redoute avec une batterie de 8 canons & de 4
Fiv
200 MERCURE DE FRANCE.
mortiers , vers le faubourg de Merengaſſen , auquel
les Affiégés ont mis le feu. Cet cuvrage fut
achevé le 26. & le même jour , le feu de notre
Artillerie ruina une écluſe qui retenoit les eaux
autour de la Place . L'ouverture de la tranchée
ſe fit le 28. à 200 toifes du fond de l'attaque ,
qui eft dirigée contre la Citadelle . Cette opération
fut conduite avec tant d'habileté que l'Ennemi
ne s'en appercut qu'à 7. heures du matin
le 29. nous effuyâmes fur notre droite , un grand
feu de canons , de mortiers & de pierriers. On
perfectionna les travaux de la Tranchée , & on
éleva une feconde batterie de 36 canons & de
20 mortiers.
Le Comte de Drafcowitz Lieutenant Général ,
& le fieur de Beckman , Major Général , étoient
à l'ouverture de la tranchée avec trois Bataillons
& fix Compagnies de Grenadiers , pour foutenir
les Travailleurs . Un Bataillon de Croates étoit
en avant de la trace de la paralléle , pour en
dérober la vue aux Affiégés. Deux redoutes fervent
d'épaulement à cette premiere paralléle. La
feconde ſera à quarante toifes du chemin couvert
, & nous n'en aurons que deux , pour abré-
⚫ger le travail .
Les huit Bataillons que nous envoye le Général
Daun , arriveront demain , ainfi que le
dernier Convoi d'Artillerie. Nous aurons alors
quatre - vingt canons & quarante mortiers en
batterie.
Le Comte de Harſch eft préſent à tout : il
anime l'ardeur du Soldat par fon activité ; & le
Marquis de Ville contribue beaucoup à accélérer
nos opérations , par la connoiffance parfaite
qu'il a du Pays.
De Vienne le 25. Novembre .
La faifon étant trop avancée pour reprendre
le fiége de Neifs , les troupes qui étoient aux
JANVIER. 1759. 201
environs de cette Place , ont eu ordre de ſe ſéparer.
Aur approches du fecours am ené par le
Roi de Pruffe en perfonne , elles s'étoient d'abord
repliées fous Ziegenball , & enfuite fur
Zachmantel . Depuis , on a pris le parti de les
mettre en quartier d'hyver. Le Général de Ville
doit refter en Siléfie avec le Corps qu'il commande
, & le Comte de Harſch rentre en Bohême
avec les troupes qui font à fes ordres .
Nous avons appris que le Maréchal Daun avoit
levé , le Blocus de Drefde. L'incendie des Fauxbourgs
de cette Ville , & la crainte d'expofer
la Famille Royale aux plus grands dangers , l'ont
déterminé à renoncer à l'entrepriſe qu'il avoit
formée contre cette Place . On affure qu'il y avoit
dans le Palais Royal , une grande quantité de
barils de poudre , qui en auroit caufé l'embrafement
général , fi l'on eût canonné ou bombardé
la Ville. L'Armée Impériale s'eft repliée
far Pyrna & Gishubel , pour fe rapprocher des
frontieres de la Bohême où elle doit hiverner. Les
Généraux Laudon , Okelli & de Whela ſont en
Luface avec leurs troupes irrégulieres , pour ob
ferver les mouvemens du Prince Henri , qui eft
rentré dans cette Province.
On écrit de Bautzen , que les Pruffiens qui
ont occupé cette Ville , après la Bataille d'Hoch-
Kirchen , ont enlevé tout ce qu'ils ont trouvé
dans les maiſons ; qu'ils ont ravagé & détruit tous
les Jardins ; que toute la Campagne des environs
a été dévaſtée par eux , avec encore moins de
ménagement , que les meubles & les habille
ments ont été pillés , les maiſons renverſées , les
granges & les étables brulées , & que tout le Pays
eft réduit à la plus affreuſe milére .
De Prague , le 24 Novembre.
Le Maréchal Daun , après avoir renoncé su
1 y
102 MER CURE DE FRANCE.
.
Siége de Drefde , a conduit fon Armée à Gishubel.
Elle y arriva le 20. de ce mois. Elle en eft
reparrie bientôt après pour rentrer en Bohême .
Elle doit prendre les quartiers dans les Cercles
de Zaatz , de Leitmeritz & de Buntzlau. L'Etat
Major paffera l'hyver dans certe Capitale . Le
Baron de Harfch doit s'établir à Konig gratz, avec
le corps de Troupes qu'il commande.
Le Prince de Deux- Ponts va quitter la Saxe au
premier jour , pour ſe rendre en Franconie , où
il mettra fon Armée en quartier d'hyver, comme
l'année derniere.
Du 1. Décembre.
Le Maréchal Daun , avant que de quitter la
Saxe , a fait démolir la Fortereffe de Sonneftein.
De Caffel , le 20. Novembre.
L'Armée du Maréchal de Soubife s'eft rapprochée
de cette Ville. Comme l'intention de ce
Maréchal étoit de faire rentrer les troupes en
quartier d'hyver , il faifoit garder la Vera avec
foin. Les Hanovriens réfolus de s'ouvrir un paffage
au-delà de cette Riviere , pour être en état
de troubler la fureté de ces quartiers , marcherent
en force le 15. fur la petite Ville de Witzehauſen
qui n'eft qu'à trois lieues d'ici , & s'en rendirent
maîtres. Ce pofte leur auroit donné la facilité
d'inquiéter les quartiers de l'Armée Françoiſe ,
s'ils avoient pu s'y maintenir . Le Maréchal de
Soubife détacha le 16. quatre Compagnies de
Grenadiers , trois cent Volontaires , & quarante
hommes de la Troupe du fieur Fischer. Il confia
ce détachement au fieur de la Greffe , Lieutenant
Colonel du Régiment de Beauvoifis , en lui ordonnant
de refter a Nieſt avec ſes Grenadiers ,
& de faire avancer le refte de fon détachement
jufques fous Witzehaufen , pour reconnoître l'état
de la Place , Le Comte de Warzemont
employé dans l'Etat Major de l'Armée , reçut or
JANVIER. 1759. 203
dre du Maréchal de Soubife de fuivre ce détachement,
& de lui rendre compte de ce qu'on
pouvoit entreprendre , pour challer les Hanovriens
de ce Pofte important . Le fieur de la Greffe
donna au Comte de Wargemonr le Commandement
des Troupes qu'il avoit ordre de
faire marcher en avant fur Witzehaufen Cet
Officier après avoir pris une exacte connoiffance
de l'état des chofes , forma le projet d'attaquer
ce Pofte. Il fit fes difpofitions , & ayant débouché
par trois endroits différents , il força les Hanovriens
de l'abandonner après une foible réfiltance.
Leur deffein étoit , en fe retirant , de
couper le Pont qui eft fur la Vera , mais il ne
leur en donna pas le temps . Comme ce Poſte n'eſt
pas auffi avantageux pour les François qu'il pouvoit
l'être pour les Hanovriens , le Maréchal de
Soubife, s'eft contenté de le faire occuper par
des Hullards qui feront foutenus par de l'Infanterie
cantonnée dans le Village de Klein -Almerode
à trois quarts de lieue de Witzehaufen.
De Ratisbonne , le 30 Novembre.
Le Baron de Ponickau , Miniftre du Roi de Pologne
, Electeur de Saxe , préfenta le 24. de ce
mois , à la Diéte de l'Empire , un mémoire contenant
l'expofé fidéle des excès commis par le
Comte de Schmettau dans les Fauxbourgs de
Drefde. La lecture de ce mémoire remplit d'horreur
tous les Membres de la Diéte , en leur apprenant
le traitement inhumain fait aux Habitans
de ces Fauxbourgs qui , au moment qu'ils
fe croyoient plus en fureté , par les promeffes
réitérées du Comte Schmettau , virent le Feu
embrafer leurs maiſons , l'Artillerie & la Moufqueterie
de la Place employées à leur ôter la
liberté de fuir , & qui ne fe fauverent au milieu
des flammes , qu'après avoir perdu tous leurs
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
effets , & après avoir effuyé toutes fortesde cruautés
de la part de la Soldatefque.
›
On préfume que la Diéte prendra des mefures
, pour tirer vengeance des excès commis
par le Commandant de Drefde qui offenfent
toutes les Loix Divines & Humaines. Plus
de 350 maifons ont été réduites en cendres
dans cet incendie. On eftime les dommages qu'il
a caufés par le feul embrafement des magafins
& des marchandiſes , monter à quatre millions
de Rixdales.
De Londres , le 12. Novembre.
>
Les dernieres Lettres de Philadelphie , en date
du 28. Septembre , parlent d'une maniere peu
avantageufe , de la conduite du Lord Forbes ,
dans l'expédition dont il étoit chargé fur l'Ohio.
Le 12. du même mois , il fit marcher en avant
ún Détachement de 900 hommes aux ordres
du fieur Grant , fans ſe mettre en état de le foutenir
, le fieur Grant s'avança jufqu'à la portée
du canon du Fort du Quelne , pour reconnoître
l'état de la Place , & pour obferver les mancuvres
de la Garniſon . Il paffa la nuit du 13. fous
les Armes. Le lendemain , dès la pointe du jour ,
l'Officier qui commandoit dans le Fort , fit fur
lui une fortie , & l'attaqua à la tête de 1000 hommes
, prefque tous Canadiens . Le Détachement
Anglois , après une courte réfiftance , fe voyant
fur le point d'être enveloppé & entierement détruit
, fut contraint de fe replier vers les bagages ,
& de les emmener précipitamment. Il a perdu
dans ce combat trois cens hommes tués ou
bleffés , parmi lesquels on compte plus de vingt
Officiers.
L'Amiral Boscawen arriva ici le 4. Il fut le
lendemain faire fa cour au Roi qui l'accueillit
avec toute la diftinction due à fes fervices. On a
JANVIER. 1759. 205
appris par le compte que cet Amiral a rendu
du fuccès de l'entrepriſe formée contre Louifbourg
, que la conquête de cette Place étoit due
principalement an mauvais état de les fortifications.
Les anciennes bréches n'étoient pas entierement
réparées , & les murs des revêtillemens
avoient été ſi négligés , qu'il en tomboit des toiſes
entieres , par le feul ébranlement que caufoit
le canon du rempart.
Du 21 .
L'Efcadre du fieur Keppel , & celle du fieur
Hughes , ont mis à la voile pour aller exécuter
féparément deux entrepriſes dont on ſe promet
les meilleurs effets . Quoique cette faifon foit celle
des ouragans & des tempêtes , on affecte de publier
que le départ des deux Eſcadres a eu lieu
dans le temps convenable. On joint à cela le projet
d'une Expédition plus contidérable , qui doit
s'exécuter au Printems prochain .
Du 1. Décembre.
On continue d'amener dans nos Ports quantité
de prifes faites fur les Hollandois . On n'a pu découvrir
juſqu'à préfent le principe de droit qui
donne lieu à une pratique fi nouvelle . Tous les
gens fenfés la jugent contraire à nos vrais intérêts
; & ils font perſuadés qu'elle tournera tôt ou
tard au préjudice de notre Commerce.
De la Haye , le 24 Novembre.
Les Députés du Corps des Négociants d'Amſterdam
& des autres Villes de Hollande , ont
préſenté à la Princeſſe Gouvernante un nouveau
Mémoire dans lequel , après lui avoir rappellé
les plaintes qui lui ont déja été adreflé au fujet
des pirateries des Anglois , & les promeſſes qu'elle
leur a faites d'y remédier ; ils lui expofent que
le mal a toujours été depuis en augmentant ,
& que l'interruption de leur Commerce eft fur
le point d'entraîner la ruine des plus riches Né206
MERCURE DE FRANCE.
gociants , & l'inaction totale de leurs meilleures
fabriques.
Du 30.
Les Députés de la Compagnie des Commerçans
d'Amfterdam , ont reçu une réponſe favorable
en apparence au Mémoire qu'ils avoient
préſenté , au fujet des Pirateries des Anglois .
De Rome , le 10 Novembre.
Le Cardinal d'Yorck a été nommé Archévêque
Titulaire de Corinthe , & il fera facré le 19 de ce
mois par Sa Sainteté .
Du 20.
Le 17 , l'Evêque de Laon , Ambaffadeur de
France , & l'Abbé Bellandi , Miniftre du Duc de
Modéne , eut une Audience particuliere de Sa
Sainteté , dans laquelle ils folliciterent conjointement
la difpenfe néceffaire pour le mariage de
Louis-François- Jofeph de Bourbon , Comte de la
Marche , Prince du Sang de France , avec Fortunée-
Marie , Princeffe de Modéne . Le Pape accorda
cette difpenfe de la maniere la plus gracieuſe. Le
mêmejour , les deux Miniftres firent part publiquement
de ce mariage à Sa Sainteté , qui en témoigna
beaucoup de fatisfaction : ils l'annoncerent
de même au Cardinal , neveu , & au Cardinal
, Secrétaire d'Etat .
De Venife , le 18 Novembre.
Le Marquis de Durfort , Ambaffadeur du Roi
Très-Chrétien auprès de cette République , arriva
ici le 9 de ce mois , avec une Suite nombreuſe &
brillante .
De Barcelonne , le 20 Novembre.
Nous avons appris que le 9 de ce mois, il y eur
à la hauteur du Cap-Rofe , un combat très- vif
entre la Frégate Françoife , la Pleyade , & une
Frégate Angloife de 36 canons. Le combat dura
depuis une heure , jufqu'à fept heures du foir. La
Frégate Angloife fut contrainte de prendre la
JANVIER. 1759. 207
fuite , après avoir été défemparée de fon grand
mât de hune. La Pleyade la pourfuivit ; mais
ayant apperçu un Vailleau Anglois de haut bord ,
elle fit force de voile pour rejoindre deux Tartares
qu'elle eſcortoit . Le lendemain , elle prit un
Senaw , qui étoit à la fuite de la Frégate Angloife.
On n'y trouva que 4 hommes , 10 fufils , 4 pierriers
, & très-peu de vivres ; parce que l'Equipage
en avoit été retiré la veille , pour renforcer celui
de la Frégate. Le fieur Defepole , Lieutenant de
la Fleyade , a été bleffé légèrement à la cuiſſe.
Il n'y eut qu'un feul Matelot tué , & quelquesuns
bleflés .
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c
De Versailles , le 30. Novembre.
LE Sieur de la Live , Introducteur des Ambaſſadeurs
, eſt allé aujourd'hui prendre dans les
Carrofles du Roi & de la Reine , le Cardinal de
Bernis , en fon Hôtel , & il l'a conduit chez le
Roi , avec l'Abbé Archinto , Camerier du Pape ,
nommé par Sa Sainteté pour apporter le Bonnet
au Cardinal de Bernis. Avant la Melle du Roi ,
l'Abbé Archinto a été conduit , avec les cérémonies
accoutumées , à l'Audience que le Roi
lui a donnée dans fon Cabinet ; & il´a préſenté
à Sa Majeſté , un Bref de Sa Sainteté. Après cette
Audience , le Roi eſt deſcendu a la Chapelle où
le Cardinal de Bernis s'eft rendu , à la fin de
la Meſſe , étant conduit par le même Introducteur.
Le fieur Deſgranges , Maître des Cérémonies
, a reçu à la porte de la Chapelle , le Cardinal
de Bernis ; lequel eft allé fe placer près du
208 MERCURE DE FRANCE.
>
>
Prie- Dieu du Roi , du côté de l'Evangile , & s'eſt
mis à genoux fur un Carreau . L'Abbé Archinto
revêtu de fon habit de Cérémonie , ayant remis
entre les mains du Cardinal de Bernis le Bref
du Pape , eft allé prendre fur la Crédence près
de l'Autel du côté de l'Epitre , un baſſin de vermeil
fur lequel étoit le Bonnet & il l'a préfenté
au Roi. Sa Majeſté a pris le Bonnet & l'a
mis fur la tête du Cardinal de Bernis , qui a
fait fon remerciment à Sa Majeſté , & a été conduit
à l'Audience de la Reine , de Monfeigneur le
Dauphin , de Madame la Dauphine , de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , de Monfeigneur le
Duc de Berry , de Monfeigneur le Comte de Provence
, de Monfeigneur le Comte d'Artois , de
Madame Infante , de Madame , & de Meſdames
Victoire , Sophie , & Louiſe avec les cérémonies
accoutumées.
Le même jour , le Roi , la Reine & la Famille
Royale fignerent le Contrat de mariage du fieur
de Croifmare , Ecuyer ordinaire du Roi à la petite
Ecurie , avec la Demoiſelle de Courmont .
Ce même jour 30. Sa Majefté tint le Sceau
pour la trente- neuvième fois .
Le même jour , le Comte de Luface arriva ici
de l'Armée de Weftphalie.
Le 3. de ce mois , le Duc de Choiseul prêta
ferment entre les mains du Roi , pour la Charge
de Secretaire d'Etat , au Département des Affaires
Etrangeres.
Le même jour , le Marquis d'Eſcars prêta ferment
pour la Lieutenance de Roi du Limouſin.
Le Roi , la Reine & la Famille Royale ont figné
ce même jour le Contrat de mariage du Marquis
d'Oleançon , Meftre de Camp de Cavalerie
Exempt des Gardes du Corps , avec Demoiſelle
Marguerite-Anne- Louife de Pierrepont,
JANVIER. 1759. 209
Extrait d'une Lettre de Pyrna le 11. Novembre.
La Famille Royale jouit jufqu'à préfent d'une
bonne fanté ; c'eft la feule nouvelle confolante
que je puiffe mander. Tout le reste eft un tiffu
d'horreurs. J'allai hier à la découverte fu feu que
j'avois apperçu du côté de Drefde . Je vis tous
les Faubourgs de cette Ville en flamme . Je me
hâtai d'aller au Quartier Général à Nɔdnitz . Je
rencontrai fur le chemin la femme d'un Colonel
, échappé à l'incendie , & qui fe fauvoit à pred
avec les deux petits enfans. Je trouvai le Maréchal
Daun & tous les Généraux plongés dans la
douleur. Ce Maréchal me fit appeller , & déplora
, les larmes aux yeux, ce cruel événement , en
proteftant qu'il n'y avoit donné aucune occafion .
Uniquement occupé du falut de la Famille
Royale , je propofai d'envoyer un Trompette au
Comte de Schmettau , qui commande à Dreſde ,
pour l'engager à ne rien attenter contre elle .
Le fieur Zavoiski , Colonel , s'offrir pour exécuter
cette commiffion , & partit fur le champ avec le
Trompette. Il fut chargé de dire au Commandant
, que le Maréchal Daun étoit également
furpris & indigné de l'action barbare qu'il commettoit
; qu'il n'y avoit donné aucun lieu , puifqu'il
n'avoit encore ni fommé la Ville , ni fait
tirer contre elle un feul coup de canon , ni enfin
pris un pouce du terrein des Fauxbourgs; que cette
cruauté étoit auffi oppofée aux Loix de la guerre ,
que contraire au Chriftianifme & aux principes
de l'humanité ; qu'il répondroit fur fa tête de
l'illuftre Famille Royale , au cas qu'il lui arrivât
le moindre accident.
Dès que le fieur Zavoiski fut parti , le Maréchal
Daun monta à cheval ; je l'accompagnai
au grand Jardin. Nous rencontrâmes une foule
de malheureux qui fuyoient avec effroi , abandonnant
leurs maifons réduites en cendres. Le
210 MERCURE DE FRANCE.
Maréchal Daun m'ordonna de leur procurer un
afyle & tous les fecours dont ils auroient befoin.
Je fis ouvrir fur le champ tous les pavillons de
ce Jardin , j'y fis entrer cette multitude d'infor
tunés pour les garantir de la rigueur du froid,
Je chargeai deux Magiftrats de Pyrna de faire
fournir la viande , le pain & toutes les chofes
qui leur feroient néceffaires.
"
>
A l'approche de l'Armée Impériale , plufieurs
perfonnes du Clergé vinrent demander au Commandant,
s'il y avoit quelque chofe à craindre
pour les habitans , & s'il étoit néceffaire qu'îls
fe retiralent pour le mettre en fureté avec leurs
effets. Il répondit » qu'on n'avoit rien à appré-
» hender , & que chacun pouvoit être tranquille
» dans fa maifon . » Il fit même publier le foir un
ordre à tous les habitans de ne pas fortir de chez
eux , afin qu'il n'arrivât de malheur à perfonne
en cas de furprife. Après de telles & fi fortes
affurances de la part , il envoya à quatre heures
du matin dans les fauxbourgs , les Huflards &
les Compagnies franches , aux ordres du fieur
Meyer. Ces troupes enfoncerent les portes des
maifons & y mirent le feu. Tandis qu'on empêchoit
à coups de fufil les habitans d'en fortir ,
on acheva de les détruire , en tirant fur elles à boulets
rouges. Ceux qui fefont fauvés ont été obligés
de gagner les Jardins & defuir par les derrieres .Un
grand nombre a péri dans les flammes . Nous tenons
ces détails de ceux qui ont échappé à l'incendie
. Ce Commandant pourra-t-il jamais fe juftifier
aux yeux du monde entier ? Il fait publier que les
habitans n'ont rien à craindre , il leur ordonne de
ne pas fortir de leurs maifons , & dans le moment
qu'on s'y attend le moins, il fait exercer contre ces
malheureux Habitans , toutes les cruautés que
nous venons de détailler & avant que notre
Armée ait commencé la moindre hoftilité .
>
JANVIER. 1759. 211
Le fieur Zavoiski revint fur le foir . Il rapporta,
qu'on l'avoit arrêté aux portes de Dreide pendant
deux heures ; qu'enfuite on l'avoit conduit ,
les yeux bandés au Comte de Schmettau , qui lui
avoit répondu » qu'il n'avoit rien fait qul
» ne fût conforme aux Loix de la Guerre , n'étant
pas obligé d'attendre qu'on l'attaquât ; qu'il
» avoit des ordres précis du Roi fon Maître
qu'il les éxécuteroit ponctuellement , en fe dé-
» fendant jufqu'à la derniére extrémité ; qu'il ne
» répondoit ni de la Ville , ni de la Famille
» Royale ; & qu'il ne fe foucioit point de ce qui
» pourroit en arriver. »
Le fieur Zavoifki ajouta qu'il lui avoit obfervé ,
que de tout temps & chez toutes les Nations ,
on avoit regardé les Princes comme des Perfonnes
facrées ; & qu'il falloit être plus que
Barbares pour ne les pas refpecter , qu'alors le
Comte de Schmettau avoit dit » qu'il venoit
d'envoyer un Officier aux Princes & aux Prin-
» ceffſes , avec ordre de faire en fon nom un
>complimeut convenable , & de leur demander
» pardon des démarches auxquelles des raiſons
»de Guerre l'obligeoient. >>
Que faire en cette extrémité ? faut-il expofer
la Famille Royale faut- il fe retirer fans rien
entreprendre ? C'eſt ce que je n'ofe décider ; &
malheureufement je n'y vois pas de milieu . Le
fieur Zavoiſki étoit chargé de tâcher de parve-
Lir jufqu'au Palais où cette Augufte Famlile
fait fa réſidence ; mais il n'a pu en obtenir la
permiffion.
De Paris , le 2 Décembre.
Le Roi voulant conftater d'une maniere fixe &
certaine , le montant des dettes contractées pour
le Service de la Marine & des Colonies , afin de
parvenir à les acquitter , a rendu un Arrèt dans
fon Confeil d'Etat , par lequel Sa Majefté or212
MERCURE DE FRANCE.
donne , que dans trois mois pour tout délai , les
Créanciers ou leurs Tuteurs & Curateurs , foient
tenus de repréfenter les Titres fur lesquels ils
fondent leur créance , pardevant les fieurs de
Fontanieu & de la Bourdonnaye , Conſeillers
d'Etat , Silhouette & de Boullongne , Maître des
Requêtes , & de Cotte , Maître des Requêtes &
Intendant du Commerce , pour être procédé à la
vérification des créances , & pourvû enfuite au
payement , & que les créances demeurent éteintes,
fi elles ne font pas répréſentées dans le terme
prefcrit.
Par un autre Arrêt de fon Confeil d'Etat , le
Roia preferit la forme dans laquelle les Créanciers,
leurs Repréfentans , ou leurs Fondés de procuration
fpéciale , doivent faire la repréfentation de
leurs Titres.
Il paroît une Ordonnance du Roi , en date du
21 Octobre dernier , pour établir une nouvelle
forme dans la compofition des Compagnies détachées
des Dragons , Gardes- Côtes de la Province
de Guyenne. Sa Majesté ordonne , qu'il y aura
dans cette Province 18 Compagnies de Dragons
de so hommes , qui formeront 9 Eſcadrons, & que
ces Dragons feront placés pendant le tems de la,
Guerre , de diftance en diſtance , & feront chargés
de fe rendre , de main en main , les Lettres &
les Avis concernant le Service , pour les faire parvenir
, fans retard , au Commandant Général
& à l'Intendant de la Province.
Dans une feconde Ordonnance , en date du 31
du même mois , Sa Majesté ordonne que les Of
ficiers & Sergents des Compagnies de Fufiliers de
fes Troupes d'Infanterie , foient dorénavant armés
de fufils avec leurs bayonnettes , ainfi que
ceux des Compagnies de Grenadiers.
Le Château de Rhinfels eft une des plus fortes
Places qui foit fur le Rhin. Il eft auprès de Saint
JANVIER. 1759. 213
foar , & lui fert de Citadelle . Cette Place nous
tant abſolument néceffaire pour allurer la liberté
e la navigation du Rhin , le Maréchal de Soubife
chargé le Marquis de Caftries , de s'en rendre
aître ; ce qu'il a exécuté avec tout le fuccès qu'on
ouvoit delirer. La Ville de Saint- Goar a été
Icaladée en même tems , par les Régimens de
aint-Germain & de la Féronnaye. Le Comte de
cey , à la tête de fon Régiment , s'eſt emparé de
chuartz -Haufen , & du Château de Calze. La
arniſon a été faite Priſonniere de Guerre , ainfi
ue celle de Saint- Goar , qui en voulant fe retirer
ans le Château , a été coupée & forcée de fe
endre. Le Gouverneur de ce Château a été fomé
& contraint de capituler. Les Troupes du
oi y font entrées . On y a trouvé une Artil
rie confiderable , dont on donnera le détail ,
orfque le Maréchal de Soubife aura envoyé les
Articles de la Capitulation.
Le Marquis de Caftries a acquis beaucoup
Phonneur , par fa prévoyance , & fon activité dans
oute la conduite de cette entrepriſe. Cette Place
It d'autant plus importante ,, qu'étant pourvue
l'une bonne Garnifon & de toutes les Munitions
éceffaires , elle peut tenir plus de fix femaines ,
u cas qu'elle foit attaquée.
Cette Nouvelle a été apportée par un Courrier
que le Maréchal de Soubife a dépêché , & qui eſt
Arrivé le 6. de ce mois.
Du 9.
Le 2. de ce mois , le Parlement enregistra une
Déclaration du Roi , donnée a Verſailles , le 29
Octobre de la préfente année,portant acceptation
des offres faites par les Notaires de Paris , d'acquérir
27120 liv. de rente au denier 2 , faifant partie
des 3002000 livres de rentes , créées par Edis
du mois d'Avril , fur les Aydes & Gabelles , en
214 MERCURE DE FRANCE.
payant au Tréfor Royal la fomme de 678000 liv.
enconféquence Sa Majefté ordonne que les Notaires
de Paris feront diftraits de l'Etat annéxé
à l'Edit du mois d'Août fuivant , portant création
d'un million effectif d'augmentation de gages.
Du 16.
Le 12 de ce mois , le Parlement , toutes les
Chambres affemblées , enregiſtra un Edit du Roi ,
portant création de 3006000 liv . de Rentes viageres
fur les Aydes & Gabelles. Il eſt ſtatué par
cet Edit , que les Conſtitutions particulieres de ces
Rentes , ne pourront être moindres , fur une
feule tête , de so livres , & fur deux têtes , de
40 livres de jouiffance annuelle , que les Rentes
acquifes fur une feule tête , feront reparties en fix
Claffes ; la premiere , depuis la naiſſance juſqu'à
so ans accomplis , à dix pour cent ; la feconde ,
depuis so , jufqu'à ƒs , à dix & demi ; la troifiéme
, depuis 55 , jufqu'à 60 , à onze ; la quatriéme
, depuis 60 , juſqu'à 65 , à douze ; la cinquiéme
, depuis 65 , juſqu'à 70 , à treize ; la fixiéme
depuis 70 , jufqu'à 75 , ans , & au- deffus ,
à quatorze pour cent , & que les Rentes fur deux
têtes feront acquifes fans diftinction d'âge & de
claffe , à huit pour cent.
On a trouvé dans la Citadelle de Rhinfels 72
piéces de canon , 35 mortiers , & beaucoup de
munitions de Guerre. On y a fait s 30 Priſonniers,
dont 20 Officiers & un Colonel .
J'Ail
APPROBATION.
' Ai lu, par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le premier Mercure du mois de Janvier , & je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion
A Paris , ce 29. Décembre 1758. GUIR OY.
JANVIER. 1759. 215
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE .
ODE ,
Le Miroir de Vénus à Madame de ***
Page s
6
La Convalescence , Vers de M de ** à M. ΤΟ
Plyché , Fable , II
Le Philofophe foi- difant , Anecdote moderne , 1 3
Le Fruit defiré , Fable allégorique a M. de Boullongne
, Intendant des Finances ,
Vers a M. le Marquis de Marigny ,
Portrait du même ,
Confeil à la jeune Iris ,
46
48
49
50
Suite des Lettres d'une jeune Veuve à un Chevalier
de Malthe , 17
Mots de l'Enigme & du Logogryphe François du
Mercure précédent ,
Mot du Logogryphe Latin ,
Énigme ,
ART.IL.NOUVELLES LITTÉRAIRES.
73
152
73
Logogryphe & Chanſon , 74
Suite de la Lettre de M. Rouſſeau &c. 75
Satyre fur les Hommes , 100
Le Pere de Famille , 109
Suite des ruines de la Gréce , par M. Leroy, 128
Armide à Renaud ,
134
Mémoires fur l'ancienne Chevalerie , 148
Hiftoire de la République de Venile , ibid.
Abrégé Chronolog. de l'Hift. d'Efpagne , ibid.
La Vie de D. Armand-Jean le Boutilier &c. ibid.
Marci Accii Plauti Comoediæ. ibid.
Matthiæ Çafimiri Sarbierii Carmina , 143
Dictionnaire portatif des Conciles ,
ibid.
Effai tur les Maladies Vénériennes ,
Hiſtoire Générale des Guerres ,
Iça
ibid.
216 MERCURE DE FRANCE.
Inftitutions abrégées de Géographie , 151
ibid .
Bigarrures Philofophiques ,
A. Laval , Comédien , à M. J.J. Rouſſeau de Genêve
fur fa Lettre à M. d'Alembert , ibid .
Les Noms changés , ou l'Indifférent corrigé, 152
Diogène à la Campagne ,
ibid.
Lettre de M. le Chevalier Goudar , à un Académicien
de Paris , au fujer de la nouvelle Charrue
à femer ,
Les Avantures de Victoire Ponti ,
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
MEDECINE.
ibid.
ibid .
Lettre à M... inoculé par M. Tronchin , au fujer
de la prétendue petite vérole du fils de M.
Delatour , Receveur des Tailles d'Agen , 154
ACADÉMIE FRANÇOISE.
Prix de Poefie pour l'année 1759 › 170
Prix propofé par l'Académie Royale de Chirurgie
pour l'année 1760 , 172
Extrait d'une Lettre de M. Bouillet , & c. 175
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
Mufique ,
Gravure ,
ART'S UTILES.
"
176
178
Lettre à l'Auteur du Mercure fur l'Agriculture &
l'Economie ruftique , 180
Architecture , 186
SPECTACLE S.
Opéra ,
188
Comédie Françoiſe ,
190
Comédie Italienne , 194
Concert Spirituel ,
193
La Chanfon notée doit regarder la page 74.
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
ruë & vis-à-vis la Comédie Françoiſe.
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROL
JANVIER. 1759 .
SECOND VOLUME.
Diverfité, c'est ma devife . La Fontaine.
Cekin
Stourin
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à - vis la Comédie Françoife
PISSOT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
(CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Rois
.1
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire , à M.
MARMONT EL , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de
port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir, ou quiprendront lesfrais du port
fur leur compte , ne payeront , comme à
Paris , qu'à raiſon de 30 fols par volume ,
c'est-à- dire 24 livres d'avance , en s'abonnant
pour 16 volumes.
"
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus ,
A ij
OnSupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant le droit ,
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis ,
refieront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer par la voie du
Mercure le Journal Encyclopédique &
celui de Mufique , de Liége , ainfi que
les autres Journaux , Eftampes , Livres &
Mufique qu'ils annoncent.
Le Nouveau Choix fe trouve auffi au
Bureau du Mercure . Le format , le nombre
de volumes , & les conditions font les
mêmes pour une année.
A VIS.
On trouvera le Mercure dans les Villes
nommées ci- après.
Abbeville chez L. Voyez.
Amiens , chez François , & Godard,
Angers , chez Jahier.
Arras , chez Nicolas , & Laureau.
Auxerre , chez Fournier,
Bâle en Suiffe , à la Pofte .
Beauvais , chez Deffaint.
Berlin , chez Jean Neaulme , Libraire François.
Belançon , chez Briffault.
Blois , chez Mallon.
Bordeaux , chez Chappuis l'aîné , à la nouvelle
Bourfe , Place royale ; les freres Labottiere
Place du Palais ; L. G. Labottiere , rue Saint
Pierre , vis-à-vis le puits de la Samaritaine , &
J. P. Labottiere , rue S. James , & à la Pofte.
Breft , chez Malaffis.
Brie , chéz Lefevre.
Bruxelles , chez Pierre Vaffe , F. Serftevens , &
J. Vendenberghen .
Caen , chez Manouri.
Calais , chez Gilles Née , fur la grande Place .
Châlons en Champagne , chez Bricquet.
Charleville , chez Thezin.
Chartres , chez Feſtil & Goblin.
Coppenhague , chez Chevalier , Libraire François.
Dijon , à la Pofte , chez Mailly, & Coignard de la
Pinelle.
Falaife , chez Piftel- Préfontaine.
A iij
Francfort.
Fribourg en Suiffe , chez Charles de Boffe."
La Rochelle , chez Salvin & Chabou .
Liege , chez Bourguignon.
Leipfik , chez M. de Mauvillon .
Lille , chez la veuve Pan kouke.
Lyon , à la Pofte , chez J. Deville
Marfeille , chez Sibié , Moffy , Boyer & Ifnard
fur le Port.
Meaux , chez Charles.
Montargis , chez Bobin
Moulins , chez Faure , & la veuve Vernois.
Nancy , chez Nicolas.
Nantes , chez la veuve Vatar.
Nifmes , chez Gaude.
Noyon , chez Bonvalet.
Orléans , chez Roſeau- de Monteau.
Poitiers , chez Faulcon l'aîné & Félix Faulcon .
Rennes , chez Vatar pere , Vatar fils , Julien Va❤
tar , Julien-Charles Vatar , & Garnier & Com
pagnie
Rheins , chez Godard .
Rouen , chez Hérault , & Fouques.
Saint-Malo , chez Hovius .
Saint Omer , chez Jean Huguet.
Senlis , chez Desroques.
Soiffons , chez Courtois.
Strasbourg , chez Dulfecker , & Pohole.
Touloufe , chez Robert , & a la Poſte,
Tours , chez Lambert , & Billaut.
Troyes , chez Bouillerot .
Verſailles , chez Fournier,
- Vitry- le- François , chez Seneuze.
10
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER. 1759.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE."
L'AMANTE ET LE BUVEUR .
ODE EN DIALOGUE.
LE BUVEUR.
VERSE , Corine , verfe encore :
Le Néctar coule de ta main .
La foif qui brûle dans mon ſein
Naît de l'Amour qui me dévore.
II. Vol. A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
L'AMANTE.
Non , je fuis jalouſe à mon tour.
C'est un vol fait à ma tendreſſe ;
Je fens que j'ôte à ton amour
Ce que j'ajoute à ton yvreffe.
LE BUVEUR.
Non , ma Corine , c'eſt pour toi..
Que Bacchus échauffe mon âme :
Verfe , chaque coup que je boi
Eſt un nouveau trait qui m'enflâme.
L'AMANTE.
Je vois de moment en moment
Que ta foible raifon s'altere ,
Et l'Amour eft un fentiment
Qu'il faut que la raiſon éclaire.
LE BUVEUR.
Sçais-tu que je n'en vois que mieur
Ces traits , cette beauté divine ;
Sçais-tu qu'à chaque inftant Coring
S'embellit encore à mes yeux ?
L'AMANT E.
Pour toi ma foibleffe eft extrême :
Puis- je réfifter à tes voeux ?
Boi , puifque ta flâme eft la même ,
Boi jufqu'à demain fi tu veux.
JANVIER. 1759 . ୨
VERS
A Mademoiſelle DE FONTENELLE.
LA beauté fans l'efprit quelquefois nous engage.
L'efprit fans la beauté nous charme , & plus
longtems.
Sans leur fecours , les aimables talents
Ont auffi bien des droits für notre tendre hom--
mage.
L'objet qui réunit ces charmes différens
Eft de l'Amour le plus parfait ouvrage :
On doit les fuir quand on eſt ſage ,
Le trouble fuir de près des regards imprudensji
Mille appas , un fouris, un féduiſant langage
Sont trop fouvent l'écneil des plus indifférens.
Vous qui faites briller un fi rare affemblage ,
Vous , que les Dieux encor , par un bienfait plus ;
grand,
Ornerent d'une ame fi belle ,.
Jeune & touchante Fontenelle ,
Jugez de la conftance & des feux d'un Amant ,
Qu'un feul de vos attraits auroit rendu fidelle.-
***
Av
ro M ER CURE DE FRANCE.
DE
A la même.
E l'Auteur lég
Dont vous portez le
*
& profond ,
nom célébre ,
Qui fçut fi bien traiter à fond
La galanterie & l'Algébre ,
Que le monde tant qu'il voudra
Exalte le fçavoir folide ;
J'aime mieux un vers d'Opéra
Que tous les problêmes d'Euclide.
Privé du fublime talent ,
Où s'eft élevé Fontenelle ,
De fon efprit fin & galant
Que n'ai-je au moins quelque étincele
Que j'en ferois un noble emploi ! .
Rien ne pourroit jamais l'éteindre ;
Elle ne brûleroit en moi ,
Que pour vous louer & vous peindre.
Vous redoutez les complimens
J'y ferois entrer tant d'adreſſe ,
De vérité , de ſentimens ,
* Cette Demoiselle eft morte depuis quelques mois,généralement
regrettée de toutes les Perfonnes qui l'ont
connue. Sa mémoire mériteroit des éloges beaucoup audeffus
de tous ceux que je lui donne ici.
JANVIER. 1759 . FI
D'amour & de délicateffe ,
Que de cet art fouvent trompeur
Vous admireriez les merveilles ;
Et l'éloge qui vous fait peur ,
Charmeroit bientôt vos oreilles .
Mais hélas de ces doux difcours
Dignes de toucher & de plaire ,
J'ignore les aimables tours ,
Et je fuis réduit à me taire .
Je ne veux pas vous révolter
Et nuire au feu qui me dévore ,
En ne faifant que répéter ,
»Vous méritez qu'on vous adore. »
Mais pour un coeur qui fent beaucoup
Qu'il eft cruel de ne rien dire ,"
De refter muet tout- à-coup
Devant l'Auteur de fon martyre !
Oh ! que ne puis-je mal ou bien
Epris du nom de Fontenelle ,
Et de votre coeur & du fien
Tracer au moins le paralléle
Il avoit l'imperfection
T
Dont tout le monde vous foupçonne ș
Il a vécu fans paffion ,
Et n'a jamais aimé perfonne.
Vous avez la même douceur ,
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
Les mêmes vertus font vos guides
Pour être prifes pour fa foeur
Il ne vous manque que les rides.
*
Celui qui craint d'être amoureux
Qu'il s'écarte , qu'il vous évite ;
Il eſt doux , mais bien dangereux.
De connoître votre mérite :..
Rien n'arrête fes traits . vainqueurs
Rien ne peut effacer les traces
Qu'il impriment dans tous les coeurs
Amis des Vertus & des Graces.
Ce qui plaît davantage en vous
N'eft point votre aimable jeuneffe ,
Votre air noble , ni vos yeux doux ,
Ni votre taille enchantereffe :
De ces charmes brillans du corps
L'efprit peut furmonter la force.;
Ils n'en parent que les dehors.
Et n'en font aimer. que l'écorce.
Mes yeux dabord prompts à s'ouvrir
Sur des graces fi peu conftantes ,
Dans votre âme ont fçu découvrir .
Mille Beautés plus féduifantes :
Je voudrois bien les exprimer ,
Mais mon pinceau n'y peut atteindre ;
Il eſt aifé de les aimer ,
Mais difficile de les peindre.
JANVIER. 1759. Dy
La fageffe qui rit des voeux
Et des erreurs qu'Amour infpire ,
Ceffe d'en condamner les feux
Dès qu'auprès de vous on foupire..
Pourquoi ne feroit- elle pas
Grace à l'Amant qui vous implore ?
Quand il croit chérir vos appas
C'eft elle-même qu'il adore.
Par *** de la Société Littéraire d'Arrasi.
EPITRE A M. L. D. D.-
Par M. Senac de Meilhan.
TRop fouvent la Philofophie ,
Mafque des vains deſirs & de l'ambition ,
Eft l'afyle où le réfugie
Une impuiffante Paſſion .
C'eſt juſtement qu'on le défie
De la fageffe d'un Caton-
Qui né dans la baffeffe en proye à l'indigence
Affecte en fon humeur un fuperbe dédain .
Pour les dignités , l'opulence
Que lui refufa le Deftin.
Mais au ſein des grandeurs rechercher la ſageſſe ,
Et fuyant de la Cour la pompe enchantereſſe ,
Ennemi des flateurs & du fafte impofant ,
14 MERCURE DE FRANCE.
Confacrer dans la folitude
Aux plaifirs de l'Efprit , aux charmes de l'Etude
Les heures qu'on dérobe aux devoirs de fon rang:
C'eft une fageffe réelle
Au-deffus de l'envie , au deffus du foupçon.
Pourquoi faut- il hélas , qu'une Image fi belle
Soit une pure fiction ?
C'eſt ainfi que de mon jeune âge ,
M'égaroit la prévention .
Je te connois D'A je change de langage ,
...
Et mon Sage n'eft plus un être de raiſon.
J'en attefte ces lieux objets de ta tendreffe,
Ces fuperbes jardins * par tes foins enrichis
De végétaux de toute efpéce,
Nés dans les plus lointains Pays..
Ce féjour qui voit de ta vie
S'écouler les plus doux inſtants
Parmi les Concerts raviffants
Des fils du Dieu de l'Harmonie ,
Et les entretiens plus fçavants
Des Adorateurs d'Uranie.
Les Sciences , les Arts partagent tes loiſirs ,
Et ton facile Génie
Ouvert à tous les goûts , né pour tous les plaifirs
,
D'un Roman , d'une Comédie ,
Du fein de la frivolité
* S. Germain.
JANVIER. 1759 . 15
Ou de l'enchantement d'une tendre Mufique ,
S'élance avec rapidité
Aux fombres Régions de la Métaphyſique .
Là de fon objet enchanté
Voulant te connoître toi - même,
Tu cours de ſyſtême en ſyſtême
Sans découvrir la vérité
Tu la vois s'échapper à nos foibles lumiéres
Et laiffer ſeulement des lueurs paffagéres
Dont triomphe la vanité.
Non , non , cette attrayante & frivole Science
Penferoit en vain t'éblouir ;
On a beau raiſonner , diſtinguer , définir ,
Tu n'apperçois que trop , la fubtile Ignorance
Subftituer la vraisemblance
Au vrai , qu'elle ne peut faifir ;
Et les chiméres brillantes
Du Roman Cartéfien ,
Ni de l'Oratorien *
Les illuſions ſçavantes
N'offrent à ton efprit , de clartés fuffiſantes.
Laffé de ces brillants écarts
Sans ceffe reproduits fous différente Image,
Tu tournes enfin tes regards
Vers Locke , cet Anglois fi modefte & fi fage.
C'eſt lui qui doit avec fuccès >
T'expliquer de l'Eſprit la marche & les progrès.
* Mallebranche.
16 MERCURE DE FRANCE
Pat de fauffes erreurs l'eſprit ſyſtématique
N'offufque point fes yeux qu'éclaire la Phyfique.
D'un doute raifonné la fçavante lenteur
Ecartant loin de lui les ombres de l'erreur
Le conduit pas à pas dans une nuit obfcure ,
Aux Portes du Dédale où ſe perd la Nature ;-
C'eft alors qu'il s'arrête. Il n'eft plus de clarté,
Là finit le fçavoir d'un Sage fi vanté.
Et la plus haute ſcience ,
Eft d'atteindre l'ignorance
A laquelle il fe réfout.
Dieu nous fit pour l'aimer , & non pas pour connoître
Ses immuables loix , fon effence & fon Etre ;
Il ne cacha pas moins à notre oeil curieux
Ces refforts inconnus ces invifibles noeuds ,
>
D'où réfulte l'harmonie
De l'âme avec le corps unie :
Comment l'un fans l'autre impuiffant
D'un mutuel fecours tirant leur exiftence-
L'âme vit efclave des fens ,
Et les tient fous fa dépendance.
Foibles & malheureux humains ,
Affemblage imparfait de boue & de pouffiere ,
Qui des loix du Très-haut veut ſonder le myſtere,
N'est-ce point vos efforts audacieux & vàins
Que jadis la Fable auroit peints
Sous le nom des Titans , fiers enfans de la Terre .
JANVIER. 1739.
17
Qui du faîte des monts entaffés de leurs mains
Porterent jufqu'aux Cieux une impuiffante
guerre ?
Celui par qui tout eft , fe meut , s'anéantit ,
Qui contient la mer dans fon lit
Et les Aftres dans leurs orbites ,
Qui créa le Soleil , qui dirige fon cours ,
A notre foible efprit a prefcrit des limites ,
Ainfi qu'il a borné l'efpace de nos jours .
REMARQUES fur les premieres Affemblées
de Sçavans tenuës à Paris au commencement
du dernier Siècle , par M.
Delalande de l'Académie Royale des
Sciences.
L'ANGLETERRE eft en poffefſion de difputer
tout à la France : parmi les chofes
utiles qui ont pris naiffance dans ce
Royaume , il en eft peu fur lefquelles elle
n'ait elevé quelque conteftation ; & les
François les plus modérés ont été fouvent
obligés de s'élever contre le monopole
de gloire que l'Angleterre veut fans ceffe
exercer au préjudice de la France.
J'ai fenti ce mouvement d'impatience
fe réveiller dans moi à l'occafion de
Hiftoire des Mathématiques , Ouvrage
18 MERCURE DE FRANCE.
rempli d'une vafte érudition & d'une profonde
connoiffance , mais admirable furtout
par le tableau qu'il nous offre de
l'enchaînement & du progrès des Sciences
& par la difcuffion toujours fage & toujours
impartiale des divers intérêts que les
Auteurs ou les Nations ont eus à foutenir.
M. Montucla , à la page 487. du fecond
tome , confidére la renaiffance des
Lettres : il cherche avec complaifance dans
les commencemens du 17° Siécle de quoi
faire honneur aux François de l'établiffement
des Sociétés Littéraires , mais il
paroît bientôt fubjugué par les prétentions
des Anglois à cet égard : il va même
jufqu'à fe déterminer en ces termes. » C'eſt
و ر
l'Angleterre , il en faut convenir , qui
» montra à la France l'exemple de ce
» genre d'établiffement. » M.Montucla dit
un mot à la vérité des Affemblées qui fe
tenoient à Paris dès le temps du P. Merfenne
, mais il leur oppofe , comme s'il
vouloit condefcendre à la jaloufie des
Anglois , les Affemblées de quelques Particuliers
retirés à Oxfort après la mort de
Charles I. dont il eft parlé dans l'Hiftoire
de la Société Royale par T. Sprat.
•
Je pourrois obferver d'abord que le P.
Merfenne étant mort en 1648. quelques
mois avant Charles I. les Affemblées du
JANVIER. 1759. 19
P. Merfenne font fans doute antérieures
à celles que la tyrannie de Cromwel occafionna
entre les Partifans de la Famille
de ce malheureux Prince , dans un temps
où toute autre occupation auroit pu les
rendre fufpects.
Mais ce n'eft pas affez : un illuftre Anglois
nous apprend lui-même à concevoir
de notre Patrie une plus haute idée . C'eſt
le Chancelier Bacon: l'admiration que l'on
a vu renaître depuis quelques années pour
fes ouvrages , doit rendre fon témoignage
auffi précieux pour nous qu'il eft peu
fufpect à l'Angleterre ; or c'eft lui qui
nous fait remonter bien des années avant
l'époque du P. Merfenne : il nous peint
avec la plus grande énergie la fermentation
qui s'excitoit à Paris dans le commencement
du dernier Siécle & qui annonçoit
déjà à la France le régne du Génie
&de la Philofophie , dans un tems où ce
grand homme ne trouvoit pas dans fa
Patrie à qui pouvoir même communiquer
les vaftes projets qu'il avoit déjà conçus.
Je vais traduire un paffage du Livre qui a
pour titre Impetus Philofophici. Bacon
occupé du deffein d'établir une nouvelle
Philofophie fondée fur l'expérience & de
faire main-baffe fur tout ce qui avoit précédé,
y rappelle les contraventions & les
20 MERCURE DE FRANCE
obftacles qu'il apperçoit de toute part
dans une réforme fi abfolue, & il pourſuit
ainfi j'ai été heureufement encouragé
dans cette entrepriſe par un évenement
auffi merveilleux qu'agréable : lorfque j'en
étois le plus occupé , un de mes amis
arrivé de France me vint voir ; après les
premiers complimens nous nous entretinmes
de nos affaires particulieres : enfuite
il me demanda ce que je faifois
dans les momens de loifir que pouvoit me
laiffer le poids de mes occupations ; je lui
répondis que je les employois d'une maniere
qui n'étoit point . indifferente & que
je ne méditois rien moins qu'une Philofophie
toute nouvelle dans laquelle je
fubftituerois aux fpéculations vaines & aux
fubtilités abftraites les objets propres à
contribuer aux avantages de l'humanité ;
il applaudit à mon entreprife & il me demanda
avec qui je travaillois à un fi
grand ouvrage. Oh certes , lui répondisje
, je vis & je travaille dans la plus
profonde folitude . En ce cas , repliquat
-il, l'entrepriſe devient pénible ; mais fachez
cependant que vous n'êtes pas le feul
occupé d'un fi beau deffein ; à ces mots il
me fembla que je prenois un nouvel être :
je le queſtionnai avec empreffement & je
lui dis que je n'avois jamais ofé eſpérer
JANVIER. 1759.
21
de conduire mon entreprife jufqu'à fon
terme.
Il me raconta donc qu'étant à Paris
un de fes amis l'avoit conduit dans une
grande affemblée que vous euffiez
fouhaité d'y être, ajouta-t- il ! Pour moi je
n'éprouvai jamais une auffi grande fatisfaction.
Il y avoit peut- être 50 perfonnes ,
toutes d'un âge mûr , portant un air de
dignité & de candeur qui infpiroit de la
vénération ; il en reconnut plufieurs d'un
rang élevé foit dans la Magiftrature foit
dans l'Eglife , & en général il s'y trouvoit
des perfonnes diftinguées dans tous les
Ordres de l'Etat ; il y avoit même des
Etrangers de différentes Nations. Chacun
caufoit encore indifféremment , mais
on étoit rangé comme paroiffant attendre
la venue de quelqu'un. En effet l'inf
tant d'après arrive un Perfonnage grave
d'une phyfionomie douce & aimable, mais
qui paroiffoit comme un air de pitié.
Tout le monde fe leva pour le recevoir .
Il leur dit en entrant , d'un air agréable :
Je n'aurois jamais ofé efperer,MM . parmi
les occupations différentes dans lesquelles
Vous êtes engagés , que vous euffiez pu
vous trouver libres tous enfemble pour
vous réunir ici : j'en fuis auffi charmé
22 MERCURE DE FRANCE..
que furpris. L'un des Affiftans lui répon¬
dit qu'il devoit s'en regarder lui - même
comme la caufe , puifque le plaiſir de
l'entendre avoit été pour chacun d'eux
préférable à toute occupation : du moins
repliqua-t-il, je ferai en forte de ne pas
abufer d'un tems auffi précieux que chacun
de vous dérobe aux befoins d'un grand
nombre de Citoyens . Alors s'affeyant avec
eux fans diſtinction , il leur parla à- peuprès
dans ces termes , je dis à- peu-près ,
car mon ami m'avoua qu'il n'avoit retenu
que la fubftance de ce difcours &
même d'une maniere très-imparfaite &
très-inférieure a ce qu'il avoit oui ,
quoique de retour chez lui il eût tâché
de fe le rappeller. Au refte celui qui prononçoit
ce difcours le lifoit fur un papier.
Vous êtes peut - être perfuadés , Meffieurs
, que l'état actuel des Sciences eft
floriffant ; pour moi je vous confeille de
ne point le croire tel , de vous regarder
comme étant fort loin des connoillances
que vous pouvez acquérir , des lumieres
que vous devez fouhaiter , ou des travaux
que vous devez entreprendre ; malgré la
multitude d'Auteurs en tous genre dont
nous fommes inondés fi vous examinez
avec foin & que vous analifiez leurs
écrits , vous y trouverez toujours les
>
JANVIER. 1759. 23
mêmes choſes:ils ne changent que l'ordre,
ils n'y ajoutent que des exemples , ils ne
différent que dans la maniere de préfenter
les objets , on n'y trouve qu'une pauvreté
réelle dans une richeffe apparente.
Et fi j'ofe me fervir d'une comparai
fon burlefque , ils reffemblent à ce Traiteur
de Calcide qui étonnoit par la multitude
des mets : on lui demanda quel
Pays avoit pû fournir une fr grande diverfité
de Gibier ; tout cela , dit-il , eft
fait avec un feul Porc , l'affaifonnement
en a fait toute la différence . Vous en
conviendrez , Meffieurs , toute la fertili
té de vos Ecrivains de Philofophie eft
puifée dans un petit nombre de Philofophes
Grecs traveftis dans les Ecoles &
auffi peu reconnoiffables qu'un Animal
forti à la vérité des Forêts , mais dégradé
& avili dans une Baffe-Cour.
2
Car enfin qu'ont produit les Romains ,
les Arabes , & les Modernes qui ne foit
pas emprunté d'Ariftote , de Platon
d'Hypocrate , de Galien', d'Euclide , de
Ptolémée ? c'eſt ainfi que tous les hommes
ont fait des lumieres de cinq ou fix perfonnes
, toute leur efpérance & toute
leur reffource. Cependant Dieu vous a→
t-il donné des ames raifonnables pour en
croire fi aveuglément à la parole d'au
24 MERCURE DE FRANCE
trui ; & la foi qu'il exige de vous doitelle
fe prodiguer ainfi à des hommes
femblables à vous ? Non , Meffieurs , les
facultés dont il vous a doués , les fens
qu'il vous a donnés pour vous conduire
dans les routes de la vérité ; ne font
point deftinés à contempler les ouvrages
des hommes , mais ceux du Créateur.
Que le Ciel & la Terre foient donc l'objet
de vos travaux , que
chacun de vous
y apprenne les Merveilles de la Nature ,
& qu'il ne recoure aux autres hommes
que pour chanter avec eux les louanges
du Créateur.
Je ne ferai point de Commentaire
fur ce Paffage de Bacon , j'obferverai feulement
que cet Auteur mourut en 1626,
ainfi il eft clair que dès le commencement
du dernier Siècle , le Systême des
Affemblées Littéraires, qui n'a jamais dif
continué depuis , s'établiffoit en France
d'une maniere affez brillante pour étonner
les Etrangers , pour exciter l'émulation
de l'Angleterre , & en particulier
du Chancelier Bacon , & pour lui faire
entrevoir dans la Philofophie ce renouvellement
fi defiré. La France n'en demeurera
pas là & Defcartes lui donna
peu après la plus belle part dans cette
révolution,
JANVIER. 1759 : 29
A Son Alteffe Monfeigneur le PRINCE
DE SOUBISE , Maréchal de France,
au fujer de la Victoire qu'il a remportée
fur les Hanovriens & les Heffois.
MON COECar
ON coeur me l'avoit dit , quand ma Muſe fidéle
Peignit à Votre Alteffe & mes voeux & mon zéle ,
Qu'on vous verroit monter à ce glorieux rang.
Oui , vous deviez cueillir cette Palme immortelle ,
Prince , votre courage en étoit le garant :
Louis toujours aimé , toujours digne de l'être ,
Vous confiant fa foudre avoit fçu le connoître ,
Etfon choix l'affuroit que Soubife Vainqueur
Mériteroit le prix , qui feul flatte un grand coeur.
La Déeffe à cent voix , du féjour du tonnerre ,
Vole pour l'annoncer aux deux bouts de la Terre;
Tout l'Univers prend part à cet exploit fameux :
La France avec tranſport fête votre Victoire ,
Sur vos heureux travaux , elle fonde fa gloire
Ses faftes l'apprendront à nos derniers Neveux.
Et mieux que fur l'airain , avec des traits de flâme
Votre nom pour jamais eft gravé dans notre âme.
Le deftin jufqu'alors fi contraire à mes voeux ,
Peut borner à fon gré ma fortune & ma vie ,
Sous les Cieux deformais il n'eft rien que j'envie ,
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE
Mes defirs font comblés , quand Soubife eft heu
reux.
GUERIN DE FREMICOUrt.
P
L'ANTIQUAIRE
Au- deffus de fa Fortune.
CONTE.
HILOGUE Antiquaire par goût, plus que
par état , voyagea dans les plus belles villes
d'Italie. Il arriva à Rome , cette véritable
Ecole des Arts , fi riche en grands
modéles , qu'ont épargné le tems & la
barbarie. Il avoit des lettres de recommandation
pour les Artiſtes célébres , &
en particulier pour Contario d'une famille
noble Vénitienne , Amateur éclairé ,
célébre par une profonde connoiffancede
PAntique. Il fe lia avec lui.
Sa femme jeune , & belle , s'amufa de
l'air vif & fémillant de notre François.
Elle aimoit à l'entendre parler Italien ,
quoiqu'il s'exprimât affez mal encore dans
cette Langue , fi douce & fi agréable . Il
femble qu'un étrange , qui commence à
parler une Langue qui nous eft fami
fiére , nous donne des idées nouvelles
JANVIER. 1759. 27
par les tours nouveaux qu'il employe
& peut-être chaque Peuple formé par
un goût qui lui eft propre , differe-t-il
des autres en effet , par des idées & une
tournure d'eſprit différente.
Julie tantôt chez elle tantôt chez fes
amies fe plaifoit à voir à travers les jaloufies,
l'activité de Philogue à faire prendre
des dimenfions dans les Places , à lever les
plans , & admirer avec un air attentif &
paffionné les proportions des colonnes
des plus beaux Edifices . Son mari fur
pris de fes forties fréquentes , la ſuivit ,
& l'examina. Il crut voit ce qu'il redoutoit
avec effroi .
Un jour que le jeune François tiroit le
Deffein d'un Antique du Cabinet de Contario
, avec cet air d'enthoufiafme , dont
les véritables Amateurs ne peuvent fe défendre
, il plaça fes cartons fur une commode
où étoient les gans de l'Italienne .
Ils fe mêlent dans fes papiers. L'Antiquaire
les emporte fans s'en appercevoir ,
mais bien apperçu par Contario , car
rien n'échappe aux yeux d'un Jaloux &
le nôtre ne crut point cette mépriſe ,
l'effet du ſimple hazard.
Les femmes de Julie cherchent les
gans. Julie les demande avec quelqu’impatience
, & Contario croit voir claire-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE
ment le deffein de Julie , celui du
François , & fur cette bagatelle où fa
femme lui paroiffoit fi bien jouer l'ignorante
, il ne douta plus qu'elle ne poffédât
parfaitement l'art de feindre , &
ne l'employât dans des chofes qui l'intéreffoient
davantage .
Il voulut vérifier fes foupçons. L'inf
tant le plus defiré pour un Jaloux eft
celui où il eſpére convaincre de perfidie
la perfonne qu'il aime. Peut-être le
cherche-t-il avec autant d'empreffement
& d'ardeur qu'un Amant aimé celui de
fon bonheur.
gue
Contario invite le lendemain Philoà
fe rendre chez lui . Il ne réuffit point
éclaircir fes doutes , mais il augmenta
fon tourment.
>
Il feint d'être obligé de fortir , il fe
cache pour examiner Philogue & fon
Epoufe. Philogue arrive il demande
Contario. On répond qu'il eſt abſent . Il
refte un inftant qu'exigeoit la bienféanil
fort & s'arrête fur une Place voifine
où il examine une Façade qui l'a
frappé. Julie fort par hafard un moment
après. Il l'apperçoit. Il lui offre la main ,
elle l'accepte . Contario les voit. Il eſt
défefpéré. Il fort furieux.
ce ,
Un Ami le rencontre , il varoît aliéné
JANVIER. 1759. 29
pår fon défefpoir , à peine connoit-il
l'Ami qui lui parle. Il répond par monofyllabes.
Enfin revenu à lui , Alethi lui
arrache le récit de fa trifte avanture ,
il cherche à apaifer fon courroux . Il
lui remontre que l'éclat ne peut fervir
qu'à rendre fa honte publique & fon
malheur irréparable , il obtient qu'il diffimule
& ils prennent enfemble les
moyens les plus efficaces pour éloigner
Philogue .
Le tranfport qui agite Contario , n'eft
que plus irrité par les réflexions . Son
Ami le quitte & la folitude le rend à
toute fa fureur.
Julie devoit aller le lendemain à fa
Maifon de Campagne. Il imagine un
moyen de vangeance digne de fa rage.
Il écrit dès le matin comme de la part
de fon Epoufe à Philogue pour l'engager
à être de ce voyage & ordonne à un homme
affidé qui le fervoit , de verfer à
la perſonne qui joindroit Julie , ďune
liqueur qu'il lui donna. Il y va de ta
fortune & de ta vie d'obéir , lui avoitil
dit. A peine le billet eft parti qu'il
en reçoit un du Cardinal Guadagni , qui
vouloit le confulter fur une emplette de
rares curiofités tirées des ruines d'Heraclée.
Il ne put fe refufer à l'Eminence .
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Il crut même que le hafard lui fourniffoit
le moyen d'être hors de foupçon.
Il y va , la premiere perfonne qu'il y
rencontre c'eft Philogue. Il partoit dans
ce même moment avec le Cardinal pour
aller en Villegiature , comme parlent les
Italiens , & ne devoit revenir de quinze
jours. Contario examine avec affez d'impatience
les raretés dont le Cardinal vouloit
faire emplette , dit fon avis , le
quitte & va trouver fon épouſe. Le
trouble où il étoit ne lui avoit fait donner
que des ordres obfcurs à Silveftri.
Le beau-frere de Contario étoit empoifonné
fi Contario lui-même ne fût arrivé à
propos.
,
La liqueur étoit verfée , on la lui préfentoit
, il le vit dans les yeux de Sil- ▾
veftri chargé de l'empoifonnement . Il
prend le verre fans affectation , & feignant
qu'une mouche venoit d'y tomber,
il le jette , & prévient l'erreur ; mais fon
défefpoir fût le même.
Il conte tout à Alethi , qui lui fit fentir
la conféquence de fes démarches &
la barbarie de fa conduite . Cet Ami lui
infpire une autre penſée.
C'étoit à-peu- près le tems auquel Philogue
dès la premiere entrevue avoit
fixé fon féjour à Rome ; les deux ans
qu'il y devoit paffer alloient expirer. AleJANVIER.
1759 . 31
thi donna un confeil à Contario qu'il
fuivit. Il achete fecrettement une Chaife
dans laquelle étoit arrivé un Ambaffadeur.
Il dit à Philogue comme une chofe
indifférente , qu'il y a une belle occafion
pour un homme qui voudroit retourner
à Paris , qu'on y renvoie en
pofte une Chaife vuide , Philogue qui
méditoit fon départ regarde cette occafion
comme une bonne fortune. Il
prend congé de fes Amis. Il
part fans
que ni lui , ni Julie , euffent donné lieu
aux foupçons de Contario , & fans qu'ils
en euffent eu la plus légére penfée.
Philogue témoigna des regrets fincéres
à fon Ami. Mais qu'ils étoient loin de
la joie dont jouiffoit dans fon coeur ce
jaloux infortuné , du départ de Philogue.
Il lui écrivit de Paris dès fon arrivée.
Il avoit promis par un trait de ро-
liteffe digne de notre Nation , à Julie
qui aimoit le deffein , de lui envoyer
celui des Piéces les plus eftimées de la
Capitale. Il tint parole quelque tems
après , & crut devoir cette marque
de
reconnoiffance
aux amitiés de Contario
.
Parmi ces deffeins
, fe trouva
celui
de ce Groupe
de Marbre
blanc d'une
fi excellente
beauté , qu'on voit au-deffus
du Jeu de Mail des Jardins
de Mar-
B iv
322 MERCURE
DE FRANCE.
›
>
ly , où le Cifeau fi délicat de Sarrafin
a repréfenté deux Enfans avec l'air naturel
& ingénu de cet âge , qui folâtrant
avec une Chévre lui enfoncent dans
la bouche des grappes de raifin &
des Pampres fi naturellement imités.
Cette Chévre femble ſe prêter à leur
amufement & fe jouer avec eux. Ce
morceau d'un goût exquis , & d'un fini
prefque unique en ce genre, femble avoir
été diftingué de tous ceux qui embelliffent
ces Jardins délicieux par une Baluftrade
qui , en laiffant admirer toute
fa délicateffe , le défend des mains indifcrettes.
La tête de l'Animal , ornée de tout
ce qui l'accompagne parut à Contario
une preuve complette de fon malheur.
Cette allufion fi ' baffe , qu'à peine le
Peuple connoît en France , eft dans ces
Pays méridionaux d'une toute autre conféquence
, & toujours prife au férieux.
Contario devint furieux , il fe fit violence.
Il diffimula. Tous les paquets de
Julie font arrêtés , il redoute tout & ne
voyant rien de Philogue qui confirmât fes
foupçons , il fait fuivre les pas de fon
époufe & ne doute point qu'un autre
Amant n'ait fuccédé au François .
Les confeils d'Alethi ne peuvent rien
JANVIER. 1759. 33
fur fon coeur , enfin outré par la violence
qu'il étoit obligé de fe faire , défefpéré
de ne rien découvrir , une maladie furvint
, fon fang étoit trop agité pour
fuffire à cette derniere attaque , fon mal
augmenta il fait venir fon épouſe , il
appelle Alethi.
Perfide Julie , dit-il , mon état ne me
laiffe la force de vous faire les repropas
ches que vous méritez. Je meurs. Votre
amour pour Philogue en eft caufe . Si vous
voulez feindre encore , Alethi vous dira
combien j'en fuis inftruit , & juſqu'où
va la certitude du malheur affreux qui
m'arrache la vie..
Vous ferez étonnée des moyens que je
prends pour rompre des noeuds fi funeftes.
Je connois le caractere François.
Alethi, prenez ce papier, il contient mes
dernieres volontés. J'y donne tous mes
biens à Philogue , il en jouira & ne vous
regardera plus , il jouira de tous mes biens
& vous verrez , perfide , qu'il vous mé-.
prife autant qu'il a feint de vous aimer.
C'eft le fort qui vous attend , puiffe- t- il
faire votre fupplice.
L'étonnement de Julie égala fa douleur.
Elle aimoit fon époux. Son coeur
fer ré
par fa furpriſe & fa douleur pro-
1
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
fonde ne laiffa pas même à fes yeux
la
liberté de répandre des larmes.
Ceux qui ont fenti les chagrins accablans
connoiffent ce genre de défefpoir.
Allez , continua-t-il , ôtez de devant
mes yeux , ces traits que je détefte &
que j'adorai. Alethi qui vit l'état de
Julie & fon accablement , la prit par
la main. Elle fe laiffa conduire fans fentiment
, & prefque fans connoiffance.
Contario la rappelle. Elle revient.
Cette voix la rend un peu à elle même.
Que je meure fans que rien dévore mon
coeur , reprit Contario , que je le foulage
de tout , mon fecret qui l'accable.
Julie , cruelle Julie..... Je meurs pár vos
mains , puifque vous m'avez trahi . Mais
fachez que le tems feul me prévient &
empêche la vangeance que je méditois.
Un jour de plus vous auriez expié votré
-crime par le poiſon , & ce bras vous
eût porté les derniers coups. Je meurs
avec le feul regret de n'avoir pu exécuter
mon deffein. Jour malheureux où
Philogue evita le poifon qui m'auroit
rendu la vie. Julie tombe fans connoiffance
, on l'enléve & Contario expire.
Alethi crut ne devoir pas fuivre des
volontés dictées par la rage & la fureur.
JANVIER. 1759. 35
Après les premieres douleurs , il va au
Couvent où Julie s'étoit retirée , & lui
reporte le Teftament de fon Epoux. Jouiffez
de vos biens, Julie , lui dit- il, je vous
crois exempte de crime. Oubliez feulement
Philogue & ne troublez point les
cendres d'un Epoux malheureux : fouvenez-
vous qu'il vous fut cher.
Que j'oublie Philogue , reprit Julie ?
que je ne trouble point les cendres de
mon époux ? Vous me connoiffez mal ,
Alethi . La fureur de cet époux infortuné
a-t-elle paffé dans votre âme ? Mon
choix eft fait , dit- elle , en fondant en
larmes ; foyez digne de la confiance de
votre ami , je n'entre point dans fes motifs.
Philogue ne m'a jamais regardé avec
des yeux d'Amant ; jamais il ne m'en a
tenu le langage. Je le crois auffi innocent
que moi , qu'il jouiffe des bienfaits
de mon époux ; mais que je mérite votre
eſtime ; il me refte peu de biens, mais
affez pour le parti que j'ai à prendre.
Alethi fe retira , en doutant fi cette
douleur & ces fentimens étoient vrais. II
envoya à Philogue la donation de Contario
fans lui en apprendre les motifs.
Celui-ci fut étonné de cette libéralité
d'un homme avec lequel il n'avoit été
lié que fuperficiellement , dont il avoit
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
eftimé le goût fans cultiver particulierement
les bonnes graces.
Il répond fimplement à Alethi , & le
prie de fe charger de ce que Contario lui
légue , qu'il n'en connoît point la valeur,
qu'il en ignore les motifs , mais que peutêtre
un voyage à Rome le mettra à
portée quelque jour de le recevoir de
fes mains. Il ne pouvoit fe perfuader
malgré les termes clairs du Teftateur ,
que ce fût autre chofe que quelques Antiques.
Alethi furpris de la froideur de Philogue
, ne put plus douter de la vertu de
Julie ; elle avoit pris le voile , un an fe
paffe ; le jour qui doit la fixer dans le
Cloître arrive ; elle remet à Alethi une
lettre ouverte pour Philogue.
Elle lui apprend en peu de mots le défefpoir
de fon mari, & le fien d'avoir été
caufe de fa mort. Elle lui marque que ce
jour la fixe dans un Cloître où elle mourra
digne de l'eftime de tous ceux qui feront
inftruits de fon malheur. Heureuſe ſi ſa pénitence
peut effacer aux yeux de Dieu les
derniers momens de fon époux infortuné.
Ses larmes mouillent plufieurs fois
le papier où elle trace ce peu de lignes.
Alethi veut en vain retarder fon facrifice .
Il écrit à Philogue; ſa ſurpriſe eſt extrêJANVIER.
1759 . 37
me ; il part fur le champ ; il trouve Alethi
prêt à lui remettre les biens de Contario
, & Julie engagée ; jamais elle ne
voulut paroître à fa vue , fes inftances
furent inutiles .
Il réuffit mieux dans celles qu'il fit
auprès de la Supérieure du Couvent de
Julie ; il lui fit agréer tous les biens de
Contario , & ne confentit qu'avec peine
à partager avec Alethi quelques Antiques
de fon Cabinet : il partit, revint en France
, & lailla Rome partagée entre l'admiration
que méritoit fa générofité & la
conduite de l'infortunće Julie.
Par le Montagnard des Pyrénées.
LA CONVALESCENCE
DE MADA ME
LA PRINCESSE DE CONDÉ.
E PODE.
LORSQUE ORSQUE la Terre allarmée
Voit les rapides Autaux
Des plaines de l'Idumée
Déſoler les habitans ,
Sous l'effort de la tempête
38 MERCURE DE FRANCE.
La Palme courbe une tête
Des Cieux chef- d'oeuvre parfait ;
La foudre près d'elle tombe ,
Sa belle tige fuccombe ,
Un foufle encor c'en eft fait.
›
Mais les Dieux fur ces Rivages
Veulent fauver un tréſor ,
Et des finiftres
ravages
Ils vont réprimer
l'eſſor .
Déja pour premiere
augure
L'Iris jette fa parure
Sur le deuil de l'Univers
.
Et la Palme fortunée
Se relève couronnée
De mille charmes divers.
Ainfi , Divine Princeffe ,
Vos maux font évanouis ;
Le jour naît , le péril ceffe ,
Nos coeurs font épanouis.
Sur une Rive étrangére ,
Le temps d'une aîle légére
Précipitant vos douleurs >
Laiffe la joie en notre âme ,
Dans vos yeux la même flâme ,
Sur vos pas les mêmes fleurs
Il n'eft donc plus de difgraces !
L'Amour avec fon Bandeau
JANVIER. 1759. 39
Séche les larmes des graces
Que cachoit votre Rideau .
La douce Convalescence
Appaife l'efferveſcence
D'un fang cher à la beauté ,
Et de mille fleurs éclofes
La fraicheur , au teint de Rofes ,
Va couronner la fanté.
Habitans du noir empire ,
Emiffaires inhumains ,
De qui la rage confpire
A tourmenter les humains ,
Langueurs , chagrins , infomnie ,
Qui détruifez l'harmonie
Dans nos fragiles Priſons ,
Vous tous que la mort ſuſcite ,
Reportez fur le Cocyte
Vos contagieux poifons.
Et vous , fils de Dionée ,
Vainqueurs au Carquois vermeil ,
De la fiévre déthrônée
Donnez l'avis au fommeil.
Que le zéle vous tranſporte !
En vain de l'heureuſe porte
Le Periſtile eft gardé ;
Tous les Temples de la Terre ,
Des vertus & de la Guerre ,
40 MERCURE DE FRANCE
Tout s'ouvre au nom de Condé.
Dans cette Alcove d'ébene
Où repofe un Dieu charmant
Brifez la légére chaine
Qui l'attache mollement ,
Amenez-le fur ces Rives
Où des douleurs fugitives
La Cohorte a fuccombé ,
Et que fa main favorable
Verſe un baume fecourable "
Dans l'âme d'une autre Hébé.
Il vient , & dans les Airs fon Trône fe balance,
Philoméle fe taît , les Echos en filence
N'ofent s'entretenir même avec les ruitſeaux ;
Un Songe l'accompagne , & le Peuple de Gnide
Qu'il a choifi pour Guide ,
Secoue autour de lui fes amoureux flambeaux.
Bientôt le doux fommeil échape à la lumiere :
Déja de la Déeſſe il flatte la paupiere ,
Et verfe à pleines mains l'affoupiffant Nectar...
Mais , Ciel , quelle fecouffe ébranle fa Couronne !
Tout frémit , l'Airain tonne ,
Et le Songe effrayé remonte fur fon Char .
Réveillez-vous , Princeffe , au cri de la Victoire* !
Les Pavots v alent- ils les palmes de la Gloire ?
* Bataille de Lutzelberg gagnée par M. le Maréchal
Prince de Soubife,
JANVIER. 1759 . 41
O Fille , Epouſe , Mere , & Charme des Héros ,
Que ne devez-vous pas au courage profpere
De ce généreux pere
DontMars vient d'illuftrer les immortels travaux?
Sur un lit de lauriers il vous fera renaître .
Entendez les éclats du pétillant falpêtre * ,
Et les concerts guerriers des clairons triomphans;
Ecoutez ce tumulte & nos cris d'allégreffe ,
Qui portés vers la Heffe ,
Achévent d'en punir les perfides enfans .
Périffe de vos maux la mémoire importune !
Brillez des purs rayons de l'heureuſe fortune ;
La Troupe des Plaiſirs fe raffemble pour vous .
Qu'ai-je dit ? Sous ces fleurs l'épine s'eft gliffée ,
Et votre âme preffée
Redemande à l'Amour les regards d'un époux.
Ainfi cette Héroïne , honorable Modéle ,
La jeune Antonia , non moins chafte que belle ,
Rappelloit par fes voeux le plus cher des Romains
,
Lorfque de fon Drufus la valeur célébrée
De la palme facrée
Recueilloit les moiffons fur les bords des Germains.
*
Réjouiffance à Paris . Fête brillante donnée à Verfailles
par les Gendarmes de la Garde.
42 MERCURE DE FRANCE.
Mais quelle notion fubite
S'empare encor de tous vos fens ?
L'oeil s'anime , le coeur palpite
Sous des feux toujours renaiſſans .
Efpérance hélas trop perfide !
Ce germe vraiment homicide
Aigrit-il des maux palliés ? ...
L'incertitude fe décide ,
*
Nouvelle Antonia , Drufus eft à vos piés.
Il avoit emporté l'image
De celle qui cauſe ſes pleurs ;
Il vous rapporte fon hommage ,
Et le tribut de fes douleurs.
Héros jufques dans fa tendreffe ,
Au ſein du péril qui vous preſſe ,
Il ne craint point de s'engager ;
Près d'un objet qui l'intéreffe ,
Jamais le tendre Amour n'a connu le danger.
Délices du coeur , trouble aimable ,
Comblez ce couple généreux !
Le fentiment ineftimable
Embellit les jours ténébreux.
Avant que le Ciel fe colore ,
Sous les ombres , la jeune Flore
* M. le Prince de Condé eft parti de l'Armée à la
premiere nouvelle du danger de Madame la Princeffe .
JANVIER. 1759 . 43
Dépérit loin de fon vainqueur ;
Il revient ce Dieu qu'elle implore
Et fon premier rayon eft celui du bonheur .
Renouvellez l'ardeur de vos illuftres flâmes ,
O le plus cher objet ! revivez aujourd'hui ;
De l'Aftre d'un Bourbon les clartés vous ont lui ;
Triomphez dans nos âmes
Par vous-même & par lui.
La plus digne Princeſſe * à cette belle chaîne
A joint de l'amitié les durables liens ,
Et parfemant de fleurs fes charmans entretiens ,
Sa tendreffe vous mène
Au comble des vrais biens.
Si le coeur bienfaiſant d'une auguſte Minerve **
peut percer le mur qu'oppofe un Dieu ja-
Ne
loux ,
Il vous réſerve au moins les tranſports les plus
doux ;
Que dis je , il les réſerve !
N'eft-il pas près de vous ?
Pour nous, content de voir vos vertus couronnées ,
Nous adreffons nos voeux aux immortels féjours :
Ciel , daigne renouer s'il fe peut , pour toujours
A fes belles années
La moitié de nos jours !
* Madame la Princeffe de Carignan.
**
France.
Madame de Marfan , Gouvernante des Enfans de
44 MERCURE DE FRANCE.
SUR la Queftion propofée dans le fecond
Mercure d'Octobre.
POUR bien peindre fes vertus & fes
fentimens , il faut s'analifer foi-même &
puifer dans fon propre coeur ; il en eft de
même pour exprimer la fituation des vertueux
.
Pour bien peindre les vices & la fituation
des Méchans , il faut décrire fa propre
fituation , enfin il faut l'être .
La premiere propofition bien démontrée
, je penfe qu'il n'y aura qu'à conclure
pour la feconde .
Perfonne , à ce que je crois , n'eft plus
en état de fentir les charmes de la vertu
& les délicateffes du fentiment que celui
qui les poffède ; perfonne en conféquence
n'eft auffi en état d'en faire un tableau
parfaitement vrai. Si quelques hypocrites
parviennent à éblouir les yeux
par une imitation affez exacte , c'eft un
preftige momentané , & le mafque tombe
devant un fcrupuleux examen . Comme
ils jouent un perfonnage étranger , ils
ne peuvent auffi bien rendre la nature
que ceux qui la fuivent fans affectation .
JANVIER. 1759. 45
Comment peindre ce que l'on ne fent
pas ou ce que l'on n'a jamais fenti ? Si
l'efprit s'y prête , le coeur s'y refufe ; &
c'eft de celui-ci que partent les coups de
Maître , les chef- d'oeuvres en ce genre :
lui feul peut faifir & rendre fenfibles des
nuances qui caractérisent précisément les
vertus ou les vices , lui feul eft en état de
décrire les fenfations qui l'affectent dans
telle ou telle pofition . A moins d'avoir
été aux portes du trépas , peut- on s'allurer
quels feront fes mouvemens dans cet
inftant , ou répondre de fa valeur fans
avoir connu & éprouvé le danger ? Je
penfe que la théorie ne fuffit pas pour
peindre le coeur. Demandez à un homme
qui n'a jamais aimé , le tableau de
l'amitié : vous n'y reconnoîtrez , s'il lẹ
fait , que des traits communs , des couleurs
ordinaires , enfin rien de particulier
lifez - le d'après un homme qui a
vraiment éprouvé ce fentiment , quelle
énergie ! Tout eft frappé au coin de la
Nature la différence vous étonne ? En
voici la raiſon , l'efprit d'un côté trace à
l'aventure , de l'autre le coeur parle d'a
près l'expérience.
:
La crainte feule de découvrir fa turpitude
empêche un Méchant d'en tracer
l'imaggee , & le défaut d'éloquence ne lui
46 MERCURE
DE FRANCE
.
permet pas de bien exprimer ce qu'il
fent. Soyez perfuadé que fi le vice étoit
affez accrédité pour ofer en donner des
leçons publiques , l'expérience réitérée
de fes faux plaifirs & de fes vrayes peines
le rendroit fans concurrent le plus
habile Précepteur , & s'il vous cachoit
ces dernieres , ce feroit purement l'effet
de fa politique , & non de fon ignorance
. Si de fameux Orateurs & d'excellens
Poëtes ont réuffi à rendre les vices odieux
pas.
,
par les peintures frappantes des Méchans
& de leur fituation , cet effort d'imagi
nation ne prouve pas que pour peindre
cet état , il faut n'y pas être ( ce qui eft
l'opinion contraire) mais feulement qu'on
peut quelquefois approcher de la Nature.
Les exceptions des régles générales
ne les détruiſent L'homme ne fe
connoît pas lui-même me dira-t-on :
cette propofition bien appréciée ne fignifie
fouvent autre chofe finon qu'on
ne veut pas fe montrer tel qu'on eft , ou
qu'on fe voile des imperfections légéres
; mais on ne me perfuadera jamais
qu'un Avare , par exemple , ignore de
bonne foi qu'il a ce défaut il ne varie
que dans le nom qu'il donne à fa conduite
, & dans l'idée qu'il attache au
terme d'Avare. Notre coeur nous trompe
:
JANVIER. 1759. 47
bien moins que notre efprit. Puis- je fentir
des remords , connoître leur étendue
, exprimer leur effet , fi je n'ai point
commis le crime qui les fait naître ?
Peut-on bien peindre la fituation d'un
Ingrat lorsqu'il manque à fon Bienfaiteur
, fi toujours reconnoiffant l'on a acquitté
de refte les fervices reçus , ou
celle d'un homme qui vient de confommer
un affaffinat , lorfque l'on ne peut
fans frémiffement voir fouffrir un malheu
reux ? Comment trouver daus mon intérieur
la peinture de ce qui ne m'a jamais
agité ? J'ai horreur du crime , je pourrai
le peindre bien laid , mais j'ignore abſolument
la fenfation qu'éprouve le méchant
qui l'a commis. Le fpectacle du fupplice
d'un criminel me fait dreffer les che
veux , le récit du Parricide ébranle toutes
les puiflances de mon ame , & vous voulez
que je décrive la fituation de ce Scélérat
? Lui feul peut vous fatisfaire , interrogez-
le , & donnez-lui l'éloquence de
Cicéron , je réponds qu'il vous fera plus
d'horreur que Verrès dont ce fçavant
Orateur a fi bien peint la méchanceté.
Quelle différence fi vous exigez la peinture
de ce qui fe paffe en moi en liſant
cette harangue : Vous êtes François , le
Roi vous voit , voilà l'Ennemi, Quelle
48 MERCURE DE FRANCE.
ardeur ! Quel feu fe précipite en mes
veines , je brule de combattre ; le fer ,
la flamme , rien ne m'arrêteroit enfin....
L'expreffion manque au fenriment.
Si l'on m'accorde que les vrais tableaux
ne peuvent être l'ouvrage que du coeur ,
qu'on n'exprime au naturel une fenfation
qu'après l'avoir éprouvée , j'ai démontré
que pour bien peindre la fituation des méchans
il faut l'être foi-même. On conclura
peut-être qu'il faut au moins l'avoir
été ; quand je l'accorderois l'opinion
contraire n'y gagneroit rien d'ailleurs
c'eſt une autre queſtion , & je penferois
encore que , pour rendre exactement ce
qu'on fent , il faut faifir le moment où
l'on éprouve ce qu'on veut peindre .
›
,
Nota.Voilà une difcuffion très-approfondie
, pleine de chaleur & de force. J'en
donnerai encore fur le même Sujet. Si
j'ai eu tort de mettre la queftion en
doute , je m'en confolerai aifément ;
puifque j'ai donné lieu aux autres d'avoir
raifon avec tant d'éloquence.
ODE
JANVIER. 1759. 49
O DE SACRÉE ,
Paraphraſe du Pleaume 45. Deus nofter.
refugium & virtus &c.
Efpérance en Dieu dans les plus grands
CONTRE
maux.
ONTRE nous font armés les élemens , les
hommes ;
Qui nous défendra de leur coups ?
L'Eternel ... en fon fein , nous reſpirons , nous
fommes :
Nous vaincrons , Dieu combat pour nous.
Quand la Terre emportée en une mer profonde
S'écrouleroit avec fracas ;
J'efpérerois encor ; je marcherois fur l'onde ;
Diea me foutiendroit dans les bras.
Quelles fombres vapeurs fous les Cieux étendues
Volent fur les aîles des vents ?
Quelle main les foutient dans les airs fufpenfuës
Qui les précipite en torrens ?
L'Onde roule à grand bruit fur nos murs , fur
nos Villes ;
Elle ébranle leurs fondemens ;
C
1
fo MERCURE DE FRANCE
Elle entraine nos toits , nos uniques afyles
Dans fes vaftes débordemens .
Nos Bergers fous les Mers qui couvrent leurs campagnes
Sont noyés avec leurs troupeaux ;
Nous tremblons , nous voyons au fommet des
montagnes
Sous nos pieds s'élever les eaux.
Où fuirons nous , Seigneur ? dis- nous fur quels
rivages
Nous pourrons rencontrer un Port ?
La terre eſt ſous la mer, l'air eſt chargé d'orages :
De toutes parts s'offre la mort.
Quoi ce déluge affreux engloutira l'enceinte
Où tu raffemblas les Mortels !
Ses flots renverferont dans notre Cité fainte
Ta Loi , ton Temple , tes Autels !
Dieu nous entend.... Son doigt marque aux flots
leurs limites ;
Il fufpend l'onde dans les airs ;
Il enchaine les vents dans leurs bornes preſcrites
A la terre il foumet les mers.
Viens du Nord , Aquilon , que ton foufle rapide
JANVIER. 1759. St
Refferre la mer dans fes bords ;
Que le Soleil ouvrant la terre encore humide
Du Ciel y verfe les trésors .
Peuples heureux quels biens l'Eternel vous dif
penfe !
Sa bonté vous les a produits ;
Rendez graces à Dieu , fa main vous récompenfe
Dans ces fleurs , ces moiffons , ces fruits.
Qu'entends - je ? tout s'émeut , tout reſpire la
Guerre ;
Sa voix nous appelle aux Combats ;
Les Rois tombent du Trône ; & font mouvoir
la Terre
Sous la chute de leurs Eta ts.
Voyez- les ces Héros , ces monftres fanguinaires
Se joindre à l'envi , ſe preſſer ,
Tourner un fer cruel vers les flancs de leurs
freres ,
Et s'efforcer de les percer.
Ils foulent fous leurs pieds leurs vieillards & leurs
peres
Palpitans , mourans , égorgés ;
Ils entaflent près d'eux les enfans & les meres
Dans des flots de fang fubmergés.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Famille de Jacob , ne fois point allarmée ,
Dieu va frapper tes ennemis ;
Efpere.... Son nom ſeul eft plus fort qu'une ar
mée ;
Dieu parle.... le monde eſt ſoumis.
H verfe dans les coeurs aveuglés de furie ,
Emportés par la cruauté ,
La, haine des forfaits , l'amour de la Patrie ,
La tendreffe , l'humanité,
Des mains des Nations il fait tomber les armes
De leurs arcs il brife les traits ;
Il fonde fur la terre où régnoient les allarmes ,
Le trône aimable de la paix.
» Homme , dit-il , médite , apprends à me connoître
,
Parcours ces prodiges divers ;
Tu jouis de ma gloire & tu comprends mon
être ,
>> Quand tu contemples l'Univers .
Etonnez les Mortels , parlez de Dieu , vous
Anges ,
>> De mon bras vantez les effets ;
» Inftruifez-en le monde , & portez mes louanges
» Aufſi loin que vont mes bienfaits.
JANVIER. 1759 . 33
Famille de Jacob , ne fois point allarmée ;
Ils ne font plus , tes ennemis ;
Eſpere , l'Eternel eſt plus fort qu'une armée ;
Il parle ...le monde eft foumis.
Par M.l'Abbé Y*** de l'Académie Royale des
Belles-Lettres de Caën.
E PITRE
A Mademoiſelle BARRI de Céres , fur la
Lettre qu'elle a adreffée , dans l'un des derniers
Mercures , à M.fon frere , qui eftfur le
point de fortir de l'Ecole- Royale- Militaire
; par Mademoiselle de Thomaſin.
O Tor qui ravis les Mortels ,
Par tes talens , par ton langage ;
Toi qui mérites des autels ,
Par ta fagefle & ton courage !
Quel climat , quel rivage heureux ,
Jeune Amazone , te vit naître ?
Où t'adrefferai - je mes voeux ?
Mon coeur brûle de te connoître.
A mes tendres empreffemens
Croirai-je que le tien réponde ?
>
C iij
34 MERCURE DE FRANCE.
•
Sur le rapport des fentimens
La fincere amitié le fonde.
Sur la reffemblance d'état
Se fonde encor la fympathie :
L'attrait du beau , du délicat ,
L'âge , les lettres , tout nous lie.
Comme toi , bornée où je fuis ,
Je m'en tiens , fans être inquiete,
de livres & d'amis Au
peu
Que m'offre une ingrate retraite.
Mon devoir y fait mon plaiſir
Et par une douce habitude ,
Ce qu'il me laiffe de loifir ,
J'ofe le donner à l'étude.
Ta rivale dans tous tes goûts ,
J'ofe auffi franchir la barriere. (1)
Mais que le fuccès entre nous
Laiffe d'efpace en la carriere !
D'un fang illuftre , comme toi , ( 2 )
(1 ) Mademoifelle de Thomaffin a plufieurs fois
difputé le prix aux Jeux Floraux.
(2 ) La Maifon de Thomaffin jouit du titre
d'ancien Baron , dont elle étoit décorée avant le
treiziéme fiécle.
JANVIER 1759. 38
Je tiens la vie & l'infortune ,
Que daigne adoucir un grand Roi ,
Dont la faveur nous eft commune. ( 1 )
La dure médiocrité
Nous tient de même en efclavage ;
Mais l'inflexible probité
Fait notre plus cher apanage.
Le fafte à nos ftoïques yeux
N'eft qu'une chimere éclatante ,
Et de nos Créfus orgueilleux
Le bonheur n'a rien qui nous tente.
Souvent les trésors de Plutus
Ont leur fource dans la baſſeſſè ;
Mais toujours du ſein des vertus
Naît la véritable nobleſſe .
Pour achever la parité , ( 2 )
Que n'ai -je ce docte délire ,
Qui de l'aimable vérité
Fait partout adorer l'empire.
( 1 ) Le Roi fait des penſions à ſa famille.
(2 ) On peut bien ici , fans reftriction , & fans
faire tort à Mademoiſelle de Barri , appliquer ce
proverbe à l'Auteur :
Similis fimili gaudet.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE:
Des miens , déjà pleins de valeur , ( 1 )
J'animerois encor le zele ;
Je leur tracerois vers l'honneur
Une route aifée & nouvelle.
Je chanterois plus dignement (2)
LOUIS , fa grandeur , fa clémence ;
Et cet éternel monument ( 3 )
De fon augufte bienfaiſance :
Brillante Ecole de Héros ,
Temple digne de la Victoire !
N'en pouvant fuivre les travaux
J'en célébrerois la mémoire.
Je primerois fur l'Hélicon
Par maint triomphe poëtique ,
Servant fur le fublime ton ,
D'exemple aux Sages du Portique.
(1 ) L'Auteur a cinq freres au fervice , dont
l'un eft le Chevalier de Juilly Thomaffin , Capi
taine de Cavalerie , Garde du Corps du Roi ,
Correfpondant de plufieurs Académies , & connu
dans la République des Lettres par d'aimables
Poëfies.
(2) Lorfque Mademoiſelle de Thomaffin dédie
des vers au Roi , un grand Miniftre veut bien lui
faire l'honneur d'être fon Mecene.
(3 ) L'Ecole Royale Militaire .
JANVIER. 1759. 57
Que tes tranfports font raviffans !
Quel Dieu s'exprime par ta bouche ?
Tu dompterois par tes accens
Le naturel le plus farouche.
Partout , pour t'entendre & te voir ,
Le Cinique ( 1 fuivant tes traces ,
T'eût offert le prix du fçavoir ,
Celui des vertus & des graces.
A peine au printems de tes jours ,
Que tu fçais montrer de prudence !
Tu prouves bien par tes diſcours ,
Que les grands coeurs n'ont point d'enfance.
Oui , prefqu'au fortir du berceau ,
Tu jouis des dons du vieil âge ;
La raifon t'offre fon flambeau ,
Dont tu fais le plus noble ufage.
De quels traits plus forts & plus doux
Pouvois -tu pénétrer ton frere ?
Que fon coeur doit être jaloux
D'écouter une foeur fi chere !
Que bientôt aux lauriers des Arts
( 1 ) Diogene.
C v
58 MERCURE DE FRANCE.
Tu mêlerois ceux de Bellone ,
Si tu pouvois aux champs de Mars
Le guider toi-même en petfonne.
Ainfi Minerve , au Siécle d'or ,
Excitoit le Prince d'Ithaque ;
Ainfi le généreux Mentor
Formoit les moeurs de Télémaque.
Mais quand d'une héroïque ardeur
Tu veux enflammer la jeuneſſe ,
Pourquoi chercher hors de ton coeur
Ce feu qui t'anime fans ceffe ?
Pourquoi chercher chez tes Ayeux
Des leçons d'amour pour la gloire ?
Ton frere fera plus grand qu'eux
S'il te fuit plutôt que l'Hiftoire.
A Arc en Barrois le 18. Septembre 1758.
JANVIER. 1759. 59
L'AMOUR VOYAGEUR ,
CHANT quatrième , extrait d'un Poëme en
Profe manufcrit , par le Solitaire de
Bretagne.
LA
délicieuſe Aufonie offroit déja
fon afpect riant ; favorite de la Nature ,
elle étaloit fes richeffes précieufes : Cérès
& Flore fembloient s'être partagé l'embelliffement
de fes plaines charmantes.Pomone
& le fils de Semelé doroient les côteaux
agréables de leurs houppes de pourpre.
Tel eft le Jardin des Hefpérides , ou
le féjour délicieux des Ombres chéries des
Immortels, où regne un éternel printems.
L'Amour voloit parmi les roſes de la
férénité , l'encens des doucès exhalaiſons
s'élevoit du calice chamaré de l'oeillet &
de la violette comme une fumée fubtile ,
& le Zéphir d'un fouffle léger en étendoit
les plis déliés fur fon paffage. Tel un
nuage parfumé , né fur l'autel d'Amathonte
, porte de tendres voeux à la Mere des
Amours quand elle defcend de l'Empirée ;
les trois Voluptés Filles de l'efprit , dur
* L'Italie.
C vj
to MERCURE DE FRANCE:
coeur & des fens en forment un tapis
charmant pour la Déeffe.
L'Amour s'abbatit auprès d'un Temple
d'Euterpe, Divinité particulierement
adorée dans l'Aufonie ; attiré par la méfodie
des hymnes qui retentiffoient à
l'honneur de la Déeffe , un faut rapide
comme la pensée le porta dans le parvis
harmonieux ; Euterpe fe faifoit entendre
ce jour-là à fes adorateurs , le feu
de la volupté étoit dans fes yeux , les
modulations légeres & paffionnées fautilloient
fur fes lèvres vermeilles ; les tranſports
, les fougues , & l'enthouſiaſme faifoient
briller fa tête de mille phofphores
cblouiflans , tous fes mouvemens étoient
ceux de la fenfualité même ; tantôt enfin
elle s'élançoit dans les airs ; tantôt
elle rampoit dans une molle langueur.
Plufieurs Prêtres , Prêtreffes , Miniftres
équivoques de fon culte , victimes amphibies
d'un dévoûment rafiné & barbare,
entouroient la Déeffe & tâchoient de l'imiter
dans leurs chants. Ses adorateurs
paroiffoient éprouver des convulfions perpétuelles
, on eût dit qu'ils vouloient fe
féparer de leur être même pour la fuivre
dans fon vol emporté.
* Déeffe de la Mufique.
JANVIER. 1759.
61
L'Amour plus fatigué par des mouve
mens violens que remué par des impref
fions douces arracha d'un coup de fon
fceptre de myrthe le bout des ailes de
la Déeffe , éteignit quelques phofphores
d'un mouvement des fiennes , enchaîna
toutes les convulfions avec les liens de la
nature & du goût , & laiffa quelques
tranfports fous les aufpices de la vivacité
& de la légèreté. Ainfi un Courier vigoureux
, abandonné à fa fougue dangereufe
, agite violemment fon guide trou
blé & l'emporte tantôt dans les montagnes
efcarpées , tantôt dans les précipices
affreux ; un frein néceffaire réduit fa
fougue accablante à une courfe vive &
légére. Les Sectateurs d'Euterpe regarderent
les malices falutaires de l'Amour
comme des prophanations atroces , &
s'attrouperent avec fureur pour venger la
Déeffe offenfée . Ainfi on vit autrefois déchirer
un Prince malheureux , railleur
éclairé de leurs orgies forcenćes. L'Amour
plus adroit frappa quelques Aufoniens
indifcrets du bout de fon aîle irritée
& fortit du Temple tumultueux . *
Tel qu'il s'élance quelquefois dans le
char voluptueux de fa mere quand des
Cygnes la ménent rapidement aux ban-
* L'Opera.
62 MERCURE DE FRANCE.
quets de l'Olympe , tel l'Amour fe gliffa
dans le char fimple mais élégant de Zeni
jeune Beauté dont les foupirs entrecoupés
de paroles plaintives annonçoient le retour
funefte d'un Tyran , que la défiance,
éternelle fille de l'hymen, avoit armé
de toutes les fureurs de la perfécution.
.
Comme on vit autrefois un monftre
furieux , vaincu par le redoutable fils
d'Alcmene , défendre les trésors des
Hefperides , ou le Gardien enflammé de
l'Acheron , veiller fur les ombres malheureuſes
, ou bien encore tel que l'eſpion
de l'époufe de Jupiter promenoit fes cent
yeux vigilans autour de la fille infortunée
d'Inachus ; telle la fombre jaloufie gardoit
le Palais du Tyran. Ses yeux caves
& flambloyans , que de doux pavots ne
couvrirent jamais , en embraſſoient d'un
regard toutes les avenues. Sontein livide
étoit defléché par une inquiétude éternelle
fes mains cruelles , femblables à
celles des Gorgones , déchiroient ceux qui
ofoient en approcher. Une vigilance forcenée
l'agitoit perpétuellement comme
une Ménade échevelée , non armée d'un
Thyrfe , mais de mille clés bruyantes ,
telle que les clés terribles qui ferment le
Palais lugubre du Dieu des Enfers, & dont
* Hercule.
JANVIER. 1759. 63
le bruit effrayant ôte aux malheureux
le fentiment de leurs fupplices même.
Tourmentée par fes craintes barbares ,
elle luttoit toujours contre fes vifions furieufes.
Tel le fils de Glaucus , * monté
fur un cheval aîlé , s'agitoit péniblement
dans les plaines de l'air à la pourfuite de
la chimére . Dans fes amuſemens féroces
la noire jaloufie enchaînoit les rayons de
Phébus ous un grillage ténébreux , préfent
des Cyclopes inhumains , dans la bifarre
perfuafion qu'ils étoient autant d'amans
déguifés , & dans fes faveurs cruelles ,
gardienne rafinée de la pudeur , elle violoit
toutes les loix de la pudeur même ,
en l'accablant de chaînes barbares.
L'Amour indigné voulut venger la
beauté des outrages mortels de la jalouſie
, foeur trop unie de l'Hymen : il avoit
fuivi Zeni fous une forme invifible , tel
qu'un Roi de Lydie , lorfque prenant un
anneau enchanté , il fe procuroit le ſpectacle
touchant des charmes d'une épouſe
adorée. L'Amour parut aux piés de Zeni ,
femblable à lui-même , quand il fait les
délices de Paphos : il verfoit dans fon
coeur flétri l'ambroifie d'une confolation
délicieuſe , il baignoit ſes mains de lys
des larmes fi douces de la pitié , quand
* Bellerophon.
64 MERCURE DE FRANCE.
elles coulent de l'Amour fur la beauté. Le
Tyran précédé du filence & des rufes farouches
, le furprit. Tel le Dieu de Lemnos
trouva le redoutable frere de Bellone
aux piés de fon époufe charmante. La jaloufie
étoit fur fes pas ; fes bras étincelloient
de mille poignards. L'Amour prit
agilement une de fes flêches , & d'un figne
léger , le rendit immobile , comme
l'Egide effroyable du Libérateur généreux
d'une Princeffe infortunée pétrifioit ceux
qui ofoient la regarder. * La jaloufie diftilla
une écume noire & livide , & parut
expirer de l'excès du défefpoir. L'Amour
bienfaifant envoya la Troupe diligente
des ris détruire les monumens hideux de
fa cruauté. Le fombre Palais de la férocité
prit l'éclat brillant d'un de fes Temples
charmans fes portes légères chargées
des guirlandes & des devifes du bonheur
, furent ouvertes aux jeux & aux
plaifirs , comme celles de Gnide , quand
la Déeffe des Amours y eft attendue avec
fon cortège éblouiffant , & qu'on voit
voltiger les chiffres entrelaffés , & frémir
délicieuſement les douces banderolles de
la volupté.
Zeni employa les bienfaits de l'Amour
à la félicité de l'Aufonie , & en fit la
* La tête de Méduſe .
JANVIER. 1759. 65
fienne propre , parce que l'innocence en
dirigea l'ufage , & lui en fit regarder l'abus
, comme une vengeance interdite pat
la vertu. Ainsi , la Reine de l'Olympe fut
délivrée de fes chaînes douloureufes , monumens
terribles de la colere de fon époux
redoutable , jamais on ne vit le lvs de la
fidélité fe flétrir dans fes mains immortelles..
L'Amour touché vouloit , &c.
66 MERCURE DE FRANCE.
LE mot
E mot de l'Enigme du Mercure précédent
eft Navet. Celui du Logogryphe eſt
Ange , dans lequel on trouve Ane , Age ,
An .
J
ENIGM E.
' EXISTE encore après être paffé ,
Qui ne me connoît pas ignore l'A , B , C.
N
AUTRE.
Ous ajoutons à la grandeur
Des plus fiers Vainqueurs de la Terre ,
Mais s'ils nous montroient à la Guerre ,
Leur gloire y perdroit fa fplendeur.
JANVIER. 1759. 67
LOGOGRY PHE.
DANS un ANS un gouffre profond je défends un tréfor
Que m'a confié la Nature
Les couleurs de l'Iris font ma riche parure ,
Je garde une beauté plus précieuſe encor .
De mes cinq Eléments variez la texture ,
Sous mes divers afpects voyez quel eft mon fort.
Tantôt en m'approchant , gare votre cervelle ,
Tantôt la garentir eft mon unique emploi ;
Tantôt devant vos yeux je fuis en ſentinelle ,
Tantôt j'ai la Garonne entre Paris & moi ;
Le marbre dans mon fein tantôt le renouvelle.
Eft -ce tout ? Non fous ma forme nouvelle
Si tu me perds , Marin , malheur à toi.
68 MER CURE DE FRANCE.
1
PARODIE
D'un Air de Titon & l'Aurore.
Le Ruiffeau qui dans la Plaine.
A Madame de ***
Q
UE ta voix touchante & belle
Roule tendrement ces fons.
Viens , jaloufe Philomele ,
Viens recevoir des leçons.
Eût on du Zéphir volage
Le coeur changeant & léger ,
Iris fixeroit l'hommage
De cet amour paſſager.
Sous fes loix , de l'esclavage
L'on ne craint point le danger.
Tout dit qu'il faut qu'on s'engage ,
Rien ne dit qu'il faut changer.
JANVIER. 1759 .
ة و
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
EXTRAIT du Traité de l'ufage des
Langues vivantes dans les Sciences ,
particulierement de la Françoife en Médecine
, par M. Malouin Docteur de
la Faculté de Caën .
LA Méthode d'enſeigner la Médecine
en François , d'écrire les Confultations ,
les Ordonnances , les formules dans la
langue du Vulgaire , cette Méthode n'eft
pas fans inconvéniens : elle donne aux
Charlatansla facilité d'être les Singes des
Médecins , & au Peuple la prétention d'être
leur Juge.Ces confidérations ont fait dire »
» que c'eſt rendre la Médecine trop facile
» & l'avilir que de la mettre à la portée de
» tout le monde » ; mais M. Malouin
plus occupé du bien public que de l'intérêt
particulier regarde comme un principe
condamnable celui de chercher à
tenir l'Art caché. C'eft , dit- il , ce qu'a
blâmé Montagne en parlant des Méde
cins de fon tems. » Les Médecins ont
70 MERCURE DE FRANCE.
» pris un langage à part & une écriture à
» part ; quoiqu'en fente la Philofophie ,
" c'eft folie de confeiller un homme pour
» fon profit , par maniere inintelligible.
M. Malouin avant que d'en venir à fa
conclufion commence par établir qu'on
fera d'autant plus de progrès dans les
Sciences , que la Langue dans laquelle
on les apprendra fera & plus facile à
entendre , & plus commune à tout le
monde. Il fait voir que les Langues fe
forment d'après les befoins & les connoiffances
des hommes ; qu'à meſure
qu'on acquiert des lumieres ou qu'on s'occupe
de nouveaux objets , l'art d'exprimer
les pensées s'étend & le langage fe
perfectionne , foit en produifant des
mots qui manquoient à la Langue , foit
en donnant une fignification nouvelle
ou plus étendue aux mots déja ufités. Il
prend les Langues dans leur naiffance &
les fuit jufqu'à leur fixation , c'eſt-à-dire
jufqu'au point de maturité où elles ont
dequoi traiter toutes fortes de Matie-
» res à pouvoir être entendues de tous
» les Siécles à venir.
La Langue Françoife, comme toute Langue
naiffante , n'étoit d'abord qu'un amas
informe des débris des Langues anciennes.
Dans ces premiers tems on écrivoit
JANVIER. 1759. 71
& l'on avoit raifon d'écrite en Latin.
De fa groffiereté naturelle une Langue
paffe à la naïveté ; de celle -ci à
fénergie , à mesure qu'elle acquiert de
la force ; de l'énergie à l'éloquence , par
la nobleffe & la dignité que la culture &
le goût y répandent ; enfin de l'éloquence
à l'élégance qui eft fon état de moleffe
& de luxe . Telle est la marche générale
des Langues , & le François en eft
un exemple fenfible.
L'efprit de Philofophie qui regne actuellement
redonne à la Langue Françoife
, dit M. Malouin , une force qui
eft dure fans être auffi énergique qu'elle
étoit il y a un Siécle ; mais vu le cours
naturel des chofes , il y a tout lieu d'efpérer
que dans la fuite la Langue redeviendra
auffi énergique qu'elle a jamais
été , & qu'en même tems elle fera plus
élégante qu'elle n'étoit.
Je penfe comme lui que la Langue n'eft
plus auffi nombreuſe , auffi moelleufe, s'il
eft permis de le dire, dans les Ecrits Philofophiques
de ce Siècle que dans les Ouvrages
éloquents du Siècle dernier ; mais
je ne crois pas qu'elle y ait perdu de fon
énergie ; je doute même qu'on en revienne
à ce ſtyle harmonieux fans fe relâcher
de la préciſion & de la vigueur des pen72
MERCURE DE FRANCE.
1
fées & du ftyle . Le Siècle floriffant d'une
Langue eft celui où l'on s'amufe à parler
à l'oreille & à l'imagination . Elle
doit naturellement acquérir du nerf &
perdre de la grace, lorfqu'en tranchant für
toutes les chofes d'opinion , l'on fe réduira
à n'exprimer & à n'embellir que la vérité
rigoureufe .
Quoiqu'il en foit , la partie fcientifique
de la Langue Françoife eft plus riche ,
plus féconde , plus polie que jamais. Elle
eft devenue à ſon tour la Langue dominante
de l'Europe , comme l'ont été fuc→
ceffivement dans les différentes parties
du Monde , l'Indienne , l'Hébraïque , la
Grecque , & aujourd'hui l'Arabe dans
l'Orient ; la Celtique , la Germanique, &
la Latine dans l'Occident.
A fon univerfalité fe joint fon abondance
, fa clarté , fon analogie avec l'ordre
le plus naturel de nos idées ; quoique
ce dernier Article ne foit pas fans contradiction
, & que ce que nous appellons
inverfion dans les Langues étrangeres ,
ne foit pas unaninement regardé comme
tel. Je ne conviens pas moi-même avec
M. Malouin que la Langue Françoife foit
auffi éloquente que la Latine , n'eût-elle
que le nombre de moins ; mais il n'eft
pas douteux qu'elle eft plus fçavante &
plus
JANVIER. 1759 73 .
plus claire pour tous les Peuples de l'Europe
: ce qui lui donne un avantage inconteſtable
dans la recherche & l'expofition
de la vérité , dans les difcuffioas
Philofophiques & dans toutes les choſes
d'obfervation.
Il ne faut donc pas être furpris fi dans
tout ce qui exige une précifion rigoureufe
, quelques-unes des Nations étrangeres
ont préféré notre langue à la leur ; mais
ce qui doit nous étonner c'eft qu'une
langue ancienne que nous entendons mal,
& que nous parlons plus mal encore ,
qu'une langue moins riche que la nôtre ,
&à laquelle il manque au moins dequoi
exprimer les idées acquifes depuis plus de :
mille ans qu'elle eft langue morte ; en
un mot que le latin foit encore aujourd'hui
la langue ſcientifique de la plupart
de nos Ecoles . C'eft contre cet abus invétéré
que
Monfieur Malouin s'leve .
Quoiqu'on foit généralement d'accord
que les Ecoles de Médecine font celles
où l'on parle le latin le plus pur ; il opine
à y fubftituer le François , foutenant
que les Auteurs Grecs font moins difficiles
à traduire en François qu'en Latin ,
ce qui eft indubitable à l'égard des Sciences
dans lesquelles les Romains n'ont ja
mais été auffi verfes que nous.
II. Vol. D.
74 MERCURE DE FRANCE
Je n'ai pris que la fubftance de cette
fçavante Differtation & j'y renvoye le
Lecteur pour les détails Hiftoriques &
Philofophiques , qui concernent la naiffance
, les progrès , le période & la révo
lution fucceffive , en deux mots, le régne ,
& la décadence des Langues.
Sur les chofes d'opinion & de goût,
lés Sentiments peuvent fe partager &
je n'ai pas toujours été de celui de M.
Malouin. Mais ce n'eft là que l'acceffoire.
de fon fujet. Le fond en eft de toute évidence
, & doit convaincre ceux même
qui ne veulent pas être perfuadés.
SUITE de la Lettre de M. Rouffeau de
Genêve fur les Spectacles .
LA plupart des difputes philoſophiques
ne font que des difputes de mots.
Nous qui cherchons la vérité de bonne
foi, commençons par nous bien entendre.
Il s'agit de l'Amour que M. Rouffeau condamne
au Théâtre. Quelle eft d'abord
l'idée qu'il attache , à ce nom d'Amour ?
Il y a un amour phyfique répandu dans
la Nature , & qui en eft l'âme & le foutien.
Voyons ce qu'en penfe M. Rouffeau.
JANVIER. 1759. 75
و و
20
">
و د
» Si En faifant l'éloge de la pudeur.
» les deux Séxes , dit-il , avoient égale-
" ment fait & reçu les avances , le plus
doux de tous les fentimens eût à peine
» effleuré le coeur humain , & fon objet
eût été mal rempli. L'obftacle apparent
qui femble éloigner cet objet , eft au
»fond ce qui le rapproche : les defirs
voilés par la honte n'en deviennent
que plus féduifants ; en les gênant la
pudeur les enflamme . Ses craintes , fes
» détours, fes réferves, fes timides aveux,
» fa tendre & naïve fineffe difent mieux
» ce qu'elle croit taire que la paffion ne
T'eût dit fans elle. C'eft elle qui donne
» du prix aux faveurs , & de la douceur
» aux refus le véritable amour poflede
» en effet ce que la pudeur lui difpute.
» Ce mêlange de foibleffe & de modeſtie
» le rend plus touchant & plus tendre.
» Moins . il obtient , plus la valeur de ce
qu'il obtient , augmente ; & c'eft ainfi
qu'il jouit à la fois & de fes privations
» & de fes plaifirs.
»
3 A
Je défie tout le talent des Actrices ,
tout le manége des Coquettes , de rendre
l'amour plus féduifant que ne fait
ici la pudeur. Si l'amour phyfique étoit
un mal , la pudeur feroit donc la plus
redoutable de toutes les enchanterelles ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
& le morceau charmant que je viens de
tranfcrire , la plus pernicieufe de toutes
les leçons.
Or , felon M. Rouffeau , la pudeur eſt
non feulement une vertu , mais la premiere
vertu d'une femme : fans la pudeur
une femme eft coupable & dépravée. L'amour
que la pudeur enflamme , qu'elle
rend plus touchant & plus tendre , eft
donc un bien : nous voilà d'accord. Encore
quelques-unes de fes maximes ; c'eſt
m'embellir que de le citer .
Le plus grand prix des plaifirs eft
» dans le coeur qui les donne : un vérita-
» ble amant ne trouveroit que douleur ,
rage & défeſpoir , dans la poffeffion
» même de ce qu'il aime , s'il croyoit n'en
→ point être aimé. Vouloir contenter infolemment
fes defirs , fans l'aveu de celle
» qui les fait naître , eft l'audace d'un Sa-
» tyre ; celle d'un homme eft de fçavoir
» les témoigner fans déplaire , & les rendre
intéreſſants ; de faire enforte qu'on
les partage ; d'affervir les fentimens
avant d'attaquer la perfonne . Ce n'eft
pas affez d'être aimé : les defirs partagés
ne donnent pas feuls le droit de
les fatisfaire ; il faut de plus le confentement
de la volonté le coeur ac
corde en vain ce que la volonté refuſe,
:
JANVIER. 1759.
» L'honnête homme & l'Amant s'en abftient
même quand il pourroit l'obtenir.
» Arracher ce confentement tacite , c'eft
» ufer de toute la violence permife en
» amour : le lire dans les yeux , le voir
» dans les manieres malgré le refus de
» la bouche , c'eft l'art de celui qui fçair
» aimer : S'il achève alors d'être heureux ,
» il n'eſt pas brutal , il eft honnéte . Il
» n'outrage point la pudeur , il la ref-
"pecte , il la fert ; il lui laille l'hon-
» neur de défendre encore ce qu'elle eût
peut-être abandonné.
Ovide & Quinault ne difoient pas
mieux , & le Théâtre n'eut jamais de plus
indulgente morale. D'après ces principes ,
j'ofe affurer M. Rouffeau que l'amour
honnête eſt l'amour à la mode , qu'il y
a peu de Satyres dans le monde , & que
c'eft précisément felon fa méthode qu'on
y achève d'être heureux .
Mais cet amour innocent , dans l'état
de fimple nature , peut ne l'être pas dans
la conftitution actuelle des chofes : il
y
a même des circonftances où il eſt puni
par les Loix , comme crime de féduction
; il ne feroit donc pas prudent de
s'en tenir à cette régle. M. Rouffeau
reconnoît dans les fentimens de l'homme
en fociété , une moralité incon-
· D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
nue aux bêtes ; & quoiqu'il fût aifé
de trancher toute difficulté , en rejettant,
comme lui , l'impertinent préjugé des conditions
, & toutes les conventions de la
même espéce ; en donnant pour raifon
de ce qu'on appelle licence , Ainfi l'a
voulu la Nature , c'est un crime d'étouffer
fa voix ; quoiqu'il n'y ait pas de libertinage
qu'on ne pût juftifier en difant comme
lui , La Nature a rendu les femmes
craintives afin qu'elles fuyent , & foibles
afin qu'elles cédent , en un mot , quoique,
pour combattre M. Rouffeau , il fuffit
peut- être de l'oppoſer à lui-même ; je ne
profiterai pas de l'avantage que me donne
le peu d'accord que je crois voir entre
fes maximes. Je reconnois donc , de
bonne foi , que les inftitutions naturelles
doivent fe plier aux régles établies
entre les hommes ; & que ce qui étoit
bon dans les bois , peut être mauvais
dans nos Villes. Ainfi je vais confidérer
l'amour dans fes relations politiques &
morales , & voir en quoi le Théâtre qui
le favorife eft nuifible à la Société.
D'abord , obfervons dans l'Amour des
fentiments très-diftincts , qu'il eft bon de
ne pas confondre. S'il n'y avoit que ce
que M. Rouffeau appelle modeftement
les defirs du coeur , l'Amour feroit un
JANVIER. 1759. 79
mouvement paffager & périodique , comme
tous les befoins , & tel que M. Rouffeau
nous l'a fait remarquer lui -même
dans l'Homme Sauvage.
Cet Amour infpiré par la Nature ,
n'eft honnête dans les moeurs de la Société
qu'autant qu'il fe méle confufément ,
& comme à notre infçu , à des fentiments
plus purs & plus nobles : ces fentiments
font l'eftime , la bienveillance ,
la douce & tendre intimité ; d'où résulte
la complaifance de foi-même dans un
objet de prédilection auquel on attache
fon être. Quand l'affection et mutuelle
& au même degré , c'eſt l'union la plus
étroite , c'est le plus parfait accord qui
puiffe régner entre deux êtres fenfibles ;
c'est enfin , s'il eft permis de le dire , la
transfufion & la coéxiftence de deux âmes.
Cependant on abufe de tout. Examinons
comment les exemples de cette
union fi délicieufe & fi pure , peuvent
être pernicieux.
> le
J'avoue d'abord que l'Amour , dans
la plupart des hommes n'eft que
defir naturel , fans aucune trace de moralité.
J'avoue que cet Amour et plus
commun dans les Villes opulentes &
peuplées ; j'avouërai même , fi l'on vent ,
qu'il régne à Paris autant & plus qu'en
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
>
aucun lieu du monde. Eft- ce au Spectacle
qu'il faut l'attribuer : L'Amour vertueux
eft , comme je l'ai dit un fentiment
compofé du Phyfique & du Moral
; mais dans lequel celui-ci domine.
Ce mêlange ne fe fait dans l'âme que
lentement & par degrés l'eftime , la
confiance l'amitié ne s'infpirent pas
d'un coup d'oeil . Or , fi des plaifirs faciles
préviennent le defir naiffant , s'il
n'a qu'à fe manifefter pour être comblé
fans obftacles , l'Amour ne fera dans
l'homme en fociété , que ce qu'il eſt dans
l'Homme Sauvage : c'eft ce qui arrive
partout où régnent l'opulence & le luxe.
Et c'est ainsi que le germe de l'Amour
vertueux eft étouffé dans l'âme des hommes
, quelquefois même avant la faifon
où il doit fe développer . Les femmes foiblement
aimées , aiment foiblement à
leur tour. L'exemple , le dépit , la féduction
les déterminent à imiter un
Amant trompeur , un Epoux dédaigneux
on volage ; & bientôt le déréglement
de part & d'autre , devient une espéce
d'émulation .
Dans une Ville qui contient cent mille
Célibataires nubiles , qu'il y ait des Speccles
, qu'il n'y en ait point , tout ce
qu'on peut fouhaiter & attendre , c'eſt
JANVIER. 1759 .
81
que la contagion du vice ne pénétre pas
dans le fein des familles ; c'eft que les
plaifirs tolérés ne dégoutent pas des plaifirs
permis ; que le vice n'ait que le fuperflu
d'une fociété tumultueufe & furabondante
, & que l'hymen toujours refpecté
, foit l'afyle inviolable de l'innocence
& de la paix. Or l'Amour feul ,
& j'entends l'Amour 'tel qu'il est repréfenté
au Théâtre , honnête , vertueux ,
fidéle , peut être le contre-poifon de ce
vice contagieux.
>
Qui n'aime aucune femme en a mille
à craindre. L'homme le plus facile a égarer
eft celui qui n'étant frappé vivement
d'aucun objet déterminé , préfente à la
féduction un coeur vuide. Et ce que je
dis d'un féxe doit s'entendre de tous les
deux . Le vice de notre Siécle n'eft donc
pas l'Amour tel qu'il eft peint dans nos
Spectacles ; mais l'Amour tel que l'infpire
la nature , & au-devant duquel les plaifirs
vont en foule, quand le luxe les met
à prix .
Le Théâtre , dit-on , allume les defirs :
comme s'il étoit befoin d'aller au Spectacle
pour être homme . Ces defirs , la Nature
les donne , elle fçait bien les réveiller.
Un peu plus , un peu moins de
vivacité ou de rafinement , ne change
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
rien à cette impulſion univerfelle . L'homme
livré à l'inftinct des bêtes chercheroit
partout fa moitié ; & au défaur de
. la beauté , la laideur feroit adorée . L'occafion
eft un attrait ; mais fi l'occafion
he venoit pas au-devant de lui , il iroit
bientôt au-devant d'elle les Cercles ,
les Jeux , les les Promenades , les lieux
mêmes les plus refpectables feroient comme
le rendez-vous de la licence & de
la féduction . Ce n'eft donc pas cet Amour
d'inftinct qu'il faut éluder ou tâcher de
détruire ; il s'agit de le diriger , de l'éclairer
, s'il eft poffible ; il s'agit de lui
donner cette moralité qui l'épure , qui
l'ennoblit , qui l'élève au rang des vertus.
L'émotion qu'on éprouve au Spectacle
attendrit l'âme , je l'avoue , & c'eſt
par là qu'il la difpofe à l'amour vertueux.
L'amour phyfique n'a befoin que
des fens ; l'amour vertueux a befoin de
toute la fenfibilité , de toute la délicateffe
de l'âme . Plus l'âme eft fenfible ,
plus elle eft délicate ; je dis l'âme , &
l'on m'entend bien : or la délicatelle des
fentimens en garantit l'honnêteté. Un
caractère de cette trempe s'attache à
fon devoir par tous les liens qu'il lui
préfente ; l'eftime , l'amitié , la reconnoiffance
la captivent. La Nature & le
JANVIER. 1759.
83
fang ont fur lui des droits abfolus.
Et vos enfants ces gages précieux ,
Nés de l'Amour , en font de nouveaux nouds .
Au lieu qu'une âme froide & légére ne
tient à rien & céde à un foufle. Elle oublie
la vertu qu'elle n'aime pas , pour
un vice qu'elle n'aime guères ; & fe perd
fans fçavoir pourquoi. Si j'ai bien étudié
les moeurs de notre Siècle , le vrai
moyen de les corriger feroit le don de
nous attendrir.
La fenfibilité dirigée au bien s'attache
à tout ce qui eft honnête ; de là vient
que toutes les vertus fe tiennent par la
main or le Théâtre en nous intéreffant
prend foin de réunir dans une émotion
commune tous les fentimens vertueux
qui doivent fe combiner enfemble. Ainfi
l'Amour y a pour compagne la pudeur ,
la fidélité , l'innocence ; tous ces caractéres
analogues , y font comme fondus
en un feul . C'est donc nous fuppofer une
ame déja bien corrompue , que de prétentendre
qu'elle analyfe ces émotions com
pofées pour en extraire du poifan
Voyons cependant , comment cela siopére.
"
›
Quand il feroit vrai , dit M. Rouf
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
»feau qu'on ne peint au Théâtre que
» des paffions légitimes , s'enfuit- il de là
»que les impreffions en font plus foi-
» bles , que les effets en font moins dan-
» gereux ? comme fi les vives images d'u-
»ne tendreffe innocente étoient moins
" douces , moins féduifantes & c.
S'il eft vrai que la pudeur qui infpire
fi bien l'amour , & dont les craintes ,
·les détours, les réferves , les timides aveux,
la tendre & naïve fineffe , difent mieux
'ce qu'elle croit taire que la paffion ne l'eût
dit fans elle ; s'il eefſtt vrai , dis-je , que
la pudeur foit une vertu , l'amour qu'elle
infpire n'eft donc pas un crime. En
fuppofant que les peintures du Théâtre
produifent les mêmes effets , le Théâtre
devroit donc , ce femble , partager les
éloges que M. Rouffeau donne à la pudeur.
Voyons comment ce qui fait le
charme de la pudeur , peut être le vice
du Spectacle.
"
» Les douces émotions qu'on y reffent
» n'ont pas par elles-mêmes un objet dé-
» terminé , mais elles en font naître le
» befoin. Elles ne donnent pas préciſé-
» ment de l'amour , mais elles préparent
» à en fentir. Elles ne choififfent pas la
perfonne qu'on doit aimer , mais elles
nous forcent à faire ce choix. Ainfi
و ر
JANVIER. 1759. 85
» elles ne font innocentes ou criminelles ,
que par l'ufage que nous en faifons ,
»felon notre caractére , & le caractére
» eft indépendant de l'exemple.
و د
Si M. Rouffeau parle du defir , il eſt
indépendant du caractére , comme le caractére
l'eft de l'exemple. Dans tous les
hommes , le defir tend au même but ; il
y arrive , & il s'éteint. C'eft le Roman
de l'Amour phyfique . S'il parle de l'Amour
compofé où dominent les affections
morales ; je nie que les émotions duThéâtre
n'en déterminent pas l'objet . Ce n'eſt
pas telle ou telle perfonne que le Théâtre
nous difpofe à aimer ; mais une perfonne
douée de telle & de telle qualité. Ces qualités
nous affectent plus ou moins felon
notre caractére ; mais celui qui en eft viyement
affecté au Spectacle , le fera dans
la fociété il ne le fera de même que
par des qualités femblables; & plus l'émotion
du Spectacle aura été vive, plus il fera
indifférent pour tout ce qui ne reffemble
pas au tableau dont il eft frappé . Eftime,
refpect , confiance , vif intérêt , tendre
penchant , voilà ce qui lui refte de l'impreffion
qu'il a reçue ; & tout cela tient
à quelque chofe. L'âme ainfi émue ne va
pas s'attacher au premier objet préſent.
Quant au befoin d'aimer , il ne peut être
86 MERCURE DE FRANCE.
ici que le defir impatient de poffèder l'objet
réel dont on vient d'adorer l'image :
or ce defir n'eft rien moins que vague ; la
caufe en décide l'objet. Le caractére eft
indépendant de l'exemple , mais l'émétion
théâtrale eft indépendante du carac
tére ; & chacun n'aime ou ne hait dans
les Peintures du Théâtre , que ce qu'il eft
capable , felon fon caractére , d'aimer ou
de hair dans la réalité ; à moins que M.
Rouffeau ne fuppofe qu'on change d'âme
en changeant de lieu : ainfi l'homme naturellement
vicieux , s'il en eft , ne fera
que très-foiblement touché d'un amour délicat
& honnête ; & celui que fon caractére
y rend plus fenfible , eft par là-même
difpofé à fuivre l'impulfion d'un exemple
vertueux .
M. R. compare aux tableaux de nos
Spectacles, le baiſer du Praticien Manilius,
donné à fa femme en préfence de fa fille.
C'étoit , dit-il, d'une action fort honnête ,
faire un exemple de corruption .
31
Cette action étoit l'exemple de la pu
deur violée , & par conféquent d'une mau
vaife action ; & ce baifer immodeste dans
nos moeurs , pouvoit être encore plus li
centieux dans les moeurs de l'ancienné
Rome ; au lieu que l'Amour , tel qu'il ek
peint fur le Théâtre , n'a rien d'indécent
à nos yeux.
JANVIER. 1759.
8-
» L'Amour eft louable en foi , comme
» toutes les paffions bien réglées ; mais les
excès en font dangereux & inévitables ,
» fil'idée de l'innocence embellit quelques
» inftants le fentiment qu'elle accompa-
" gne , bientôt les circonftances s'effacent
» de la mémoire , tandis que l'impreffion
» d'une paffion fi douce tefte au fond du
و د
-» coeur.
Un Peuple qui va chaque jour s'atten
drir à ce Spectacle , doit donc être un
Peuple très-paffionnné. Voyons ce qu'en
dit M. Rouffeau lui-même.
» On flatte les femmes , fans les aimer :
» elles font entourées d'agréables ; mais
elles n'ont plus d'Amants . Ne feroient-
» ils pas au défefpoir qu'on les crût amou-
» reux d'une feule ? Qu'ils ne s'en inquié-
» tent pas ; il faudroit avoir d'étranges
» idées de l'Amour. »
Voilà donc cette foule de Spectateurs
qui reviennent du Théâtre , avec un befoin
fi preffant d'aimer ? Voilà l'effet de
ces émotions qui préparent à fentir l'A-
'mour ; voilà , dis- je , cet Amour dont les
excès font inévitables ! Cette Jeuneffe
froide & légére a vû cependant le Spectacle
au fortir du Collége , & ne manque
pas une feule des leçons d'amour qu'on
donne. Quels en ont été les effets ?
88 MERCURE DE FRANCE
Soit foibleffe du côté des impreffions théâ
trales , foit froideur naturelle ou diffipation
du côté des Spectateurs , notre fenfibilité
n'eft donc que trop foiblement
par les objets vettueux que le Théâtre
nous préfente ; & le mal eft que l'émotion
qu'il nous cauſe , ne nous affecte
qu'un inftant .
émue
Dans les climats où la fenfibilité natu
relle eft plus que fuffifante pour remplir
l'objet de la fociété , il feroit dangereux
fans doute de l'irriter par des fenfations
trop violentes ; mais il eft un milieu entre
la langueur
& l'yvreffe , entre la froide
inertie de l'ame & les accès de la paſſion.
Or , nous fommes bien loin encore de
cette vivacité de fentiment , qui , mutuelle
entre les deux Séxes , fait le charme
de leur union . Voilà , je le répéte , ce qui
manque à nos moeurs , ce qu'il feroit à
fouhaiter
que pût nous donner le Théâtre ;
& ce n'eft pas à nous à craindre
la
que
foible illufion qu'il nous caufe , ne fe change
en égarement
. On revient ému d'Ariane
, d'Inès & d'Alzire ; mais de bonne
foi , en revient- on paffionné
: Ceft ce qui
feroit arrivé peut-être , dans les climats
où le fon d'une lyre rendoit les hommes
furieux. Auffi l'Amour n'étoit-il pas admis
fur le Théâtre d'Athénes ; & l'on faifoit
JANVIER. 1759. 89
rudemment de ne pas l'y expofer. Mais
le même excès eft à craindre pour Geêve
, comme le croit M. Rouffeau ; s'il
ft à craindre pour l'Angleterre où l'Amour
eft furieux & tragique , où les hommes font
fublimes ou déteftables ; M. Rouffeau doit
avouer du moins que Paris ne court pás
les mêmes risques.
Ceft à la légereté , à la diffipation
qui nous eft naturelle , au goût des plaifirs
tumultueux & vains qu'on doit attribuer
l'éloignement de la jeuneffe Françoife
pour les Vieillards , & le Théâtre
qui fait refpecter les vertus de cer âge
comme il en joue les ridicules , eft auffi
pen la caufe de l'abandon où languit la
vieilleffe que des travers des jeunes
gens.
Quelques-uns de ces travers font les
effets d'une paffion aveugle.
Il et partout des caractéres violents ;
mais fi quelque chofe pouvoit les contenir
, quelle leçon plus frappante pour
eux que le Tableau des excès de l'Amour
, tel qu'il eft peint fur la Scéne
Françoife ? L'Amour tendre y eft féduifant
, mais l'Amour paffionné y eft terrible.
L'un y caufe de douces émotions ,
l'autre y fait frémir la Nature. Eſt-il
de femme qui voulût être à la place
go MERCURE DE FRANCE.
d'Inès ? Eft-il d'homme qui voulût fe
trouver dans la fituation de Dom-
Pédre ?
Quel eft donc cet Amour criminel où
nous conduit l'Amour honnête ? Je fçai
quelles font les moeurs d'une Jeuneſſe
diffipée ; mais de tant d'extravagances
dont nous fommes témoins , y en a-t-il
une entre mille dont le fentiment de
l'amour foit la fource ? Ce n'eft point le
coeur qui mène à la débauche , & c'eft
le coeur , le coeur lui feul , qui reçoit les
douces émotions d'un amour tendre &
vertueux. L'amour à deux fortes d'objets :
fçavoir , les objets qui affectent l'âme &
les objets qui émeuvent les fens. Le
Théâtre peut faire l'une & l'autre im
preffion ; mais ces deux effets n'ont pas
la même cauſe.
Que Zaïre foit jouée par une Actrice
d'une rare beauté , fa beauté affecte les
fens , mais fon rôle n'affecte que l'âme.
L'un tient à l'autre , me dira- t -on point
du tout ; car le rôle de Zaïre attendrit
également les deux féxes. Une Zaïre
moins belle toucheroit moins , avec le
même talent ; mais cela vient d'une caufe
fi pure que Zaire monis belle toucheroit
moins les femmes elles-mêmes . Cette
caufe eft le charme innocent de la BeauJANVIER.
1759. 91
té , l'intérêt naturel qu'elle infpire , l'illufion
qu'ajoute une figure raviffante au rôle
d'une amante adorée , enfin l'harmonie
& l'accord des fentimens vertueux &
tendres qu'elle exprime, avec le caractére
touchant & noble de fa figure & de fon
action. Mais tout cela n'affecte que l'âme
, je le répéte ; & la preuve en eſt ,
qu'un fage Vieillard en revient plus touché
que le plus voluptueux jeune homme.
L'expreffion d'un rôle tendre ajoute
aux charmes de la beauté ; mais je tiens
que de mille Spectateurs , il n'y en
a pas un qui en foit ému comme il eſt
dangereux de l'être. Ne nous flattons
point d'avoir tant à nous craindre. Il n'eft
pas auffi aifé de nous enflammer qu'on le
dit. Je vois même parmi la Jeuneffe beaucoup
de fantaiſie , très-peu de paffion . Et
quand les hommes feront capables d'un
fentiment délicat & vif , ils n'auront pas
à redouter la féduction de ces goûts frivoles.
+
Le Spectacle cependant peut être dangereux
comme Pantomime ; mais fi tout
tout ce qu'on y voit invite à l'amour phyfique
, tout ce qu'on y entend n'infpire
que l'amour moral : plus l'âme y eft émuë,
moins les fens doivent l'être. Quelle eft
de ces deux impreffions celle qui domine
92
2 MERCURE
DE FRANCE
.
& qui refte : C'eft là ce qui dépend des
caractères ; mais je fuis fûr qu'elles fe
combattent , que plus on eſt touché du
rôle , moins on eft tenté de l'Actrice , &
qu'avec les mêmes objets , le Spectacle
feroit plus dangereux, par exemple, fi l'on
ne faifoit qu'y danfer. Il ne m'eft pas përmis
d'approfondir cette queftion ; mais
j'en dis affez pour me faire entendre. Revenons
à l'amour moral.
Le plus grand de fes dangers eft celui
des inclinations déplacées : elles peuvent
l'être , ou relativement aux convenances
, ou relativement aux perfonnes . Sur
l'Article des convenances M. Rouffeau
n'eft pas févére. Il reconnoit la bonté
des moeurs de Nanine , » où l'honneur ,
» la vertu , les purs fentimens de la Na-
» ture font préférés à l'impertinent pré-
»jugé des conditions. » Cependant c'eft
là ce qui rend fi dangereufe aux yeux de
la plupart des hommes la fenfibilité des
jeunes gens.
L'Amour ne connoît point l'inégalité
des conditions ; il tend quelquefois à
rapprocher des cours que la naiffance &
la fortune féparent . Il renverfe donc le
plan économique des familles , l'ordre
politique de la fociété , l'empire de la
coutume & de l'opinion .
JANVIER. 1759. 93
La fociété exige dans les alliances certains
rapports que la Nature n'a point
confultés. Le Mariage , au lieu d'étre
l'accord des volontés , eft devenu celui
des convenances . On eft donc obligé de
fouhaiter que le coeur des jeunes gens
foit indifférent à tout , pour difpofer
deux ſelon des vues qui ne font pas
celles de la Nature . Si le coeur fe donne
lui-même , avant qu'on l'ait engagé ;
fifon inclination contredit l'engagement
qu'on lui fait prendre ; le defir & le penchant
font en contradiction toute la vie ,
& ce qui eût fait le charme d'une union
volontaire , devient le tourment d'une
fervitude impofée. Ce plan une fois établi
l'inclination des enfans contredit
fouvent les intentions des peres. Mais ,
fi , dans cette pofition , il eft malheureux
que le coeur de l'homme foit tendre
& fenfible , s'il eft à craindre , par
conféquent , que le Théâtre ne contribue
à le rendre tel ; eft-ce au Théâtre
eft-ce à la Nature qu'un Philofophe doit
s'en prendre ? Auffi M. Rouffeau ne leur
en fait- il pas un crime. Je parle donc
ici , non à M. Rouffeau , mais à un
pere de famille jaloux de fon nom , foigneux
de fa poftérité , fenfible à l'hon
neur de fon fils , & inquiet fur le choix
94 MERCURE DE FRANCE.
que ce jeune homme feroit peut - être fi
la Nature ou l'habitude difpofoit fon
caur à l'Amour .
Vous fouhaittez à votre fils une âme
infenfible , lui dirai-je ; c'eft ſouhaiter
le plus dur efclavage à fa femme & à
fes enfants. Si par malheur vos voeux
font remplis , il n'aimera rien excepté
lui - même ; & l'amour - propre n'eft ja-,,
mais fi fort que dans une âme où il régne
feul. Tout fera donc facrifié à ce
fentiment unique' ; & l'autorité d'époux
& l'autorité de pere ne feront de lui
qu'un tyran. Vous aurez difpofé de lui
felon vos vues , en fuppofant qu'une âme
froide foit plus docile qu'une âme tendre,
cè qui eft encore bien douteux ; mais
vous en aurez difpofé pour le malheur de
tout ce qui l'environne.Votre orgueil fera
fatisfait , mais vous entendrez retentir
jufqu'à vous les cris plaintifs de la Nature.
Grace à vos foins , fon âme endurcie
ne fera capable d'aucune affection
morale ; mais les Animaux les plus ftupides
ont des fens ; votre fils en aura.
comme eux , & comme eux il en fera
l'esclave.
Aimez- vous mieux , me dira ce pere ,
aimez -vous mieux que difpofant fon âme
à des inclinations deréglées , je l'aban
JANVI ER. 17 59. ༡༦
donne imprudemment aux caprices aveu--
gles de l'Amour ? Non fans doute , lui
répondrai-je ; mais fuppofons que votre
fils ne foit pas naturellement pervers ,
qu'il foit né bon , comme tous les hommes ,
c'eft-à-dire , capable de trouver fon plus.
grand bien dans ce qui eft vertueux &
honnête il dépend de vous d'y détermi-"
ner fes inclinations ; fon bonheur & fa
vertu font dans vos mains : plus fon âme
fera attendrie , & plus vous la trouverez
docile.
:
» Le plus charmant objet de la Nature,
le plus digne d'émouvoir un coeur fen-
»fible , & de le porter au bien , eft une
»femme aimable & vertueufe . » M.
Rouffeau demande où il y en a ? Je prétends
qu'il y en a partout & dans tous les
états de la vie , qu'il y en aura plus encore
, fi dans la balance des intérêts
ces qualités font de quelque poids : or ,
qu'une âme tendre foit indécife ; fi elle
n'eft
pas corrompue , fi l'on a pris foin
de cultiver en elle le goût naturel du beau
moral , qui empêche des Parens attentifs
d'éclairer , de diriger fa fenfibilité vers
des objets qui en foient dignes.
Un tel foin , je l'avoue , exige une at
tention vigilante & affidue . Cette attention
eft un devoir pénible ; on le néglige
96 MERCURE DE FRANCE.
& l'on fe plaint des égaremens d'un jeune
coeur à lui-même livré. On prétend le
ramener d'un coup d'autorité , il n'eft
plus tems . Ou l'autorité fera trop foible •
ou elle fera tyrannique. Il ne faut donc
pas 'étonner fi un aveu arraché par la violence
, n'a pas le même effet qu'un penchant
infpiré par la perfuafion . Mais dans
tout cela , que fait le Théâtre ? Il fupplée
par la peinture des affections honnêtes
, vertueufes , & par-là même intéreffantes
, à ce qui manque à l'éducation
, du côté des exemples & des leçons
domeftiques. Il y fupplée , dis-je , autant
qu'il eft poffible , & fi le torrent franchit
fa digue , l'on n'en doit pas conclure
que la digue elle-même foit la caufe du
débordement.
Ce qui allarme le plus M. Rouffeau ,
c'eft le danger des inclinations déplacées,
relativement à la perfonne. » Qu'un jeune
» homme n'ait vu le monde que fur la
Scéne , le premier moyen qui s'offre à
lui pour aller à la vertu , eft de cher
» cher une maîtreffe qui l'y conduiſe ,
»
efpérant bien trouver une Conftance
» ou une Cénie, tout au moins. C'eſt ainf
» que ,fur la foi d'un modéle imaginaire
» fur un air modefte & touchant , fur une
» douceur contrefaite , Nefcius aura fali
lacis
#
2
2.
JANVIER. 1759. 97
lacis , le jeune Infenfé court ſe perdre,
» en penfant devenir un fage.
Je veux qué ce jeune homme n'ait vû
au Théâtre que des Conftances , des Cénies
, qu'il n'y ait vu peindre l'Amour
qu'intéreffant & vertueux l'âme pleine
de ces idées , il cherchera , dites - vous ,
une Cénie , une Conftance ; mais eft- ce
dans la fociété des femmes perdues qu'il
ira la chercher ? Le fuppofez-vous affez
infenfé ? Ne faut - il pas s'abftenir auffi
d'expofer fur le Théâtre l'amitié pure &
fainte , de peur que quelque jeune hom
me épris de fes charmes , ne la cherche
parmi des Fripons ? La Jeuneffe facile &
crédule , donne fouvent dans le piége
'd'un faux amour comme dans celui d'une
fauffe amitié ; mais eft-ce pour avoir appris
au Spectacle à difcerner le véritable ?
Eftce- pour y avoir été vivement ému
des fentimens qui l'accompagnent , &
qui le caractérisent ? M. Rouffeau fuppofe
que nous fortons du Spectacle ,
fi enyvrés que nous ne fommes plus capables
de réfléxion ni de choix : cela peut
être dans un pays où l'Amour eft fi furieux
qu'il ne s'agit pas moins que d'y laiffer
l'amour ou la vie ; cela peut être auffi à
Genêve. Mais je ne confidére les effets
du Théâtre que relativement aux Fran-
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
çois ; & M. Rouffeau avoue lui-même ,
qu'ils ne font rien moins que paffionnés.
Qu'il me foit donc permis de demander
comment l'on peut enfeigner aux hommes
à diftinguer le bien & le mal ; à chercher
l'un , & éviter l'autre ; fi ce n'eſt en les
expofant à leurs yeux dans une Peinture
naïve & fidelle , l'un avec les charmes &
fes avantages , l'autre avec fa honte , fes
dangers & fes écueils ? Comment s'y prendroit
M. Rouffeau lui-même pour éclairer
un jeune homme dans le choix d'un
objet digne d'être aimé ? Vous reconnoîtrez
, lui diroit-il , une Femme honnête
à fes principes , à fes fentiments , au caractére
de fon amour. Si elle eft plus occupée
que vous-même de vos devoirs &
de votre gloire , de vos talents & de vos
vertus ; fi elle prend foin d'embellir votre
âme , & de vous rendre plus cher à fes
yeux , en vous rendant plus eftimable ;
voilà l'objet qui doit vous attacher. C'eſt
la leçon qu'il lui donneroit , & cette leçon
eft celle du Théâtre. Il ajouteroit à
ce tableau le contrafte d'une femme impérieufe
& vaine , qui veut que tout céde
à fes caprices , que tout foit facrifié à fa
fantaifie & à fes plaifirs , qui ne connoît
dans fon Amant de devoir , de foin , d'in- ?
JANVIER. 1759. 99
térêt que celui de lui complaire ; qui fe
fait un jeu de fa ruine , un amuſement
de fes folies , un triomphe de fes égarements.
Voilà , diroit-il , celle que vous
devez craindre ; & le Théâtre l'a dit mille
fois. Il feroit bon fans doute de mettre en
action ces préceptes , il feroit bon de repréfenter
fur la Scéne l'Enfant prodigue
au milieu des malheureufes qui l'ont égaré
, ruiné , chaffé , méconnu ; mais par
malheur la décence s'y oppofe. Il s'enfuit
qué la Scéne Françoife n'eft pas à cet
égard auffi morale qu'elle peut l'être ;
mais on y dit ce que l'on n'ofe y peindre ;
& fi les impreffions n'en font pas affez
vives , fi elles frappent l'oreille fans toucher
le coeur , ce n'eft pas la faute du
Théâtre .
Si l'Amour criminel ou vicieux eft peint
dans quelques- unes de nos Pićces , avec
des couleurs qui le font aimer , je fuis le
premier à condamner la Piéce. Mais que
M.Rouffeau nous en cite les exemples dans
ce qui s'appelle le Théâtre honnête . L'Amour
intéreffe dans Zaire & dans Bérénice
, oui fans doute ; auffi l'Amour n'y
eft-il pas criminel . Il combat un Préjugé
national dans Titus , & il eft facrifié à
ce Préjugé même . Il combat dans Zaïre
des devoirs inconnus , & il cède à ces
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
devoirs , dès que leur voix fe fait entendre.
Zaïre meurt , & l'on ne laiffe pas de
fouhaiter de rencontrer une Zaïre : je le
crois bien ; auffi n'eft - ce pas la crainte
d'aimer une Zaïre , mais la crainte de
l'immoler dans les accès d'une jalouſie
aveugle & forcenée que ce Spectacle doit
infpirer.
:
On s'intérefle à l'Amour de Titus pour
Bérénice ; quoiqu'il foit oppofé à fon devoir
pourquoi ? Parce que ce devoir n'eņ
eft pas un dans nos moeurs , & que le
coeur doit prendre parti pour un fentiment
naturel contre une opinion révoltante.
Que le Cid facrifiât fon pere à Chiméne ,
qu'Horace abandonnât la caufe de Rome
pour complaire à Sabine : je demande à
M. Rouffeau s'il croit que l'intérêt de
l'Amour l'emportât dans nos coeurs fur
l'intérêt facré de la Nature ou de la Patrie?
Qui de nous eft complice dans l'âme
de la trahifon du fils de Brutus ? Mais
qu'il plaife aux Romains de faire un crime
à leur Empereur d'époufer une Reine ;
cet orgueil nous irrite , loin de nous toucher
; & fi nous applaudiffions dans Titus
l'effort généreux qu'il fait fur lui-même ,
fon refpect pour une Loi fuperbe , ne fe
communique point à nous , & les charmes
naturels de la beauté & de la vertu
JANVIER. 1759 .
101
confervent tous leurs droits fur nos âmes.
M. Rouffeau a raifon de dire qu'aucun des
Spectateurs n'eft Romain dans ce moment;
mais aucun ne pardonneroit à Titus de
ceffer de l'être. C'eft par principe qu'on
l'admire ; c'est par fentiment qu'on le
plaint.
» L'Amour ſéduit , ou ce n'eſt pas lui »
Qu'eſt-ce à dire , l'Amour ſeduit ? Il intéreffe
, il attache , oui fans doute . Il nous
fait tomber daus les piéges du crime , au
moment qu'il fuit lui-même le chemin de
la vertu : c'eft ce que je ne puis concevoir.
» Les circonstances qui le rendent ver-
» tueux au Théâtre , s'effacent , dit M.
» Rouſſeau , de la mémoire des Specta-
" teurs. » Ainfi , quand les yeux mouillés
de larmes , je viens de voir Zaire ou Bérénice
, j'oublie qu'elles étoient vertueufes
, qu'elles ont facrifié le fentiment le
plus cher de leur âme , l'une à la Religion
de fes Peres , l'autre à la gloire de
fon Amant. Quand je viens d'entendre &
d'admirer Life , Conftance ou Cénie, j'oublie
la cauſe , la feule cauſe de l'intérêt
vif & tendre dont je fuis encore tout ému.
Voilà une façon de fentir dont je n'avois
pas même l'idée. Il me femble au contraire
que le fouvenir des circonftances
qui ont excité l'émotion , furvit long-
E iij
702 MER CURE DE FRANCE.
tems à l'émotion elle-même ; & ce n'eft,
que par ces images , que les peines & les
plaifirs paffés , nous font encore préfents.
Comment donc M. Rouffeau a-t- il prétendu
que l'Amour refte , & que l'objet
s'efface Feroic-il confifter l'impreffion
de l'Amour au Spectacle , dans l'émotion
phyfique des fens ? Si telle eſt fon
l'idée , j'ofe lui répondre , qu'aucune des
Piéces où l'Amour eft peint vertueux , ne
produit cet effet , ni ne peut le produire.
Je dis plus un feul trait , qui dans une
Picce décente réveilleroit une idée obfcéne
, indifpoferoit tous les efprits . S'il
n'y a donc que l'émotion pure de l'âme
fans aucun mélange de vice , quel eft le
caractére dépravé qui change en affection
criminelle le fentiment que viennent d'exciter
en lui la bonté , la candeur , l'innocence
, la vertu même ? Que M. Rouffeau
compofe lui-même ce caractére déteftable
; je ne lui oppofe point fon principe
que tout homme eft né bon ; je veux qu'il
y en ait de naturellement pervers , & je
fuppofe un tel homme au Spectacle. Ou
la Peinture d'un Amour vertueux le touchera
, & pour un moment il fera moins
méchant ; ou il n'en fera point ému , & le
Spectacle dès-lors ne fera pour lui qu'infipide.
Il en revient , me direz-vous ,
JANVIER. 1759.
103
avec l'ardeur du defir dans les fens , & il
va l'appaiſer par un crime : cela peut être ;
mais ce que le Théâtre a fait , le Spectacle
le plus innocent l'eût fait de même.
Penfez qu'il s'agit d'un hommie perdu :
tout eft poifon pour une telle âme .. Mais
fuppofons ce qui eft plus commun ; c'eſtà
- dire , un homme qui ne fe livre à l'Amour
vicieux , que parce qu'il y fuppofe
un charme & des plaifirs qui manquent à
P'Amour honnête : pour celui- ci , plus la
Peinture de l'Amour honnête fera tou
chante ; plus le contrepoids du vice
aura de force , & moins par conféquent
le vice lui-même aura d'attraits . Prenez
un jeune débauché au dénouement de
P'Enfant Prodigue ; s'il eft attendri , s'il a
verfé des larmes , il eft vertueux , au moins
dans ce moment . Il a partagé les regrets ,
la honte , les remords de fon femblable ;
il a gouté avec lui le plaifir de dérefter aux
pieds d'une Femme honnête , fenfible &
généreufe , le crime de l'avoir trahie. Il a
pleuré fes égarements , fon coeur s'eft dilaté
au moment du pardon , il a baisé avec
Euphémon la main de fa vertueufe Amante
: Voilà donc les circonftances que vous
prétendez qu'il oublie , pour ne conferver
que l'impreffion , de quoi ? D'un Amour
fans objet , fans motif , fans caractére , &
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
qui dans fon âme va fe changer en vice ?
Je me perds dans cette analyfe étrange
du coeur humain ; & fi la nature eft auffi
monftrueufe que vous le fuppofez , je m'applaudis
de la méconnoître.
, Il faudroit , felon M. Rouffeau ne
préfenter l'Amour au Théâtre , que dangereux
, trompeur & funefte. » În croit
faire merveille de donner à la tendreffe
» tout l'intérêt de la vertu ; au lieu qu'il
»faudroit apprendre aux Jeunes gens à
» fe défier des illufions de l'Amour , & à
» fuir l'erreur d'un penchant aveugle qui
» croit toujours fe fonder fur l'eſtime. »
J'ai dit comment le Théâtre répond à
ces vues ; mais on fent bien que ce n'eſt
pas affez dans les principes de M. Rouffeau.
Rien n'eft plus rare , à fon avis ,
qu'une Femme aimable & vertueufe ; tout
Ce qui nous difpofe à aimer les Femmes ,
nous entraîne donc au vice. C'eſt ainfi
qu'il doit raifonner. Pour moi qui , dans
les Familles , n'ai guéres vû que des filles
bien nées , & les graces de l'innocence
unies à celles de la Jeuneffe , fouvent à
celles de la beauté , je crois que c'eſt remplir
l'intention de la Nature , & celle de
la Société , que d'attirer fur ces chaſtes
objets les voeux innocents des hommes de
leur état & de leur âge : je crois que leur
JANVIER. 1759. 105
infpirer une eftime , une confiance mutuelle,
c'eft les difpofer à fe rendre heureux : je
crois en un mot qu'attendrir un féxe pour
l'autre ; c'eft tirer l'homme de la claffe des
bêtes, & cacher la honte de l'Amour phyfique
fous l'honnêteté de l'Amour moral .
L'Amour a fes dangers , fans doute ;
mais quelle paffion n'a pas les fiens ? Il
s'agit de le régler , c'eft-à-dire , de l'éclairer
fur fon objet , & de lui tracer
des limites. L'homme a fes defirs , la
Nature les lui donne ; il faut qu'il les fixe ,
ou qu'il les répande. Entre l'amour & la
débauche , il n'y a que la fageffe ftoïque .
ou l'infenfible froideur. Voyez fi vous
prétendez faire de tous les hommes des
Stoïciens ou des Marbres , les élever audeffus
du foin de perpétuer leur efpéce , ou
les réduire àn'être plus que des Otomates
multipliants. A moins de métamorphofer
ainfi la Nature , il me femble que le lien
le plus doux , le plus vertueux qui puiffe
rapprocher , unir , enchaîner les deux
Séxes , c'eft le noeud intime d'une affection
mutuelle , & que le plus grand bien qu'on
puiffe opérer dans les moeurs d'un Peuple
inconftant & volage , c'eft de l'émouvoir
, de l'attendrir , de le difpofer à l'Amour,
en l'accoutumant à méprifer ce qu'un
tel fentiment à de vicieux , à craindre ce
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
qu'il'a de funefte , à chérir ce qu'il a d'intéreffant
, de refpectable & de facré.
Il n'eft point d'armes que M. Rouffeau
n'employe , & qu'il ne manie avec beaucoup
d'art , pour attaquer les moeurs du
Théâtre. L'Amour honnête qu'on y refpire,
réunit toutes les affections de l'âme fur
un feul objet. Or , » le plus méchant des
» hommes , eft celui qui s'ifole le plus , qui
» concentre le plus fon coeur en lui-mê-
» me. Le meilleur eft celui qui partage
également fes affections à tous fes fem-
» blables. Il vaut beaucoup mieux ai-
» mer une maîtreffe que de s'aimer
»feul au monde. Mais quiconque aime
» tendrement fes parents , fes amis , fa
" patrie & le genre humain , fe dégrade
" par un attachement défordonné qui nuit
» bientôt à tous les autres , & leur eft infailliblement
préféré. »
و د
و ر
»
pour
Je nie que le plus méchant des hommes
, foit celui qui s'ifole le plus . Cer
homme-là ne fait que s'anéantir la
Société. Or , le néant n'eft pas ce qu'il
a de pire. Il est évident que Cartouche
étoit plus méchant que Timon. Du reſte
il n'y a que l'Amour effréné qui détache
l'âme de fes devoirs , & qui en rompe les
liens tout fentiment vif les relâche ; l'amitié
, le fang & l'amour rompent L'éJANVIER.
1759.
107
quilibre des intérêts qui meuvent l'âme ;
mais cet équilibre eft une chimére . Licurgue
, pour rendre toutes les affections
communes , a été obligé de rendre tous
les biens communs jufqu'aux enfants , &
de former fon noeud politique des débris
de tous les noeuds domeftiques & perfonnels.
Avec l'argument de M. Rouſſeau ,
je prouverai qu'une Mérope eft un perfonnage
vicieux , & aucune mere ne vou
dra m'en croire .
L'Amour paffionné , c'eſt-à-dire , aveugle
& fans frein , eft un des plus grands
maux , dont le coeur de l'homme foit menacé
; auffi dans la Peinture qu'on en fair
fur la Scéne , n'infpire-t-il jamais la pitié
fans la crainte : voyez Hermione, Radamifte
, Orofmane , &c. mais ce n'eft
point cette fureur cruelle , forcenée , atroce
, dont vous craignez pour nos âmes
foibles les exemples contagieux. Vous redoutez
pour nous ces Spectacles tranquilles
, où l'on répand de douces larmes , où
la vertu gémit avec l'Amour , où la volupté
même est décente. Cénie, Mélanide,
l'Oracle, c'eft-là, dites-vous, qu'on refpire
le poifon d'un Amour dont les excès font
inévitables. Ces mêmes âmes que vous
trouvez fi froides , quand l'humanité , la
pitié les frappe , deviennent donc tout
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
à
coup bien fenfibles aux impreffions de
l'Amour. Que dis-je ? l'Amour lui-même
ne les touche donc qu'au Spectacle ; car
vous-même , vous avouez que le monde
ne le connoît plus . J'ai beau vouloir vous
concilier avec vous-même , il n'y a pas
moyen; votre opinion eſt un Protée , &
tel
je ne fuis pas unun Ulyffe. Je conclus donc ,
fans plus de difcuffion , que l'Amour ,
que peuvent
l'infpirer
ces Spectacles
attendriffants
, n'eft rien moins qu'une
phrénéfie
, rien moins qu'un mouvement
ftupide ; qu'il eft affez vifpour rapprocher
les âmes , & qu'il ne l'eft point affez pour
enyvrer les fens , qu'il favorife le penchant
de la Nature , fans rompre la digue
des bienséances
, ni changer la direction
du devoir & de la vertu. Banniſſez
donc l'Amour de Genêve , comme les
Spectacles
; fouhaitez
qu'il ne pénétre
point dans les retraites de ces Montagnons
fortunés, chez qui vous priez Dieu
qu'on ne mette point de lanternes
; mais
Jaiffez- nous defirer qu'à Paris le fentiment
le plus doux de la Nature , prenne la place
de la coquetterie
& du libertinage. Les
Spectacles y font utiles, non » pour per-
»fectionner
le goût,quand l'honnêteté
eft
» perdue, mais pour encourager
l'honnêteté
même par des exemples
vertueux , &
JANVIER. 1759. iog
publiquement applaudis ; non » pour cou-
"vrir d'un vernis de procédés , la laideur
du vice ; mais pour faire fentir la
honte & la baffeffe du vice, & développer
dans les âmes le germe naturel des vertus
; non » pour empêcher que les mau-
» vaiſes moeurs ne dégénérent en brigandage
, mais pour y répandre & perpétuer
les bonnes , par la communication
progreffive des faines idées , & l'impreffon
habituelle des fentiments vertueux ;
en un mot , pour cultiver & nourrir le
goût du vrai , de l'honnête & du beau
qui , quoiqu'on en dife , eft encore en vénération
parmi nous.
ر و
Après avoir repréfenté Paris comme
» une Ville remplie de gens intrigants ,
» défoeuvrés , fans moeurs , fans religion ,
» fans principes , dont l'imagination dé-
» pravée par l'oifiveté , la fainéantiſe , par
» l'amour du plaiſir , & par de grands
» befoins , n'engendre que des monftres ,
» & n'infpire que des forfaits. " Après
avoir peint le Théâtre comme l'Ecole la
plus pernicieufe du vice , on doit bien.
s'attendre que M. Rouffeau n'épargnera
pas les moeurs des Comédiens. Je n'examine
point le fait , la fatyre m'eft odieufe.
Je parle de ce qui peut être , fans
m'attacher à ce qui eft ; & je confidére
110 MERCURE DE FRANCE.
la profeffion en faifant abftraction des
perfonnes. M. Rouffeau commence par
avouer , qu'après avoir attaqué directement
le Spectacle dans fa nature & dans
fes effets , la difcuffion fur les moeurs des
Comédiens , n'eft pas fort néceffaire ; il
ne laiffe pas toutefois que de les noircir
de fon mieux : il auroit pu s'en dif
penfer.
Selon M. Rouſſeau » dans une grande
» Ville , la pudeur eft ignoble & baffe ;
ן כ
c'eft la feule chofe dont une Femme
» bien élevée auroit honte. Une Femme
qui paroît en Public , eft une Femme
" deshonorée. » A plus forte raifon , les
Femmes qui par état fe donnent en Spectacle
: il n'y a rien de plus conféquent,
Leur maniere de fe vêtir n'échappe point
à fa cenfure. Si on lui dit que les Femmes
fauvages n'ont point de pudeur , car elles
vont nues , il répond que » les nôtres en
» ont encore moins , car elles s'habillent.»
Si une Chinoiſe ne laiffe voir que le bout
de fon pied , c'eft ce bout du pied qui enflamme
les defirs. Si parmi nous la mode
eft moins févére , les charmes qu'elle laiſſe
appercevoir , font une amorce dangereufe.
Ainfi , une Femme ne peut fans crime ,
ni fe voiler , ni fe dévoiler. Si faut-il bien
cependant qu'elle foit vêtue de quelque
JANVIER. 1759 .
III
maniere; & à vrai dire , il n'en eft point
que l'habitude ne rende décente . Or , les
Actrices comiques font mifes précisément
comme on l'eft dans le monde . Les Actrices
tragiques ont foin d'ajuster à nos
moeurs les vêtements qu'elles imitent :
elles fe montrent avec cette bonne grace
que M. Rouffeau permet aux filles de Genêve
d'avoir au bal ; & dans tout cela ,
il n'y a rien que d'honnête.
M. Rouſſeau demande » comment un
» état , dont l'unique objet eft de fe mon-
» trer en Public , & qui pis eft , de fe
» montrer pour de l'argent , conviendroit
» à d'honnêtes femmes. » Je ne réponds
point au premier Article : j'ai fait voir que
dans tout ce qui n'eft pas d'inftitution
naturelle , les bienféances dépendent de
l'opinion . Dans la Grèce , une honnête
femme ne ſe montroit point en Public ;
parmi nous , elle y paroît avec décence ;
un état qui l'y oblige peut donc être un
état décent. Quant à la circonftance du
falaire dont M. Rouſſeau fait aux Comédiens
un reproche plus humiliant , a-t-il
oublié que rien n'eft plus honnête que
de gagner fa vie ; & ne fait-il pas gloire
lui- même de fe procurer par fon travail
, dequoi n'être à charge à perfonne ?
Les profeffions les plus utiles & qui de112
MERCURE DE FRANCE.
mandent le plus de talents , doivent être
fans doute les plus refpectées ; mais
s'enfuit-il que les profeffions qui ont pour
objet l'amuſement de la fociété , foient
deshonorantes , par la raifon qu'on les
exerce pour de l'argent ? Que l'on joue
le rôle de Burrhus , du Milantrope , de
Zaïre , ou que l'on donne un Concert
pour de l'argent , tout cela eft égal , fi
de part & d'autre les plaifirs que l'on
procure à qui les paye , n'ont rien que
d'honnête ; or c'étoit là feulement ce
qu'il falloit confidérer , fans s'attacher
à une circonftance qui ne fait rien du
tout à la chofe car fi le Spectacle étoit
pernicieux , il y auroit encore plus de
honte à être Acteur gratuitement , qu'à
l'être pour gagner fa vie. Qui d'ailleurs
affure M. Rouffeau que l'argent foit le
principal objet d'un Baron , d'une Lecouvreur
, & de celui qui , comme eux,
afpire à fe rendre célébre ?
Sans doute les talents & le génie ont
un objet plus noble que le falaire du traail
. Mais comme il faut vivre pour ſe
endre immortel , la premiere récomenfe
du Comédien , comme du Poëte ,
a Peintre , du Statuaire & c. doit être la
abfiftance dont l'argent eft le moyen ;
JANVIER. 1759. 113
car on ne peut pas en même temps faire
Cinna & labourer la Terre .
» Il eft difficile que celle qui fe met à
» prix en repréſentation , ne s'y mette
»bientôt en perfonne . » C'eft comme fi
je difois qu'il eft difficile qu'un Auteur
qui vend fes écrits à un Libraire , ne foit
pas tenté d'aller ſe vendre lui-même . Un
fi excellent Ecrivain peut- il vouloir faire
paffer en preuve d'une imputation flétriffante
un tour d'expreffion qui n'eft
qu'un jeu de mots ? L'Actrice qui joue
Emilie ou Colette eft elle plus vendue à
l'or des Spectateurs que ne l'étoient Corneille
& M. Rouffeau lui-même ? S'il me
répond qu'elle leur vend fa préfence ,
fon action , fa voix & le talent qu'elle
a d'exprimer tout ce qu'elle imite. Je réponds
que Corneille & M. Rouffeau ont
vendu avant elle leur imagination ,
leur âme , leurs veilles , & le don de
feindre qui leur eft commun avec elle .
C'eft furtout cet Art , ce don de feindre
& d'en impoſer , que M. Rouffeau trouve
deshonorant dans la profeffion de Comédien.
" Qu'eft- ce que le talent du Co-
» médien l'art de fe contrefaire , de re-
» vêtir un autre caractére que le fien , de
paroître différent de ce qu'on eft , de
» fe paffionner de fang froid , de dire
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» autre chofe que ce qu'on penfe , auffi
» naturellement que fi on le penfoit réel-
» lement , & d'oublier enfin fa propre
place , à force de prendre celle d'au-
» trui. Et , à votre avis , Monfieur, qu'eftce
que l'art du Peintre , du Muficien , &
furtout du Poëte ? Auriez-vous jamais
fait les rôles de Colin & de Colette ,
fi vous ne vous étiez pas déplacé ? M. de
Voltaire que vous n'accuferez pas d'exercer
un métier infâme , étoit-il femblable
à lui-même en écrivant fes Tragédies ?
L'art de faire illufion eft-il plus de l'ef
fence du Comédien , que de l'effence du
Poëte , du Muficien , du Peintre &c. Celui
qui trouva le Dominicain travaillant
avec un air atroce au Tableau de S. André
, le foupçonna- t-il d'être complice
du Soldat qu'il peignoit alors infultant le
S. Martyr ?
En vérité , plus j'y penfe , moins je
conçois que vous ayez écrit férieufement
tout ce que je viens de lire. Cependant
de cette déclamation fi étrange & fi peu
fondée , vous tirez des inductions cruelles.
Que vous demandiez fi ces hommes
fi bien parés , fi bien exercés au ton de
la galanterie & aux accens de la paffion ,
n'abuſeront
jamais de cet art pour féduire
de jeunes perfonnes ; votre crainte peut
JANVIER. 1759. 115
être fondée ; & j'avoue qu'un bon Comédien
doit fçavoir plus que perfonne ,
l'art de témoigner fes defirs fans déplaire,
& de les rendre intéreffants. Cet Art eft
honnête felon vos principes ; mais comme
je ne vous prens pas au mot , j'avoue
qu'un bon Comédien fans moeurs ,
eft plus dangereux qu'un autre homme.
Vous allez plus loin. Ces valets filoux , fi
fubtils de la langue & de la main fur
la Scéne , dans les befoins d'un métier
plus difpendieux que lucratif , n'aurontils
jamais de diftraction utile ? ne prendront-
ils jamais la bourfe d'un fils prodigue
, ou d'un pere avare , pour celle
de Léandre ou d'Argan ? Que ne demandez-
vous de même fi celui qui joue
Narciffe ne fera pas un empoifonneur au
befoin ? Je paffe rapidement fur ce trait
qui vous eft échappé fans doute , je n'ai
pas le courage d'en plaifanter ; & fi je
le relevois férieufement , je tomberois
peut-être moi-même dans l'excès que je
vous reproche je m'en tiens donc à
notre objet. L'Auteur qui compofe &
l'Acteur qui repréfente fe frappent l'imagination
du tableau qu'ils ont à peindre.
Racine crayonnoit de la même main
le caractére divin de Burrhus , & le caractére
infernal de Narciffe . Milton eſt
16 MERCURE DE FRANCE.
fublime dans les blafphêmes de Satan
& dans l'adoration de nos premiers Peres.
L'âme de Corneille s'élevoit jufqu'à l'héroifme
pour faire parler Cornélie & Céfar
après s'être abaiffée jufqu'aux fentimens
de la plus lâche trahison pour faire
parler Achillas & Septime. Il en eft de
l'Acteur comme du Poëte , avec cette
différence que celui-ci à befoin de fe
transformer tout entier , & qué fon âme
doit être , s'il eft permis de le dire ,
centralement affectée des paffions qu'il
veut rendre , puifque c'eft lui qui les enfante
; au lieu que l'Acteur infpiré par
le Poëte , n'en eft que le copifte , & n'a
befoin , pour le rendre , que d'une émotion
plus fuperficielle , qui influe encore
moins par conféquent fur fon caractére
habituel.
Peut -être vous applaudiffez-vous de me
voir envelopper tous les Arts d'imitations
, dans le reproche que vous
faites à celui de Comédien ; mais c'eft
affez pour moi de vous réduire à convenir
qu'il n'eft pas moins honnête qu'un
autre. L'âme prend , à la longue , une
teinture des affections vertueufes dont
elle fe pénétre ; l'intérêt qu'elles lui
infpirent leur fert comme de mordant.
Mais les fentiments qu'on exprime avec
JANVIER . 1759. 117
horreur , le rôle qu'on méprife au moment
qu'on le joue , & qu'on voit en
butte au mépris , ce rôle , dis -je , n'a rien
de féduifant , rien de contagieux, ni pour
le Poëte qui le feint , ni pour l'Acteur
qui s'exerce à le rendre .
Toutefois je fens comme vous qu'un
Comédien vertueux , une Comédienne
fage & honnête fera une efpéce de prodige
, quand vous les réduirez l'un &
l'autre à l'Amour pur de la vertu , &
à la privation défintereffée de tous les
plaifirs qui les follicitent .
Le crime a trois fortes de frein : les
Loix , l'Honneur , la Religion. Le vice
n'a que la Religion & l'Honneur. D'un
côté l'on excommunie les Comédiens , de
l'autre on veut les rendre infâmes ; je
demande par quel effort généreux ils
fe priveroient des plaifirs tolérés par les
Loix & permis par la Nature ? S'ils ont
des moeurs , ce ne peut être qu'en s'élevant
au-deffus des autres hommes par
une droiture & une force d'âme qui les
raffure & qui les confole. Ils ne font pas
vertueux au même prix que nous ; & il
faut autant de courage à un Comédien
pour être honnête - homme , qu'à un
honnête - homme pour embraffer la prcs
feffion de Comédien. Voulez-vous juger
118 MERCURE DEFRANCE.
quelle eft l'influence de cette profeffion
fur les moeurs , commencez par lui rendre
les deux plus grands freins du vice ,
les deux plus fermes appuis de la foibleffe
& de l'innocence , la religion &
l'honneur. Ne les privez de rien , ne les
difpenfez de rien ; laiffez à leurs penchants
les mêmes contrepoids qu'aux nôtres
; & alors s'ils font conftamment plus
vicieux que nous , c'eft à leur état qu'on
a droit de s'en prendre. M. Rouſſeau
prend la chofe à rebours , & de la honte
attachée à l'état de Comédien , il veut
tirer une preuve contre les moeurs de cet
état , & contre celles des Spectacles .
*
A Rome les Comédiens étoient des Ef
claves ; la condition d'Efclave étoit infâme
, & par conféquent celle de Comédien
; M. Rouffeau en conclut qu'elle
doit l'être partout.
Dans la Grèce , les Comédiens étoient
des hommes libres , & leur état n'avoit
rien de honteux ; M. Rouffeau nous répond
qu'ils repréfentoient les actions des
Héros , que ces grands Spectacles étoient
données fous le Ciel , fur des Théâtres
magnifiques & devant toute la Gréce
affemblée. Il nous difpenfera , je l'efpere,
de prendre tout cela pour des raifons ;
* Voy. les Mémoires de l'Acad . des Infcriptions
& Belles- Lettres. Tom . 17. Page 210,
JANVIER. 1759. 119
& s'il veut bien fe fouvenir que ces
Comédiens repréfentoient familiérement
des Héros inceftueux ou parricides , qu'ils `
jouoient & calomnioient Socrate ; il
avouera que fi jamais l'état de Comédien
a du être deshonorant , c'eft fur le Théâtre
d'Athénes .
Dans les premiers établiſſemens des
nôtres , l'indécence & l'obfcénité des
Spectacles ont dû attirer fur la profeffion
de Comédien les cenfures de l'Eglife
& le mépris des honnêtes gens.
Les moeurs de la Scéne ont changé ;
& fi M. Rouffeau n'a pas prouvé que le
Spectacle eft pernicieux , tel qu'il eſt ,
ou tel qu'il peut être , il n'a pas droit
de conclure que le métier de Comédien
foit en lui-même un état honteux. Or
i cet état peut être honnête , il eft de
l'équité , de l'humanité , de l'intérêt
des moeurs de l'y encourager. Je le
répéte , l'Honneur & la Religion font
les appuis de l'innocence , les freins du
vice , les mobiles de la vertu & les contrepoids
des paffions humaines : priver
l'homme de ces fecours , c'eft l'abandonner
à lui-même.Heureufement les Comédiens
ne prennent pas tous à la lettre
cet abandon déſeſpérant : autoriſés
protégés, récompenfès par l'Etat, accueillis
, confidérés même dans la fociété la
120 MERCURE DE FRANCE.
plus décente , lorfqu'ils y apportent de
bonnes moeurs, ils fçavent que fi nos
fages Magiftrats n'ont pas crû devoir encore
céder aux voeux de la Nation &
aux motifs puiffants qui follicitent en
faveur du Théâtre , c'est par des raifons
très-fuperieures aux préjugés de la barbarie.
Ils fçavent que ces raifons politiques
n'ont rien de relatif à leur con
duite perfonnelle , & par conféquent
rien de deshonorant pour eux ; auffi n'ontilspas
perdu le courage d'être Chrétiens
& honnêtes gens. A Paris furtout leur
conduite eft plus décente , parce qu'elle
a l'eftime publique pour objet & pour
récompenfe. M. Rouffeau en convient
lui-même. Il n'a connu particulierement
qu'un feul Comédien , & il avoue que
fon amitié ne peut qu'honorer un honnête-
homme.
A l'égard des tenta tions auxquelles une
Actrice eft expofée , il en eſt qui , dans
la fituation actuelle des chofes , me femblent
comme inévitables. On ne doit
pas s'attendre à voir des moeurs pures
au Théâtre , tant que le fruit du travail
& du talent ne pourra fuffire aux dépenfes
attachées à cette profeffion . La
pompe du Spectacle en exige de ruineufes
; & il eft honteux qu'une Actrice foit
obligée ,
JANVIER. 1759.
127
, obligée , pour y fubvenir
ou de s'en →
detter, ou de fe perdre. Or telle est l'alternative
preffante
où elle eft réduite
par le
calcul du produit & des frais. Mais , que
tout compenfé
, il refte à une Actrice
qui
penfe, dequoi vivre modeftement
& honnêtement
dans fa maifon
où les études
continuelles
l'attachent
; qu'elle
puifle
d'ailleurs
prétendre
dans fon état , à tous
les avantages
que l'eftime
publique
attribue
à la vertu ; il y a d'autant
mieux
à préfumer
de fa conduite
& de fes
moeurs , que les principes
& les fentiments
dont elle eft habituellement
affectée
, lui éclairent
l'efprit
& lui élévent
l'âme.
J'en ai dit affez , j'en ai trop dit 2
peut-être , & encore n'ai-je pas relevé
tous les traits qui , dans cet ouvrage ,
mériteroient d'être difcutés. Si je me livrois
à toutes les réfléxions que M. Rouffeau
me préfente , je ferois un livre plus
long que le fien , mais infiniment moins
curieux , moins éloquent , moins intéreffant
de toutes manieres. Mon deffein
n'a été , ni de lui nuire , ni de briller
à fes dépens ; mais de réduire au point
de la vérité l'opinion de fes Lecteurs fur
l'Article des Spectacles. Je puis avoir
raifon contre lui , fans préjudice pour
II. Vol, F
122 MERCURE DE FRANCE.
fa vertu que je refpecte , ni pour fes
talents que j'admire ; & s'il m'eft échappé
quelque trait qui faffe douter de ces
fentiments , je le défavoue & le condamne.
Un motif perfonnel m'a fait oppofer
quelquefois M. Rouffeau à lui- même
, il eft vrai ; mais ce motif eft le
defir de le réconcilier avec les hommes ,
de lui faire entendre qu'on peut être
injufte par excès de zéle , qu'un violent
amour de la vertu peut , comme toutes
les paffions , nous emporter au-delà
des limites , qu'enfin les principes de
l'honnête & du vrai peuvent être altérés
dans l'âme par la chaleur de l'imagination
, & par cette fermentation des
efprits qui s'excite dans la folitude. Je
defire plus encore , & je m'applaudirois
toute ma vie d'avoir pu y réuffir : ' eft
d'arracher ce Philofophe éloquent aux
réfléxions douloureufes qui confument ſa
jeuneffe , de le rendre à la fociété où je
l'ai vu tendrement chéri , de l'engager à
confacrer aux vérités fimples & folides ,
aux vertus douces & fociales , au bonheur
de l'humanité , le génie & les veilles qu'il
employe à la décourager , & à la rendre ,
s'il étoit poffible , odieufe à elle-même.
Quelle fatisfaction peut- il avoir à calom
nier nos goûts & les fiens ? Les farces, ditJANVIER.
1759. 128
il , les plus groffieres , font moins dangereufes
pour une jeune fille , que la Comédie
de l'Oracle. Quels reproches ne fe
fait-il donc pas à lui-même d'avoir compofé
en Vers & en Mufique cette Scéne
naïve & fi touchante que toutes les
jeunes filles fçavent par coeur ?
Tant qu'à mon Colin j'ai fçu plaire &c.
Mais , voici qui eft plus férieux encore.
» Le Théâtre François eft , dit-il , la
plus pernicieuſe école du vice .... J'ai-
» me la Comédie à la paſſion .... Racine
» me charme ; & je n'ai jamais manqué
» volontairement , une repréſentation de
» Moliere .
Il eſt donc , felon fes principes , dans
le cas d'un homme qui auroit affifté journellement
& avec délices , à un feftin
où il auroit fçu que l'on verſoit du poiſon
aux convives.
» Sainte & pure vérité , s'écrie- t - il ,
»non jamais mes paffions ne fouilleront
» le fincére amour que j'ai pour toi : l'in-
» térêt ni la crainte ne fçauroient altérer
» l'hommage que j'ai à t'offrir.
Rien n'eft plus beau , plus courageux ,
fans doute ; mais le fervice que j'ai voulu
rendre à M. Rouffeau n'en fera
plus effentiel , fi j'ai pu lui perfuader que
que
Fij
124 MERCURE DE FRANCE:
ces idées affligeantes qu'il a prifes pour
la vérité n'en étoient que de vains phantômes,
& que le mal auquel il croit avoir
contribué par fes écrits & par fes exemples
eft un bien
pour l'humanité.
HISTOIRE DES MATHEMATIQUES ,
DANS laquelle on rend compte de
leurs progèrs , depuis leur origine juf
qu'à nos jours , où l'on expofe le
tableau & le développement des principales
découvertes , les conteftations
qu'elles ont fait naître & les principaux
traits de la vie des Mathématiciens les
plus célébres , par M. Montucla de l'Académie
Royale des Sciences & Belles-
Lettres de Pruffe. 2 vol . in 4°. A Paris ,
chez Charles-Antoine Jombert Imprimeur
du Roi pour l'Artillerie & le Génie.
L'Hiftoire des Sciences fut toujours regardée
par les efprits philofophiques comme
un des objets les plus dignes de leur
attention. Mais , quelle Science méritoit
mieux qu'on nous en préſentât
les progrès & le développement que les
Mathématiques en eft-il , en effet , aucune
qui puiffe leur difputer l'avantage
déclairer , d'étendre , d'élever l'efprit
humain par la folidité de leur marche , &
•
JANVIER. 1759. 125
la fublimité des découvertes auxquelles
elles font parvenues.
Auffi il y avoit longtemps que le Public
fçavant paroiffoit defirer une Hiftoire des
Mathématiques , & plufieurs Hommes
Illuftres avoient en divers temps fait des
fouhaits pour qu'il fe trouvât quelqu'un
doué des connoiffances & du courage néceffaires
pour former & remplir avec fuccès
une pareille entrepriſe. M. Montucla
de l'Académie Royale des Sciences &
Belles-Lettres de Pruffe, vient de l'exécuter
en grande partie dans l'Ouvrage excellent
que j'annonce. La multitude des
faits & des connoiffances qu'il renferme ,
ne me permettra guéres que de l'effleurer
légerement. Je vais cependant tâcher
d'en donner une idée.
"
L'Auteur commence par établir l'utilité
de ſon entrepriſe , & par rendre
compte de la maniere dont il l'a envifagée.
» L'Hiſtoire d'une Science , dit-il ,
» dans fa Préface , feroit de d'utilité ,
peu
» fi on la faifoit confifter dans Hiftoire
» de ceux qui l'ont cultivée , & dans l'é-
» numération de leurs Ouvrages ... Mais
» fi quelqu'un remontant à l'origine d'une
» Science , en fuivoit le développement
d'âge en âge , préfentoit le tableau &
l'efprit de toutes les découvertes qui
و د
"
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
"
"
» Pont fucceffivement enrichie , & faifoit
» connoître par ce moyen la part de gloire
» ou d'eftine due à chacun de ceux qui
» l'ont cultivée ; fi , chemin faifant , il
indiquoit au Lecteur les meilleures four-
» ces où il doit puifer , fi par l'Expofé de
» ces découvertes & des vues qui y ont
» conduit : il l'affranchiffoit fouvent de
» la néceffité de recourir à ces fources ;
» Qui peut douter que ce ne fût rendre
» un ſervice marqué à tous ceux qui cou-
» rent la carriere de cette Science , les
» conduire par un chemin facile & agréa-
» ble au terme qu'ils fe propofent , enfin
» ménager leurs forces , & les mettre en
» état d'aller plus facilement au-delà.
On voit par-là que l'Auteur a judicieuſement
diftingué l'Hiftoire de la Science de
celle des Hommes qui l'ont cultivée. Ce
dernier objet a auffi fon agrément ; M.
Montucla ne l'a pas négligé. Il y a peu de
Mathématiciens de quelque réputation
dont on ne trouve dans fon Ouvrage l'Hiftoire
abrégée , ou du moins les principaux
traits , tantôt faifant partie du récit même
, elle vient délaffer le Lecteur de
l'attention qu'ont exigé de lui des matieres
abftraites. Tantôt elle trouve place
dans des notes détachées , lorfque la nature
du récit n'a pas permis de l'interJANVIER.
1759. 127
rompre. L'Auteur a auffi donné une attention
particuliere à rendre compte des
conteftations qu'on a vu quelquefois s'élever
entre les Mathématiciens . Toutes
celles qui ont eu quelque célébrité , ou
qui ont roulé fur des Sujets de quelque
importance , font préfentées dans un rapport
également clair & précis , de forte
que le Lecteur eft à portée de prononcer.
Pour mettre de l'ordre dans l'exécution'
d'un Ouvrage fi vafte , M. M. l'a divifé
en plufieurs Parties .
La premiere préfente les premiers traits
des Mathématiques chez les plus anciens
Peuples , & leurs progrès chez les Grecs
depuis la naiffance de la Philofophie chez
eux jufqu'à la deftruction de l'Empire
Grec. Elle commence par un difcours préliminaire
, dont l'objet eft de donner une
idée diftincte des Mathématiques , & de
leurs différentes branches, de les défendre
contre les impurations ou les traits de
quelques - uns de leurs Adverfaires , d'établir
enfin leur utilité , ce que l'Auteur
fait d'une maniere également judicieuſe
& convaincante.
La feconde eft deftinée à rendre compte
des progrès des Arabes , des Perfans , des
Chinois & des Indiens dans ces mêmes
connoiffances.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
. De-là , l'Auteur revient dans ces Contrées
, & préfente le tableau des Mathématiques
chez les Peuples d'Occident , à
commencer par les Romains , jufqu'à la
fin du XVIe siècle , ce qui fait le fujet de
la III Partie.
Le XVIIe fiécle fournit la matiere de
la IV , & de tout le fecond Volume . Il
en refte un Ve à exécuter , qui comprendra
les découvertes dues au Siécle préfent.
L'Auteur nous l'annonce , comme fort
avancé , & nous dit que fi le Public honore
les premieres de quelque accueil ,
cette derniere ne tardera pas à paroître.
Après avoir ainfi préfenté le plan général
de cet Ouvrage , il eft à
dans quelque détail .
propos d'entrer
Pour peu qu'on ait une idée juſte de la
maniere dont les Sciences & les Arts ont
commencé , on ne fera point étonné
de voir leur origine enveloppée de ténébres
& d'incertitude. Leurs premiers
pas incertains & chancelans , furent fi foibles
, qu'ils n'exciterent que tres-foiblement
la curiofité de ceux qui en furent les
témoins ; de forte qu'on ne doit point s'étonner
que leurs traces foient prefque
entierement effacées. Dans de pareilles
circonftances , le devoir d'un Hiftorien
confifte à difcerner ce qui eft vraisemblaJANVIER.
1759 .
129
ble ou folidement appuyé , d'avec ce qui
porte l'empreinte de la crédulité , ou de
la fiction ; c'eft ce que M. Montucla m'a
paru remplir avec foin. Obligé de raffembler
ce que les Hiftoriens rapportent
de l'origine de chaque branche de Mathématiques,
il ne le fait pas fans examen .
Ainfi l'Hiftoire que fait le Vulgaire des
Hiftoriens fur l'origine de la Géométrie ,
qu'ils attribuent aux inondations du Nil ,
qui obligeoit , dit- on , tous les ans les
Habitans de l'Egypte de recourir à un arpentage
général , elt traité par lui de vrai
conte qu'il réfute en deux mots. Les fameufes
colonnes de Seth , où les Defcendans
de ce Patriarche avoient gravé , au
rapport de Jofeph , les principes de la
Géométrie & de l'Aftronomie , les conconnoiffances
attribuées par Philon à
Abraham dans la Géométrie & l'Arithmétique
, ne font pas mieux accueillies ; l'Auteur
les réfute , & jette fur ces fables le
ridicule qu'elles méritent.
C'eft furtout l'Aftronomie ancienne
qui occupe l'Auteur dans le fecond Livre
de cette premiere Partie.
II remarque d'abord , & il établit
par des exemples que tous les Peuples
ont été fenfibles au fpectacle du
Ciel. Cependant , quant à la véritable
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Aftronomie, il lui paroît que les Chaldéens
& les Egyptiens font les feuls qui foient
fondés à fe difputer la gloire de lui avoir
donné naiffance. Cela eft appuyé fur les
monuments divers que vantoit chacun de
ces Peuples , monuments que l'Auteur fait
connoître , & dont il difcute la réalité. A
l'égard de la prétendue & prodigieufe Antiquité
aftronomique , dont ces Peuples
faifoient gloire , elle eft réduite ici à fa
jufte valeur. On prouve par les Obfervations
même que les Egyptiens avoient
confervées dans leurs faftes, qu'ils ne commencerent
à obſerver que 1600 ou 1700
ans åvant Alexandre , ou 2000 ans environ
avant notre Ere.
Un autre point intéreffant que l'Auteur
difcute dans cette Partie de fon Ouvrage ,
eft l'origine des Noms de nos Conftellations
céleftes , & furtout de celles du Zodiaque.
C'eſt un Sujet qui a excité bien
des conjectures , toutes plus ingénieufes
que folides , fans en excepter celles de
M. Warburton , fi bien expofées par M.
Pluche dans fon Hiftoire du Ciel. Ce dernier
fyftême eft ici combattu par des raifons
qui paroiffent fans replique , & l'Auteur
propofe fur ce Sujet , un autre ſentiment
qui paroît fort naturel & fort fimple.
Après ces fçavantes difcuffions , l'ÂuJANVIER.
1759. 131
teur paffe à expofer les progrès desMathématiques
tranfplantées par Thales dans
la Grèce , jufqu'à la fondation de l'Ecole
d'Alexandrie : c'eft l'objet du troifiéme
Livre. On voit ici fucceffivement les progrès
de ces connoiffances entre les mains
de Thales & de fes Succeffeurs dans l'Ecole
Ionienne d'un côté ; & de l'autre
chez Pythagore & les autres Philofophes
de la Secte Italique. Leurs découvertes ,
leurs fentiments Phyfico- Aftronomiques y
font exposés & difcutés , de forte qu'il en
naît une lumiere vive & fatisfaifante. Il
y auroit ici bien des chofes à remarquer ,
comme l'apologie de ces anciens Philofophes
au fujet de divers fentiments abfurdes
qu'on leur impute , & que l'Auteur
prouve n'être que l'Ouvrage de l'ignorance
de quelques Ecrivains ; le morceau
qui concerne la Mufique ancienne , &c.
mais ces détails me conduiroient trop
loin. Je remarquerai feulement ce que
l'Auteur dit du facrifice que Pythagore fit ,
fuivant Apollodore , en reconnoiffance
de la découverte de la propriété fi connue
du triangle rectangle. Ce facrifice a bien
l'air d'une fable aux yeux de l'Auteur ; car
comment l'accorder , dit- il , avec la doctrine
de ce Philofophe fur la tranfmigration
des âmes , avec cette horreur qu'il
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
avoit de verfer le fang des animaux , &
qu'il lui faifoit dire que les hommesavoient
voulu affocier les Dieux à leurs
crimes , en leur attribuant du plaifir à ſe
voir honorés par des victimes fanglantes .
Nec fatis eft quod tale nefas committitur : ipfos
Infcripfere Deos fceleri , numenque fupernum
Cade laboriferi credunt gaudere juvenci.
Ovid. Metam. 1. X. f. 2..
Auffi , ajoute- t- il , Cotta dans Ciceron ,
fe moquoit de ce prétendu facrifice in-.
compatible avec les facultés d'un Philofophe
, & encore moins avec les dogmes
de celui de Samos.
2.
M. M. s'arrête enfuite particulierement
à l'époque de Platon . On voit , en effet
naître dans l'Ecole de ce Philofophe célébre
une multitude de decouvertes géo- ,
métriques : telles furent la Méthode d'analyfe
, invention de Platon même , la
Théorie des Courbes , & en particulier
des Sections coniques , & diverfes autres.
Théories depuis devenues confidérables ;
les Problêmes de la duplication du cube ,
& de la trifection de l'angle , écueils de
tant de réputations. Toutes ces chofes
dont le fpectacle probablement peu intéreflant
pour bien des Lecteurs , ne peut
JANVIER. 1759. 133
manquer de l'être beaucoup pour les Géométres
, font ici préfentées avec beaucoup
d'étendue , & développées d'une
maniere fort claire. Il en eft de même
des travaux de quantité de Mathématiciens
célébres , comme les Ariftarque ,
les Euclide , les Apollonius , les Archiméde
, les Hipparque , &c. dont le IVe
Livre nous préfente le détail : Archimede
eft furtout remarquable par la fçavante
difcuffion où l'Auteur entre concernant
les fameux miroirs de ce Mathématicien .
Le Ve Livre de cette Partie comprend
l'intervalle de tems qui s'écoule entre le
commencement de l'Ere Chértienne &
la chûte de l'Empire de Conftantinople.
L'Auteur après avoir parlé de quelques
Mathématiciens qui fleurirent au com-.
mencement de cette Période , s'arrête &
donne un long article à Ptolemée : on
trouve ici un tableau curieux de toute
l'Aftronomie Ancienne au tems de ce Mathématicien.
Mais ce qui étoiera fans.
doute les Aftronomes & les Phyficiéns ,
c'eft de rencontrer dans un tems fi réculé,,
la connoiffance de la réfraction aftronomique
, dont la découverte eft ordinairement
attribuée à Tycho- Brahé. Il y a
plus. On remarque que Ptolemée raifonne
beaucoup plus judicieuſement que divers
134 MERCURE DE FRANCE.
1
Phyficiens Modernes fur la caufe de la
grandeur exceffive du Soleil & de la Lune
à l'horifon. L'explication de Ptolemée eft
précisément celle que le P. Mallebranche
en a donnée dans la fuite. La preuve de
toutes ces chofes eft tirée d'un Ouvrage
imprimé de Roger Bacon , où l'on voit ce
célébre Cordelier Anglois parler de la réfraction
aftronomique , & du phénoméne
ci-deffus , & citer , à ce fujet , l'optique
de Ptolemée qui fubfiftoit de fon tems
mais qui a péri depuis. Ce trait curieux &
nouveau , choifi parmi quantité d'autres
de la même nature , dont l'Auteur a femé
fon Ouvrage , eft propre à donner une
idée des recherches profondes qu'il a
faites pour remplir fon entrepriſe avec
fuccès.
Parmi un grand nombre de Mathéma
ticiens qui fuccédent à Ptolemée, l'Auteur
diftingue enfuite Diophante d'Alexandrie.
Cet Arithméticien méritoit effectivement
cette diftiction , foit , parce que fes Ouvrages
nous préfentent les premieres traces
de l'Algébre parmi les Grecs foit à
caufe du génie qu'il montre dans la folution
des problêmes qu'il fe propofe. On
entre ici dans un détail fuffifant fur la nature
des Queftions que traite ce Mathématicien
, & l'on y fait furtout connoître
JANVIER. 1759. 135
diftinctement l'efprit de la Méthode ingénieufe
qu'il y employe. On fait connoître
, à cette occafion , ceux des Modernes
qui fe font le plus diftingués dans
la carriere ouverte par Diophante . L'épitaphe
de ce Mathématicien , qui eft elle¬
même un problême d'Arithmétique , &
quelques autres queſtions du même genre,
tirées de l'Antologie Grecque , trouvent
auffi leur place dans cet endroit . Le refte
de ce Livre ne préfente prefque que le tableau
des Sciences , & en particulier des
Mathématiques expirantes dans la Grèce.
L'Auteur a fçu néanmoins trouver dans
ces temps malheureux & ftériles dequoi
foutenir l'attention du Lecteur , & même
dequoi l'intéreffer. Tel eft le morceau
par lequel il termine ce Livre. C'eſt l'Hiftoire
des Quarrés magiques , problême
arithmétique , dont un Grec nommé Mofcopule
, s'occupa vers le XIV Siècle , &
fur lequel il écrivit un Traité qui fubfifte
en manufcrit dans la Bibliothéque du
Roi. Ce problême , à la vérité , plus curieux
qu'utile , a excité par fa difficulté les
efforts de divers Mathématiciens de mérite.
M. M. en rend compte , mais avec
l'étendue convenable à l'intérêt du Sujet .
Les deux Livres de la II Partie ne font
moins curieux que les précédents. Le pas
136 MERCURE DE FRANCE.
premier concerne les Arabes. Il préfente
le fpectacle de ce Peuple dabord féroce ,
& réduifant en cendres la précieuſe Bibliothèque
d'Alexandrie , enfuite recevant
les Sciences fugitives de la Gréce , & les
cultivant avec un zéle qui ne céde point
à celui des Grecs même. On y voit divers
Princes , non-feulement Protecteurs
zélés de l'Aftonomie , mais la cultivant
eux-mêmes avec ardeur. Tel fut le Calife
Almamoun , fous les aufpices duquel la
Terre fut mefurée par des opérations géométriques
& aftronomiques , & avec une
exactitude fort fupérieure à celle des Anciens.
Tels furent chez les Perfans Kolagu
Ilecan , Petit- fils de Gengifcan & Uluch
Beigh , Petit - fils de Tamerlan : le
dernier décore de fon nom la lifte des
Ecrivains & des Aftronomes Orientaux.
Une foule de Mathématiciens paffe ici en
revue , & l'on nous fait connoître leurs
vues , leurs découvertes & leurs ouvrages.
On voit encore ici bien des chofes curieuſes
au fujet de l'Algébre que les Arabes
connurent & employerent beaucoup , &
de nos chiffres qu'on prouve par une multitude
d'autorités même arabes être d'origine
indienne.Mais je terminerai la premiere
Partie de cet Extrait par une Hif
toire curieuſe , rapportée par Alfephadi ,'
JANVIER. 1759 .
137
à l'occafion des chiffres arabes , & à laquelle
l'Auteur a donné place dans une
Note de fon Ouvrage.
Ardfchir , Roi des Perfes,ayant inventé
le tric trac , & ceux- ci en faifant gloire ,
Seffa , fils de Daher Indien , imagina le
jeu d'échecs , & le préfenta à un Roi des
Indes. Ce Prince , rival d'Ardſchir , en
fut fi fatisfait , qu'il dit à Seffa qu'il pouvoit
lui demander tout ce qu'il voudroit ,
& qu'il lui accorderoit fa demande . Seffa
ſe borna à demander autant de bled qu'il
en faudroit pour chaque cafe de fon échiquier
, en donnant un grain à la premiere,
deux à la feconde , quatre à la troifiéme ,
& ainfi en doublant toujours jufqu'à la
derniere . Le Roi s'indigna prefque d'une
demande ff peu proportionnée à fa libéralité
& à fa magnificence. Cependant
Seffa infiftant , il ordonna qu'on le fatiffit.
Mais quel fut fon étonnement , lorfque
fes Miniftres vinrent lui annoncer &
lui montrerent qu'il lui étoit impoffible
de remplir fa promeffe. Il fit venir Seffa ,
& fe reconnoiffant infolvable , il lui dit
qu'il l'admiroit encore plus pour la fubtile
demande qu'il lui avoit faite , que
pour l'invention de fon jeu . En effet ,
quoique du premier abord une pareille
demande paroiffe fort modique , le moin138
MERCURE DE FRANCE.
dre Mathématicien fçait pourtant que, la
quantité de bled néceffaire pour la remplir
, feroit prodigieufe. Et calcul fait ,
on trouve que ce bled formeroit un tas
pyramidal de plus de deux lieues dans
toutes fes dimenſions .
Voici encore un trait curieux parmi
ceux dont l'Auteur a fçu, dans l'occafion ,
égayer fon ouvrage. Il concerne un Géométre
Perfan , nommé Maimon Refchid:
Ce Géométre , au rapport de Chardin ,
avoit pris en telle affection une propofition
de Géométrie , qu'il en portoit la figuré
brodée fur fa manche. Si quelqu'un ,
dit l'Auteur , s'avifoit parmi nous d'un pareil
ornement , fans doute cela ne con
tribueroit pas à rendre la Géométrie , ni
le Géométre refpectable.
L'Auteur paffe enfuite à l'expofition des
connoiffances mathématiques des Chinois.
Semblable aux précédens , ce Livre eſt
rempli de faits remarquables , qui prêteroient
matiere à un long Extrait. Mais
les bornes qui me font prefcrites ne me
permettent pas de fi longs détails.
Le reste au Mercure prochain.
}
JANVIER. 1759. 139
PRINCIPES difcutés pour faciliter l'in
telligence des Livres prophétiques , &
Spécialement des Pfeaumes , relativement
à la Langue originale . III. Volume.
LEs RR . PP . C. après avoir fait dans
leur fecond Volume , la comparaifon
des Pfeaumes les uns avec les autres ,
pour prouver le rapport & l'analogie qui
regnent entre eux , & juftifié en même
temps l'unité d'objet qu'ils admettent
dans prefque tous ces divins Cantiques ,
commencent ce troifiéme Volume par
une autre eſpèce de comparaifon également
triomphante ; c'eft celle des Pleaumes
avec les Prophétes.
Ils choififfent à cet effet trois Pfeaumes
qui n'ont jufqu'ici été attribués à la captivité,
de Babylone , par aucun des Interprêtes.
Or , comme cette captivité eft
l'objet dominant des Prophétes , ils font
voir clairement , non-feulement par les
paffages des Prophéties , mais encore par
ceux des Pfeaumes aufquels on a donné
cet objet , que ce font partout les mêmes
penfées , les mêmes expreffions , le même
140 MERCURE DE FRANCE.
deffein. Ils fe font furtout attachés au
Pfeaume 6. qu'un Anonyme a attaqué
dans le Journal de Verdun , & les difcuffions
où ils entrent à cet égard , font
bien capables de diffiper le préjugé & les
obfcurités qui nous ont jufqu'à préſent
dérobé le véritable objet de ces Poëfies
facrées.
Je ne peux me refufer au plaifir de donner
la Traduction de ce Pfeaume , dont
je remets en ordre quelques Stiques qui
paroiffent avoir été négligés.
Pfeaume 6.
I.
C Effez ,
Seigneur ,
De me punir dans votre colère ,
Ceffez de me châtier dans votre fureur.
2 .
3.
Seigneur , ayez pitié de moi ,
Car je fuis dans la langueur ,
Seigneur , rendez-moi la fanté,
Car mes os font dans le trouble .
Mon ame elle-même
Eft dans une confternation inexprimable ;
Jufqu'à quand donc , Seigneur, différerez- vous ?
4 .
II.
Revenez au plutôt ( à moi ) Seigneur ,
Hâtez -vous de délivrer mon âme ;
JANVIER. 1759 . 141
6
7 .
8.
9.
Rendez-moi la liberté ,
Selon votre miféricordę.
Car dans le féjour de la mort ,
On ne ſe ſouvient pas de vous :
Qui pourra dans l'Enfer
Vous rendre des actions de graces ?
Je m'épuiſe à force de foupirer :
Chaque nuit, j'arrofe mon lit de mes larmes,
J'en baigne le lit de mes douleurs .
Mes yeux fe defféchent
Par l'excès de mon affliction :
Ils s'éteignent par la cruauté
De tous mes fiers ennemis.
III .
Retirez- vous de moi ,
Vous tous qui m'accablez
De traitemens injuftes.
Oui , le Seigneur écoutera
La voix de mes larmes .
Lc Seigneur m'accordera
La grace que je lui demande .
Il exaucera mon humble prière.
IV.
10. Tous mes ennemis feront couverts de honte,
Ils feront dans un trouble extrême ;
142 MERCURE DE FRANCE.
Ils feront mis en fuite ,
En un inſtant ils feront confondus.
En faifant avec nos Auteurs la comparaifon
des termes qui compofent ce
Pleaume avec les mêmes termes employés
dans les Prophétes , quel rayon de lumiere
frappe les yeux ? On voit Ifaïe 58.
11. nous apprendre le fort de ces Os
du v. 2 .
Le Seigneur vout conduira toujours :
Il raflafiera votre âme ,
Dans les plus grandes féchereffes :
11 délivrera vos Os.
Vous deviendrez alors femblables
A un jardin toujours arrofé ,
Et tels qu'une Fontaine
Dont les eaux ne tariffent jamais.
Ce lit de douleur baigné de larmes au
v. 6. eft prouvé par plufieurs exemples ,
n'être autre chofe que l'Empire de Babylone
où les Ifraelites captifs gémiffoient.
Le même Prophéte nous apprend encore
au v. 8. du Chap . 25. où il prédit la
ruine de cette Monarchie , ce que c'eſt
que la mort & fon féjour , dont il eft parlé
au v . 5. de ce Pleaume.
Il engloutira la mort pour toujours.
JANVIER. 1759. 143
Le Souverain Maître , le Seigeur
Eluyera tous les yeux baignés de larmes ;
Il effacera de deffus la Terre
+
L'opprobre de fon Peuple.
Voilà la Chaldée bien défignée fous le
terme de mort. Mais s'il reftoit encore
quelque doute que ceux qui habitent ce féjour
font les Ifraelites, le v. 4. du Ch. 3. de
Baruch eft fuffifant pour en convaincre .
Seigneur Tout-Puiffant , Dieu d'Ifraèl ;
Ecoutez maintenant
La prière des morts d'Ifraël ,
Et des enfans de ceux
Qui ont péché contre vous ,
Et qui n'ayant point écouté la voix
Du Seigneur leur Dieu ,
Ont attiré les maux qui nous accablent.
Pour donner encore une nouvelle preuve
de la vérité & de la folidité de leur
maniere d'interprêter , ils ont fait choix
d'un autre Pfeaume où l'on peut dire que
tous les genres d'éloquence fe trouvent
réunis je veux dire le Pfeaume 17. h. 18.
Diligam te , Domine . C'eft principalement
fur celui-ci qu'ils fe font étendus
tant dans la difcuffion critique qui précéde
la verfion de ce Pfeaume , que dans
144 MERCURE DE FRANCE.
les obfervations qui le fuivent : diſcuſfion
d'autant plus néceffaire & plus
difficile , qu'il eft queftion , non-feulement
de donner à cette Poëfie fublime
un nouvel objet , mais de détruire l'objet
admis & reçu depuis tant de Siècles.
C'eft à quoi ils s'attachent dans l'examen
qui précède le Pfeaume , où ils font
voir que l'ordre chronologique des actions
de David , & les différentes expreffions
employées dans ce Pleaume ,
s'oppofent également à ce qu'on l'attribue
à David. Ils donnent un double tableau
des actions de ce Prince le
premier fuivant l'ordre chronologique
réel ; le fecond , felon l'ordre chronologique
que les Rabins admettent dans ce
Cantique , en l'attribuant à David ; &
la feule infpection fuffit pour faire fentir
combien ces Docteurs ont erré en
prenant ce Prince pour l'objet de ce Pfeaume
, puifqu'il n'y a pas un feul fait qui
ne foit dérangé de fon ordre réel , & un
feul verfet qui préfente la moindre
parence de l'harmonie & de la liaiſon qui
doit régner dans le contexte de cette admirable
Piéce . Ils donnent enfuite le double
argument de ce Pleaume fuivi d'une
belle verfion. C'eft dans cette Poëfie fublime
bien développée , qu'on voit ré--
apguer
JANVIER. 1759. 145
gner d'un bout à l'autre une harmonie
conftante , & la plus belle des Prophéties
dévoilée dans tout fon jour. Viennent enfuite
cinq Obfervations employées à prouver
par la comparaifon des Paffages des
Prophétes analogues à ceux de ce Pleaume
, la vérité de l'objet & du fens qu'ils
leur ont donné ; & l'on ne peut leur refufer
la juftice de dire que tout y eft.
traité avec la plus grande force , & appuyé
fur des preuves fans replique.
Je fuis obligé de renvoyer au Volume
prochain l'Extrait du Difcours de M. Diderot
fur la Poefie Dramatique , les fragmens
des Piéces de Poefie préfentées à
l'Académie Françoife , pour concourir au
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ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
MEDECINE.
EXTRAIT du fecond Mémoire fur l'Inoculation
de la petite Vérole : par
M. de la Condamine , lù en l'Affemblée
publique de l'Académie des Sciences
, le 15. Novembre 1758.
LEE Mémoire fur l'Inoculation , lû par
M. de la Condamine en 1754. vient d'être
réimprimé avec des additions confidérables
, dans le Recueil de l'Académie des
Sciences pour la même année. Mais
comme depuis quatre ans il a paru des
écrits pour & contre cette méthode
qu'elle a fait de grands progrès en di-
Giv
2 MERCURE DE FRANCE
:
verfes parties de l'Europe , & que fom
hiftoire s'eft accrue d'un grand nombre
de faits nouveaux ; M. de la C. ne pouvant
, fans changer la date de fon premier
Mémoire , y faire entrer ces divers
objets , il a cru plus à propos d'y
faire un fupplément.
,
Il commence par réparer plufieurs
omiffions dont quelques-unes rappellent
des Anecdotes curieuſes. Trois ans avant
les premieres expériences faites à Londres
fur des criminels la Diffe rtation Latine
de Timoni , Medecin du Grand- Seigneur ,
qui , le premier a fait connoître l'Inoculation
dans nos climats , fut apportée
en France par le Lord Sutton ,
Ambaffadeur d'Angleterre à la Porte ,
a fon retour de Conftantinople : Le
Cardinal du Bois Secrétaire d'Etat ,
chargea M. Hulin , aujourdhui Miniftre
du Roi de Pologne , Duc de
Lorraine , de la traduire. Elle fut lue au
Confeil de Régence. Des affaires plus
preffantes firent perdre cet objet de
vue.
,
M. de la Condamine s'étonne que. le
premier Auteur qui ait écrit fur l'Inoculation
en Angleterre , n'ait été cité par
aucun de fes Compatriotes : Cet Auteur
eft encore vivant à Londres où fon Qu
JANVIER. 1759 . 153
vrage , fur les remédes externes , fut
imprimé en 1715. Il fe nomme Keunedi
, ce nom eft Irlandois ou Ecoflois ;
il ne faut peut-être pas chercher d'autre
raifon du filence des Anglois fur fon
compte.
On a fauffement fuppofé que les Médecins
François fe font de tout temps
oppofes à l'Inoculation . Le Livre de M.
Hecquet , qui parut en 1723. & la Théfe
foutenue la même année à Paris , ont
donné lieu fans doute à cet injufte préjugé
que M. de la C. s'attache à détruire. -
Il obferve que ce fut à la réquifition de
M. Dodard , que M. de la Cofte écrivit
& dédia la même année à ce premier
Médecin , la Lettre fur l'Inoculation &
fes avantages , outre les témoignages de
MM . Dodard , Chirac , Helvetius
Aftruc & de plufieurs autres Membres illuftres
de la Faculté de Paris , cités dans
cette Lettre , en faveur de la nouvelle
méthode: On peut , avec juftice , mettre ..
M. Boyer , Doyen-actuel , à la tête de fes
Apologiftes ; lui qu'on a voulu compter
au nombre de fes Adverfaires . M. de la .
C. rapporte un long article d'ure Thefe
foutenue à Montpellier par ce Docteur ,
en 1717 , où les avantages de la petite
rérole artificielle font exaltés.- Ainfi , dit
Gy
:
154 MERCURE DE FRANCE.
i
M. de la C. des deux premiers Auteurs
qui ayent écrit de l'Inoculation en France
, tous deux Médecins , l'un en fit l'apologie
, l'autre fit tous fes efforts pour
en introduire l'uſage. En 1724. M. Noguez
autre Médecin François défendit
la même Caufe dans une Differtation.
Depuis ce temps on ne voit aucun Ouvrage
François fur cette matiere, jufqu'en
1752. Cette année M. Bagard , Préfident
du Collège Royal de Médecine de Nanci
, fit réimprimer la relation de Timoni
fur l'Inoculation Grecque , & une Lettre
fur fes fuccès à Londres. Enfin en 1756.
M. Joachim Docteur en Médecine à
Strasbourg , donna un Traité Latin fur
les avantages de la petite Vérole inoculée
.
་
M. Hecquet , dans un temps où il n'étoit
plus lui-même , eft donc le feul Médecin
François dont on voye le nom à
la tête d'un Livre contre l'Inoculation,
tandis que plufieurs d'entr'eux , foit par
des Traités exprès , foit dans leurs Ecrits ,
foit par des témoignages publics , fe font
déclarés en fa faveur. M. de Senac , premier
Médecin , a donné une preuve authentique
qu'il l'approuvoit. M. Chomel ,
depuis Doyen de la Faculté de Paris , a
7. dit en 1754. à M. de la C. qu'il eſpé-
1
JANVIER 1759. ISS
roit en voir l'uſage s'établir fous fon décanat.
M. de la Virote , dans fes Extraits
du Journal des Sçavants , M. le Camus
& l'Auteur des premiers Volumes du
Journal de Médecine l'ont foutenue
contre les objections de fes adverfaires .
M. de la Condamine a cité dès 1754. MM.
Falconet & Vernage de leur avcu. Il
en pouvoit citer un grand nombre d'autres.
Il en connoît qui font prêts à faire
inoculer leurs enfants. Dira - t - on encore
que les Médecins François fe font de
temps en temps foulevés contre l'Inoculation
?
>
Quant aux Théfes qui paroiffent contraires
à cette pratique , M. De la C.
n'en connoit que trois , dont il faut d'abord
excepter celle du 28 Avril 1757 .
puifqu'il ne s'agit que de fçavoir fi l'Inoculation
eft contagieufe , ce qui n'eft
pas douteux & ce qui même détruit
l'objection de ceux qui pendant un
temps , ont foutenu que cette opération
ne communiquoit pas une petite vérole
véritable. La premiere des deux autres
Théfes , eft celle de 1723. dont, M. De
la C. a parlé dans fon premier Mémoire
, & voici le jugement qu'il en
porte. Elle ne contient que des injures ,
des faits faux , des calculs abfurdes. La
G vj
56 MERCURE DE FRANCE
.
queftion propofée fe réduit à un pur cas
de confcience , fçavoir fi l'Inoculation
eft un crime. Neuf Docteurs de Sorbonne
l'avoient jugée innocente . Le Bachelier
en Médecine décidoit fur les bancs de
la Faculté , qu'elle étoit criminelle. Variolas
inoculare nefas. Enfin , dans la
Théfe du 14. Avril 1757. PInoculation
incidemment rappellée , ne fert , dit M.
de la C. que de prétexte à des perfonalités
indécentes , dont le motif honteux
& bas fe décéle aux yeux du Lecteur.
Cette Thefe que le Cenfeur la
pour
· Faculté , déclare n'avoir pas luë ,
célébre que par un manque de refpect pu-
-niffable , & par fa fuppreffion.
n'eſt
Ces deux Théfes ont été contredités
par un grand nombre d'autres foutenues
en diverfes Univerfités du Royaume , &
dès 1753. à Caen par M. Gelée . M. de la
C. donne la lifte de ces Théſes à leur da--
te , & reprend l'Hiftoire de l'Inoculation
, où il l'avoit faiffée, dans fon pre
mier Mémoire.
Année 1754.
Il recommande la lecture de l'Effai
Apologétique de M. Chais , Miniftre à
Ja Haye , & le Livre de l'Inoculation--
juftifiée par M. Tillot , Médecin de Lau
JANVIER. 1759. 197
zanne. Il regrette que ces deux . Ouvra--
ges , dont on trouve des Exemplaires
chez Briaffon. , ne foient pas plus connus
en France.. Ils parurent l'un & l'autre ,
ainfi que l'Ouvrage de M. Kirkpatrick &
celui de M. de la Condamine, dans le ·
cours de l'année . 1754
Cette même année , M. de la C. préfenta
fon Mémoire à S. M. le Roi de Pologne
, Duc de Lorraine , & fur le rapport
favorable du Collége Royal de Médecine
de . Nanci , l'une des nombreuſes :
Fondations qui ont illuftré le Regne de ce
Monarque ; il prit la réſolution d'autorifer
dans fes Etats une méthode qui fecondoit
fi bien les mouvements de fon
coeur.
Au mois d'Août , Madame la Comteffe
dé Bernftorff , jeune & riche héritiere ,
Epoufe de M. le Comte de Bernstorff, Secrétaire
d'Etat des Affaires Etrangeres en
Dannemarc, ci-devant Envoyé Extraor
dinaire de cette Couronne à la Cour de
France , fut inoculée à Coppenhague . M.
le Comte de Bernstorff a écrit à M. de
la C. que la lecture , de fon Mémoire
favoit convaincu.
Le 24 Octobre , M. Macquart , aujour
d'hui Docteur de la Faculté de Paris ,foutint
une Théfe en faveur de l'Inocula
tion
158 MERCURE DE FRANCE.
Le
30 dú
même
mois
, trois
jeunes
Princes
de la
Famille
Royale
reçurent
à Londres
, la petite
vérole
par
infertion
. Les
Gazettes
Angloifes
&
Hollandoifes
font
foi
qu'on
s'étonnoit
alors
en
Angleterre
, que
quelqu'un
en
France
, eût ofé , même
dans
l'Académie
des Sciences
, faire
l'apologie
de l'Inoculation
. Les
Anglois
croyent
que
le Préjugé
contre
cette
méthode
, eft encore
général
en
France
. Ils font
des
voeux
pour
que
cet
aveuglement
foit
durable
,
& nous
appliquent
, dans
un Difcours
Oratoire
prononcé
à Londres
, ce Vers
de
Virgile
,
Dii meliora piis , erroremque hoftibus illum.
Le 26 Novembre , M. Maly , Docteur
en Médecine, Garde de la Bibliothéque Britannique
, Auteur d'un Journal François ,
fort eftimé , qni a traduit le Mémoire
de M. de la Condamine , s'inocula luimême
à l'âge de 35 ans , pour s'affurer
par fa propre expérience , qquuee l'Inoculation
ne donne point la petite vérole à
ceux qui l'ont eue naturellement. Il n'eut
aucun fymptôme , & fes playes fe fé
-cherent comme une coupure.
Annnée 1755 .
Au Printems de cette année , M. TurJANVIER.
1759. 159
got , Maître des Requêtes , dans le deffein
de fe faire inoculer , avoit perfuadé
à une femme du Peuple , de foumettre un
de fes enfants à l'Inoculation. L'expérience
faite par M. Tenon , Chirurgien de
la Salpétriere , qui en avoit déja fait plufieurs
autres réuffic heureuſement. M.
le Chevalier de Chatelus , âgé de 25 ans ,
fubit la même épreuve avec le même
fuccès.
›
Au mois d'Avril , M. Hofty , Docteur-
Regent de la Faculté de Paris , étoit parti
pour Londres muni de recommandation
de notre miniftére , dans le deffein de
s'inftruire plus particulierement fur la
Pratique de l'Inoculation . Pendant un ſéjour
de trois mois à Londres , il fuivit
le cours de 252 cures d'Inoculés , toutes
heureuſes. Il attefte que dans l'Hôpital
fondé pour traiter cette feule maladie
de neuf malades de la petite vérole naturelle
, il en meurt deux , ce qui eft
prefque un quart , & que dans ces quatre
dernieres années , il n'eft mort qu'un feul
Inoculé fur 473 .
A peine M. Hofty de retour de Londres
, étoit- il en état de certifier ces faits
& beaucoup d'autres par une atteftation
publique , imprimés dans tous les Journaux,
( voyez le Mercure de France, Août
16o MERCURE DE FRANCE
1755. ) Qu'un autre Membre de la Faculté
, fon Confrere , fon Compatriote ,
& fon ami , prit ce moment pour fe
déclarer contre l'Inoculation , dont il
avoit été jufqu'alors Partifan zélé. Sa Differtation
publiée en ce même tems , fait
foi qu'il n'a jamais éprouvé que d'heureux
effets de l'Inoculation qu'il déclare avoir
pratiquée à Montpellier , à Avignon &à
Paris , il y a plus de 25 ans , temps où
la méthode non perfectionnée étoit beaucoup
moins fûre ; & c'eft dans le moment
où l'on apprend à Paris que de 473 Inoculés
de tout âge , dans un Hôpital , il n'en
eft mort qu'un seul , qu'un Médecin à qui
cette opération avoit toujours réuſſì ,
: cherche à la décrier contre fa propre
expérience , für de purs oui- dire , & fans
aucun fait dont il ait été témoin. Il ne
s'appuye que fur des rapports vagues ,
dépourvûs de dates & de circonftances
propres à les vérifier , fur des noms inconnus
ou controuvés , fur des allégations
dont il fçavoit lui-même que quelques-
unes étoient fauffes , ainfi qu'il·´eſt
convenu depuis . Enfin , tous les faits à la
fource defquels on a pû remonter , fe font
trouvés faux , ou formellement démenris
, les uns par le témoignage même des
Garants qu'il avoit cités ; les autres , par
<
~
*
JANVIER. 1759. 16r
le certificat public du Collège des Mé
decins de Londres extraordinairement affemblés
à l'occafion de cet Ecrit. Tous les
Journaux , tant de Médecine que de Littérature
, n'ont qu'une voix fur cette Differtation.
Les feules Lettres de MM.
Kirkpatrick & Maty , qui fe trouvent
dans le Journal Etranger de Février 1756 ,
fuffiſent pour l'anéantir.
M. de la Condamine paffe légèrement
fur quelques brochures,dont la plupart parurent
anonymes , dans le cours des années
1755 & 1756 , & ne furent que
les échos de la précédente. Parmi leurs
Auteurs , les uns n'ont cherché qu'à fe
faire lire , en flattant le Préjugé vulgaire
par de pures plaifanteries ; les autres féduits
par un faux zéle , ont tenté d'allarmer
les confciences délicates par des
fcrupules , fi peu fondés , qu'on ne peut
être perfuadé de leur bonne foi , fans juger
mat de leurs lumieres . Quelques-uns
font peut-être affez à plaindre pour trou
ver leur excufe dans l'efpérance du débit
momentané de quelques feuilles écrites
fur une matiere intéreffante. D'autres n'ont
fait que répéter des doutes cent fois éclaircis,
& le moment qu'ils ont pris pour le
publier , fait légitimement foupçonner la
pureté de leurs intentions. Il en eft par162
MERCURE DE FRANCE.
mi eux qui fe piquent de n'avoir pas même
lû les Ouvrages , qui doivent l'utilité
de la Méthode qu'ils attaquent. Eft - ce
refpecter le Public que de prétendre l'inf
truire , quand on fait profeffion d'ignorer
les faits dont on nie les conféquences .
Tels font les Ecrits publiés contre l'Inoculation
; tandis que les Journaliſtes libres
de l'Europe , Organes de la Littérature
& de la Philofophie chez les Nations
éclairées , trop fouvent peu d'accord
entr'eux fur les Matieres de goût , ſemblent
s'être réunis pour célébrer les avantages
de la nouvelle Méthode, & dans les
voeux qu'ils font pour fon établiffement &
fes progrès: Juges clairvoyants, inftruits ,
& défintéreffès , la plupart Médecins , &
qui s'oppoferoient à l'Inoculation , fi le
motif de l'intérêt , l'emportoit chez eux
fur l'amour du bien public.
L'Automne de 1755 , un malheureux
accident fufpendit à Paris les progrès naiffans
de la nouvelle méthode, Une jeune
perfonne de quatorze ans fut inoculée
dans une circonftance critique qui duroit
depuis fix mois , ce qui fit mal augurer du
fuccès de l'opération à un Médecin qui ne
connoiffoit pas la maladie. Elle mourut
le onzieme jour. Sa Soeur eut une petite
vérole très-bénigne.
JANVIER. 1759 . 163
Malgré ce triſte événement qui ne pou-
-voit affecter que ceux qui ne faifonnent ,
ni n'examinent , le 13 Novembre fuivant ,
M. Morizot Deflandes , dans la Théfe qu'il
foutint aux Ecoles de Médecine de Paris ,
vengea l'Inoculation de l'infulte qu'elle
avoit reçue fur les mêmes bancs , en 1723 .
Année 1756.
Il y a bien loin , dit M. de la C. de
la conviction intime d'une vérité au
courage néceffaire pour la mettre en prátique
, quand cette vérité choque les préjugés
univerfellement reçus , & plus encore
quand les mouvements de la Nature
fortifient ce préjugé . Que de peres intérieurement
convaincus des avantages de
Inoculation , ne peuvent fe réfoudre à
la pratiquer fur leurs enfants ! une pareille
réfolution exige un courage d'ef
prit beaucoup plus rare que cette valeur
qui captive plus fréquemment nos hommages
. Monfeigneur le Duc d'Orléans a
donné des preuves publiques de l'un &
de l'autre. Ce Prince perfuadé par un
examen réfléchỉ , qu'il étoit du devoir
d'un pere de prévenir , autant qu'il eft
en fon pouvoir , les dangers dont la vie
de fes enfants eft menacée , fe détérmina
, de fon propre mouvement , à
164 MERCURE DE FRANCE.
faire inoculer Monfeigneur le Duc de
Chartres & Mademoifelle. Un Médecin
qui avoit inoculé fon propre fils , trèsexpérimenté
d'ailleurs dans cette pratique
, méritoit la préférence. M. de
Senac détermina le choix de S. A. S. en
faveur de M. Tronchin. Les deux jeunes
Princes furent inoculés le 12. Mars 1756.
l'un & l'autre jouiffent depuis ce tems
d'une parfaite fanté. M. le Chevalier de
Chatelus , étoit jufqu'alors le feul adulte
qui fe fut foumis à l'Inoculation. Cẹ-
pendant , cette opération , en préfervant
la vie , a de plus le rare privilège de
conferver la beauté. C'étoit furtout aux.
Dames ; ce n'étoit pas même à toutes
qu'il appartenoit d'en tirer ce double'
avantage. Trois d'entr'elles , ajoute M.
de la Condamine , qu'on auroit pû.choifir
pour en établir la preuve , furent les
premieres à donner cet exemple à leur
Séxe. Madame la Comteffe de Walle ,
Madame la Marquife de Villeroi , Madame
la Comteffe de Forcalquier oférent
fe faire inoculer. M. Tronchin dirigea
l'opération des deux dernieres ainfi que
celle de M. Turgot , de M. le Marquis
de Villequier , du fils de M. d'Héricourt ,
de l'aîné de M. le Duc d'Eftiffac & de
plufieurs autres. M. Hofty partagea l'honJANVIER.
1759. 165
neur de cette derniere cure avec M.Tronchin
, comme avec M. Kirkpatrick, celle
de feu M. le Comte de Gifors . M. Hofty
feul avoit inoculé Madame la Comteffe de
Walle , Mademoiſelle Quanne , les deux
fils de M. le Marquis de Gentil ; & l'Automne
fuivante il inocula le Marquis de
Belzunce âgé de quatorze ans.
Dans ce même temps il fortit de la preffe
deux Ouvrages fur la même matière &
fort différents. L'un étoit un Recueil
curieux de Piéces intéreffantes en faveur
de l'Inoculation , la plûpart peu con ,
nues ou qui n'avoient pas encore paru
dans notre Langue , raffemblées par M.
de Montucla , Auteur de la nouvelle Hif
toire des Mathématiques . Il fe vend chez
Defaint & Saillant. Dans l'autre Ouvra→
ge , l'Inoculation eft folemnellement déférée
par un Anonyme , à Noffeigneurs les
Archevêques & Evêques... à tous Meffieurs
les Curés... à tous Meffieurs les
Magiftrats &c. avec cette Epigraphe :
Agitur enim de pelle humaná. Les feuls
Prêtres à qui le Roi de Pologne , Duc
de Lorraine , a confié le foin d'une
Maifon que ce Prince a fondée à Nanci
Four de pauvres Orphelins, ont fait droit
fur cette dénonciation , négligée par
MM. les Evêques , en s'oppofant à l'exé
166 MERCURE DE FRANCE.
cution des ordres donnés par S. M. P.
pour faire inoculer les enfans qu'il entretient
dans cette Maiſon.
Années 1757. & 1758.
Les inoculations les plus célébres des
années 1757. & 1758. par M. Hofty, furent
celles de la fille du Baron de Prangin
, de la fille de M. le Duc d'Aiguillon ,
de Mademoiſelle d'Etanchaux , Adulte ,
fur qui l'Inoculation ne fit aucun effet ,
( elle avoit eu la petite vérole dans fon
enfance ) du fils unique de M. le Marquis
de Courtivron de l'Académie des Sciences
en 1757. & cette année celle de Mademoiſelle
de Vaucanfon fille de l'Académicien
, du fils de M. Bouffe , de Mademoiſelle
de Loches , de M. le Marquis
de S. Vians , du jeune Marquis d'Houdetor
, du Marquis de Baffompierre âgé de
14 ans ; enfin , de Madame la Comteffe
de Gacé , qui avoit beaucoup à perdre
par la maladie qu'elle a prévenue. Ma
demoiſelle de Senneterre préparée par le
même M. Hofty , a été inoculée par M.
Petit.
M. de la Condamine indique les prin
cipales Villes du Royaume où l'Inocula
tion a été pratiquée . Ceft furtout à Lyon ,
que les expériences fe font multipliées
JANVIER. 1759. 167
fur des Gens riches , & des Fils uniques ,
par le miniftére de MM . Graffot & Pou
teau , Docteurs en Médecine , & Maîtres .
en Chirurgie. Le nombre des Inoculés à
Lyon , approche de cent. Trois des plus
belles Femmes de la Ville diffuadées de
confier leurs jours à l'Inoculation , ont
payé de leur vie , le mauvais conſeil qu'on
leur a donné.
Après avoir rapporté de fuite ce qui
s'eft paffé depuis quatre ans en France ,
au ſujet de la nouvelle Méthode , M. de
la C. parcourt les différentes Régions de
l'Europe , où elle a fait des progrès . Nous
ne pouvons le fuivre dans ce détail ; nous
nous contenterons d'obferver , d'après lui ,.
qu'en Angleterre , elle n'a plus un feul
Adverfaire parmi les Gens de l'Art , qu'en
Hollande , où M. Tronchin l'introduifit
en 1748 , M. Chais , M. Schvreake , &
plufieurs autres célébres Médecins , l'ont
accréditée par leur exemple , leurs fuffrages
& leurs Ecrits, * qu'en Dannemarc ,
fuivant une Lettre de M. le Sénateur
Baron de Scheffer , S. M. Danoife a fondé
nn Hôpital à Coppenhague pour l'Inocufation
des Pauvres , qu'en Suéde , la Ville
* Effai Apologétique de l'Inoculation par M.-
Chais. Avis important fur l'Inoculation par M.
Schvreake , à la Haye & à Paris chez Briaſſon.j
68 MERCURE DE FRANCE.
de Gottenburz en vient détablir un à l'imitation
de Londres , qu'on eft occupé à
Stockolm , & en plufieurs autres Villes de
Sućde , à faire le même établiſſement ,
qu'on a frappé dans cette Capitale une
Médaille en l'honneur de Madame la
Comteffe de Geers, qui a fait inoculer tous
fes enfants. La petite vérole y eft figurée
ſous l'emblême du Serpent d'Efculape ,
avec ces mots pour Légende : fublatojure
nocendi. Au revers , une Couronne civíque
avec ces mots , ob Infantes Civium
felici aufu fervatos , & le nom de Madame
de Geers. A Genêve , fur deux cent
perfonnes inoculées , il n'en eft mort
qu'une , dont le danger avoit été prévu
par le Médecin qui ne s'étoit charge qu'à
regret de l'opération . M. Tiffot l'a pratiquée
avec le plus grand fuccès, en plufieurs
Villes, de Suiffe. Une Dame de Laufanne
avoit donné l'exemple dans fa Famille .
A Berne , M. de Waller , dont les plus
grands Médecins ne recuferont pas le fuf
frage , & dont les plus grands Poëtes
pourroient envier les talents ; à Bafle ,
MM . Bernouilli , dont le nom feul pour
roit autorifer une opinion douteufe
affuré par ce moyen la vie de leurs enfants
ou de leurs neveux . En Italie , à
30 lieues de Rome dans l'Etat Eccléfiaf-
>
tique ,
JANVIER. 1759. .169,
tique 30 lieues de Rome , les meres
inoculoient leurs Nourrillons à la mammelle
pendant leur fommeil , par une
fimple piquure d'épingle ; & 400 enfants
furent préfervés de la mort , tandis
que l'épidémie de 1754 , dévaftoit,
les Campagnes voifines & la Capitale.
L'Inoculation qui fleurit depuis longtems
à Livourne , fut établie en 1755 à Sienne
& à Florence fous la protection du Gouvernement
, par M le Comte de Richecourt
, Préſident du Confeil de Régence
en Toscane ,, que M. de la C. à fon paffage
à Florence , avoit convaincu de l'utilité
de cette Pratique. Un grand nombre
de Médecins en diverfes Villes d'Italie
, & notamment à Urbain , à Florence
& à Luques , ont écrit ou écrivent en faveur
de l'Inoculation qu'ils ont eux-mêmêmes
pratiquée. Le Pere Berty , fameux
Théologien de Florence , vient de donner
une confultation en faveur de cette .
Méthode. Enfin , M. le Baron Van- Swieten
, appellé par fon mérite à remplir
la place de premier Médecin de leurs
Majeftés Impériales , écrivoit au mois de
Février 1757 , à M. de la C. qu'il n'attendoit
que le Printems pour faire des
experiences publiques de l'Inoculation à
Vienne en Autriche . M. de la C. conjec
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
ture que l'exécution de ce projet , fi digne
d'un premier Médecin , a probablement
été troublée par la publication d'un Ecrit
latin contre l'Inoculation , dont l'Auteur
eft M. de Haen , Profeffeur de Médecine
en l'Univerfité de Vienne . M. de la C.
croit qu'en répondant aux objections d'un
Auteur qui paroît rempli de candeur & de
probité , il répond à tous ceux qui , dans
leurs objections , cherchent comme luj
·la vérité .
M. de la C. donnera plus d'étendue à
fes Réponſes dans l'impreffion de fon
nouveau Mémoire qu'il efpére que l'Académie
lui permettra de publier avant
qu'il paroiffe dans le Recueil Académique.
Il les a beaucoup abrégées dans fa
Lecture à l'Affemblée publique. Nous
choififfons feulement fa Réponse à l'argument
le plus fpécieux contre l'Inoculation.
Un Pere héfite à faire inoculer fon
fils . Si cette opération n'eût jamais été
fuivie d'aucun accident , il ne balanceroit
pas ; mais il fçait qu'il en arrive quelquefois.
Il craint que fon fils ne foit la victime
d'un malheureux hazard ; c'eſt- là tout
ce qui le retient , & il ne veut rien hazarder.
C'eft à ce Pere que M. de la C. adref
fe la parole. Vos attentions font très-louables
; vous ne voulez , dites - vous , rien
JANVIER. 1759 .
י ז
I
hazarder. Je vous le confeillerois , fi la
chofe étoit poffible ; mais il faut hazar
der ici malgré vous. Vous n'avez que
deux partis à prendre , ou de faire inoculer
votre fils , ou de ne pas l'inoculer ,
voilà deux hazards à courir , dont l'un et
inévitable : il ne vous refte plus que le
choix..
Si vous inoculez votre fils , il ne rif
quera pas plus de mourir que les gens de
tout âge , qui fe préfentent à l'Hôpital de
Londres pour cette opération. Dans les
quatre dernieres années , il n'en eft mort
qu'un fur 434. Mais , dites-vous , il en eft
mort un à Genêve fur deux cent : ſoit , il
y a par conféquent 199 contre un à parier
que votre fils reviendra de l'opération.
Voilà pour un des hazards ; voyons
l'autre. Si vous ne l'inoculez pas , & qu'il
ait la petite vérole , je vous avertis que
de fept malades , il en meurt un , & qu'il
n'y a que fix contre un à parier pour la
vie de votre fils . Oui , dites - vous , s'il
étoit fûr qu'il aura la petite vérole ; mais
il ne l'aura peut-être jamais. Cela ſe peut ,
répond M. de la C. & j'avoue que l'efpérance
de ne la point avoir , diminue
le rifque d'en mourir : il faut voir de
combien .
Votre fils a cinq ans la moitié des
Hij
172 MERCURE DE FRANCE..
enfants de fon age font morts , prefqu'aucun
des furvivants ne peut fe flatter
d'être exempt de la petite vérole. Mais ,
fuppofons , contre ce que j'ai prouvé
ailleurs que dix d'entr'eux fur cent n'en
foient jamais atteints. La probabilité que
votre fils fera de ce nombre eft d'un fur
dix ainfi le rifque de mourir de la petite
vérole , qui pour le malade actuel eſt
d'un feptième , deviendra moindre d'une
dixième partie pour votre fils qui fe porte
bien. Ce rifque ne fera donc pas tout-àfait
pour lui d'une feptième partie. Je
vous fais grace en ne le fuppofant que
d'un fur huit .
Comparons maintenant les deux hafards
, en inoculant votre fils , fur deux
cent évenements il en eft un à redouter.
En ne l'inoculant pas , de huit hafards
un lui fera funefte . Le rifque de
' Inoculation eft donc vingt - cinq à trente
fois moindre que celui d'attendre la pe-,
tite vérole. Hazarderez -vous trente pour
un fur cette vie fi précieuſe , vous qui
ne vouliez rien hazarder du tout ?
Faites à ce calcul déjà réduit , telle réduction
qu'il vous plaira , vous ne trouverez
nulle proportion entre le rifque de
l'expectative de la petite vérole & le
rifque de l'Inoculation . Il eft donc démonJANVIER.
1759. .173
tré dans toute la rigueur de ce terme
qu'en n'inoculant pas votre fils , vous
rifquez trente fois , ou du moins vingt
fois plus qu'en l'inoculant.
Que répondront à cela les gens acharmés
contre l'Inoculation ? Deux chofes
qu'ils fe tuent de répéter. L'une qu'il eft
faux que prefque tous les hommes foient
fujets à la petite vérole , & qu'il y a peutêtre
les deux tiers des hommes qui meurent
fans l'avoir l'autre que la petite
vérole n'eft pas fi meurtriere qu'on le
prétend , & qu'au lieu d'emporter communément
un malade fur fept , qui eft
le moindre nombre que fuppofent les Inoculateurs
, elle en emporte peut- être la
moitié moins. Mais , leur replique M. de
la C. prenez garde que vos deux affertions
impliquent contradiction. Il eſt prouvé
par des Liftes de mortuaires de 42
ans , recueillies par M. Jurin & comprenant
plus de 900 mille morts , qu'un
quatorziéme des hommes meurt de la
petite vérole. Plus vous augmenterez le
nombre de ceux qui n'y font pas fujets ,
moins il en reftera pour payer ce tribut
conftant & fatal d'un quatorziéme
de l'efpéce humaine , plus donc la petite
vérole fera meurtriere au petit nombre
de ceux qui en feront attaqués . Et
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
réciproquement , moins elle vous paroîtra
dangereufe , plus elle doit être générale.
Voulez-vous que de quatorze perfonnes
qui naiffent, une feule foit fujette à la
petite vérole ? C'eft dire qu'elle eſt toujours
mortelle : car le feul des quatorze
qui aura , felon vous , la maladie , en
mourra. Prétendez -vous que de quatorze
malades de la petite vérole , il n'en meurt
qu'un ? C'eft dire que tous les hommes
fans nulle exception , ont cette maladie :
puifque cette mort unique fuppofe quatorze
petites véroles ; accordez- vous donc
avec vous-même. Dites-nous fi vous voulez
des injures. Appellez- nous Bourreaux ,
Forcenés , Impies ; mais ne dites pas
des
abfurdités.
M. de la C. termina fa lecture l'epar
xamen d'un fait fur lequel portent la plupart
des raifonnemens de M. de Hain
& de fon Traducteur. La fille du fameux
Timoni Médecin du Grand- Seigneur, premier
Promoteur de l'Inoculation en Europe
, inoculée , dit- on , dans fon enfance
par fon pere même , eft morte à Conftantinople
à l'âge de 23 ans d'une petite vérole
naturelle. Voici les réflexions de M.
de la C. à ce fujet. " Le témoignage du
» Médecin cité par M. de Haën ne tombe
» que fur la mort qui n'eft
pas conteftée.
JANVIER. 1759. 175
Quant à l'Inoculation antérieure , il eft
prouvé qu'elle n'a point été faite par le
pere alors abfent , & qui n'eft jamais re-
» venu de ce voyage. On a même de for-
» tes raifons de croire que les ordres qu'il
» avoit laiffés en partant , pour inoculer
»fa fille ne furent point exécutés . Tout
» ce que je puis en dire, c'eft que le frere
» de la Dlle que j'ai connu à Conftantino-
» ple ne m'a fait aucune réponse à trois
» lettres que je lui ai écrites à ce fujer ,
" que M. Porter Ambaffadeur actuel d'Angleterre
à la Porte Ottomane qui a faiť
" fur cela des informations écrit à M. Ma-
"ty que les témoignages font douteux , que
" M. Cardonne Secrétaire Interpréte à la
"Bibliothèque du Roi , qui étoit à Conf
» tantinople quand cette fille mourut, at-
»tefte que dans ce même tems le fait de
» l'Inoculation prétendue ne put être con-
» ftaté , que ceux de la Famille qui l'a-
»voient avancé fe retrancherent à dire
» que l'opération n'avoit été fuivie d'au-
" cun effet &c. Tout ce qu'il y a de bien
"prouvé , c'eft qu'on a fait deux hiftoi-
» res différentes d'une feule , en citant
»pour un fecond exemple la mort d'une
» Dlle Hybfch qu étoit la même Coconam
» Timoni dont la mere avoit changé de
"nom par un fecond mariage. Tous les
"
H iv
776 MERCURE DE FRANCE.
» autres faits de même nature avancés
» avec le plus de confiance & à la fource
defquels on a pu femonter fe font trou-
» vés faux.
33
ود
ور
Tel eft le fait du nommé Jones éclair-
» ci par M. Jurin ,, dont M. Kirkpatrick
"rapporte les preuves. Tel eft celui du
» Lord Lincoln , fait démenti publique-
» ment par fon frere , ceux des Lords
و د
33
>>
#
Inchiquin & Montjoye , l'un & l'autre
» fauffement fuppofés morts de l'Inocu-
» lation , & dont les familles font dans
» la douleur de ne les avoir pas fait ino-
» culer. Tels font fans doute auffi les
» hiftoires des Lords Plunket , Preston de
Grafton , Kanouet , noms imaginaires
difparus ainfi que les précédens , de la'
Differtation de 1755. refondue fous un
» nouveau titre , & groffie du Texte La-
" tin & de la Paraphraſe Françoiſe des
queftions de M. de Haën . Cependant
» l'Auteur du Tableau de la petite vérole ,
» en retranchant dans cet Ouvrage les
» faits convaincus de faux , ofe renvoyer
» ſes Lecteurs à ſa premiere Diſſertation
» qu'il ne retracte point , & dans laquelle
» il les donnoit pour vrais. Ce n'eft pas
» tout aux faits , aux noms & à fon pré-
» fervatif de l'eau de goudron , fupprimés
prudemment , il en fubftitue
"
ود
JANVIER. 1759 . 177
» d'autres auffi peu propres à foutenir la
» difcuffion , fi quelqu'un daigne l'entreprendre.
A la vue de ces variations & de
» toutes les circonftances dans le fquelles
"
33
13
អ
"
"
cet Auteur a commeneé de décrier fur
» des oui- dire une opération qu'il avoit
" toujours pratiquée avec fuccès , & qu'il
préconifoit depuis 25 ans , ne feroit- on
» pas tenté de le prendre pour un enfant
perdu qu'on envoye à la découverte &
qui ne s'apperçoit pas du rôle qu'on lui
fait jouer ? Ceux qui travaillent avec
» tant d'ardeur à découvrir un exemple
» de rechûte après l'Inoculation , s'imagi-
» nent fans doute qu'un pareil fait une
» fois prouvé doit faire renoncer à la mé-
" thode . Epargnons- leur les peines qu'ils
» fe donnent, & détruifons dans fon principe
la feule objection à laquelle ils font
" aujourd'hui réduits. Suppofons vérita-
» bles tous les faits de cette efpéce le plus
légéremement hafardés, dont la fauffeté
» n'eft pas évidemment prouvée. Ce fe
" ront trois ou quatre rechutes fur près de
» 200 mille Inoculations. que l'on compte
depuis 40 ans dans les feuls Etats de la
» Couronne Britannique. ( Voy. Journ .
Britannique extrait du Livre de M. Kirk
"patrick. Je ne parle point des millions.
» d'Inoculés à la Chine , dans l'Inde , en
Turquie , en Afrique.
ر و
".
""
"
20
Hov:
178 MERCURE DE FRANCE.
» Sur cent mille Inoculations il y aura
» donc une rechûte à craindre. Suppo-
» fons-la mortelle : qu'en faudra-t- il con-
» clure ? On difpute fi dans l'état prê-
» fent de la méthode on doit redouter
» un accident fur cinq cent , fur deux
» cent ou fur cent Inoculations , mais
" tout homme de bon fens conviendra
» que quand il mourroit conftamment un
» Inoculé fur cinquante , la méthode ſe-
» roit encore fort avantageufe . Et parce
» qu'en prenant les oui-dire pour des réalités
, il en mourroit fur mille fois cin-
» quante un de plus qu'on n'avoit fuppofé,
il faudra regarder l'Inoculation com-
» me pernicieufe ! Puis-je croire nos Adverfaires
affez déraifonnables pour tirer
une pareille conclufion ? ou croirai - je
qu'ils en ont fenti l'abfurdité, mais qu'ils
» ont efpéré quelle échapperoit au plus
grand nombre des Lecteurs ? Je ne veux
foupçonner ni leur bonne foi ni leurs
» lumieres ; mais qu'ils m'en donnent les
» moyens.
و د
39
»
39
"
33
Nous n'avons pas voulu groffir cet Extrait
de citations. M. de la C. nomme
partout fes garants , & cite les témoi
gnages fur lefquels fes raifonnemens &
des caleuls font appuyés.
JANVIER . 1759. 179
ARTICLE IV.
BEAUX - ARTS.
ARTS UTILE S.
IMPRIMERIE.
LETTRE de M. Fournier le jeune , d
l'Auteur du Mercure.
Nota. Cette Lettre m'a été remiſe il y a déja
quelque tems ; mais il ne m'a pas été poffible
de lui donner place dans les précédents Volumes.
JEfpére de votre impartialité , Monfieur
, que vous voudrez bien rendre pu
blique ma Réponse à une Lettre inférée.
dans votre Mercure de Juillet dernier ,
pag. 175.
L'Auteur de cette Lettre , qui fe dir
Graveur de Caractéres , parce que depuis
du tems il s'occupe à copier ce qui paroît
de nouveau dans cette Partie , fans avoir
jamais rien produit de lui-même , chofe
dont il femble fe glorifier , puifqu'il dir à
la fin de fa Lettre : Je me donnerai bien
de garde de m'annoncer pour Inventeur :
cet Auteur , dis -je , m'a fait l'honneur
de prendre pour fes modéles , ce que j'ai
H vj
80 MERCURE DE FRANCE.
fait de nouveau par rapport à l'Imprimerie
: il n'a pas craint de s'humilier aupoint
d'imiter fervilement mes productions , à
mefure qu'elles paroiffoient ; & par reconnoiffance
, il a jugé à propos de mettre
des chofes injurieufes contre moi fur quelques-
unes des épreuves qu'il a répandues.
Je l'ai laiffe jouir tranquillement du fruit
de fon procédé , fans m'en plaindre , ni
m'en mettre en peine. Mon filence , qui
n'étoit qu'une fuite du mépris que j'ai toujours
eu pour les injures , l'a rendu plus
hardi , & lui a fuggéré un moyen fingulier
pour fortir de l'obſcurité où ſes contrefactions
le laiffoient. Ceft ce qui a fait
l'objet de l'avis que j'ai mis à la fin de ma
Differtation fur l'origine de l'Imprimerie.
Voici le trait. Quelqu'un avoit , comme
lui , imité mon Italique ; il a trouvé que
cette nouvelle contrefaction pouvoit aller
de pair avec la fienne : il a fait compofer
vingt-quatre lignes de la première avec
ce titre Petit Romain Italique par
Fournier le jeune ; enfuite il a mis en pa--
rallele vingt-quatre autres lignes de fon
Italique , avec cette foufcription : On peut
juger au premier coup d'oeil , fi j'ai réuffi
àimiter les Italiques NOUVELLES gravées
par Fournier lejeune , comme je l'ai
avancé il y a quelque tems. Je ne crois pas
JANVIER. 1759.
181
qu'il foit poffible de s'annoncer plus pofitivement
pour être mon Copifte , ni de
dire en termes plus clairs le contraire de
ce qu'il avance ailleurs que mes Italiques
font elles-mêmes contrefaites d'après celles
du Louvre , puifqu'il ne peut s'empêcher
de reconnoître ici lui-même qu'elles font
NOUVELLES .
A peine le beau modèle de comparaison
dont je viens de parler , eut-il été conftruit
aux dépens de la vérité , que l'Auteur s'eft
empreffé de le diftribuer lui-même à tous
les Imprimeurs de Paris , dont plufieurs
indignés à la vue d'un artifice auffi étrange,
m'ont renvoyé de leur propre mouvement
, les Exemplaires qui leur avoient.
été préfentés. Ce procédé par lequel il
me fait Auteur d'une copie , qu'il donneaffirmativement
pour l'Original , à deffein
de faire prendre le change , eft fi peu conforme
aux régles de la probité , & touche
d'ailleurs de fi près à ma réputation , qu'il
ne m'a pas été poffible de le pafler fous
filence. Je me fuis cependant contenté
de le relever , en expofant fimplement le
fait. Que répond à cela notre Copiſte ?
Comment fe tire-t-il de ce mauvais pas ?
Le voici. Il faut , dit- il , rendre justice à
la vérité ; le Petit Romain n'eft pas du
jeune Fournier. ( Cet aveu , comme l'on
182 MERCURE DE FRANCE.
voit , eft auffi clair & auffi précis , qu'il
eft humiliant. ) Enſuite , il ajoute : J'ai
mis en parallele mon effai , pour faire voir
au Public , qu'il n'eft pas impoffible aux
Artiftes de fournir la même carriere , en
s'imitant l'un l'autre , Mais, falloit-il , pour
cela , tromper le Public , en affurant deux
fois dans une même page , que ce prétendu
Original étoit de moi ? D'ailleurs ,
copier un Artiſte en Ecolier , trait pour
trait , eft- ce l'imiter ? Eft - ce courir la
même carriere ? On fent aisément que ces
réponſes ne font rien moins qu'admiffibles.
Notre Copifte l'a fenti fui - même ;
auffi croyant diminuer fa honte , en la
couvrant du voile de la récrimination ,
il avance que je ne fuis moi- même qu'un
Copiſte. Il oublie , comme on voit , le
titre & la foufcription dont je viens de
parler , & qu'il a compofés lui-même il
oublie encore que dans le Mercure du
mois de Mai 1757. il a dit que les Italiques
de M. Fournier le jeune font hors
de critique , étant Belles , gracieuses , &
d'un bon goût ; puis il ajoute je mefais
un honneur de les imiter ; ( il auroit dû
dire , de les copier. ) Mais voici la Palinodie.
1 ° . Le fieur Fournier , dit -il , dans
cette derniere Lettre , a copié groffière
ment les Italiques de l'Imprimerie Royale
JANVIER. 1759 . 184
Admirons d'abord cette contradiction
avec lui-même , enfuite la complaifance
qu'il a pour moi , de s'attacher à copier
mes groffiéres copies , au lieu d'avoir recours
aux Originaux. 2 ° . Le fieur Luce eft
en état dereconnoître tous fes jolis deffeins
de Vignettes dans celles de celui qui s'en
dit hardiment l'Inventeur. Ces traits fortent
du même moule que l'Epreuve de
Petit-Romain citée ci -deffus. Si le témoignage
de notre Copifte pouvoit être
de quelque poids , on pourroit , comme
l'on voit , s'en fervir ici contre lui-même.
Mes Italiques font auffi différentes de
celles du Louvre , que celles-ci le font
elles-mêmes des Italiques dont on ſe fervoit
dans l'Univerfité avant les miennes.
Lorfqu'elles parurent , des Gens intéreffés
à les décrier , ne ceffoient de répéter ,
que ce goût ne prendroit pas , ( ce qui annonçoit
la nouveauté , ) & ce n'eft qu'après
que mes nouvelles Italiques ont eu
un cours décidé , que l'on s'eft empreffé
de les contrefaire. On vient donc trop
tard dire qu'elles ne font pas de moi.
Mais s'il reftoit quelque doute fur ce
point , la feule infpection des deux Italiques
eft plus que fuffifante pour le dif
fiper.
A l'égard des Vignettes , parmi plus
184 MERCURE DE FRANCE.
de trois cens petits ornemens différens
en ce genre que j'ai réellement inventés ,
on ne trouvera pas fix Piéces qui approchent
du goût de celles , je ne dis pas
feulement de M. Luce , dont néanmoins
j'eftime les talens , mais de tous ceux qui
Pont précédé dans le titre de Graveur
du Roi pour les Caracteres . Voilà donc
notre prétendu Graveur pris encore en
défaut ; car fi mes vignettes font copiées ,
il doit indiquer où font les originaux.
On ne peut trop faire remarquer que
c'eft dans Paris même & au centre de
l'Imprimerie qu'il avance des chofes que
la vue feule des Epreuves démentiroit ,
fi fes propres aveux ne fuffifoient pas ;
car il dit encore expreffément lui- même
qu'il vient de contrefaire mon Caractéré
de Finance ; il a fait plus , il a copié
jufqu'au difcours qui fert à annoncer ce
Caractére ; preuve finguliere d'une in
telligence peu commune ; & fur ce qu'il
a mis fon Caractére à un prix plus bas
que le mien , il demande quel crime
il
y a en cela ? Le crime n'eft pas de donner
fes ouvrages à bon marché : mais
la honté eft d'attribuer à quelqu'un ce
qu'il n'a point fait , & cela dans la vue
de le décrier ; la honte eft de paffer
fa vie à copier les productions des au
JANVIER. 1759. 185
tres , & de chercher enfuite à déprimer
par des moyens inconnus à la vérité , les
Originaux que l'on a copiés . Si notre Copifte
avoit eu le moindre talent , n'auroit-
il pas dû imaginer une autre forme
de Caractéres , comme on a fait au Louvre
, à Harlem , à Leipfik , où depuis moi
on a donné des Caractéres de finance
différens du mien , & qui par conféquent
procurent de nouvelles richelles à l'Imprimerie
?
Mais notre Auteur ne s'en tient pas
là : felon lui , le Caractére de Mufique
que j'ai inventé n'eft qu'une copie de
celui de Leipfik , qui cependant eft d'un
mechanifnie tout autre que le mien ; il
ne veut pas même que je fois l'Auteur
de la Differtation fur l'Origine de l'Imprimerie
; il n'y a pas jufqu'à l'Approba
tion du Cenfeur qu'il ne me difpute ;
mais comme toutes ces allégations va→
gues ne font pas étayées de la moindre
preuve , j'ai lieu de croire que le Public
n'en fera pas plus de cas que je n'en
fais moi- même .
J'ai dit dans ma Differtation fur l'Imprimerie
, que , pour qui fçait graver &
fondre les Caractères , l'Impreffion n'est
point difficile. Notre Copiſte ne ſe re--
connoiffant point à ce portrait , au lieu :
186 MERCURE DE FRANCE.
à
de s'en prendre à la fphére étroite de
fes connoiffances , invite férieufement les
fages Supérieurs & le Miniftere public à
me punir d'une imagination fi vagabonde.
Je n'entreprendrai pas de faire voir
le ridicule de cette invitation ; il faute
aux yeux de maniere qu'il n'y a pas
craindre qu'il échappe aux regards les
moins perçans . Je ferai feulement remarquer
qu'il eft parfaitement afforti à la
délicateffe de notre prétendu Graveur ,
qui vient de donner encore un nouveau
trait de fa capacité par une édition particuliere
de cette même Lettre , qu'il
adreffe , fuivant un avis qui eſt à la fin ,
à tous les Libraires & Imprimeurs tant
de cette Ville de Paris que des autres Villes
du Royaume ; & cela fous prétexte
qu'en l'inférant dans le Mercure on y a
fait quelques changemens qui ne peuvent
que l'affaiblir. Ces changemens ajoutés
ici pouffent la puérilité jufqu'à me reprocher
une virgule dans ma ponctuation.
Que l'on juge après cela fi l'Auteur
du Mercure a eu tort de faire les retranchemens
dont on fe plaint.
Notre Auteur , qui a dit contre toute
vérité , comme on l'a démontré plus
haut par fon propre témoignage , que j'ai
copié les Italiques du Louvre , donne
JANVIER. 1759. 187
lui-même encore à la fin de cette édition
particuliere de fa Lettre , une nouvelle
preuve de la fauffeté de fon allégation.
Il y fait paroître un Caractére Italique
dit Gros- Canon , qu'il vient de graver
pour faire voir , dit-il , que le Sieur
Fournier le jeune n'eft pas le feul capable
de graver des Caractéres . A l'ignorance
près , qui eft inféparable des productions
d'un homme qui n'eft que Copifte, on trouvera
que cette nouvelle contrefaction eft
faite trait pour trait d'après mon Caractére
de Gros-Canon , qui eft le premier de
tous par lequel j'ai tenté en 1736. cette
nouvelle réforme des Italiques ; réforme
à l'occafion de laquelle j'ai démontré publiquement
que mes Italiques différent
effentiellement de celles du Louvre.
Notre Copifte confirme donc de nouveau
par cette production ce qu'il a dit dans
le Mercure de Mai 1757. qu'il fe faifoit
un honneur d'imiter mes Italiques.
Dans tout autre Art , que penferoit-on
d'un homme qui n'ayant aucun talent
que celui de copier , & cela après plus
de vingt années d'exercice an bout defquelles
il feroit encore ignoré , s'aviferoit
enfin de prendre la trompette pour
annoncer partout les copies en employant
les plus mauvais procédés contre
"
188 MERCURE DE FRANCE.
celui dont les Ouvrages Ini auroient fervi
de modéles ? C'elt ce que M. Gando
le jeune , puifqu'il veut bien permettre
qu'on le nomme , fait depuis quelque
tems avec une ardeur auffi peu honorable
pour lui , qu'ennuyeufe pour les
Libraires de Paris , chez lefquels on let
voit fans ceffe portant des Épreuves , des
Lettres & autres Imprimés où je ne ſuis
point oublié. Il croit fans doute qu'à
force de faire du bruit & de fe donner
des mouvemens il viendra enfin à bout
d'attirer fur lui quelque attention. C'eſt
ce que je lui fouhaite.
Peut-être aurois-je dû mépriſer cette
feconde Lettre , comme j'ai méprife la
premiere ; & je l'aurois fait , perfuadé
qu'il eft des chofes auxquelles on ne répond
bien que par le filence ; mais j'ai
cru entrevoir dans celle- ci un efprit de
cabale ; & l'on fçait que le filence ne
fait que rendre la cabale plus orgueilleufe
& plus entreprenante.
: A Paris , le 11. Août 1758 .
小
FOURNIER le Jeune
JANVIER. 1759 . 1897
ARTS A GREABLES.
MUSIQUE.
NINETTE
NINETTE à la Cour en partition
Comédie en deux Actes , par M. Favart ,
mélée d'Ariettes , prix 12 liv. chez M.
de la Chevardiere Éditeur , rue du Roule
à la Croix d'Or , & aux adreffes ordinaires
de Mufique. A Lyon , chez MM . les
Freres Legoux , place des Cordeliers . On
mettra au jour dans 15 jours la Partition
du Chinois , Interméde Italien du même
Auteur .
Nouvelle Méthode de Flute Traverfiere
, par M. Mahault , fuivie d'un Recueil
de petits Airs , prix 6 liv. Cet Ouvrage
contient une Differtation très-étendue fur
la pofition des doigts , fur les différents
doigtés , fur les paffages embrouillés qui
fe rencontrent fouvent dans l'exécution ,
fur toutes les cadences , expreffions
accens, battements , flattements , fimples
& doubles coups de langue , & généralement
tout ce qui a rapport à cet Inf
trument. L'Auteur explique une façon
d'accorder la Flute jufte fur le ton du Clavecin
, dont il s'eft toujours fervi . Cette
190 MERCURE DE FRANCE.
Méthode de vient utile aux Commençans
& aux perfonnes beaucoup plus avancées
par les foins que l'Auteur s'eft donné de
mettre au jour plufieurs cadences beaucoup
plus juftes que celles dont on s'eft
fervi jufqu'à préfent. On la trouve chez
M. de la Chevardiere rue du Roulle à la
Croix d'Or & aux autres adreſſes.
Le fieur Jayne fils , Libraire fur le
Port à Marſeille donne avis aux Amateurs
de Mufique , qu'on en trouve chez lui
de toute forte , tant vocale qu'inftru
mentale.
GRAVUR E,
Le fieur Chenu , Graveur en Taille-
Douce , vient de mettre au jour trois
belles Eftampes la premiere eft une
vue du Château S. Ange du côté du
Port , d'après le Tableau du fieur J. Verdont
les Marines font l'admiration
des Connoiffeurs . On a pris un grand
foin , pour rendre toute la perfection de
l'Original , & on s'y est d'autant plus
appliqué , que Monfeigneur le Duc de
Penthiévre avoit eu la bonté de permettre
qu'on lui dédiât cette Eftampe ,
qu'il a paru recevoir avec beaucoup de
fatisfaction.
La feconde eft l'Apparition de l'Ange
}
JANVIER. 1759 . 191
aux Bergers , d'après le Tableau peint
par David Teniers dans la maniere du
Baffan.
La troifiéme a pour titre : Le Vieillard
& fes Enfants , & repréfente un Jeu
Flamand qui fe fait avec les doigts : on
y a imité parfaitement le Tableau de
David Ricard , & le Burin peut difputer
le prix au Pinceau.
Ces deux dernieres Eftampes font tirées
du fameux Cabinet de M. le Comte de
Vence , où régnent le beau choix & le
bon goût , & où les plus grands Maîtres
femblent avoir apporté à l'envi leurs
meilleurs Morceaux .
Il paroît une très - belle Eftampe repréfentant
Jupiter & Antiope , gravée
par M. Feffard , d'après un Tableau de
M. C. Vanloo qui eft dans le Cabinet de
M. le Marquis de Marigny. Elle fe vend à
Paris chez l'Auteur , rue S. Honoré , visà-
vis la rue de l'Echelle , chez M. Lenoir
Notaire , & à la Bibliothèque du Roi.
492 MERCURE DE FRANCE.
T
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPERA.
ANDIS qu'on le prépare à remettre au Théâtre
Pyrame & Thisbé , Opera qui a eu le fuccès
le plus brillant & le plus foutenu , on donne encore
a ce Spectacle la Tragédie de Proferpine &
le Ballet des Surpriſes de l'Amour . Dans celui - ci
Mademoiselle Dumont a débuté par le rôle de
Diane : elle a un grand & beau volume de voix
fufceptible d'infléxions variées ; la figure eſt théâtrale
, & pour la premiere fois qu'elle a joué un
rôle , elle a mis dans fon action une chaleur , une
force qui n'a befoin que d'être tempérée & ennoblie.
COMEDIE FRANÇOISE,.
LE fuccès de la Tragédie d'Hypermneſtre ſe
foutient avec chaleur. La repriſe n'eſt interrompue
que par l'indifpofition de cette Actrice étonnante
qui partage avec l'Auteur l'enthouſiaſme
du Public . On efpere que fa fanté lui permettra
de reprendre fon rôle Samedi 13. du mois .
Le 26. Décembre , Mad . Bernaut a débuté par
le rôle de Conftance dans le Préjugé à la mode , &
par celui d'Hortenfe dans le Florentin. Elle a joué
depuis Mélanide , Lucinde dans l'Oracle , Agnès
dans
JANVIER. 1759. 193
•
dans l'Ecole des Femmes , Ifabelle dans l'Ecole
des Maris , la Pupille , Lucile dans l'Homme du
Jour , & Alzire. Cette Actrice avoit déja paru
avec fuccès dans la Troupe de fon mari , fur le
Théâtre de Verſailles. Son action eft noble &
vraye , quoiqu'un peu gênée encore , fa figure
eft expreffive , & d'un caractére de beauté qui
femble la deftiner au Tragique. Elle marque
beaucoup d'intelligence & annonce de l'âme ;
mais ce don le plus effentiel de tous ne fe développe
qu'après que la contrainte & la timidité
d'un début ont fait place à l'oubli de foi- même
& des Spectateurs ; fituation dans laquelle tout
Acteur doit être pour s'affecter vivement de fon
rôle & pour le jouer avec vérité..
COMEDIE ITALIENNE .
N ne fe laffe point de voir la Soirée des
Boulevards ; & pour entretenir la curiofité du
Public , il a fuffi d'y changer quelques Scénes.
Cependant on ne néglige pas d'étayer cette Piéce
avec celles du même Théâtre qui font le plus
au gré du Public. On y a joint auſſi des Ballers
agréables.
CONCERT SPIRITUE L.
LE 25. Décembre jour de Noël , le Concert
commença par une Symphonie de Geminiani.
Enfuite Diligam te , Motet à grand Choeur de
M. Gilles. M. l'Abbé de la Croix chanta Afferte
Domino , petit Moret de M. le Febvre . M. Bal-`
baftre joua fur l'Orgue un Concerto de la com-
II, Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE
pofition , avec les applaudiffemens qu'il mérite ,
& aufquels il eft accoutumé. Mlle Fel chanta
Exultate Jufti , Moret de M. Mondonville. Le
Concert finit par Venite Exultemus , Motet : à
grand Choeur du même Auteur.
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
DE CONSTANTINOPLE , le 8 Novembre 1758.
LEE Grand- Seigneur vient d'accorder la paix
aux Tartares. Leur rébellion ne les a pas empêché
d'obtenir des conditions très - favorables. Ils
ont eu permiffion de garder le nouveau Kan
qu'ils s'étoient choifi , au préjudice de celui que
la Porte leur avoit nommé .
De Prague , le premier Décembre.
Le Maréchal Daun , après avoir réglé les Quartiers
d'Hyver que doivent occuper les différents
Corps de fon Armée , fe rendit ici le 27. La plus
grande partie de PArtillerie a été envoyée à
Budweifs , & la Réſerve à Kollin . Les Quartiers
s'étendent depuis Egra jufqu'à Konigsgraz.
Nos Frontieres, du côté de la Saxe , font gardées
par un Cordon de Huffards & de Croates , fou
tenus par de l'Infanterie , & par quelque Régi
ment de Cavalerie. Il y a un autre Cordon tiré
de la Luface par les Montagnes qui conduiſent
en Bohême. Le Général Laudon le commande ,
& il a fon Quartier-Général à Toplitz.
Les Troupes Pruffiennes commandées par le
Comte de Bohna , & par le Général Wedel , ſe
JANVIER. 1759 .
font réunies à l'Armée du Roi de Pruffe qui eft
193
campée près de Drefde.
On prétend que le Prince Henri ayant reconnu
par lui- même les ravages caufés par l'incendie
des Fauxbourgs de Dreſde , en a été vivement
touché. Le Roi de Prufle a ordonné au
Clergé de Saxe de fournir une fomme de 1 50000
écus , qui fera employée à rebâtir les Fauxbourgs ;
il a fait faire à Dreſde une Collecte générale ,
pour fecourir ceux que l'incendie a réduits
manquer de tout.
De Vienne , le 10. Décembre.
Le Maréchal Daun arriva ici le 7. Leurs Majeſtés
Impériales lui firent tout l'accueil que méritent
fes fervices.
Du 22.
On mande de Saxe que la Ville de Leipfick
n'a pu obtenir de diminution à la fomme de
sooooo écus , à quoi elle a été taxće. On a mis
les Magiftrats aux arrêts dans l'Hôtel - de- Ville. Les
Principaux Marchands ſont gardés à la Bourſe
par des Soldats ; & les uns & les autres n'auront
leur liberté que lorſque la fomme aura été payée
en entier.
Le 4 , les Etats de Saxe s'aſſemblerent par ordre
du Roi de Pruſſe , & on leur demanda 18000
hommes de Recrues , & 800000 écus de contribution.
Le Prince Maurice , qui avoit été bleſſé & fair
Prisonnier à la Batailled'Hoch-Kircken , eft préfentement
hors de danger.
De Berlin , le 30. Novembre.
Le Prince dont la Princeffe Royale de Pruſſe
eft accouchée en dernier lieu , fut baptiſé le 19
de ce mois à Magdebourg . Il eut pour Parrain
le Roi d'Angleterre , & pour Marraine la Princelle
d'Orange , Gouvernante des Provinces- Unies.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE
On lui donna le nom de Georges - Charles-Emile.
Les deux Princes de Pruffe arriverent ici le 27 de
Poftdam .
De Leipfick, le 6. Décembre.
On mande de Caffel que les Troupes Hanovriennes
font rentrées dans la Heffe , au mo .
ment qu'elle a été évacuée par les François ;
que ce Pays eft fi dépourvû de Vivres , qu'on eft
obligé d'y en faire tranfporter de l'Electorat
d'Hanovre , & que la difficulté des tranſports
eft fi grande , qu'on eft perfuadé que ces Trouferont
forcées d'aller hiverner ailleurs.
pes
Les Troupes que le Comte de Dohna doit commander,
continuent de paffer par cette Ville; & nos
Magiftrats ne font occupés qu'à leur faire fournir
les Rations néceffaires de Vivres & de Fourages.
Du 8.
On mande de Dreſde que le Général Borch a
fait publier un écrit que l'on dit être émané de
la grande Députation Royale. Il y eft dit que
la
Saxe ne doit plus être regardée comme un fimple
dépôt remis entre les mains du Roi de Pruffe , &
que ce Prince eſt fondé à traiter déformais cet
Electorat comme un Pays conquis , l'ayant pris
für fes Ennemis par la force des armes.
Le Roi de Pruffe a donné ordre , que l'on mit
en féqueftre tous les biens des Miniftres d'Etat du
Roi de Pologne , Electeur de Saxe , pour dédom
mager les Comtes de Podewils & de Dohna ,
des pertes qu'ils ont fouffertes de la part des
Ruffes & des Suédois.
DE DRESDE , le 14. Décembre.
Le to , le Roi de Pruffe partit de cette Ville
pour le rendre en Siléfie . Son intention eſt de
paffer l'hyver à Breslau. Le Prince Henry commandera
en Saxe. Les Troupes qui étoient à les
prdres ont été renforcées de plufieurs Régiments
JANVIER. 1759. 197
de la grande armée , & de quelques Bataillons
détachés du Corps commandé par le Général
Wedel.
Cet Electorat eft taxé à neuf millions d'écus
pour l'année prochaine. Le Roi de Pruffe a donné
ordre que l'on abattît toutes les Forêts qui appartiennent
au Roi de Pologne , & que le bois
füt vendu par adjudication . Les fieurs de Zinow
& de Kleift font chargés de faire exécuter la vo-
Jonté du Roi.
On avoit cru d'abord que le Comte de Dɔhna
marchoit en Thuringe pour y prendre les quartiers.
On fçait à préfent que l'Armée qu'il commande
a une deſtination toute opposée. En
quittant Léipfik , elle a dirigé fa marche fur
Priegnitz ; & on affure qu'elle va fè répandre
dans la Poméramie & le Mecklenbourg.
DE HAMBOURG le 18 Novembre.
Le 21 de ce mois , le Quartier Général de
l'Armée Suédoiſe étoit encore à Prentzlaw.
Du 2 Décembre .
L'Armée Pruffienne aux ordres du Comte de
Dohna , elt entrée dans le Mecklembourg. Elle
a répandu une fi grande terreur dans le Pays
que tous les jeunes gens ont pris la fuite , dans
la crainte d'être enrôlés par force. Le Roi de
Pruffe a donné ordre de lever dans le Brandebourg
trente-fix mille hommes de recrues , pour
remplir les vuides que la campagne derniere a
laifles dans les divers Corps qui compofent fes
Armées.
Le Feeld - Maréchal Comte de Seckendorff-
Meuſchwitz-, a été enlevé dans fon Château par
ordre du Roi de Pruffe , & conduit Priſonnier à
Magdebourg.
⚫ pour
L'Armée Suédoife a répaffé la Peene
prendre fes quartiers d'hyver à Gripfwalde & à
I iij
198 MERCURE DE FRANCE...
Stralfund. Elle a laiffé de fortes garniſons dans
Anclam & Demmin.
DE HANOVRE ,. le 2 Décembre.
Le Quartier Général du Prince Ferdinand eft à
Munſter ; celui du Prince héréditaire de Brunfwick
à Dalmen ; & celui du Duc de Holſtein-
Gottorp a Hatteren.
DE FRANCFORT , le 10. Décembre.
Les Troupes de l'Empire ont pris leurs quartiers
dans la Franconie. Le Baron de Pretlach eſt
établi à Rotenbourg avec le corps qu'il comman-
`de. Le Prince de Deux Ponts a fon Quartier Général
à Nuremberg. Les Pruffiens occupent
les
Poftes de Plawen , de Reichenbac & de Géra. Le
bruit a couru que le Comte de Dohna alloit ſe
mettre en marche avec un corps de trente mille
hommes , dans l'intention de troubler la communication
des Quartiers de l'Armée de l'Empire
& des Armées Françoiles.
Le Maréchal de Soubile partit de Marbourg
le premier de ce mois , avec l'Arriere-Garde de
fon Armée , pour ſe rendre à Hanau , où lon
Quartier-Général fera établi pendant l'Hy ver . Le
Régiment de Rohan , Infanterie , y arriva le 2 ,
& celui de Piémont les deux jours fuivants . Le
Régiment Dauphin a fon Quartier à Friedberg ,
& celui de Royal Rouffillon à Winecken .
De Lipstadt , le 18 Décembre.
La Boulangerie de Campagne de l'Armée des
Alliés , qui a été ici quelque temps , vient d'être
renvoyée à Lipperode. Malgré la rigueur de
l'Hyver , les Troupes Légeres continuent de faire
des Courſes. Lés Huffards de Turpen ſe font montrés
à Hagen & à Iferlhon dans le Comté de la
Marck , & ont enlevé beaucoup de Fourages.
Différents Partis des Volontaires de Flandre ont
voulu attaquer le Pofte d'Attendorn ; mais ils ont
JANVIER. 1759. 199
été repouflés par un Détachement des Huffardsnoirs
qui leur ont fait quelques Prifonniers.
On mande de Munfter , que la difette de Fourragesy
eft extrême , que les Entrepreneurs chargés
d'en fournir , font hors d'état de remplir
leurs engagements , à caufe que toute la Weſtphalie
le trouve épaifée , & que la Regence de
cette Ville eft à ce fujet dans un grand embarras.
De Crevelt , le 18. Décembre.
Le Maréchal de Contade , après avoir vifité
tous les Poftes de fon Armée fur les deux Rives
du Rhin , a établi ici fon Quartier- Général. II.
partira pour Paris auffitôt que le Marquis d'Armentieres
, le plus Ancien des Lieutenants Généraux
, qui ont des Lettres de Service , fera arrivé
. Les Alliés répandus dans les Evêchés de
la Weftphalie , font fort tranquilles dans leurs
Quartiers. Les Huffards du Régiment de Turquin
, qui font à Herberfeld , s'étendent de plus
en plus dans le Pays de la Marck , d'où ils tirent
des Contributions de Fourrages. Ces Huf
fards & les autres Troupes Légeres , qui doivent
couvrir le Pays de Bergues de ce côté- là , vont
être renforcés par le Régiment des Volontaires
de Clermont- Prince :
De Madrid , le 20. Décembre;
La fanté du Roi paroît meilleure depuis plufreurs
jours. Sa Majesté a pris un peu de nourriture
, & a joui de quelque temps de fommeil .
L'on dit qu'elle a fait fon teftament,
De Barcelonne , le 8. Décembre.
Toutes les Lettres de Madrid nous font appréhender
les fuites de la maladie du Roi. Cependant
on exécute fans relâche les ordres donnés ,
pour mettre les forces du Royaume en état de
de le faire refpecter. On conftruit des Vaiffeaux
I. iv.
200 MERCURE DE FRANCE.
dans nos Ports , & on leve des Recrues dans les
Provinces.
De Rome , le 25 Novembre.
Le Cardinal d'Yorck fut facré Dimanche dernier
, Archévêque de Corinthe , dans l'Eglife des
Saints Apôtres.
Le Mercredi , le Pape tint Confiftoire fecret au
Quirinal. Il fit la Cérémonie de former & d'ouvrir
la bouche au Cardinal Rezzonico . Le Cardinal
Sciarra Coloona préconifa l'Abbé d'Argentré
, Evêque de Limoges.
Du 12 Décembre.
On a découvert depuis peu , hors de la Porte
Pie , des morceaux d'Antiquité d'un grand prix.
Ce font trois Bas-reliefs de marbre , dont le premier
repréfente la Guerre des Amazones , le
fecond celle des Titans contre Jupiter , le troifiéme
celle des Grecs contre les Troyens. Ils .
font entiers & bien confervés .
De Londres , les Décembre.
Le 28 du mois dernier , la Chambre des,
Communes approuva unanimement la réfolution
prife la veille , d'accorder un Subfide au Roi.
Enfuite dans un Comité Particulier , on procéda.
à l'examen des Actes de la derniere Séance du
Parlement. Il fut décidé que celui qui a pour obje
d'interdire la fortie & la diftillation des Grains , &
d'augmenter les Droits établis fur la Dreche ,
la Farine , le Bifcuit & l'Empoix , feroit continué
jufqu'au 24 Décembre 1759. On arrêta en:
même temps que l'Acte qui fufpend le payement.
des Droits d'Entrée fur les Bleds & Farines enlevés
à l'Ennemi , ne feroit point renouvellé. Le
29 , la Chambre ordonna qu'on drefferoit un Bill
pour approuver les réfolutions du Comité. On
ordonna la continuation de la Taxe de quatre
Schellings fur les Terres , fur les Penfions , Liza
JANVIER. 1759 . 201
tous les Revenus de quelqu'efpéce qu'ils foient ,
& des Droits fur les boiffons différentes . On fupputa
que ces diverfes Impofitions pourroient rapporter
environ deux millions fept cent cinquante
mille livres fterlings. On fera donc obligé de
recourir à de nouvelles taxes pour fournir le Subfide
pour l'entretien de foixante mille Hommes
qui feront employés fur les Valleiaux du Roi
dans le courant de l'année prochaine . Ce Subfide
fut établi fur le même pied qu'il l'a été
pour l'année qui vient de finir ; car il fait un
objet de trois millions cent vingt mille livres
fterlings.
On continue d'enlever par force les Matelots ,
pour remplir les vuides que la Campagne der
niere a laiffés dans notre Marine , & pour completer
les Equipages des nouveaux Vailleaux qu'on
doit lancer à l'eau le Printems prochain.
Pour donner aux Hollandois une fatisfaction
apparente , on vient de publier une Ordonnance
qui affigne une récompenfe de cinq cens livres
fterling à ceux qui dénonceront les perfonnes
coupables de pirateries dont on fe plaint , & les
complices qui leur donnent fecours , ou qui procurent
le débit de leurs effets.
Le Roi fe propofe d'envoyer à Paris un Colonel
qui eft chargé de régler avec les Miniftres
de France l'échange des prifonniers.
Le 20. de ce mois fur le minuit , on a fenti
dans cette Ville & dans les environs , une légére.
fecouffe de tremblement de terre.
Les dernieres Nouvelles de la Jamaïque Nous
ont appris que le Vaiffeau François le Palmier
de foixante- quatorze Canons , qui croifoit à la
hauteur de S. Domingue , fut attaqué le 5. Septembre
par deux de nos Vaiffeaux de haut bord.
Le combat dura très-longtems. Un de nos Vaif-
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
feaux fur mis hors de combat , & fut fur le point
d'être pris ; mais un heureux accident contraignit
l'Ennemi de fe retirer. Comme il étoit obligé de
forcer fon feu pour foutenir le combat , un de fes
Canons de trente- fix livres de balles créva , & mit
le défordre dans fon Equipage. Nos deux Vailſeaux
étoient ſi maltraités , qu'ils ne purent pas
le pourfuivre.
Quoiqu'on ait beaucoup parlé de la facilité que
notre miniſtere trouvoit à effectuer les emplois
coutidérables qui ont été propofés ; il a été queftion
dernierement d'établir une Capitation , ou
un don gratuit , pour le fervice de l'année prochaine.
On ne fçait point fi cette infinuation trouvera
les efprits favorablement difpofés.
Du 23. Décembre.
Le 1s de ce mois , la Chambre des Com
munes approuva le Bill qui régle la punition des
Soldats Déferteurs.
Les préparatifs pour la Campagne prochaine
continuent avec beaucoup de vivacité. On fait
dans tout le Royaume de nouvelles levées pour
le fervice de terre & de mer. On forme en Irlande
treize nouvelles Compagnies de Marine
qui feront chacune de cent hommes . On travaille
dans tous nos Ports à tenir toutes chofes prêtes
pour l'exécution des différentes entreprifes qui
entrent dans le Plan de nos opérations mariti
mes pour l'année prochaine. On a lancé a l'eau
à Southampton un Vaiffeau de foixante - quatorze
canons. A Deptford on en a lancé un de même
force , & un autre de foixante canons. On
en doit lancer bientôt plufieurs autres dans les
différents Ports . On conftruit en même temps
un grand nombre de Batteaux plats , pour le débarquement
des troupes.
L'Amiral Holmes partit le 16.pour Portmourki
JANVIER. 1759. 203
"
Пly va prendre le commandement d'une Efca
dre qui doit relever celle de l'Amiral Saunders'
far la Côte de France . Ce dernier commandera
une autre Efcadre qui mettra à la voile dans
le courant du mois prochain , pour aller croifer
dans la Méditerranée. Le Chef d'Efcadre Geari
eft l'Officier que la Cour a choifi , pour conduire
les renforts que l'on doit envoyer aux :
Indes Orientales.
DE LA HAYE , le 12. Décembre:
La Ville d'Amfterdam a envoyé cinq Députés ,
Alphen , où ils ont trouvé cinq autres Députés
de la Ville de Rotterdam . L'objet de cette députation
étoit de délibérer enſemble fur ce qu'il
convenoit de faire dans la conjoncture préfente.
Il n'y a aucune efpérance que les Vaiffeaux pris
par les Anglois , foient rendus. L'infenfibilité du
Ministére de Londres aux plaintes de nos Négociants
, a déterminé à préfenter un nouveau
Mémoire à la Princeffe Gouvernante qui n'y a répondu
que par de foibles affurances de protec
tion.
Le 6. de ce mois il artiva une quatriéme Dé--
putation des Négociants , plus nombreuſe que
les précédentes. Les Députés , après avoir con
féré d'abord avec le Président de femaine & les
autres Membres de l'Etat , fe rendirent à l'Au--
dience de la Princeffe Gouvernante , & lur préfenterent
un nouveau Mémoire ou les griefs ,
dont on s'eft déja plein tant de fois , étoient exprimés
avec beaucoup d'énergie. Ce Mémoire
dont il s'eft répandu des copies , a fait ici de
fortes impreffions. Le Général York s'eſt donné
de grands mouvements pour les détruire , il
dit qu'il avoit reçu ordre de fa Cour , d'entre
a
Lvj
204 MERCURE DE FRANCE.
en Négociation avec leurs Hautes fuifances, pour
donner aux Intéreffés la fatisfaction qu'ils demandoient
; & il a propofé de nommer des Commiffaires
chargés fpécialement de traiter cette
affaire avec lui.
On eft convaincu que cette démarche de fa
part n'eft qu'un moyen imaginé pour fufpendre
le bon effet du Mémoire ; & qu'il n'a parlé de
négociation , que dans l'efpérance de faire naître
des incidents & des longueurs propres à anéantir
les difpofitions où l'on paroît être de ſe faire
juſtice .
Du 26.
Les Etats Généraux ont écrit une Lettre aux
Etats de Hollande & de Weftfrife fur l'augmen
cation des troupes. Cette Lettre , en date du 11 .
Décembre , porte en fubftance : que la Princefle
Gouvernante s'étoit préſentée à l'Aſſemblée afin
d'expofer combien il étoit important de prendre
une derniere réfolution fur l'augmentation des
troupes de terre , néceffaire à la fureté du Pays ,
& fur l'équipement des Vailleaux , vivement
follicité par les Négociants ; qu'il paroît en effet
que la tranquillité de la République exige , qu'on
fe décide promptement fur ces deux points ;
& que le feul moyen de les remplir efficacement ,
c'eft de mettre plus de concert qu'il y en a eu
jufqu'à préfent dans les délibérations particuliéres
des Provinces-Unies , & d'empêcher que leurs
vue's oppofées ne produifent un Schifme dont
les fuites ne pourroient être que funeſtes. La Princeffe
Gouvernante eft fort mal. Sa maladie eft
une Hydropifie que les Médecins jugent d'une
efpéce très-dangereuſe.
JANVIER. 1759. 205
D'AMSTERDAM , le 26. Décembre.
Tandis que nous croyons que le Miniſtere
Anglois fe diſpoſoit à nous faire juſtice des pirateries
exercés contre nos Vaiffeaux , nous avons
appris qu'un Navire de Rotterdam chargé à
Hambourg pour Liſbonne , a été attaqué dans
la Manche par trois Corfaires Anglois . Ila lui
ont enlevé pour douze mille florins de toiles
-& de cotton ; un quatriéme Corſaire eft furvenu
& s'eft emparé de tous les effets qu'il a
trouvé à ſa bienséance . Pour exécuter ce pillage
plus librement , il a fait écarter l'équipage du
Navire à coup de fabre , & a fait eſſuyer au
Pilote les plus indignes traitements.
Ce qui eft arrivé à deux Vaiffeaux partis de
Saint-Eustache pour Fleffingue , eſt encore plus
extraordinaire. Ces Vaiffeaux furent pris dans la
traversée par un Corfaire Anglois , & menés à
Saint-Janshaven. Quelque tems après le Juge
du lieu fit appeller les Capitaines , & leur fignifia
, que par les derniers Bâtimens venus d'Angleterre
il avoit reçu ordre de confifquer leur
cargaifon. Les Capitaines s'efforcerent en vain
de reclamer contre l'injuftice de ce procédé. On
leur répondit que leurs difcours étoient inutiles
qu'il falloit fe foumettre à la ſentence de confifcation
, dont le motif étoit que leurs Vaiffeaux
avoient été chargés pour le fervice de
la France. Le même jour le Juge envoya deux
Gardes à bord de ces Vaiffeaux , & fit mettre
le fcellé fur les écoutilles . Les jours fuivants il
fit décharger les marchandiſes , après quoi on
permit aux deux Capitaines de faire voile pour
Fleffingue. Les Propriétaires de ces deux Vaiffeaux
offrent de produire des certificats où l'on atteftera
avec ferment , que leur cargaiſons étoient pour
le compte des Sujets de la République , & non
pour celui des François.
Z06 MERCURE DE FRANCE.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DE VERSAILLES , le 14. Décembre.
SAA Majefté a nommé l'Evêque de Vence à l'Evêché
d'Angers..
L'Abbé Gautier , Vicaire Général du Diocéfe
de Bourges à l'Evêché de Luçon.
Et l'Abbé Moreau Chanoine de NotreDame
& Confeiller Clerc au Parlement , à l'Evêché '
de Vence.
Le Roi a donné l'Abbaye de Longvilliers , Ordre
de Cifteaux , Diocéle de Boulogne , à 1 Abbé
de Narboune- Pelet Chanoine de Saint - Paul-
Trois - Châteaux .
L'Abbaye d'Uzerche, Diocéfe de Limoges , Ordre
de Saint Benoît , à l'Abbé de Cugnac de Dampierre
, Chanoine & Chancelier de l'Eglite Mé--
tropolitaine de Tours.
L'Abbaye Réguliere de Saint Pierre de Hafnon ,
Diocéfe d'Arras , a Dom Lernould , Religieux de
la même Abbaye.
L'Abbaye de Perray , Ordre de Cifteaux , Diocéfe
d'Angers , à la Dame de Gourcy - Charcy ,
Religieufe à l'Abbaye aux Bois , à Paris.
Ville' L'Abbaye de Kerlot , Ordre de Ciſteaux ,
& Diocéfe de Quimper , à la Dame de Cuillé ,
Religieule à l'Abbaye de Banceray , à Angers.
Et un Canonicat de la Sainte Chapelle du
Palais à Paris , à l'Abbé Coriambleu , Prêtre du
Diocéfe d'Orléans.
Le fieur de Chevert , Lieutenant Général des
Armées du Roi , Commandeur , Grand Croix
JANVIER . 1759. 207,
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint-Louis
ayant été nommé par le Roi de Pologne , Electeur
de Saxe , Chevalier de l'Ordre de l'Aigle
Blanc , reçut le 2. ce mois , avec la permiffion de
S. M. des mains du Comté de Luface,le Cordon
de cet Ordre avec le Portrait du Roi de Pologne ,
dans une Boëte d'or enrichie de diamants,& une.
Lettre de ce Monarque , remplie de témoignages.
d'eftime & de bienveillance .
Le ro. le Roi , en entrant au Confeil , créa
Pair de France le Duc de Choifeuit , Miniftre &
Secrétaire d'Etat des Affaires Etrangeres.
Le Roi a donné l'Abbaye de Preuilly , Ordre de
S. Benoit , Diocéfe de Tours , a l'Abbé de Gabriac
, Grand-Vicaire de Sens .
L'Abbaye de Bellozanne , Ordre de Prémon
tré , Diocéfe de Rouen , a l'Abbé le Rat , Chanoine
de l'Eglife Cathédrale de Rouen .
Le Prieuré de S. Maurice lès S. nlis , à l'Abbé
Mauffac , Prêtre de la Communauté de S. Sulpice.
Le Prieuré de Liern , Ordre de S. Auguftin ,
Biocéle d'Evreux , a l'Abbé Machelart , Chapelain
de la Chap ile de Madame.
Le Prieuré de Vicuxpoux , Ordre de Grammont
, Diocéfe de Seus , a l'Abbé de Maſtin
Grand- Vicaire d'Orleans.
Le Prieuré de S. Martin du Lamballe , Diocéle
de S. Brieux , à l'Abbé de Champorcin ,
Chanoine & Théologal de l'Eglife d'Arles.
Le Prieuré de Friardel , Ordre de S. Auguf
tin , Diocéfe de Lilieux , a l'Abbé de la Tour d'Auvergne
, Aumônier du Régiment Royal des Vaiſ➡
feaux .
Le Prieuré de Montguyon & de la Primaudiere,
fon Annexe, Ordre de Grammont, Dioceſe d'Angers
, à l'Abbé Dupont , Clerc de la Chapelle
du Roi
208 MERCURE DE FRANCE.
Le Prieuré de Saugé , Diocéfe de Poitiers , au
fieur Lebrun , Chapelain des Prifons du Grand
Châtelet ;
Le Prieuré de S. Martin fous Beaumont , Diocéfe
de Dijon , au fieur Bodier , Promoteur du
même Diocéfe.
Et le Prieuré de Mauves , Diocéfe de Nantes ,
au fieur des Rochelles Petit Prêtre du même
Diocéfe.
Le 21. Décembre.
Le 19. le Comte de Beftuchef , Ambaffadeur
Extraordinaire de Ruffie , eut une Audience particuliere
du Roi , à laquelle il fut conduit par le
Sieur de la Live , Introducteur des Amballadeurs.
Du 4 Janvier.
Les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de
l'Ordre du Saint- Eſprit , s'étant aſſemblés vers les
II heures dans le Cabinet du Roi , S. M. tint
un Chapitre , & admit au nombre des Chevaliers
de l'Ordre , le Duc de Chevreufe , le Duc de Broglie
, le Maréchal de Contades , le Comte de Graville
, le Comte de Rochechouart , le Comte de
Guerchy , le Prince de Crony & le Comte de
Lannion.
Le Roi fortit enfuite de fon Appartement pour
fe rendre à la Chapelle . Sa Majefté étoit en mauteau
avec le Collier de l'Ordre . Elle étoit précédée
de Monſeigneur le Dauphin , du Duc d'Orléans
, du Prince de Condé , du Comte de Clermont
, du Prince de Conty , du Comte de la Marche
, du Comte d'Eu , du Duc de Penthiévre , des
Chevaliers , des Commandeurs & des Officiers de
l'Ordre.
Après qu'on eut chanté l'Hymne du Veni Creator
, le Roi monta ſur ſon Trône , & mit au Cardinal
de Luynes le Cordon de l'Ordre. La Grand-
Mefle fut célébrée par l'Evêque de Langres , PréJANVIER.
1759. 200
lat-Commandeur. Après la Meffe , Sa Majefté
fut reconduite à ſon Appartement , à la maniere
accoutumée.
Sa Majesté a fait Duc à Brevet , le Marquis de
Villequier , fils du Duc d'Aumont.
Le Roi a permis au Comte d'Albert , fils du
Chevreufe de prendre le titre de Duc de Luynes.
Sa Majesté a nommé le Marquis de Quefne ,
Chef d'Efcadre , Commandeur de l'Ordre Royal
& Militaire de Saint- Louis , avec la Penfion de
trois mille livres.
De Paris , le 23 Décembre.
Les quatre Bataillons, des Gardes - Françoiſes ,
qui ont fait la Campagne en Flandres , font arriyés
fucceffivement les 17 , 19 , 21 & 23 de ce
mois ; & les deux Bataillons des Gardes- Suilles ,
les 19 & 21 .
en
Il paroît un Arrêt du Confeil d'Etat du Roi ,
date du 21 du mois dernier , qui ordonne que les ›
Propriétaires des Offices compris dans l'Etat annéxé
à l'Edit du mois d'Août dernier , portant
création d'un million effectif d'augmentation de
Gages , qui fatisferont aux deux tiers de cette
augmentation de finances , dans le courant de
ce mois , & à l'autre tiers avant le premier Février
prochain , feront déchargés de deux fols
pour livre , ordonnés par le même Edit , & ,
qu'ils jouiront de leurs nouveaux Gages , à compter
du premier du mois d'Octobre dernier. Autre
Arrêt du Confeil du 18 Novembre 1758 , qui
nomme des Commiffaires pour procéder à la liquidation
de la finance , & au remboursement
des Offices de la Capitainerie de Livry.
Autre du 21 , qui ordonne que les Fonds deftinés
pour l'illumination & le nettoyement de la
Ville de Paris , feront augmentés de cinquante
mille livres.
210 MERCURE DE FRANCE.
Autre du 26 , en interprétation de la Déclaration
du 7 Juillet 1756 , portant prorogation pour 2 1
années , des Droits établis par Edit de Décembre
1743.
Autre du 30 , qui renvoye aux Requêtes de
l'Hôtel , le Jugement des Affaires pendantes & indécifes
dans le Tribunal de la Capitainerie de
Lyvry , & tout ce qui peut concerner le fait des
Chaffes, jufqu'au remboursement des Lieutenances
de ladite Capitainerie.
Autre du 10. Décembre , portant que le produit
de l'Octroi municipal d'un fol par pain de
fel , Rozière , ou d'extraordinaire en Franche-
Comté , continuera d'être employé par préférence
an remboursement des Propriétaires d'Offices
Municipaux.
Autre du même jour , portant établiſſement
des droits à percevoir pendant fix années , qui
commenceront au premier Janvier 1759. fur les
Marchandifes & denrées entrant & fe fabriquant
dans la Ville , Fauxbourgs & Banlieue de Paris
, pour l'acquittement du Don gratuit ordonné
par Edit du mois d'Août 1758. & réunion deſdits
droits au Domaine de ladite Ville.
Autre du 12. pour la prife de poffeffion de
la Ferme des Droits rétablis , prorogés pour
douze années par Déclaration du 7. Juillet 1755.
à commencer du premier Janvier 1759. fous le
nom de Louis Parmentier.
Autre du 12. qui caffe deux Ordonnances rendues
par le Lieutenant Général de la Prévôté de
l'Hôtel , les 2. Novembre & f. Décembre 1758..
la premiere fur le réquifitoire du Procureur du
Roi , & la derniere fur la demande de la nommée
Mouton. Décharge le Fermier du droit fur
les fuifs , fes Commis , le fieur Petit , Procureur
& l'Huiffier Sarrot , de l'amende contre eux pro
JANVIER. 1759. 2 I'Y'
noncée : Et ordonne que toutes les difcuffions
relatives à la perception du droit du fol pour
livre fur les fuifs , feront portées devant Monfeur
Bertin .
> >
Il paroît une Ordonnance du Bureau des Finances
de la Généralité de Paris du 12. Décembre
, portant tres - expreffes inhibitions & délenfes
à tous Bateliers , Mariniers , Voituriers par
Eau & à tous autres de dépofer a l'avenir
aucune Pierre de Taille fur la Chaullée du Cours ,
à moins de fix pieds de diſtance du bord'exterieur
de ladite Chauffée , à peine de cent liv . d'amende
: & pareilles défenſes à tous Ouvriers travaillant
à la décharge des Batteaux qui voiturent lesdites:
Pierres , d'arracher aucuns Pavés ou Bordures
de ladite Chauffée , pour y enfoncer des pieux
& attacher les moulinets de leurs Vindas & Cabeftans
qui ne pourront pareillement être atta--
chés à une moindre diftance que de fix picds
defdites Bordures ; fous la même peine de cent
liv. d'amende , & même d'emprisonnement de
leur perfonne en cas de récidive .
Arrêt du Confeil du 17. qui ordonne l'exécution
de la Déclaration du 7. Juillet 1756. du
Tarify annexé , & des Arrêts du Confeil des
26. Novembre & 12. Décembre 1758. rendus
en conféquence : Evoque toutes les demandes &
conteftations nées & à naître fur la perception
& recouvrement des droits rétablis ; les renvoye
pardevant les fieurs Lieutenants Général de Police
& Prévôt des Marchands , chacun pour les
Parties qui les concernent, fauf l'appel au Confeil.
Autre du 24. qui ordonne que les Tirages de:
la Loterie de l'Ecole Royale Militaire , feront faits,
dorénavant en la grande Salle de l'Hôtel-de- .
Ville de Paris.
Autre du 26. qui commet Jean Faydi , pour
212 MERCURE DE FRANCE.
faire la Régie & recouvrement des fommes qui
doivent provenir de l'exécution de l'Edit du mois
d'Août dernier , portant établiſſement des Donsgratuits.
AVIS.
Le fieur Rochefort , Maître Perruquier , dont
il a été fait mention dans plufieurs Mercures ,
continue de monter les Perruques nouées , les
Bonnets & les Perruques à bourſe , par le moyen
des têtes artificielles , qu'il a inventées , enforte
qu'elles prennent naturellement d'elles-mêmes ,
le tour du visage , fans avoir beſoin de boucles ,
de cordons , de refforts , ni même de l'accommodage
, pour être affujetties à coller, fi parfaitement
que les cheveux femblent y avoir pris racine :
on ne répétera point l'éloge qn'en ont fait les Of
ficiers de fa Communauté , dans le Certificat en
bonne forme , qu'ils lui ont accordé. Les Perfonnes .
qui demeurenten Province , ou hors du Royaume,
qui voudront avoir des Perruques de fa façon ,
n'ont qu'à lui écrire ; il leur enverra un modéle
de meſure très -facile à prendre , & tel qu'il le faut ,
pour pouvoir y rapporter exactement les propor
tions : & avec la facilité du modéle où tout eſt
bien expliqué , les Perfonnes pourront faire prendre
aifément la meſure de leur tête . Elles font
priées d'affranchir leurs Lettres. Le fieur Rochefort
, demeure à Paris , rue de la Verrerie , près
la rue des Billettes.
Louis , Marquis de Loftanges , Chevalier , Seigneur
de Jarniolt en Lyonnois , Cornette au Régiment
des Cuirafliers , a été tué le 10 Octobre
1758 , à la Bataille de Lutzelberg , où il avoit donné
des preuves du plus grand courage. Il étoit fils
de feu Laurent , Marquis de Loftanges , BrigaJANVIER.
1759. 213
dier des Armées du Roi , mort des bleffures qu'il
avoit reçues à Raucoux, & frere cader de feu Jean→
Baptifte , Marquis de Loftanges , Seigneur de Jarnioſt
, après ſon pere , mort Capitaine de Cava •
lerie pendant la derniere Guerre.
Louis étoit devenu le Chef de la Branche des
Marquis de Béduer en Quercy , par la mort , fans
enfans , de fes deux Coufins-germains.
1. Louis , Marquis de Béduer , mort le 11 Septembre
1746. Il avoit épousé en 1729 , Marie-
Antoinette- Charlotte du Maine du Bourg , petitefille
& Cohéritiere du Maréchal du Bourg' , Che
valier des Ordres du Roi.
2. Jean- Louis , Comte de Corn , Marquis de
Béduer , après fon frere , mort le 27 Décembre
1755. Il avoit épouſé en 1743 , Marie- Pulcherie-
Anaftafie de Foucaud d'Alzon , Baronne de Sonat
en Quercy , qu'il a inftituée fon Héritiere , à la
charge de rendre fon hérédité à des mâles du
nom de Loftanges à fon choix.
Louis , qui donne lieu à cet Article , eut quatre
foeeurs.
i . Anne , née en Novembre 1725 , mariée en
Septembre 1746 à Jean-Jofeph de Cornelly , Seigneur
de Cambolit en Quercy.
2. Marie , née en Octobre 1733 › a été élevée
à S. Cyr.
3. Marie , née en Janvier 1735 , Religieufe à
Lyllac.
4. Marie-Charlotte , née en Août 1737.
Hugues de Loftanges , né le 30 Janvier 1713 ,
Baron de Felzeins & de Cuzac en Rouergue , eſt
aujourd'hui le Chef , & le feul des Marquis de Bé
duer ; il a pour enfans.
1. Jean-François-Louis de Felzeins , né le 6
Février 1741 , Clerc Tonfuré , élevé au Collége
du Pleffis.
214 MERCURE DE FRANCE.
2. Jean- François-Jofeph de Béduer , né le 22
Octobre 1742 , Cornette au Régiment des Cuiraffiers.
3. Jean-Louis , né le s Février 1752.
4. François Hugues , né le 21 Juin 1753 .
s . Urtule , née le 22 Septembre 1748 , nom
mée
pour être élevée à S. Cyr.
Le Marquis de S. Alvere , Grand Sénéchal &
Gouverneur de Quercy , eft'le Chef de la Maiſon
de Loftanges . Il a pour enfans ,
Le Marquis de Lotanges , Brigadier des Armées
du Roi , Colonel du Régiment des Cuiraffiers , Premier
Ecuyer de Madame , en Marquis de Lhopital
fon beau-pere .
Le Comte de Loftanges , Capitaine de Dragons ,
qui n'eftpoint marié.
L'Abbé de Loftanges , Chanoine de l'Eglife de
Paris.
N... de Loftanges, mariée au Comte de Conac
en Limofin.
N... de S. Alvere , mariée au Marquis de
Cugnac.
å Marie-Julie , mariée le
Février 1756 , 23
François -Saturnin de Galard , Marquis de Terraube.
N... de Cadrieu.
La Maifon de Loftanges n'eft plus divifée à
préfent qu'en trois Branches , celle des Marquis de
S. Alvere en Perigord , celle de Béduer en Quercy,
& celle de Pailhés en Saintonge, dont aujourd'hui
eſt N... de Loftanges , Capitaine au Régiment
des Cuiraffiers. Voyez pour la Nobleffe & l'Ancienneté
de cette Famille , Morery & les Tablettes
hiſtoriques , &c .
JANVIER. 1759 . 215
Fautes à corriger.
Dans le précédent Volume ( Avis de M. Blondel )
pag. 189. à 4 heures préciſes du matin , lifex ,
à dix heures précifes du matin.
Dans le préfent Volume , page 37. dans l'Epode
2º vers , Autaux , lifez Autans.
P. 66. ligne 2. Navet , fez Navete.
P. 86. 1. 6. eft indépendante . fez eft dépendante.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le fecond Mercure du mois de Janvier , & je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 13. Janvier 1759. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
L'Amante & le Buveur , Ode en dialogue , pag. 7
Vers a Mlle de Fontenelle ,
A la même ,
9
10
17
Epître à M. L. D.D. par M. Senac de Meilhan , 1 ;
Remarque fur les premieres Affemblées des Sçavants
tenues à Paris par M. Delalande , de l'A.
cadémie Royale des Sciences ,
A S. A. Mgr le Prince de Soubife au fujet de la
victoire qu'il a remportée fur les Hanovriens
& les Hellois ,
L'Antiquaire au-deffus de fa fortune , Conte , 26
La Convalescence de Madame la Princeffe de
Condé , Epode ,
25
37
Sur la queftion propofée dans le fecond Mercure
d'Octobre ,
Ole Sacrée ,
44
49
216 MER CURE DE FRANCE.
Epître à Mlle Barri de Céres , par Mlle Thomaſfin
,
53
L'Amour Voyageur , par le Solitaire de Bretagne
,
Mot de l'Enigme du Merc. précédent ( Navete) 66
Mot du Logogryphe ,
Enigme ,
Autre Enigme ,
Logogryphe ,
Chanlon ,
59
ibid.
ibid.
ibid.
67
68
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Extrait du Traité des Langues vivantes dans les
Sciences , par M, Malouin &c .
Suite de la Lettre de M. Rouſſeau & c.
69
74
Extrait de l'Hift. des Mathématiques , 124
Suite des Principes difcutés , 139
Annonces des Livres nouveaux, 145 fuiv.
ART.III.SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
MEDECIN E.
Extrait du fecond Mémoire fur l'Inoculation , &c,
ART. IV. ARTS UTILES.
ISI
Lettre de M. Fournier le jeune , 179
ARTS AGRÉABLES.
Mufique ,
189
Gravure ,
199
ART. V. SPECTACLES .
Opéra , 192
Comédie Françoiſe ,
ibid.
Comédie Italienne , 192
Concert Spirituel ,
192
ART. VI. Nouvelles Politiques , 194
212
Avis ,
La Chanfon notée doit regarder la page 68.
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoife.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
FEVRIER. 1759 .
Diverfité , c'est ma dev :fe. La Fontaine.
BagihanScalpe
Cechia
A PARIS ,
( CHAUBERT, rue du Hurepoix.
JORRY , vis - à - vis la Comédie Françoiſe.
PISSOT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais,
Avec Approbation & Privilége du Rois
AVERTISSEMENT.
LEE Bareau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure, rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire , à M.
MARMONT EL, Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes
à raifon de 30 fols piéce.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payerone
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir, ou quiprendront lesfrais du port
fur leur compte , ne payeront , comme à
Paris , qu'à raison de 30 fols par volume ,
c'est- à- dire 24 livres d'avance , en s’abonnant
pour 16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus.
A ij
Onfupplie les perfonnes des provinces.
d'envoyerpar la pofte , en payant le drois ,
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le payement en foit
fait d'avance au Bureau .
Lespaquets qui neferont pas affranchis ,
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
du
On
peut fe procurer
par
la voye
Mercure
le Journal
Encyclopédique
&
celui
de
Mufique
, de
Liége
, ainfi
que
les autres
Journaux
, Eftampes
, Livres
&
Mufique
qu'ils
annoncent
.
Le Nouveau Choix fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes , & les conditions font
les mêmes pour une année,
MERCURE
DE FRANCE.
FEVRIER . 1759 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
C'ES
EN VERS ET EN PROSE.
LES OISEAUX ,
FABLE.
Par M. l'Abbé AUBERT.
'EST mon ami : ce mot aujourd'hui me fait
rire.
( Cet ami qu'on fe donne eft fouvent un Vaurien.
)
Au bon vieux tems c'étoit tout dire ;
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Préfentement c'eft dire moins que rien.
Siécle pervers , quel aveugle délire
Te poufle au mal & t'éloigne du bien ?
Où la vertu perd fon empire ,
L'amitié refte fans foutien .
Tant que les Habitans d'an Maronnier antique
Confervérent le goût des moeurs ,
Leur innocente République
D'une union parfaite éprouva les douceurs.
L'amour & l'amitié qui partageoient leur vie ,
Animoient leurs chanſons , rendoient plus doux
leurs jeux.
Ils étoient alors vertueux ;
Ils ne connoiffoient point l'envie .
Petits Oiseaux , que vous étiez heureux !
Enfans gâtés de la Nature ,
Sur le même Rameau vous chantiez toujours
deux :
Rien ne vous chagrinoit , rien ne troubloit vos
feux.
Cette félicité fi pure
Dura peu. Connoît - on quelque chofe qui dure
L'amour de la vertu s'eteignit dans les coeurs.
Quelques petits Oifeaux Docteurs
En leur cerveau fripon trouverent ridicule ,
Que tel nid appartînt à Paul plutôt qu'à Jean.
Ce partage eft fou , croyez-m'en ,
FEVRIER. 1759.
Dit furtout un d'entre eux à la troupe crédule 3
Les biens font communs ici - bas.
Il dit ; & tous vont de ce pas ,
Dans le nid du voifin s'établir fans fcrupule.
Premiere fource de débats.
Un autre Oiseau fe mit en tête
De déloger un nid qu'il voyoit tout là-haut .
A quel propos de l'Arbre occupoit- il le faîte ?
Cet Oifeau - là raiſonnoit comme un fot :
Etoit- ce pour le nid un fi grand avantage ?
Il anima la troupe à lui livrer l'affaut.
Eh ! que ne laiffoit-il ce foin à quelque orage !
Cependant le nid fit le faut.
De difcorde & de guerre autre fource funefte.
On ne ſçut bientôt plus où bâtir ſa maiſen.
Infidélité , trahiſon ,
Cruauté , jaloufie , avarice & le refte ,
Regnérent à la fois chez cette Nation.
D'amour, alors plus de nouvelle :
D'amitié partant encore moins.
A la fin ce Peuple infidéle
Nous reffembla dans tous les points.
A iv
S MERCURE DE FRANCE.
L
DORIS.
A lumiere du jour dans les Mers s'est éteinte.
Déja des Côtes du couchant :
La Pourpre à nos yeux fe cachant
Va ceffer d'y refter empreinte.
De fes cornes d'argent la Lune orne les Cieux ;
La Nuit va fecouer fes pavots en tous lieux :
Bientôt d'une douce rofée
Nous allons voir l'herbe arrofée.
Avec moi viens te retirer ;
Viens , ma Doris , viens fous ces hêtres :
Seulsnous pourrons y reſpirer.
Suis - moi , viens dans ces lieux champêtres.
Le fouffle délicat de l'amoureux Zéphir
Anime ce boccage & t'invite au plaifir .
De ces Arbres touffus le verd épais & fombre
Porte l'âme à rêver délicieuſement .
Tranquille elle s'y livre & démêle à leur ombre
De fes penfers confus le défordre charmant.
Plus douce que le plaifir même ,
Dis- moi , Doris , ne fens-tu pas
D'une tendre douleur les accès délicats ?
Vois tu d'un oeil ferein l'heureux mortel qui t'aime?
Et ton fang agité d'un mouvent foudain
N'a t- il pas quelquefois fait palpiter ton fein ?
FEVRIER. 1759 .
Je vois ton coeur qui s'examine.
Tu te dis que m'arrive- t-il ?
Et quel fentiment me domine ?
Raffure- toi , Doris ; ce n'eft pas un péril
Qui doive allarmer ton courage.
Pour toi depuis longtemps j'en ſens bien davantage.
Je võis ta vertu s'allarmer.
Tu confultes ton coeur , ta raiſon , la fageffe :
Et je vois la rougeur de la chafte Jeuneſſe
Sur ton timide front malgré toi s'animer.
Des préjugés cruels ,un honneur trop févére
De tes plus doux penchants interrompent le cours
Et te font rejetter d'innocentes amours ,
Qui malgré la raiſon auftére
Eprouvent de ton coeur de fenfibles retours.
Doris , tourne vers moi ces regards que j'adore :
A ton deftin foumets ta volonté.
L'amour feul lui manquoit encore ,
Pourquoi fuir ta félicité ?
Tu combats dans ton coeur un trouble qu'il ignore,
Laiffe-moi raffurer ce coeur intimidé....
C'enest fait : qui balance eft déja décidé.
Ton efprit animé de la plus vive effence
Seroit-il fait pour languir dans les fers
D'une indolente indifférence ?
Doris, lorfquefur moi tes beaux yeux font ouverts ,
Oui le feuque j'y vois en ton coeur prend nailfance,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Ne te flatte pas un moment
De conferver obſtinément
Cette indifférence profonde.
On aime bien facilement
Lorfque l'on eft aimé de tout le monde .
Quoi , l'amour pourroit-il te caufer de l'effroi ?
La honte n'eft jamais en partage qu'au vice.
Quand de l'amour on fuit la loi ,
Il ne faut pas qu'on en rougiffe.
Regarde , & vois partout régner les fentimens
Contre lefquels en vain ta prudence murmure.
Ce feu qu'en ton coeur tu reffens
N'eft que celui de la Nature.
Ah ! fi tu te laiffois charmer
Par l'appas féducteur de ces plaifirs tranquille s
Que reffentent deux coeurs qu'amour daigne
enflâmer !
A ce deftin qu'on ne pent défarmer
Tu redemanderois tous ces jours inutiles
Que tu lalas s'écouler fans aimer.
lalas
Quand l'amour & le tems contraignent une Belle
A fe rendre à l'Amant qui ne vit que pour en elle ;
Quand les refus ne font qu'un jeu foible & légers
Quand on s'eft affuré d'un fidéle Berger ;
Qu'unie avec le coeur la raifon s'abandonne
Que déja la vertu de myrthe le couronne;
FEVRIER. 1759.
Lorfqu'ils s'animent tous les deux
Par quelques tendres réfiftances ,
Par quelques douces violences ,
Et que par des vols amoureux
Ils enyvrent leurs coeurs de mille jouillances ;
Quand de la Belle , enfin , les regards enchanteurs
De fon amour portent l'excuſe ,
Quefes beaux yeux couverts de pleurs
Demandent ce qu'elle refufe.
Lorfque ... mais je ne puis finir.
Ce qu'ici je viens de te peindre
N'eft qu'un fonge de ce plaifir
Que tu ne devrois pas tant craindre.
Agréables tranfports ! Divins raviffemens !
Quoi! j'entreprens de vous décrire ,
Vous qu'en mes plus doux fentimens
Mon coeur à retracer peut à peine fuffire !
Doris , je te vois ſoupirer.
Ton âme éprouve-t-elle une nouvelle yvreſſe ?
Heureux fi mes accens te pouvoient inſpirer
Le goût d'une vive tendreſſe !
Hélas ! que l'Amour a d'attraits !
Si ce que l'on en dit fait bien ſouvent qu'on l'aime,
De fon image , enfin , fi ton trouble eft l'effet ,
Que ne feroit-il pas lui-même!
Quoi ! pourrois-tu refter Belle inutilement ,
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
Et traîner une vie & trifte & languillante ?
Ah ! que ta beauté raviſſante
Ne faffle pas notre tourment !
Non , ne m'oppoſe pas les chagrins & la crainte
Que l'Amour entraîne avec lui :
L'infipide froideur dont une âme eſt atteinte
Caufe mille fois plus d'ennui.
En vain quelque frayeur t'obséde ,
Laiffe agir fur un autre coeur
Le trouble qu'infpire la peur
De fe voir délaiflé fitôt qu'on le pofféde.
Tu ne verras jamais finir
Ce pouvoir merveilleux d'allumer tant de flâmes;
Et tant que ta beauté captivera des âmes ,
Ta verru dans tes fers fçaura les retenir.
Choir parmi notre jeuneffe ...
Mais daigne me choifir fur tous mes Concurrens.
Leurs feux n'approchent point de l'ardeur qui me
preffe .
Ton choix peut fe fixerfur des objets plus grands ,
Mais qui pourra jamais m'égaler en tendreffe ?
Tel pourra fe parer du rang de fes Ayeux s
Tel autre prônera la fortune & fon luftre ;
Tel,avec moins d'amour , fçaura l'exprimer mieux,
Chacun te vantera quelque chofe d'illuftre.
Moi , je ne puis t'offrir qu'un coeur
FEVRIER. 1759. 13
Que le Ciel en naiffant me donna par faveur.
Qu'imprudemment ta foijamais ne s'abandonne.
Souvent d'un tendre amour on fe dit confumé ;
Tandis que d'aucun feu le coeur n'eft animé.
L'un aime à partager l'éclat qui t'environne ;
L'autre de t'attendrir ne reffent le defir ,
Que parce que la voix de chacun te couronne ;
Un autre cherche en toi fon unique plaifir.
Pour moi , plus fincére & plus tendre ,
J'aime , comme on aimoit avant qu'on fçût apprendre
L'art d'employer un foupir impofteur :
Avant que les fermens que l'Amour peut prétendre
En fuffentun gage trompeur.
De tout ce qui dans toi peut flatter, peut furprendre,
Doris , moncoeur, enfin , ne defire que toi :
Je ne defire que ta foi,
Ce n'eft pas dans mes vers que mon amour fidèle
S'efforce uniquement d'éclater à tes yeux.
Je neveux pas te mettre au rang des Dieux ,
Ilte ficd affez bien de n'être que mortelle.
Un autre avec plus d'art peut chanter fon tourment
;
Ma voix exprime mal ce qué mon coeur reffent .
Si d'un coeur plein d'amour tu recevois l'hom
mage ,
14 MERCURE DE FRANCE
De ce coeur qu'avec toi perfonne ne partage ;
Si par une fidélité
Dans des douleurs mille fois éprouvée ,
Par un refpect égal à ta beauté ,
Tu pouvois être captivée ;
Situ veux donner coeur pour coeur ,
Certain de ton amour je touche à mon bonheur.
Doris , rends juſtice à ma flâme ,
Tesregards enchanteurs qui l'ont mifeen mon âme
L'ont éprouvée affez longtemps.
Si de mes tendres fentimens ,
Tu connois la per ſévérance ,
De monhommage , enfin , approuve la conftances
Tu n'as qu'à dire un mot , j'oublirai mes tourmens.
Tes beaux yeux font baiffés : de ta peine fecrette
Ce regard languiffant feroit- il l'Interprête ?
Doris , nous fommes feuls ; ne puis-je t'attendrir ?
Ta bouche encor reſte muette ,
Mais tu combles nes voeux par ce tendre ſoupir.
Par M.de Malomon , Cap . dans L. R. de Hor
FEVRIER. 1759. IS
ZULIM A. *
Fragments de l'Hiftoire du Méxique.
QUAND les Efpagnols , fous la conduite
de Cortès , aborderent au Méxique,
les habitans de Tabafco furent les premiers
qui en défendirent l'entrée. Cortès
les foumit & leur accorda la paix.
Le Cacique , en figne d'alliance & d'amitié
, lui envoya de riches préfents ; il
y joignit vingt femmes d'une beauté finguliere.
Parmi ces Indiennes il y en avoit
une dont la grace naturelle avoit quelque
chofe de plus touchant & de plus
noble. Le Soleil , qui brule ces Peuples ,
fembloit avoir refpecté fon tein. Quoique
fa pudeur eût à peine un foible
afyle fous un demi vêtement , fa modef
tie la couvroit toute entiere. Elle ne rougiffoit
point d'offrir aux yeux mille charmes.
La Nature n'avoit point dit à ces
Peuples , qu'il étoit honteux de laiffer
voir fon plus bel ouvrrage , & l'art ne
*Nota. Elle eſt connue fous le nom de Ma
rine que les Espagnols lui donnerent.
16 MERCURE DE FRANCE .
7
leur avoit point appris à le cacher à
demi pour irriter les defirs.
Vous n'aviez pas befoin , belle Zulima,
de l'artifice & du myſtére , pour faire
naître l'admiration & l'amour : l'imagination
même , & l'imagination flateuſe
d'un Amant ne lui a jamais rien peint
de plus régulier , de plus raviffant que
cette Beauté fans ornement & fans voile
, que la Nature fembloit avoir formée
en fouriant , enchantée de fon ouvrage.
Elle avoit choifi pour former votre
belle bouche , le corail le plus pur
& les perles les plus éclatantes des mers
où le foleil femble naître. Votre voix
étoit plus infinuante que le Zéphir du
Printems , lorsqu'il épanouit les feuilles à
peine colorées d'une fleur naiffante. Ceux
même qui n'entendoient pas votre langage
, fentoient à une émotion confufe ,
qu'il étoit l'expreffion d'une âme tendre.
Mais le plus inévitable de vos charmes
étoit ce feu languiffant qui jaillifloit
de vos beaux yeux noirs , ombragés
par des paupieres qui les rendoient plus
brillants encore. Dès que ces belles paupieres
s'éleverent , comme les voiles qni
couvrent le trône des amours , on en
vit partir mille traits de flamme dont
tous les coeurs furent embrafés. Cortès
.
FEVRIER. 1759. 17
>
lui-même ne put s'en défendre . O paffion
née avec l'homme ! ô charme toutpuiffant
de la beauté ! La vertu te combat
, mais elle ne fçauroit te détruire ;
les autres paffions te rallentiffent , mais
elles ne peuvent t'étouffer. Tu renais ,
comme une incendie , de cette étincelle
cachée qui refte toujours dans nos coeurs .
Le premier mouvement de celui de Cortès
fut de fe révolter contre cette foibleſſe
, & fa premiere réſolution fut de
renvoyer au Cacique avec les autres Indienne's
cette femme dangereufe qui
venoit partager fes defirs entre la gloire
& l'amour. N'eft- ce pas , difoit- il , un
piége que ces Barbares ont voulu nous
tendre ? Ils ont choifi parmi les femmes
de ces contrées , les plus capables de
nous féduire , de nous amollir , de nous
divifer peut-être ; car que ne peut l'Amour
jaloux ? Mais bientôt un fentiment
plus noble & plus courageux vient
diffiper fes inquiétudes. La Nature
dit- il , eft partout la même , l'éducation
n'en change point le fond , les moeurs
ne font que la furface de l'âme. Les
Indiens comme nous , ont des coeurs
fenfibles ; & s'ils font capables d'aimer ,
la beauté a droit de leur plaire : pourquoi
celle -ci ne feroit-elle pas fur eux
>
18 MERCURE DE FRANCE.
l'impreffion qu'elle fait fur nous ? Sontils
plus forts ou plus fages ? Non fans
doute ; c'eft donc à moi à me fervir contr'eux
du piége qu'ils ont voulu mé tendre.
Qui fçait fi nous ne ferons pas
trop heureux un jour d'avoir Zulima
pour interprété , pour médiatrice , pour
inftrument de nos deffeins ? Elle annonce
un naturel heureux & docile ; & fi fes
talents répondoient à fa beauté , fi notre
langue pouvoit lui devenir familiere , fi
nos principes pouvoient paffer dans fon
âme , fi la douceur , le refpect , le defir
de la rendre heureufe pouvoit nous l'at
tacher , quel fecours n'ai - je pas lieu
d'attendre de fa médiation & de fon
zéle ?
Cependant le danger qui avoit d'abord
allarmé Cortès fubfiftoit encore . Zulima
& fes Compagnes pouvoient commencer
par féduire , par égarer , par divifer les
Efpagnols. Cortès réfolut de s'impoſer ä
lui-même & à fes Guerriers une loi inviolable.
Il fit appeller le Cacique & ceux
de fa fuite qu'il avoit envoyés fe délaffer
dans une de fes tentes , & commença par
remettre en leurs mains , avec tous les
témoignages de reconnoiffance qui pouvoient
adoucir un refus , les Indiennes
qu'ils lui avoient amenées , à l'exception
FEVRIER. 1759. 19
de Zulima. Le Cacique fit entendre parun
fouris , qu'il approuvoit le choix de Cortès
, & qu'il n'étoit pas furpris que le
Vainqueur ſe réſervat cette belle Eſclave.
Mais les Espagnols eurent de la peine
à contenir les murmures ; les plus fages
même le foient tout bas , il fait une
action imprudente un Général rifque
tout à fe permettre ce qu'il défend ; les
biens & les maux , les plaifirs , les peines ,
les privations , tour doit être commun entre
gens réfolus à vaincre ou à mourir enfemble
; le péril les rend égaux , la feule
diſcipline doit les diftinguer . Cortès s'apperçut
de ces mouvemens , il s'y étoit attendu
& il n'en fut point allarmé . Dès
qu'il eut congédié le Cacique il affembla
fes Guerriers & fit paroître au milieu d'eux
cette jeune Beauté , l'objet de leurs murmures
. Zulima fe voyant entourée de gens
armés & inconnus , s'imagina que , fuivant
l'ufage des Indiens , les Efpagnols
alloient la facrifier à leur Dieu. La pâleur
de la mort fe répandit fur fon vifage , fes
beaux yeux fe couvrirent des voiles de la
douleur , & ſes genoux chancelants refufoient
de la foutenir. Cortès lui tendit
la main : il ordonna à fon Truchement
de lui faire entendre qu'elle n'avoir
rien à craindre , & qu'elle étoit au milieu
·
26 MERCURE DE FRANCE.
les
de fes défenfeurs & de fes amis. Alors fes
larmes coulerent avec plus d'abondance ,
fes fanglots fe firent un paffage ; & levant
yeux fur celui qu'elle regardoit comme
fon Libérateur , elle lui exprima fa
reconnoiffance par le regard le plus touchant.
La jaloufie des Chefs redoubla encore
, & les plus emportés fe confultoient
avec les yeux de l'indignation , comme
pour s'encourager à laiffer éclater leurs
plaintes ; lorfque le Général leur parla en
ces termes . » J'ai renvoyé les Indiennes
"
qu'on nous avoit amenées & vous en
» pénétrez la raifon. Que ce préfent fût
» un artifice , ou un gage de paix & d'al-
» liance , il n'en étoit pas moins dange-
» reux. Vous fçavez , mes amis , quelles
» font les fuites de la volupté : la moins
» funefte eft la molleffe. Nous fommes
»perdus , fi nous nous livrons au plaifir.
» Il ne me refte plus qu'à vous expliquer
" pourquoi j'ai refervé cette Beauté fi
» touchante & fi redoutable. Alors il
leur fit part du deffein qu'il avoit de l'employer
comme interprête & médiatrice
dans les circonftances difficiles , & il
pourſuivit ainfi. » Vous pourriez foupçon-
»ner que l'amour a eu part à ma réfolu-
» tion , &je pourrois m'y méprendre moi-
» même. Je commence par vous avouer
ןכ
FEVRIER . 1759. 21
que fa beauté m'a furpris & touché :
» je fens que j'ai befoin d'un frein pour
» réfifter à ce penchant ; que chacun de
>> vous fe confulte ; peut-être ne fuis-je
»pas le feut qui doive redouter fes
» charmes . Voici donc ce que je propoſe
» pour notre fureté commune ; car la
» vertu même a befoin d'appui : c'eſt de
" nous engager tous par le même ferment
» a refpecter notre captive , à ne nous
» rien permettre auprès d'elle dont fa
» pudeur & notre gloire puiffent murmu-
» rer en un mot à vaincre & à renfermer
en nous-mêmes la paffion qu'elle.
» eft fi capable d'infpirer , quelque vio-
» lente qu'elle puiffe être , & à nous ar-
" mer tous pour punir de mort l'infidéle
"qui par fes difcours ou par les actions,
» auroit violé ce ferment : Je contracte.
» le premier à la face du Ciel l'engage-
" ment que je vous propofe . Si quelqu'un
» de vous craint ou refufe de jurer après
" moi , je vais renvoyer cette femme
» redoutable ; & j'aime mieux renoncer
»aux fecours que j'en attends , que de
» m'expofer avec vous aux malheurs dont
» elle peut être la caufe.
"
Rien n'eft comparable à l'étonnement
où ce difcours jetta l'Affemblée , fi ce n'eft
le reſpect qu'elle en conçut pour la fa22
MERCURE DE FRANCE .
geffe , la franchiſe & la vertu de fon Général
. Tous les Efpagnols jurerent par
acclamation , d'obferver la loi que Cortès
s'étoit impofée. Dès-lors chacun rendit à
Zulima des foins d'autant plus libres , qu'ils
ne pouvoient plus être fufpects . On vit régner
au milieu du Camp des Eſpagnols
l'amour fans efpoir & fans jaloufie , enchaîné
par le refpect , & voilé par l'auf
tére décence. Le foin de la vertu de la
Jeune Indienne fut confié au pieux Solitaire
d'Olmedo , & celui de fon inftruction
à l'Interprête Daguilar .
Douée d'une intelligence heureufe , &
animée du defir d'être utile à fes nouveaux
Maîtres , Zulima fit des progrès fi rapides
dans l'étude de leur Langue , qu'on a peine
à fe le perfuader , fur la foi même des
Hiftoriens. Dès qu'elle put fe faire entendre
, Cortès attentif à s'inftruire de
rout ce qui avoit rapport aux moeurs , aux
caractéres , aux ufages des Peuples dont il
méditoit la conquête , voulut fçavoir de
Zulima quels étoient fon pays & fa naiffance
, & par quel coup du fort , réduite
à la condition d'Efclave , elle étoit tombée
entre fes mains. L'ingénuité de Zulima
étoit une vertu de fon âge & de fa
Patrie comme fon coeur ne lui reprochoit
rien , fa bouche n'eut rien à diffimuler.
FEVRIER . 1759 . 23
ré
» Je dois le jour , dit-elle , au Cacique
» de Guazacoalco. Mon pere s'étoit décla-
"J pour Montefuma dont il étoit Tribu-
» taire , contre la République de Tlafcala
» rébelle à l'Empereur. Les Méxicains fu-
» rent vaincus , mais mon pere , dans fa
» retraite , avoit pris quelques Soldats en-
» nemis avec leur Capitaine , jeune hom-
» me d'une ardeur & d'une audace égale
» à fa beauté ; fon nom étoit Xicotencal.
» C'étoit le même qui étoit venu quel-
33
>>
que tems auparavant propofer à mon
» pere l'Alliance de fa République ; &
» dans le peu de féjour qu'il avoit fait
parmi nous , il avoit jetté dans mon
» fein les premieres étincelles de l'amour.
Après le combat où le fort avoit trahi
» fa valeur , il fut amené dans nos murs ;
» & vous fçavez peut-être quel eft , parmi
» les Indiens , le fort des Captifs. L'éduca-
» tion ni l'habitude n'a jamais pû affoi-
» blir dans mon âme l'horreur naturelle
" que j'ai conçue pour ces ufages inhu-
" mains. Je me trouvai à l'arrivée des
Captifs , au lieu où ils font gardés pour
» le facrifice. La fierté de leur Chef, fa
» conftance intrépide , l'avouerai-je enfin ?
» fa jeuneffe & fa beauté firent fur mes
» fens une impreffion d'autant plus vive ,
que la pitié en gravoit les traits . Qu'un
t
30
20 MERCURE DE FRANCE.
"
>>
de fes défenfeurs & de fes amis . Alors fes
larmes coulerent avec plus d'abondance ,
fes fanglots fe firent un paffage ; & levant
les yeux fur celui qu'elle regardoit comme
fon Libérateur , elle lui exprima fa
reconnoiffance par le regard le plus touchant.
La jaloufie des Chefs redoubla encore
, & les plus emportés fe confultoient
avec les yeux de l'indignation , comme
pour s'encourager à laiffer éclater leurs
plaintes ; lorfque le Général leur parla en
ces termes. J'ai renvoyé les Indiennes
qu'on nous avoit amenées & võus en
» pénétrez la raiſon. Que ce préfent fût
» un artifice , ou un gage de paix & d'al-
» liance , il n'en étoit pas moins dange-
» reux. Vous fçavez , mes amis , quelles
" font les fuites de la volupté : la moins
» funefte eft la molleffe . Nous fommes
»perdus , fi nous nous livrons au plaiſir.
» Il ne me refte plus qu'à vous expliquer
» pourquoi j'ai refervé cette Beauté fi
» touchante & fi redoutable . Alors il .
leur fit part du deffein qu'il avoit de l'employer
comme interprête & médiatrice
dans les circonftances difficiles & il
pourſuivit ainfi . » Vous pourriez foupçon-
» ner que l'amour a eu part´à ma réſolu-
» tion , &je pourrois m'y méprendre moi-
» même. Je commence par vous avouer
,
FEVRIER. 1759 . 21
que fa beauté m'a furpris & touché :
» je fens que j'ai befoin d'un frein pour
» réfifter à ce penchant ; que chacun de
» vous fe confulte ; peut -être ne fuis -je
» pas le feul qui doive redouter fes
» charmes. Voici donc ce que je propofe
» pour notre ſureté commune ; car la
» vertu même a befain d'appui : c'eft de
"nous engager tous par le même ferment
» à refpecter notre captive , à ne nous
» rien permettre auprès d'elle dont fa
» pudeur & notre gloire puiffent murmu-
»rer en un mot à vaincre & à renfer-
» mer en nous- mêmes la paffion qu'elle.
» eft fi capable d'infpirer , quelque vio-
» lente qu'elle puiffe être , & à nous ar-
»mer tous pour punir de mort l'infidéle
"qui par fes difcours ou par fes actions,
» auroit violé ce ferment : Je contracte
» le premier à la face du Ciel l'engage-
» ment que je vous propoſe. Si quelqu'un
» de vous craint ou refuſe de jurer après
» moi , je vais renvoyer cette femme
» redoutable ; & j'aime mieux renoncer
» aux fecours que j'en attends , que de
»m'expofer avec vous aux malheurs dont
elle peut être la cauſe.
Rien n'eft comparable à l'étonnement
où ce difcours jetta l'Aſſemblée , ſi ce n'eſt
le reſpect qu'elle en conçut pour la ſa22
MERCURE DE FRANCE .
geffe , la franchiſe & la vertu de fon Général
. Tous les Efpagnols jurerent par
acclamation , d'obferver la loi que Cortès
s'étoit impofée. Dès-lors chacun rendit à
Zulima des foins d'autant plus libres , qu'ils
ne pouvoient plus être fufpects . On vit régner
au milieu du Camp des Espagnols
l'amour fans efpoir & fans jaloufie , enchaîné
par le reſpect , & voilé par l'auf
tére décence. Le foin de la vertu de la
Jeune Indienne fut confié au pieux Solitaire
d'Olmedo , & celui de fon inftruction
à l'Interprête Daguilar.
Douée d'une intelligence heureufe , &
animée du defir d'être utile à fes nouveaux
Maîtres , Zulima fit des progrès fi rapides
dans l'étude de leur Langue , qu'on a peine
à fe le perfuader , fur la foi même des
Hiftoriens. Dès qu'elle put fe faire entendre
, Cortès attentif à s'inftruire de
rout ce qui avoit rapport aux moeurs , aux
caractéres , aux ufages des Peuples dont il
méditoit la conquête , voulut fçavoir de
Zulima quels étoient fon pays & fa naiffance
, & par quel coup du fort , réduite
à la condition d'Efclave , elle étoit tombée
entre fes mains. L'ingénuité de Zulima
étoit une vertu de fon âge & de fa
Patrie comme fon coeur ne lui reprochoit
rien , fa bouche n'eut rien à diſſimuler.
FEVRIER. 1759. 23
» Je dois le jour , dit- elle , au Cacique
» de Guazacoalco . Mon pere s'étoit déclaré
pour Montefuma dont il étoit Tribu-
» taire , contre la République de Tlaſcala
» rébelle à l'Empereur. Les Méxicains fu-
» rent vaincus , mais mon pere , dans fa
» retraite , avoit pris quelques Soldats en-
» nemis avec leur Capitaine , jeune hom-
» me d'une ardeur & d'une audace égale
» à fa beauté ; fon nom étoit Xicotencal.
» C'étoit le même qui étoit venu quel-
» que tems auparavant propoſer à mon
pere l'Alliance de fa République ; &
» dans le peu de féjour qu'il avoit fait
» parmi nous , il avoit jetté dans mon
» fein les premieres étincelles de l'amour.
Après le combat où le fort avoit trahi
» fa valeur , il fut amené dans nos murs ;
» & vous fçavez peut-être quel eft , parmi
» les Indiens , le fort des Captifs. L'éduca-
» tion ni l'habitude n'a jamais pû affoi-
» blir dans mon âme l'horreur naturelle
» que j'ai conçue pour ces ufages inhu-
» mains . Je me trouvai à l'arrivée des
33
Captifs , au lieu où ils font gardés pour
» le facrifice. La fierté de leur Chef, fa
» conſtance intrépide , l'avouerai-je enfin ?
» fa jeuneffe & fa beauté firent fur mes
fens une impreffion d'autant plus vive ,
» que la pitié en gravoit les traits. Qu'un
22 MERCURE DE FRANCE.
geffe , la franchiſe & la vertu de fon Général.
Tous les Efpagnols jurerent par
acclamation , d'obferver la loi que Cortès
s'étoit impofée. Dès-lors chacun rendit à
Zulima des foins d'autant plus libres , qu'ils
ne pouvoient plus être fufpects. On vit régner
au milieu du Camp des Eſpagnols
l'amour fans efpoir & fans jaloufie , enchaîné
par le reſpect , & voilé par l'auftére
décence . Le foin de la vertu de la
Jeune Indienne fut confié au pieux Solitaire
d'Olmedo , & celui de fon inftruction
à l'Interprête Daguilar.
Douée d'une intelligence heureufe , &
animée du defir d'être utile à fes nouveaux
Maîtres , Zulima fit des progrès fi rapides
dans l'étude de leur Langue , qu'on a peine
à fe le perfuader , fur la foi même des
Hiftoriens. Dès qu'elle put fe faire entendre
, Cortès attentif à s'inftruire de
rout ce qui avoit rapport aux moeurs , aux
caractéres , aux ufages des Peuples dont il
méditoit la conquête , voulut fçavoir de
Zulima quels étoient fon pays & fa naiſfance
, & par quel coup du fort , réduite
à la condition d'Efclave , elle étoit tombée
entre fes mains. L'ingénuité de Zulima
étoit une vertu de fon âge & de fa
Patrie comme fon coeur ne lui reprochoit
rien , fa bouche n'eut rien à diffimuler.
FEVRIER. 1759. 23
» Je dois le jour , dit- elle , au Cacique
de Guazacoalco . Mon pere s'étoit décla-
" ré pour Montefuma dont il étoit Tribu-
» taire , contre la République de Tlaſcala
» rébelle à l'Empereur. Les Méxicains fu-
» rent vaincus , mais mon pere , dans fa
» retraite , avoit pris quelques Soldats en-
» nemis avec leur Capitaine , jeune hom-
» me d'une ardeur & d'une audace égale
» à fa beauté ; fon nom étoit Xicotencal.
C'étoit le même qui étoit venu quelque
tems auparavant propofer à mon
pere l'Alliance de fa République ; &
» dans le peu de féjour qu'il avoit fait
parmi nous , il avoit jetté dans mon
»fein les premieres étincelles de l'amour.
Après le combat où le fort avoit trahi
» fa valeur , il fut amené dans nos murs ;
»& vous fçavez peut-être quel eft , parmi
»les Indiens , le fort des Captifs . L'éduca-
» tion ni l'habitude n'a jamais pû affoi-
» blir dans mon âme l'horreur naturelle
" que j'ai conçue pour ces ufages inhu-
" mains. Je me trouvai à l'arrivée des
JJ
"
t
Captifs , au lieu où ils font gardés pour
» le facrifice. La fierté de leur Chef, fa
» conftance intrépide , l'avouerai-je enfin ?
» fa jeuneffe & fa beauté firent fur mes
» fens une impreffion d'autant plus vive ,
» que la pitié en gravoit les traits. Qu'un
24 MERCURE DE FRANCE.
1
"
» Héros eft touchant dans le malheur!
J'étois jeune , fenfible & généreufe ; la
nature fe révoltoit en moi , à la feule
» idée de ces abominables facrifices dont
» vous avez achevé de me faire fentir
l'horreur. Mon pere ( telle eft la diffé-
» rence de votre héroïfme à notre barbare
fierté ) mon pere fit à ce Captif
des queftions infultantes fur fa fitua-
» tion préfente & fur fon fupplice pro-
» chain. Il répondit avec une fermeté , une
» nobleffe , une élévation d'âme dont je
"
"
30
ور
fus faifie & pénétrée. Il me fembla
» même que dans fa tranquillité fiere ,
» mes regards que les fiens rencontrerent,
» furent le feul objet dont il fe fentit ému.
» La douceur & l'attendriffement ſe pei-
» gnirent fur fon front ; & je crus entendre
que fes yeux me reprochoient de luifaire
regretter la vie. Je me retirai le vifage
baigné de larmes & réfolue à le fauver.
» Celui de nos Prêtres qu'on avoit char-
» gé de m'inftruire , avoit conçu pour moi
» la paffion la plus violente. Non , lui
»
33
"
dis-je , vous ne me perfuaderez point
» que les Dieux fe plaifent à ce culte in-
» fernal dont la nature frémit en moi. Bar-
» bare , pouvez- vous être fans horreur
les bourreaux de vos femblables ? Vous
» m'annoncez la bonté de vos Dieux , &
» c'est
FEVRIER. 1759 . 25
c'eft en leur nom que vous allez égor-
» ger des hommes , & des hommes ver-
» tueux , qui ont combattu en Héros ,
» & dont le malheur fait le crime .
J'ai vu le Chef de ces infortunés qui
» vont périr dans les tourments : je ne
fçai quel fentiment il m'infpire ; mais je
» jure de détefter à jamais & le Culte &
le Prêtre , & l'Autel dont il fera la vic-
» time. Je donnerois ma vie , dit le Prê-
» tre enflammé du defir de me plaire ,
» pour fauver un homme dont les jours
» vous ſont chers ; mais il eſt dévoué , &
» c'eft demain le jour marqué pour le fa-
» crifice . A ces mots deux torrents de
» larmes coulerent de mes yeux . Va , lui
» dis-je dans mon défeſpoir , déteſtable
» Miniftre d'un Culte fanguinaire , va , je
» ne veux plus entendre parler de toi ni
de tes Idoles ; va t'abreuver de fang &
» les en arrofer. Puiffent les Dieux , s'il
en eft de juftes & de pitoyables , t'é-
» crafer avec les objets de tes abomi-
» nations. A ces mots , je le vis frémir .
» Son vrai Dieu étoit fa paffion : il lui
» immola dans ce moment fa frayeur
» & fa politique. Vous avez tout pouvoir
» fur moi , dit- il , en fe profternant à mes
» pieds . Vous voulez fauver une victime ;
» je rifque tout à vous obéir ; mais je vous
v
B
26 MERCURE DE FRANCE
»
"
ود
39
obéirai.Tout-à- coup la joie & l'espoir ré
»pandirent leurs rayons dans mon âme.Il
» pourfuivit ainfi : vous avez vu cette Idole
» monftrueuſe , dont la tête eft celle d'un
» lion & dont le corps finit en affreux ferpent.
Vous fçavez que c'eft dans fes flancs
» qu'on engloutit les victimes illuftres ,
» & qu'on les y fait confumer au milieu
» d'un feu ardent dont l'Idole eft envi-
» ronnée. Je veux bien vous faire pénétrer
» dans le fond de ce mystére terrible ;
mais je fuis perdu fi vous me trahiffez.
" Dans le corps & vers la bafe de cette
» Idole , eft une ouverture qui commu
nique dans l'Autel , & qui conduit hors
» des murs par une voute fouterraine.
» Les Prêtres fe font ménagé cette iffue ,
» foit pour fe dérober à la fureur des Caciques
, dans des temps de perfécue
» tion ; foit pour fauver les victimes
qui leur font cheres ; car vous fçavez que
» c'eft dans cette Idole qu'ils femblent
» faire périr les jeunes Vierges qu'ils de
» mandent au nom des Dieux. J'aurai
» foin d'ouvrir la porte qui commu
» nique dans l'Autel; & le Captif par
» cette voie fe dérobera aux flammes.
Quoique la confidence de ce Prêtre fût
» la preuve la plus fenfible de fon aveugle
amour , le mien n'ofa fe repoſer
ور
ود
ود
23
FEVRIEK. 1759. 产
0
ง
› mc
fur fa foi ; car enfin qui me répondoit
que ce ne fût pas un artifice pour me
féduire ? Qui m'auroit appris fi le Captif
dont les jours m'étoient devenus
plus chers que les miens , fe fe
roit fauvé hors des murs ? Comment
» m'affurer qu'englouti dans l'Idole , il
n'y feroit pas confumé par le feu dont
elle feroit embrafée ? L'amour, la pitié ,
l'horreur de cet affreux facrifice , tout
» ce qui peut fe réunir dans une âme de
fentiments généreux & tendres
» fit prendre une réfolution qui va vous
» étonner. Je vous crois , dis-je au Prêtre,
» après un affez long filence ; mais dans le
» moment d'exécuter cette entrepriſe
dangereufe , votre courage peut vous
» abandonner. Ce malheureux lui- même ,
» dans le trouble où il doit être , peut
» ne pas trouver les détours de ce Labyrinthe
fouterrain. Je veux lui don-
» ner un guide , & vous offrir à vous-
» même , pour vous affermir , une plus
précieuſe victime à fauver. Cette nuit
» je me déroberai aux yeux qui veillent
"fur moi ; je me préfenterai à la por-
» te du Temple , ne manquez pas de
» vous y rendre. Je veux que vous m'en-
» fermiez moi-même dans le creux de
» l'Autel pour y attendre la victime. La
ן כ
و ر
"
"
Bij
8 MERCURE DE FRANCE.
D
?
furpriſe & la joie éclatérent dans les
» yeux du Prêtre. L'idée qu'il alloit m'avoir
en fa puiffance ne lui laiffa voir
dabord ni crime,ni danger à feconder ma
paffion. Dans fon aveuglement il confentit
à tout. Au milieu d'une nuit
calme & fombre , j'arrive ; il m'atten-
» doit; je traverſe avec lui la vaſte enceinte
de ce Temple fanglant, d'autant plus
épouvantée que mon guide trembloit
lui-même foit que l'Amour n'eût pas
:
étouffé en lui la fuperftition & qu'il
fentît quelques remords , foit que la
crainte du fupplice , s'il étoit découvért
, fût la caufe de fon effroi. En
traverfant cette enceinte redoutable ,
j'entendis les gémiffements des victimes
qu'on devoit immoler le lendemain
au lever du Soleil , fuivant l'ufage.
J'aurois voulu les fauver tous i
mais le vif intérêt que je prenois à
un feul , & l'efpoir de le délivrer rem-
» pliffoit fi bien mon âme que je n'éprouvai
qu'une pitié paffagere pour
fes malheureux compagnons. Je me
le repréfentai chargé de chaînes &
attendant la mort : quelle étoit alors
fa fituation Quelle alloit être fa
furprife Je ne puis vous peindre le
#trouble qu'excitoient en moi la crainte
FEVRIER. 1759 . 20
22
» & la joie, l'amour & la pitié . Enfin nous
» arrivons à l'Autel fatal ; il étoit entouré
» d'oſſements , nouvel objet de terreur.
» Ce fut là que le Prêtre fe livrant à fa
» paffion effrénée , me dit : Vous voyez
» ces offements blanchis par les flames ;
» demain tels feroient les reftes de ce
guerrier qui vous intéreffe, fans moi, fans
mon aveugle obéillance pour tout ce que
» vous deſirez. Je me perdrai peut-être en
le fauvant & je vous rends témoin du
» moyen dangereux que j'employe : il n'y
va pas moins que de mon honneur &
» de ma vie. Tout vous eft facrifié ;
mais , j'attends le prix de ces facrifices.
"Alors me prenant dans fes bras , il
me glaça d'horreur & d'effroi. Vous
» êtes généreux , lui dis -je ; foyez le juf
» qu'à la fin . La violence n'obtiendra
" rien de moi , mes cris nous perdroient
» l'un & l'autre. Ma réfolution parut l'intimider
; & par des détours qui m'étoient
inconnus , il me fit defcendre
dans un fouterrain vafte & fombre.
» Nous marchons à la lueur d'une lampe.
» D'un côté une ouverture pratiquée à la
"voute , communiquoit à la cavité de
» l'Idole , priſon horrible où les victi-
» mes étoient confumées ; de l'autre un
long fentier s'étendoit au-delà des murs 33
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
& fe terminoit dans la campagne par
» une iffue cachée entre des Rochers.
Voilà , me dit le Prêtre , par où peus
» s'échapper le Captif que vous pro-
» tégez. Alors revenant fur fes pas ,
"monta les degrés qui s'élevoient juf-
» qu'à la voute , ouvrit la porte de
il
Autel , me fit voir le creux de l'I-
→ dole où la victime feroit précipitée.
C'eſt-ici , me dit-il , que vous devez
l'attendre , ne tardez pas à le
faire échapper. Je me rendrai moi-
» même en ce lieu après les facrifices
» pour vous ramener dans le Temple d'où
vous fortirez après la foule , comme
venant d'invoquer les Dieux. J'admirai
» la fourbe & l'hypocrifie de ce Minif
» tre facrilege ; mais pouvois-je lui en
» faire un crime ? Il m'aidoit à fauver un
و د
Héros dont j'aurois voulu racheter la
» vie aux dépens de la mienne. Seule &
» dans l'obfcurité , ne mefurant plus le
» temps que par mon impatience , le
» refte de cette nuit me parut d'une lon
" gueur effroyable. Je me tins , glacée de
» crainte & refpirant à peine , fur les de-
" grés pratiqués aux pieds de l'idole dans
» la capacité de l'Autel. Enfin par l'ou-
» verture de la gueule du Monftre , une
lumiere foible & réfléchie mne vint an--
FEVRIER. 1759. 31
noncer la naiffance du jour. Ce fur
» alors que les forces commencerent à
» me manquer ; & fi l'amour n'eût four-
» tenu mon courage , j'aurois expiré d'ef
» froi ; car tout ce qui fe paffa dans mon
» coeur l'inſtant d'après , auroit fuffi pour
» m'arracher mille vies. Les cris du Peu-
» ple m'annoncerent les apprêts du Sacrifice
; l'épaiffeur de l'Autel faifoit re-
» tentir juſqu'à moi les gémiſſemens des
» Captifs qu'on venoit d'y amener.On of-
» frit d'abord les victimes les plus viles.
» Vous dirai -je le genre de mort qu'on fait
≫ fouffrir à ces malheureux ? La nature en
frémit , & mon âme frionne d'horreur
au fouvenir qu'elle s'en retrace.J'entendois
leurs cris tantôt perçans , tantôt
» étouffes ; car ces braves gens fe font
» une gloire & une vertu de mourir dan's
35
les tourments fans fe plaindre ; on en
" voit même fourire & infulter aux Bour-
» reaux qui les déchirent. J'entendois
» juſques aux grincements que la douleur
» leur arrachoit ; & à chacun de ces
accents je croyois reconnoître la voix
» du Héros que j'adorois . Enfin le filen-
» ce qui fuccéda me fit penfer que les
» facrifices étoient achevés . Il ne reftoit
»plus en effet que celui de la victime
» illuftre que le feu devoit confumer dan's
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
»les flancs de cette n. nftreufe Idole.
" Tout-à- coup , par la chaleur de l'air
» que je refpirois , & plus encore par le
» bruit pétillant des flammes , je m'ap-
» perçus que le feu s'allumoit autour de
l'Autel , pour échauffer le Métal dont
» l'Idole étoit compofée. C'en eft fait ,
» dis -je , ce Prêtre barbare m'a trahie ;
» ce creux va devenir un tombeau brû-
» lant où mon Amant fera confumé avant
ود
que j'aye eu le temps de le fecourir : mais
» le Perfide qui m'a enfermée ici , ne ti-
» rera pas de fa trahifon le fruit détefta-
» ble qu'il s'en eft promis. Guerrier généreux
, m'écriai-je , non , je ne te fur-
» vivrai point ; & le même feu nous confumera
enfemble. J'expierai par ma mort
» & dans tes bras la cruauté facrilége de
» mon pere & de ma Patrie. Comme j'a-
..
chevois ces mots , le jour foible qui me
» venoit de la gueule béante du Monftre ,
» eft tout-à-coup obfcurci , & un hom
me s'y précipite. Je tends les bras. Je
» le reçois , je l'attire à moi , je le preffe
» dans mon fein . Il n'eft point de courage
» qui réfifte à l'horreur de la mort qu'il
ود
voyoit préfente. Il avoit perdu la con-
» noiffance & la force. Je le foutiens , je
» l'entraîne vers moi , éperdu &chancelant
, il defcend les degrés fur les pas
FEVRIER. 1759. 33
» de fon Guide . Revenez à vous, lui dis- je,
» vous êtes dans les bras d'une perfonne
» qui a tout riſqué pour vous fauver la vie.
» Áh , me dit-il , d'une voix encore étouf-
» fée , vous êtes fans doute une Divinité
» fecourable .Je fuis, répondis-je , une mor-
» telle , mais je fais ce que les Dieux de-
» voient faire ; je viens au fecours de la
» vertu malheureufe . Cependant nous en-
» tendions les cris d'un Peuple pieufement
» barbare qui témoignoit fa joye du fa-
» crifice qu'il croyoit confommé. Hâtons-
" nous , repris-je , en lui donnant la main;
» cet afyle eft connu des Prêtres : ils vont
» venir pour retirer vos offements du fein
» de l'Idole brulante : vous feriez perdu ,
» fi nous étions furpris. Nous fuivons la
» route fouterraine que le Prêtre m'avoit
» indiquée , & qui donnoit dans la Cam-
> pagne. Dès que nous vimes la lumiere ,
» fuvez , lui dis-je , & fouvenez- vous de
>> Zulima. A ce nom , à ma vue , le jeune
» Guerrier pouffe un cri de joye : il fe
» jette à mes genoux , il les embraffe.
» Quoi, dit- il , c'eſt à vous , Idole de mou
» âme , que je dois la vie & la liberté !
» c'est vous qui m'arrachez aux flammes
» dévorantes ! Achevez , l'Amour nous a
joint ; que la mort feule nous fépare .
Quittez ces murs barbares , venez goû
By
34 MERCURE DE FRANCE.
» ter au ſein de ma Patrie des moeurs pu
33
ور
အ
"
res & innocentes. Vous êtes ma vie ,
» vous êtes mon âme ; je meurs s'il faut
» me féparer de vous. Si je l'avois aimé
quand il ne me devoit rien , combien
» ne l'aimois-je pas après l'avoir fauvé !
Je voyois avec horreur le danger où je
m'expofois , fi je rentrois dans le fou-
» terrain du Temple : livrée aux defirs
» eftrénés d'un fcélérat hypocrite , il
» pouvoit le porter aux plus affreuſes ex-
» trémités. Mais eût-il refpecté ma foi-
» bleffe & mon innocence ; fi fon crime
» & mon entreprife étoient découverts ,
plus d'efpoir , plus de falut pour moi :
»je tombois entre les mains d'un pere in-
» fléxible , d'un Peuple furieux , & des
» Prêtres fanatiques. Je voyois du dan-
»ger dans la fuite , mais c'étoit le moin-
» die des périls qui m'environnoient ; &
» le charme que j'y trouvois , le rendoit
» moins redoutable encore. Je fuivis mon
» Amant à travers des bois folitaires. Ne
» craignez rien , me dit- il , je vous regarde
, je vous refpecte comme une Di-
» vinité. Loin d'attenter au dépôt facré
» que l'Amour me confie ; ma main tremblante
touche à peine la main fecou--
rable qui m'a fauvé. Vous allez être en
fureté : mes Compagnons font dans cess
ور
»
23
FEVRIER . 1759.. 39
» Forêts ; & ma préfence inattendue va
»leur rendre le courage. Hâtons-nous ,
» les momens me font chers ; ma Patrie
» a befoin que je la raffure par mon re-
» tour. Vous y ferez reçue comme une
Puiffance du Ciel. Je raconterai à nos
fages Républicains ce que votre vertų
» & votre pitié vous ont fait entreprendre
» pour mon falut. Mon pere accablé
d'années fe traînera à vos genoux , &
» arrofera vos mains de fes larmes. Mes
» amis célébreront dans leurs feltins , le-
» nom de la bienfaifante Zulima. La pre-
» miere grace que je lui demandai ,
» fut de ne pas tourner fes armes contre
» mon pere ; il m'en fit les fermens les:
» plus faints . Après une courfe affez longue,
il rejoignit fes Compagnons. Quelle fut
leur furpriſe à fa vue ! les Déferts reten-
» tirent de mille cris de joye. Hélas ,
» cette joye ne fut pas de longue durée .
» Comme ils regagnoient leur Patrié , une
" multitude de Méxiquains les environ-
» nent. Xicotencal combat comme unr
Tigre qui défend ſes petits ; mais enfin -
» le nombre l'accable. Ses Compagnons ,
l'enlèvent du combat percé de coups ,..
» & cherchent leur falut dans la fuite...
Foible, tremblante, abandonnée, je tombe
dans les mains de leurs Ennemis. Oike
מ
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
"
33
» m'emmene inconnue à Xicalango ; &
» le Gouverneur me deftinoit à être envoyée
à Montefuma , lorfque le Caci-
» que de Tabafco vint attaquer cette
» Place. Elle fe rendit, on me fit Captive ,
» & je me vis conduite à Tabasco avec
» les autres femmes , que le Cacique vous
» avoit offertes, & que vous avez refufées.
" On vient,nous avoit-il dit, avant de nous
préfenter à vous , on vient défoler notre
» Patrie ; c'eft à vous à la fauver. Ces
Barbares n'ont point de femmes : ils
" fe difputeront l'avantage de vous pof-
" féder. Semez entre eux la jalousie &
» la divifion : s'ils ceffent d'être unis , vo-
» tre Patrie eft libre , vos Dieux vangés ,
» & nos Tyrans détruits. C'eft dans ce
» deffein & pleines de cet efprit , que
» font venues ces femmes que vous
» avez vû les yeux baiffés , & la douceur
fur le vifage. Il femble que l'Amour na-
» turel du Pays devoit m'inſpirer les mêmes
fentiments ; mais vos vertus ont
» gagné mon âme. Je fouhaite que mon
Pays vous foit foumis comme moi-
» même vous êtes fait pour le rendre
heureux. Puiffiez - vous du moins ,
» généreux Cortès , n'avoir jamais Xico-
≫ tencal pour Ennemi ! Vous vous eſtime-
» rez l'un l'autre , fi vous venez à vous
و و
و د
:
ô
FEVRIER. 1759 . 37
» connoître ; & quoique nés aux deux
» extrêmités de la Terre , le même Dieu
» a formé vos coeurs.
ETRENNES EN VERS.
A Madame de SAULT... la jeune, à Dunk:
AU Nouvel An vous préſenter des voeux
Tout fimplement , comme on fait d'ordinaire ,
Satisfait mal un coeur ambitieux
D'être par vous diſtingué du Vulgaire :
De plus , on fçait que dès que l'on vous voit ,
Chaque jour eft jour de nouvelle année ;
Et qu'à l'inftant que l'oeil vous apperçoit ,
Il n'eſt plus tems de fuir fa deſtinée.
Sur vos Autels tant de dons entaſſés ,
Ne laiffant plus de place à mon offrande ,'
Pour que mes voeux fufſent ou moins preſſés ,
Ou feulement infcrits fur la légende ,
Je m'efforçois de trouver un moyen ;
Il m'en vint un que je crus admirable.
Soupirs & voeux , difois -je , on le fçait bien ,
Ne font que mots qu'à quelque Objet aimable
On dit fouvent même fans y penſer ;
Mais de prouver que le coeur les inſpire ,
C'est autre chofe. Allons , fans balancer ,
Faiſons ſi bien , quoiqu'on en puiſſe dire ,
38 MERCURE DE FRAN CE
Qu'il ne foit plus poffible d'en douter !
Non , je ne fçairien que mon zéle ne tente ,
Pour réuffir à me faire écouter .
pour BONNITE
Du Ciel propice ; & mon âme eſt contente ,
Si mes fouhaits fe trouvent accomplis ,
J'entens tous ceux que je fais
De mon projet je fus fi fort épris ,
Qu'avec tranſport je cherchài tout de ſuite
Certains moyens , éprouvés & connus
Propres à faire agréer mon hommage ;
Et , pour finir promptement je conclus
Par décider , pour un Pelérinage
Chez quelque Saint qui fût bien en crédit ,
Et dont on eût vanté le fçavoir- faire ..
D'un Pelerin j'allois prendre l'habit ,
Je rapprennois à dire mon Rofaire ,
Et j'allois même emprunter un Bourdon´,
Lorfque je vis changer toute l'affaire.
Je compofois un eſſai d'Oraiſon ,
Quand tout-à-coup il me vint dans l'idée ,
Qu'il falloit bien expliquer au Patron ,
Sur quels objets la Grace demandée
Pouvoit rouler , tels en , un mot , qu'un don ,
Comme beauté , grace , efprit , caractére.
Je commençai pour lors à rechercher
Ce qui pouvoit vous manquer pour me plafre...
Mon coeur me dit : Vas , tu n'as qu'à chercher ,
Bauvre Innocent ; la Critique a beau faire,
FEVRIER. 1759.
39
Acorriger tu ne trouveras rien ... ·
Mais , d'autre part , la Raifon plus févére ,
Se récria , qu'il convenoit très- bien
D'examiner de plus près ce mystére ,
Et qu'elle-même y vouloit préfider.
Sur la beauté , dit- elle , il faut ſe taire ,
Et le cas eft facile à décider ,
Sans recourir au Sénat de Cythére .
Elle a d'Hébé les Graces , la fraicheur ,
Et de Vénus le dangereux fourire ;
: On voit briller dans fes yeux la douceur
Avec le feu de l'amoureux délire ,
Et je ne puis qu'admirer malgré moi.
Quant à fon coeur je fus toujours fon guide ,
Il n'a jamais reconnu que ma loi :
Elle a l'efprit agréable & folide.
Jamais d'humeur ni d'inégalité ,
Ni de propos qui foient faits pour déplaire ,
Sön innocente & naïve gaité ,
Se communique au plus atrabilaire.
Ah finiffez , criai- je à la Raiſon ,
Je vous croyois une meilleure Amie :
Sous le Manteau de votre Prud'hommie ,
Du' traître Amour vous foufflez le poiſon.
Je ne voulois qu'être ami de Bonnite ,
Et vous voulez qu'elle ſoit mon Vainqueur ;
A me trahir quel Démon vous excite ?
Mais qu'ai-je à craindre &quelle eft mon erreur
Lorſque l'amour eſt le fils de l'eſtime
40 MERCURE DE FRANCE.
On peut fans crainte abandonner fon coeur.
Ne pas aimer , ſouvent feroit un crime ;
Ne faut-il pas que nous aimions les Dieux ?
Teleft , Bonnite , un tendre & purhommage
Qu'à votre coeur , bien plutôt qu'à vos yeux
J'offre en ce jour . Il n'eſt pas de votre âge ;
Mais je connois votre esprit & vos goûts ,
Et la vertu lui donnant ſon ſuffrage ,
Vous trouverez qu'il eft digne de vous.
VERS
A Madame la Princeffe de CONDÉ ,
Sur le danger de fa petite vérole.
Ous les ombres de la
mort même ,
J'ai vu tes jours enfevelis .
Tu fuivois l'afcendant fuprême
Qui forçoit nos bras affoiblis ;
Je te voyois parmi les larmes ,
Er tant de fanglots répétés ,
Vouloir adoucir les alarmes
De mille coeurs épouvantés.
Le Ciel envioit à la Terre
La gloire de te pofféder ,
Et toute la Nature entiere
A refufé de te céder.
FEVRIER. 1759.
Mais le Dieu que ton coeur adore ,
Touché de nos cris éperdus ,
Dans le Siècle te laiffe encore
Comme l'exemple des vertus.
Par des Cantiques d'allégreffe
Célébrons tous cet heureux Jour.
Ton falut , augufte Princeffe ,
Devient le prix de notre amour.
Par Nicolas , Valet de Garderobe de S.A.S.
LA ROSE ,
ALLEGORIE .
A Madame la Princeffe de CONDE' ,après
fa petite vérole ; fur fa convalefcence .
DANS un parterre de Cypris
Etoit une roſe brillante
Qui , placée au milieu des lys ,
En paroilloit plus éclatante :
Par fon parfum & fes couleurs ,
Elle effaçoit les autres fleurs ,
Digne des tendres foins de Flore ,
Tous les jours elle embelliffoit ,
Déja fur la tige on voyoit
Trois boutons charmants prêts d'éclore ,
Qui , comme elle , devoient un jour
Faire l'ornement de fa cour.
42 MERCURE DE FRANCE.
Ur Zephir conftant & fidéle ' ,
Charmé de ſes brillans appas ,
Voltigeoit fans ceffe autour d'elle,
- Et là défendoit fous fon afyle :
Contre la bife & les frimats.
Un jour malgré fa vigilance ,
Pendant une légére abfence ,
(Qu'avoit exigé ſon devoir )
Un vent malin , affreux & noir ,
Sorti de la Forêt prochaine ,
Qui défoloit toute la plaine ,..
Paffa près d'elle fans la voir ,
Et l'infecta de fon haleine.
Dans l'inftant toute la beauté ,:
L'éclat & la vivacité
De cette rofe fi chérié
S'évanouirent à nos yeux ;
La rofe fanée & flétrie
Par ce fouffle contagieux ,
Fit même craindre pour fa vie.
Tout Cythére en fue allarmé ,
Craignant de perdre tant de charmes
Jamais objet fi fort aimé
Ne fit répandre tant de larmes.
Mais , des amours & des zéphirs
Les tendres foins & les foupirs ,
Ainfi que les pleurs de l'Aurore ,..
Toucherent le Maître des Dieux .
FEVRIER. 1759. 43
Qui vient de la rendre à nos voeux ;
Elle en paroît plus belle encore.-
ENVO I.
Sous l'emblême de cette fleur
Recevez , aimable Princeffe ,
Du Public l'hommage fl ateurs
Et celui de notre tendreſſe.
Vos périls l'ont trop alarmé :
On vous a fait affez connoître
Que nul objet n'eft plus aimé
Et ne mérite mieux de l'être .
AUTR E.
LES TOURTERELLES
UNENE gentille Tourterelle
Tomba malade dans fon nid ,
Elle étoit tendre autant que belle ,,
Aimant fort fon joli mari ,
Qui n'êtoit pas moins tendre qu'elle .
Et méritoit d'être chéri :
Des fuites de fa maladie ,
Elle craignoit d'être enlaidie ,
Et s'allarmoit pour ſa beauté.
Ce n'étoit point coquetterie :
On connoit trop ſa modeftie
Sa candeur , fon humilité ;
Et l'on fçait que la Tourterelle ,
D'amour & de fidélité.
-
44 MERCURE DE FRANCE.
Fut toujours le parfait modéle.
›› Mon Tourtereau m'a fçûì charmer ,
Difoit - elle au Dieu de Cythére ,
Je fais ma gloire de lui plaire
>> Et tout mon bonheur de l'aimer ;
» Mais je craindrois fon inconſtance ,
>> Si ce mal altéroit mes traits :
» Conferve mes foibles attraits.
» Je mets en toi mon eſpérance.
Voici ce que lui répondit
Son Tourtereau qui l'entendit :
» Ceffe , ceffe une plainte vaine
»Qui ne pourroit que m'offenfer.
>>L'Amour a formé notre chaîne ,
» Et rien ne fçauroit la brife
» Sa main avec des traits de flâme .
"
Trop profondément dans mon âme
» A gravé tes aimables traits :
» Ils ne s'effaceront jamais.
>> Tu connois mon ardeur extrême ,
» Et fi je devenois moins beau ,
و ر
» Ne m'aimerois-tu pas de même ?
» Aimons-nous jufques au tombeau.
A ces mots nos deux Tourterelles
Se becqueterent tendrement ;
Par le bartement de leurs aîles
Exprimant leur contentement ;
Et de leurs ardeurs mutuelles
Renouvellerent le ferment.
FEVRIER. 1759. 45
ENVO I.
Couple refpectable & charmant ,
Dans ce portrait allégorique
Qu'a fait un Peintre véridique ,
On vous reconnoit aifément.
Et d'autant plus facilement
Que le modéle en eft unique.
PENSE' ES
SUR L'ESPRIT DE SOCIÉTÉ.
I.
I Ly a plufieurs manieres de plaire dans
la Société. On y plaît par le bon caractére
, la douceur , la complaifance ,
la politeffe , la fimplicité , la gaité &c.
On y plaît par l'efprit , les talens , les
connoiffances &c. Ces différentes fortes
de mérite produifent dans les perfonnes
avec qui nous vivons , deux fortes de
fentimens tout differens. Les exciter les
uns & les autres , c'eft être parfait pour
la Société. Mais il vaut bien mieux exci
ter les premiers que les feconds ; il eſt
bon même de ne pas trop exciter ceux- ci.
Sans une certaine mefure d'efprit &
de connoiffances , on ne feroit pas propre
MERCURE DE FRANCE
à la fociété de ceux qui ont eux-même
beaucoup d'efprit & de favoir. De là
réfulteroit un ennui réciproque.
1 1.
Un homme qui s'éleve dans le Monde
par les richeffes , par les dignités , par
la réputation & c. ceffe , dit-on , d'aimer
fes anciens amis. Mais fouvent ce font
plutôt fes anciens amis qui ceffent de
l'aimer , qui le haiffent même par la jaloufie
qu'ils conçoivent de fes fucces.
Cependant ils lui ont fouhaité ce qui
lui arrive d'avantageux ; ils ont aidé à
le mériter & à l'obtenir. La vanité a
été dupe de l'amitié , peut-être dupe
d'elle-même ; car c'eft fouvent par vanité
bien plus que par amitié qu'on s'intéreffe
à l'élévation de fes amis , qu'on
agit , qu'on s'empreffe pour la leur procurer
; on croit les aimer bien plus qu'on
ne les aime. On ne fait ce qu'on fait.
y
Puifque l'envie eft la marque fûre
d'un mauvais coeur , & que le coeur envieux
eft le coeur le plus mauvais , il
a quelquefois plus de honte à renoncer
à fes amis dans leur profpérité , qu'à les
abandonner dans leur adverfité.
Dans le fecond cas il peut n'y avoir
que de la foibleffe ; dans le premier il y
a de la baffeffe & de la malignité .
FEVRIER. 1759. 47
I I I.
Pour être aimé rien n'eft tel que d'être
fans éclat , fans nom , fans rien de ce
qui peut exciter l'envie. Mais on ne fe
contente pas d'être aimé de la forte. On
veut être confidéré , refpecté. On veur
des complaifans , des flateurs , prefque
des Courtifans , bien plus que des amis.
I V.
Si l'on propofoit de faire un Livre
fous ce Titre : Des avantages & de la néceffité
d'être aimé. Et qui en doute ? diroit-
on. Qui en doute ? Prefque tout le
monde , du moins à en juger par la conduite
prefque générale. Qu'on examine
les autres & foi-même , on verra qu'on
fait tout pour être confidéré , diftingué ,
-eftimé ; rien , à proprement parler , pour
être aimé .
Tel qui dit à tout propos qu'il veut
être aimé , & qui croit le vouloir en effet
, ne veut dans le fond qu'être eftimé :
il n'oferoit dire qu'il veut être eftimé. H
le dit pourtant en difant qu'il veut être
aimé , parce qu'il ne le dit que pour fe
louer lui-même d'un defir qui feroit en
effet eftimable fi l'on s'y bornoit.
Il n'y a guéres que les vrais Amou8
MERCURE DE FRANCE.
reux qui travaillent véritablement à fe
faire aimer.
V
La vie civile eft un commerce d'offices
& d'égards réciproques. Le plus honnête
y met davantage & le plus habile
auffi .
On voudroit voir fon intérêt dans
tout ce qu'on fait pour les autres. Il n'y
a qu'à bien regarder ; il y eft ; on l'y
verra.
De là il s'enfuit ( & c'eft à le prouver
, ou plutôt à le faire bien fentir ,
que vont tendre toutes ces réflexions fur
l'Esprit de Société ) de là , dis-je , il s'enfuit
que les qualités & les vertus les
plus propres à faire notre bonheur , &
dès-lors les plus defirables , font celles
par lesquelles nous fommes plus propres
à faire le bonheur des autres , & par conféquent
les qualités & les vertus fociales
.
On dit qu'on peut fe faire fon , bonheur
à foi-même ; cela eft au moins vrai
du bonheur dans la Société. Vous ferez
heureux avec les autres , s'ils le font
avec vous.
Il y a une habileté honnête , dès-lors
doublement eftimable , au moyen de laquelle
fachant tirer également parti de
ce
FEVRIER. 1759 . 49
ce que les hommes ont de bon & de
mauvais , & les faifant tous fervir à fon
bonheur , on contribue au leur propre.
V I.
Il y a des gens qui ne fe font aimer
de perfonne , pas même de ceux qu'ils
aiment. D'autres ont l'heureux don de
fe faire aimer de tout le monde , même
de ceux qu'ils n'aiment pas . D'autres enfin
charmans pour ceux qui leur plaifent,
ne fauroient fe contraindre avec ceux
qui ne leur plaiſent pas , & s'en font
toujours haïr.
VII.
Il n'y a prefque perfonne affez heureufement
né , pour n'être pas obligé de
fe réprimer & de fe contraindre en
beaucoup de chofes pour le bien de la
Société. Mais quelquefois on eſt ſi fortement
ce que l'on eft , on a des défauts
& des vices fi décidés , qu'on ne peut
fe vaincre entierement ; encore ces demi-
victoires coutent - elles des efforts infinis.
On difoit à quelqu'un pour le détourner
de fe lier avec un homme de
beaucoup d'efprit , & au fond d'un trèsbon
caractére , mais en même temps de
l'humeur la plus inégale , & de la viva
C
so MERCURE
DE FRANCE.
cité la plus impétueufe ; Si un tel ne fe
contraint pas , vous ne pourrez vivre avec
lui ; s'il fe contraint , il ne pourra vivre
avec vous.
VIII.
Il y a des reffemblances uniffantes ;
telles font la plupart des reffemblances
dans le bien. Il y en a de défuniffantes ;
telles font la plupart des reffemblances
dans le mal ; & c'eft la raifon pour laquelle
la vraye amitié ne peut avoir de
fondement folide que la vertu . Rien
n'eft plus défuniffant que les défauts &
les vices réciproques .
Les bons ne peuvent aimer les méchants
, ni les méchants aimer les méchants
. Il n'y a même que les bons qui.
aiment véritablement les bons ; les méchants
ne les aiment point ; ils en ufent.
Les méchants n'aiment donc point.
Il faut dire la même chofe des diffemblances
que des reflemblances . Il y en a
d'uniffantes & de défuniffantes . Eudoxe &
Cléante vivent dans la plus étroite liaifon
, ils font inféparables. Cependant
l'un eft froid, fage , judicieux , & un peu
mélancolique. L'autre eft gai , vif, fécond
en faillies , fouvent un peu folles , mais
toujours plaifantes. Le premier fait quel
FEVRIER. 1759. SI
quefois des reproches au fecond , & lui
donne des avis qu'il prend bien. Celui- ci
à fon tour raille quelquefois fon trop
fage ami , & l'ami entend raillerie. L'un
a le plaifir d'être amufé ; l'autre a celui
d'amufer. Un homme fans lequel nous
ne pouvons vivre , nous eft bien précieux
; mais un homme qui ne peut vivre
fans nous , nous eft peut - être plus
précieux encore. Nous avons pour lui une
reconnoiffance de vanité , la plus fincére
de toutes les reconnoiffances.
I X.
Moins on exige des autres , plus on en
obtient. Au contraire , l'on perd de fes
droits en cherchant à les accoître.
Nous cédons volontiers à celui qui ne
veut l'emporter fur perfonne , du moins
nous lui adjugeons fur les autres la fupé--
riorité qu'il nouscé de fur lui-même.
X.
Quelqu'un a dit qu'on voit moins les
défauts des perfonnes qu'on aime ; mais
qu'on les fent plus vivement.
Cette maxime a deux faces comme la
plupart des maximes de morale ; & il feroit
peut-être auffi vrai de dire qu'on voit
mieux les défauts des perfonnes qu'on ai-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
me , mais qu'on les fent moins vivement ,
Il eft vrai que l'amitié aveugle , & il eſt
vrai qu'elle éclaire . Il eft vrai qu'elle affoiblit
le fentiment par rapport aux défauts
de nos amis ; & il eft vrai qu'elle le
rend plus vif. Tout cela varie felon les
perfonnes , furtout felon la nature des
défauts , & peut-être encore felon le degré
de l'amitié.
X I.
On eft plutôt méprifé injuftement, que
haï injuftement.
Il peut y avoir de la grandeur & de
la Philofophie à braver le mépris des autres
lorsqu'il eft injufte , & à n'en être
point touché. Mais il n'y a que du mɔuvais
coeur à braver leur haine , même
injuſte , & à y être infenfible.
On ne vous hait ( je le fuppofe ) que
par envie. Cette haine vous flate : vous
la méritez.
XII..
Avec le don de fe faire des amis , on
n'a pas toujours l'art de ne fe point fairé
d'ennemis , ou de ménager ceux qu'on
n'a pu éviter de fe faire.
Pour parvenir , il faut avoir des amis ;
mais il faut encore n'avoir point d'enFEVRIER.
1759 . 53
nemis ; & il le faut furtout , pour ſe
maintenir où l'on eft parvenu , ou pour
monter plus haut .
Tel ennemi qui n'a pû empêcher votre
fortune , fçaura bien malgré vos
amis , la détruire , ou du moins l'arrêter.
En fe faifant un ami , on fe fait fouvent
par cela même plufieurs ennemis.
Le grand danger d'avoir des ennemis ,
c'est que d'un défaut ils en feront un
vice , d'une faute un crime , d'un acte
une habitude , d'un foupçon une certitude
, d'une feule faute plufieurs , d un
feul défaut tous ceux qui peuvent y
avoir quelque rapport. Ils étendent ,
groffiffent , multiplient.
XIII.
La plupart des plaintes qu'on fait des
autres font injuftes , ou du moins imprudentes.
Le Sage , c'eft-à-dire , l'homme
également équitable & prudent , ne
fe plaint de perfonne ; il n'a point d'ennemis.
Ce feroit la preuve de bien des vertus
de n'avoir à fe plaindre de perfonne.
Lorfqu'on n'eft pas
affez heureux pour être
allez vertueux , ou
dans ce cas-là ,
C iij
SA MERCURE DE FRANCE.
il faut du moins faire comme fi l'on y
étoit.
>
XIV.
Quoique les autres aient tort de nous
hair , & que nous ne leur en ayons
donné aucun fujet légitime , par exemple
, lorfqu'ils ne nous haiffent que par
envie nous ne fommes pourtant pas
difpenfés de faire tout ce qui eft en nous
pour les adoucir & pour les gagner.
Notre intérêt s'accorde en ceci avec notre
devoir ; & ce feroit une très-mauvaife
maxime , également indigne , je
le répéte , d'un habile homme & d'un
honnête- homme , que celle qu'il ne faut
point fe mettre en peine des haines injuftes
; ce font ordinairement les plus
vives , les plus opiniâtres , & les plus
offenfives. Mais , dit-on , quelqu'un capable
de me haïr injuftement , ne mérite
pas que je cherche à m'en faire un
ami.... Il ne s'agit pas de ce qu'il mérite
; il s'agit de ce qui vous importe.
C'est pour vous , fi ce n'eft pas pour
lui , qu'il faut travailler à calmer fa haine.
Or , il eft fouvent aifé d'y réuffir. L'amitié
& l'eftime que vous témoignerez
à celui qui ne vous hait que par envie ,
le flatteront infiniment. Ainfi un pareil
ennemi deviendra peut-être un ami trèsFEVRIER.
1759 . 55
"
zélé. Si fon eftime vous confole de fa
haine, ſongez qu'en lui ôtant cette haine,
vous augmenterez encore fon eftime.
Il est bien plus important de travailler
à acquérir l'amitié de ceux qui nous
eftiment , qu'à augmenter l'eftime de
ceux qui nous aiment.
X V.
Il n'y a que ceux qui ont eu befoin
de ménager les hommes , qui fachent
combien cela eft quelquefois difficile ;
qu'un rien les bleffe , les alićne , & nous
les enléve. Un homme a perdu des amis ,
des protecteurs. C'est la faute , diton
; & à fa place on auroit bien fû fe
les conferver. La plupart de ceux qui
parlent ainfi , ne connoiffent pas le monde,
on ne fe connoiffent pas eux-mêmes , fouvent
il s'en faut bien qu'ils euffent eu la
même adreffe , la même complaifance ,
la même patience , les mêmes égards ; &
leur difgrace eût été bien plus prompte.
L'ignorance des difficultés des chofes eft
en tout genre la fource de beaucoup de
condamnations orgueilleufement téméraires
, orgueilleufement févéres.
XVI.
Plus un homme a de mérite , plus on
C iv
36 MERCURE DE FRANCE.
exige de lui ; plus on le juge avec rigueur.
On épluche les ouvrages d'un grand Auteur
& la conduite d'un homme de bien ;
mais on a beaucoup d'indulgence pour un
homme médiocre en fait d'efprit , ou peu
délicat fur la probité . Ils ſe ſont fait l'un
& l'autre une voie large dans laquelle on
les laiffe courir. Il femble qu'on ne juge
les gens que d'après leurs propres principes
, leurs prétentions , leur fyftême de
conduite ; & même qu'on leur paffe ces
principes & ce fyſtême.
On cherche ce qu'il peut y avoir à blâmer
dans un homme généralement eſtimé
, & ce qu'il peut y avoir à louer dans
un homme généralement décrié.
Quand il est bien décidé & bien convenu
qu'un homme eft un Sot , un Fripon
&c. il a l'avantage que cela ne fe répéte
plus , ce ne feroit pas la peine ; la chofe
eft trop évidente & trop publique ; & fi
on parle encore de cet homme , c'eſt plutôt
pour dire ce qu'il peut avoir de bon.
XVII.
Il y a dans Arifte des chofes qui me
plaifent infiniment , & d'autres qui me
déplaifent au même degré. Ce qu'il eft
pour moi , je m'apperçois que je le fuis
pour lui ; en forte que nous fommes comFEVRIER
. 1759 . 57
me deux aimans qui s'attirent , ou fe repouffent
, felon les côtés par lefquels on
les préfente l'un à l'autre."
XVIII.
On n'aime pas les gens de beaucoup
d'efprit , & on ne les croit pas aimans.
On pourroit donc leur appliquer ce qu'on
a dit des Princes , qu'ils ont un coeur à
procurer , & celui des autres hommes à
gagner.
pour
On a dit que les Princes étoient d'autant
plus coupables , lorfqu'ils ne font pas
aimés , qu'il ne leur en coûteroit prefque
rien pour l'être ; qu'un fourire fuflic
leurgagner les coeurs , & il en eft prefque
de même de ceux qui l'emportent fur les
autres en mérite. Leur eftime eft fi flateufe
qu'ils n'ont qu'à en témoigner , pour
être aimés , furtout s'ils paroiffent s'eftimer
peu eux -mêmes .
Les hommes étant vains & intéreffés ,
ils détefteront la grandeur , fi elle eft orgueilleufe
& avare ; mais ils l'adoreront ,
fi elle eft modefte & bienfaifante.
Les grands en richeffes , en puiffance ,
en crédit , doivent témoigner de l'amitié.
Les grands en efprit , en talens , en mérite
, doivent en témoigner de l'eftime.
Comme le riche doit donner de fes
Cy
ཐ
58 MERCURE DE FRANCE.
richeffes , l'homme d'efprit devroit auffi
donner de fon efprit , s'il pouvoit en donner.
Qu'il donne de fon eftime , cela revient
au même.
XIX.
On dit fouvent aux gens d'efprit & de
talent , fúrtout quand ils ont eu des fuccès
, foyez modeftes . Mais que ne le diton
auffi à tant de Sots , fi vains , & fi
présomptueux ? font - ils donc difpenfes
d'être modeftes ? Oui , cela n'eft que trop
vrai , ils le font .
Un Sot peut être impunément vain ,
fier , préfomptueux , fat , on ne fait
qu'en rire ; & s'il fe corrigeoit , on y
perdroit .
Rien de plus difficile que d'être modefte
; & il n'y a peut-être qu'une humilité
fincere par un grand fond de Chriftianifme
, qui donne cette modeſtie fi aimable ,
& fi néceffaire , ou qu'un grand ufage
du monde qui en donne du moins l'apparence.
Ainfi un des plus grands avantages
de la fottife , c'eft de difpenfer d'être
modefte .
Ce qu'il y a de plus grand dans un
grand homme modefte , c'eſt fa_modeftié.
X X :
En matiére d'efprit , on n'eft obligé
FEVRIER. 1759. 59
à
rien ,
qu'au bon fens. A plus forte
raifon on n'eft pas obligé de raffembler
toutes les qualités de l'efprit ; il fuffic
de ne pas croire avoir celle qu'on n'a
pas , de n'avoir point de prétentions ,
& de n'entreprendre que ce qu'on peur.
Quant aux qualités du coeur , il faut les
avoir toutes , ou du moins travailler à
les acquerir. Il faut les avoir comme
vertus , fi on ne les a pas comme penchants
naturels . Il faut que l'efprit les
commande au coeur , s'il ne s'y porte
pas de lui- même. Le mérite du coeur
eft indivifible.
XXI.
Les Marchands font obligés de vendre
fouvent à crédit , fans quoi ils vendroient
& gagneroient beaucoup moins ;
mais ils y perdent quelquefois. Il faut
de même donner fouvent à crédit dans
le commerce d'égards & de bons offices
dans lequel confifte la fociété . Quelquefois
auffi on y perd ce qu'on donne
; mais c'eft une perte qui n'appauvrit
qu'autant qu'on en deviendroit moins
difpofé à s'y expofer encore.
XXII.
Puifqu'il faut que nous vivions avec
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
les hommes , comme fi nous les a
mions & eftimions , tâchons de les aimer
& eftimer en effet . Puifque nous
avons des devoirs à remplir , tâchons
d'avoir les fentimens qui peuvent nous
rendre ces devoirs agréables , ou moins
pénibles.
XXIII.
Qui eft celui qui ne s'eft pas fouvent
plaint de la hauteur d'un Supérieur , de
l'impoliteffe d'un égal , du manque de
refpect d'un inférieur ? Mais qui eft celui
qui en faifant ces plaintes , a fongé
à examiner s'il n'avoit pas fouvent
donné lieu d'en faire de pareilles de
lui - même ?
En général à chaque défaut qu'on
apperçoit dans autrui , à chaque faute
qu'on lui voit commettre , il faudroit
fe tâter & fe dire : N'ai -je point ce même
défaut ? N'ai -je point commis pareille
faute ?
Ce qui nous déplaît dans les autres ,
leur déplaît en nous. Voilà le premier
principe en matière de fociété .
Vous aimez Dorante , & vous avez
raifon ; imitez- le donc. Vous haïffez Damis
; vous avez raifon encore ; ne l'imitez
donc pas. Il y auroit bien du profit à
tirer de nos haines & de nos inclinations.
FEVRIER. 1759. 61
On ne fe juge point d'après les autres .
On les blâme & on les loue , fans fe
dire qu'on leur reffemble , ou qu'on ne
leur reffemble pas .
On feroit quelquefois tenté de dire à
certaines gens : Vous hairiez bien quelqu'un
qui vous reffembleroit.
La fuite pour un autre Mercure .
EPITRE
A Mile. E..... en lui envoyant un Almanach
de petits grains , écrite des
Bayards en Suiffe , par Madame P.
au mois de Juin 1758.
DEPUIS EPUIS longtemps , Mademoiſelle ,
Je voulois vous dire bonjour ,
Et vous donner mainte nouvelle
Des agrémens de mon féjour.
Mais le beau préſent à vous faire
Qu'un bonjour !... & ſouhaits au bour ;
Santé , plaifirs , jamais d'affaire ,
Honneur , eſtime , & voilà tout !….
Ne vaudroit- il pas mieux me taire
Que de vous marquer dans ce goût
A quel point mon zéle eft fincére ?
A ce ftérile compliment
62 MERCURE DE FRANCE.
J'eus deffein de joindre en préfent
Quelque production champêtre....
Oh ! oh ! mais rien n'eſt plus galant.
Ç'eût été , direz-vous peut- être
Quelques Plants de rave ou d'oignon ,
Une écorce d'If ou de Hêtre
Pour y faire graver mon nom...
Philis , tréve de raillerie :
Sçachez qu'en arrivant céans ,
Je trouvai campagne fleurie ,
Soleil lucide , & doux Printems,
Bientôt pourtant fur mon Village
Les frimats fe raffemblent tous .
Au lieu de foleil , pluie , orage ;
Au lieu d'air pur , vents en courroux.
Mais malgré leur affreux ravage ,
Pour moi le tems le plus fauvage ,
Etoit d'être abfente de vous .
L'ennui , dit-on , naît de l'abfence ,
Et de l'ennui naît le foupir ;
Soudain je brule du defir
D'aller faire un voyage en France :
Defir de fillette eft un feu
Mais defir de femme , grand Dieu ,
Il eft malaifé de l'éteindre ,
Et dangereux de le contraindre.
* Le lieu où cette Piécé a éé écrite eft froid , fauvage
prefque inculte.
FEVRIER. 1759 .
63
C'eft de-là que j'ai rapporté
Cet étui que je vous préſente ,
Trop fatisfaite , trop contente ,
Si par vos mains avec bonté ,
Ce léger don eft accepté :
Quand l'étrenne n'eft pas brillante ,
Le prix eſt dans la volonté .
Vous direz , à quel but de grace !
Et que voulez- vous que j'en fafle !
Belle , tout ce qu'il vous plaira.
Doublez - le de feuillets de ſoye ,
Marquez-y par alinea
Les billets doux qu'on vous envoye ,
Les rendez -vous par- ci par-là ,
Les mots galants , & catera ,
Ou file Jargon de Cythére ,
N'a pas le bonheur de vous plaire
Inſcrivez-y les ſentimens ,
De qui vous connoît & vous aime ,
( Car c'eft Synonyme chez vous )
Et vous verrez mon nom jaloux
S'y venir placer de lui-même.
Ici je jouis en ſanté
Des douceurs de la ſolitude ,
Et conſerve de la gaité
L'heureuſe & trop rare habitude.
De mon ſolitaire ſéjour
64 MERCURE DE FRANCE.
Je cultive le voisinage ,
Et jufqu'aux gens de mon Village ,
Tout vole & s'empreffe à ma cour.
Gens charmans ! inftruits Dieu fait comme !
Mettant Vienne aux rives du Rhin ,
Le Pô dans les murs de Berlin ,
Et Pekin aux Fauxbourgs de Rome.
En parlant ainfi guerre & paix ,
Nous venons fans que l'on y penſe
A parler de foin & d'engrais ;
C'eft alors que coule à longs traits
Le fleuve de leur éloquence.
J'ai vendu mon champ au voiſin...
Compére , à quel prix eſt le vin ? ….
Parbleu , notre vache , Madame ,
N'a jamais fait un veau fi gras
A propos de vache & ta femme ?...
Gage , Pierre , tu ne fais pas
Que le beau -frere de Jean Jâques
Doit épouser Sufon à Pâques.
Mais finiffons ; car auffi bien
Je doute fort que l'entretien
Vous divertiffe , vous amuſe.
Vous n'avez pas deffein , je crois ,
D'orner , d'enrichir votre Muſe
Du Dictionnaire Villageois.
Et que fçai-je fi mon ramage
1010
FEVRIER: 1759. 65
N'a point pris l'accent du Terroir ?
Philis , c'eft à vous à le voir
Mais je n'en dis pas davantage.
Cependant je puis fans fadeur ,
En terminant cette patente ,
De la villageoife candeur
Emprunter la voix engageante ,
Pour vous dire qu'avec ardeur
De votre perfonne charmante
Je nourris au fond de mon coeur
Une image toujours préſente ,
Qui me fait defirer l'honneur
De me dire votre Servante.
4
L'INCONSTANCE ,
STANCES.
L n'eft que d'un ame commune
Près des Belles d'être conſtant ;
Il faut en avoir aimer cent
Plutôt que de n'en aimer qu'une.
Du monotome ſentiment
Fuyons la fadeur infipide ;
Un coeur ne peut être content ,
Si le changement ne le guide.
66 MERCURE DE FRANCE.
Aminte aimoit hier fon Epoux ,
Un Amant en a pris la place ,
Un autre à peine en fuit la trace ,
Que le troiliéme a rendés-vous.
Le changement feul eft durable ,
Et la Conftance eft une erreur .
Ce foir je trouve Life aimable ,
Demain Philis aura mon coeur.:
A Monfieur le Chevalier d'A ...
en lui envoyant une écritoire.
CHaffé honteufement du Temple de Mémoire
Un Ecrivain bas & jaloux ,
Sur le Bureau du Dieu qui rédige l'Hiſtoire ,
En s'en allant , dit-on , vola cette écritoire
Sic'eſt un fait , elle eſt à vous .
MONO RIM E.
A Madame B ...
Vous voulez malgré ma pareſſe
Mon peu de talent & d'adreſſe ,
Que paffager fur le Permeffe ,
J'épuife en vers la rime en effe.
FEVRIER. 1759 .
67
Et d'un baiſer point de promeſſe ?
Déja je fuis à bout , vous voyez ma foibleffe ,
Je dirai bien qu'en vous tout intéreſſe ,
Que votre esprit eſt rempli de fineſſe ,
Votre coeur , de délicateſſe ,
Vos moindres façons , de nobleſſe ,
Et tout votre air , de gentilleſſe .
Que de Pallas faifant votre Maîtreſſe ,
Avec les fleurs de la jeuneffe
Vous mariez les fruits de la fagelſe ,
Que vous paroiffez moins Mortelle que Déeffe ;
Mais fçauriez -vous à qui cela s'adreſſe ?
Chez yous la vérité s'appelle politeffe
Je puis bien vous nommer Tigreſſe ,
Mais je noſe finir par le mot de tendreſſe.
Par l'Anonyme de Chartrait , près Melun ;
le 14. Septembre 1758 .
QUATRAIN aux trois Soeurs G. D. R.
L
ES graces , ces trois foeurs que la Fable nous
vante ,
Sans vous , Charmant Trio , n'auroient point exifté:
Vous offrez à nos yeux , leur image vivante ,
Et pour nous , ce menfonge eſt une vérité.´
Par M. Delarouffelle .
68 MERCURE DE FRANCE.
Eloge Moral de la Solitude par
Mme ...
D. V *** .
SEJOUR heureux , charmant afyle ,
A l'abri du tumulte & du bruit de la Ville ;
Vous nous comblez de vos faveurs.
L'aimable paix cherche la folitude ,
Elle fait goûter fes douceurs ,
Loin des fades adulateurs ,
Et nous donne des jours exemts d'inquiétude.
D'un tel bonheur vous ignorez le prix ,
Foibles humains dont le coeur n'eſt épris ,
Que des frivoles dons de l'aveugle Déeſſe.
Fuyez fes faux attraits , elle trompe fans ceffe ,
Vous promettant de vains plaifirs :
Le vrai bien , l'unique ſageffe ,
C'eft de fçavoir borner tous les defirs.
Et quoi de plus charmant qu'une belle retraite ?
Eloigné des hommes pervers ;
On y jouit d'une douleur parfaite ,
Elle met à couvert de cent chagrins divers.
La noire médifance & la jalouſe envie
N'y viennent point troubler le repos de la vie :
C'eſt-là , que mépriſant la folle ambition ,
Et qu'éloigné du trouble & de l'illuſion ,
L'aimable liberté ne nous eft point ravie :
Toujours conduit par la raiſon >
FEVRIER. 1759.
69
De la cruelle jalousie ,
On n'y refpire point le funefte poiſon ,
Ni de toute autre paſſion .
Vie heureuſe & pleine de charmes
Vous n'êtes point ſujette aux fâcheuſes allarmes.
Que le monde prépare à ſes adorateurs ,
Qui préférent en vain les frivoles honneurs :
La fortune à leur gré n'eft point affez rapide ,
Et ce qu'avec ardeur ils defirent avoir ,
Sitôt qu'ils l'ont acquis , leur devient infipide ,
Souvent pour l'obtenir , oubliant leur devoir ,
Tout moyen d'acquérir leur paroît légitime .
Combien dans leur fureur népargnent pas le
crime ?
Aveuglement , faux préjugés ,
De l'yvreffe fatale où vous êtes plongés ,
Mortels , prétendez - vous tirer quelqu'avantage ?
Vous êtes le mépris du Sage.
De votre avidité connoiffez donc l'erreur ,
Le fouci , les chagrins , vous dévorent fans ceffe :
Se contenter de peu , n'eſt-ce pas la richeſſe
Qui nous conduit au vrai bonheur ,
A la félicité fuprême ,
Et préférable au diadême ?
Heureux celui qui vit ignoré des humains ,
Des Lettres & des Arts s'enrichit le gérie ;
Par le noble exercice il rend des jours fereins ,
Et goutant de la paix la douceur infinie
70 MERCURE DE FRANCE.
Il fe fait un rempart contre l'oifiveté ,
Source des paffions & mere de tous vices.
En des lieux écartés faiſons-nous des délices ,
Admirons les Auteurs dont la fagacité
Puife au fein de la Vérité
Tant de fublimes traits dont brillent leurs Ou
vrages ,
Qui fçavent le fervir de tous les avantages
Et des rares talens qu'ils ont reçus des Dieux.
En eft -il un plus grand , & qui nous ſerve mieux ,
Qu'une éloquence vive , auffi bien que touchante,
Qui pénétre le coeur , le ravit & l'enchante ,
O chers amuſemens ! que vous avez d'appas !
Vos plaifirs font purs & folides ,
De fi nobles travaux nous devons être avides.
Faifons donc nos efforts pour marcher fur les
pas
De ces Hommes couverts d'une immortelle gloire
,
Leurs oeuvres , leurs vertus les menent à la fois
Par la route certaine au Temple de Mémoire.
Imitons- les , fuivons leurs loix.
Ainfi que leurs fuccès , l'honneur nous y convie.
Un illuftre Écrivain fe prépare le fort
Le plus doux à mes yeux , le plus digne d'envie ,
Ses travaux font pour lui les plaifirs de la vie ,
Et le font vivre après la mort.
FEVRIER . 1759 . 71
EXAMEN de la Queftion propofée dans
lefecond Mercure d'Octobre : pour peindre
la fituation du Méchant , faut- il
l'être?
Vous l'avez décidé >
Monfieur ;
pour peindre la fituation du Méchant
il faut ne l'être pas foi-même .
Pour tirer un Portrait reffemblant , il
faut connoître & faifir tout fon objet , en
développer les traits , les différences & les
rapports , lui prêter les couleurs qui lui
conviennent ; mais ce développement ,
cette connoiffance de détail , eft toujours
le fruit de la réfléxion : & l'Impie ne
réfléchit pas. En lui tout eft fentiment ,
c'eft une fucceffion rapide des plus vives
impreffions. De faux plaifirs qu'il favoure
avec fureur , des craintes , des remords ,
le défordre de fon ame , le ver immortel
qui le confume jufques dans les bras de
la volupté , le choc des paffions qui le
divifent & femblent l'arracher à lui-même;
n'en est- ce pas affez pour l'occuper ? C'eſt
un Antiochus plongé dans l'yvreffe du
crime : il n'en fort que pour s'abandon72
MERCURE DE FRANCE.
a
ner au défeſpoir le plus amer. Son efprit
effrayé n'apperçoit alors que des
abimes & des monftres prêts à le dévorer
des feux vengeurs , des caractéres
terribles , préfage affuré de fa réprobation.
Dans cette confufion de fentimens
, l'Impie pourroit- il bien affeoir fa
penſée fur fon état Le peindre , fe
définir ?
>
Mais fuppofons que la force , la continuité
des fenfations & des images
le tumulte des paffions d'autant plus allumées
qu'elles font moins captives , lui
permettent de réfléchir , de méditer les
horreurs de fa fituation , le tableau
qu'il feroit de lui-même feroit encore
imparfait & défectueux. En effet , il eft
ici queſtion d'un Impie qui fe plaît dans
fon impiété malgré le cri de fa confcience
, & les menaces du Légiflateur , d'un
Impie qui l'eſt par choix & par goût ,
& qui pour fon plaifir ne balanceroit pas
à facrifier Raifon , Juftice , Honneur, Religion
, Nature même. Mais un tel homme
peut- il fe voir comme il eft , fe peindre
avec tous fes attributs ? Non , fans
doute le coeur tromperoit l'efprit ; l'efprit
féduit verroit à peine la moitié de
l'objet , la peinture feroit donc fauffe .
Allons plus loin. Je veux que l'efprit
de
FEVRIER. 1759. 7
de l'Impie ne foit point la dupe de fon
coeur , on fera toujours en droit de foup
çonner la fidélité du Peintre. Oferoit-il
Le montrer dans toute fa difformité ? qu'il
feroit odieux ! On a vû des Montres
s'applaudir , fe faire un mérite des crimes
les plus déteftés. Mais ces monftres n'euffent
pas laiffé voir toute la noirceur de
leurs ames. Ils ne vouloient pas qu'on
les crût tout-à-fait fairs vertus. Ce Tyran
célébre devenu l'opprobre de l'humani
té , Néron , le meurtrier de fes amis ,
de fes maîtres , de fa famille , qui brula
la Capitale de l'Univers pour fe repréfenter
l'embrafement de Troye , Néron
fut prodigue & diffipateur , parce qu'il
defiroit de paroître libéral & généreux.
Cet exemple prouve bien qu'il n'eft point
de fcélérat affez dégradé par le vice pour
ofer lui-même nous ouvrir fon ame , &
nous éclairer fur toutes fes iniquités .
Voilà , Monfieur, les motifs fur lesquels
j'établis après vous , que pour peindre
la fituation de l'Impie , il faut ne l'être
pas. L'Impie ou ne fe connoît point
ou fe connoît mal , & s'il fe connoiffoit
exactement , il faudroit douter encore de
la vérité du portrait qu'il feroit de lui-mê
me. On a toujours à lui reprocher ou
aveuglement , ou féduction , ou mauvaife
D
74 MERCURE DE FRANCE.
foi, Certainement fi l'ingénieux Écrivain
que l'Académie a couronné cette année ,
s'étoit fouvenu de l'Auteur d'Atrée &
Thyefte, il eût êté perfuadé qu'avec beaucoup
de moeurs , de fageffe & de probité
, on peut réuffir à peindre le crime &
fes horreurs. La vivacité de l'efprit , la
force de l'imagination fuppléent en ce
cas au défaut du fentiment qu'on eft heureux
de ne pas éprouver.
LE mot de la premiere Enigme du
Mercure précédent eſt Bac. Le mot de la
feconde eft Talons . Le mot du Logogryphe
et Nacre , dont les anagrammes
font Carne , Crane , Ecran , Nérac ,
Rance carrierę de marbre , & Ancre de
Vaiffeau.
ENIGM E.
NÉceffaire , dit on , mais toujours malfaiſant
Dès l'enfance on me voit fouple , vif , amufant ;
Dans un âge plus mût , guerrier infatigable ,
Je fuis pour plus d'un Peupleun voifin redoutable:
La douceur cependant eft peinte fur mon front ,
Et fouvent d'hypocrite on m'a donné le nom .
Tendre Amant , chafte époux , mon nom vous
fait envie
FEVRIER. 1759: 75
Vous l'invoquez fouvent dans les bras de Silvie :
Oh ! je t'en ai trop dit , Lecteur ingénieux ;
Ç'en eft fait , tu me tiens ; mais prends garde à
tes yeux.
JE
LOGOGRYPHE.
E fuis de ma nature un monftrueux objet ;
Mais le Séxe , par qui tout fe métamorphofe ,
M'a fçu rendre colifichet.
Ajoute, retranche , compoſe ;
Je t'offre l'Animal qui garde ton foyer ;
Lorſque chez toi chacun fommeille :
que fait éviter un adroit Nautonnier
L'ouvrage utile de l'Abeille :
Ce
Ce qu'un Taureau fait redouter :
Le fonore inftrument qu'à Diane on dédie :
Le contraire d'humide & celui d'atteſter :
Ce qu'une bonne Comédie
Doit dans le parterre
exciter :
De l'Europe une Iſle rébelle :
Un grand Chaffeur; un mot pour les filles char
mant ,
Et qui vient les fouftraire à la loi maternelle
Un Empire , un fon allarmant :
A répéter nos voix la Nymphe trop fidelle ,
Et qui trahit plus d'un Amant :
1
I
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Celui que rajeunit un magique myſtére :
Celle à qui Léandre fut plaire :
Le Centaure expert qui guida
L'enfance du fils de Pelée :
Un Fleuve d'Allemagne , un autre en Canada ,
Où des Guerniers François l'ardeur s'eſt ſignalée :
10. 7, 8 , 3. & 4. Ah ! je chante à ravir :
Souftrais 8. u verras la Bergere innocente
Ates tendres regards me cacher & rougir:
Par 8 , 9 , 10. & 7. je fuis la fleur brillante
¿Que Vénus teignit de fon fang :
6
8, 5. & 3. je me préſente
Revêtu du fuprême rang:
Tu peux trouver encore un titre qu'on révére :
L'oifeau qui défole un étang :
Du Dieu d'Epidaure la mére :
De Cadmus une fille , & ce métal maudit
Qui des humains altére l'ame ;
Mais peut-être en ai-je trop dit ;
Pardonne à l'Auteur : elle eft Femme.
Par une Dame de la Ville de Nantes.
LOGOGRYPHUS.
FRATRUM turba, mihi femper rediviva, parente.
Sole fata eft nobis eadem quæ lucis , origo.
Mobilitate vigens, celeri , nulla otia fectans ,
Jugiter in gyros feror indefeffus coldem ;
FEVRIER. 1759 77
Partiri me vis ? fed quâ ratione fecabis ?
Nam neque fum corpus , nec linea ; fed neque
me ambit
Ulla fuperficies , non umbra in me ipfa-mer
horum.
At fi tantus amor varias evolvere formas
Quæ poterunt faltem de nomine furgere fecto ,
Accipe : fex illud fateor conftare elementis ;
Ultima fi tollas duo , fiam fpiritus & mens
Quâ duce me capias : caput aufer , ditior inde
Quicquid habent tellus , aër , fydera , pando
Jam prius ablatam fr cures reddere caudam ,
Enfis adeft : demum cuncta refumpferis apto
Ordine , fubmoveafque unum , miraberis : ecce
Hoc folo , fupereft jam femis fola , recifo.
!
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
CHANSON.
LES QUATRE SAISONS.
Q
U'AU milieu des frimats la Nature fommeille
;
Près de toi , belle Eglé , le plaifir me réveille.
De l'hyver près de toi je brave la rigueur.
Pour moi l'Automne encore eft dans cette bouteille
,
Le Printems fur ta bouche , & l'Été dans mon
coeur.
LES QUATRE SAISONS.
Air de Basse Taille en Rondeau.
Recit
Qu'au milieu desfrimats la nature som
meille,
air gracieux
Pres de toi belle Eglé leplai
-m
sir me repeil
gay
le
pres
bee
de toi
belleEgle le plaisir me reveil ⠀
Fin
le . De l'hiver
marqué
presdetoi jebrave ia rigueurje bra
"
:: ve je bra
affectueu
- ve la ri===gueur, pour moil'au
oracieusem
tomne encor est dans cette bouteille le printem
12
sur ta bouche etl'été dans mon coeur pour
moi l'automne encorestdans cette bouteille, le pr
tems sur ta bouche etl'été dans mon
dacapo
M
coeur.
Qu'au milieu desfrimats
Gravepar PL Charpentier.
Imprimépar Tournelle.
FEVRIER. 1759. 75
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
EXTRAIT du Difcours ou Lettre à M.
Grimm ; à lafuite de la Comédie du
Pere de Famille.
CE Difcours préfente de grandes &
belles idées fur la Pocfie dramatique . Les
Jeunes Auteurs y trouveront de quoi réfléchir
profondément ; pour moi je fens
tout le fruit que j'aurois pû tirer , il y a
dix ans , d'une pareille étude.
«
» Voici , dit M. Diderot , le fyftême
dramatique dans toute fon étendue. La
Comédie gaie qui a pour objet le ri-
» dicule & le vice . La Comédie férieufe
qui a pour objet la vertu & les devoirs
» de l'homme. La Tragédie qui auroit
» pour objet nos malheurs domeftiques.
" La Tragédie qui a pour objet les cataftrophes
publiques & les malheurs des
» Grands.
">
Cette diftinction eft prife dans la nature
même des chofes ; & en effet , ces
Div
So MERCURE DE FRANCE
C
quatre genres peuvent être excellents ,
chacun a fa maniere. M. D ... commence
par déterminer le caractére des deux genres
mitoyens ; c'eft-à- dire , de la Comé--
die férieufe qui a pour objet les vertus
& les devoirs de l'homme ; & la Tra- '
gédie qui auroit pour objet nos malheurs
domestiques..
Il demande » comment renfermer dans
» les bornes étroites d'un Drame , tout ce
» qui appartient à là condition de l'hom-
» me ? Il leve cette difficulté , en obſer-
»vant que les obligations & les inconvé-
» niens d'un Etat, ne font pas tous de la
»même importance. Il me femble, ajoute-
» t-il , qu'on peut s'attacher aux princi
paux , en faire la bafe de fon Ouvrage ,
» & jetter le reſte dans les détails. C'eſt
ce que je me fuis propofé dans le Pere?
» de Famille , où l'établiffement du fils :
» & de la fille font mes deux grands pivots.
La fortune , la naiffance , l'édu
» cation , les devoirs des peres envers
» leurs enfans , & des enfans envers leurs
» parens , le mariage , le célibat , tout ce
qui tient à l'état d'un Pere de Famille ,
» vient amené par le Dialogue.
"
M. D. regarde avec raifon les devoirs
des hommes , comme un fond auffi riche
pour le Poëme dramatique , que leurs
FEVRIER. 1759 . 81
ridicules & leurs vices. » Ceft à ce fpec-
» tacle , dit-il , que les hommes verront
» l'efpéce humaine , comme elle eft , &
qu'ils fe réconcilieront avec elle. Les
» gens de bien font rares ; mais il y en
» a. Celui qui penſe autrement , s'accufe
» lui - même , & montre combien il eſt
» malheureux dans fa femme , dans fes
» parens , dans fes amis , dans fes connoiffances.
"
Les objections tirées de la nouveauté
& de la difficulté du genre , étoient faciles
à réfuter. 1 ° . Qu'importe qu'il foit
nouveau , s'il eft bon de fa nature ? 2 °. Il
exige fans doute , une étude approfondie
des hommes & des conditions de la
vie ; une raiſon mûre , une imagination
vive , & une ame fenfible au plus haut
degré ; mais avec ces qualités , l'on doit
faire d'un Drame férieux & moral , une
Piéce très- intéreſſfante : & M. D. le prouve
encore mieux par fon exemple , que par
fes raifons. Il propofe pour épreuve ,
de mettre fur la Scéne la condition du
Juge.
Que l'Auteur , dit-il , » intrigue fon Su-
» jet d'une maniere auffi intéreffante qu'il
le comporte, & que je le conçois ; que
»l'homme y foit forcé par les fonctions
» de fon état , ou de manquer à la digni-
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
» té & à la fainteté de fon miniftére , &
» de fe deshonorer aux yeux des autres &
" aux fiens ; ou de s'immoler lui-même
»dans fes paffions , fes goûts , fa for-
» tune , fa naiffance , fa femme & fes en-
» fans ; & l'on prononcera après , fi l'on
»veut , que le Drame honnête & férieux
» eft fans chaleur , fans couleur & fans
» force.
Ce fujet , ce me femble , eft d'un intérêt
frappant , même au premier coup
d'oeil ; mais je ne pardonnerois pas à l'Auteur
de tirer le Juge de fa fituation par un
autre moyen , que par le choix de l'alternative
; & j'espère que l'Auteur du
Pere de Famille nous donnera , par un
dénouement tiré du fond du Sujet , la folution
de l'important problême de Morale
dont il a fait le noeud de l'intrigue.
Après avoir confidéré ce genre du côté
de l'art , il l'examine relativement aux
» moeurs. " Qu'est- ce qui vous affecte
» comme le récit d'une action généreuſe ?
» Où eſt le malheureux qui puiffe écouter
» froidement la plainte d'un homme de
» bien ? Le Parterre de la Comédie eſt le
» feul endroit où les larmes de l'homme
» vertueux & du méchant foient confondues.
Là le méchant s'irrite contre des
» injuſtices qu'il auroit commiſes , comFEVRIER.
1759. 83
patit à des maux qu'il auroit occafion-
» né , & s'indigne contre un homme de
» fon propre caractére . Mais l'impreffion
» eft reçue ; elle demeure en nous , malgré
nous ; & le méchant fort de fa loge
» moins difpofé à faire le mal , que s'il
» eût été gourmandé par un Orateur fé-
» vére & dur...
"
» O quel bien il en reviendroit aux
» hommes , ſi tous les Arts d'imitation ſe
propoſoient un objet commun , & con-
» couroient un jour avec les loix pour nous
» faire aimer la vertu , & hair le vice .
C'eſt ainſi que penſe l'un de ces hommes
que les méchans trouvent fi dangereux.
Il paffe au genre de la Tragédie qui auroit
pour objet les malheurs domeſtiques ;
& il en donne pour exemple la mort de
Socrate , en un Acte . Le plan de cet Afte
eft admirable par fa fimplicité & par la
profondeur de fes vices : comme il eft
court , je vais le tranfcrire.
» La Scéne eſt dans une priſon . On y
voit le Philofophe enchaîné & couché
» fur la paille. Il eft endormi. Ses amis
» ont corrompu fes gardes ; & ils vien-
» nent dès la pointe du jourlui annoncer
»fa délivrance.
Dvj
!
84 MERCURE DE FRANCE.
" Tout Athénes eft dans la rumeur ,
» mais l'homme jufte dort.
» De l'innocence de la vie. Qu'il eft
» doux d'avoir bien vécu , lorsqu'on eſt
» fur le point de mourir ! Scéne premiere.
» Socrate s'éveille ; il apperçoit fes
» amis , il eft furpris de les voir fi matin.
» Le fonge de Socrate .
» Ils lui apprennent ce qu'ils ont exé-
» cuté ; il examine avec eux ce qu'il lui
» convient de faire.
» Du refpect qu'on fe doit à foi-même ,
» & de la fainteté des loix. Scéne Se-.
» conde.
» Les Gardes arrivent ; on lui ôte fes
» chaînes.
» La Fable fur la peine & fur le plaifir.
Les Juges entrent , & avec eux les
» Accufateurs de Socrate & la foule du
Peuple. Il eſt accuſe , & il ſe défend.
» L'Apologie. Scéne troifiéme.
氰
» Il faut ici s'affujettir aux Coutumes :
» il faut qu'on life les accufations ; que
» Socrate interpelle fes Juges , fes Accu-
» fateurs , & le Peuple ; qu'il les preffe ,
"
qu'il les interroge , qu'il leur réponde
» Il faut montrer la chofe comme elle
» s'eft paffée ; & le Spectacle n'en fera que
plus vrai , plus frappant & plus beau..
Les Juges fe retirent ; les amis de
t
FEVRIER. 1759. 85
» Socrate reſtent ; ils ont preffenti la
» condamnation. Socrate les entretient & :
» les confole..
» De l'immortalité de l'ame. Scéne
» quatrième.
" Il eft jugé. On lui annonce fa mort.
Il voit fa femme & fes enfans. On lui
" apporte la cigue. Il meurt . Scéne cin-
» quiéme.
Le reste de ce Difcours roule fur l'Art
du Théâtre en général. L'Auteur s'éleve
contre ces combinaiſons d'incidents dont
on forme fouvent le tiffu d'une Piéce ; &
it oppoſe à cette méthode celle des Anciens
qui avec raifon , lui femble préférable.
Une conduite fimple , une action
>prife le plus près de fa fin , pour que
» tout fût dans l'extrême , une cataſtro-
» phe fans ceſſe imminente , & toujours
éloignée par une circonftance fimple &
vraie , des Difcours énergiques , des
paffions fortes , des tableaux , un ou
» deux caractéres fermement deffinés :
voilà tout l'appareil.
Il n'eft pas moins fondé à rejetter les
doubles intrigues ; & l'on admire avec
quel art il afçu contenir & rendre muet ,
dans le Pere de Famille , un amour fubordonné
à l'intérêt principal. Il veut beaucoup
d'action & de mouvement dans
86 MERCURE DE FRANCE.
la farce , moins dans la Comédie gaie ;
moins encore dans la Comédie férieuſe ,
& prefque point dans la Tragédie.
Je penfe comme lui à l'égard du mouvement
; mais l'action , comme on l'entend
dans le Pathétique , eft l'agitation
interieure de l'ame des perfonnages ; &
dans ce fens- là , il ne fçauroit trop y en
avoir c'eft bien l'avis de M. D.
» Il compare l'action d'une Piéce à une
maffe , qui fe détache du fommet d'un
» rocher fa viteffe s'accroît à meſure
» qu'elle defcend , & elle bondit d'efpace
» en eſpace , par les obftacles qu'elle ren-
ود
» contre.
De cette belle comparaiſon , il conclut
qu'on doit plus parler qu'agir , dans les
premiers Actes , & plus agir que parler
dans les derniers.
Le Génie qui prépare les incidents , lui
femble plus rare que celui qui trouve les
vrais Difcours. « Combien de belles Scé-
» nes dans Molière ! on compte fes dé-
» nouemens heureux.
C'eft ce que Molière a le plus négligé ,
je l'avoue ; mais , dans le cours de ces
intrigues ; les incidens , ou plutôt les fituations
de Génie ne font pas moins fréquentes
que les belles Scénes ; celles- ci
même, ne font fi belles , que par la force
des fituations.
FEVRIER. 1759. 87
M. D. recommande aux Auteurs de former
leur plan avant que de fonger aux
Scénes ; c'eft une importante leçon ; il
ajoute , c'eſt du plan que l'on doit tirer
» la divifion des Actes , le nombre des per-
» fonnages , leurs caractéres , & le Sujet
» des Scénes. "
J'avoue qu'à l'égard des caractéres , je
ne conçois pas cette méthode : dans tous
les Sujets où les caractéres influent fur l'action
, il me femble impoffible de déterminer
le plan , fans déterminer au moins
en même tems , les moeurs des perfonnages.
Il eft impoffible , par exemple , que
M. D. ait arrangé l'action du Pere de Famille
, fans avoir prémédité de donner à
S. Albin un caractére paffionné , au Pere
un naturel fenfible , à l'Oncle une humeur
dure & hautaine , & c . Il exige que les
incidens foient dignes du Sujet , & il ne
veut pas que le fort d'Iphigénie dépende
de la rencontre d'Arcas ; mais je foupçonne
que Racine ajouta cette circonftance
après coup , pour adoucir le caractére
d'Agamemnon par le defir de fauver
fa fille .
Il examine quel eft le plus difficile du
plan d'une Comédie , où du plan d'une
Tragédie ; & il croit que c'eft le premier ,
parce qu'il eft tout d'invention. Je le crois
88 MERCURE DE FRANCE.
auffi , mais ma raifon n'eft pas la même ;
car il me femble que les événemens de la
Société fervent au Poëte comique de matériaux
, comme les traits d'Hiftoire au
Poëte tragique; & que Moliere, en imitant,
n'a pas été plus Créateur que Corneille . II
eft très-vrai du refte , que l'Hiftoire eft l'école
de l'un, comme le monde eft celle de
Pautre , furtout, par rapport à la vraifem-
`blance , & que c'eft par une fongue étude
de l'enchaînement naturel des événemens,
qu'on le fait une jufte idée du Familier ,
du Surprenant , du Merveilleux & de l'Abfurde.
Ici M. D. touche à la véritable cauſe qui,
felon moi , rend le plan d'une Tragédie
moins difficile que celui d'une Comédie :
dans l'une,fur la foi de l'Hiftoire, foit réelle,
foit fuppofée, on fe contente de la coincidence
des événemens ; dans l'autre , on
exige , à la rigueur , que les événemens
foient enchaînés , & qu'ils naiffent les uns
des autres.
L'idée de compenfer le Merveilleux par
le mêlange du Familier,pour appuyer l'un
par l'autre , & leur donner une vraifemblance
commune ; cette idée , que je crois
neuve , me paroît très -juſte & très- heureufe
de-là vient en effet qu'il eft plus
aifé de donner de la vraisemblance à um
FEVRIER. 1759.
Roman , qu'à une Piéce de Théâtre.
Je penfe avec M. D. que la Tragédiequ'il
appelle domeftique , fera mieux en
Profe qu'en Vers , par rapport à la vrai
femblance , & qu'elle n'en fera pas moins
an Poëme, fi tout y eft peint avec force ,
& fenti avec chaleur.
» Se rappeller une fuite néceffaire d'i
» mages , telles qu'elles fe fuccédent dans :
la Nature , c'eft raifonner d'après les
» faits . Se rappeller une fuite d'images ,,
» comme elles fe fuccéderoient néceffai
»rement dans la Nature , tel ou tel Phé-
» noméne étant donné ; c'eft raiſonner
» d'après une hypothéfe, ou eindre : c'eft.
être Philofophe ou Poett dfelon le but
qu'on fe propofe.
Le
Après avoir rendu compte de la méthode
qu'il a fuivie en compofant le Perede
Famille , M. D. détruit en paffant , les
imputations qu'il a effuyées au fujet du
Fils naturel, & fur lefquelles je n'ai qu'une
refléxion à propofer. Il y a à Paris cent
Italiens qui connoiffent très - bien leur
Théâtre il ya mille François qui lifent les
Poëmes Italiens . Goldoni étoit connu à Paris
, & M. D. n'en pouvoit douter. Si dans …
l'ufage qu'il a fait de la Comédie de l' Ami
vrai , il eût voulu donner , comme de lui ,
ce qu'il avoit emprunté du Poëte Italien ;;
90 MERCURE DE FRANCE.
fa
il falloit donc qu'il efpérat , ou que fon
Ouvrage n'auroit aucun fuccès , & perfonne
n'écrit dans cette idée ; ou que
Picce attirant l'attention du Public , aucun
de fes Lecteurs n'auroit lû Goldoni ,
aucun du moins ne fe rappelleroit le fujet
de l'Ami fincére ; c'eft-à- dire , qu'il falloit
que M. D. fût un imbecille. Or , je demande
à fes Ennemis , s'ils le regardent
comme tel ? Pourquoi donc , dira -t- on
nous cacher Goldoni ? Par la même raifon
qu'il s'eft caché lui -même : parce que fa
Piéce , la Préface & les Entretiens ne for
ment qu'un même Roman , & qu'il n'y
avoit plus lufion dans ce Roman , fi
l'Auteur femontré au milieu de fes
Perfonnages
ور
he
ue
» Sans la fuppofition que l'avanture du
» Fils naturel étoit réelle, que devenoient
» dit D. M. l'illufion de ce Roman & de
» toutes les Obfervations répandues dans
» les Entretiens fur la différence qu'il y a
» entre un fait vrai & un fait imaginé, des
perfonnages réels & des perfonnages
fictifs , des difcours tenus & des difcours
» fuppofés ; en un mot , toute la Poëtique
» où la vérité eft mife fans ceffe en paral-
» léle avec la fiction ?
و ر
Sans doute , cette raifon ne juftifieroit
pas une infidélité grave ; mais M. D. ne
FEVRIER. 1759. ១៧
s'eft permis dans cette reticence , que ce
qui eft en ufage de tous les temps , parmi
les Ecrivains de toutes les Nations.
Je ne finirois pas , fi je voulois citer
toutes les tranflations tacites qu'on a faites
d'une Langue dans une autre , fans fe
croire obligé de les annoncer. C'eft la
premiere fois qu'on a donné le nom de
larcin à l'emploi d'une idée étrangere en
richie , annoblie , & furtout appliquée à
un genre qui n'eft pas celui de l'Original.
" La Nature m'a donné le goût de la
fimplicité , & je tâche de le perfection-
» ner par la lecture des Anciens voilà :
» mon fecret , dit M. D. celui qui liroi
» Homère avec un peu de génie , y dé-
» couvriroit bien plus fûrement la fource
» où je puife.
"
.
Il a bien raifon ; & dans fes Drames ou
l'on cherche Goldoni , on trouve partout
Euripide & Homère.
Mais reprenons le fil de fes idées fur la
Poëfie dramatique . » Pour une occafion ,
» dit-il , où il eſt à propos de cacher aux
Spectateurs un incident important avant
» qu'il ait lieu , il y en a plufieurs où
» l'intérêt demande le contraire.
">
C'est à l'Auteur à fe confulter & à fe
demander à lui-même : le Spectateur incertain
de ce qui va fe paffer , fera-t-il plus
2 MERCURE DE FRANCE.
ému que le Spectateur inftruit ? L'alternative
n'a pas d'autre régle ; & ici tout le
fecret de l'art , eft de preffentir la Na
ture. Ainfi , par exemple , tout ce qui
augmente le péril , doit être connu du
Spectateur : ce qui le fait ceffer , doit être
inconnu ; & par conféquent , il eft plusintéreffant
de cacher un dénouement heureux
, qu'une cataſtrophe funefte. Dans la
Comédie , ce qui prépare l'humiliation du
perfonnage que l'on fait hair , ou le ri
diculé du caractére que l'on expofe à la
rifée publique , ne peut être annoncé de
trop loin ; mais alors le plaifir que l'intrigue
nous caufe , eft une joie maligne &
fecrette , très - différente de l'attendriffement
qu'on éprouve à un Spectacle pathétique.
Je me ferois beaucoup ap-
» plaudi fi , dans le Père de Famille ,
( qui n'eût plus été le Pere de Famille ,
» mais une Piéce d'un autre nom , ) j'a-
» vois pû, dit M. D. ramaffer toute la per-
» fécution du Commandeur fur Sophie.
L'intérêt ne fe feroit-il pas accru par la
connoiffance que cette jeune fille , dont
» il parloit fi mal , qu'il pourfuivoit fi vi-
» vement , qu'il vouloit faire enfermer ,
» étoit fa propre niéce ? Avec quelle impatience
n'auroit-on pas attendu l'inftant
de la reconnoiffance , qui ne pros
""
FEVRIER. 1759
བརྟ་
duit dans ma Piéce qu'une furprife paffagére
? C'eût été celui du triomphe
d'une infortunée , à laquelle on eut pris
» le plus grand intérêt , & de la confufion
>> d'un homme dur qu'on n'aimoit pas.
La Piéce alors eût changé , non ſeulement
de nom , mais de genre ; & de pathétique
qu'elle eft , elle feroit devenue
plaifante ; ou fi l'Auteur eût voulu en conferver
le pathétique , le Spectateur n'étant
plus inquiet fur le fort de Sophie , en
eût été beaucoup moins ému.
M.D.a raiſon de vouloir que l'on penſe
émouvoir les perfonnages , & non les
Spectateurs ; mais je crois qu'en s'occupant
de ceux- là , on ne doit pas perdre
ceux- ci de vue.
L'expofition lui paroît inutile . Oui , fans
doute , l'expofition qui n'eft que cela . Mais
dans quelque moment que l'action commence
, il faut que les premiers difcours
inftruifent de l'état des chofes , en expofant
ce qu'il eft effentiel de fçavoir de
tout ce qui s'eft paffé jufqu'alors . .
M. D. s'éleve contre l'abus des contraftes
; l'affectation en eft vicieuſe , fans
doute ; & en général , on peut faire d'excellentes
Piéces fans l'oppofition directe
des caractéres ; furtout s'ils ne font pas
eux-mêmes les cauſes des événemens qui
94 MERCURE DE FRANCE.
les intéreffent. Mais fi l'action naît du fond
des moeurs ; fi la diverfité des intérêts n'eft
fondée que fur la différence des fentimens,
le contrafte des caractéres devient auffi
effentiel à l'action que le combat des intérêts.
Quant à l'incertitude du Sujet qui
peut réſulter , felon M. D. de l'oppofition
de deux caractéres également forts , également
bien foutenus , je ne crois pas
qu'elle foit à craindre. Plus Philinte auroit
de vertu & d'éloquence , plus le vice
que Molière attaque dans le Mifantrope ,
feroit marqué , & le deffein de Molière
fenfible. Si le contraire arrive , comme
dans les Adelphes , ce fera la faute du
Poëte.
Le contrafte dont l'affectation eft puérile
, eft celui du blanc au noir ; mais les
caractéres peuvent fe contrafter, fans cette
oppofition abfolue. Ainfi à l'Ambitieux ,
on peut oppofer le Timide , le Volup
tueux , le Négligent , le Modefte , le Sage ,
&c. & ces oppofitions n'auront pas l'affectation
de l'Antithéfe : auffi , n'eft - ce
point là ce que M. D. rejette & fe propole
d'éviter. Un contrafte plus effentiel
à l'intérêt & à la chaleur de l'action , c'eft
celui des caractéres avec leur fituation préfente
; & c'eft- là furtout ce que recommande
M. D, Il traite enfuite de la di
FEVRIER. 1759. 95
vifion de la Piéce en Actes , de l'action
théâtrale , que le Poete doit toujours avoir
préfente , de Scénes épifodiques & des
perfonnages incidents , dont il donne pour
exemple Madame , Pernelle , & qui , loin
de nuir à l'intérêt , peuvent y contribuer
quand on les employe à propos.
Il touche l'article important de la vé
rité des difcours & de la bonté des moeurs
théâtrales, Je fouhaiterois qu'il eût infiſté
fur l'odieufe habitude où l'on eft , de confondre
l'un & l'autre avec la vérité abfolue
& la bonté morale , & d'attribuer à
l'Auteur les principes & les fentimens des
perfonnages. Il diftingue le Dialogue dialectique
, qui convient aux fituations tranquilles
, du Dialogue où les chofes ne
font liées que par des fenfations fi délicates
, des idées fi fugitives , des mouvemens
d'ame fi rapides , des vues fi légeres
qu'elles en paroiffent découfues.
Il donne pour modéle du premier , la
Scéne de Cinna , de Maxime & d'Augufte ,
& pour modéle du fecond , les adieux de
Barnwelle & de fon ami , morceau réellement
fublime. On a reproché à M. D.
comme une affectation frivole , d'avoir
prefcrit & détaillé l'action des Auteurs
dans fes Piéces ; & lui, par les réfléxions les
plus profondes , il fait fentir l'indifpen
96 MERCURE DE FRANCE.
> ou par
fable néceffité dé cette méthode , fi l'on
veut qu'une Piéce foit rendue au Théâtre,
comme elle a été conçue dans le génie
de l'Auteur. Il appuye ces refléxions d'un
exemple ; & cet exemple eft la Scéne de
la mort de Socrate. Je n'ai rien lû , je l'avoue
, de plus fimple , de plus vrai , de
plus touchant que cette efquiffe.
Enfin , foit que M. D. confidére l'art du
Théâtre ppaarr rraappppoorrtt à la nature
rapport aux moeurs des Nations ; foit qu'il
juge les Auteurs ou les Régles ; qu'il inf
truife le Poete ou l'Acteur dans l'art de
peindre & de toucher , on reconnoît partout
le Philofophe & l'Homme de génie.
Rien de plus utile pour les jeunes Auteurs
, que de pénétrer dans le cabinet
d'un homme qui médite profondément,
& qui travaille d'après les principes
d'examiner de quel point il eft parti ,
quel eft le but qu'il s'eft propofé , quelle
eft la route qu'il a fuivie. C'eft ce qu'on
peut voir avec M. Diderot. Il broye à
nos yeux fes couleurs ; il nous montre
jufqu'à fes études , & n'eût- il pas rempli
fon objet ; il auroit encore le mérite
de nous avoir appris à chercher le beau,
comme Bacon & Defcartes nous ont appris
à chercher le vrai.
Je termine.cet Extrait par une refléxion
qui
FEVRIER. 1759. 97
»
qui autorife mon opinion contre celle de
M. Rouffeau , & qui feule aura plus de
poids que toutes les raifons que j'ai pû
employer. Attaquer les Comédiens par
» leurs moeurs , c'eft en vouloir à tous les
>> Etats . Attaquer le Spectacle par fon
» abus , c'eſt s'élever contre tout genre
» d'inftruction publique ; & ce qu'on a
» dit jufqu'à préfent là- deffus , appliqué à
» ce que les chofes font ou ont été , &
non à ce qu'elles pourroient être , eft
fans juftice & fans vérité.
FRAGMENS
De quelques Piéces de Poëfie qui ont con
couru pour le prix de l'Académie Françoife
, en 1758.
Q UOIQUE les Ouvrages préfentés à ce
Concours célébre ne foient pas tous dignes
d'être couronnés , il doit y en avoir .
peu dont on ne voulût conferver quelque
chofe , & tel manque le prix par fes
inégalités qui l'eût obtenu par fes traits
de force. On a bien voulu me permettre
d'extraire de ceux- ci les morceaux les plus
eftimables. Et fi dans la fuite on m'honore
E
98 MERCURE DE FRANCE.
de la même confiance , je donnerai tous
les ans un pareil Extrait.
L'HEROISME ,
O D E.
' Auteur éléve la clémence & l'humanité
au- deffus des,vertus guerrieres.
Eh ! que fert qu'on révere encore
Les Marc- Auréles , les Titus ;
Si l'on vante , fi l'on honore
Tant de Conquérants fans vertus ?
Quoi même avec le fang qui fume,
L'encens fur la terre s'allume
Pour le Tyran , l'Ufurpateur ?
Le Monde que leur rage opprime
Tombe à leurs pieds comme victime ,
Et fléchit , comme adorateur .
Il invite les Guerriers à imiter Alexandre
, mais dans fa clémence envers
les vaincus ; & il ajoute , en parlant
d'Henri IV :
D'une gloire encor plus fublime
Si vous êtes vraiment épris ,
Regardez ce Roi magnanime
Devant les remparts de Paris,
FEVRIER. 1759. 99
Voyez un ennemi ſenſible ;
Voyez dans ce Siége terrible
Les bienfaits verfés par fes mains.
Tel , même encor pendant l'orage ,
Le Soleil perçant le nuage ,
Luit & raffure les humains.
Il donne des exemples de cette élévaiond'ame
qui caractériſe le Héros .
Vertueux rival de Pompée ,
Tu fçais le vaincre & le pleurer:
Sa Veuve à ta perte occupée ,
Sçait te hair & t'admirer.
La fincérité de Mécène
Arrête la fanglante fcène ,
Où la fureur va s'affouvir ;
Et de la vertu noble Efclave
Augufte enfin efface Octave ,
Et l'Empereur le Triumvir.
L'ame d'un Héros s'élève d'elle-même
Comme la fiamme , & cherche le faîte des
vertus mais fon ardeur peut l'égarer.
O vous dont ce beau feu s'empare ,
Réglez-en les nobles accès :
Souvent peu d'efpace fépare
Les grandes vertus des excès.
Dans ces jours brillants de la Gréce,
E ij
Foo MERCURE DE FRANCE
Dans cette lice de l'adreffe
Il étoit un fatal inftant ,
Où près de la borne effrayante ,
La roue orgueilleuſe & brulante
Devoit tourner en l'évitant .
ODE
Sur l'éducation de Monfeigneur le Duc de
Bourgogne.
PRINCES , Rois à qui le Ciel donne
Des enfans nés de votre fang ,
Appuis d'une illuftre Couronne ,
Héritiers d'un fuperbe rang ;
C'eft peu que par votre courage
Yous groffiffiez leur héritage
Des débris de cent Rois vaincus ;
C'est peu que d'un Empire immenſe
Vous leur tranfmettiez la puiffance;
Il faut leur laiffer des vertus.
Dès l'âge tendre de l'enfance ,
Que de vos paternelles mains
Leurs coeurs reçoivent la femence
Du bonheur futur des humains.
Que votre austérité rigide
De l'adulation perfide
FEVRIER. 1759. ΙΟΥ
Loin d'eux fçache écarter la voix .
Vos enfans font ce que nous fommes ;
Lorfqu'ils fçauront qu'ils font nés hommes ,
Apprenez - leur qu'ils font nés Rois.
Ce feroit grand dommage que ces deux
beaux vers fuffent reftés dans l'oubli.
Le Poëte s'adreffe aux perfonnes chargées
de l'emploi redoutable & facré de
former l'ame des jeunes Princes . Il leur
annonce qu'ils feront garants du fort des
Peuples que leurs éléves doivent gouverner.
Si les Peuples étoient malheureux ,
leur dit- il :
La voix de la Terre irritée
- Armeroit les Dieux contre vous .
Vous ne craignez point ce préfage
O vous , dont LOUIS a fait choix.
Vos vertus font pour nous le gage
Des vertus du fils de nos Rois :
Vous chafferez la flatterie .
Déja je vois ce Monftre impie
Fuir loin du Prince & s'irriter
Que vous donniez à fa grande ame
Les vertus que fa bouche infâme
Se préparoit à lui prêter
Toi dont la foi vive & foumife
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Scaura triompher du tombeau :
Illuftre Prélat , de l'Eglife
Et la colonne & le flambeau.
Il apprendra par tes exemples
A s'humilier dans nos Temples.
Nous verrons fes royales mains
A ce Dieu dont il eft l'image ,
Renvoyer les tributs d'hommage
Que lui préfentent les humains.
LES PASSIONS ,
ODE.
EHquoi ! toujours hors de moi-même ,
D'objets victorieux mon coeur environné
Sans ceffe fous le joug de ces Tyrans qu'il aime
Se fentira donc entraîné ?
Dans le preftige qui l'enyvre ,
En ceffant de bruler il croit ceffer de vivre .
Dès qu'il eft libre & calme , il fuccombe à l'ennui.
Faut- il que le repos le rende miférable ,
Et que fon propre poids l'accable ?
Dès que les fers brifés ne font plus fon appui ?
Vuide de tout ce qu'il pofféde
Doit-il dans l'avenir fans ceffe s'élancer ?
FEVRIER. 1759. 103
·
Chaque jour le phantôme au phantôme ſuccéde ,
Et fuit, fi je veux l'embrafer.
Jouet d'un éternel délire ,
Ofe enfin t'affranchir , ofe enfin te fuffire.
Ç'en eſt fait ; la raifon eft mon unique loi .
Chimérique projet ! tout ce que j'envilage
M'attire , m'arrête , m'engage.
Où fuir ? la Terre entiere eft un piége pour moi.
O DE
A JEANNE PERRET pauvre Domestique
chez Paradi , Ouvrier chargé de mifére
& d'un grand nombre de petits enfans.
Vor OICI une Ode d'un genre & d'un
ton, bien étonnant Il faut que l'Auteur
ait beaucoup d'élévation dans l'ame pour
en avoir trouvé dans fon Sujet , & pour
en avoir autant mis dans fon ftyle. S'il
étoit auffi pur qu'il eft noble & touchant,
ce qui pouvoit être fans peine , je demanderois
, d'après cet exemple , aux faifeurs
de régles , ce qu'ils entendent par le genre
héroïque ; & fi l'Ode à Jeanne Perret ,
feroit de ce genre , ou n'en feroit pas ? Je
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
n'y ai retouché que quelques vers trop
éloignés du ftyle de l'Ode .
t
Depuis quelle fuite d'années
Gémiffante encor fous le poids
De tes pefantes deſtinées ,
Du Ciel pratiques- tu les loix ;
Humble & refpectable Servante
D'une Famille languiffante ,
D'un Maître obfcur & fans appui ,
Dont la richeffe miférable
N'eft qu'une foule déplorable ,
D'enfans auffi pauvres que_lui !
Il te donne à peine un falaire
Capable d'appaiſer ta faim ,
Et que ta bonté tutélaire
A rendu facré dans ta main.
Pour couvrir fa Famille nuë
Qui gémit , foupire à ta vue ,
Tout ce falaire eft employé.
Pour ces rejettons d'infortune ,
Le Ciel , que leur plainte importune
Le Ciel feroit- i fans pitié ?
Trompette de leur indigence ,
Tendre organe de leurs douleurs ,
A l'oreille de l'opulence
Tu fais retentir leurs malheurs.
FEVRIER . 1759.
105
Avocate de leurs mifères ,
Tu touches les riches févéres
Des cris de ces petits ſouffrants ;
Et par cette heureuſe induftrie ,
Tu leur rends encor plus de vie
Qu'ils n'en ont eu de leurs parents.
De ton pain , dans ta faim cruelle , .
Ce peuple enfant fe voit nourrir ;
Et tu te crois toute immortelle
Quand tu l'empêches de mourir.
Des Reines la plus héroïque
Qu'a -t-elle , illuftre Domeftique ,
De plus illuftre & de plus Roi ?
Que de Reines que l'on admire
Se reffemblent dans leur Empire !
Tu ne reflembleras qu'à toi.
SUITE des ruines de la Gréce , par
M. LEROY.
APRÉ PRÉs avoir marqué les accroiffements
de la Ville d'Athénes , ſous Théſée
, & ſous Thémiſtocle , l'Auteur paſſe
à la defcription des Monuments que renferme
fon enceinte , hors des murs de
la Citadelle . Ces Monument font le Temple
de Jupiter Olympien , le Temple de
こ
E v
ro6 MERCURE DE FRANCE.
Théfée , l'Odeum , la Lanterne de Démofthêne
& la Tour des Vents.
Le Temple de Jupiter s'élevoit au milieu
d'une vafte enceinte quarrée , &
dont les murs avoient quatre ftades de
circuit. Le corps du Temple étoit formé
de deux ordres de colones pofées les
unes fur les autres . Il fut commencé fous
Pyfiftrate , ruiné en partie par Sylla , &
réparé environ 400 ans après par Antiochus
Epiphanes. Antiochus chargea de cet
ouvrage Coffutius , Citoyen Romain . Cet
Architecte acheva la grande nef , pofa les
colonnes du portique , fit les friſes & les
architraves. Tous ces ornements , qui
étoient de l'ordre Corinthien , lui acquirent
beaucoup d'honneur.
La façade, toute ruinée qu'elle eft , infpire
encore l'admiration . Il étoit , dit
Tite-Live , feul , digne de la Majeſté du
Dieu auquel il fut élevé. Il fut confacré
deux fois , la premiere par Pyfiſtrate , la
feconde par Adrien. Celui-ci ne fit pas
éclater moins de magnificence dans la Dédicace
de ce Temple que dans les ornemens
dont il l'enrichit.
Le plus beau de ces ornemens étoit la
Statue de Jupiter , placée dans l'intérieur
du Temple : elle étoit d'or & d'yvoire ,
& d'une grandeur coloffale , dans les plus
FEVRIER. 1759. 107
belles proportions. M. Leroy conjecture
que le mur qui environnoit le Temple ,
avoit été élevé par Adrien ; & la raiſon
qu'il en donne , eft que les Auteurs qui
ont précédé Paufanias , n'ont point parlé
de cette enceinte.
Cimon , fils de Miltiade , ayant rapporté
de Scyros les os de Théfée , l'accueil
favorable qu'il reçut des Athéniens
lui fit élever à ce Héros le fuperbe Temple
qui fubfifte encore aujourd'hui. If
forme un parallelograme , comme prefque
tous les Temples Grecs. Il eft d'ordre
Dorique ; & le portique qui l'envi
ronne , eft compofé de fix colonnes de
face , & de treize de retour. Ce Temple
reffemble , par for architecture , à celui
de Minerve , dont il a été en partie le
modèle. Les plafonds du portique font
difpofés d'une façon finguliere : il y a
comme de grandes poutres de marbre à
la hauteur de la corniche ; elles répondent
aux triglyphes , & donnent l'idée
de la difpofition des pièces de bois qui
formoient ces ornemens dans les pre--
miers tems de l'Architecture. Ce monu--
ment eft enrichi de belles Sculptures. Sur
la frife de l'une des façades , on voit divers
exploits de Théfée en bas- relief dans
les intervalles des triglyphes.
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
Périclés amateur paffionné de tous les
Arts , fut l'Architecte de l'Odeum. Cet
édifice étoit deſtiné aux concours des Muficiens
. Il étoit de forme ovale , taillé en
partie dans le roc , & en partie compofe
de blocs de pierre , qui ont quatre pieds
de haut , fur huit de large . Au- deffus de
ce foubaffement , Périclés éleva une co-
Jonade qui environnoit l'édifice , excepté
du côté du midi. M. Leroy conjecture que
l'on ferma ce dernier côté pour fe préferver
de l'ardeur du Soleil. Le projet de
Périclés , en ouvrant la plus grande partie
de l'Odeum par une colonade , étoit vrai
femblablement de renfermer dans un petit
efpace , les fons que produiroient les
inftrumens , & de donner cependant à
tout le Peuple qu'il vouloit favorifer , la
liberté d'entendre les Concerts de Mufique
qui s'y exécuteroient , & de voir
même les Muficiens , par les entre- colonnes.
C'eft , fans doute , auffi dans la
même vue d'empêcher que les fons ne fe
perdiffent dans l'immenfité de l'air , qu'il
couvrit ce Théâtre , contre l'ufage établi
jufqu'alors. Il en fit le comble des antennes
& des mâts , qui avoient été pris fur
les Perfes , & le termina en pointe , pour
imiter , dit Plutarque , la tente de Xercès.
Ce fut à Périclés & à l'établiffement de ce
FEVRIER. 1759. 109
Théâtre , que les Muficiens durent l'honneur
d'avoir dans les jeux d'Athénes , des
prix deſtinés à leur Art .
L'Odeum fubfifta dans fa forme & dans
fa beauté jufqu'au temps où Sylla fit le
fiége d'Athénes. Arifton craignant que ce
Général des Romains n'en fit ufage pour
affiéger la Fortereffe , brula la charpente
qui le couvroit. Cet édifice fut rétabli par
Ariobarzane Philopator. Il eft fitué fur
une eminence, entre la citadelle & la mer.
La lanterne de Démosthène eft un petit
édifice en marbre , excepté une partie
du piédeſtal qui eft en pierre : l'entablement
eft foutenu par fix colonnes efpacées
également dans la circonférence
de l'édifice : deux des entre-colonnes , l'une
en face de l'autre font ouverts les
quatre autres font remplies par des tables
de marbre qui font d'une feule pièce , ainfi
que les colonnes ; le haut des tables eſt
orné de trépieds ; les chapiteaux des cotonnes
font d'une hauteur prodigieufe :
en général la proportion de ces colonnes
eft très-élégante , & le couronnement auffi
riche qu'il eft remarquable par fa fingularité.
Le préjugé populaire eft que Démof
thène s'y enferma pour s'exercer à l'éloquence.
M. Leroy détruit ce préjugé , &
il prouve par le rapport des bas-reliefs
Io MERCURE DE FRANCE.
qui font fur la frife , avec l'infcription des
faces de l'Architrave , que ce monument
fut élevé en l'honneur de plufieurs Combattants
de la Tribu Achamantide , qui
vainquirent dans les jeux athlétiques ; &
qu'il fut dédié à Hercule , fi renommé
par fes combats. La lanterne de Démofthène
eft engagée dans le mur de la maifon
qui forme aujourd'hui l'hofpice des
Peres Capucins .
La Tour des Vents eft un édifice de
marbre , de figure octogone , qui avoit
à chaque face l'image d'un des Vents principaux.
La couverture en eft diftribuée
en vingt - quatre morceaux de marbre
égaux , qui pofent pár l'une de leurs extrêmités
fur le corps de la Tour , & qui
fe réuniffent en pointe au fommet du
comble qui eft affez bas. Outre les figures
en bas-reliefs , on voit fur la corniche
des têtes qui repréſentent les Vents ; & il
yen a trois fur chaque face , ce qui fait
le nombre de vingt-quatre , dont le com
pas des Vents étoit compofé chez les Romains.
Au fommet du toît étoit placé un
Triton d'airain , qui tenoit en main une
baguette avec laquelle , en tournant fur
fon pivot , cette figure indiquoit le vent.
Cet édifice avoit un autre ufage : Il fervoit
d'horloge à la Ville d'Athènes GIF
FEVRIER. 1759. IIT
il y avoit huit cadrans , dont on voit encore
les lignes fur chacune des faces , &
qui , tous enſemble , marquoient toutes
les heures du jour , quoique chacun d'eux
n'en marquât qu'un petit nombre .
Andronicus Cyrrheftes qui éleva cet
édifice , voulut défigner par des allégories
, les différentes influences des vents
principaux fur Athénes , comme on le
voit par le caractère des figures en basreliefs
, dont les façades font ornées . M.
Leroy convient que fi cet édifice eft un des
plus curieux qui nous foient reftés de l'Antiquité
, il n'eft pas le plus parfait par le
détail de l'Architecture . L'intérieur en
eft pauvre , & mal éclairé ; les profils
n'en font pas beaux ; & la Sculpture des
bas-reliefs eft très -médiocre.
La Suite au Volume prochain.
SUITE de l'Hiftoire des Mathématiques ,
par M. de Montucla.
LA troifième partie de l'Ouvrage que :
j'analife , concerne les progrès des Mathémathiques
chez les Peuples Occidentaux
, depuis environ l'Ere Chrétienne
jufqu'au commencement du XVH . Siécle..
112 MERCURE DE FRANCE.
Une grande partie de ce vafte intervalle.
de temps n'offre guéres de traits brillans .
Les Romains , comme l'on fçait , bien
plus jaloux de l'empire univerfel que de
la gloire qu'on peut acquérir dans la
carriére des Sciences , leur firent peu
d'accueil. Auffi à peine les Mathématiques
furent-elles connues chez eux. Dans les
Siécles qui fuivirent la chute de l'Empire
Romain , cette partie de l'Europe
dévastée de toutes parts ne pouvoit guéres
cultiver les Sciences : elles demandent
une tranquillité d'efprit qui ne fe trouve
point au milieu du bruit des armes .
Si l'on vit alors quelques Mathématiciens,
ce ne furent que des Mathématiciens
très - élémentaires , & qui ne fourniffent
prefque que leur nom à l'Hiftoire des
Sciences. Je pafferai donc légèrement
avec l'Auteur fur ces temps obfcurs , pour
arriver à des Siécies plus heureux.
Ce fut dans le XIII . Siècle principalement
, que les Mathémathiques commencérent
à fe relever de l'état de langueur
ou d'affoupiffement prefque létargique
où elles avoient refté jufques là.
Quelques hommes zélés qui à l'exemple
des anciens Philofophes Grecs , allerent
puifer leur fçavoir dans l'Orient , firent
connoître les Ecrivains Grecs , dont à
FEVRIER. 1759. TI
peine les noms avoient pénétré dans nos
contrées ; & la facilité de puifer dans
ces fources de l'Antiquité , quoique un
peu troublées par les Arabes , inſpira
quelque ardeur. Ce fut durant ce Siècle
que le fameux Alphonfe Roi de Caſtille ,
fit travailler aux Tables appellées Alphonfines
; à la vérité ce furent prefque
uniquement des Juifs, & furtout des Arabes,
qui eurent la direction de ce travail.
On vit fleurir vers le milieu de ce même
Siécle un petit nombre d'hommes qui eurent
des connoiffances affez profondes en
Mathématique; comme Albert le Grand ,
Vitellion , & Roger Bacon , cette victime
célébre de l'ignorance de fon Siécle
& de fes Confréres . La difcuffion des découvertes
Optiques qu'on attribue à ce
dernier , forme ici un morceau affez
étendu , & curieux . Il en eft de même
de ceux où l'Auteur difcute l'origine des
verres à Lunettes, & celle de la Bouffole ,
qui illuftrent la fin de ce Siècle , & le
commencement du fuivant. Sur tous ces
Sujets , l'Hiftorien , aux traits déja connus
des Sçavans , qu'il raffemble avec
précifion , ne manque guéres d'en ajouter
d'autres beaucoup moins connus , &
qui prouvent les foins qu'il a pris de recourir
aux fources , & les recherches pro114
MERCURE DE FRANCE.
pres qu'il a faites fur ces différents
objets.
1
A mesure qu'on avance vers le feizième
Siécle on voit les Mathématiques jetter des
étincelles de plus en plus fréquentes
& lumineufes . Au commencement du
quinzième , Leonard de Pife qui avoit
voyagé dans l'Orient tranfplanta l'Algébre
, de l'Arabie dans nos climats les
Mathématiciens les plus recommandables
de ce Siècle , furent Purbach ,
Regiomontanus fon Difciple , & Bernard
Walther Difciple & ami de ce dernier.
Les travaux divers de ces hommes qu'on
peut regarder à plufieurs égards comme
les Reftaurateurs de l'Aftronomie , & des
Mathématiques en général dans ces contrées
, forment le fujet de la plus grande
partie du fecond Livre de cette divifion.
Enfin les femences de Mathématiques
jettées dans les Siècles qu'on vient de
voir s'écouler, fructifiérent d'une maniére
tout-à-fait fenfible au commencement du
XVI. Deux circonftances qui n'ont pas
échapé à l'Auteur y contribuerent furtout
; l'une la deftruction de l'Empire
de Conftantinople , & l'autre , l'invention
de l'Imprimerie : événemens dont
la date eft , à la vérité , du milieu du
quinzième Siècle , mais dont l'influence
1
FEVRIER. 1759. 115
ne fe fit bien appercevoir qu'au commencement
du fuivant. Ici l'Auteur contraint
par l'abondance des matières ,
change un peu de plan. Au lieu de mener
comme de front toutes les parties des
Matnématiques il les fépare , & il commence
par parler de la Géométrie & des
Mathématiques pures. Il fait connoître
dans le troifiéme Livre de cette partie ,
les Géométres les plus recommandables
qui ont vécu dans le feizième Siècle , &
les inventions Géométriques ou Analytiques
qu'on y vit éclore . Le développement
de ces dernieres , forme ici un morceau
des plus intéreffans. Les Mathématiciens
François verront avec plaifir le détail
de celles de Viéte , & la défenſe de ce
célébre Analyfte contre les imputations ,
ou les omiffions affectées de Wallis dans
fon Algébre. Il ea réfulte que ce que le
Mathématicien Anglois,d'ailleurs du premier
ordre,a donné pour une forte d'hiftoire
de l'Algébre n'est qu'un amas de
fautes multipliées & l'Ouvrage de la
partialité la plus aveugle. L'Auteur met
encore ce fait dans un plus grand jour
lorfqu'il parle des inventions d'Harriot ,
& de Descartes .
C'eft de cette maniére que l'Auteur
fait paffer en revuë les différentes par116
MERCURE DE FRANCE.
ties des Mathématiques jufqu'à la fin du
feizième Siècle. Ce que ces Sciences
doivent au XVII . eft l'objet de la quatriéme
partie , & du fecond Volume.
C'eft ici la partie fçavante de l'Ouvrage ,
celle qui fera principalement honneur
à l'Auteur dans l'efprit des Mathématiciens.
En effet tout ce que les Mathématiques
ont acquis de plus relevé dans ce
Siècle qui a tant contribué à leurs progrès,
fe trouve expofé dans ce Volume d'une
maniere claire & lumineufe. M. M. en
fuivant le fil des découvertes en tous les
genres, comme l'exigeoit la nature de fon
plan , les développe en même temps , en
fait connoître l'efprit , & les différentes
manieres de les enviſager. Il faudroit
prefque répéter au long les Sommaires
que
l'Auteur met à la tête de chacun ,
de fes Livres , pour faire connoître les
objets nombreux que contient cette partie.
Les Lecteurs qui ont quelque idée
de l'accroiffement qu'ont pris les Mathé
matiques durant le XVII. Siécle , peu-:
vent feuls imaginer le fpectacle intéreffant
qu'elle préfente. Je crois pouvoir
dire que cet Ouvrage eft également
curieux & inftructif , curieux en ce
qu'on y voit le développement des découvertes
& des diverfes théories MathéFEVRIER.
1759. 117
mathiques , à commencer pour ainsi dire,
depuis le germe jufqu'à l'état brillant
où elles font parvenues dans ces derniers
temps ; inftructif , parce que le Lecteur
ayant déja des connoiffances élémentaires
de Mathématiques pourra facilement s'y
inftruire de ce que ces découvertes ou ces
théories ont de plus fin & de plus fubtil ;
ce qui le mettra en état, où de fe paffer des
livres qui en traitent , ou tout au moins
de faire dans la lecture de ceux qui font
indifpenfables , des progrès bien plus rapides
qu'il ne feroit fans fon fecours . Il eft
à fouhaiter que l'Auteur exécute la promeffe
qu'il fait dans fa Préface , de conduire
fon travail jufqu'au temps préfent.
S'il n'attendoit pour cela que des
encouragemens , j'ofe lui répondre que
jamais fuccès n'a été plus décidé que le
fien dans l'opinion même des Mathématiciens
les plus tranſcendants ; & ce font
là fes véritables Juges.
118 MERCURE DE FRANCE.
DISCOURS prononcés dans l'Académie
des Sciences & Belles- Lettres de Nanci ,
le 20 Octobre 1758 , à la réception de
M. l'Abbé de Boufflers , Abbé Commendataire
de Longeville ; & de M.
l'Abbé Porquet , Docteur de Sorbonne
& Aumônier de S. M.
LES Difcours Académiques font prefque
tous écrits dans le ftyle tempéré ,
dont la froideur eft l'écueil. Celui de M.
l'Abbé de Boufflers eft dans le style le
plus véhément , quoique d'un ton Philofophique.
Une timide modeftie ſemble
être le fentiment qui convient le mieux
à celui qui paroît pour la premiere fois
dans une Affemblée refpectable. M. l'Abbé
de Boufflers y débute par l'enthoufiafme
; & cet enthoufiafme n'eft pas moins
décent c'eft la fituation qui l'infpire .
Le jeune Orateur parle devant un grand
Roi ; il fe repréfente fes vertus , fes bienfaits.
I voit ces Monumens élevés de
toute part pour le foulagement des Peuples
, cette gloire qui environne toutes
les actions d'un Roi , le modèle des bons
Rois. Quel Orateur , quel Poëte enFEVRIER.
1759. 119
treprendra de la peindre » ? Il y invite
ces Hommes illuftres que l'amour
de ce Prince pour les Arts a raffemblés.
» Vous direz à tous les Rois ce que vous
» voyez dans le vôtre ; vous propoferez
» de grands exemples à leur imitation ;
» & vous contribuerez peut-être au bon-
» heur futur de toute la Terre. Pour
»moi ... je puiferai dans vos Ouvrages
» les principes de cette fublime éloquen-
» ce , & c . »
On voit que rien n'eft plus naturellement
amené que le fujet de fon Difcours.
Il définit l'éloquence en général , la
faculté de bien parler ; » mais on a li-
» mité l'étendue de ce terme , & on n'a
» donné le nom d'Eloquens qu'aux gens
qui ont parlé de grandes chofes de
» maniere à produire de grands effets .
On ne prononce guéres le mot d'é-
» loquence , qu'auffitôt l'efprit ne fe re-
» préſente une multitude écoutant un
feul homme intéreſſée par le ſujet
» qu'il traite , & entraînée ou au moins
» émue par les chofes qu'il dit . Voilà ,
» à proprement parler l'idée qui eft reftće
» aux hommes de la vraie éloquence ,
depuis que Démosthène & Cicéron ont
parlé , & qu'Athénes & Rome leur ont
obéi. Depuis ce temps
il femble que
›
120 MERCURE DE FRANCE.
» la fierté , la grandeur & la hardieffe
»foient devenus les attributs de l'élo-
» quence. Le Gouvernement Républiquain
le favorife beaucoup plus qu'au
" cun autre , parce que ce Gouverne-
» ment eft le feul qui permette toujours
» à un homme de parler , & à une mul-
» titude d'entendre. Pour qu'un homme
» foit éloquent , il faut qu'au moment
» où il prend la parole , il paroiffe ſe
» revêtir d'un caractére d'autorité qui en
impofe à toute l'Affemblée. Il faut que
lorfqu'il parle il devienne le Roi des
» gens à qui il parle , & voilà pourquoi
la gloire de Cicéron étoit fi grande
Ȉ Rome ; c'eft que chaque Harangue
» étoit pour lui , pour ainfi dire deux
» heures de Dictature. »
"
و ر
"
و ر
ور
L'idée de l'éloquence confiderée fous cet
afpect , éleve l'ame du jeune Académicien.
Il voit dans la religion comme dans
la politique l'empire qu'elle exerce fur
les coeurs & fur les efprits. Tout ce
qui n'eft que délicat &fin lui paroît indigne
d'elle. » Il faut parler de grandes cho-
"fes & dire des chofes fimples. » Dire de
grandes chofes d'une manière fimple , eft
encore mieux , je crois , ce qui caractérife
le genre éloquent dont parle M.
FAbbé de Boufflers .
Il
FEVRIER. 1759. 121
Il veut que l'Orateur dédaigne & néglige
le foin de plaire : c'eft le fuppofer
occupé de l'un de ces Sujets importants
qui , par eux-mêmes fubjuguent les efprits;
car le talent de les attirer n'eft inutile
qu'autant qu'on a dequoi les entraîner.
22
» Un autre écueil que l'Orateur doit
» éviter avec la même attention , dit-il
c'est trop de méthode. On a énervé
l'éloquence en en faifant un art. L'hom-
» me qui doit , par la force de fon génie ,
>> commander aux autres hommes , s'affer-
» vira- t- il aux préceptes des Rhéteurs ? »
Il ne s'agit dans tout cela que de cette
éloquence impérieufe dont les mouvements
naturels fuffifent pour nous maîtrifer:
c'eft-à-dire, en un mot,de l'éloquence
paffionnée. Mais le talent de communiquer
aux autres les fentiments dont on
eft affecté , ce talent pour agir à coup für
demande une connoiffance de la Nature
qui l'éclaire & qui le dirige : or tout l'art
de l'Orateur n'eft que le réfultat de cette
étude du coeur humain .
C'eft le génie , pourſuit M. l'Abbé
» de Boufflers , qui doit être , pour ainfi
» dire, l'ame de l'Orateur ; » & il parle de
l'enthoufiafme avec enthouſiaſme. » Sans
» lui , dit- il , point de véritable Elo-
" quence. »
F
ן כ
122 MERCURE DE FRANCE
, Nous ferions bientôt d'accord fi
lieu de peindre l'enthouſiaſme en Poëte
, M. l'A. de B. l'avoit défini en Philofophe.
Qu'il le faffe confifter à ſe pénétrer
vivement de fon objet ; point d'éloquence
fans enthoufiafme , je l'avoue.
Mais s'il n'appelle enthoufiafme que les
élans d'une ame enflammée ; l'éloquence
violente & rapide qu'exigent ces mouvemens
fougueux , ne convient ni à tous
les fujets ni à toutes les circonstances.
Je ne connois rien de plus éloquent que
les Peroraifons de Cicéron , il n'y en a
pas une feule en ce genre : Boffuet luimême
en a peu d'exemples , Bourdaloue
n'en a pas un feul. Les Difcours de Maf- .
fillon au jeune Roi , ces modéles immortels
de l'éloquence pathétique , font
dans le genre tempéré , la douceur en
fait tout le charme.
La préfence d'un Roi bienfaifant femble
avoir infpiré à M. l'Abbé Porquet ,
les réfléxions qu'il propofe dans fon Dilcours
, & qu'il approfondit lui-même,
» La bonté ne fuffit pas aux Rois pour
être bienfaifants , il faut qu'elle foit
» éclairée. Tous les defirs , tous les mouverens
de la bonté font vers le bien ,
mais , que de dangers l'environnent ! ...
» En butte à une foule de paffions étranFEVRIER
. 1759. 123
» géres & fouvent oppofées, un Roi naturellement
bon, les fervira toutes les unes
après les autres ; fa facilité le fera tom-
» ber dans mille excès ; fa complaifance
» lui arrachera mille injuſtices . La bonté,
» fource pure & falutaire par elle-même ,
» eft trop facile à empoisonner : mais
» comme la bonté peut dégénérer en foi-
» bleffe fi elle n'eft éclairée , les lumières
» fans la bonté font des dons ftériles , &
» fouvent funeftes . Combien de fois, plus
» flatté des entreprifes brillantes que des
» entrepriſes utiles, un jeune Roi ne ſera-
» t- il point tenté de préférer les lauriers
» ſanglans de la Victoire aux palmes heu-
» reufes de la Paix ? Il eft donc vrai, con-
» clut M. l'Abbé P. que la bonté & les
» lumieres réunies peuvent feules donner à
» nos voeux des Rois bienfaifants , c'est-à-
» dire, de grands Rois . » Pour prouver qu'il
eft impoffible qu'ils foient véritablement
grands fans la bienfaifance , il part de ce
principe : » Que pour être grands dans
» notre opinion , ce n'eft pas affez qu'ils
» aient fait de grandes choſes ; il faut
» encore qu'ils les aient faites pour nous.
» Nous regardons comme étranger à leur
gloire tout ce qui eft étranger à notre
» bonheur . »
ן כ
Si cela n'eft pas , cela devroit être ; &
Fij
124 MERCURE DE FRANCE
tout ce qu'on peut reprocher ici à M.
l'Abbé P. c'eſt de nous avoir fait plus
juftes & plus fages que nous ne fommes.
M. Thibault , Directeur de l'Acadé
mie , ajoute dans fa réponſe de nouveaux
traits au tableau que ces deux Académiciens
viennent de peindre. L'Affemblée
fe tint le jour de la naiffance de Sa Majefté
le Roi de Pologne ; & cette circontance
intéreffante par où l'Orateur débute
, le conduit naturellement à prou
ver , que quoique le Gouvernement Républiquain
foit celui qui favorife le plus
l'éloquence , comme l'a dit M. l'Abbé
de B. Le Gouvernement Monarchique
peut auffi donner lieu aux Orateurs de
puifer dans leur génie ces traits vifs &
rapides , ces expreffions fortes & animées
, ces images nobles & majeftueufes
, fi propres à concilier la gloire des
Rois avec l'intérêt des Nations . En effet ,
la Religion , la Politique & la Morale ,
ouvrent à l'éloquence de vaftes carriéres
à parcourir ; & ces Sujets ont la même
étendue & la même fécondité chez
tous les Peuples de la Terre.
La féance fut terminée par la lecture
de quelques réfléxions de M. l'Abbé de
B. fur la Sageffe : ce morceau me femble
digne des plus grands éloges. Je vais le
tranfcrire en entier.
FEVRIER. 1759 . 125
La Sageffe eft la ſcience de bien vivre ;
le Sage eft celui que la raifon a conduit
à la vertu. S'il n'avoit eu que de l'expérience
, & s'il n'avoit fait que des réfléxions
, il n'auroit été que Philofophe ; s'il
s'étoit contenté de joindre à cette Philofophie
une vigilance & une attention
continuelle , il auroit de plus été prudent
; mais il a employé cette Philofophie
& cette prudence à régler fa conduite
& à embellir fon ame ; les lumieres
de fon efprit ont éclairé fon coeur ,
& c'est pourquoi on lui a donné le beau
nom de Sage. Tous les hommes lui ont
rendu de juftes hommages , & la plupart
en ont pris une idée fauffe. Les Poëtes
l'ont peint dans la folitude , méprifant
les autres hommes , fuyant leurs vices
, que fon exemple auroit pû corriger ,
& cherchant loin de leur commerce des
vertus qu'il ne pouvoit pratiquer qu'au milieu
d'eux. La fociété au contraire eft l'élément
du Sage, il y vit avec un efprit jufte,
un coeur droit & des paffions douces ; il
ne voit dans les hommes que fes femblables
, & dans leurs défauts que l'imperfection
de fon être ; il ne fe permet ni le
mépris , ni la haine ; l'amour le trouble
peu , l'ambition ne l'occupe point , il a
des amis & il aime le refte du genre hu-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
main . Son ame ne fe refuſe point aux
plaifirs , & ne fe roidit point contre
le malheur ; mais ni l'un ni l'autre ne
font fur lui de vives impreffions. Il fait
qu'un des effets du préjugé eft d'attacher
des befoins aux chofes qui ne méritent
pas même des defirs ; il a calculé
qu'on perdoit toujours à rendre néceffaire
ce qui par foi-même étoit indifférent
; il a fecoué le joug des événemens ,
& veut être l'arbitre de fon fort. En
effet , l'homme porte au dedans de luimême
le germe de fon bonheur , & il
pourroit le développer à fon gré s'il favoit
faire ufage de fes forces.
Il n'y a point de forine fous laquelle
le Sage ne puiffe paroître dans le monde.
Souvent c'eft un pere occupé uniquement
des foins domeftiques. Les Loix
qu'il dicte dans l'interieur de fa Maifon ,
ferviroient de modéle pour le Réglement
d'un Etat. L'union de fa Famille et un
exemple pour toute la Societé. Il a placé
fa gloire dans la vertu de ſes enfants ,
& fon bonheur confifte à jouir de la
tendreffe de ceux qu'il gouverne.
Quelquefois c'eft un Miniftre éclairé ,
laborieux & prudent ; fon objet eft de
concilier la gloire du Prince , le bien de
l'Etat & l'intérêt des Particuliers. Il a
FEVRIER. 1759. 127
fouvent des vûes fublimes ; il emploie
toujours des moyens modérés ; il fçait que
tout ce qu'il donneroit à fes intérêts fetoit
ôté àfon devoir ; & que l'homme des
autres ne doit point exifter pour lui.
Si un Général regarde la vie de fes
Soldats comme un dépôt auquel il ne doit
toucher qu'à la derniere extrémité , s'il
eft ennemi de toute entrepriſe hafardeufe
, s'il craint les victoires qui coutent
du fang & qui ne valent que de l'honneur
en un mot s'il foumet l'amourpropre
à l'amour de la patrie , c'est un
Sage à la tête d'uue Armée.
Un Roi qui voudroit le bonheur de
fon Peuple & qui fçauroit le faire , qui
feroit humain fans énerver la rigueur des
Loix , qui feroit fleurir le Commerce &
les Arts , pour qui aucun mérite ne feroit
indifférent , qui multiplieroit les récompenfes
fans augmenter les impôts , qui
retrancheroit de fon luxe pour fournir
à fa bienfaifance , qui ne voudroit point
tirer fon fuperflu du néceffaire de fon
Peuple , qui regarderoit un malheureux
dans fon état comme une tache à fon
régne ce Roi , dis-je , prouveroit que
le Trône eft auffi la place du Sage.
Fiv
128 MERCURE DE FRANC
PRINCIPES difcutés pour faciliter l'intelligence
des Livres prophétiques , &
Spécialement des Pfeaumes , relativement
à la Langue originale. Troifiéme
Volume.
LESES RR. PP . C. tranquilles fur la folidité
qu'ils donnoient à leur édifice , ne
fongeoient qu'à fuivre la route qui leur
avoit été tracée par le plus habile Maître:
mais un Critique s'eft élevé contre eux,
( C'est une épreuve à laquelle doivent
s'attendre tous ceux qui réuniffent dans
le grand & dans l'utile , ) & a voulu faper
par le fondement le plan de M. l'Abbé
*** , en déniant quatre faits également
intéreffants . 1 °. Que le Verbe ait
créé le Monde. 2 °. Que ce foit le Verbe
qui ait tout fait par lui- même dans l'ancien
Teftament. 3 ° . Que l'Eglife ait été
époufe du Verbe avant l'Incarnation.
4°. Qu'il y ait eu de la Juftice & des Juftes
avant Jefus-Chrift .
C'eft pour anéantir les raifons de ce Critique
que nos Docteurs ont été contraints
de difcuter ces quatre Queftions dans
autant de Differtations , Ce quatriéme VoFEVRIER.
1759.
129
lume n'en contient que trois. La derniere
eft dans le cinquième.
Ils commencent par la premiere ; fçavoir
, file Verbe eft vraiment & fpéciament
le Dieu-Créateur. Les P. C. après
avoir détruit à cet égard les allégations
du Critique , qui foutient que le Pere
étant le principe des deux autres perfonnes
, il doit être regardé comme la
fource primordiale de tout , prouvent d'abord
par les Textes de l'Ecriture Sainte les
plus précis & les plus clairs , que le Verbe
eft Créateur. Saint Jean 113. Omnia per
ipfum facta funt , tout a été fait par lui.
Et au . 10. Mundus per ipfumfactus eft ,
c'est lui qui a fait le Monde. Saint Paul
aux Colof. 1. 16. Omnia per ipfum & in
ipfo creatafunt , tout a été créé par lui &
en lui , & d'autres endroits des Livres
Saints ne laiffent aucune difficulté fur
cette Queſtion. Ils apportent enfuite le
témoignage des Peres de l'Eglife , tant
Grecs que Latins ; & il paroît que leur
fentiment eft affez unanime à ce fujet.
D'où ils concluent que la premiere vérité
enfeignée dans les Lettres de M. l'Abbé
de *** ; fçavoir , que le Verbe fubftantiel
, Fils unique du Pere , a tout créé luimême
, dès le commencement , confor
mément aux intentions de fon Pere , qu'il
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
eft fpécialement , & par appropriation
le Dieu Créateur eſt une vérité hors d'atteinte
, & qu'on ne peut révoquer en
doute.
La feconde Queſtion eft beaucoup plus
étendue que la premiere. Pour établir
que c'eſt le Verbe qui a toujours dirigé
immédiatement fon Eglife depuis le commencement
du Monde , les RR . PP . C.
entrent d'abord dans le détail des apparitions
extraordinaires qui fe font faites
dans l'Ancien Teftament, & ils examinent
1º . s'il eft vrai que Dieu même en Perfonne
ait eu la bonté de fe manifefter
aux hommes , comme l'a cru toute l'Antiquité
, ou fi ce font des Anges à qui ce
miniftére ait été confié . 2 ° . Suppofé que
ce foit Dieu même , quelle Perfonne eft
apparue , eft-ce le Pere ? Eft- ce le Fils ¿
Pour prouver d'abord que c'eft Dieu
même qui a bien voulu fe manifefter , ils
remontent jufqu'au premier état de l'homme
, c'eft-à-dire , à ce moment , où notre
premier Pere nouvellement forti des
mains de fon Créateur , jouifloit encore
de toute fon innocence. Ils y font voir
Dieu fe manifeftant lui-même à Adam ,
lui parlant fans qu'il foit queftion d'Ange
pour Miniftre de fa parole : tout paroît
FEVRIER. 1759. 131
dans ces premiers inftans fe traiter faceà-
face du Créateur à la créature. Depuis
fa chute , Cain , Noë , Abraham , Ifaac ,
Jacob , Moïfe , font encore honorés de
la même faveur. Or, comme difent nos Auteurs
, indépendemment du nom d'Ange
qui ne fignifie qu'un fimple Envoyé , c'eſt
dans la façon de s'énoncer de celui qui
parle , que l'on doit chercher la nature
de fon être ; & c'eſt , à ce qu'il me femble
, une des raifons les plus folides ,
parce que le grand Nom de Dieu étant
incommunicable , un Ange ne peut pas
dire , je fuis l'Eternel , je fuis le Dieu d'Abraham
, d'Iſaac & de Jacob , je fuis celui
qui eſt . Telle a même été , felon eux , la
façon de penfer de toute l'Antiquité.
Ceft donc Dieu-même qui eft apparu ;
mais , eft-ce le Pere ? Est-ce le Fils?
Ils s'autorifent encore , à cet égard , du
fentiment de tous les anciens Peres de
l'Eglife , pour décider que c'eft la perfonne
du Fils. » Le premier principe , difent-
» ils , des anciens Peres de l'Egliſe , eſt
» celui-ci : que le Pere ne s'eft jamais fait
voir à perfonne ; mais , qu'il eſt tou-
» jours demeuré invifible , & que lorsqu'il
» s'eft fait dans l'Ancien Teftament quel-
» que apparition de quelqu'une des Perfonnes
de la Trinité , c'eft le Fils feul
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
ور
chargé par le Pere de cet office , qui
» s'eft alors fait voir fous une forme fenfible
à nos yeux .
ود
Après avoir rapporté les Paflages de
plufieurs Peres , ils citent encore le Concile
d'Antioche , tenu contre Paul de Samofate
, où il eft décidé pofitivement
que c'eft le Verbe qui eft apparu.
eſt
Enfin , ils tirent leur preuve des Prophétes
, & ils font voir par plufieurs Paffages
, que le Fils a toujours pris foin de
l'Eglife d'Ifraël . Et en effet , » concluent-
» ils , l'Eglife ayant fubfifté , dès le com-
» mencement du Monde , il eft certain
ود
ןכ
qu'elle n'a pû fubfifter , fans avoir un
» Chef qui prêt , dans tous les tems , le
» foin de la conduire . Il est encore certain
que ce Chef n'eft pas un autre que
» celui qui l'avoit créée, & qui devoit un
» jour la racheter par fon fang , parce
» que c'est lui qui eft le Maître & le principe
de tout ce qui exifte. Telle eft la
Théologie de tous les Siécles. Il faut
» donc que ce foit ce même Verbe , cette
Sageffe éternelle , cette Vertu du Très-
" Haut qui ait inftruit fes Prophétes de
» tout ce qui concernoit le gouvernement
>>
»
و د
» de fon Eglife.
A l'égard du troifiéme fait , indépen
demment du fentiment de S. Auguftin ,
FEVRIER. 1759. 133 .
qui dit , fans balancer , Omnis Ecclefia
Sponfa Chrifti , toute Eglife eft Epoufe de
Jefus-Chrift ; de S. Gregoire , de S. Ambroife
, de S. Thomas , & des Interprêtes
qui ont enfeigné formellement que l'Eglife
étoit Epouſe avant l'Incarnation , &
dont ils rapportent les Paffages ; enfin de
S. Jérôme , qui fixe à Abraham la premiere
époque , où l'Eglife eft déclarée
Epoufe , c'est-à-dire , d'une maniere autentique
& folemnelle ; il ne faut qu'ouvrir
les Prophétes , pour fe convaincre de
la vérité des principes que nos Auteurs
pofent à cet égard. Le Prophéte Ezechiel
furtout fait la peinture la plus vive de la
naiffance & de l'accroiffement de la Nation
d'Ifrael jufqu'à l'inftant que le Verbe
la prit pour fon Epoufe. Peut-être , ferat-
on bien-aife de voir ce morceau : il eſt
d'autant plus beau , que toutes les images
en font tirées du ſein même de la Nature.
Voici comme il s'explique au Ch. 16 ,
III.
Voici ce que le Souverain Maître ,
Le Seigneur déclare à Jérufalem :
Vous avez été conçue ,
Vous êtes née dans la terre des Cananéens
Votre Pere étoit Amorrhéen ,
Et votre Mere Céthéenne .
134 MERCURE D'E FRANCE,
IV.
Voici l'état où vous étiez ,
Lorfque vous nâquîtes :
On n'avoit point coupé le lien.
Qui vous tenoit attachée
Aux entrailles de votre mere ,
Et l'on ne vous avoit point lavée dans l'eau :
On n'avoit pas employé
Un grain de fel pour vous ranimer ;
Il n'y avoit pas même de langes
Pour vous envelopper.
V.
Perſonne ne vous avoit enviſagée
D'un oeil affez tendre ,
Pour vous rendre aucun de ces fervices ,
Pour avoir compaſſion de vous :
On vous avoit abandonnée au milieu des champs ;
Tant on dédaignoit de vous conferver la vie ,
Dès le jour de votre naiſſance .
VI.
J'ai paffé dans ce moment près de vous ,
Je vous ai apperçue
Prête à être foulée aux pieds
Et baignée dans votre fang .
Alors je vous ai dit :
Vivez , quoique baignée dans votre fang ;
Vivez , vous ai-je dit ,
Quoique baignée dans votre fang.
FEVRIER. 1759. 135
VII.
Je vous ai fait croître comme l'herbe des
champs ,
Vous avez grandi , vous vous êtes élevée ,
Vous étiez revêtue de graces ,
Vous êtes venue en âge d'être recherchée ;
Vous étiez nue néanmoins ,
Jufqu'au point d'en rougir.
VIII.
J'ai paffé une ſeconde fois près de vous ,
Je vous ai attentivement confidérée ,
Et j'ai vu que l'âge où vous étiez
Etoit le temps d'être aimée ;
C'est pourquoi j'ai étendu mon manteau ſur vous
Pour couvrir votre nudité ;
J'ai fait alliance avec vous
Et je l'ai cim entée par le ferment ,
Et vous êtes devenue mon Epouse.
C'eſt ce que déclare le Souverain Maître , le Sei
gneur.
IX.
Alors je vous ai baignée dans l'eau ,
Pour vous laver du fang
Dont vous étiez couverte ,
Et j'ai répandu fur vous
Une huile de parfum.
136 MERCURE DE FRANCE,
X.
Après cela , je vous ai donné
Des robes en broderie ,
Et une chauffure de couleur d'hyacinthe :
Je vous ai revêtue du lin le plus beau ,
Et je vous ai couverte d'étoffes de foye.
XI.
Je vous ai parée des ornemens les plus précieux 5
Je vous ai donné avec profufion
Des braffelets pour orner vos bras ,
Et des fils de perles pour attacher à votre col.
XII.
Je vous ai mis un ornement au front ,
Des pendants d'oreilles
Et une couronne éclatante fur votre tête.
XIII.
Ainfi parée d'or & d'argent ,
Revêtue de fin lin , de foye ,
Et de robes brodées de diverſes couleurs ,
Nourrie délicieufement de la plus pure farine,
De miel & d'huile ,
Vous êtes arrivée au plus haut degré de beauté ,
Et vous êtes heureuſement parvenue ,
Jufqu'à être Reine.
FEVRIER. 1759. 137
XIV .
Votre beauté vous a rendu
Célébre parmi les Peuples ;
Car vous étiez accomplie
Par l'éclat que j'avois mis en vous :
C'eft ce que déclare le Souverain Maître , le Sei
gneur .
Ce morceau feul feroit , à mon avis ,
fuffifant pour prouver que l'Eglife étoit
effectivement Epoufe du Verbe avant
I'Incarnation : les autres Prophétes, comme
Jérémie , 2. 2. Ifaïe 3 4. 5. & 6. Oſée ,
2. 2. lui ont donné le même titre, & cette
dénomination paroît être celle dont ces
Auteurs infpirés fe fervent avec le plus
d'énergie , lorfque l'Eternel , par leur
bouche , fait des reproches à la Nation
d'Ifrael. Il me femble qu'avec des preuves
de cette nature , les RR. PP. C. n'ont
pas tort de trouver fingulier qu'on traite
ce principe de paradoxe.
Cette Differtation finit par quelques
Obfervations fur le terme de Synagogue.
Ils font voir les différens fens fous lefquels
il fe trouve employé dans toute
l'Ecriture Sainte ; & ils déclarent que
pour éviter toute équivoque , ils n'entendent
pas le terme de Synagogue , que
la partie réprouvée du Peuple de Dieu ,
138 MERCURE DE FRANCE.
& qu'ils défignent le corps des Adorateurs
du vrai Dieu dans quelques tems qu'ils
ayent à les confidérer avant J. C. par le
terme d'Eglife de l'ancien Ifracl , ou d'Eglife
d'Ifracl , précaution très-fage , àmon
avis, pour fe fouftraire aux mauvaiſes conféquences
qui peuvent quelquefois fe tirer
d'un terme dont on n'a pas fixé la fignification
.
La Suite au prochain Volume.
LES Plaiſirs de l'Imagination , Poëme
en trois Chants, par M. Akenfide , traduit
de l'Anglois. 4 Amfterdam , chez Arkftée
& Merkus , & fe trouve à Paris chez
Piffot , quai de Conti . ( Je donnerai dans
le Volume prochain une idée de ce Poëme
& de fon excellente Traduction. )
ABRÉGÉ de l'Art des Accouchemens
dans lequel on donne les préceptes néceffaires
pour le mettre heureuſement en
pratique. On y a joint plufieurs obfervations
intérellantes fur des cas finguliers.
Ouvrage très -utile aux jeunes Sages-
femmes , & généralement à tous les
Eléves en cet Art , qui defirent de s'y
rendre habiles. Par Madame le Bourfier
du Coudray , ancienne Maîtreffe Sage-
,
FEVRIER. 1759. 139
Femme de Paris. Prix 50 fols relić . A
Paris chez la Veuve Delaguette Libraire
, rue S. Jacques , à l'Olivier.
,
TABLE générale des Matieres contenues
dans le Journal des Sçavans de l'Édition
de Paris , depuis l'année 1665 ,
qu'il a commencé , jufqu'en 1750 inclufivement
; avec les noms des Auteurs , les
titres de leurs Ouvrages , & l'Extrait des
Jugemens qu'on en a portés.
TABLE générale , alphabétique & raifonnée
du Journal hiftorique de Verdun
fur les Matieres du Temps , depuis 1697
jufques & compris 1756 , neuf vol . in- 8 ° .
propofée par Soufcription. A Paris , chez
Ganeau , rue S. Severin. ( L'accueil que
le Public fait depuis cinquante- huit ans
au Journal de Verdun , nous fait efpérer ,
( difent les Éditeurs ) qu'il recevra , avec
autant de bonté , la Table qu'on lui préfente.
Il y retrouvera tout ce qu'il y a de
précieux & d'intéreffant dans ce Recueil
périodique. )
DISSERTATION , qui a remporté le prix
en 1757 , au jugement de l'Académie
Royale des Belles- Lettres , Sciences &
Arts de Bordeaux , fur la Queftion pro140
MERCURE DE FRANCE.
pofée par cette Académie : Quelle eft
l'influence de l'air fur les Végétaux ? Par
M. Robert de Leinbourg , Etudiant en
Médecine à Montpellier. Le prix eft de
24. A Bordeaux , chez la Veuve de
Pierre Brun , rue Saint-James . Se vend
auffi à Paris , chez Briafen , rue Saint
Jacques.
LES Fables de Phédre , Affranchi d'Augufte
, en Latin & en François , Nouvelle
Traduction avec des Remarques , dédiée
à Monfeigneur le Duc de Bourgogne. A
Rouen chez Nicolas & Richard Lallemant.
( On m'a écrit au fujet de cette
Traduction , une Lettre où l'on répond
très-bien à quelques Critiques qui ont été
faites fur le ftyle du Traducteur ; mais ces
Critiques font fi frivoles qu'elles ne méri
tent pas même une réponſe. Cette Traduction
eft fimple , claire , précife & fidelle
telle en un mot qu'elle doit être ,
pour remplir fa deſtination . )
EUVRES Diverfes de M. Dulard , de
l'Académie des Belles- Lettres de Marfeille.
A Amfterdam , chez Arkftée & Merkus.
1758. ( J'en donnerai un Extrait dans
la fuite. )
MÉMOIRE fur les Eaux Minérales d'Aix ,
FEVRIER. 1759. 141
dans le Comté de Foix . Par M. Sicre Maître
en Chirurgie de Paris. A Toulouse
chez Guillemette , vis-à-vis S. Rome, 1758.
L'ISLE taciturne & l'Ifle enjouće , ou
Voyage du Génie Alaciel dans ces deux
Iles. A Amfterdam , chez Arckftée & Merkus
. 1759,
LE Bouclier d'honneur , où font repréfentés
les beaux faits de très- Généreux ,
& Puiffant Seigneur , feu Meffire Louis
de Berton , Seigneur de Crillon : appendu
à fon tombeau pour l'immortelle mémoire
de fa magnanimité. Par un Pere de
la Compagnie de Jefus. Prix 12 fols . A
Bruxelles & fe trouve à Paris chez
Defprez, rue S. Jacques.
LA Biliotheque des Femmes , Ouvrage
Moral , Critique & Philofophique ; ou
l'on examine quel eft le génie des Femmes
, fon étendue & fa portée : le caractére
particulier du Séxe , fes paffions ,
& l'ufage qu'il en doit faire : l'empire &
la bifarrerie des loix à fon égard , &c . A
Amfterdam & fe vend à Paris chez Duchefne,
rue S. Jacques.
OUVERTURE de Paix univerfelle ;
par cahiers , dont la fuite
Ouvrage
divifé
142 MERCURE DE FRANCE.
formera un plan de pacification univerfelle.
A Dieu feul , fous les aufpices de
la Sacrée Vierge , feule Deſtructrice de
toutes les Héréfies. Quid præter Deum ?
A Clermont-Ferrand , chez Pierre Viallanes
rue S. Genès .
Avis très-important au Public , fur
différentes efpéces de corps & de bottines
d'une nouvelle invention . Par le fieur
Doffemont , Maître & Marchand Tailleur
de corps . A Paris , chez la Veuve
Delaguette , rue S. Jacques.
CODE Louis XV , ou Recueil des
principaux Edits , Déclarations , Ordonnances
, Arrêts & Réglemens concernant
la Juftice , Police , & Finances ; avec des
Tables Chronologiques & Alphabétiques
des Matières , en neuf volumes in- 12 . A
Paris , au Palais , chez Claude Girard ,
vis -à-vis la Grand'Chambre , au Nom de
Jefus .
Afin que ce Recueil foit complet , le
fieur Girard fe propofe de donner tous
les deux mois un nouveau Volume. Le
dixième paroîtra au mois de Mars prochain.
Les neuf Volumes annoncés fe vendent
27 liv. reliés.
FEVRIER. 1759. 143
Chacun des nouveaux Volumes fe vendra
également 3 liv. relié .
L'on trouve chez le même Libraire
tous les Édits , Déclarations , Ordonnances
, Arrêts & Réglemens , anciens &
nouveaux , en feuilles féparées.
TABLETTES hiſtoriques , topographiques
& phyfiques de Bourgogne , pour
l'année 1759 , feptiéme année. A Dijon ,
chez F. Defventes , Lib. rue de Condé.
A Paris , chez Ganeau & Guillyn , quai
des Auguſtins .
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
MEDECINE.
LETTRE fur la maladie du Fils de
M. DELATOUR , dont il eft parlé
dans le Mercure de Décembre dernier ,
& de Janvier de cette année 1759 .
Vous avez raifon , Monfieur ; il importe
au Public de fçavoir à quoi s'en tenir
fur la maladie de M. Delatour. Ce
144 MERCURE DE FRANCE.
feroit rendre un mauvais office aux Inoculés
, de les laiffer dans la fauffe idée de
croire que l'Inoculation préferve irrévocablement
de la petite vérole . Si quelqu'un
d'eux étoit attaqué de cette fâcheufe
maladie , on prendroit le change fur
les fymptomes qui l'annoncent ; on les
traiteroit mal ; & cette erreur pourroit
couter la vie à plufieurs qu'on auroit fauvés
, fi les Malades & les Médecins euxmêmes
n'euffent été dans une fécurité
mål-entendue fur le retour de cette maladie
après l'Inoculation.
Vous êtes informé que je fuis le feul
Médecin qui ait vû le Malade pendant fa
maladie : je ne l'ai vû qu'une feule fois ;
mais je l'ai bien vû , & je fuis en état
d'approfondir ce fait , dont voici le détail
, que je tâcherai d'abréger fans rien.
omettre d'effentiel .
Je fuis Médecin & ami de la famille du
jeune M. Delatour ; je traitois de la petite
vérole naturelle quatre de fes coufins
& coufines ; tous quatre enfans de M.
Guefnon , rue de la Croix , près le Temple
, & tous quatre fe portant bien à préfent
, quoiqu'ils ayent été griévement
malades.
Dans une de mes vifites , le pere de ces
enfans , oncle du jeune M. Delatour,
me
FEVRIER. 1759.
145
me pria d'aller à Picpus voir fon neveu ,
à la Penfion de M. Renouard , qui lui
avoit fait dire que cet enfant étoit malade.
En y arrivant , la Maîtreffe de Penfion
à qui je m'annonçai comme Médecin de
la famille de M. Delatour , me dit qu'il
avoit la petite vérole ; & fur ce que je
lui fis obferver qu'il avoit été inoculé ,
elle me répliqua que depuis 35 ans qu'elle
avoit quatre - vingt Penfionnaires , elle
fe connoiffoit en petite vérole ; mais
qu'au furplus , le Chirurgien , qui devoit
mieux s'y connoître qu'elle , difoit la
même chofe.
Je vifitai le Malade ; j'examinai avec
foin fes boutons ou puftules , & je ne pus
douter de l'existence d'une petite vérole
réelle il étoit au troifiéme jour de l'éruption
; & cette maladie étoit trop avancée
pour que je puffe m'y méprendre.
Je vis auffi quatre petits Penfionnaires
qui avoient la même maladie ; mais je
les examinai légèrement , & ils me parurent
à- peu- près dans le même état que
le jeune Delatour.
Je rendis compte à l'oncle , de la maladie
de fon neveu , je lui dis qu'il avoit
la petite vérole ; mais je le raffurai en
ajoutant que c'étoit une petite vérole
G
146 MERCURE DE FRANCE.
d'un bon caractére , qu'elle étoit légére ,
très-bénigne , en un mot ce qu'on appelle
communément , & affez improprement ,
une petite vérole volante.
La famille de ce jeune Malade qui eft
nombreuſe répandit dans Paris la nouvelle
de cette maladie ; plufieurs perfonnes
, plufieurs Médecins mêmes vinrent
s'informer à moi de la vérité du fait : je
leur répondis à tous comme j'avois répondu
à l'oncle du Malade.
Vous jugez bien , Monfieur , que fi j'a
vois été Anti-inoculateur , je n'aurois
pas été fpectateur fi tranquille d'un événement
qui fait aujourd'hui tant de
bruit : mais comme l'Inoculation devient
une affaire de parti , je me bornois à dire
la vérité à ceux qui me la demandoient ,
& j'aurois attendu que cette obfervation
pût être appuyée par un nombre fuffifant
d'obfervations pareilles , pour en faire
part au Public , & pour me décider fur
une queftion à laquelle je pourrois appliquer
ce qu'un favant Homme a dit
des Spectacles , il y a de grands exemples
pour , & de fortes raiſons contre.
J'oubliois donc en quelque forte cet
événement, lorſque M. Petit premier Médecin
de S. A. S. Mgr le Duc d'Orléans,
m'invita , par une lettre , à me rendre au
FEVRIER. 1759. 147
Palais - Royal. Je m'y trouvai le lendemain
avec MM. Vernage , Fournier , Petit
, pere & fils , & Hofty ; je leur dis
fort fimplement ce que j'avois vû ; ils ne
parurent pas penfer comme moi , & je
me bornai à appuyer mon avis ifolé par
deux Obfervations de Malades, inoculés
qui , depuis l'inoculation , avoient eu la
petite vérole naturelle .
La premiere Obſervation eft de M. de
la Saone , premier Médecin de la Reine ,
qui traita il y a deux ans d'une petite
vérole confluante un Hollandois , qui
l'affura qu'il avoit été inoculé quelque
temps auparavant.
La feconde eft rapportée dans le Livre
de M. Cantwel , page 411 de fon tableau
de la petite vérole.
Je croyois que les chofes en refteroient
là; mais le Mercure de France vient de
m'apprendre que M. Hofty , plus intéreffé
que moi à l'Inoculation , a écrit
une Lettre fur ce fujet, à laquelle l'amour
feul de la vérité & l'intérêt public m'obligeroient
de répondre , quand même
vous ne l'exigeriez pas , Monfieur , &
que je n'y ferois pas intéreffé perfonnellement.
M. Hofty commence par vanter dans
fa lettre les progrès de l'Inoculation ,
Gji
748 MERCURE DE FRANCE.
de façon à faire croire qu'ils font fi
grands , qu'on a inoculé à Paris la moi-:
tié des enfans : le croiriez-vous , Monfieur
? Le nombre des Inoculés eft peutêtre
de so ou de 60 ; mettez- en_un¯
cent & même deux cent , fi vous voulez
, ces progrès ne font pas rapides.
Vient enfuite une queftion agitée entre
les Médecins , favoir fi on peut avoir
deux fois en fa vie , la petite vérole ,
foit naturelle , ou artificielle : M. Hofty
tranche la difficulté en difant qu'il eft du
nombre de ceux qui croyent que le fait
eft impoffible.
A cela je réponds que je fuis d'un fentiment
tout contraire ; il ne donne d'autre
raison de fon avis , fi ce n'eft que les
exemples en font fi rares , qu'ils doivent
être regardés comme nuls , & qu'un Médecin
à peine en fourniroit un ou deux
à 80 ans ; cependant je n'ai pas encore
cet âge , & j'en pourrois citer plufieurs ;
j'en ai actuellement deux entre les mains.
L'un eft l'enfant de M. Mauger Receveur
Général des Domaines & Bois , &
petit- fils de M. Charron , Fermier-géné-
*al ; cet enfant eut , il y a environ deux
mois , une petite vérole difcrete , trèsbénigne
aujourd'hui 12. Janvier , il eft
à l'onzième jour d'une nouvelle petite
FEVRIER. 1759. 149
vérole difcrete , comme la premiere ,
mais beaucoup plus forte , & par conféquent
plus longue .
L'autre eft M. de Kerlerec , fils du
Gouverneur de la Louifiane , aux Mouf
quetaires du Fauxbourg Saint-Antoine :
il avoit eu la petite vérole il y a quelques
années ; il en portoit les marques , & on
fe mocqua de moi lorfqu'à ma premiere
vifite j'annonçai qu'il pourroit bien avoir
la petite vérole , & que je confeillois de
le tranfporter à l'Infirmerie , fuivant l'ufage
de l'Hôtel des Moufquetaires. On
n'en fit rien , mais j'agis conféquemment
à mon prognoftic : bien en prit au Malade
, à qui la petite vérole fe déclara le
lendemain au foir : elle a été confluente
au dernier degré. Le danger étoit d'autant
plus grand que ce jeune homme
étoit fujet à une maladie de la peau affez
commune aux Bretons . Heureufement le
fuccès a répondu à mes foins , & il eſt actuellement
dans une convalefcence par
faite.
Ces deux exemples font aifés à vérifier.
En voici un troifiéme : le nom feul
du Médecin eft d'une autorité fans replique
; c'eft, le célébre M. Aftruc : il vient
de traiter M. l'Abbé de Beaumont , neyeu
de M. l'Archevêque de Paris , qui
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
-
le mois paffé a effuyé une petite vérole
très bien caractérisée , quoiqu'il
portât fur fon vifage les marques d'une
petite vérole antérieure , qu'il avoit eue
quelques années auparavant , à l'âge de
fept à huit ans ; & il en a quinze.
Jugez , Monfieur , par ces faits actuellement
exiftans , & qui ne font pas mandiés
, s'il eft fi rare de voir la petite vérole
attaquer deux fois le même Sujet.
Vous fentez comme moi , Monfieur , la
raifon d'une prétention auffi peu fondée ;
c'eft que fi la petite vérole naturelle ne
garantit pas du retour de cette maladie ,
la petite vérole par inoculation ne doit
pas avoir ce privilége exclufif. Au contraire
l'Inoculation doit bien moins jouir
de cet avantage ; elle ne donne ordinairement
qu'une petite vérole difcrete :
& comment une petite vérole difcrete ,
foit naturelle , foit artificielle , garantiroit-
elle d'une feconde petite vérole , fi
la petite vérole confluente elle - même ,
n'en préſerve pas , puifque c'eft elle qui
grave ordinairement le vifage , & que
ceux qui ont ces cicatrices & ces traces
fur la peau , font exposés à avoir & ont
réellement deux fois cette maladie ,
comme MM. de Kerlerec & de Beaumont.
Il eft donc bien plus aifé , & c'est
FEVRIER. 1759. 152
plutôt fait , de nier la poffibilité & la
réalité du retour de cette maladie.
Mais avant que d'aller plus loin , permettez
, Monfieur , qu'à l'exemple de
M. Hofty, j'entre dans un léger détail médical
, qui , après le fien , pourroit paroître
fuperflu ; mais comme fes principes
& les miens ne font pas tout-à-fait les
mêmes , ce que je vais dire devient néceffaire
pour difcuter la queftion de droit ,
avant que d'en venir à celle de fait.
La petite vérole eft une Maladie de
la peau , qui fe manifefte par des puftules
ou boutons , qui paroiffent d'abord
au viſage , enfuite à la poitrine , & fucceffivement
couvrent les extrémités , &
toute la furface du corps , dans l'eſpace
de deux ou trois fois 24 heures .
Cette Maladie eft ordinairement précédée
de vomiffement , ou envie de vomir
, de douleurs de dos , de maux de
tête , de fièvre , d'affoupiffement , de délire
, quelquefois même de convulfion .
Mais il ne faut pas croire que tous
ces fymptomes annoncent toujours la
petite vérole ; quelquefois ils paroiffent
fans être fuivis de cette éruption à la
peau , & quelquefois auffi l'éruption fe
fait prefqu'en filence , ou tout au plus
précédée d'un ou deux fymptomes , con-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE
L
me douleur , ou pefanteur de tête , maux
de reins , & c.
Mais , toujours eft- il vrai de dire que
le caractére & la dénomination de cette
Maladie ne peuvent fe prendre que du
moment où l'éruption commence.
Je vous épargne la defcription des
quatre tems de cette Maladie , pour ne
pas copier inutilement les Auteurs , M.
Hofty vous a inftruit fur cet article dont
tous les Médecins conviennent auffi
bien que de la divifion de cette Maladie
en deux efpéces , favoir la difcrete
& la confluente.
,
Mais,en n'admettant que deux efpéces
de petite vérole, il paroîtroit que toutes les
difcretes devroient être les mêmes , & fe
reffembler en tout : on croiroit peut-être
auffi qu'on en devroit dire autant des confluentes;
mais dans chaque efpéce, combien
de gradations , combien de nuances différentes.
Si les Médecins Praticiens pouvoient
être auffi précis que les Médecins
Botaniftes , qui dans chaque genre
de Plantes , marquent autant d'efpèces ,
qu'ils obfervent de différences accidentelles
, on pourroit compter un nombre
prodigieux d'efpéces de petite vérole
comme on compte plus de 60 efpéces de
Choux , de Fougere , d’Abfynthe , & c &
FEVRIER. 1759 .
155
pour lors les divifions & fubdivifions de
la petite vérole iroient trop loin . Il peut
y avoir une diſtance d'intensité d'une petite
vérole confluente bien caractérisée
à une autre eſpèce de confluente bien caractériſée
auffi , fi grande que la plus
légére en force ou intenſité , rentreroit
prefque dans la claffe des petites véroles
difcretes.
De même il y a des petites véroles
difcretes , bien caractérisées difcretes
qui font preſqu'auffi fortes que des petitites
véroles confluentes mais par une
raifon oppofée , il y a des petites véroles
difcretes & bénignes au premier degré ,
qui n'en font pas moins petites véroles
véritables , parce qu'elle n'ont pas les degrés
d'intensité d'une petite vérole diſcrete
plus forte.
Mais , le degré d'intensité doit fe prendre
pour la durée de la petite vérole
comme pour chaque fymptome en particulier
; toutes les petites véroles confluentes
ne font pas les mêmes , ni
pour la durée des fymptomes , ni pour
leur violence ; toutes les petites véroles
difcretes ne font pas les mêmes auffi
ni pour la durée la durée , ni pour la force des
accidents ; l'un a plus de boutons , l'autre
en a moins ; le pus des uns eft plus
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
épais , le pus des autres eft plus tenu ;
l'un eft un pus plus blanc , l'autre eft un
pus plus jaune ; l'un eft un pus bien formé
, l'autre n'eft qu'une matiere purulente
, fereuſe , ichoreufe : mais le caractere
diftinctif & effentiel y eft toujours
; quel eft - il ? Je n'en fçais point
d'autre que celui qui fait la différence
dans la définition que j'ai donnée ; c'eſt
la fortie graduée des boutons , d'abord
au vifage , enfuite à la poitrine , & fucceffivement
fur toute l'habitude du corps.
Ajoutons y cependant les fymptomes
qui précédent, qui accompagnent , & qui
fuivent la fortie de la petite vérole , mais
qui ne font que des fignes fecondaires.
-
» Les quatre temps de la petite vérole,
l'effervefcence , l'éruption , la fuppu-
» ration & la defquammation , ne font
point effentiels à cette maladie , puif-
» que le premier n'en fait point partie ,
» comme je l'ai dit plus haut. »
33
Faifons l'application de ces principes à
la maladie de M. Delatour : il a eu des
naufées , des pefanteurs de tête , de la
fiévre ; l'éruption s'eft faite ; les boutons
ont paru , ils ont fubfifté pendant huit
jours , qui eft le terme ordinaire d'une
petite vérole diſcrete & bénigne. Il eft
vrai que je ne puis pas dire fi les puftules
FEVRIER. 1759. 155
ont paru dans l'ordre que j'ai marqué
dans ma définition de la petite vérole ,
puifque je ne l'ai vu que le troifiéme
jour ; mais j'obfervai que les puftules du
vifage , que j'examinai avec grand foin ,
étoient plus avancées & plus mûres que
celles du reſte du corps ; d'où j'infére
qu'elles avoient paru les premieres , puifqu'il
eft de régle invariable , que les puftules
du vifage féchent les premieres ,
parce qu'elles ont été les premieres à paroître.
Ce fut même la feule raifon que
je donnai dans la conférence où je fus
appellé au Palais- Royal , lorfque je dis
en peu de mots & fans vouloir pouffer la
conteftation trop loin , que je regardois
cette maladie comme une petite vérole
volanre ; ce qui ne pouvoit pas s'entendre
de ce que les Médecins inftruits nomment
petite vérole volante , proprement
dite , dans laquelle l'éruption ſe fait toutà-
coup en vingt - quatre heures , & difparoît
prefqu'auffi vîte , fans fuppuration
; maladie plus connue & plus fréquente
dans les Provinces méridionales
du Royaume qu'à Paris.
Le mot ou la dénomination de petite
vérole volante fait donc une équivoque
dont on abuſe ; ce mot eft impropre ,
mais il eft d'ufage pour exprimer unè
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
petite vérole légére , bénigne & trèsdifcrete
, comme les termes de fluxion de
poitrine & de vapeurs font impropres ,
mais d'ufage , pour défigner une inflam
mation de poumon , ou une maladie de
nerfs. Ainfi fans difputer fur les mots ,
venons au fait , & voyons fi la maladie
du jeune M. Delatour étoit une petite
vérole volante , proprement dite , & que
je permets à M. Hofty d'appeller Criftalline.
1.º Pour le prouver , il prétend que les
puftules étoient lymphatiques , lui qui n'a
vû le Malade qu'après dix - fept jours
de maladie : & moi qui les ai vues , qui
les ai examinées avec attention , j'ofe
affirmer qu'elles étoient blanchâtres , laiteufes
, pleines d'une matiere purulente
affez tenue , telle qu'elle eft ordinairement
le troifiéme jour d'une éruption
qui eft à peine finie , & la fuppuration
commencée. Il eft vrai que M. Hofty
prétend parler fur le rapport du Chirurgien
qui a ſuivi la maladie ; mais à en
juger par les circonftances qui fuivent ,
on pourra décider fi M. Hofty a rendu
exactement les faits : en attendant
, ne quittons pas celui - ci fans
l'appuyer d'une réfléxion tirée du rapport
de M. Petit , où il obferve que les cinq
FEVRIER. 1759. 157
Malades ont eu une maladie uniforme ;
que les puftules leur avoient laiffé des taches
violettes fur le vifage, & à quelquesuns
d'eux, des croutes fur le dos qui n'étoient
pas encore tombées le dix -feptiéme
jour. Or de bonne foi , des bouton's lym →
phatiques , criſtallins , laiſſent-ils des
taches violettes fur la peau ? Se changent
- ils en gale fans avoir fuppuré , &
fubfiftent - ils après un auffi long eſpace
de temps ?
J'ai revû M. Delatour le 20 Décembre,
c'est-à-dire , fix femaines après la petite
vérole , les traces ou marques des boutons
, étoient encore vifibles. Que tous
les Médecins inftruits & de bonne foi,
décident fi ce font là les marques d'une
petite vérole volante , proprement dite ,
d'une petite vérole criſtalline , ou s'il
n'eft pas évident que c'étoit une petite
vérole diſcrete.
2º. M. Hofty avance que les puftules
ont crévé & difparu le quatrième jour.
Pour moi , qui les ai vues le troifiéme
jour , c'eſt-à- dire , la veille de leur prétendue
éclipfe , je ne fuis pas affez no
vice en pratique , & depuis près de 30
ans que je vois & traite des petites véroles
, je n'ai pas le coup d'oeil affez peu
jufte pour qu'on puiffe me perfuader que
des puftules qui à peine entroient en fup
158 MERCURE DE FRANCE.
puration la veille , aient difparu le lendemain
, ou bien je dirois le Malade eft
mort par le reflux de la matiere dans le
fang ; mais ce jugement n'étoit que pour
moi , & ne pouvoit fervir qu'à ma conviction
intérieure : c'eft fur cela que je
dis dans notre conférence du Palais-
Royal , qu'il auroit fallu fuivre réguliérement
la maladie pour répliquer à cet
Article & à plufieurs autres que M. Hofty
foutient dans fa Lettre . Mais le Chirurgien
qui a fuivi le Malade , & de qui M.
Hofty prétend qu'il tient ce fait , dit formellement
& bien affirmativement le
contraire dans fon Certificat , puifqu'il
affure que les boutons ont duré huit
jours. Or de quatre jours à huit , c'eſt
moitié de différence ; & cette différence ,
en bonne Médecine , eft exactement
celle d'une petite vérole criftalline, à une
petite vérole difcrete & bénigne.
3 °. M. Hofty fait dire au Chirurgien ,
qu'il a purgé le Malade le neuvième jour,
quoiqu'il ne purge ordinairement fes Malades
de petite vérole que le quinziéme
ou vingtiéme.
Le Chirurgien convient qu'il l'a dit effectivement
pour les perites véroles confluentes
, mais non pour les petites -véroles
difcretes , dans lefquelles il purge
lorſque les puftules féchent ; c'eft préFEVRIER.
1759. 159
cifément par cette raifon qu'il n'a purgé
que le neuvième jour , fans quoi il
auroit dû purger dès le cinq , fi les puftules
avoient difparu le quatre , comme
le veut M. Hofty.
4°. M. Hofty dit , que le Chirurgien
entend par petite vérole volante , une
maladie éruptive à la peau qui avoit
quelques fymptomes communs avec la
petite vérole ; mais qui n'en étoit pas
une.
>
Le Chirurgien au contraire certifie
qu'il entend par petite vérole volante
une petite vérole douce & bénigne
mais une vraie petite vérole ; & que
ceft cette efpéce de petite vérole dont
étoit malade le jeune M. Delatour.
Vous conclurez peut-être de tout ceci ,
Monfieur , que je fuis oppofé à l'Inoculation
; votre conféquence pourroit n'être
pas jufte ; je puis croire que l'Inoculation
ne préferve pas infailliblement de la petite
vérole naturelle ; la raifon me le dicte
, & l'expérience me le prouve démonſtrativement
; mais je puis malgré
cela trouver encore des avantages réels
à fe faire inoculer. J'ai un fils , il m'eft
cher & il le mérite ; il n'a point eu la
petite vérole , il entre dans la carriére
de la Médecine , il fera par conféquent
160 MERCURE DE FRANCE:
expofé au danger de la contagion de
cette maladie je ne lui confeillerai jamais
de fe faire inoculer ; mais s'il le
defiroit , s'il le demandoit , je n'oferois
peut- être pas m'y oppofer.
Mais , mon objet eft rempli , & il n'eſt
pas tems de parler de l'Inoculation ; je dirai
feulement en paffant, que le plus petit mérite
d'un Médecin, eft l'Art d'inoculer ; ce
n'eft pas que l'Art ne foit néceffaire, & trèsnéceffaire
pour bien inoculer ; je ne dis
pas pour faire cette opération , qui à peine
en mérite le nom , mais pour préparer
le Malade , & le conduire pendant fa
maladie. Or , je prétends que tout Médecin
capable de traiter méthodiquement
la petite vérole naturelle , n'a plus befoin
que de courage pour faire inoculer
quand il le voudra ; qui peut le plus ,
peut le moins ; mais je voudrois qu'il ne
fût permis qu'aux Médecins de traiter
cette matiére.
Vous
voyez , Monfieur
que je n'ai
rien négligé
pour diffiper
les nuages
qu'un efprit de prévention
a répandu
fur
cette avanture
; on a cru l'Inoculation
décriée
& perdue
fans reffource
, s'il paſfoit
pour conftant
qu'un Inoculé
avoit
eu la petite
vérole
; je ne fuis point un
Enthoufiafte
, je n'ai aucun
intérêt à par
FEVRIER. 1759. 181
·ler pour ou contre cette méthode , j'ai
dit avec candeur & fans partialité , ce
que j'ai vu ; le Chirurgien honnête homme
, de bonne foi , très-intelligent d'ailleurs
pour la pratique qu'il eft obligé de
fuivre & qu'il fuit avec fuccès dans un
quartier éloigné du centre de Paris , où
les Médecins ne vont pas aifément , rapporte
ingénuement ce qu'il fçait ; le
Maître & la Maîtreffe de Penfion connus
pour honnêtes gens , & d'une probité
parfaite , fans être Médecins , ni
Chirurgiens , font en droit par leur feule
expérience de dire , & difent réellement
la même chofe que le Médecin & le
Chirurgien qui feuls ont vu le Malade ;
Vous êtes , M. auffi - bien que le Public ,
Juge & Partie intéreffée , décidez .
Au refte je ne fuis pas furpris, Monfieur,
que vous ayez été frappé de la différence
du ton de la Lettre de M. Hofty , à celui
du rapport de MM. les Médecins ;
ils ont bien fenti qu'ils ne pouvoient tirer
de leurs informations des lumieres affez
fûres pour porter un Jugement décifif;
le caractére de la fcience eft d'affirmer
cé qui eft certain , de nier ce qui eſt faux ,
de douter de ce qui eft douteux. En Médecins
auffi fages qu'éclairés, ils s'expriment
ainfi : » Quoiqu'il ne foit pas permis de
162 MERCURE DE FRANCE.
» porter un jugement certain fur le caractére
d'une maladie que nous n'avons
» point vue dans aucune de fes périodes ,
» après cet examen exact & l'expofé de ces
» Meffieurs , nous conjecturons & c.
Je fuis Monfieur ,
A Paris ,
Votre très - humble Serviteur.
Signé GAULARD,
Médecin ordinaire du Roi.
le 12 Janvier 1759.
COPIE du Certificat du Chirurgien qui
afuivi la maladie de M. Delatour .
JE certifie, Chirugien à Paris , avoir traité
chez Monfieur Renouard , Maître de
Penfion à Ficpus , M. Delatour , d'une
petite vérole volante caractérisée par la
fiévre qui a duré trois ou quatre jours ,
mal de tête , affoupiffement & nauſée ,
avec éruption d'environ une centaine de
boutons qui ont duré fept à huit jours ,
après quoi je l'ai purgé deux ou trois
fois. En foi de quoi j'ai délivré le préfent
Certificat pour fervir ce que de raifon.
Fait à Paris , ce 3 Janvier 1759.
Signé LABA T.
Comme le Certificat ci-deſſus ne me
parut pas affez étendu pour répondre
FEVRIER . 1759. 163
pleinement à la Lettre de M. Hofty , que
je n'avois pas encore lue le 9 de Janvier ,
j'écrivis à M. Labat , le 10 Janvier , pour
le prier de s'expliquer un peu plus clairement.
Voici fa réponſe , datée du même
jour que ma Lettre ,
MONSIEUR ,
Si mon Certificat ne s'accorde pas
parfaitement avec ce que les Médecins
difent d'après moi , c'eft leur faute & non
la mienne : ils me font dire ce que je
n'ai pas dit. J'ai purgé M. Delatour le 9 .
jour , parce que c'étoit une petite vérole
douce & bénigne , que je nomme volante
parce que les Médecins eux-mêmes ne la
nomment pas autrement , & c'eſt dans la
petite vérole confluente que j'ai dit que
je purgeois le quinziéme jour , ou le
dix - huitième. Quant aux puftules ou
boutons , la matiere qu'ils contenoient
n'étoit pas fi épaiffe que dans une petite
vérole plus forte ; mais encore un coup,
ce n'en étoit pas moins une vraie petite
vérole , qu'en terme de l'Art on doit
nommer difcrete. Voilà tous les éclairciffemens
que je puis ajouter au Certificat
que je vous ai donné.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Signé LABAT , Chirurgien ,
Grande rue du Fauxbourg S. Antoine.
164 MER CURE DE FRANCE
PRIX propofés par l'Académie des
Belles Lettres de Marſeille. *
-
L'ACADÉMIE des Belles- Lettres de
Marſeille a adjugé le 25 Août , felon l'u
fage , le Prix fondé par M. le Maréchal
DUC DE VILLARS , fon Fondateur & fon
premier Protecteur , à un Difcours d'Eloquence
fur le Sujet qu'elle avoit propofe
l'année derniere , dont l'Auteur eft M. le
François , Avocat au Préfidial de Bourg
en Breffe , des Académies de Lyon , de
Caën & d'Auxerre.
M. de Sinéti , Directeur de l'Académie ,
a ouvert la Séance par un Difcours relatif
au fujet du Difcours couronné.
On a fait la lecture du Diſcours couronné.
M. le Directeur a annoncé le Sujet du
Poëme que l'Académie propoſe pour l'année
prochaine.
M. de Chalamont de la Vifclede , Secré
taire perpétuel , a lû l'Eloge de feu M.
Peiffonel le cadet , Académicien Vétéran ,
mort à Smyrne dans le cours de l'année
derniere .
*Nota. Ce Programme m'eft arrivé fort tardi
FEVRIER. 1759. 185
La Séance a été terminée par la lecture
d'une Ode compofée par le même.
L'Académie avertit le Public , que le
25 Août , Fête de S. Louis de l'année prochaine
1759 , elle adjugera le Prix à un
Poëme à rimes plates de cent cinquante
vers au plus , & de cent au moins , dont.
le Sujet ſera , la Fondation de Marſeille .
Le Prix quelle décerne eft une Médaille
d'Or , de la valeur de 300 liv. portant
d'un côté le Bufte de M. le Maréchal ,
DUC DE VILLARS , Fondateur & Protecteur
de l'Académie ; & ſur le revers , ces mots :
Premium Academia Maffilienfis , entourés
d'une couronne de lauriers.
Les Auteurs ne mettront point leur
nom à leur Ouvrage ; mais une Sentence
tirée de l'Ecriture Sainte , des Peres de
l'Eglife , ou des Auteurs profanes , ils
marqueront à M. le Sécrétaire , une adreffe
à laquelle il enverra fon récépiffé.
On les prie de prendre les méfures néceffaires
pour n'être point connus avant la
décifion de l'Académie , de ne pointfigner
les Lettres qu'ils pourront écrire à M. le
Secrétaire , de ne point préfenter euxmêmes
leurs Ouvrages , en feignant de
n'en être pas les Auteurs ; enfin de ne
point fe faire connoître à lui , ou à quelqu'autre
Académicien ; & on les avertit
166 MERCURE DE FRANCE.
que s'ils font connus par leur faute , leurs
Ouvrages feront exclus du concours , auffi
bien que tous ceux en faveur deſquels on
aura follicité , & tous ceux qui contiendront
quelque chofe d'indécent , de fatyrique
, de contraire à la Religion , aux
Moeurs , ou au Gouvernement.
L'Académie , en priant les Auteurs de
ne pas fe faire connoître , doit auffi les
avertir de fe précautionner contre le zéle
indifcret , qui , en follicitant pour de bons
Ouvrages , les expofe à être exclus du
concours. C'eft trahir un ami que de le
nommer , & il fuffira qu'un Auteur avant
la décifion de l'Académie foit connu dans
le Public par la fentence qu'il aura priſe,
pour qu'on fuive à fon égard avec rigueur,
la loi qu'on s'eft impofée.
On en ufera de même envers les Auteurs
plagiaires , lorfqu'ils feront découverts
; & à moins que l'Ouvrage ne foit
abfolument mauvais , l'Académie le fera
imprimer , en défignant les endroits qui
auront été pillés . Elle s'eft contentće jufqu'à
préfent d'exclure ces Ouvrages du
Coucours , & elle feroit obligée à regret
de les traiter à l'avenir avec moins d'indulgence.
On adreffera les Ouvrages à M. de Chalamont
de la Vifclede , Secrétaire perpéFEVRIER.
1759. 167
tuel de l'Académie des Belles- Lettres , rue
de l'Evêché à Marfelle. On affranchira
les paquets à la Pofte , fans quoi ils ne
feront point retirés. Il ne feront reçus
que jufqu'au premier Mai inclufivement.
Quoique cet avis foit répété tous les
ans aux Auteurs , tous les ans un nombre
confidérable d'Ouvrages parviennent à
l'Académie, quinze jours , & fouvent plus
longtems après ce terme expiré. Nous en
comptons jufqu'à fix cette année , fur le
nombre de vingt que nous en avons reçu,
ce qui nous met en droit de reprocher ce
retardement , & qui étant arrivés, les uns
après le 15. Mai , les autres dans le mois
de Juin , n'ont pas été reçus ; cependant
on perd fouvent beaucoup à cette exclufion
trop bien méritée. On ne peut avec juſtice
rejetter fur le manque de tems ce retardement
de l'envoi des Ouvrages. Le
Sujet eſt annoncé le jour de S. Louis, 25
Août ; de ce jour au premier Mai , on
compte huit mois & quelques jours. On
ne croit donc point devoir fe laffer de
le répéter aux Auteurs : les Ouvrages préfentés
à l'Académie pour le concours ,
ne feront reçus que jufqu'au premier Mai
inclufivement , & il feroit inutile qu'on
les envoyât après ce terme expiré.
L'Académie n'exige qu'une feule copie
168 MERCURE DE FRANCE.
des Ouvrages qu'on lui envoie ; mais elle
la fouhaite en caractéres liſibles & point
trop menus , & avertit les Auteurs qu'ils
perdent beaucoup quand l'efprit eft obligé
de fe partager entre l'attention qu'éxige
une lecture pénible , & l'impreffion
que doit faire fur lui ce qu'il lit.
S'ils fouhaitent que leur nom foit imprimé
à la tête de leur Ouvrage , ils doivent
l'envoyer avec leurs titres à une
Perfonne domiciliée à Marſeille , qui les
remettra à M. le Sécrétaire , dès qu'on
apprendra que le Prix eft adjugé.
L'Auteur qui l'aura remporté , viendra,
s'il eft à Marfeille , le recevoir dans la
Salle de l'Académie , le 25 Août Fête de
Saint Louis , jour de la féance publique
dans laquelle il eft adjugé ; & s'il eſt abfent
, enverra à une Perfonne domiciliée
en cette Ville le récépiffé de M. le Secrétaire
, moyennant lequel le Prix fera
livré à cette Perfonne.
L'Académie ayant toujours fouhaité
qu'un Exemplaire de fon Recueil annuel
parvînt tous les ans à chacun de ſes Affociés
, tant Etrangers que Regnicoles , a
trouvé cet envoi d'une exécution difficile ,
malgré les foins de fon Secrétaire. Pour
le faciliter, elle ne trouve point de moyen
plus convenable que de prier Meffieurs
les
FEVRIER. 1759. 169
les Affociés d'envoyer à une Perfonne
domiciliée à Marfeille un reçu figné de
cet Exemplaire , & fur ce reçu préſenté
à M. le Secrétaire par cette Perfonne ,
l'Exemplaire lui fera remis.
ASSEMBLE'E publique de l'Académie
des Sciences , des Belles- Lettres , & des
Arts de la Ville de Befançon.
LEE
14 Novembre 1758 , cette Compagnie
étant affemblée dans la Salle deftinée
à ſes exercices , M. l'Abbé ďAudeux
, Confeiller - Clerc au Parlement ,
Préfident , a fait l'ouverture de cette
Séance par des Obfervations fur le nouveau
fyftême qui attribue la décadence
du goût à la multiplicité des Académies."
Il en a démontré le peu de fondement.
M. le Préſident de Courbouſon , Secré
taire perpétuel de l'Académie , a lû enſuite
un Diſcours Préliminaire pour fervir
à l'Hiftoire de cette même Académie ,
dans lequel il a rappellé les circonstances
qui en ont précédé , accompagné & fuivi
l'inſtitution , il y a rapporté le titre des
Ouvrages qui ont été lûs par les Membres
de ce Corps dans fes Affemblées
publiques & particulieres.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
>
M. l'Abbé Bullet , Profeffeur en Théologie
a continué par une Differtation
fur l'origine des douze Pairs de France ;
il en a placé l'époque fous le régne
d'Hugues -Capet , & il en a donné les
preuves les plus convaincantes.
M. le Vacher Chirurgien - Major de
P'Hôpital a expofé dans la même Affemblée
, la maniere la plus fure de traiter
les hernies aqueufes ; il a démontré par
des expériences multipliées , le danger
d'en entreprendre la cure radicale.
M. l'Abbé Guillaume , l'un des Affociés
Réfident , a terminé la féance par
l'Éloge hiftorique de Jean de Vienne
Amiral de France , Originaire du Comté
de Bourgogne , il a fait voir que la gloire
, le devoir & la Religion avoient été
les principes des actions héroïques de ce
grand homme.
LA SOCIÉTÉ Littéraire de Chaalons
fur Marne tint une Séance publique le fix
Septembre 1758. dans laquelle M. Fra-
- det fit la lecture d'un Mémoire hiftorique
fur la vie & les ouvrages du Moine
Robert ; cet Écrivain champenois qui
étoit de la ville de Reims , & qui eft mort
dans le douzième Siècle , fut tiré en
FEVRIER. 1759. 171
109s du Couvent de Marmoutier , où il
avoit fait profeffion de la vie monaftique
pour être Abbé de Saint Remi de la
même Ville. Il fut dépofé en 1096 pour
n'avoir pas obfervé exactement la Régle
qu'il avoit embraffée , & non pour avoir
diffipé les revenus de fon Abbaye à faire
le voyage de la Terre - fainte , ainfi que
l'ont avancé quelques Auteurs , puifqu'il
ne fit ce voyage qu'après fa dépofition . II
avoit fait avant fon départ pour la Paleftine
des efforts inutiles pour obtenir fon
rétabliffement ; il en fit de nouveaux à
fon retour avec auffi peu de fuccès , & il
fut envoyé au Prieuré de Sénac , qui
appartenoit alors à l'Abbaye de Saint-
Remi : c'eft- là qu'il compofa fon Hiftoire
de la premiere Croifade depuis le Concile
de Clermont , où elle fut prêchée &
réfolue , jufqu'à la prife de Jérufalem en
1999. Ce morceau hiftorique eft d'autant
plus précieux , nonobftant le merveilleux
dont il eft rempli , que Robert a été
témoin oculaire de tous les faits qu'il
raconte.
M. Culoteau de Velye lut enfuite la
premiere Partie de l'Hiftoire du Pays , de
la Ville, & de la Comté-Pairie de Vertus,
fituée dans le diocèfe de Chaalons . Après
avoir établi l'ancienneté de la dénomi-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
nation du Pays de Vertus , qu'il fait re
monter aux premiers temps de la Mo
narchie Françoife , il s'attacha à fixer la
fuite des Seigneurs qui ont poffédé ce
Pays , jufqu'au commencement du treiziéme
fiécle , & à éclaircir les faits principaux
qui ont rapport à fon objet .
M. Meunier lut un éloge hiftorique de
M. François Meffire Hocart , Prêtre ,
Docteur de Sorbonne , Chanoine &
Doyen de l'Eglife Cathédrale de Chaalons,
Vicaire-général & Official du Dioçèfe
, Prieur Commendataire du Prieuré
de Vieux Pou , & Honoraire de la Société
Littéraire de Chaalons.
-
M. Varnier lut celui de M. Dupré
d'Aulnay, Commiffaire des Guerres , Chevalier
de l'Ordre de Chrift , Fondateur
de la Société Littéraire de Chaalons , &
Affocié de celle d'Arras .
FEVRIER. 1759. 173
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
EXTRAIT des Mémoires lus à la Séance
publique de l'Académie Royale de Chirurgie
, le 5 Avril 1758.
LE premier Mémoire eft de M. Brafdor
, & a pour Titre... Effai fur les
Amputations dans les Articles . Le cas extrême
qui oblige à facrifier un membre
pour fauver la vie à un Malade , dicte au
Chirurgien des régles différentes fur le
lieu de l'amputation , fuivant la nature
des parties & leurs ufages. On retranche
ordinairement les doigts dans l'articulation
qui eft immédiatement au- deffus de
la phalange malade : par ce procédé , l'on
conferve une plus grande partie du doigt ,
fi on le coupoit que dans la continuité de
H iij
174 MERCURE DE FRANCE :
la phalange fupérieure . On ne peut fe difpenfer
de l'obfervation de cette régle dans
les cas qui exigent l'amputation du bras
dans l'Article ; & il n'eft pas queftion ici
de celle de la cuiffe , dont la poffibilité eft
encore un problême que l'Académie a
donné à réfoudre pour le prix de l'année
1759. Cette régle qui paroît fi naturelle ,
n'a pas lieu dans les grandes amputătions
pratiquées au corps de l'os. Si une
maladie de la partie inférieure de la jambe
exige l'amputation , c'eft un peu audeffus
de la partie moyenne qu'on la fait ,
pour la facilité de l'ufage d'une jambe de
bois. Mais fi les défordres qui indiquent
l'opération , s'étendoient jufqu'à la partie
fupérieure de la jambe , il faudroit , fuivant
le précepte général , amputer la
cuiffe. M. Brafdor entreprend de difcuter
les principes qui ont autorifé , jufqu'à préfent
, une conduite fi différente dans l'application
d'un même moyen curatif; &
il demande s'il y auroit effectivement plus
d'inconvénient à amputer la jambe dans
fon articulation avec la cuiffe , qu'à faire
cette opération dans l'articulation du bras
avec l'épaule , ou dans l'articulation des
phalanges ? Il foutient la négative. Il n'eft
pas naturel de donner le fuccès conftant
FEVRIER. 1759 . 175
de l'amputation aux phalanges , comme
un motif d'efpérance pour toute autre amputation
dans l'Article . L'autorité des Auteurs
n'eft pas plus concluante. En confultant
les Anciens , on voit véritablement
qu'ils ont parlé de la maniere la plus avantageufe
de l'amputation dans les Articles ;
mais ils s'en font tenus aux éloges vagues :
ils n'ont donné que des affertions générales
à cet égard , & l'on ne voit pas qu'ils
aient fait cette efpèce d'amputation ailleurs
qu'aux phalanges . C'eft à la Chirurgie
moderne qu'on doit l'entrepriſe heureufe
de l'amputation du bras dans l'Article.
Pour étendre de plus en plus cette
pratique , dont M. Brafdor conçoit les
avantages , il choifit pour le fujet de fon
examen l'espèce d'amputation , où il dit ,
qu'il doit y avoir le plus d'inconvéniens.
Si , en effet , il parvient à prouver qu'il
n'y a pas plus de défavantage à couper la
jambe dans l'articulation , qu'à faire l'amputation
de la cuiffe , cette derniere opération
ne fera pas préférable ; & l'autre
fournira , en fa faveur , des raifons de préférence
dans les cas où elle pourra remplir
les vues de l'Art. Voici la propofition
fondamentale , fur laquelle l'Auteur bâtit
fon fyftême... Le danger de l'amputation
eft en raifon de la quantité retran-
Hiv
178 MERCURE DE FRANCE.
chée , de la furface de la playe , de la nature
des parties coupées , & des accidens
qui peuvent fuivre l'opération... Les
quatre membres de cette propofition font
examinés féparément ; on donne les preuves
qui en montrent la vérité ; & en mettant
en paralléle les deux opérations qui
fervent d'exemple, avec la régle établie, on
juge de leurs avantages refpectifs . La conféquence
paroît toujours enfaveur de l'amputation
dans l'Article. Ainfi fuivant M.
Braſdor , il fera préférable de couper la
jambe dans le genou , plutôt que de couper
la cuiffe , fuivant la premiere partie
de la régle , qui eft que plus la quantité
retranchée eft grande , plus , toutes chofes
égales , il y a à craindre , & vice verfâ.
2º. Le Malade court d'autant plus de
danger , que la playe a plus de furface.
Or , il eft certain que la playe de l'amputation
de la cuiffe a plus de furface ,
que fi l'opération étoit faite dans l'Article.
Les principaux accidens, font la douleur ,
l'inflammation & la fuppuration exceffive
ou de mauvais caractére. Ces accidens &
tous ceux qui en dérivent , dépendent ,
dit- on , de la ſurface de la playe. Donc ,
où cette furface fera moindre , il y aura
moins d'accidens ; donc , il fera préférable
de couper la jambe dans l'Article , plu
FEVRIER. 1759. 177
tôt que d'amputer la cuiffe au-deffus du
genou.
3 % On examine le danger qui peut
venir de la nature des parties coupées ,
dont il réfulteroit plus de douleur , une inflammation
plus confidérable , & des fuppurations
plus abondantes. D'après ces
confidérations , M. Brafdor donne encore
la préférence à l'amputation dans l'Article,
s'étaiyant principalement du fentiment
de M. de Haller fur l'infenfibilité
des tendons , des aponévrofes & des ligamens.
Les panfemens dans l'amputation
de la cuiffe fe font fur des parties
fenfibles ; au contraire , fi l'amputation
de la jambe a été faite dans l'Article , la
furface fera prefque toute offeufe , & par
conféquent infenfible : donc , en coupant
dans l'articulation , on diminue
beaucoup la douleur qui a tant d'influence
contre le fuccès des opérations . S'il y a
moins de douleur , il y aura moins d'inflammation
, de fuppuration , & c. Mais
comme le danger de l'opération eft en
raifon des accidens ,fuivant le quatrième
membre de la propofition générale , M.
Brafdor en fait l'objet d'une difcuffion
particuliere , où il n'examine que les accidens
qui peuvent réfulter des moyens
propres à arrêter , l'hémorrhagie , parce
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
que le même Sujet a été néceſſairement
traité dans les preuves des trois premiers
membres de la propofition. L'Auteur rappelle
les principes connus fur la ligature ,
la compreffion &fur l'agaric , qui ne réuffit
qu'à l'aide d'une compreffion convenable
; & l'on remarque qu'à cet égard ,
l'amputation de la jambe dans l'Article ,
a des avantages particuliers fur l'amputation
de la cuiffe au-deffus du genou ,
par la facilité qu'il y a de faire une compreffion
latérale , qui eft le moyen le
plus fimple , le plus fûr & le moins douloureux
pour arrêter l'hémorrhagie .
M. Brafdor réfute enfuite quelques objections
générales contre l'amputation
dans les Articles . Tous les Praticiens
conviennent que les playes des articulations
font fort dangereufes. Cette vérité
n'eft pas contraire au projet de mettre
cette forte d'amputation en crédit , parce
que les accidens des playes en queſtion ,
viennent principalement du croupiffement
& de l'altération de l'humeur fynoviale
, & que dans l'amputation , le féjour
de cette humeur n'a pas lieu. 2 °. On
obferve que la furface des os découverts
dans cette opération , ne s'exfolie pas
néceffairement ; & l'exfoliation femble
devoir être une fuite plus néceffaire de
FEVRIER. 1759. 179
l'amputation faite avec une fcie dans la
continuité de l'os . 3 ° . Enfin , l'Auteur
n'oublie pas de mettre au nombre des
avantages qu'il y a à amputer dans les Articles
, le moindre appareil de l'opération
, puifqu'un feul inftrument tranchant
fuffit , qu'on évite l'ufage de la fcie avec
laquelle on ébranle le membre, & on déchire
le tiffu fpongieux de l'intérieur de
l'os , ce qui donne lieu aux fongus de la
membrane médullaire , à l'altération du
fuc moelleux , &c. L'Auteur a cru devoir
rapporter à la fin de fon Mémoire,
l'obfervation d'une amputation faite avec
fuccès dans l'articulation du poignet , par
M. Sabatier le jeune , à l'Hôtel des Invalides
, & rappeller une opération pareille
faite par M. Paignon , à un homme
qui a été parfaitement guéri én trentecinq
jours. Ces fuccès ne font concluans
que pour les amputations du poignet.
Chaque partie , par fa ftructure particuliere
, préfente un afpect anatomique différent
, & par conféquent des confidérations
chirurgicales particulieres . Elles feront
l'objet d'un travail plus étendu , auquel
l'Auteur s'eft engage.
M. Pibrac lut enfuite une obfervation
fur une maladie qui s'eft terminée d'une
maniere tout-à-fait finguliere. Un Gentil-
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
homme , âgé de 43 ans , d'un tempérament
robufte , fut attaqué vers la 30 année
de fon âge , de laffitudes par tout le
corps , & d'une douleur vague qui ſe fixoit
fur les articulations des différentes
parties , & principalement à celles des
bras & des jambes , & fouvent à la tête.
Lorsque l'humeur étoit fur une articulation
, il y furvenoit un cliquetis , &
quand la douleur fe portoit à une autre
articulation , le cliquetis s'y faifoit fentir ,
& il n'en reftoit aucune fuite à l'articulation
que la douleur avoit quittée.Quoique
le Malade eût toujours tenu une
conduite irréprochable , l'avis des Méde
cins & des Chirurgiens, qu'il confulta à
Montpellier & ailleurs , fut de le paffer par
les grands remédes . Le traitement le plus
méthodique fut fans effet : il prit enfuite le
lait pour toute nourriturependant fix mois
fans aucun foulagement . Il remarqua que
l'exercice lui faifoit du bien ; que la chaleur
du lit & le repos lui étoient contraires
: il fe livra par le confeil de fes amis
à des exercices fatiguans, tels que la chaffe
à pied. Quand il avoit beaucoup marché ,
il ne reffentoit prefque point de douleur.
On s'apperçut un jour à la chaffe , que fon
bas étoit enfanglanté : il le défit fur le
champ , & vit le fang fortir des pores de
FEVRIER. 1759. 181
la peau , comme par tranfpiration
, fe
lava la jambe au bord d'un ruiffeau , & le
fang s'arrêta : la nuit fuivante fut fans douleurs
, ce qui n'étoit point encore arrivé.
Le Malade fe croyoit guéri ; mais les douleurs
fe firent fentir, comme auparavant ,
2 jours après. Il étoit tout fimple qu'il defirât
de voir lajambe faigner de nouveau ;
il en concevoit l'efpoir d'une guérifon parfaite
il obtint ce qu'il defiroit , dix ou
douze jours après il fe donna bien de
garde d'arrêter le fang par l'ablution d'eau
froide , comme la premiere fois au contraire
, il marcha beaucoup pour l'exciter
à couler , & il crut , à cette feconde fois ,
en avoir perdu environ une demi palette.
Depuis ce tems , il s'apperçut
qu'il rendoit
quelquefois
du fang de l'autre jambe ;
d'autres fois , il en a trouvé aux bras & aux
cuiffes ; fouvent les manches de fa chemife
ou les draps du lit en étoient marqués
fans qu'il fçût d'où le fang étoit forti. Les
douleurs diminuerent
beaucoup ; mais la
guérifon n'étoit pas radicale. Un Médecin
de Province effraya le Malade fur fon
état. Au bout de trois mois de l'ufage des
bouillons de tortue , avec les plantes
antifcorbutiques
; le fang s'arrêta ; les
douleurs fe renouvellerent
. Le Malade
vint à Paris au mois de Septembre
de
,
182 MERCURE DE FRANCE.
l'année derniere . Il appella M. Pibrac ,
pour une inflammation éréfypélateuſe de
la face , qui fe termina malgré les fecours
convenables , au nombre defquels furent
cinq faignées dans les deux premiers jours,
en une tumeur fous le menton. Elle
fut conduite au point de maturité , qui
permettoit qu'on en fit l'ouverture. Ön
la regardoit comme tumeur critique. M.
Pibrac , qui l'avoit examinée un foir , promit
d'en faire l'ouverture le lendemain
matin. A fon arrivée chez le Malade , il
apprit qu'il avoit eu une fiévre violente
pendant toute la nuit : il l'avoit encore ,
& fouffroit des maux très- vifs à une jambe.
Il n'y avoit plus de tumeur à la gorge ;
un peu d'empâtement indiquoit feulement
l'endroit où il y avoit la veille une
tumeur circonſcripte avec fluctuation manifefte.
La métaftafe ou le tranſport de
l'humeur d'une partie fur une autre , étoit
fenfible. La jambe étoit fort gonflée , trèsdouloureufe
, & il y avoit de la fluctuation
fur les muſcles qui forment le gras
de la jambe. M. Pibrac ne crut pas devoir
différer l'opération : il procura une iſſue à
environ un demi feptier de matieres glaireufes
& fanguinolentes . La playe n'a
prefque pas fuppuré , elle a été promptement
guérie ; & depuis ce tems , le
FEVRIER. 1759. 183
Malade n'a plus reffenti aucune douleur ,
& a joui d'une parfaite fanté.
Cette Lecture fut fuivie de celle d'un
Mémoire fur l'opération de la paracentheſe
, par M. Sabatier , le jeune . Il fe
propofe de démontrer que la ponction
quon fait au bas-ventre des Hydropiques,
toute fimple qu'elle paroiffe dans l'exécution
, n'eſt pas encore portée au point
de perfection dont elle eft fufceptible ,
& que cette opération a des inconvéniens
qui dépendent effentiellement de la
maniere dont on la pratique ; inconvéniens
, qui , dès lors qu'ils font connus ,
feront très-faciles à prévenir, & qui n'exigent
, fuivant l'Auteur , que de très-légers
changemens dans la méthode d'opérer .
-
Des recherches hiftoriques fur l'inven
tion & la perfection de l'inftrument dont
on fe fert pour la ponction , font la bafe.
de ce Mémoire. Celfe prefcrivoit de cautériſer
la peau avant que de la percer,
dans l'intention que la playe fe cicatrifât
plus difficilement. Cette méthode paroît
avoir été fuivie le plus généralemedt jufqu'au
milieu du dernier fiécle, que Jacques
Blok , Chirurgien à Amſterdam , fit ufage
du trocar. Il l'avoit apporté d'Italie , où
il étoit connu fous le nom d'aiguille de
Sanctorius , décrite par cet Auteur dans
184 MERCURE DE FRANCE.
fes Commentaires fur Avicenne. Veniſe ;
1625. M. Sabatier revendique l'invention
de cet inftrument en faveur de
Pigray , fçavant Chirurgien , Contemporain
d'Ambroife Paré. Le trocar n'étoit
alors qu'une canulle d'argent , garnie
d'une pointe conique , percée de
quelques trous près de fa pointe , pour
permettre l'écoulement des eaux. Barbette
fubftitua une pointe d'acier , applatie
en forme de fer de lance , à la
pointe conique de cet inftrument ; ces
corrections ne rendoient pas l'ufage du
trocar trop fûr ; les parties intérieures
étoient en danger d'être bleffées par fa
pointe pour obvier à cet inconvénient ,
on imagina de faire la ponction avec un
inftrument , & de mettre à fa place une
canulle fimple pour la fortie des eaux :
enfin on arma l'aiguille d'une canulle : le
poinçon & la canulle s'introduiſent enfemble
: quand la ponction eft faite , on
retire le poinçon , la canulle refte en
place. Cette opération eft devenue plus
fimple & moins douloureufe .
L'Auteur examine enfuite les opinions
differentes que les Auteurs ont eues fur l'évacuation
des eaux. Les Anciens craignoient
l'évacuation totale & fubite. Elle
caufoit ,, felon eux , un affaiffement gé
FEVRIER. 175'9. 185
néral & des fyncopes mortelles. Les Chirurgiens
de Norfia font blâmés par Fabrice
d'Aquapendente de l'inobfervation de ce
précepte : il y a apparence que le fuccès
les autorifoit à fecouer le préjugé des Anciens.
On eft dans l'ufage en France , de
tirer le plus qu'il eft poffible de la matiere
épanchée , & l'on n'en voit réfulter aucun
inconvénient . M. Sabatier voudroit néanmoins
qu'on fe rapprochât de la méthode
des Anciens fur l'extraction des eaux ;
parce qu'en les faifant fortir peu-à-peu ,
& à diverfes reprifes , les enveloppes charnues
du bas-ventre pourroient reprendre
infenfiblement l'élafticité , que l'extrême
diſtenfion leur a fait perdre. On trouve .
dans les Auteurs des obfervations fur la
cure heureufe de l'Hydropifie , guérie en
trois mois par l'ouverture fpontanée de
peau du bas-ventre ; mais ces faits ne
peuvent fervir qu'à prouver que l'accès de
l'air dans le bas-ventre , n'eft pas à craindre
, & qu'on peut efpérer une cure radicale
, en entretenant une iffue par laquelle
les eaux s'évacueroient conftamment , &
avec lenteur. Ceci conduit à une queſtion
effentielle , qui préfente une alternative
de la plus grande conféquence. Sera-t- il
plus avantageux de réitérer la ponction ,
que de laiffer la canulle pendant tout le
la
186 MERCURE DE FRANCE.
temps néceffaire à l'entiere évacuation .
M. Sabatier croit que le premier parti ſeroit
douloureux & fatiguant pour le Malade
; on pourroit même dire qu'il ne favoriferoit
ni le but de la nature , ni celui
de l'art dans le temps qui s'écouleroit
d'une ponction à l'autre , le ventre ſe rem
pliroit de la quantité d'eau qu'il auroit perdue
; les ponctions faites tous les deux ou
trois jours feroient plus que douloureuſes
& fatigantes ; elles attireroient l'inflammation
& la gangrêne aux parties contenantes
du bas-ventre ; d'ailleurs l'évacuation
des eaux ne fe feroit pas , comme
dans le cas où elle a été fpontanée continuellement
& fans interruption : auffi
M. Sabatier fe décide-t- il pour le fecond
parti qui confifte à laiffer la canulle. Il
obferve que ce parti n'eft pas fans inconvéniens
, & en ne le confidérant que rélativement
aux parties renfermées dans
le bas-ventre , il propofe pour éviter les
accidens qu'il prévoit , de fe fervir d'une
canulle courte & courbe , & confeille la
compreffion auxiliaire que Calius Aurelianus
, Contemporain de Galien , avoit
recommandée .
Le choix du lieu où la ponction doit
ètre faite , termine utilement le Mémoire
de M. Sabatier. Des circonftances diffeFEVRIER.
1759. 187
rentes déterminent un lieu différent pour
l'opération. Elle fe pratique communément
entre la crête de l'os des îles &
l'ombilic , du côté oppofé aux vifcéres tuméfiés
& fchirreux , s'il y en a. Lorsque
Pombilic eft fort dilaté , la nature indique
que c'est en cet endroit qu'il faut ouvrir.
Fabrice de Hilden defiroit que les chofes
fuffent toujours auffi avantageufement difpofées
. Dans les cas où il y a un prolongementdu
péritoine dans le ſcrotum, tel que
le fac herniaire en ceux qui ont une defcente
, la ponction peut fe faire utilement
au fcrotum . Fabrice d'Aquapendente l'a
vu réuffir , & Gregoire Horftius rapporte
un exemple de fuccès. Pour réfumer
la doctrine du Mémoire qui eft particuliere
à l'Auteur , il defire qu'on ne
tire pas toute l'eau à la fois ; & pour y
parvenir , il confeille le féjour de la
canulle ; laquelle doit être courte &
courbe ; courte , parce que les parois du
bas-ventre étant minces , une canulle
trop longue apporteroit de la gêne. On
en fixe la longueur à deux pouces . Il faudroit
quelque chofe de plus dans le cas
d'adematie des parties contenantes. On
demande , 2 °. que la canulle foit courbe
pour que les inteftins ne foient point expofés
à fe bleffer contre le bout de la canulle.
188 MERCURE DE FRANCE.
M. Louis termina la Séance par la lecture
d'un Mémoire fur une Queſtion Chirurgicale
, rélative à la Jurifprudence.
Nous en parlerons dans un autre Mercure.
L
ARTS A GREABLES.
PEINTURE.
E Tableau de M. C. Vanloo , où Mademoiſelle
Clairon eft peinte en Médée ,
n'étoit pas encore achevé , qu'il avoit
la plus grande réputation. A peine l'attelier
de cet Artifte a-t-il été ouvert , que
tout Paris eft venu en foule admires fon
chef- d'oeuvre. Jamais ouvrage n'a obtenu
d'éloge plus unanime. On ne fçait ce
qui étonne le plus dans ce Tableau , ou
de la beauté du coloris , ou de la nobleffe
de l'ordonnance , où de la force de
l'expreffion. On y voit réunies , la fidélité
du Peintre de Portraits avec la hardieffe
& la liberté de génie du Peintre
d'Hiftoire .Médée eft affife fur un Char
d'Acier attelé de deux Dragons. Elle tient
un poignard fanglant d'une main , & de
l'autre une torche allumée . Au-deffous
du Char , fur les marches du Periſtile
FEVRIER. 1759. 189
du Palais de Créon , l'on voit les deux
enfants de Médée égorgés & qui femblent
palpitants encore . Sur le premier plan du
Tableau paroît Jafon tirant fon épée &
regardant fon époufe parricide , avec des
yeux enflammés de fureur. On reconnoît
à la contraction de fes muſcles l'effet
du charme de Médée pour le rendre immobile.
Il ne m'eſt pas poſſible de développer
les reffources de l'Art que M.
Vanloo a employées dans fa compofition .
Toutes les couleurs font montées au plus
haut degré de la Nature , & l'harmonie
en eft parfaite. L'embrafement du Palais
a donné lieu à des Nuages de Bitume
dont le Char de Médée eft enveloppé ;
& qui relèvent l'éclat des draperies d'or
& de pourpre dont elle eft vêtue . Mais
le comble de l'Art eft dans la figure
même de Médée , où la joye atroce de
la vengeance affouvie eft exprimée à faire
frémir , fans altérer , dans le Portrait de
l'inimitable Actrice , la reffemblance qui
eft frappante & dans toute fa beauté. Un
excellentJuge a dit, que c'étoit le Tableau
de la Nation , & tout le Public le répéte.
Le Roi a mis le comble à la gloire de
l'Artifte en demandant à voir fon Ou
vrage ; Sa Majeſté a fait à Mlle. Clairon
la grace de dire , qu'Elle donnoit la bor
dure du Tableau.
190 MERCURE DE FRANCE.
GRAVURE.
DANS le Mercure précédent on a
oublié de dire que l'Eftampe de M. Feffard
repréfentant Jupiter & Antiope ,
dédiée à M. le Marquis de Marigni , ſe
vend chez M. Joullain , quai de la Mégiſſerie
. Du reſte , la confiance que M.
le Marquis de Marigni a témoignée à
M. Feffard , en lui donnant ce Tableau
- précieux à graver , fait l'éloge de l'Artifte
, & doit donner au Public l'idée la
plus avantageuſe de l'Ouvrage.
Le Sieur Salvador Carmona , Efpagnol
, Eléve de M. du Puis , vient de préfenter
au Public une Eftampe, qui eft ďautant
plus intéreffante , qu'elle complette
l'OEuvre de Vandick ; c'eft un des plus
beaux morceaux de ce Peintre , la compofition
lui en a paru fi heureuſe , qu'il
femble l'avoir répété deux ou trois fois :
cependant on peut juger par la gravure de
Paul Poncius , qu'il n'a faifi que la penfée
, & que le Tableau dont j'annonce
l'Eftampe a des différences fenfibles . La
Vierge a le vifage beaucoup moins de
face ; fa cocffure eft avec un voile ; l'habillement
eft beaucoup plus fimple ; il
FEVRIER. 1759. 191
n'y a point d'agraphe fur fa poitrine , la
manche eft retrouflée , les draperies font
différentes , la tête de la Vierge eft ornée
d'une gloire qui éclaire les nuages ,
l’Enfant Jeſus a un voile qui lui ceint le
corps , & ce Tableau qui eft dans le Cabinet
de M. le Comte de Vence eſt digne
d'orner ceux des plus grands Souverains.
On ofe avancer que ce nouveau morceau
de Gravure ne le céde en rien à celui de
Paul Poncius , qu'il rend l'effet du Ta
bleau avec la plus grande préciſion , &
qu'il fait regretter la perte de ce jeune
Artifte qui retourne en Eſpagne fa Patrie ,
où il remporte la Planche. L'Eftampe ſe
vend à Paris , rue de la Vannerie chez
le Sieur du Puis , Graveur de l'Académie
Royale . Le prix de cette Eftampe eſt
de 3 liv ,
MUSIQUE.
PIÉCES de Clavecin , premier Livre ,
dédié à Madame de Caze. Par M. Balbaftre
, Organiſte de l'Eglife Paroiſſiale
de S. Roch , du Concert - fpirituel , &
Maître de Clavecin de l'Abbaye Royale
de Panthemont. Gravé par Mademoiſelle
Vendôme. Prix en blanc, 12 liv. A Paris,
192 MERCURE DE FRANCE.
chez l'Auteur , Place Vendôme chez M.
de Caze , Fermier-général ; & à Pâques ,
rue d'Argenteuil , dans la maifon neuvede
S. Roch. Se vend aux adreffes ordinaires.
L'exécution brillante de M. Balbaftre
fur l'Orgue & fur le Clavecin , & fon
goût dans le choix des Piéces que le Public
a tant de fois applaudies au Concertfpirituel,
doivent prévenir favorablement
pour ce jeune Compofiteur. Les Juges
éclairés que j'ai confultés , trouvent dans
fes Piéces des deffeins heureux & variés ,
une harmonie agréable , & de quoi donner
à l'Inftrument tous les charmes dont
il eft fufceptible , fans la vaine affectation
des difficultés , d'où ne réſulte aucun
plaifir,
Il paroît fix Sonates pour le Clavecin ,
avec accompagnement de violon , dédiées
à M. le Comte Jean - Maurice DE
BRULL, Chambellan de Sa Majesté le
Roi de Pologne , Electeur de Saxe ; compofées
par M. Wondradfcher , Opera
prima; gravées par Mlle. Vendôme . Prix
12 liv. A Paris , chez l'Auteur , rue Mazarine
, chez M. Guerin , Perruquier , à
côté du Caffé de Montpellier ; & aux
adreffes ordinaires de Muſique,
M.
FEVRIER. 1759. 193
L'AMOUR de Village , Cantatille à deux voix,
par M. Légat de Furcy . Se vend à Paris chez
l'Auteur , rue de Longpont , près Saint Gervais ,
M. Bayard rue Saint Honoré ; le Clerc , rue du
Roulle à la Croix d'or ; Mlle Caftag neri , rue des
Prouvaires , à la Mufique Royale ; & M. Lemenu,
rue du Roulle , à la Clef d'or. Gravé par Mlle
Vendome.
L'ABSENGE , Cantatille de Baffe- taille, avec accompagnement
de flutes & de violon, dédiée à
M. M****. Prix 1 liv. 4 f. Se vend à Paris chez
M. Border rue S. Denis, prefque vis- à - vis le paffage
de l'ancien grand Cerf , la porte Cochere à côté
d'un Epinglier , & aux adreſſes ordinaires de Mufique.
M. Bordet vient d'ajouter à fa Méthode raifonnée
pour apprendre la Mufique &c . & fans en
augmenter le prix , 4 planches ou tablatures de
toutes les cadences poffibles fur la Flute Traverfiere,
qui lui ont été demandées.
NINETTE à la Cour, Partition , Parodie de Bertholde
à la Ville , Comédie en deux Actes mêlée
d'Ariettes. Par M. Favard. Repréfentée fur le
Théâtre de la Comédie Italienne. Prix en blanc
12 liv. A Paris chez M. de la Chevardiere Editeur
, Succeffeur de M le Clerc , rue du Roule , à
la Croix d'Or ; & aux adreffes ordinaires de Mufique.
A Lyon chez MM. les Freres Legoux , Place
des Cordeliers.
LE fieur Dubuiffon , Elève de feu Chevillard ,
Généalogifte du Roi , donne avis au Public qu'il
a enrichi fon Cabinet des Manufcrits & des
Planches généalogiques du fieur Chevillard .
Comme le feur Dubuiffon jouit des mêmes Priviléges
que poffédoit le fieur Chevillard , il fe
trouve actuellement en état de fatisfaire , par des
Pièces fûres & autentiques , les Etrangers , ainfi
I
194 MERCURE DE FRANCE,
que ceux de fa Nation . Quant aux Planches , Sa
Majefté ayant fait beaucoup de promotions depuis
le fieur Chevillard , il s'eft cru obligé de fe
rendre aux inſtances de plufieurs Seigneurs , qui
ui en ont demandé la continuation juſqu'à la
1réfente année 1759. Ce travail eft coûteux par
pe grand nombre de Planches & d'Ecuffons qu'il
la fallu y ajouter , mais auffi bien plus intéreffant
& utile à la Nobleffe. Il expofe ici le Catalogue
de toutes les Cartes qu'il ' poffède pour la facilité
de ceux qui voudront fe les procurer.
L
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPERA.
E Mardi 23 , on a remis au Théâtre Pirame
& Thifbé , Tragédie , repréſentée pour la premiere
fois par l'Académie Royale de Mufique le 17 Oc
tobre 1726. Repriſe le 26 Janvier 1740. Les
paroles de feu Monfieur de la Serre . La Mufique
de Meffieurs Rebel & Francoeur , Surintendants
de la Mufique du Roi .
Ce Spectacle a eu le plus grand fuccès . Je vais
rappeller le plan du Poëme. Ninus ' , fils de Semiramis,
a promis fa foi à Zoraïde fille de Zoroaftre.
Sémiramis , avant fa mort , a promis à
Pirame jeune Guerrier du fang des Rois de Babylone
,la main de Thifbé fille de Bélus. Ninus
voit Thifbé , & conçoit pour elle le plus violent
amour. Il ignore qu'elle aime Pirame , & qu'elle
en eft aimée ; & il fait rendre à ce Héros tous
les honneurs du triomphe après la défaite des
FEVRIER. 1759. 195
Médes . Thiſbé dans le raviffement de la joie ,
attend Pirame dans les Jardins de Ninus.
Pirame arrive accablé de douleur , & appren1
à Thifbé qu'il a Ninus pour rival . Il craint qu'el
le ne foit fenfible à l'hommage d'un Roi puiffant
, & Thibé lui reproche fa crainte. Ninus
vient s'expliquer lui- même. Thiſbé colore fon refus
de l'intérêt de Zoraïde que le Roi veut abandonner
pour elle. Mais Ninus , pour réparer
l'injure qu'il a faire à Zoraïde , lui deftine Pirame
pour époux ; & veut le couronner Roi des
Peuples qu'il a foumis . Les Efclaves de Ninus.
vienent rendre hommage à Thiſbé comme à leur
nouvelle Reine. Zoraide ſurprend Ninus donnant
une fête à la rivale . Le Roi en lui avouant fon infidélité
, lui propoſe la main de Pirame . Zoraïde
rejette avec orgueil cette offre injurieufe , elle
menace l'infidéle Ninus du pouvoir & du reffentiment
de Zoroaftre fon pere , & fort en lui
déclarant que Pirame eft fon rival . D'abord Ninus
ne refpire que la vengeance ; il fait furtout
un crime à Pirame de lui avoir caché fon amour :
Il croit qu'un aveu fincére l'eût préſervé de la
paffion qu'il a conçue pour Thibé ; & c'eft la
diffimulation de fon rival qu'il veut punir : mais
la reconnoiffance l'arrête , & il fe retire combattu
entre la Raifon & l'Amour.
L'emportement de Zoraïde a fait le malheur
de Thiſbé , en révélant le fecret de fes amours
avec Pirame ; Zoraïde en témoigne fa douleur à
cette Rivale qu'elle plaint. Mais Thibé craint
moins la colere du Roi que l'ambition de Pirame.'
Le Thrône n'a point de charmes pour elle ; mais
il peut en avoir pour lui. Pirame vient redoubler
fes allarmes en lui difant qu'il faut fe féparer.
Thifbé le foupçonne d'abord de la quitter pour
Zoraide : ce foupçon le met au défeſpoir. Il ſe ſa-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
crifioit pour elle ; mais accufé de la trahir , il n'a
plus rien à ménager .
Oui , j'irai , puitqu'enfin vous m'y forcez , Cruelle ,
Ingrat ami , Prince rébelle ,
J'irai percer un Rival odieux ;
Mais je puis m'en punir en mourant à ſes yeux.
Thifbé l'arrête épouvantée ; & leur fcéne finit
par la réfolution de s'aimer toujours. Cependant
Pirame va tâcher d'attendrir le Roi. Heureux ,
dit - il,
Heureux fi nos malheurs émeuvent fa pitié ;
Et fi le fouvenir du bonheur de mes armes
Peut furprendre en fon coeur un refte d'amitié !
Il fe trouve que ce jour eft confacré à Cérès;
les jeux célébrés en fon honneur , & auxquels
Zoraïde vient préfider , font le divertiffement de
troifiéme Acte. A la fin de cette Fête , Zoroaftre
paroît dans les airs . Il vient venger l'outrage fait
à la fille . Zoraïde lui demande grace :
Vous voulez me venger , & vous m'allez punir !
lui dit cette Amante infortunée ; mais la colere
de Zoroastre eft infléxible , le repentir , le retour
de Ninus eft feul capable de l'appaifer. Ninus ,
loin de fe laiffer attendrir aux larmes de Pirame ,
l'a fait traîner dans une horrible priſon . Déja la
vengeance de Zoroaſtre ſe fait ſentir par les ravages
d'un lion monſtrueux qui défole les campagnes.
Zoraïde tente un nouvel effort pour ramener
fon infidéle Amant ; mais elle n'obtient
de lui qu'une vaine pitié qui fert de prétexte à fa
fuite. Zoraïde demeure accablée; & l'intérêt qu'elle
prend au malheur de fa rivale , met le comble
à fes douleurs. Tandis qu'elles gémiffent enfemble,
Zoroaftre vient à leur fecours , Il évoque les
Génies foumis à fon Empire , & leur ordonne
FEVRIER. 1759. 197'
de renverfer les murs de la prifon où Pirame
et enfermé . Les Gnomes & les Sylphes accourent
à fa voix . Ils ébranlent les murs , les renverfent
; & l'un d'eux le précipitant à travers les ›
débris , va rompre les fers de Pirame. Pirame & ·
Thibé rendent graces à Zoroaftre qui leur con
faille de
s'éloigner.
PIRAME à Thisbé.
Je ne dois point ici paroître :
Daignez vous rendre aux tombeaux de nos Rois .
Fuiffe l'Amour , de nos coeurs le feul maître ,
A l'Univers faire connoître
Qu'il n'abandonne point ceux qui fuivent les loix.
Thisbéa devancé Pirame & s'eft rendue pendant
la nuit au lieu où ils doivent s'attendre . Son inquiétude
eft extrême de ne le voir pas arriver ;
fen impatience redouble au lever de l'Aurore.
Tout-à- coup elle entend les cris des Peuples effrayés
& voit paroître le lion furieux qui les pourfuit
. Elle s'éloigne épouvantée , & laiife tomber
fon voile. Le monftre le déchire & le fouille de
fang. Pirame furvient , combat le lion , le terraffe
cherche Thibé , l'appelle en vain : la
frayeur le faifit. Il craint que Ninus n'ait découvert
la fuite de Thilbé , mais enfin il apperçoit
fon voile fanglant & déchiré ; il ne doute point
qu'elle n'ait été la proie du monftre qu'il vient
d'abbatre. Il fe reproche fa lenteur & le trépas
de fon Amante. Il s'en punt en fe perçant le
fein. Thiſbé revient , voit le monftre abbatu .
Geft Pirame , dit-elle , c'est mon Amant qui l'a
terraffé : tout céde à fon courage . A ces mots
fes
regards tombent fur Pirame qui rend les
derniers foupirs. Elle approche , reçoit les adieux ,
simmole elle- même aux yeux de Ninus qui
la pourſuivoit encore.
I iij
T
198 MERCURE DE FRANCE.
Comme les Rôles étoient diftribués avec intelligence
, ils ont prefque tous été bien remplis . Celui
de Zoraide & celui de Thifbé ont fouvent partagé
les applaudiffemens. Il feroit difficile de décider
, par exen ple , laquelle a le mieux réuffi ,
de Mlle Chevalier ou de Mlle Arnoud , dans leur
Duo du troifiéme Acte. Le Perfonnage de Zoraide
eft celui d'une Amante délaillée qui veut ramener
un Infidéle . Ce Rôle paffionné pour être
joué avec décence , demandoit beaucoup de fentiment&
de nobleffe : Mlle Chevalier n'y laiſſe rien
à fouhaiter. Mais celui de Thifbé, plus délicat, plus
intéreflant , plus pathétique , rempli de Monologues
touchans & de fituations varićes , donnoit à
la voir & à l'ame de la jeure Actrice tous les
moyens d'attendrir & de charmer les Spectateurs.
Aufli n'a t- elle pas manqué de profiter de ces avantages.
L'attendriffement a été jufqu'aux larmes ; &
c'eft une maniere d'applaudir qui eft affez rare àl'Opéra.
Il faut avouer auffi que la beauté du chant fe-.
condoit le talent de l'Actrice ; mais ce qui n'appartient
qu'à elle , c'eſt l'étonnante expreffion de
fon jeu , c'eft la variété des nuances qu'elle y met ,
leur vérité , leur délicatelle ,
On ne defire encore quelque chofe dans le Rôle
de Pirame , que parce que l'on fçait combien M.
Larrivée peut y mettre de chaleur & de fenti-
Inent. Dans un début de cette importance , un
nouvel Acteur eft timide ; mais il fe familiarife
avecfon Rôle , l'inquiétude ceffe , le talent fe déploye
, l'Acteur fe livre aux mouvemens de fon
ame; & c'eft alors qu'il faut le juger .
Il femble que le Compofiteur des Ballets , les
Danfeurs , les Peintres , les Machiniftes fe foient
difputé l'avantage de concourir à la beauté de ce
Spectacle.
La Priſon de Pirame , furtout après l'écroule
FEVRIER. 1759. 199
ment, eft une des plus belles décorations qu'on ait
vues fur la Scène lyrique : la preuve en eſt que
l'illufion a été complette , lorfque l'un des Génies
qui ont renversé les murs , fe précipite à travers
les débris pour aller délivrer Pirame.
Le pas de Cinq de la Chacone , au fecond Acte ,
& au quatriéme l'action des Génies , lorsqu'ils
viennent ébranler les murs de la Priſon , forment
des tableaux d'une grande beauté.
Miles Lany & Lyonnois ont enfin renoncé au
Panier dans les Danfes nobles ; & l'on a reconnu
que le jeu naturel d'une draperie riche & légére
ajoutoit de nouvelles graces à l'élégance de la
taille & à la vivacité de l'action . Voilà donc cette
mode bizarre fur le point d'être bannie du Théâtre,
où les licences étoient les plus autoriſées. Le
mauvais goût ne peut avoir qu'un temps .
Je ne puis avoir préfens tous les détails de ce
Spectacle; mais je crois pouvoir dire en général
que jamais Opéra n'a été remis avec plus de foin ,
ni exécuté avec plus de fuccès . Je n'ai point parlé
de fon mérite effentiel , qui eft celui de la Mufique,
La jufte réputation dont il jouit depuis longtemps ,
eſt au- dellus de mes éloges.
COMEDIE FRANÇOISE .
LESamedi 20 Janvier , on a donné la onzième
& derniere Repréfentation de la Tragédie d'Hypermneftre.
La Salle n'a pu fuffr a l'affluence
des Spectateurs. Un fuccès auffi foutenu acheve de
me perfuader ce que je croyois depuis longtemps;
fçavoir ,que les tableaux pathétiques font les grands
moyens de la Tragédie. Mais malheur au jeune
Poëte qui mettroit toute fa confiance dans la Pantomime.
L'action théâtrale difparoît à la lecture ';
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
il n'y a de gloire durable pour un Poëte , que
selle qui fe foutient dans le Cabinet du Lecteur.
On annonce, avec éloge une jeune Actrice qui
'doit débuter inceffaminent pat les Rôles de Médée
, de Mérope & de Phédre.
COMEDIE. ITALIENNE.
CE Spe E Spectacle fe foutient par les Parodies des
Ouvrages nouveaux ou remis au Théâtre lyrique
&fur la Scène Françoiſe.
On donne actuellement la Parodie de l'Opéra
'de Proferpine , c'est l'action même de l'Opéra
traveftie ; & toute la plaifanterie aft dans le traveftiffement.
Au lieu de Cérès , c'eſt Madame Pain
frais , Boulangere ; c'eſt Pétrine , au lieu de Proferpine
; c'eft M. Fumon , Entrepreneur de Forges ,
au lieu de Pluton ; Mlle Leclufe , au lieud'Aréthufe
, &c . Le Char de Cérès eft changé en une Char
rette. Proferpine dit : ne reverrai- je plus Cérès ?
Et Pétrine demande Maman. Le jeu d'une Actrice
chérie du Public , fait réuffir ces fortes de Piéces.
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
DE VIENNE, le 4 Janvier.
ONN vient de faire en Hongrie une levée de
quarante mille hommes , fans y comprendre les
dix mille hommes d'augmentation , dont les
Régimens Hongrois qui ont fait la derniere campagne
, ont ordre de ſe pourvoir.
FEVRIER. 1759. 201
De Drefde , le 22 Decembre.
On a rendu la liberté aux Marchands de Leip
fick qui étoient détenus Prifonniers : mais on a
mis chez eux des Soldats qui font autorisés à
vivre à difcrétion , jufqu'à ce que la fomme de.
cinq cens mille écus , que le Roi de Prufſe de
mande , foit entierement acquittée.
De Berlin , le 3 Janvier.
у
Le Roi a fait dernierement une nombreuſe
promotion parmi les Officiers de les troupes. Sa
Majefté a élevé au grade de Feld - Maréchal le
Prince Ferdinannd de Brunſwick,
De Madrid , le a Janvier.
Les nouvelles de Villaviciofa font très - affi- -
geantes. Les Lettres d'hier nous ont appris que
le Roi s'affoibliffoit fenfiblement , & que fa vie,
étoit en danger.
De Leipfick , le 25 Décembre.
On vient de publier une Déclaration émanée
du Directoire général de Guerre Pruffien , dans
laquelle le Roi de Pruffe renouvelle aux Négoeians
les affurances de fa protection pour la pro- -
chaine Foire de Leipfick.
Les Confeillers de la Chambre des Finances
de Saxe font entrés en accommodement ; ils fe
font engagés à fournir douze tonnes d'or pour
l'année prochaine. Le fieur de Borcke les a fair
remettre en liberté , & il a fufpendu la vente
des bois de bruyeres de Drefde , jufqu'à ce qu'il
ait reçu de nouveaux ordres à ce ſujer.
De Hambourgte 30 Décembre. **
Le 25 de ce mois le Vaiffeau Anglois le Bidderford
, de 22 pieces de canon , entra dans l'Elbe.
Il avoit à bord forxante mille livres Sterlings que
PAngleterre envoye au Roi de Pruffe . Cette fom
me a été remife à des Commillaires Pruffiensis
Ty
202 MERCURE DE FRANCE.
qui l'ont fait tranſporter fur le champ vers le
Brandebourg.
On affure que les Troupes Pruffiennes aux ordres
du Général d'Itzemplitz , fe font avancées
du côté d'Eichsfeld & d'Erfurt.
De Caffel , le 30 Décembre.
Les Troupes qui ont leurs quartiers dans le
Landgraviat de Heffe , continuent d'y fouffrir
une grande difette de vivres & de fourages . Ceux
qu'on leur tranfporte de l'Electorat d'Hanovre
ne fuffifent point pour fournir à leur fubfiſtance ;
& ces tranfports deviennent de jour en jour plus
difficiles & plus embarraffants.
Toutes les Lettres de Franconie affurent que
plufieurs Electeurs , Princes & Etats de l'Empire ,
ont accordé aux François de faire , dans les pays
foumis à leur obéiffance , les levées néceffaires
pour compléter les Régiments Allemants qui
font au fervice de la France ; & que le fieur Delatouche
, Maréchal des Camps & Armées de Sa
Majefté Très-Chrétienne , a été choisi pour préfider
à l'exécution de cet arrangement , & veiller
à ce que la difcipline foit exactement obfervée.
le 24
Décembre.
De Rome,
Sa Sainteté
vient de donner ordre que l'on
continue les travaux commencés
pour la répara
tion & l'embelliffement
de l'Eglife du Panthéon ,
l'un des plus beaux monuments
de l'Antiquité
. On
acheve la grande porte de bronze , & le ſieur
Pozy , Architecte
du Pape , a imaginé
un nou
veau moyen d'en fufpendre
les ventaux , de maniere
qu'on pourra lès ouvrir avec facilité & fans
effort.
Le Cardinal d'Argenvilliers fut attaqué le 18
d'une fluxion de poitrine . Le 21 , étant à toute
extrémité , il envoya demander au Pape la bé
nédiction Apoftolique , & il mourut le 23 .
FEVRIER. 1759. 203
De Londres , le i Janvier.
Les dernieres nouvelles venues de Hollan le
ont donné de l'inquiétude à notre miniftere ; &
on s'eft déterminé enfin à prendre des mesures
efficaces pour terminer les conteftations qui fe
font élévées entre les deux Nations . On affure
que les fieurs Hay & Hunter , Commiffaires de
l'Amirauté , doivent fe rendre inceſſamment à la
Haye. Ils font chargés , dit - on , de travailler
avec les Commiffaires de leurs Hautes Puiffances
à un arrangement dont le Traité de Commerce
de 1674 fera la bafe , & qui mettra déſormais
les Sujets de la République à l'abri des entrepriſes
qui font la matiére de leurs plaintes .
Le 25 du même mois , la Cour reçut un Courier
dépêché par le Comte de Briſtol , Envoyé-
Extraordinaire du Roi à la Cour de Madrid.
Tout ce qu'on fçait du contenu des Lettres que
ce Courier a apportées, c'eft que Le Miniſtere Efpagnol
a témoigné beaucoup de mécontentement
de la conduite de plufieurs vaiffeaux Anglois, qui
ont commis des hoftilités & des violences contre
les Habitans de l'Ifle de Cuba . Le Comte de Briftol
a repréſenté que le Gouvernement Anglois ,
loin d'approuver ces pirateries , étoit réfolu d'en
punir exemplairement les Auteurs , fi on pouvoir
les découvrir.
On affure qu'à la fin du mois de Février toutes
les armées Pruffiennes auront reçu les recrues
qui doivent les compléter , & qu'alors le Roi de
Pruffe aura deux cens mille hommes effectifs . Ce
Monarque a donné à plufieurs Armateurs Anglois
des commiffions , qui les autorisent à faire
des courfes contre fes ennemis. Les bâtimens feront
commandés par des Officiers Anglois , & les
équipages feront pris à Hambourg , à Bréme &
à Embden,
I vj
204 MERCURE DE FRANCE
On compte recevoir bientôt des nouvelles - de
l'Eſcadre de l'Amiral Hughes ; & on defire beau--
coup d'apprendre le fuccès de l'expédition qu'il a
été chargé de tenter contre les Colonies Frangoiles
de la Martinique & de la Guadeloupe..
Notre Miniſtere ne croit pas que cette entreprife
puiffe manquer , parce que le plan a été
combiné avec bien de l'attention , & que les arrangemens
ont été pris avec beaucoup de pru
dence.
Trois bataillons des Gardes à pied , & divers
Régimens qui ont leurs quartiers en Angleterre
& en Irlande , ont reçu ordre de ſe tenir prêts à
s'embarquer pour les premiers jours du mois de
Mars. La flotte qui doit agir fur les côtes de
France , fera compofée de vingt vaiffeaux de ligne
, de plufieurs frégates , brulots , galiotes à
bombes , & d'un grand nombre de bâtimens de
transport..
Les dernieres Lettres de l'Amérique Septenarionale
nous ont appris que le Général Forbes
avoit été obligé de renoncer à la conquête du
Fort du Quefne , par une multitude d'accidens
imprévus, qui ont retardé la marche des troupes -
à fes ordres , & qui ont donné le temps aux :
Ennemis de fe mettre en défenſe .
On écrit de la Jamaïque que le 3 de Novem
bre dernier le vaiffeau de guerre Anglois le Buckingham
rencontra à la hauteur de l'Ile de
Montferrat une flotte de quinze vaiſſeaux Marchands
qui faifoient route de Saint Euſtache vers
la Martinique, & qui étoient eſcortés par le vaiffeau
de guerre François le Florissant & deux
frégates. Le Buckingham attaqua cette eſcorte, &
le combat dura deux heures fans aucun avanta➡-
de part ni d'autre. Ce vaiffeau fut obligé de
retirer après avoir eu dix hommes tues &
FEVRIER. 1759. 205
•
quarante bleffés. Pendant le combat les vailfeaux
Marchands firent force de voiles pour s'é
loigner , & ils font arrivés à leur deſtination.
D'Amfterdam , le 30 Décembre.
Le Capitaine Jean Pruyt revenu d'Alicante au ›
Texel , a informé le Gouvernement qu'il avoit
eu en roure la rencontre de cinq Corfaires Anglois.
Ces Pirates font venus fur fon bord . Ils lui
ont pris une partie de fes effets. Ils ont ouvert
tous les balors & les ont mis en pieces . Ils ont
bû le vin & l'eau-de-vie. Ils étoient armés de
coutelas, & de piſtolets , & ont commis contre
les gens de l'équipage des violences inouies .
Ces excès dont toutes les promeffes du Minif
tere Anglois n'ont point encore arrêté le cours,
rendent toujours plus néceffaire la réſolution où
Pon eft ici d'équiper vingt- quatre vailleaux de
guerre , pour protéger notre commerce , & pour
nous délivrer de ces brigandages , dont les loix
les plus facrées n'ont pu jufqu'à préfent nous
garantir.
De la Haye , le 11 Janvier.".
Les Députés des Négociants d'Amſterdam ont
préfenté une Requête auxiEtats de Hollande &
de Weftfrife, qui porte en fubftance qu'ils ont
déja pris la liberté de s'adreffer aux Etats Généraux
& à la Princeffe. Gouvernante , pour fe
plaindre des Pirateries , des confifcations & des
Jugements injuftes des Anglois ; que bien loin
que leurs plaintes ayent produit quelqu'effet , ils
voyent au contraire augmenter de jour en jour
les donmages caufés au commerce de la Ré
publique , qu'afin de prévenir fa ruine totale» ,
ils fe font adreffés pour la quatrième fois le fept
du mois dernier à la Princeffe Gouvernante
en lui représentant que le mal étoit parvenu à
fan comble , qu'il étoit d'une néceffité abſolue
C
206 MERCURE DE FRANCE.
d'y remédier , en faifant les plus fortes inftances
à la Cour de Londres , pour obtenir la reftitue
tion des Navires enlevés & de leur cargaison ,
& en accordant pour l'avenir au commerce des
Hollandois , une protection fuffifante , qu'ils ont
vû avec douleur par la réponſe de la Princeſſe ,
qu'il y avoit peu d'eſpérance de voir ces deux objets
remplis qu'il eft pourtant néceffaire qu'ils
le foient au plutôt , fi l'on ne veut pas que plufieurs
milliers d'habitans fe trouvent réduits à
la mifére ; qu'ils ont recours à leurs nobles Puiſfances
, comme aux peres de la patrie , pour les
prier de prendre à ce fujet les réfolutions que
leur fagelle jugera les plus propres à prévenir la
ruine du commerce & de la navigation.
.Du II.
Les Etats de Hollande & de Weſtfriſe ſe raffemblerent
hier pour reprendre le cours de leurs délibérations.
Le Mémoire qui fut préfenté aux Etats
Généraux le 22 du mois dernier par le Général
York , Miniftre Plénipotentiaire de la Cour de
Londres , a été rendu public. Ce Mémoire porte
en fubftance , que le Roi d'Angleterre ne sçauroit
efpérer de terminer heureuſement la guerre dans
laquelle il s'eft engagé contre la France , fi les
Puillances neutres s'arrogent le droit de faire le
commerce des ennemis de la Grande Bretagne ;
qu'il ne peut fe perfuader que d'anciens Alliés
veuillent , pour le profit paffager de quelques
Particuliers , que l'Angleterre foit lézée dans un
point auffi ellentiel .
L'Auteur du Mémoire entre enfuite dans la
difcution des plaintes faites par les Négociants
Hollandois. Il prétend que toutes les prites faites
fur eux , ont été faites avec juftice ; que les plaintes
excitées par les excès de quelques Armateurs
Anglois , ne font peut-être que trop fondées ;
FEVRIER. 1759. 207
que Sa Majefté Britanique déplore véritablement
ces violences commifes à la honte de la Nation .
De Francfort , le 4. Janvier.
Le Maréchal Prince de Soubife étant inftruit
que les Ennemis avoient formé le projet d'attaquer
nos quartiers , a pris la réfolution , pour les
mettre en fureté , & pour protéger en même
temps le Cercle Electoral , d'occuper la Ville de
Francfort. Le Maréchal fit entrer le 2. les Troupes
du Roi dans cette Ville. Il fit affembler les Magiftrats
, qui , touchés des raiſons folides qui ont forcé
le Maréchal à prendre ce parti , ont confenti à
tout ce qu'il leur a propofé. Tout cela s'eft exécuté
dans le meilleur ordre. Les Boutiques de cette Ville
n'ont pas ceffé d'être ouvertes , & tous les Habitans
fe louent de la bonne difcipline que nos
Troupes y obfervent. Tous les Quartiers de nos
deux Armées font fort tranquilles.
DeVersailles , le 11 Janvier.
Le Maréchal Duc de Noailles s'étant démis de
la Charge de Capitaine de la premiere Compagnie
des Gardes-du- Corps ; & le Duc d'Ayen en
ayant été revêtu , Sa Majefté , en confidération
des anciens & importans fervices du Maréchal
de Noailles & de fa Maiſon , a donné au Comte
d'Ayen la furvivance de cette Charge , poffédée
fans interruption par fes Ancêtres depuis fon
Trifayeul.
Le 3 de ce mois , la Ducheffe de Choifeul prit
le Tabouret chez la Reine.
-Le 7 , le Roi fit la Cérémonie de recevoir Chevaliers
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis,
le Prince de Condé & le Comte de la Marche , le
Duc de Montmorency , Brigadier & Colonel du
Régiment de Tourraine , les Marquis de Marbec
& de Vaftan ; celui - ci Colonel du Régiment de
fon nom , le Duc de Mazarin Colonel du Régiment
368 MERCURE DE FRANCE.
de fon nom , le Prince de Chimay , Colonel dans
les Grenadiers Royaux, les Marquis de Chaumont
Bernage , Colonel du Régiment de Forez de Balincourt
, du Cambout de Coaflife , le Comte de
Danois , le Marquis de Beuvron , Brigadier &
Meftre de Camp de Cavalerie , les fieurs Thomas
de Domangeville & Patricewal , les Marquis de
Marbeuf, Colonel d'un Régiment de Dragons de
fon nom ; & de Lire , Capitaine de Cavalerie dans
le Régiment de Dampierre.
Du 18.
>
Le 12 , le Roi tint le Sceau pour la quarante
deuxième fois.
Monfeigneur le Duc de Bourgogne ayant defiré
de voir la cérémonie du facre d'un Evêque ,
l'ancien Evêque de Limoges facra lei . dans
la Chapelle du Roi , le nouvel Evêque de Limoges.
Il eut pour affiftants les Evêques de Poitiers &
d'Evreux. Onze Archevêques & Evêques furent
préfents à cette cérémonie. La Reine y affifta ,
accompagnée de Monfeigneur le Dauphin , de
de Madame la Dauphine , de Monfeigneur le
Duc de Bourgogne , de Madame Infante , de:
Madame , & de Mefdames.
C'eft pour la premiere fois qu'un Evêque a été
facré dans la Chapelle du Roi de Verſailles. Le
célébre Maffillon le fut dans la Chapelle des
Thuilleries , en préfence du Roi , par l'Evêque de
Fréjus.
Le Lundi 15 , la Reine fut faignée par précau
tion & Sa Majesté fut purgée le Mercredi 17 .
Ce même jour les Evêques de Troyes & de
Limoges prêterent ferment entre les mains du
Roi.
Le 16, Sa Majesté déclara publiquement le Mariage
du Comte de la Marche avec la Princeffe
Fortunée Marie d'Eft , fille du Duc de Modene
FEVRIER. 1759. 209
Le Roi ayant accordé au Marquis de Gefvres
lês honneurs de la Cour , la Marquise de Gefvres .
a été préfentée à Leurs Majeftés, & a pris letabou
tet chez la Reine .
Le 17 , le Comte d'Ayen prêta ferment entre
les mains du Roi , pour la ſurvivance de la Char
ge de Capitaine de la premiere Compagnie des
Gardes du Corps..
Sa Majesté a fait Lieutenans- Généraux de fes "
armées , le 18 Décembre dernier , les Marquis
de la Sône & du Barail , le Comte de Vogué, &
le Marquis de Caftries.
Le Roi a accordé au Chevalier de Rochefort ,
Gapitaine au Régiment de Vienne , Cavalerie ,,
une Brigade dans les Gardes du Corps.
Sa Majefté a difpofé de la Lieutenance de Roi
du Château de la Baftille en faveur du Chevalier
de Jumillac , Capitaine de Cavalerie au Régie
ment dé Royal-Etranger.
L'Abbé de Foy a eu l'honneur de préſenter
an Roi un Effai d'une notice des Diplômes & dés
Chartes qui ont rapport à l'Hiftoire Civile & Eccléfiaftique
de ce Royaume.
Le Comte de Merle , nommé Ambaſſadeur du
Roi en Portugal , a pris congé de Leurs Majeftés
& de la Famille Royale , pour ſe rendre à
fa deftinations:
DE PARIS le 13 Janvier.
Le 11. de ce mois le Duc de la Vauguyon fut
reçu & prit féance au Parlement , en qualité de
Pair de France.
Le 8 le Comte de Saint Florentin fut harangué
, à fon Audience au Louvre , par une jeune
fille de fa terre de Châteauneuf , âgée de neuf
ans , fourde & muette de naiffance , que la charité
de ce Miniftre fait inftruire par le fieur Pereire
Fenfionnaire du Roi , connu par fon talent d'ap
210 MERCURE DE FRANCE.
prendre à parler aux muets . Elle prononça fon
compliment d'un ton aífuré .
Arréts du Confeil , Ordonnances & Edits.
Il paroît une Ordonnance du Roi , du 28 Décembre
dernier , concernant fes Gardes du
Corps , leur réfidence , & police dans les quartiers
.
Cette Ordonnance contient quatre-vingt Articles
, qui font autant de réglemens pour la police
, pour la difcipline & pour le fervice de ce
Corps. Les quatre Villes choifies pour les quartiers
des quatre Compagnies des Gardes du Corps,
font Beauvais pour la Compagnie des Ecoffois ,
Orléans pour celle de Villeroi , Amiens pour la
Compagnie du Luxembourg , & Troyes pour
celle de Beauvais. Par ce nouvel arrangement
Sa Majesté pourra raflembler fa Maifon en trois
fois vingt-quatre heures.
Arrêt du Confeil du 19 Novembre , portant
que la perception de l'octroi d'un fol par pain
de fel Rozière , ou d'extraordinaire en Franche-
Comté , demeurera prorogée pendant deux années
au delà des douze qui ont été fixées par le
réſultat du Confeil du 24 Novembre 175 3 .
Ordonnance du Roi du 15 Décembre, concernant
les Compagnies d'Invalides deſtinées au
fervice de l'Artillerie dans les Places & fur les
Côtes.
› par
Arrêt du Confeil du 26 Décembre , qui ordre
qu'au lieu de la fomme de deux cent fix
mille livres accordée au fieur Outrequin
l'Arrêt du ro Octobre 1752, pour le nettoyement
& enlevement des boues & immondices de la
Ville & Fauxbourgs de Paris , il lui fera payé
annuellement , à compter du premier Janvier
1759. pendant les cinq années qui restent à exFEVRIER.
1759. 211-
pirer de fon Bail , la fomme de deux cent cinquante-
fix mille livres.
Autre du 30 , qui commet le fieur Jacques-
Philippe Bégaud , Écrivain principal de la Marine
, en qualité de Prépofé à l'examen & vérifica
tion des dettes d'icelle .
MESSIRE
MORT S.
>
ESSIRE Florent Jean de Valiere , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Grand - Croix
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , Gouverneur
de Bergues , ancien Directeur de l'Artil- ·´
lerie , Affocié libre de l'Académie des Sciences
eft mort à Paris le 6 Janvier âgé de 93 ans. La
vieilletle d'un grand homme eft encore utile à fa
patrie , en ce qu'elle eft une leçon vivante ; & à
quelque âge qu'il difparoiffe de la Terre, c'eſt une
perte pour l'humanité. Les vertus & les talents
de cet Officier refpectable , lui avoient acquis une
eftime univerfelle. D'abord , il s'étoit diftingué ,
par les principes fimples qu'il indiqua fur la conduite
des Mines & des Contre-Mines , principes
dont il détermina l'application avec cette rare
fagacité qui feule pouvoit foumettre à une théorie
exacte la bifarrerie des effets de la poudre. C'eft
à lui que la France doit la fupériorité où eft parvenu
le corps de l'Artillerie , le premier de l'Europe
en ce genre , par les établitlemens digne la grandeur
du Roi , que M. de Valiere a formés en
1720. dans cette partie , & qu'il a dirigés depuis
avec tant de fageſſe & de zéle ; mais furtout par
les inftructions qu'il a données fur cet objet , &
l'attention qu'il a mife à diftinguer les fujets ,
& à les placer fuivant leur aptitude aux différentes
fonctions du fervice de l'artillerie. Sa fupériorité
dans l'attaque & la défenfe des Places , eft
212: MERCURE DE FRANCE.
bien connue par les fiéges nombreux où il efi a
donné les preuves les plus fignalées.
C'eft au fiége du Quefnoy que M. de Valiere
acommandé pour la premiere fois l'artillerie en
chef. Il y fit voir ce que peut l'artillerie bien employée.
Il éteignit en 24 heures , avec 38 - piéces
de canon , 84 bouches à feu que l'Ennemi avoit
fur le front de l'attaque de la Place .
Son foixantiéme & dernier Siége a été celui de
Fribourg en 1744. Quoiqu'il eût été expoſé aur
plus grands dangers pendant foixante ans de fervice
où il s'eft trouvé à tant de Siéges & de Batailles;
quoiqu'il n'y ait aucune efpéce d'armes dont
il n'eût été bleffé , exemple unique peut-être dans
l'hiftoire ; il a fini fa longue carriere au milieu de
fa famille , fans douleur , fans impatience, dans
l'accablement du poids des années ; état qui a
précedé fa fin de onze mois & l'a tenu au lit juſ
qu'à la mort qu'il a vu arriver en Héros Chrétien.
C'eft bien- là le couchant de la vie de l'homme
jufte,que la Fontaine a peint par ces mots fublimes,
C'est le foir d'un beau jour
Avec des vértus héroïques & des talens fi fupérieurs
, M. de Valiere étoit l'homme le plus
fimple & le plus modefte. La valeur cette vertu
qui fait violence à la Nature , étoit en lukt
douce & tranquille. Or fçait qu'il a borné toute
fon ambition ´à donner'dans ſes enfans à ſon
Roi & à fa Patrie de dignes héritiers de fes ta
lents & de fes vertus . L'aîné de fes fils , aujour
d'hui fon fucceffeur , opéroit pour la premiere
fois , fous les yeux de fon pere , au dernier fiége
de Philifbourg en 1734. La batterie qu'il commandoit
attiroit tout le feu des ennemis , & cette
grêle de boulets & de bombes caufoit quelquefois
des diftractions au jeune Elève. Son pere , qu
FEVRIER. 1759. 213
l'obſervoit , lui dit du ton de l'amitié : Si vous
étiez bien occupé de ce que vous faites , vous ne
vous appercevriez pas mon fils , de toutes ces
chofes la.
>
Les vertus guerrières de ce Grand- homme
étoient couronnées par un défintéreffementà toute
épreuve ; & du milieu des batailles , il rapportoit
dans la fociété des moeurs douces & pures qui en
faifoient le charme. C'eſt de lui que M. de Fontenelle
a dit :
De rares talens pour la guerre
En lui furent unis au coeur le plus humain
Jupiter le chargea de lancer fon tonnerre :
Minerve conduifit ſa main.
Un fi bon coeur , une ame fi belle , un fi rare
génie , ont honoré l'humanité. Sa mémoire fera
toujours chere à tout homme de bien , & en vénération
à tout bon François.
MESSIRE Antoine- René de la Roche de Fontenilles
Evêque de Meaux , premier Aumônier de
Madame , Abbé Commendataire des Abbayes de
Saint- Faron , Ordre de Saint Benoît , diocèle
de Meaux, & d'Auberive Ordre de Câteaux , diocèfe
de Langres , & Prieur de Saint Pierre d'Abbeville
, Ordre de Clugny , diocèse d'Amiens , eſt
mort le 7 Janvier , dans fon Palais Epifcopal ,
dans la foixantiéme année de fon âge.
LE CARDINAL d'Argenvilliers eft mort à Røme
le 23 Décembre.
MARIE-Charlotte de Pas-Feuquieres , veuve de
Gafpard , Marquis d'Offun , mere du Marquis
d'Offun , Chevalier des Ordres du Roi , & fon
Ambaſſadeur - extraordinaire auprès du Roi des
Deux- Siciles , mourut dans cette Ville le 4 Janvier
, dans la foixante-dixiéme année de fon âge .
Le fieur Brunet de la Vaiffiere , Chevalier de
214 MERCURE DE FRANCE .
l'Ordre-Royal & Militaire de Saint-Louis , mourut
à Saint Didier en Champagne le 24 de Décembre
, dans fa quatre- vingt-treizième année.
Il avoit paffé foixante - douze ans au ſervice du
Roi. Il s'étoit trouvé à la bataille de Stafarde
en 1690.
Anne de Brunſwick d'Hanovre , Gouvernante
des Provinces - Unies , fille aînée du Roi d'Angleterre
, veuve , depuis le 22 Octobre 1751 , de
Guillaume Charles - Henri Friſon de Naffau-
Dieft , Stathouder , mourut à la Haye le 13
Janvier , dans la cinquantiéme année de fon âge.
-
Meffire Paul de Roux , des Comtes de la Rie ,
Marquis de Gaubert & de Courbon , Baron des
Angles , premier Préſident du Parlement de Navarre
, mourut à Montpellier le 21 Décembre.
Il étoit fils d'Alexandre de Roux & de Marianne
de Piolenc. Il avoit fuccédé à fonPere dans la charge
de premierPréſident du Parlement de Navarre.
Il avoit eu de fon premier mariage avec Magdelaine
de Bullion , la Marquiſe de Coriolis d'Elpinoufe
; & de fon fecond mariage avec Louife
de Lons , la Marquife de Mefples & la Marquife
de Gaubert. Il étoit Chef d'une des branches de
la Maiſon Ruffo , qui a paſſé en France à la ſuite
de la Reine Jeanne . Cette Maiſon poſſéde encore
aujourd'hui dans ce Royaume partie des
terres qui leur furent données pour lors par cette
Princeffe en dédommagement de celles qu'elle
perdoit dans le Royaume de Naples.
APPROBATION.
J'ai lu, par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le Mercure du mois de Février , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion . Paris,
ce 31 Janvier 1759. GUIROY.
FEVRIER. 1759 . 215
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
LES Oifeaux , Fable ,
Doris ,
2
page f
8
37
40
4I
43
45
Zulima , fragmens de l'Hift . du Méxique ,
Etrennes en vers à Mad, e de Sault **** ,
Vers à S. A. S. Mad.e la Princeſſe de Con lé ,
La Rofe , allégorie à la Même ,
Les Tourterelles , à la Même ,
Pensées fur l'efprit de fociété ,
Epitre à Mlle. È*** en lui envoyant un Almanach
,
L'Inconſtance , Stances ,
61
65
Vers à M. le Ch . d'A . *** en lui envoyant une
Ecritoire ,
Monorime , à Mad . B .***,
Quatrains aux trois foeurs G. D. R.
66
66
67
Eloge moral de la Solitude, par Mad . de V . *** 68
Examen de la Queſtion propoſée dans le ſecond
Mercure d'Octobre ,
Enigme ,
Logogryphe ,
Logogryphus,
Chanfon ,
71
74
71
76
78
ART.II.NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Extrait du Difcours , ou Lettre à M. Grimm , à la
la fuite de la Comédie du Pere de famille , 79
Fragmens de quelques Piéces de Poëfie qui ont
concouru pour le Prix de l'Académie Françoiſe
, en 1758 , 97
Suite des Ruines de la Gréce, Par M. le Roi , 10s
216 MERCURE DE FRANCE.
Suite de l'Extrait de l'Hiftoire des Mathémati
ques ,
Difcours prononces dans l'Académie des Sciences
& Belles Lettres de Nanci , 118
Principes difcurés pour faciliter l'intelligence des
Livres prophétiques
Annonces des Livres nouveaux ,
.828
158 &ſuiv.
ART. III. SCIENCES ET BELLES LETTRES,
MEDECINE.
Lettre fur la maladie du fils de M. Delatour , 143
Prix propofés par l'Académie . des Belles- Lettres
de Marſeille , 164
Affemblée publique de l'Académie des Sciences,
des Belles Lettres & des Arts de la ville de
Besançon,
ART. IV. BEAUX-ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE .
169
Extrait des Mémoires lûs à la Séance publique de
l'Acad. Royale de Chirurgie , les Avril , 173
ARTS AGRÉABLES.
Peinture, -188
Gravûre , 190
Muſique , 191
ART. V. SPECTACLES.
Opéra ,
194
Comédie Françoife ,
1.99
Comédie Italienne,
Morts ,
La Chanfon notée doit regarder la page 78.
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoile.
200
ART. VI . Nouvelles Politiques , ibid.
217
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
MAR S. 1759 .
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine .
Cachia
ShiveFee
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à -vis la Comédie Françoife.
PISSOT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure, rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire , à M.
MARMONTEL, Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piéce.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , paycrone
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir,ou qui prendront lesfrais du port
fur leur compte , ne payeront , comme à
Paris , qu'à raiſon de 30 fols par volume ,
c'eſt- à- dire 24 livres d'avance , en s'abonnant
pour 16 volumes .
9
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreſſe ci - deſſus :
A ij
Onfupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant le droit ,
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le payement enfait
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ;
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annonçer ,
d'en marquer le prix.
fe On peut procurer par la voye du
Mercure le Journal Encyclopédique &
celui de Mufique , de Liége , ainfi que
des autres Journaux , Eftampes , Livres &
Mufique qu'ils annoncent.
Le Nouveau Choix fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nom
bre de volumes , & les conditions font
les mêmes pour une année.
MERCURE
DE FRANCE.
MARS. 1759.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'HIRONDELLE ET LE BATISSEUR ,
A.
FABLE.
u retour du Printems, la volage Hirondelle,
A coups de bec & fans truelle ,
{ Prodige que l'on voit trop indifféremment )
Avec une adreſſe infinie
Se bâtiffoit un logement ,
Chez un Bourgeois dont la manie
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Etoit auffi le bâtiment .
» De cet Oifeau ( dit-il ) j'admire l'induſtrie :
>>Mais à quoi bon bâtir auffi folidement ,
» Quand on n'eft point dans fa patrie ,
» Et que l'on eft fujet au déménagement ?
>> Pauvre Animal , hélas ! tu prens bien de la peine
>> Pour refter ici quelques mois !
» As-tu donc oublié que la faiſon prochaine
»T'obligera d'aller en des Pays moins froids ?
>> Tu laifferas alors ta demeure déferte :
›› Les nids les plus jolis deviendront ſuperflus.
>>De tes foins & du tems pour épargner la perte,
>> Tu devrois camper , rien plus.
» Moi- même à mon tour je t'admire ,
( Dit l'Hirondelle au Bâtiſſeur: )
'Dans ce vafte édifice , où ton orgueil Le mire ,
Je vois déjà ton fucceffeur ,
>> Qui fubiffant la loi fuprême ,
Le laiffera bientôt lui- même
»À quelque nouveau poffeffeur .
» Si je fuis folle , Ami , tu n'es guéres plus fage ,
Puifque tu bâtis , fans fonger
כ כ
Que l'homme eft fur la Terre un oifeau de
paffage ,
» Qui doit être toujours prêt à déménager.
MARS. 1759.
O DE
LUE dans la premiere Séance publique de
l'Académie des Sciences & Belles-
Lettres de Lyon, & de la Société Royale
des Beaux- Arts , réunies , le 5 du mois
de Novembre 1758. par M. DE BORY,
QⓇ
U je fens mon ame attendrie
Sous ces lambris majestueux ,
Dans ce Palais de la Patrie ,
Où des Magiſtrats vertueux ,
Sur les travaux d'un Peuple immenfe ,
Fixant la gloire & l'abondance ,
Font briller le flambeau des Arts !
Du zéle ardent qui les dévore
Je vois tous les talens éclore
Au fein de ces heureux remparts.
Opulente & fage Province ,
N'accufez point un fort jaloux
De vous placer trop loin du Prince :
Son éclat s'étend jufqu'à vous.
LOUIS eft un Dieu tutélaire ,
11 voit , il remplit , il éclaire
Tous les lieux foumis à fa loi.
Tout reçoit de la main puiſſante
Cette impreffion bienfaifante
Qui caractériſe un grand Roi.
A iv
MERCURE DE FRANCE.
C'eſt ainfi que dans fa carriére
Le Dieu du Jour franchit les airs :
Des torrens féconds de lumiére
Coulent au fein de l'Univers.
Il produit le pampre & la rofe ;
Il fait germer l'or du Potoſe
Et l'épi qui couvre nos champs :
Partout la Nature embellie
Reçoit le plaifir & la vie
De fes regards étincelans .
Mais l'homme doit à la Nature
Un tribut de foins & d'efforts ;
Elle en exige la culture
Pour lui prodiguer fes trésors.
De fes dons la Terre eft avare :
Il faut que le travail prépare
Ses métaux , fes fruits , fes moiffons.
Sans la main qui greffe & façonne ,
Tes vergers , riante Pomone ,
Ne feroient que des fauvageons.
Et que feroit l'intelligence
Sans l'exercice & le defir !
Le repos corrompt fon effence ,
Et détruit l'attrait du plaifir.
Activité laborieuſe ,
C'eſt à tafource précieuſe
Que font la joie & la fanté ,
MARS. 1759.
Tandis que la trifte pareſſe ,
Sur les couffins de la molleffe ,
Appelle en vain la volupté.
Quand l'audacieux Prométhée ,
Pour animer le genre humain ,
Sur la terre encore humectée
Eut répandu le feu divin ,
Les Cieux irrités le couvrirent :
Mais les mains du travail ouvrirent
Le rideau qui cachoit les Dieux .
L'homme eut le droit de les connoître ;
Il acquéroit un nouvel être
Qui rivaliſoit avec eux.
Bientôt du féjour du tonnerre
On vit les Maîtres bienfaiſans ,
Defcendre eux- mêmes fur la térre,
Pour la couronner de préfens .
Thétis fit couler les fontaines ,
Cérès fertilifa les plaines ,
Bacchus tapiffa les côteaux.
Chaque Dieu méritoit fon Temple ,
Et l'homme , échauffé par l'exemple ,
Se reproduifoit en héros.
Ce fut le temps de ſes miracles :
Tu cours , intrépide Jafon ,
Vainqueur heureux de mille obftacles ,
Conquérir la riche toiſon.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Amphion , tes accords faciles ,
Sufpendant les pierres dociles ,
Elevoient les murs des Thébains.
Et toi qui terraffas Anthée ,
Toi , le vengeur de Promethée ,
Tu fus le plus grand des humains.
Fléau des Brigands & du crime
Les Monftres tombent fous tes coups ,
La Mort t'a cédé fa victime ,
Tu rends Alcefte à fon Epoux :
A ta voix les Rochers répondent ,
Les Flots des deux Mers fe confondent
Etonnés du bras qui les joint :
Si le temps brifa tes Colonnes ,
La gloire eut pour toi des Couronnes
Que le temps ne flétrira point.
La Terre eft libre : heureuſe Athénes ,
Naiffez pour l'honneur des beaux Arts ,
Aux Nations donnez des chaînes
Et des exemples aux Céfars ;
Ils régiront dans les allarmes
L'Univers foumis par les armes.
Vos triomphes font plus flatteurs ,
Cefont les mains de Pallas même
Qui vous ceindront le Diadême ,
Et vous régnerez fur les coeurs.
MARS. 1759. 11
Sous les drapeaux de la fageffe
Vous fixerez la volupté ,
Et l'éloquence enchantereſſe ,
Et l'attrayante urbanité.
Le goût vous devra fa naiſſance ,
C'eſt aux poids de votre balance
Qu'il apprécîra les humains ;
Et de fes Loix dépofitaire ,
Des Maîtres même de la Terre
Vous illuſtrerez les deſtins.
O jours d'Athénes ! jours célébres $
Que votre éclat bravant l'oubli
Sous d'humiliantes ténébres
Ne foit jamais enfeveli.
Si le fer du Scythe indocile
Ofoit un jour frapper l'aſyle
Des plaifirs , des Arts , des talents ,
Que portés ailleurs par Minerve
Le nom d'Athénes s'y conſerve
Sous des Portiques triomphants.
Qu'ai-je dit ! De ce temps ſauvage
Pourquoi rappeller les horreurs ?
Athénes vit dans l'esclavage ,
La Gréce a perda fes honneurs :
Le Fanatifme & l'Ignorance.
Ont écrafé fous leur puiffance
Ce Peuple autrefois fortune .
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Qui fubjuguoit la tyrannie,
Et que des palmes du génie
L'Univers avoit couronné.
Dieux des Beaux-Arts , Mufes & Graces ,
N'abandonnez pas les Mortels ;
Le plaifir fixé fur vos traces
Vous affure encor des Autels .
De tout temps le François fidéle
Et vous adore & vous appelle :
Montrez votre éclar à fes yeux ;
Et fur les rives de la Saône
Hâtez - vous de remplir un trône
Que vous ont dreffé nos Ayeux.
C'eft aux pieds de l'Autel d'Augufte ,
Erigé par cent Nations ,
Qu'un Tribunal ſévère & juſte
Dictoit autrefois vos leçons.
Un Arrêt de honte ou de gloire ,
Couvroit à jamais la mémoire
De quiconque ofoit s'y placer :
Malheur à la trifte harangue
Que l'Orateur avec fa langue,
Etoit obligé d'effacer.
Dans ce renaiffant Athénée ,
Sous l'appui du meilleur des Rois
Votre préſence fortunée
Donnera de plus douces loix ;
MARS. 1759. 13
C'est l'intérêt de la Patrie ,
Sans vanité , fans jaloufie
Qui raffemble ici vos Sujets ;
Vous offrirez avec ſageffe
De l'eſpérance à la foibleſſe ,
Et des couronnes au fuccès.
DISCOURS EN VERS.
SUR L'ÉMULATION ,
Lú dans la même Affemblée que l'Ode
précédente. Par M. BORDES.
TROROP fouvent du fein de Paris ,
De hardis faifeurs de fyftêmes
Ont prononcé leurs anathêmes
Sur la Province & fes écrits .
Aux yeux de leur vaine arrogance ,
Ce vafte empire de la France
A peine a droit de végéter ,
Le lieu qu'ils daignent habiter
Eft le feul féjour où l'on penſe.
Quoi , partout l'efprit doit languir ,
Don funefte du Ciel avare ,
Pareil à la plante bizarre
Qu'un feul climat peut voir fleurir !
Contre un préjugé fi barbare
Qu'un juſte orgueil foit notre appui,
Réclamons notre privilége
14 MERCURE DE FRANCE.
Et difons comme le Corrége ,
Et moi , je fçais penſer auffi.
Falloit-il , quand Rome Moderne
Adoroit le Grand Raphael ,
Qu'un culte impie & fubalterne
Etouffât tous les dons du Ciel ?
Pleins d'un fentiment moins timide ,
Carrache , l'Albane & le Guide
Tracerent leurs deffeins exquis.
Sans refpect pour fa renommée ,
Veniſe à la gloire animée
Sçut effacer fon coloris.
A l'envi l'heureufe Italie
A vu fes Villes s'illuftrer :
Ofons aimer notre Patrie ,
Bientôt nous fçaurons l'honorer .
Célébre par
fon induſtrie ,
Par fon goût heureux pour les Arts ,
Le luxe & la délicateffe
Viennent chercher dans fes remparts
Des ornemens pour la molleffe ;
Qu'on y trouve auffi la ſageſſe
Avec fa lyre & fon compas , 7
Le génie aux aîles brillantes ,
Ceint de fes palmes éclatantes ,
Que ne peut Aéttir le trépass ,
Et l'amour facré de la gloire ,
Pere des Arts & des vertus.
MARS. 1759-
IS
J'ouvre les faftes de l'Hiſtoire ;
Déja la fille de Plancus *
D'Athéne émule révérée
Elevoit fon front dans les Cieux ,
Quand Lutéce obſcure , ignorée
Croupiffoit fur les bords fangeux .
Un même Ciel doit faire éclore
Des fleurs , des fruits à notre choix .
Qui nous empêche d'être encore
Ce que nous fumes autrefois ?
Du haut de ſa vaſte carriére ,
Le Dieu des Arts , de la Lumiere
Forma de les traits les plus purs
L'air qu'on refpire dans nos murs.
Quand la nuit de la Barbarie
Obfcurciffoit les Nations ,
Dans ces heureuſes régions
Sidonius fit du Génie
Eclater les derniers rayons.
C'eſt à fon midi , que la France
En des fiécles bien plus récents
Des Lettres dur la renaiffance ,
Et les Troubadours de Provence
Etoient les Voltaires du temps.
De nos jours , fur fes bords ruftiques
Le Tarn répétoit les accens
Dont le Franc orna fes Cantiques ;
Et c'eſt dans les foyers antiques
*
Lyon.
16 MERCURE DE FRANCE
Que méditant les grands deffeins ,
Et raffemblant toute fon ame ,
Montefquieu rallumoit la flamme ,
Dont il éclaira les humains.
Le doux calme & la folitude
Enfantent feuls les grands travaux :
Ce fracas , cette inquiétude
D'un Peuple roulant à longs flots ,
Ne peuvent que troubler le Sage :
Méditer , voilàfon partage.
Les Maffei , les Maffigli ,
Les Leibnitz & les Bernoulli
Habitoient , aimoient leur Patrie ;
Leur gloire en eft-elle obſcurcie ?
Le tems n'eft plus , où dans Memphis
On accouroit de tout Pays ,
Et du fein même de la Gréce
S'initier à la fageffe :
Aujourd'hui , grace à l'Art heureux
Qui conferve & peint la penfée ,
Et la fait voler en tous lieux
' Rapidement multipliée ,
Tout féjour eft indifférent :
Au fonds de l'obfcure Province ,
Les regards bienfaifans du Prince
Peuvent échauffer le talent ;
Elle a produit les hommes rares
Que la Seine admire le plus.
MARS.
1759. 17
Paris , qui nous traite en barbares ,
N'eft riche que de nos tributs.
Mais cet afyle du génie
N'a- t-il pas mille écueils divers ?
Qui peut braver la tyrannie
De fes goûts outrés & pervers ?
Sous leur joug volage & fuprême
Nul efprit n'ofe être lui - même :
Il faut qu'avec foumiffion
Le Philofophe & le Poëte ,
Devenus meubles de toilette ,
Rampent fous les loix du bon ton ,
Flattent l'ignorance titrée
Et la vanité chamarrée
Ou de l'hermine ou du cordon.
Paré de l'Epigramme uſée ,
De l'antithèſe au trait faillant ,
Et de l'hyperbole glacée ,
Partout le jargon dominant
Marque à fon coin chaque penſée.
Aux fades Romans de fon temps
Corneille plia fa rudeffe ,
Et Fontenelle avec tendreffe
Les lifoit encor tous les ans.
Là , fous le brillant paradoxe ,
Je vois gémir la vérité :
Là tout principe hétérodoxe
A fon Sophifte accrédité ,
.18 MERCURE DE FRANCE.
Toujours dans l'excès du délire ,
Voulant fubjuguer ou féduire ,
Que fertile en raffinemens ,
Paris poffède à fonds le Code
Des plus bizarres agrémens ,
Nous regagnerons en bon fens
Ce que nous perdrons par la mode.
Voyez tous ces Auteurs fameux
Infpirés & chantés par elle ,
Vils deffinateurs de ruelle ,
Frivolement laborieux' ,
De leur tourbillon éphémére
Crayonner l'image légére
Dans d'infipides camayeux ;
Tandis que d'une main plus fûre
7
Sous les plus fauvages climats ,
Parmi la neige & les frimats ,
C'eft Haller qui peint la Nature.
Vainement aux Mortels furpris
Elle prodigne les miracles ,
Ses vaftes & pompeux ſpectacles
Sont perdus pour nos beaux efprits :
Cloitrés fous de riches lambris
Ils n'ont vû que la jeune Aurore ,
Le papillon & le zéphir
Volans fur l'aîle du plaifir
Près de la fleur qui vient d'éclore.
Dans l'horreur même des déferts
MARS.
1759. 19
A l'oeil attentif , qui l'obferve ,
La Nature offre fans réſerve
Des dons précieux & divers.
Qu'une touche favante & fiere
Peigne les Heros , ou les Dieux ;
Le pinceau naif de Téniére
En plait il moins à tous les yeux ?
Nous cédons la gloire ſtérile
A ces Ecrivains fi polis
De peindre en un conte fertile
Tous les vices les plus exquis ,
Trop heureux en quittant leurs traces
Pour un fentier moins rebattu ,
Il nous refte à peindre les Graces ,
Les vérités & la vertu.
Nos rochers , nos monts › nos prairies ,
Nos métaux , nos fleuves, nos arts,
Aux plus fublimes rêveries
Nous invitent de toutes parts.
Que pour un efprit foible & vuide
Amant de toute nouveauté
Martyr de la frivolité ,
Hors Paris tout foit infipide :
Qu'il affiche un noble dégoût ,
Une langueur fiére & ſtupide ,
Et l'honore du nom de goût ;
Sachons d'une ame moins fervile
Chérir nos foyers paternels ,
20 MERCURE DE FRANCE.
Arts , embelliffez cet afyle
Et multipliez vos Autels.
Quand tes humbles murs ſe formerent ,
Qui pouvoit prévoir tes deftins ,
Rome tes Citoyens t'aimerent ,
Tu fus l'exemple des humains .
En tous lieux , un homme qui penſe
S'élève à l'Immortalité ,
S'il prête l'oreille au filence
A la voix de l'humanité ,
S'il fait dans fa tranquille audace ,
Dédaignant le Siècle qui paſſe ,
Contempler la poſtérité.
LA DOUCE VENGEANCE ,
DE
NOUVELLE ESPAGNOLLe.
E tous les maux d'imagination , le plus
fenfible eft peut-être l'infidélité en amour;
mais à la douleur de fe voir trahi par ce
qu'on aime , fe joint encore le ridicule
ou la honte d'être trompé , furtout dans
les climats où le préjugé rend l'époux
garant de la vertu de fa femme . De là
naît ce fentiment cruel & féroce qu'on
appelle la jaloufie. Cette fureur , & le
préjugé qui l'irrite , regnent encore plus
MARS. 1759. 21
parmi les Peuples d'un naturel violent &
fuperbe , tels que font les Efpagnols.
L'honneur & l'amour offenfés n'y refpirent
que la vengeance : voici cependant
un exemple de fageffe dont les Peuples
les plus modérés feroient gloire & qui
mérite d'être cité , même parmi les François
.
Dona Helena , d'une des plus illuftres
familles d'Arragon , avoit épousé Dom
Gomès de Platanos , l'homme de la Cour
le plus vertueux & le plus fage. Gomès
avoit un ami appellé Gonzale de Villafana
, jeune Militaire d'une valeur &
d'une franchiſe digne des anciens Chevaliers.
La nobleffe , la candeur , la fenfibilité
formoient le caractére de Dona Helena
, & fa beauté en étoit l'image. Gomès
, dans ces douces effufions du coeur
qui font le charme de l'amitié , ne ceffoit
d'entretenir Gonzale des plaifirs purs
dont il jouiffoit auprès de fa vertueufe
époufe. Huit ans s'étoient écoulés depuis
que l'hymen les avoit unis ; & la
poffeffion qui diminue le prix de tous les
biens , n'avoit fait que lui rendre plus
précieux chaque jour celui dont il jouiffoit
fans
partage .
Ces vives peintures allumerent dans
22 MERCURE
DE FRANCE.
le coeur du jeune Gonzale les feux d'un
amour criminel . Il s'apperçut d'abord de
l'amertume cachée que répandoient dans
fon ame les confidences de fon ami , &
il s'en faifoit à lui- même les plus cruels
reproches. Eft-ce là , difoit-il , cette amitié
tendre que je lui ai jurée ? Eft-ce là
cet intérêt mutuel qui devoit rendre communs
nos plaifirs & nos peines ? Le bonheur
de Gomès n'eft-il pas le mien ? Non
fans doute , reprenoit- il avec douleur ,
puifque fa femme n'eft pas la mienne ;
auffi pourquoi faut- il qu'un tréfor unique
dans l'Univers foit le partage d'un feul
homme ? A peine avoit-il laiffé éclater
ces mouvements de jaloufie , qu'humi
lié d'avoir pû les concevoir , il en déteftoit
la baſſeſſe ; mais , il revoyoit Dona
Helena , & les defirs , les regrets , le
dépit , fe réveilloient dans fon ame impatiente.
Ainfi s'altéroit infenfiblement le
caractére de cette ame jufqu'alors fi pure.
Gonzale aimoit encore affez la vertu pour
lui vouloir tout facrifier. L'abfence étoit
l'unique reméde à la paffion qui le confumoit
; & cent fois il réfolut de s'éloigner
, mais en vain . Tantôt Gomès ,
par de tendres reproches , le ramenoit
au bord du précipice. Tu nous négliges ,
lui diſoit- il , mon cher Gonzale ; avec qui
MARS. 1759. 23
peux-tu vivre , qui t'aime plus que nous ?
Tantôt ce jeune homme lui-même , prêt
à chercher du foulagement dans la diffipation
des voyages oppofoit à fon deffein
de vaines raifons qui l'abufoient lui- même
: il fe rejettoit fur le foin de fon avancement
& de fa fortune. A peine feroitil
abfent qu'il feroit oublié ; & ce n'eft pas
la premiere fois que l'affiduité des follicitations
auroit fupplanté le mérite. Ainſi
l'amour pour le retenir fe cachoit ſous
les traits de l'ambition & de la prudence .
Dona Helena avoit conçu pour lui un de
ces fentimens qu'on ne peut définir , &
qu'une femme elle-même ne démêle jamais
bien dans fon ame. Elle étoit ce
qu'on appelle attachée à fon devoir & à
fon époux. Il n'eft rien qu'elle n'eût fait
pour Gomès ; il n'eft point de complaifance
qu'elle n'eût pour lui , ni de facrifices
qu'il n'eût obtenu d'elle. Elle eût
fait beaucoup moins pour Gonzale ; mais
fon attachement à fon époux tenoit plus
de la réfolution , & fon amitié pour Gonzale
étoit un penchant naturel , moins
généreux & plus facile. Elle ne trouvoit
aucun mérite à lui vouloir du bien , au
lieu qu'elle fe faifoit une vertu d'être
époufe fidelle & tendre .
Gomès s'entretenoit quelquefois avec
24 MERCURE DE FRANCE.
elle des vues d'établiſſement qu'il avoit
pour fon ami. Gonzale , difoit-il , approche
de l'âge où la liberté eft un état pénible
pour le coeur de l'homme ; il eft fage
, honnête & fenfible , il a beſoin de
s'attacher je m'apperçois moi - même ,
à fa mélancolie , que l'amitié ne peut
lui fuffire . Elle laiffe un vuide immenfe
dans fon ame , c'eft à l'amour à le remplir.
Helena , fans démêler la caufe de
la trifteffe où la plongeoient ces entretiens
, cherchoit de bonne foi avec fon
époux parmi les Beautés les plus renommées
, un objet digne de la tendreffe de
leur ami ; mais aucune d'elles ne lui
fembloit affez accomplie. Puiffe-t- il être
heureux dans fon choix , difoit-elle ! mais
je ne vois perfonne encore qui mérite
de le fixer.
Ces propos revenoient quelquefois en
préfence de Gonzale. Oui , difoit - il à
Gomès , je fuis réfolu à me marier : trouve-
moi une feconde Helena. Le fourire
amer dont il accompagnoit ces paroles ,
ne cachoit fa douleur qu'aux yeux de l'époux.
Helena qui l'avoit pénétrée , n'y
fut pas infenfible. Il a raifon , difoit- elle
quelquefois , en fe livrant à fes réflexions;
c'eft une femme comme moi , d'un caractère
doux , fimple , délicat & tendre ,
1
qui
MARS. 1759. 25
qui feroit le bonheur de ce vertueux
jeune- homme. Gomès a fur moila fupériorité
d'un pere ; Gonzale me laiffe entrevoir
pour fon époufe toutes les douceurs
de l'égalité .
Telles étoient les difpofitions du coeur
de Dona Helena , lorsqu'une avanture toute
fimple vint déchirer le voile qui lui cachoit
fes fentiments , & qui les déroboit
à Gonzale. Elle avoit eu de Gomès une
fille qui lui reffembloit plus encore par
les talens que par la beauté . Cette jeune
enfant , appellée Lucile , touchoit à fa
feptieme année , & le foin de fon éducation
faifoit les plaifirs de fa mere .
Un jour pour éviter les ardeurs du midi ,
Helena donnoit à Lucile fa leçon de chant
fous les portiques du Palais . Gonzale qui
venoit la voir , entendit de loin les accensde
deux voix touchantes que le luth accompagnoit
de fes accords harmonieux.
Surpris , enchanté , il s'arrête. Les fons
répétés par les voutes fe confondent dans
fon oreille avec undoux frémiffement. Helena
célébroit avec fa fille les charmes de
Finnocence , comparée à la férénité d'un
ciel fans nuage. Heureux époux ! difoit en
lui - même le jaloux rival de Gomès , tel
eft le calme délicieux dont tu jouis :
ton bonheur eft pur autant qu'il eft paiſi-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
ble ; tes defirs font fans obftacles , tes
plaifirs font fans remords. Cependant il
approche , il fe préfente avec cette timidité
qui accompagne le tendre amour.
Je viens vous diſtraire , dit- il , Madame ,
d'une occupation bien douce & bien
chere. Vous embelliffez votre ouvrage ,
vous fecondez le foin qu'a pris la Nature
de vous copier dans cette fille charmante
; vous lui aidez , s'il eſt poſſible , à
nous donner une autre vous- même.
Aimable enfant , pourſuivit-il , en s'adreffant
à Lucile › puiffiez- vous reffembler
à votre mere ! fi le voeu que je fais
s'accomplit , il y aura encore un heureux
au monde parmi une foule de malheureux
.
Comme il parloit ainfi , Dona Helena ,
dans la plus douce émotion , avoit les
yeux levés fur Gonzale. Vous avez raiſon ,
lui dit - elle ; le foin le plus intéreſſant
pour une mere eft celui de cultiver , de
développer , d'enrichir un naturel heureux
dans fon enfant. Mais que ce plaifir
devient plus vif encore , lorfque dans
cet enfant chéri on contemple le gage
d'une tendreffe vertueufe , lorfqu'on y
voit renaître la plus chere moitié de foimême,
& que chacune de fes careffes
nous retrace l'idée des plaiſirs purs dont
MARS. 59, 27
1
il est le fruit ! Ah Gonzale , que je ferois
heureuſe ! .. Un foupir lui coupa la parole
; & fa rougeur acheva de dire ce
que fa bouche n'eût ofé déclarer. Les
yeux de Gonzale attachés fur les fiens ,
lûrent jufqu'au fond de fon ame , & y
puiferent de nouveaux feux. L'excès de fa
joie l'eût fait tomber aux genoux de Dona
Helena , fi la préſence de Lucile & celle
de l'Esclave qui accompagnoit leurs chants
de fon luth , à l'arrivée de Gonzale , ne
l'eût obligé de retenir ce mouvement
paffionné. Mais depuis ce moment fatal
l'impatience d'obtenir l'aveu qu'il n'avoit
furpris qu'à demi , ne laiffa plus de repos
à fon ame. Tout l'affligeoit loin de Dona
Helena , tout l'importunoit auprès d'elle.
Gomès n'eut point de peine à s'appercevoir
de l'altération du caractére & des
fentimens de fon ami. Que lui ai - je fait ,
difoit-il à fon épouſe : il devient tous les
jours avec moi plus inquiet & plus diffimulé
; mes empreffemens le gênent , mes
reproches l'humilient , & je le fens glacé
dans mes bras . Je m'apperçois comme
vous de fon changement , difoit - elle ;
mais il faut en avoir pitié . Son coeur eſt
le même fans doute , & fon humeur feule
a changé peut-être a - t-il quelque peine
fecrette ; d'ailleurs il eft dans l'âge où un
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
>
coeur fenfible ne fe fuffit pas à lui- même.
Que fçai-je fi notre bonheur ne lui fait
pas fentir plus vivement le poids de fon
indifférence : peut-être enfin , auroit – il
befoin de fe diffiper , de changer de climat.
Il parle quelquefois du deffein de
voyager , & vous devriez l'y déterminer
. Gomès fuivit le confeil de fa femme
; il n'étoit plus temps . Gonzale en
fut offenfé. Si mon amitié vous péfe
lui dit-il , il y a pour vous en délivrer
un moyen plus court & plus fimple. Gomès
confondu de l'aigreur de cette réponſe,
ne fçavoit à quoi l'attribuer ; &
Gonzale preffe par fes reproches , tâchoit
de lui donner le change en attribuant le
chagrin qui le dominoit à des caufes
étrangeres. Les injuftices de la Cour , la
lenteur de fon avancement , étoient fes
plus communs prétextes. Gomès en crut
les apparences , & faifit l'occafion de ramener
le calme & la férénité dans le
coeur de fon ami. La Cour étoit alors à
Villaviciofa ; & le Miniftre , qui l'aimoit,
en lui donnant la nouvelle d'un Gouver¬
nement vacant , lui écrivoit qu'il alloit le
demander pour lui. Gomès part fur le
champ pour fe rendre auprès de fon Protecteur
; & Gonzale inftruit de fon abfences
, croit toucher enfin au moment
defiré ,
MARS. 159. 29
Si Gonzale vient te voir , ( avoit dit
Gomès en partant à Dona Helena ) tâche
de le retenir & de l'engager à m'attendre
: j'aurai je crois un événement
heureux à vous annoncer. Gonzale arrive
dans la plus violente agitation ; il
ne fe diffimuloit point l'injure cruelle
qu'il alloit faire à l'amitié. Mais l'Amour
impofoit filence aux remords , & tâchoit
de fe concilier avec l'honneur & la juftice
. Après tout , quel eft mon crime , fe
difoit à lui-même ce jeune infenfé ? n'eftil
permis qu'à un feul Mortel d'être touché
des charmes d'une femme accomplie?
Eft-ce pour lui feul que le Ciel a pris foin
de réunir en elle tous les talents , toutes
les graces, tous les tréfors de la beauté? ..
Il la poffède, il eft heureux : je ne prétens
pas troubler fon bonheur ; mais s'il refte
à Dona Helena un coeur libre , fi ce bien
le plus précieux de tous , n'eft pas au
pouvoir de Gomès , fi elle peut en difpofer
encore , fi l'efpoir de l'obtenir m'eſt
permis; faut- il y renoncer ? faut- il me refufer
le trifte avantage d'être plaint, d'inté
reffer une ame fenfible, & de me confoler
de mes peines en les lui voyant partager ?
Ainfi aveuglé par la paffion fur le plus
délicat & peut - être le plus pénible devoir
de l'amitié , Gonzale ſe rend auprès
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
de Dona Helena. Elle ne le voyoit jamais
fans émotion , mais pour lui cacher fon
trouble , & fe fortifier contre l'amant de
l'idée préfente de l'époux , elle parla du
voyage de Gomès & de l'efpoir qu'il avoit
en partant de quelque événement heureux.
S'il ne jouiffoit , répondit Gonzale ,
que de la faveur de la Cour , mon amitié
pour lui feroit au-deffus des chagrins de
l'envie j'ai appris la mort du Comte de
Formofe , & perfonne à la Cour ne doute
que fa place ne foit accordée à votre heureux
époux ; mais cette place fût-elle un
trône , fon ami l'y verroit avec joie, & ce
n'eft pas des dons de la fortune que je
me plains de le voir comblé . Vous lui
devez l'amitié la plus tendre , repritelle
avec un regard modefte qui ajoutoit
encore aux charmes de fa voix. Vous
êtes après fa famille ce qu'il a de plus
cher au monde... Hélas ceffez de m'accabler.
Qu'il lui eft aifé d'être mon ami ,
mais qu'il eft difficile à Gonzale d'être
l'ami de votre époux ! Non , Madame ,
il n'eft point de vertu qui réfifte à l'amour
jaloux & défefpéré ; & quelque violence
que je me falfe , il n'eft pas en
moi d'aimer celui qui vous poffede . Je
fuis injufte , ingrat , infidéle fi vous voulez
; mais je brûle , je me meurs , & la
paffion qui me confume étouffe en moi
MARS. 1759. 31
tout autre fentiment . A ces mots , il
tombe aux genoux de Dona Helena
éperdu & hors de lui- même.
>
J'abrége leur entretien , dont il eft facile
de fuppofer les gradations & les
nuances qu'il vous fuffife de fçavoir
qu'Helena interdite & tremblante ne
fçavoit plus comment modérer la douleur
& l'amour du tendre & malheureux
Gonzale. L'arrivée imprévue de Gomès
vint la fauver de ce péril . Il entre , il
trouve fon ami & fon époufe dans une
agitation qui les auroit trahis fi fa confiance
pour P'un & l'autre n'eût éloigné
de fa penfée tout foupçon d'infidélité .
Hé bien , dit- il à fa femme , que fais-tu
de mon mélancolique : Eft-il auffi trifte
avec toi qu'avec fon ami qu'il n'aime
plus ? Se plaint - il encore des injuftices
de la Cour ? Elle eft cependant fort honnête
, & nous n'avons qu'à nous en louer.
Je vous en félicite , répondit Gonzale ...
Et fort gaîment , à ce qu'il me femble ?...
Auffi gaîment que je le puis.... Oh , reprit
Gomès , je vous l'ai dit cent fois , cet
air fombre m'impatiente ; ayez la bonté ,
Monfieur le Gouverneur , de vous réjouir
avec moi de la grace qui vous eft accordée.
Vous héritez du Comte de Formofe ,
& je vous en fais mon compliment. Moi ,
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
s'écria Gonzale avec une ſurpriſe mêlée
de honte ? Oui , toi - même ; voilà ton
brevet. A ces mots , Gonzale tombe dans
un fauteuil , fe couvre le vifage de fes
mains , & ne répond que par des fanglots
accompagnés d'un ruiffeau de larmes.
Qu'a-t- il donc ? demanda Gomès. Je
crois qu'il a perdu la tête. Hé oui , mon
ami , je l'ai perdue ; je fuis un fou, un
furieux , un coupable indigne de la vie
& de ton amitié. Comment donc ? que
lui eft - il arrivé ? Helena ! vous pleurez
auffi vous m'épouvantez l'un & l'autre.
Les détours font inutiles , reprit Gonzale
avec violence. Tandis que ton ame généreuſe
me facrifioit ta fortune & faifoit
tout pour moi.... Non , je ne puis achever
reprens tes bienfaits , je ne veux
que mourir. Allons , tu mourras après ,
achéve, foulage ton coeur ; car je vois bien
que ton fecret te péfe. Hé bien , tandis
que tu follicitois pour moi le Ministre ,
j'étois , puifqu'il faut l'avouer , j'étois aux
genoux de ta femme , & je tâchois de la
féduire. En eft- ce affez pour mériter ta
haine ? Qu'attends-tu pour me percer le
fein ? Le voilà ce coeur ingrat & perfide :
frappe ; je ne m'en plaindrai point . Ref
pirons , dit Gomès foulagé. Voilà bien
du bruit pour une bagatelle. Tu aimes
MARS. 1759. 3.3
*
ma femme ; je le crois bien : qui ne l'aime
pas ? Je l'aime , moi qui fuis fon
mari. Tu en as été tenté ? la grande merveille
! crois -tu que fi elle étoit ta femme
comme elle eft la mienne , je ferois
plus fage que toi ? Ne va donc pas
t'imaginer que tu fois un homme étrange
: pardonne toi d'être fenfible, & allons
fouper comme de bonnes gens.
Gomès fut d'une gaité charmante . Helena
ne ſe laffoit point de l'admirer , &
rendoit grace au Ciel d'avoir échappé au
danger de trahir un fi galant homme.
Gonzale confondu tâchoit de fourire &
à chaque inftant les pleurs du repentir
s'échappoient de fes yeux. Il partit pour
fon gouvernement , d'où il écrivoit à
fon ami les lettres les plus attendriffantes
fur le crime dont il s'accufoit . Comme
l'orgueil eft la fource des vices , la honte
en eft le plus fûr reméde. Gonzale guéri
d'une paffion qui le rendoit mépriſable
à fes yeux , conçut enfin de l'amour pour
une jeune perfonne auffi vertueufe que
belle , dont il a fait le bonheur.
C. V. P.
Rv
34 MERCURE DE FRANCE.
TYRTEE ,
O U
LE POUVOIR DE LA POESIE.
„ INSP
CANTAT E.
NSPIRÉ par le ciel , Tyrtée chante : à
»fa voix un nouveau courage s'allume
» dans les coeurs des Lacédémoniens abbattus
. Sparte renaiffante remporte la
» victoire & un Poëté répare les mal-
» heurs de deux Généraux Spartiates.
Mylord Rofcomon , maniere de traduire les
Poëtes. Traduction de M. Trochereau.
VAINCUS , défefpérés , prêts à finir leurs jours ,
Prêts à voir leur patrie en un défert changée,
Les triſtes habitans de Sparte ravagée
Des Peuples de l'Attique implorent le fecours.
Malheureux , effuyez vos larmes ,
On vous donne Tyrtée ; il vous rendra vainqueurs:
Il va faire entrer dans vos coeurs
Un courage inconnu, plus puiffant que vos armes,
C'eft l'ami d'Apollon , des Mufes & des Dieux.
Sa voix peut appaiſer le Maître du tonnerre ;
Sa voix peut adoucir les monftres furieux :
MARS. 35 1759.
Il charme
par fes fons , il ébranle la terre ;
Il arrête en leur cours les aftres radieux ;
Et les Déités du Ténare
Applaudiffent dans le Tartare
A fes concerts harmonieux.
Quand il chante de Cythère
Les charmes & les plaifirs ,
La plus cruelle bergère
Sent murmurer fes defirs ;
Et fa vertu trop févère
Se perd en de longs foupirs .
Quand il chante l'allégreffe ,
Compagne du Dieu du vin ,
Déjà d'une douce yvreffe
On fent le tranſport divin .
S'il chante le Dieu des Thraces
On refpire les combats ;
La mort vole fur fes traces ,
Le fang coule fous fes pas.
Tyrthée avance , l'ecil terrible.
Il a de Mars le regard infléxible :
Du Souverain des Dieux il a la majeſté :
Il élève la voix ; la Nature eft muerte .
En ces accens , que le Pinde répéte ,
Il exhale le Dieu dont il eft agité .
Quoi ! vous fuyez ! & vos femmes tremblantes
Embraffent les Autels ,
Et couvrent de leur fein vos filles gémillantes ,
36 MERCURE DE FRANCE:
Qu'outragent des foldats cruels !
Aux armes , vil Peuple , aux armes ! . . .
Ces vieillards , prêts à périr ,
Verfent de ftériles larmes :
Tu n'ofes les fecourir !
Voi dans les bras de leurs meres
Voi ces enfans expirer. .....
Vous êtes Fils ! ... Vous êtes Peres ! ...
Et vous ne fçavez que pleurer !
A ces mots dans les airs mille cris retentiffent.
Quoi ! des ennemis inhumains ? ....
Ils s'arment , regardent ... pâliffent .
Et le fer leur tombe des mains.
Voilà donc ta verta guerrière ,
Peuple formé pour les combats ?
Tu fuis ! & foutiens la lumière !
Tu fuïs ! Et tu n'expires pas !...
..
Tourne les yeux... Cette ombre menaçante ,
C'eft Lycurgue , c'eſt lui ... Lâches ! vous pâliſſez !
A fon afpect , je vois votre épouvante :
Tombez à fes pieds , frémiffez .
Ah ! pardonnez , ombre immortelle !
Votre Peuple eft digne de vous .
Un Dieu combattoit contre nous :
Nous avons fui... Votre voix nous rappelle.
Frappez , Dieux ennemis , nous braverons vos
coups.
MARS. 1759. 37
C'étoit ainfi , divin Tyrthée ,
Que vous ranimiez leur valeur .
Lycurgue est tout entier dans leur ame agitée.
Ce n'eft plus une ombre irritée :
C'eſt Lycurgue lui-même excitant leur fureur.
Peuple vaillant , que peux- tu craindre ?
Un Dieu s'arme & combat pour toi .
C'eft Mars... Je l'entends ; je le voi...
Cellez de trembler , de vous plaindre.
Mars vous protége : fuivez moi.
Voyez ces fiéres Euménides ;
Elles agitent leurs ferpens.
Déjà les cohortes perfides
Tremblent fous leurs fouets menaçans,
Voyez - les , de rage écumantes ,
Secouer leurs torches fanglantes
Sur vos ennemis expirans.
Ah ! faififfons une facile gloire.
La foudre gronde, éclate..O ciel ! .. ils font vaincus !
Pourfuivons , écrafons leurs reftes abbattus.
Avec le ciel partageons la victoire .
Ainfi parle Tyrthée. Une divine flamme
Étonne les foldats & brille dans les yeux :
Le Dieu qui règne dans fon ame
Rend plus terrible encor fon front audacieux.
Relève-toi , Sparte tremblante ;
Ton Peuple eft ſaiſi de fureur :
38 MERCURE DE FRANCE
Tyrthée a réveillé fa valeur expirante :
En le faifant rougir , il l'a rendu vainqueur.
LEVESQUE.
PENSE' E S.
L'IMPRESSEMENT avec lequel on faifit
l'occafion de faire du bien à celui de qui
on en a reçu , eft fouvent moins l'effet
de la reconnoiffance que de l'envie qu'on
a de fe délivrer du fardeau qu'elle impofe.
Chauds amis , amans froids ; amans
paffionnés , mauvais amis : heureux le petit
nombre qu'il faut excepter de cette
régle générale , & qui poffede l'avantage
ineftimable de gouter à la fois les douceurs
de l'amour & de l'amitié !
Plus un lieu eft élevé , plus il eft expofé
aux tempêtes , & plus l'air qu'on y
refpire eft froid ; la cour en eft une
preuve .
La beauté naturelle dure peu , & plaît
beaucoup , les femmes autrefois n'en connoiffoient
point d'autre ; celles d'aujour
d'hui préférent la beauté artificielle qui
plaît moins & dure davantage ; le grand
nombre y a gagné , & je ne vois que
MARS. 1759 . 39
´les jolies femmes & les hommes qui y
aient perdu..
L'amour-propre a fait fubftituer aux
termes d'imprudence & de paffion ceux
de malheur & de fatalité.
A Paris , dans ce qu'on appelle le
beau monde , les hommes portent le
chapeau quoiqu'ils ne s'en fervent pas ;
ils ont auffi une religion ; c'eſt la mode .
Quelle altération ne caufent pas dans
nos manieres , notre honneur , notre façon
de penfer , & même dans nos moeurs ,
les objets qui nous environnent , & les
diverfes circonftances de la vie ! Son cours
eft femblable à celui d'un ruiffeau dont
les eaux changent fuivant les lits différens
où il coule .
L'Avarice , qui de toutes les paffions,
femble la plus contraire au bien de la
fociété , en a formé un des plus forts
liens , en tirant l'or du fein de la terre.
L'Amant de fa femme n'eft pas furement
l'Amant d'une fotte. Une Maîtreffe
& un Amant s'aiment paffionnément
malgré tous leurs défauts ; une
femme & un mari , avec tout le mérite
qu'on peut avoir , fe fouffrent.
Il eft permis à une femme parfaite de
fe plaindre de l'inconftance de fon Amant.
Cet effain de vils critiques , & de ri40
MERCURE DE FRANCE.
vaux obfcurs qu'un génie brillant ne
manque jamais de produire , reffemble
à ces infectes que le Soleil femble ne
faire éclore du fein de la fange que pour
bourdonner un moment , picquer & mourir.
vuë
La plus belle plaine plait moins à la
vue qu'un pays coupé de coteaux & de
vallons ; mais on y voyage plus commodément
de même , quoique l'inégalité
d'humeur donne du relief à la beauté , &
rende une femme plus picquante , on
aime mieux vivre avec celle dont l'humeur
eſt égale ; elle eft d'un commerce
plus aifé.
L'intérêt
que nous prenons aux tems
qui nous ont précédés & à ceux qui nous
fuivront , ne vient que de l'attachement
que nous avons à la vie : c'eft en quelque
forte étendre les bornes de notre durée.
Une Coquette n'a ni caractére , ni
goût , ni fentimens ; elle emprunte ceux
des hommes avec lefquels elle vit , & à
qui elle veut plaire ; vrai Caméléon , qui
fe peint tour-à-tour des couleurs de tout
ce qui l'approche .
Comme le Soleil diffipe à fon lever la
rofée qui pendant la nuit a tombé fur les
fleurs , & leur rend l'éclat qu'elle leur a
fait perdre , le retour d'un Amant féche
MARS 1759. 41
les pleurs que fon abfence a fait couler ,
& redonne au teint de fa bergere qu'ils
ont terni , fon vif & brillant coloris.
Ami , fi vivre plus longtems
N'eft que voir augmenter le nombre de nos ans ,
Et fi chaque jour de la vie
Quelque douceur nous eft ravie ,
Sans qu'autre choſe hélas ! vienne la remplacer ,
Que le foible & triſte avantage
De réfléchir & d'être fage ;
Cela vaut- il le foin de nous embarraſſer
Du terme prefcrit à notre âge ?
ODE
SUR la Convalefcence de Madame la
Princeffe DE CONDE'.
T OUCHANTE & divine harmonie ,
Prête aux fons de ma lyre un charme féducteur ;
Eleve mon foible génie ;
Et dans mes nouveaux Chants verfe un feu
créateur .
Je vais de ma Patrie interprête fidelle ,
Célébrer un bienfait à fes voeux accordé .
Du Maître des humains la fageile éternelle
Des portes du trépas a rappellé CONDÉ
42 MERCURE DE FRANCE.
Déja la prompte Renommée
Semoit dans l'Univers le danger de les jours ;
Et bientôt la France allarmée ,
Alloit , avec douleur , en voir finir le cours .
SOUBISE en a tremblé : dans les Champs où la
gloire
Sous les Drapeaux de Mars raffemble nos guerriers
,
Il arrofa de pleurs le char de la victoire ;
Et mêla fur fon front des cyprès aux lauriers.
Déja la Jeuneffe & les Graces
Loin des bords de la Seine alloient porter leurs
pas ;
L'Amour s'envolant fur leurs traces
Sembloit avec l'Hymen expirer dans leurs bras .
» O jour , difoit ce Dieu , fatal à ma tendreffe !
» Jour affreux où Condé ... Sa vie eft dans tes
>> mains.
>> Ciel ! conferve un objet formé par ta fageſſe ,
>> Et néceffaire encore au bonheur des humains.
Tel fur la Colombe timide
Plus léger que le vent , & plus promt que l'éclair ,
Un Vautour fond d'un vol rapide ,
L'enleve , & difparoît dans les plaines de l'air.
Ainfi le bras armé de fa faulx éclatante ,
La Fille de la Nuit précipitant fes pas ,
MARS. 1759. 43
Séme autour de Condé l'horreur & l'épouvante,
Et préfente à fes yeux l'appareil du trépas.
Condé paroît feule intrepide;
Ses vertus écartoient les horreurs du tombeau.
Bientôt la mort pâle & livide
S'approche , en agitant fon lugubre flambeau.
Son bras alloit frapper : mais le cri lamentable
D'un Prince qu'à fes pleurs on eût pris pour l'Amour
,
Fit tomber de ſes mains fon glaive redoutable.
La mort fuit, & Condé voit luire un nouveau jour
Elle refpire: & l'allégreffe
Près d'elle avec les jeux raffemblant les vertus
Diffipe la fombre trifteffe
Qui défoloit nos coeurs par la crainte abbatus.
2
CONDÉ plus belle encor, reprend un nouvel être :
D'un jour plus éclatant fes traits font embellis :
Avec elle bientôt les plaifirs vont renaître,
Et voler fur fes pas dans l'empire des lys.
Telle fur la terre panchée ,
Une fleur au matin n'a brillé qu'un moment 3
Mais par le midi defféchée ,
Elle attend des zéphirs un nouveau fentiment.
Elle renaît plus vive & plus charmante encore
Quand leur foufle léger a rafraichi ſon ſein :
Elle ouvré fon calice aux perles de l'aurore ,
Et s'embellit bientôt des couleurs du matin.
1
44 MERCURE DE FRANCE.
IMITATION de l'Ode d'Horace.
Q
Quis gracilis te puer in roſa ?
UEL eft le lieu fecret témoin de tes faveurs?
Quel Amant fur un lit , où le lys & la roſe
Mêlent enfemble leurs couleurs ,
Sur ton fein mollement repofe ?
Favoris des amours , compagnons de leurs jeux ;
Vous vous embelliffez des traits de la Nature.
Le vif éclat de tes beaux yeux
N'a befoin d'art ni de parure.
Laiffe floter tes blonds cheveux :
A quoi te fert d'en renouer les treſſes ?
Ton air tendre & voluptueux
Te vaut , Pirrha , les plus vives careffes.
Infenfé qui , féduit par tes ferments trompeurs ,
Se livre à ton amour volage .
Aujourd'hui dans tes bras il fixe tes ardeurs ,
Demain , ton ame fe partage.
Tu verras fans pitié fes douleurs , fes ennuis
Et fa longue persévérance.
Que j'ai paffé de jours & confumé de nuits
A gémir de ton inconſtance !
MAR S. 1759. 45
De més périls accrûs je me vois dégagé ,
Jouer des vents , des flots & de l'orage ,
Je périffois . Un Dieu m'a protégé .
Il a banni ma crainte & l'horreur du naufrage.
Pour reconnoître ſes bienfaits ,
Que l'encens le plus pur
ge;
lui prouve mon hommas
Et dans fon Temple heureux que l'on montre à
jamais
Tous les débris de mon voyage.
EPITRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.*
DOCT OCTE Ecrivain , dont la plume élégante
Sans affecter de paroître fçavante ,
Inftruit , corige , amufe chaque mois ,
Quel art à diriger les travaux du Mercure !
Le Goût marche à ta fuite , il préfide à ton choix ,
Pour moi ta bonté feule , hélas , le défigure .
Tout à côté du lys impérieux
Ma fimple violette , ou mon humble penſée ,
S'étonne de fe voir placée.
Mais loin d'en être aufli plus glorieux ,
Loin d'en prendre des tons de Prince ,
* Nota . Cette Epître a été trouvée parmi bes
papiers de M. de Boify.
46 MERCURE DE FRANCE.
A mes complimenteurs je dis :
Ne vous trompez point , mes Amis ,
Mes vers paffent : comment ? Comme_vers de
Province.
Qui? moi ! j'irois , dans un tranfport hautain ,
Pour une Fable ou deux tranchant du la Fontaine,
Ainfi que tant d'Auteurs que l'on connoît à peine,
Rompre en vifiere au genre humain !
Quoique le Bel - efprit me flate ,
J'abandonnerois l'Hélicon ,
Si fur cette montagne ingrate
On ne pouvoit s'en faire un bon.
Toi , tu ne groffis point la troupe
De ces Critiques fans raifon ,
Qui verſent d'une même coupe
Et le nectar & le poiſon.
Ta cenfure toujours délicate , éclairée ,
Sans nous décourager nous montre notre erreur ,
Et ta louange exacte , modérée ,
Sans gâter notre efprit , chatouille notre coeur .
Peu d'équité , beaucoup de bile ,
Forment nos Cenfeurs d'aujourd'hui :
La méchanceté feule eft leur plus ferme appui.
J'abhorre , je fuis un Zoïle
A qui l'intérêt fait la loi :
Je cherche un Ariftarque , & je le trouve en toi.
Par l'Anonyme de Chartrait , près Melun.
MARS. 1759. 47
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.
De Boulogne , le 8 Janvier.
PUISQUE l'ufage d'ériger des Statues ,
de décerner des Couronnes lyriques n'a
pas lieu parmi nous , confervons au moins
à la postérité la mémoire de ces hommes.
précieux à leur patrie & dignes d'être
imités par ceux qui nous fuccéderont . Je
fouhaiterois donc , Monfieur , qu'il y eût
dans votre Mercure une place deftinće
aux Mémoires qui contiendroient les
actions des Citoyens vertueux , les traits
d'humanité , les effets du zéle patriotique.
Sans doute que dans l'ordre de vos
matieres ces Picces n'occuperoient pas
la derniere place. Il y a dans cette Ville
un Citoyen. Les fentimens du Public
font unanimes à fon égard. Il eft aimé &
eftimé de tous fes Compatriotes . Les Anglois
nos voifins le connoiflent & lui
rendent la justice qu'il mérite. C'eſt un
François qu'ils fçavent diftinguer. Les
malheureux ont des droits acquis fur ce
généreux Boulonois qui ne confulte que
le bien public dans les calamités & qui
femble ne faire cas de la fortune qu'au48
MERCURE DE FRANCE.
tant qu'elle procure les moyens d'être
bienfaifant. Cent quatre-vingt victimes
de nos différends avec l'Angleterre ont
été tranſportées de l'Ifle S. Jean fur cette
Côte. Les maladies caufées par la rigueur
de la faifon , le défaut de ſubſiſtances , le
changement de climat aggravoient le
trifte fort de ces infortunés. Peres , meres
, vieillards , jeunes gens , enfans à la
mammelle , tous étoient attaqués de catharres
, de fièvre , de flux, de dyffenterie,
Quis talia fando
Myrmidonum , dolopumve , aut duri miles Ulfis
Temperet à lachrymis ?
Ils ont trouvé des hôtes empreffés à
les affifter. On leur a fait donner tous
les fecours qu'on accorde ordinairement
aux affiftans qui font dans l'indigence ;
mais parmi ces fecours le vin n'eft pas
compris & ce n'étoit pas fans fondement
qu'on jugeoit que des corps affoiblis
par le chagrin , la difette , la fatigue
d'une longue navigation feroient plus
promptement rétablis par cette liqueur.
Que fait cet ami des hommes ? Il déclare
au Médecin qui vifitoit ces étrangers
qu'il fournira du vin à tous ceux qui fe
préfenteront avec un billet. On fe conforme
à fes defirs pendant quelque tems
avec
MARS. 1759. 49
avec toute la circonfpection que de pareilles
offres femblent exiger. Enfuite on
lui témoigne qu'on craint d'abufer de fa
générofité pour fonder fes difpofitions ultérieures.
Quelle fera la réponſe de ce
bienfaiteur ? Il veut que l'on continue
tant que le befoin durera . La raifon qu'il
allégue eft fimple & fans oftentation. Il
le faut , dit- il. Il faudroit vous peindre
l'énergie & la vivacité avec laquelle il
prononça cette belle parole , il le faut
N'étoit- ce pas dire qu'il fe faifoit un de
voir d'être bienfaifant ?
Je fuis * & c.
Nota. J'ai à me plaindre de l'ufage où l'on
eft de garder l'anonyme en écrivant à l'Auteur
du Mercure , ufage embarraffant pour moi dans
bien des occafions ; mais dans celle- ci furtout je
ne puis pardonner à la perfonne qui a bien voulu
m'adreſſer cette Lettre édifiante, de m'avoir caché
fon nom & celui du digne Citoyen dont elle
fait l'éloge.
C
Jo MERCURE DE FRANCE.
ZEPHIRETTE ,
Ou LA MYSTERIEU SE.
ZEPHIRETTE au printems de fes jours
ne connoiffoit que la légèreté : l'heureux
talent de plaire étoit fon apanage. Sans
fe douter du pouvoir enchanteur qu'elle
avoit fur les coeurs bien nés , elle ne fuivoit
que le penchant flateur d'un plaifir
innocent & fans amertume : tout Pamufoit
, tout étoit de fon goût , pourvu que
la trifteffe & le férieux ne s'y mêlaffent
point ; les amours , les ris , les graces accompagnoient
fes pas , la tendre amitié
s'empreffoit à lafuivre.Zephirette fembloit
s'en appercevoir par diftraction , & l'oublioit
par vivacité. Son caractére affez indécis
, mais aimable, pouvoit fixer l'attention
d'un obfervateur curieux .Une humeur
enjouée , un efprit aifé & délicat , de la
fineffe , des faillies , de la précifion ,
une frivolité raifonnée , une fenfibilité
peut-être naturelle , mais légére & peu
connue , un air yolage , tout cela faifoit
le contrepoids de fes heureufes qualités ,
fon âge en étoit l'excufe. Affectant de ne
rien aimer , gliffant furtout , ne ſe fixant à
sien , fon coeur fembloit tourner à chaque
MARS 1759. SI.
mouvement qu'il éprouvoit ; telle étoit
ou telle paroifloit Zephirette : on ne pouvoit
fe défendre de l'aimer.
Un jour dans la tranquillité indolente
que goutoit fon ame , au milieu même de
Finnocente volupté dont elle paroilloit
jouir , on demande Zephirette , une lettre
lui eft remife : lettre fatale ! Elle l'ouvre
avec précipitation,fon vifage change,
fes couleurs s'altérent , fon coeur gémit ,
fes yeux fe rempliffent de larmes , fes
foupirs retenus s'échapent avec violence ,
on lit fur fon vifage l'inquiétude & la
douleur. La nuit arrive , fes yeux fatigués
refufent le fommeil , fon ame attendrie
pour la premiere fois , & peutpour
la derniere , fe fait mille chimércs
, fe repaît de craintes , de defirs ,
elle paffe rapidement du dépit à la plainte
, & de la fierté dédaigneufe au plus
cruel abbatement. Le jour vient & fe
paffe fans diffiper les inquiétudes de la
être
nuit.
L'infidéle ! le perfide ! ó amour ! ô tendreffe
!. ces mots entrecoupés s'échapent
de fa bouche , fes larmes coulent encore
en abondance ; Julie parcnte incommode
, prépofée à fa conduite , l'appelle
, Zephirette obéit , elle arrive
avec des yeux éteints . Qu'avez- vous , Ze-
Cij
32 MERCURE DE FRANCE.
phirette ? Rien... Rien ? Non. Ce non cache
à la bonne parente la vraie caufe de
fa douleur. Julie veut imaginer , elle
roule mille idées toutes plus mal fondées
les unes que les autres , elle adopte la
moins vraiſemblable , elle s'y arrête &
croit avoir découvert le myftere.
La tendre amitié s'y intéreffe , elle
vient à fon fecours ; mais Zephirette n'eſt
plus à elle-même. L'aimable Amarante la
voit , elle la plaint : fon ame généreuse
eſt affectée , elle fouffre avec elle , elle
refpecte le filence de la trifte Zephirette ,
qui lui avoue enfin qu'elle eft malheureufe;
elle fe taît auffitôt, comme fi la trop
fenfible amitié ne pouvoit entrer dans les
fecrets enfantins de l'amour.
Philinte , l'ami d'Amarante , s'étoit
déja apperçu de la douleur de Zephirette:
cette gaité charmante , cette aimable
vivacité changée en une trifteffe profon
de , en une langueur accablante ; une
converfation diftraite , férieufe , em
baraffée qui ſuccède à toutes les graces
de l'efprit & de la joie , tout porte la
crainte & l'étonnement dans le coeur du
fenfible Philinte. Il veut approfondir , il
interroge , on ne l'écoute pas , on fe tait ,
il en eft vivement allarmé ; ni Amarante
Philinte ne font inftruits. L'amitié qui
MARS. 1759.
les attache à Zephirette , l'intérêt qui la
leur rend chére leur offre mille conjectures
, ils veulent fçavoir quelle est donc
l'infortune qui accable cette belle enfant ;
l'aimable affligée eft fans ceffe préfente à
leur efprit inquiet , ils voudroient foulager
fa douleur, elle fuit obftinément toute
confolation.
Philinte enfin fuccombant `lui - même
fous le poids d'une affliction qui étoit devenue
la fienne, laiſſa échapper ces mots :
il étoit feul avec elle. » Charmante Ze-
»phirette , je ne vous connois plus ; qui
»peut altérer la paix de votre belle ame ?
quelle amertume trouble le repos de vos
»jours ? Vous me faites pitié , je reflens
» l'affliction la plus vive fans doute le
» monde qui vous étoit encore inconnu a
» trompé votre jeuneffe ; en avez-vous été .
»la victime ? Un infidéle fait tous vos
» malheurs ; dites un mot , & vous êtes
confolée l'amitié effuya quelquefois
»les larmes de l'amour.
وو
ود
Zephirette ne répondit que par un
regard mourant : il annonçoit le défefpoir.
Un foupir , une confufion intéreffante
firent entendre ce qu'elle ne pouvoit
dire ; fes pleurs recommencent ,
elle articule foiblement ces mots . O Philinte
! que me demandez-vous , & que
C iij
14 MERCURE DE FRANCE.
puis-je vous dire ? Il eſt bien des malheureux
fur la Terre... Elle fe tut , fes
larmes continuerent , le tendre Philinte
ne put y tenir , fon coeur éprouva l'émotion
la plus cruelle , il foupira , il gémit
, la violence qu'il fe fit ne put empêcher
quelques pleurs d'échapper de fes
yeux. Aimable Zephirette , ajouta-t- il
avec feu , je vous entends , & vous êtes
déja foulagée , vous êtes en liberté ici ,
encore un mot , & le poids qui vous accable
deviendra plus léger. Elle attacha
fes yeux fur lui. Ah laiffez-moi, dit- elle enfaite
, laiffez- moi en proye à ma douleur
, je vous ferois pitié ; plaignez-moi ,
c'eft le feul fentiment que j'ofe attendre
de vous n'exigez pas un aveu que je
n'aurois jamais la force de faire .. Elle
rougit , fes beaux yeux ſe baifferent , fa
douleur y avoit paru dans toute fon étendue
, elle fembla fe calmer après quelques
inftans ; elle fe leva , elle quitta
brufquement Philinte fans lui dire un feul
mot , fe flattant peut-être qu'il n'avoit
rien pénétré. Elle fe réfugia toute agitée
chez Amarante ; cette amie bienfaifante
cherche à la confoler , & après lui avoir
dit les chofes les plus tendres , elle ne
put lui arracher que des pleurs . Philinte
qui l'avoit fuivie arriva , Zephirette n'eut
MARS. 159. 35
pas la force de refter , elle courut s'enfermer
chez elle . Alors Amarante & Philinte
s'attendriffent , fe troublent , fe regardent
tout interdits . Les peines de Zephirette
deviennent les peines de leurs
coeurs fenfibles. Après un moment de filence
, l'amour feul , dit Amarante , &
l'amour trahi peut la déchirer aiafi , voilà
la caufe de fes peines ; ceci eft une affaire
de coeur. Zephirette encore novice
a cru trop facilement qu'un Amant auffi
vif qu'elle , devroit l'aimer & l'aimer feule
, & l'aimer toujours . Il l'auroit dû ;
mais il eft apparemment plus volage
mille fois que Zephirette ne paroît l'ètre.
Il a changé fans doute , voilà le myftere
, voilà le fujet de tant de larmes ;
mais elle oubliera tout , je vous le promets
, elle changera , elle connoîtra dans
peu l'imprudence de faire un choix précipité
, & d'y compter. Elle fe promet
tra bien de ne plus aimer : fa douleur ,
fon dépit finira , bientôt elle prendra le
fage parti de mépriſer fon perfide , & elle
finira par s'attacher il eft vrai , mais plus
foiblement. O Philinte , fi elle trouvoit
des coeurs comme les nôtres ... Zephirette
entra à ces mots , affectant une gaité
que la contrainte déceloit ; la converfation
devint générale. Zephirette accablée
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
s'endormit infenfiblement ; fa langue fe
délia , & dans ce fommeil perfide , nous
ouvrit tous les fecrets de fon coeur; après
quelques inftans elle s'éveilla en furfaut ;
elle parloit encore ; elle s'apperçut de
fon indifcrétion involontaire , nous éclatâmes
de rire , elle fuit , elle courut à
fon clavecin , & fa voix charmante chanta
avec toutes les graces qui lui font fi
naturelles , les douceurs & les délices
de la tranquille indifférence. Son coeur a
peu de chemin à faire pour y parvenir :
la tendre amitié y gagnera fans doute ,
Amarante & Philinte en feront plus attachés
à Zephirette , & Zephirette ellemême
n'en fera que plus charmante.
LETTREA
L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEU
ONSIEUR , Perfonne ne doit plus
que vous , par goût & par état , s'intéreffer
à la gloire & aux vertus des Héros
de notre nation ; c'eft ce qui me fait efpérer
que vous voudrez bien inférer dans
votre Mercure les vers ci- joints , qui marquent
la grandeur du péril où s'eft trouvé
M, le Marquis de Montcalm en Canada,
MARS. 1759. $7
& fa reconnoiffance envers Dieu. Ces
vers fervent d'infcription à une Croix
qu'il a fait planter fur le champ de la
bataille qu'il a gagnée fur les Anglois auprès
du lac Champlain : cette circonftance
feule et un affez puiffant motif pour les
faire paffer à la postérité ; fans qu'il foit
befoin de vous dire que le Général a eu
je crois bonne part à ces vers ; car il écrit
auffi-bien qu'il fe bat. C'eft la grace que
j'efpere de vous , Monfieur , & celle de
me croire , & c.
A Cayeux , ce
19 Décembre 1758.
Signé JOLLY, Avocat.
Chrétien ! ce ne fat point MONTCALM & fa
prudence ,
Ces arbres renverfés , ces héros , leurs exploits ,
Qui des Anglois confus ont brifé l'eſpérance ;
C'eſt le bras de ton Dieu , vainqueur fur cette
Croix.
Quid Dux, quid miles , quid ftrata ingentia ligna?
Eft fignum , eft vidor ! Deus hic , Deus ipfe triumphat.
C *
58 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE
A UN AMI ,
SUR LA NOUVELLE ANNE'E.
CHER HER Ami , malgré les glaçons ,
Je fatisfais à ta demande :
Quand un Ami parle , il commande ,
Et fes confeils font des leçons.
Seconde d'un regard propice
Les Chants d'une Mufe novice :
Du moins ne m'épouvante pas
Si je fais fouvent des faux pas :
Que ta cenfure foit fecrette ;
Vois un Ami dans le Poëte.
Dans ces jours , où le bon Janus
Ouvre les portes de l'année ;
A des complimens fuperflus ,
Une huitaine eſt deſtinée .
On voit d'hypocrites flateurs
Comme Janus , à deux viſages ,
Rendre aux Grands de honteux hommages,
Et les maudire dans leurs cours.
Plus d'an Séjan , à des Tyberes
Offrent des tributs mercénaires.
0
trop fortunés favoris
MARS.
1759.
59
S'ils font payés par un fouris !
Sous les fleurs d'un noble langage ,
Là d'implacables ennemis
Cachent le venin de leur rage ,
Et fe parent du nom d'amis .
De dignités , d'honneurs avides ,
Regardez ces ambitieux
Qui donnent des baifers perfides
A des concurrens odieux .
Candeur , fincérité , franchiſe ,
Fuyez : vous n'êtes plus de mife.
O moeurs fimples de nos ayeux
O jours heureux , où la Nature
Etoit fi belle , étoit fi pure !
!
Mais n'eft- il donc plus de coeurs droits ,
D'hommes juftes , d'amis fincères ,
De la vertu fuivant les loix ?
Il en eſt encor , je le crois ;
Mais je me plains qu'il n'en eft guères.
Que le Ciel parmi les humains
Augmente ces Etres divins !
Tels font les fouhaits que m'infpire
La vertu qu'en toi l'on admire.
Puiffent-ils ne pas être vains !
*
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
}
SUITE des Penfees fur l'Eſprit de Société.
ON
X XI V.
N demande quelquefois fi l'on peur
aimer fans eftimer. Pour répondre juſte
à cette queſtion , il n'y a qu'à expliquer
le mot d'eftimer , ou plutôt marquer quelles
qualités eftimables font néceffaires
pour être aimé. On ne peut aimer quelqu'un
fans eftimer quelque chofe en
lui ; car tout ce qui eft aimable , ou même
fimplement agréable , eft eftimable à
un certain point & à certains égards ; mais
on peut aimer quelqu'un , quoiqu'il manque
de plufieurs qualités eftimables , par
exemple, d'efprit, de favoir, &c. Bien loin
même de l'aimer moins , parce qu'il manque
de ces qualités , fouvent on l'en aime
davantage. Bien loin que pour aimer il
foit néceffaire d'eftimer en ce fens , il ſeroit
dangereux d'eftimer trop ; & il eft
rare que ceux qu'on eftime le plus par
les qualités de l'efprit , foient auffi ceux
qu'on aime le plus . 1 ° . Ces qualités ne
font guéres aimables ; car ce qui eſt
aimable , doit procurer du plaifir , & ce
qui ne procure que de l'utilité, n'eft qu'efMARS.
1759.
6t
tímable. Or peu de gens reçoivent du plai
fir, du moins un grand plaifir, des qualités
de l'efprit , parce que peu de gens ont un
goût bien vif pour ce qu'elles peuvent
produire. Mais 2 ° . ceux qui auroient ce
goût , parce qu'ils ont eux- mêmes de
l'efprit , font jaloux de leurs ſemblables .
Ils les voyent eftimés des autres pour
leur efprit ; ils prétendent à cette eftime;
ils doivent donc peu aimer ceux qu'on
leur égale , & moins encore ceux qu'on
leur préfére ; ils doivent même les haïr.
Ainfi les uns font infenfibles à ce que nous
valons ; les autres en font jaloux.
L'amitié produit ou augmente l'eftime
; je dis l'eftime même des qualités
de l'efprit , pour peu que la perfonne aimée
foit eftimable à certains égards ; mais
l'eftime de ces qualités ne produit point
l'amitié ; elle y . feroit plutôt un obſtacle.
L'eſtime , celle qui eft fille de l'amitié
, a quelquefois fait mourir fa mere.
Je connois quelqu'un qui , s'il vouloit exprimer
au vrai la fucceffion de fes fentimens
pour un homme qu'il aimoit beaucoup
autrefois , pourroit dire : Je ne l'ef
timai d'abord que parce que je l'aimois ;
mais dans la fuite le connoiffant davantage
, je l'eftimai tant que je ne l'aimai
plus.
62 MERCURE DE FRANCE.
Tant vaut le coeur , tant paroît valoit
l'efprit. C'est au premier à mettre le ſecond
en valeur comme en oeuvre.
Il n'y a que les qualités du coeur qui
gagnent le coeur . Souvent même elles le
gagnent , ou du moins le confervent encore
mieux toutes feules , qu'unies à celles
de l'efprit.
Si deux amis très- inégaux en mérite ſe
refroidiffent l'un pour l'autre , le réfroidiffement
viendra plutôt de la jalouſie
de l'inférieur que du dégoût du fupérieur.
L'Envie eft une paffion fi náturelle à
l'homme qu'elle va jufqu'à fe gliffer entre
deux amis d'un mérite égal , mais différens
, & à les brouiller. Si l'on n'eſt pas
jaloux d'un mérite auquel on ne prétend
point , on l'eft de la réputation qu'il
procure.
XXV.
N. avec la plus parfaite modeſtie , &
même beaucoup de fimplicité , a pourtant
un de ces mérites dont , fi l'on a de l'efprit
, on eft frappé à la premiere vue. Il
arrive de là que ceux qui commencent de
le connoître , & qui ne fçavent pas encore
à quel point il eft eftimé de tous
ceux dont il eft connu , difent volontiers
qu'ils doutent fi l'on fent bien tout
MAR S. 1759.
63
ce qu'il vaut. Ils croyent avoir fait la
découverte de fon mérite. C'eſt un grand
éloge pour N.
XXV I.
Plus on eft eftimable , moins on eft
eftimé autant qu'on mérite en effet de l'être.
Les uns , faute de lumière ; les autres
, faute d'équité , n'apprécient pas le
mérite éminent tout ce qu'il vaut.
Mériter l'eftime eft en un fens un obftacle
à l'obtenir , parce que mériter
d'être eftimé , eft un obftacle à être aimé,
& que n'être pas aimé , eft le plus
grand obstacle à être eftimé.
On ne fçauroit donc trop répéter aux
hommes d'un mérite fupérieur , que plus
ils l'emportent fur les autres , plus ils
en feront hais , s'ils ne font pas infiniment
aimables , c'est-à-dire infiniment
modeftes , infiniment polis , infiniment
attentifs & c.
XXVII.
Le plaifir d'aimer & d'être aimé fupplée
à tout , & confole de tout ce qui
n'eft pas abfolument néceffaire au bonheur.
Quelque chofe qui arrive à une
perfonne très-aimante & très- aimée , &
jouiffante de l'objet aimé , quelque chofe,
1
64 MERCURE DE FRANCE.
dis- je , qui lui arrive , excepté le malheur
de cet objet , fon bonheur n'en fouffrira
guères.
Soyez tel
XXVIII.
par le coeur que les autres
conviennent fans peine de ce que vous
par l'efprit.
êtes
Non feulement les qualités du coeur
font pardonner celles de l'efprit ; mais
elles aident à les appercevoir. Le bon caractére
éclaire fur toutes fortes de mérite .
Madame du ** eft laide , mais très-fpirituelle
& très-bonne. Sa bonté , en faifant
aimer fon caractére , laiffe eftimer
fon efprit ; & fa laideur eft réparée.
1
XX I X.
Plus on a de ce qui peut exciter la haine
en excitant l'envie , plus il faut tâcher
d'avoir de ce qui peut attirer l'amitié.
Un grand mérité , s'il n'eft pas aimable
, n'eft qu'un grand obftacle à plaire
dans la Société. C'est encore beaucoup
que d'être aimé avec un grand mérite aimable.
Il n'y a qu'un moyen de n'être pas
* Tacite dit de fon beau-pere Agricola : Virun
bonum facilè crederes , magnum libenter , Vous le
jugiez aisément un homme de bien , & volontiers
ungrand homme.
MARS. 1759.
beaucoup haï avec un grand mérite ; c'eſt
d'être beaucoup aimé.
X X X.
Faites-vous aimer , vous a-t -on dit ,
fi vous voulez vous faire eftimer.Vous avez
fuivi ce confeil ; vous avez pris ce moyen ,
& il vous a réuffi ; vous êtes eftimé . Je
vous dis à préfent ; faites - vous aimer
vous voulez n'être pas hai. fi
Plus on a réuffi à ſe faire eftimer , en
fe faifant aimer , plus il faut travailler
encore à fe faire aimer.
Si l'amitié des autres pour nous n'augmente
pas à proportion de leur eftime ,
celle-ci détruira , ou du moins affoiblira
l'autre , & par-là peut-être fe détruira ,
ou s'affoiblira elle-même.
Mais ce n'eft pas pour être eftimé
qu'il faut travailler à être aimé. Quiconque
n'y travaillera que par des vues de
vanité ou d'intérêt , fera bientôt pénétré ,
& connu pour un homme auffi faux que
vain ou intéreffé. Il faut travailler à fe
faire aimer par le defir d'être aimé , &
defirer d'être aimé parce qu'on aime. On
ne fera jamais conftamment aimable fans
* M. l'Abbé Trublet , Effais fur divers Sujets de
Littérature & de Morale . Tome I , de la cine.
quiéme édition , page 53.
66 MERCURE DE FRANCE.
être aimant. Dès que le fentiment n'y
eft pas , on n'a point cette grace , cette
vérité qu'il communique à tout ce qui
part de lui. Rien ne le remplace à la
longue. Quand on ne l'a pas , il faut fe
borner à la fimple politeffe. L'affectation
de l'affectueux eft auffi inutile qu'odieufe
& méprifable.
XXXI.
Vous cherchez par vanité à montrer
de l'efprit ; mais on voit bien plus votre
vanité que votre efprit. Heureux encore
qu'on ne vit que votre vanité , & qu'on
ne vous trouvât point d'efprit ; vous ne
feriez que ridicule ; au lieu que fi en pa
roiffant vain, vous paroiffez fpirituel auffi,
vous ferez à la fois méprifé pour votre
vanité , & hai pour votre efprit.
Celui qui cherche à plaire en cherchant
à montrerbeaucoup d'efprit , eft aufſi maladroit
que celui qui fe feroit préfenter à
quelqu'un dont il auroit befoin
l'homme du monde qui lui feroit le plus
défagréable.
› par
Montrer trop d'envie d'être eftimé ,
c'eft montrer un défaut méprifable &
méprifé , honteux à la fois & ridicule.
Au reste la vanité n'eft peut-être fi
mépriſée , que par ce qu'elle eft fouveraiMARS.
1759. 67
nement haïe ; car on méprife tant qu'on
peut ce qu'on hait ; rien n'eft fi confolant.
Peut-être même méprife-t-on moins
la vanité qu'on ne croit la méprifer. En
effet comment pourroit-on tant mépriſer
ce qu'on fent en foi ? Un avare peut haïr
un autre avare ; mais il ne le méprife
point. Il n'y auroit que l'humble qui
pourroit méprifer fincérement les vains ;
mais c'est justement celui qui les méprife
le moins , parce que c'est celui qui les
hait le moins. Il ne les méprife que par
raiſon , & non par paffion . Or un fentiment
qui n'eft l'effet que de la raifon .
eft toujours très-modéré.
XXXII.
Il eft vrai de quelques hommes auffi
bien que de quelques femmes , qu'ils
plaifent non feulement malgré certains
défauts , mais encore par ces défauts mêmes
; & que leur mérite , foit eftimable ,
foit aimable , non feulement excufe ces
défauts , mais en fait des agrémens , en
forte qu'ils plairoient moins fans ces défauts
; mais il n'eft pas moins vrai que
quand ces défauts- là ne plaifent pas , ou
ne plaifent plus , ils déplaifent beaucoup
plus que d'autres défauts .
68 MERCURE DE FRAN CĚ.
XXXIII.
Il faut redoubler d'attentions & d'égards,
comme de modeftie , après les fuccès,
de quelque efpéce qu'ils puiffent être.
Nous relâcherions- nous fur ce qui rend
aimable , quand les autres font moins
difpofés à nous aimer ?
Il en doit être de même après des fervices
rendus ; & qu'on prenne garde que
je parle d'égards , & non fimplement d'amitić.
S'il n'étoit queftion que de celleci
, rien ne feroit plus facile , parce que
l'amitié augmente par les bienfaits , à
moins qu'ils ne trouvent des ingrats . Mais
comme c'eft en grande partie l'amourpropre
qui produit cette augmentation
d'amitié pour ceux à qui on a fait du
bien , il eft naturel qu'il faffe prendre en
même tems avec eux un air de fupériorité
dont ils font d'autant plus bleffès qu'ils
n'ofent le paroître , dans la crainte de paroître
manquer de reconnoiffance.
XXXIV.
Si l'on eft poli par bon coeur , encore
plus que par intérêt ; fi l'on eſt touché
du plaifir fi flateur d'en faire , & de faire
le plus grand de tous , en voici un moyen
infaillible ; c'eft de ne point diminuer
de politeffe , de ne point changer de
manieres avec quelqu'un qui vient d'éMAR
S. 1759: 69
prouver un grand revers , d'encourir la
difgrace d'un Protecteur puiffant , d'être
renvoyé d'une Place importante & c. Parmi
tous ces regards où il lit fon infortune
, qu'il lui eft doux d'en rencontrer où
il lit toujours , non-feulement la même
amitié , mais encore la même confidéra¬
tion ; de trouver quelqu'un auprès de qui ,
en perdant fa fortune , il n'a pourtant
rien perdu ; & de pouvoir en conclure
qu'il en trouvera peut-être encore quelques
autres ! Il n'y a point de forte de
mérite que ne voie en vous un malheu
reux pour lequel vous confervez les mê→
mes fentimens . Il vous eftime , il vous
admire à proportion qu'il vous aime ; &
c'eſt peut -être le feul cas où l'eftime &
l'admiration fervent à l'amitié , bien loin
de lui nuire. -
Il faut raffurer par nos égards ceux à
qui l'adverfité fait craindre nos mépris.
Un homme n'a que du mérite ; il eſt
fans bien , fans naiffance &c. Paroiffez
occupé des dons que lui a faits la Nature ,
en compenfation des avantages que la
fortune lui a refufés. Paroiffez ne voir que
fon mérite ; & fi vous n'êtes pas à portée
de le fecourir ou de le fervir , fi vous
ne pouvez que le plaindre , ne le plaiguez
qu'en lui témoignant de l'eftime &
70 MERCURE DE FRANCE.
de la confidération . Il fe croira aifément.
aimé de vous , s'il s'en croit eftimé &
confidéré. La mauvaile fortune nuit plus
à ces deux derniers fentimens qu'au premier.
X X X V.
La politeffe tient un milieu entre la
fierté & la baffeffe. Elle a la dignité de
la premiere , & la civilité de la feconde.
L'extrême inégalité des fortunes eft un
obftacle à la vraie politeffe. Lorfqu'il n'y
a que des Riches & des Pauvres , il n'y
a guéres que des hommes fiers ou bas , peu ,
de polis .
XXXVI.
L'Auteur de l'Ami des hommes obſerve
( Tome 2. p. 132. de l'Edition in 12. )
que les hommes font plus polis entre
eux aujourd'hui qu'ils ne l'étoient il y a
cent ans , & qu'ils le font moins avec
les femmes. On peut en apporter plufieurs
caufes différentes , & même contraires
; les unes qui font une forte d'honneur
à notre Siècle , les autres qui , bien
loin de lui en faire , prouveroient , que ,
du moins à quelques égards , nous valons
moins que nos peres.
S'il y a aujourd'hui plus de politeſſe
entre les hommes , cela pourroit venir
en partie de moins de bonne fierté , de
MARS. 1759: 71
moins d'honneur , & peut-être même de
moins de courage.
Si l'on eft moins poli avec les femmes,
c'est peut-être qu'étant moins vertueufes
, & furtout beaucoup plus frivoles que
leurs meres , elles méritent moins de
conſidération & d'égards .
D'un autre côté , & ceci regarde la
politeffe entre hommes , nous fommes
aujourd'hui plus raiſonnables en bien des
chofes . Nous fentons , par exemple , que
de s'expofer à des combats finguliers , à
plus forte raifon les chercher , c'eft fottife
& folie. De-là plus d'attention à évi
ter tout ce qui les attiroit .
Quant à la maniere de vivre avec les
femmes , cette ancienne galanterie , ces
complaifances, ces adorations, ce dévouement
aux Dames , qui alloit jufqu'à l'efclavage
, n'étoit- ce pas une vraie fottife ?
Les hommes font généralement plus
éclairés qu'ils ne l'étoient autrefois ; les
femmes , fi l'on en excepte un petit nombre
, ne le font guères davantage : de- là
une forte de mépris pour le commun des
femmes.
Il y a moins d'amour aujourd'hui ; c'eſt
qu'on a autre choſe dans la tête : on eſt
plus occupé par l'intérêt & par l'ambition
: l'amour eft une paffion d'oifif. Or
72 MERCURE DE FRANCE.
un homme véritablement amoureux d'une
femme , fera à la vérité bien froid avec
les autres ; mais par une fuite même de
fon amour , il fera poli avec toutes . Il les
refpectera toutes dans celle qu'il aime.
Un fot lâche , impoli avec les femmes,
étoit affez poli avec les hommes : cependant
il s'échapa un jour avec quelqu'un ,
qui lui dit , Faire une impoliteffe à une
femme , on en eefftt qquuiittttee ppoouurr être méprifé ;
mais d'en faire à un homme , ily va de la
vie ; fortons . Il ne fortit point , & on ne
daigna pas attendre qu'il fortît , ni le
chercher une autre fois.
XXXVII.
On a fouvent dit , qu'un peu de fatuité
étoit un titre pour plaire aux femmės. Je
ne le puis croire ; elles font trop vaines.
Si l'on difoit , un peu de folie , je le croirois
bien ; mais les foux ne font point
fats ; car il faut un peu de deffein , une
forte de fyftême pour l'être , & les foux
n'ont point de deffein , ne font point de
fyftême. Les gens d'efprit ne font point
fats non plus. Refte donc les fots ; la
fatuité eft leur fublime. Tous les fats font
fots , plus ou moins.
La fuite pour un autre Mercure.
LETTRE
MARS. 1759. 73
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE .
MON CONSIEUR , Peut-être a -t- on traité
la queſtion que je propoſe ; mais je l'ignore
, & je defirerois que quelqu'un
voulût prendre la peine d'y répondre dans
votre Mercure : la voici .
Comment eft - il poffible que des cho-
Les auffi oppofées que le font la douleur ,
la joie & la colere , puiffent également
faire verfer des larmes ? Je fuis peu furprife
qu'à la repréſentation , ou même à
la lecture d'une Pièce intéreffante , on
en répande ; j'en ai fait l'épreuve à plufieurs
des vôtres , Monfieur : on fent que
le coeur attendri en fe dilatant , fi j'ofe
ainfi m'exprimer, prépare une route à ces
larmes délicieufes , on eft alors livré à
l'amolliffement qui les déterminent à couler.
Mais je fuis étonnée que la douleur ,
la colere & la joie , en foient auffi fufceptibles
la premiere , quand elle eft vive
fufpend prefque toutes les facultés : la
feconde ne devroit pas opérer l'effet qui
femble appartenir à un fentiment tendre
; & la troifiéme eft- elle faite pour
D
74 MERCURE DE FRANCE.
eft
émouvoir la fource des larmes ? C'eſt cependant
dans la circonftance d'une joie
inopinée , que j'en ai vû verfer abondamment.
On me dira que ce font des larmes
différentes : j'en conviens ; mais trois
mouvemens , tous contraires , trouvent
la même iffue des larmes ; c'eft ce qui
me femble incompréhenfible. On me
dira peut-être encore que mon ſexe
plus fujet par foibleffe ; c'eft une fauffe
prévention des hommes : c'eft de l'un
d'eux que je tire l'exemple que je viens
de produire ; & fi l'on veut y réfléchir ,
que de femmes courageufes avec dignité
fupportent fans pleurer ni fe plaindre les
foibleffes & les injuftices des hommes !
On ne les cite pas ; elles font trop nombreufes.
J'ai l'honneur d'être , &c.
F.*
On propofe une autre Queſtion dont
l'examen peut être utile.
" QUEL eft l'avantage que les Anglois
retirent de la vente du Tabac de leurs
Colonies en France , relativement au
» Commerce, à la Marine , à la Popu-
#lation , &c,
MARS. 1759. 70
LE mot
E mot de l'Enigme du Mercure précédent
eft Chat. Čelui du Logogryphé
latin eft Menfis , dans lequel on trouve
mens , ens , enfis , femis . Celui du Logogryphe
françois eft Rhinoceros , dans lequel
on trouve chien , rocher , miel , cornes
, cor , fec , nier , ris , corfe , orion ,
noces , chine , cris , écho , Efon , héro
chiron , Rhin , ohio , ferin , fein , rofe ,
Roi , héros , héron , coronis , ino , or.
ENIGM E.
CHARME
•
HARME de la prairie , agréable ruiſſeau ,
Votre eau n'égale point mon eau brillante &pure.
Je dois beaucoup à l'Art ; vous , tout à la Nature.
Souvent vous vous troublez; je refte toujours beau
Ainfi que vous , j'ai plus d'un frere ,
Et je puis avec eux former une rivière
Inacceffible au froid le plus mordant ;
Mais qui , trop rapide en fa courſe ,
Fait par fois oublier ſa ſource,
On peut la voir auffi rouler tranquillement
Entre des Monts couverts de neige ;
Mais fur les bords fleuris on trouve plus d'un piége
Où le plus fin va donner fottement.
D'ij
6 MERCURE DE FRANCE.
N
LOGOGRYPHE.
ous fommes trois. Nos noms , d'un même
lit enfans ,
Sont compofés des mêmes élémens ,
Et naiffent de deux fons époux de trois confonnes.
Laillons-les un moment , & parlons des perfonnes.
Depuis trois Siécles environ ,
La mienne en un réduit fecrettement s'applique
A corriger Virgile & Cicéron .
Mon frere n'eft qu'un être abſtrait , métaphyſique ;
Ceft le titre fçavant de plus d'une façon
Que de déraisonner penfe avoir la raiſon.
Quant à ma foeur , elle eſt tout corps , toute phyfique.
Mais non , j'ai tort , fon fort le plus fouvent
C'eſt d'être un vuide , un eſpace , un néant.
Quand j'enlève à mon nom fon premier carac-
-tère
J'ai le nom d'une Cour où l'on crie en Latin ,
Le nom d'un Tribunal augufte & fouverain:
Mais du nom de ma foeur & du nom de mon frere
Otez la voyelle légère ,
Par qui la France entend des fons féminifés ;
Lifez enfuite , ou même délifez :
L'ordre à rebours, comme l'ordre ordinaire ,
Vous donnera deux mots , l'un de l'autre l'envers;
25
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
Lentem .
Le Ruisseau .
Ruisseau qui baignes cette plaine,
Guitarre
je te ressemble en bien des traits
Toujours même penchant m'entraine
Le mien ne changera jamais.
Gravépar M Charpentie. ImpriméparTournelle
MARS. 1759. 97
+
L'unindique un Sauveur qu'en fes malheurs divers
Croit juſtement avoir Liſbonne :
L'autre nous dit ce que dans l'Univers
Trop fottement ne croit avoir perfonne.
MA
AUTRE.
a tête à bas ; dé grand je deviens fort petit ,
Et je n'ai plus ni piés ni pates.
De fçavoir qui je ſuis , Lecteur , ſi tu te flates ,
Tu crois avoir beaucoup d'eſprit.
CHANSON.
LE RUISSEAU. *
RUIUSISSSEEAAUU, qui baignes cette plaine ,
Je te reſſemble en bien des traits ;
Toujours même penchant t'entraine ,
Le mien ne changera jamais.
Tu fais éclore des fleurettes ;
J'en produis auffi quelquefois.
Tu gazouilles fous ces coudrettes ,
De l'Amour j'y chante les Loix.
Ton murmure fatteur & tendre ,
Ne caule ni bruit , ni fracas ;
Plein du fouci qu'Amour fait prendre ,
Si j'en murmure c'eſt tout bas.
* Nota. Cette Idyle de M. Panard , a été imprimée dans
l'un des précédents Mercuręs.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Rien n'eft dans l'empire liquide ,
Si pur que l'argent de tes flots ;
L'ardeur qui dans mon fein réfide ,
N'eft pas moins pure que tes eaux.
Des vents qui font gémir Neptune ,
Tu braves les coups redoublés ;
Des jeux cruels de la Fortune ,
Mes lens ne font jamais troublés .
Je reffens pour ma tendre amie
Cet amoureux empreſſement
Qui te porte vers la prairie
Que tu chéris fi conftament.
Quand Thémire eft fur ton rivage ,
Dans tes eaux on voit fon portrait ;
Je conferve auffi fon image ,
Dans mon coeur elle eſt trait pour trait.
Tu n'as point d'embuche profonde ,
Je n'ai point de piége trompeur.
On voit jufqu'au fond de ton onde ,
On lit jufqu'au fond de mon coeur.
Au but prefcrit par la Nature.
Tu vas d'un pas toujours égal ,
Jufqu'au temps , où par fa froidure ,
L'hyver vient glacer ton criſtal .
Sans Thémire , je ne puis vivre ;
Mon but à fon coeur eft fixé .
Je ne cefferai de la fuivre ,
Que quand mon fang fera glacé.
MARS. 1759. 79
ARTICLE II
NOUVELLES LITTERAIRES.
LES PLAISIRS de l'Imagination , Poëme
en trois Chants , par M. Akenfide. Traduit
de l'Anglois . A Amfterdam, chez
Arkftée & Merkus , & fe trouve à Paris
chez Piffot , quai de Conti .
y
CE
E Poëme parut en Angleterre pour
la premiere fois en 1744 : il
fut reçu
avec de très - grands applaudiffements
.
Le Traducteur avoue que l'yvreffe poëtique
& l'efpèce de défordre qui régnent
dans cet ouvrage conviennent
plutôt à
une Ode qu'à un Poëme didactique ; ce
qui a fait dire plaifamment
à Mylord
Cheſterfield
que ce livre étoit le plus beau
de ceux qu'il n'entendoit pas . En effet le
Poëte a beau vouloir en développer le
plan , on n'y apperçoit guères que le délire
d'une imagination
féconde ; mais
fi quelqu'ouvrage
eft difpenfé d'être méthodique
, c'eft un Poëme fur les plaifirs
de l'imagination
. Les qualités effentielles
à un tel ſujet font la châleur & l'enthou-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
fiafme , le choix des comparaifons , la nobleffe
des peintures : or tout cela s'y
trouve réuni , & l'abondance , l'harmonie
& l'éclat d'une profe poëtique , laiffent à
peine regretter dans la traduction les
avantages que peut avoir l'original , du
côté des vers & de l'énergie de fa langue.
Les défauts effentiels de ce Poëme , au
jugement des Connoiffeurs , font la lenteur
& la monotonie . Le Poëme didactique
ne peut être animé que par une marche
rapide & variée. Dans celui- ci la
progreffion des idées eft rallentie à chaque
inftant par des images accumulées ,
& trop fouvent du même ton de couleur.
Dans le premier chant l'Auteur rapporte
aux idées de l'Etre Suprême comme
aux premiers modéles du beau , du
fublime & du merveilleux , toutes les
qualités qui plaifent à l'imagination . » Je
» vais , dit-il , dévoiler les charmes que
» la Nature bienfaifante fait éprouver
aux ames fenfibles des Mortels. Je vais
» découvrir les richeffes que l'imitation
» emprunte d'elles pour embellir le tra-
» vail du Peintre & du Poëte .
11 fent la difficulté de peindre les traits
de l'efprit les plus déliés , de donner la
couleur , l'énergie & le mouvement à
des êtres fubtils & mystérieux ; mais l'obMARS.
1759. 81
jet le féduit , l'amour de la Nature & les
Mufes lui ordonnent de chercher par
des fentiers inconnus , la région brillante
de la Poefie , de découvrir des fources
où aucun Mortel ne s'eft encore défaltéré.
s
» C'eſt
par le Ciel , dit - il , que com-
» menceront mes chants : c'eft du Ciel
» que la flamme du génie defcend dans
» le fein d'un mortel : c'eſt de lui que
» viennent la chaleur de l'efprit , les
tranfports de l'ame , l'infpiration de la
Pocfie. Avant que le Soleil eût franchi
» les barrières de l'Orient ; avant que la
» Lune eût fufpendu fa lampe fecoura
» ble au milieu des voutes de la nuit ;
» avant que les montagnes , les forêts &
}}
les eaux ornaffent le globe ; avant que
» la Sageffe eût enfeigné fa loi aux enfans
» des hommes , l'Eternel étoit. Profon-
» dément enveloppé dans fon immenfité,
>> il voyoit en lui - même les images des
» êtres non créés . Dès le commencement
» il y atracha fon amour & fon admiration
, jufqu'à ce que , les temps étant
» accomplis , fon fourire vivifiant fit éclo
» re ce qu'il avoit aimé & admiré ; de là
» ce fouffle répandu dans tous les corps
organifés , qui leur donne le mouvement
& la vie ; de là la verdure des
"
»
»
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» campagnes , le bruit confus des flots ;
» les alternatives de l'ombre & de la lu-
» miere , de la chaleur & du froid , les
cieux fereins de l'Automne , les dou-
» ces rofées du Printems , & toute la va-
» riété qui régne dans la Nature.
Mais la Nature elle-même a varié les
efprits & leurs penchants ; il eft peu d'ames
douées d'une imagination vive &
d'une fenfibilité délicate. » C'eſt pour
» elles que le Pere des êtres ouvre le livre
» harmonieux de l'Univers ; là elles lifent
» ce que fon doigt a tracé ; elles adorent
» partout l'empreinte de fa main ; dans la
»terre , dans les airs , dans les tréfors de
» la prairie , dans la lumiere douce des
» aftres de la nuit , dans les attraits tou-
❤ chants d'une jeune beauté , dans fon
»tein de rofe ; partout elles apperçoivent
la copie de la beauté éternelle , elles
» en éprouvent les charmes , elles en
» font enyvrées , & partagent la joie de
» l'Etre Suprême.
Par la Fable de la Statue de Memnon,
il explique l'accord que la Nature a mis
entre les objets fenfibles & les facultés
de l'efprit ; de là tous les phénomènes de
l'imagination , du fentiment , du génie.
Le Poëte divife en trois claffes tout ce
que l'Art imite d'après la Nature : le beau,
MARS. 1759. 83
le fublime , le merveilleux. Il demande
pourquoi l'ame des hommes tend naturellement
vers les grands objets ; & il répond
: » L'efprit enorgueilli de fon ori-
33
و د
33
"
gine ne veut point rallentir fon vol ;
» il s'éléve fans ceffe vers le Ciel où il
» a pris naiffance . Ennuyé de la Terre &
» des fpectacles qu'elle lui préfente cha-
» que jour , il prend fon effor à travers
» les plaines de l'air ; il fuit l'orage qui
» s'éloigne ; il parcourt avec l'éclair les
espaces du Firmament ; il fe joint aux
Aquilons impétueux ; il plane au- deffus
de l'abîme des mers ; il s'élance
jufqu'à la fphére du Soleil ; il lui voir
répandre fes torrents de lumiere ... En-
» fin ſe recueillant , il fe plonge dans les
» abîmes de l'immenfité , où bientôt il
refte abforbé ; là fes efpérances fe repofent
, & il attend le terme fixé par
» la deftinée. Car . dès la natffance de
-» l'homme, fon Créateur a dit que ce ne
» feroit ni dans le plaifir paffager , ni
» dans le vain écho de la renommée ,
ni fous la pourpre de la grandeur , ni
» dans le fein fleuri de la volupté , que
» l'ame trouveroit fon bonheur ; il a vou-
» lu que méprifant ces objets frivoles ,
» elle attachât fes vues fur un bien plus
réel , placé fort au-deffus de tous les
"
"
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
êtres , jufqu'à ce qu'un jour toutes les
barrieres difparuffent , & que le fpecta-
» cle fe terminât par celui de la perfec-
"
tion infinie.
Il contemple les facultés qui font renfermées
dans l'homme. » Quel dommage,
» dit - il , en parlant de l'ame , fi les triftes
vapeurs de la pareffe courboient
vers la terre cette tendre fleur , épui-
» foient les vraies fources de fa vie & la
» flétriffoient dans fon printems ! L'attrait
» de la nouveauté l'attire & l'éleve au-
» deffus d'elle - même : c'eft ce defir cu-
» rieux qui fait que le Sage oubliant fon
»fommeil veille courbé à la pâle lueur
» d'une lampe nocturne ; c'eft lui qui fait
» que dans l'obfcurité d'une longue nuit
d'hyver, une antiqueVillageoife fufpend
par fes récits l'attention de fes enfans.
»Elle les entretient des cris qui fe font
» fait entendre au lit de mort de ceux qui
» ont opprimé la Veuve & dépouillé l'Orphelin
. Elle leur montre des Phantômes
errans dans le filence de la nuit , fe
» couant leurs chaînes , & tournant avec
leurs torches infernales autour de la
» couche du meurtrier. Chaque fois qu'el-
» le interrompt fon récit effrayant , le
» cercle qui l'environne fe rapproche par
crainte ; chacun fe regarde fans parler ;
و ر
22'
33
MARS. 1759. 85
a)
on friffonne ; on pouffe des foupirs entrecoupés
; l'attente les fufpend autous
» de leur bonne mere ; ils continuent à
» l'écouter , & les coeurs fe rempliffent de
» terreurs agréables .
De ce tableau fi naturel & fi animé
des effets du merveilleux , le Poëte paſſe
à la Peinture & aux louanges de la beauté.
O la plus brillante des Filles du
» Ciel ! comment peindre tes attraits 2
» Où trouver des couleurs qui égalent la
» vivacité de ton tein ? » Il parcourt les
plus riches campagnes ; il pénètre dans
le jardin des Hefpéries , il en cueille les
pommes d'or , & va les offrir à la jeune
Dioné : » Tourne ici tes pas , Nymphe
» charmante ; incline ton front éclatant ;
» que tes yeux répandent la douceur de
ود
leurs regards ; que le fouffle léger
» des zéphirs écarte les boucles de tes
cheveux ; qu'elles fe partagent pour
» laiffer voir la blancheur de ton fein , le
» doux incarnat de tes jouës , les roſes de
» tes lèvres , où les ris enchanteurs & la
volupté font tempérés par la fageffe &
» la pudeur. » Mais il s'élève par abftraction
à l'idée tranfcendante de la beauté.
Elle eft , dit- il , defcendue du Ciel
pour
» être au milieu des illufions de ce monde
le gage de la bonté & de la vé
35
86 MERCURE DE FRANCE.
» rité ; car la bonté & la vérité ne font
» qu'une même chofe. La beauté réfide
" en elles , & elles habitent dans la
» beauté. ( Le Poëte a répandu fur ce
paffage les lumières de la plus faine Philofophie
, dans l'une des fçavantes Notes
que le Traducteur a réunies à la fuite
du Poëme . )
» Sans la vérité , la beauté n'eft qu'u-
» ne ombre. Vous la voyez s'évanouir
dans vos vuides embraffemens » La
beauté réelle a fes développemens &
fes degrés ; le Poëte les obferve dans
le tableau de la Nature ; & des objets
matériels il ppaaffffee aux êtres animés.
»Mais la beauté nous touche plus vivement
encore lorfqu'elle laiffe percer
quelques lueurs d'intelligence elle
» nous conduit par degrés vers cette origine
éternelle , dont le pouvoir ſe manifefte
dans les différens ordres des
» êtres ; elle les a remplis de fes attraits :
» femblables aux rayons du matin qui
» partent du Soleil , leur pere commun ,
» pour éclairer tous les points de l'ef-
» pace. L'ame , l'ame feule , s'écrie le
"s
23
Poëte , renferme en elle - même les
fources vivantes du fublime & du beau :
» c'eſt en elle qu'habitent les graces .
" c'eft là que la beauté a fon trône. Dans
les payfages les plus rians qu'offre le
MARS. 1759. 87
Printemps , dans les afpects les plus
> charmans du matin & du foir , dans les
» fpectacles les plus magnifiques de la
" Nature , eft- il rien d'auffi beau que l'a-
» mitié vertueufe : Eft- il rien de plus tou-
» chant que ta vue de l'homme jufte qui
» lutte contre l'infortune ? Eft-il rien qui
charme autant que la férénité refpec-
» table de l'homme dans la vie privée ?
» La paix orne fa porte des rameaux tou-
» jours verds de l'olivier ; fa main libé-
» rale répand des tréfors non enviés : tout
» ce qui l'approche eft couvert de l'aîle
» pure de l'innocence & de l'amour. »
Le Poëte compare les facultés de l'ame
aux qualités des objets fenfibles ; & ceuxci
, en comparaifon , n'ont plus rien de
merveilleux. » De tous les habitans de la
» terre , c'eft à l'homme feul que la Sa-
» geffe divine donna le pouvoir d'élever
»fes regards pour contempler les loix
» éternelles de la vérité , pour y puiſer
» la règle de l'action & de la volonté ,
» pour diftinguer le jufte de l'injufte , la
prudence de la folie. Mais le Pere bienfaifant
de la Nature voulant embellir
» les routes de la juftice & de la bonté , a
» joint l'éclat de l'imagination aux loix
puiffantes de la vérité , à laquelle la
و د
و ر
ود
» raiſon ſe ſoumet avec joie .
88 MERCURE DE FRANCE.
Après avoir parcouru dans le premier
chant les trois objets des plaifirs de l'imagination
, le grand , le merveilleux ,
& le beau , le Poëte obferve dans le fecond
chant, quelle eft l'influence des fens,
de la Philofophie & des Paffions fur ces
plaifirs qu'il vient de confidérer en euxmêmes.
D'abord il déplore les outrages
que la barbarie a fait aux Muſes ; il les
voit renaître en Italie , mais reléguées
dans l'ombre des Cloîtres , ou affervies
à la tyrannie & au déréglement des Cours.
Enfin il les voit s'établir dans fa patrie.
» C'eft- là , dit- il , que le cortège de la
fageffe , c'eft - là que les vertus retrou-
» vant des amis dont elles furent long-
» temps féparées , embrafferont , com-
»me autrefois , la Troupe aimable dest
» Arts , des Mufes & des Graces. »
"
و د
"
Mais il reprend fon deffein & il obferve
que les fens concourent à embellir
les charmes naturels de l'imagination ....
Lorfqu'au milieu des ardeurs du Midi ,
on découvre un ruiffeau qui coule fur
» la verdure & préfente une fraîcheur
» aimable , un breuvage délicieux au
» voyageur altéré , fes ondes ne paroiffent-
elles pas plus pures ? Son murmu-
» re ne femble- t- il pas plus doux ? Em
général le paffage d'une fituation dou
MARS. 1759.
89
ود
A
loureuſe à un état paifible ajouté à la
fenfibilité de l'ame & aux charmes de
l'imagination . » Le fpectacle du Prin-
» tems , lorfqu'il eft accompagné des
», chanfons ruftiques , & parfumé par
» les fleurs du matin , a des appas pour
» tous les yeux . Mais que fon afpect eft
» doux pour le malade qu'un lit a long-
» temps environné de fon ombre lugu-
» bre ! Que fa beauté lui paroît touchante,
lorfqu'au moment où les forces com-
» mençant à renaître , il refpire un air
» embaumé , il fent la chaleur vivifiante
» du Soleil réchauffer fon fein , & chaffer
des fources de la vie les vapeurs fu- .
» neftes de la douleur qui l'oppriment !
La vérité pure a des plaifirs encore plus
vifs que l'illufion des fens. Ici le Poëte
contemple ce fpectacle de l'Univers avec
des yeux Philofophiques ; mais il me femble
qu'il fe trompe dans le développement
du phénomène de l'Arc-en- Ciel.
Des globules tranfparens , dont les furfaces
convexes d'un côté & concaves de
l'autre reçoivent les rayons qui les frappent
; ces globules , dis-je , expliquent
mal les réfractions de la lumiere & la variété
des couleurs de l'Iris .
Il attribue des plaifirs fecrets aux paſ90
MERCURE DE FRANCE.
ود
"
fions même douloureuſes ; & par une allégorie
très -poetique, il fait voir que l'Au-
» teur de la Nature , toujours juſte , toujours
bienfaifant , toujours fage , veut
» que les pas de la vertu , lors même
qu'elle eft pourfuivie par l'infortune &
» la douleur,foient accompagnés de la vo-
»lupté pure . Crois-tu , ( lui dit le Génie
» de l'humanité qui lui apparoît au mi-
» lieu d'un nuage . ) Crois- tu que la Nature
» n'ait point mis de plaifir dans la terreur
» que nous caufent les malheurs des au-
» tres , dans les larmes fi douces que fait
» verfer la compaffion ? penfes- tu qu'il n'y
» ait point un charme invincible qui en-
» traîne les facultés fociales , & les met-
»te en action malgré le tranchant de la
» douleur ? Interroge ton coeur , lorſqu'au
» milieu du filence de la nuit , à la lueur
» d'une lampe , ton oeil ftudieux parcourt
" les volumes facrés des morts , les vers
» des Chantres de la Grèce , les faftes où
» la renommée traça les noms fameux
» de ces Héros dont le Ciel & la Terre
lifent les actions avec la complaifance
» d'un pere qui entend les louanges de
" fon fils : alors fi ton ame partage leurs
» exploits , & brule de la même ardeur
» qui les animoit autrefois ; dis , lorf
» qu'un fpectacle odieux fe préfente à
35
و د
33
و د
MARS. 1759.
ود
» ta vue , lorfqu'ébranlés juſques dans
» leurs fondemens , des Etats glorieux
gémiffent dans la pouffière , & trem-
» blent à l'aſpect altier de la fière ambi-
» tion ; lorfque tu vois une jeuneſſe hé-
» roïque qui combattit pour les loix &
» la liberté de fes Peres , étendue dans
» des ruiffeaux de fang ; quand l'orgueil
> impie ufurpant le trône de la juſtice ,
change l'éclat du pouvoir , la majeſté
» des loix , le glaive , le laurier & la
» pourpre en un vain appareil fait pour
» orner la marche infolente d'un tyran ,
»ou pour éblouir les yeux des efclaves
qui fléchiffent devant lui ; lorfque l'a-
» vidité impitoyable arrache des mains
» du Temps la faulx meurtrière , pour
» détruire les monumens de la gloire ;
»
33
quand tu vois la défolation déployer
» fes aîles de corbeau fur des rues aban-
» données & couvertes d'herbes ; quand
» fur ces murs habités autrefois par des
Sénateurs auffi révérés que des Rois ,
» l'on entend fifler le ferpent , qui for-
» tant d'un amas de plantes venimeuſes ,
» va s'entortiller autour d'une colonne
» brifée ; lorfque le touchant fpectacle
» de ces débris lugubres , de ces révolu-
» tions funeftes , perce ton coeur ému ;
» lorfque la larme patriotique tombe de
92 MERCURE DE FRANCE.
» ton oeil attendri : dis - moi , à la vue de
» ces chofes , ton coeur fouffre-t-il en fe-
» cret de la douleur qu'il éprouve ?
mal
prouve que
y a
Si tout cela la douleur
dans une ame vertueuſe foit toujours accompagnée
d'une volupté pure , & s'il
peu de Philofophie dans ce difcours ,
on ne peut nier qu'il n'y ait beaucoup de
pocfie & d'enthoufiafme.
,
L'étude de l'homme eft une fource
de plaifirs pour l'imagination ; même
lorfqu'il eft vicieux ou ridicule &
c'eft l'objet principal du troifiéme
chant de ce Poëme. Le Poëte obferve
d'abord que l'imagination influe effentiellement
fur les moeurs par l'image fidelle
ou trompeufe des objets qu'elle
préſente à l'ame. Il en donne pour exemple
un Citoyen entre l'image de la mort
& celle de fa patrie. Il eft certain que
fa vertu dépend de la maniere dont l'une
& l'autre lui eft préfentée & dont il en
eft affecté. Mais l'erreur de l'imagination
ne méne pas toujours au vice ; » fouvent
» la folie prend fa place & commande
» en Reine ; elle fe couvre de mille parures
différentes ; elle a mille manieres
» d'exercer fon empire. » Ici le Poëte
change de ton : il entreprend de montrer
comment les ris font excités par les
écarts de la folie. Il voit les ridicules fe'
MARS. 1759. 93
و د
ހ
">
préfenter en foule , & il les défigne en
paffant , par les traits qui les caractérifent.
J'y vois , dit-il , l'Eſclave décon-
» certé par les regards hautains que la
grandeur altiére laiffe tomber fur fon
humble maintien ; là eft le lâche mal-
» heureux que la frayeur faifit , & que
» la vue d'un péril imaginaire plonge dans
» l'abbatement , & noye dans des larmes
» honteufes ; là eft cette ame abjecte qui,
fubjuguée par les ris effrontés & les
» outrages du vice endurci , renonce en ,
rougiffant à la gloire attachée à la tempérance
& à la probité : elle est prête
» à defavouer la haine que l'homme libre
» a pour l'orgueil & la tyrannie : elle en-
» tend une bouche vénale infulter avec
» licence au nom glorieux d'un Citoyen ,
» & elle force fa bouche à fourire.
33
n
ود
"
» Mais par quelle vue bienfaifante le
» Pere de la Nature produit-il dans l'ame
des Mortels ce mépris qui caufe de la
joie ? Pourquoi excite-t- il les aiguillons
agréables du rire , qui fait naître le
plaifir du ſein même du dégoût ? C'eſt
» pour hâter les pas tardifs de la raiſon ,
& l'écarter par cette impulfion des rou-
» tes infenfées de la folie.
"
33
Le Poëte réfléchit à la douce émotion
qu'excitent dans l'ame certains tableaux
94 MERCURE DE FRANCE.
de la Nature , comme une antique Forêt
de brillants nuages &c. Et il demande
» Cette émotion vient - elle de ce ton
» myfterieux qui fut donné aux facul-
» tés harmonieufes de l'ame , à l'inftant
»de fa naiffance ? ou vient- elle des liens
» cachés que l'art ou la coutume leur im-
→ pofe ?
11 compare la liaifon des idées unies
par l'habitude , & qui fe réveillent mutuellement
, à la fympathie de deux aiguilles
aimantées . Il m'a femblé que la
comparaifon manquoit de jufteſſe ; mais
le méchaniſme de la mémoire expliqué
par cette liaiſon fait une peinture charmante
.
""
» C'est par ces liens mystérieux que le
pouvoir actif de la mémoire conferve
» en entier le cortège de fes idées : ſi
quelqu'un des objets qui le compofent
» vouloit échapper à fa vigilance , elle
»recherche fes traces au travers des ef
» paces de l'oubli. En raſſemblant ainfi
»les formes variées des êtres , elle les
préfente à l'art imitateur , pour qu'il
», choififfe entr'elles : femblable aux fleurs
du Printemps qui répandent leurs doux
parfums , pour que l'abeille induftrieu-
» fe puiffe de leurs dépouilles choifies ,
» compofer fon mets délicieux. La furfa-
"
39
وو
MARS
1759. 95
"
"
,
ce étendue d'un lac d'eau vive durant
le calme qui régne pendant les chaleurs
» de l'été , ne réfléchit pas plus parfaite-
» ment ou les ombrages qui l'environ-
» nent ou l'éclat des Cieux qui la domine
; l'or fculpté ne conferve pas plus
» fidélement le trait que le Graveur lui
imprime , que l'ame d'un mortel favorifé
des Cieux , & né fous un Aftre
» favorable au germe de l'imagination ,
» ne conferve l'empreinte de la Nature.....
Pouquoi donc la Nature a-t- elle tant
» de charmes ? N'auroit-elle pas dequoi
» fournir tous les befoins de la vie , quand
» elle ne feroit point ornée de ces illu-
» fions enchantereffes ? D'où viennent.
» tous ces ornements ? C'eft de toi ,
» fource divine & intariffable d'amour !
» C'eſt de ta bonté infinie. Non contente .
» de fournir à l'homme la nourriture de
» la vie , tu fais , par les illufions agréa-
» bles de fes fens , que toute la Nature
» eft belle à fes yeux , harmonieuſe à fon
» oreille. » Ici le ſpectacle de l'Univers
eft une peinture délicieufe ; & le Poëte
conclud , que le goût qu'il définit , » l'énergie
& l'activité des facultés de l'a-
» me , difpofées à fentir chaque impref-
» fion agréable , eft un don du Ciel . Mais
le goût n'eft pas le même dans tous les
6 MERCURE DE FRANCE.
hommes : l'un ne cherche que le grand ,
le merveilleux , l'étrange ; un autre ne
foupire que pour l'harmonieux & le beau.
L'homme doué de ce fentiment jouit de
tous. » C'eft à lui qu'appartiennent & la
" pompe des Villes & les plaifirs des
campagnes , & tout ce qui fait l'orne-
» ment des Palais des Rois , les colon-
» nes , les portiques , les marbres qui ref-
. » pirent , l'or & fa cifelure : fon ame
» ſenſible en jouit , fans que le fier pof-
» ſeſſeur puiſſe en être jaloux. » Mais
l'objet le plus digne de la contemplation
de l'homme , c'eſt la Majeſté infinie qui
pofa les fondemens de l'Univers. » Ainfi
>>
les mortels , que les oeuvres de la Na-
» ture ont le droit de charmer , conver-
» fent avec Dieu même : de jour en jour
» ils deviennent familiers avec les vues
» éternelles ; ils agiffent fur fon plan , &
» cherchent à former les plaifirs de leurs
» ames fur le modèle éternel des fiens.
ABREGF'
MARS. 1759: 97
ABRE'GE' Chronologique de l'Hiftoire
d'Espagne , depuis la fondation de la
Monarchie jufqu'à préfent. Par M.
Deformaux. 5 Volumes in 12 , chez
Duchefne , rue S. Jacques .
Pru d'Hiftoires offrent un tableau auffi
vafte , auffi intéreffant & auffi varié que
celle d'Efpagne : fes premiers Habitans ,
Celtes d'origine , furent malgré leur courage
& leur fierté fubjugués en partie par
les Carthaginois ; bientôt après les Romains
dépouillerent Carthage des Provinces
qu'elle avoit conquifes en Eſpagne &
étendirent leur domination fur celles qui
avoient confervé leur liberté. On fçait
de quelle utilité fut pour Rome la conquête
de cette riche Région : elle en tira
des Tréfors immenfes & d'excellens Soldats
; mais quand l'Empire Romain affoibli
par le luxe , les guerres civiles & le
defpotifme militaire, eut été la proie des
Nations barbares qui habitoient le Nord
de l'Europe , l'Eſpagne fucceffivement ravagée
par les Vifigoths , les Vandales
les Suéves & les Alins , éprouva les plus
terribles malheurs . Ses Habitans infor
E
98 MERCURE DE FRANCE:
tunés furent prefque tous détruits par
le fer , la famine & la pefte , & leurs
farouches Vainqueurs n'épargnérent pas
même les Monumens fuperbes dont la
magnificence Romaine s'étoit pluë à l'embellir.
Enfin après plus d'un Siécle de
guerres & de combats , les Vifigoths reftérent
feuls maîtres de ce beau Pays :
leurs moeurs s'adoucirent peu-à- peu ; ils
embrafférent la Religion des vaincus ,
ſe mêlérent avec eux , & ne firent plus
qu'une Nation. Il n'y avoit pas deux
Siécles que l'Espagne jouiffoit du bonheur
qu'apporte à un Etat l'unité de Religion
& la concorde des Citoyens , lorfqu'elle
devint la proie d'un ennemi plus
redoutable que les Brigands dont nous
venons de parler. L'Evangile fit place
à l'Alcoran , & les Vifigoths trouvérent
dans les Arabes des Vainqueurs auffi cruels
& auffi impitoyables qu'ils l'avoient été
eux-mêmes à l'égard des Romains. La plupart
des Hiftoriens attribuent la caufe de
cette nouvelle révolution , la plus fatale
qu'ait éprouvé l'Eſpagne , au crime de
Rodrigue le dernier des Rois Goths : ce
Prince foulant aux pieds les Loix de l'équité
& de la Religion , attenta à la pudicité
de la fille du Comte Julien , &
accabla enfuite du plus injurieux mépris,
MARS. 1759. 99 .
Cette Amante abandonnée, confia fa hon--
te & fon défeſpoir au Comte fon pere
qui , par la plus mémorable & la plus
atroce de toutes les vengeances , perdit
fon Roi & fa patrie en armant contr'eux
les Arabes . Ĉe fut fur les bords de la
Guadalette , en 712 , que Rodrigue périt
avec toute la Nobleffe de fes Etats : fon
Trône fut brifé , & fes vaftes Domaines
pafférent en moins de trois ans fous la
domination des Calyfes de Bagdad , qui
avoient vaincu par les mains de leurs
Généraux. Bientôt ceux - ci franchirent
les Pyrenées à la tête d'une armće innombrable
, fe répandirent comme un
torrent impétueux jufqu'à la Loire , &
menacérent la France des mêmes fers
dont ils venoient d'opprimer l'Espagne.
Mais les plaines de Poitiers devoient être
le terme de leurs victoires : c'est là qu'ils
trouvérent un de nos plus fameux héros
, Charles Martel , qui avec moins de
trente mille François , remporta fur eux
la victoire la plus décifive & la plus importante
qui ait peut - être jamais été livrée
en Europe , puiſqu'il s'agiffoit de
la liberté & de la Religion de cette partie
du monde.
Les Arabes vaincus durent le trouver
heureux de conferver l'Efpagne. Un
E ij
100 MERCURE DE FRANCE -
nouvel ennemi s'étoit élevé contr'eux ;
Pélage , du fein de l'accablement & de
l'humiliation , ofa combattre pour fa liberté
& celle d'une poignée de Goths
échappés à l'esclavage : il la conferva
par fa valeur , & à l'aide des rochers des
Afturies , qui lui fervirent d'afyle & de
rempart contre les armées formidables
qu'on envoya pour l'y forcer.
Tels furent les commencemens d'un
Peuple qui ne fe foutint d'abord qu'à
peine , & qui enfin , après avoir lutté
fept fiècles entiers contre les Mufulmans
avec des fuccès variés , eut la gloire de
les détruire .
Déjà l'Espagne étoit échappée aux Calyfes
; un de leurs Sujets appellé Abderrame
, fugitif , profcrit , fans amis , fans
reffources , fans argent , ofa fe faire proclamer
Roi , & l'Efpagne gémiffante fous
le joug des Vicerois , lui tendit les bras &
le reconnut pour fon Souverain . Le nou
veau Monarque choifit Cordoue pour la
Capitale de fon Empire naiffant le
régne de ce Prince , & celui de fes enfans
jufqu'à Hiffem III , font les beaux
jours de l'Efpagne Mufulmane : on vit
fleurir fous eux les Sciences , les Arts &
le Commerce : les Efpagnols ne furent
peut- être jamais plus heureux , mais leur
MARS. 1759. Iot
bonheur ne fut que paffager. Bientôt
les guerres & les révolutions , les crimes
& la barbarie chafferent les Arts & les
Sciences ; les malheurs de ce Peuple eurent
leur fource dans la foibleffe d'Hi
fem III , qui fe laiſſa détrôner par ſes
Généraux , & qui de l'Affrique où il s'étoit
réfugié les vit lâchement partager
entr'eux fon héritage. Les uns s'établirent
à Cordouë , à Jaën , dans la Murcie ,
en Andalouſie , à Tolede , à Valence, dans
les Baleares & à Grenade ; chacun de ces
Ufurpateurs prit le titre pompeux dé
Roi : c'eft de là que toutes les Provinces
d'Eſpagne font encore aujourd'hui honorées
du nom de Royaume. Mais ces
Royaumes ne firent que paroître : ils furent
peu-à-peu envahis par des Princes
Chrétiens qui à- peu-près dans le même
temps prirent le Titre de Roi en Navarre
, en Caſtille , en Arragon & en
Portugal. Qu'on joigne à cette multitude
de Royaumes , celui de Léon fondé depuis
longtems par Pélage , on verra que
jamais Région d'une auffi médiocre éténduë
que l'Eſpagne ne fut déchirée par
plus de Souverains ou de Tyrans à la fois.
Le Royaume de Caftille devint bientôt
le premier & le plus célébre de cette
foule de Dynafties , la Maiſon de Bi
E iij
02 MERCURE DE FRANCE.
gorre qui déja régnoit en Navarre , pofféda
la Caftille quand cette Province fur
décorée du titre de Royaume à cette
Maifon fuccéda celle des Comtes de
Bourgogne , qui elle- même fit place à la
Maifon d'Autriche ; mais quand cette
heureuſe Maiſon parvint à la Couronne ,
les Sceptres d'Arragon , de Navarre &
de Grenade , étoient attachés à celui de
Caftille , & les Maîtres de ces vaſtes Etats
prenoient le titre de Rois d'Eſpagne avec
d'autant plus de raifon qu'il n'y avoit
qu'une feule Province , le Portugal , qui
ne reconnût pas leur autorité . Le Portugal
même ne tarda pas à y être uni ,
par l'ufurpation de Philippe II. Mais une
révolution éclatante l'en détacha 60 ans
après , & le rendit à fes légitimes Maîtres
qui y régnent encore aujourd'hui.
L'Efpagne fe vit foumife à la fin du
dernier fiécle à la Maifon de Bourbon ,
qui lui étoit étrangère & qu'elle s'étoit
efforcé plus d'une fois d'accabler . On fait
que lorsque le Duc d'Anjou petit-fils de
Louis XIV, fut proclamé Roi d'Eſpagne ,
la Monarchie Efpagnole s'étendoit en
Europe fur Naples , la Sicile , la Sardaigne
, le Milanès , les Païs-Bas & les Côres
deTofcane ; en Affrique fur le Royaume
d'Oran; en Afie , fur les Philippines ;
MARS. 1759. 103
en Amérique fur le Mexique , le Pérou
& d'autres Domaines immenfes. On fait
auffi que l'Europe conjurée contre Philippe
V , ne put lui arracher la Couronne
qu'il devoit à fa naiffance & au choix
de fon prédéceffeur Charles II. Mais cette
vafte Monarchie fut miférablement dé→
chirée & partagée : le Rival de Philippe ,
l'Empereur Charles VI , lui arracha Naples
, le Milanès , les Pays - Bas & la
Sardaigne ; le Duc de Savoie fe vit pof
feffeur de la Sicile , & les Anglois ufurpérent
l'Ifle de Minorque & Gibraltar.
Philippe , fous des aufpices plus heureux
, enleva 20 ans après les Royaumes
de Naples & de Sicile à l'Empereur , &
les donna au fecond de fes fils . Louis
vient de conquérir Minorque fur les Anglois
; mais ces évenemens font trop récens
pour les rappeller au Lecteur .
Les bornes de cet Ouvrage ne me permettent
pas de m'étendre davantage fur
cette Hiftoire , dont on ne fauroit trop
annoncer l'utilité . Le ftyle de l'Auteur eſt
plein de force & d'intérêt; aucun Ecrivain
ne s'eft étendu davantage fur les coutumes
, les loix & les moeurs des Efpagnols ;
il a fçu purger cette hiftoire des Fables
& du merveilleux qui la défigurent même
chez les Ecrivains Efpagnols les plus
E iv.
704 MERCURE DE FRANCE.
eftimés ; je ne citerai qu'un morceau
pour faire juger de fon ftyle : c'eft le Portrait
de Charles- Quint. *
A ne juger de la grandeur des Rois
que par l'éclat de leurs actions , plutôt
que par le bien qu'ils ont fait à l'humanité
, Charles- Quint doit être regardé
comme le plus grand Prince de fon Siècle.
Son activité infatigable , fon application
aux affaires , la profondeur de fa polititique
, la vafte étendue de fon génie , fon
ambition & fes fuccès le rendent en quelque
forte comparable à Jules-Céfar. Tous
deux formerent le magnifique projet daffervir
l'Univers. Tous deux calmerent
avec la même audace les féditions de
leurs Soldats . Tous deux fe fignalérent
par d'éclatantes victoires , & remplirent
le monde entier de fang & de carnage.
L'un & l'autre excella dans le grand Art
de pénétrer le coeur humain , & d'en
mouvoir à fon gré les refforts . Leur habileté
fut égale à convertir en émulation
& en zéle pour leur fervice , l'antipathie
des différents Peuples qu'ils eurent
à gouverner. Tous deux enfin terminérent
leur carrière au même âge. Les talents
Militaires & les exploits guerriers du
Monarque Espagnol difparoiffent devant
ceux du Général Romain : Charles no
* Tome III, page 403 .
MARS: 1759 . 1ος
fçut pas profiter avec la même rapidité
de fes victoires ; mais l'amour ne lui fit
jamais commettre les mêmes fautes qu'on
reproche à Céfar , ni perdre un moment
confacré au travail. It rougiffoit
de fes foibleffes , & prenoit autant de
foin de les cacher , que le Romain à
faire éclater les fiennes. Céfar étoit fupérieur
à Charles par l'étendue des connoiffances
, par la protection qu'il accorda
aux Arts & aux Lettres , par les reffources
du génie , & par la bienfaiſance.
Son ambition une fois fatisfaite auroit
eu , à ce qu'il femble , pour objet la
félicité publique ; au lieu que le Prince
Autrichien ne fongea guéres à dédommager
l'Europe des maux qu'elle eut à fouffrir
par fon ambition . On eft pénétré de
voir que la grande ame de ce Prince
n'ait pas fait de bien à fes Etats pendant
le cours d'un long régne. Pour achever
le portrait de Charles , j'ajouterai qu'if
fut quelquefois infidéle à fes promeffes ,
ou qu'il les éluda par des artifices puériles .
Sévére & indulgent , grave & careffant ,
modéré & équitable , ouvert & diffimulé
, libéral & économe ; fes vertus n'égalérent
pas fes talents ; mais fes défauts:
furent tous relatifs à fon ambition; excepté
La colére qui le tranfporta plus d'une fois
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
au-delà des bornes qu'un homme , &
furtout un Roi , doit ſe preſcrire.
SUITE des Ruines de la Grèce , par
M. LEROY .
UR le Promontoire de l'Attique , appellé
Sunium , étoit fitué le Temple de
Minerve Suniade. Les dix-fept colonnes
que l'on y voit encore debout , & qui fe
découvrent de très-loin , ont fait appeller
ce promontoire Cap-colonne . Ce Temple
reffembloit beaucoup à ceux de Minerve
& de Théfée à Athénes ; mais particulierement
au dernier , étant orné tout
autour d'une file de colonnes qui formoient
un péryftile , & en ayant fix à fa
façade. Il étoit d'Architecture Dorique.
M. Leroy a trouvé au pied des colonnes
le bas-relief dont parle M. l'Abbé
Fourmont dans la relation abrégée de
fon voyage de Grèce. Ce bas-relief repréfente
une femme affife , avec un petit
enfant qui , comme elle , léve les bras &
paroît regarder avec effroi un homme
nud qui fe précipite du haut d'un rocher.
L'Hiftorien , après avoir donné la
Carte du Port de Phalere & de celui de
Pirée , en donne les vues dans l'état acMARS.
1759. 107
tuel. Il paffe aux monumens d'Athénes
élevés fous les Empereurs Romains . Le
premier eft le Temple d'Augufte .
Sa façade qui fubfifte encore , eft compofée
de quatre colonnes doriques qui
foutiennent un entablement . Les Infcriptions
de cet édifice prouvent , dit M. Leroy
, que les Athéniens entendoient
mieux alors la flaterie que l'Architecture .
Il obferve que les colonnes du Temple
d'Augufte font d'une proportion beaucoup
plus élevée que celles du Temple de
Théfée & de Minerve . On fera moins
étonné de ce changement , ajoute- t- il ,
fi l'on confidere que l'ordre dorique a
toujours été en s'élevant , chez les Grecs
& les Romains , & même chez nous ,
puifqu'on lui donne quelquefois , quand
on accouple fes colonnes , jufqu'à huit
diametres & demi , & qu'on le dépouille
par-là de ce caractére mâle qu'il doit
avoir & qui fait fa principale beauté .
Sur la colline à laquelle Muzée , Poëte
célébre , avoit donné fon nom , eft un
monument élevé à un Syrien nommé
Caius-Julius -Antiochus-Philopapus ,
homme très-confidéré chez les Romains,
fous Trajan. Ce monument formoit par
fon plan une partie de cercle. Il y avoit
trois niches à fa façade , dont il ne reſte
E vj
L
108 MERCURE DE FRANCE.
plus que deux , dans lefquelles on voir
encore des débris de Statues . Le foubaffement
des niches eft orné de bas- reliefs.
L'Arc de Théfée ou d'Adrien eft un
monument élevé aux limites de l'ancienne
Ville d'Athénes , & de la nouvelle
Ville d'Adrien . Sur la façade qui regarde
la citadelle , eft une Infcription qui
dit : C'eft ici la Ville de Théfée . 'Sur la face
oppofée on lit : C'eft ici la Ville d'Adrien,
& non pas celle de Théfée. M. Leroy
prouve , en favant Obfervateur , que ce
monument doit avoir été élevé du temps
d'Adrien , & non du temps de Théfée.
L'Architecture en eft médiocre . On voit
dans la même Planche , à gauche de
cet Edifice , les reftes du Panthéon
d'Adrien. On y remarque auffi le Temple
de Diane la Chaffereffe , un des
plus fimples qu'ayent élevé les Grecs ;
mais où l'on voit encore quelques morceaux
d'une belle Mofaïque.
Le Panthéon d'Adrien annonçoit par
fa grandeur & par fa beauté , la magnificence
du Prince qui l'avoit élevé . On
y admiroit furtout , dit Paufanias , fix
vingt colonnes de marbre de Phrygie . MM.
Spon & Wheler prétendent que les dixfept
colonnes qui reftent encore fur pied ,
faifoient partie d'un portique de fix rangs
de vingt colonnes. M. Leroy fait voir ,
MARS. 1759.
109
›
furtout dans le plan reftitué de cet édifice ,
qu'il étoit impoffible que ce monument
formât un portique de fix vingt colonnes ;
tout paroît prouver au contraire qu'elles
faifoient partie du magnifique Panthéon
d'Adrien. Il juge que le portique de ce
Temple dont , felon Paufanias , les murs
étoient du même marbre que les colonnes
, où il y avoit des niches décorées de
Statues & de Peinture , & dont le Plafond
brilloit d'or & d'albâtre , étoit intérieur
comme celui du Temple de
Jupiter Olympien. Le Panthéon étoit entouré
de même d'une vafte enceinte de
murs. La grandeur des colonnes qui en
reftent , indique combien Adrien a voulu
lui donner de majefté. Elles ont plus de
cinquante pieds de hauteur. Elles font enrichies
de canelures , depuis la baffe jufqu'au
chapiteau. Les efpacements des
colonnes font ferrés , fuivant l'ufage des
Grecs dans tous leurs Temples Corinthiens
; & les chapiteaux des colonnes
font de la plus grande beauté. On voit
dans la planche où les ruines de ce Temple
font gravées , quelle étoit fa fituation
relativement aux principaux monumens
d'Athénes.
Le Stade étoit un Amphithéâtre def
tiné au Spectacle de la Courſe. Hérodes
110 MERCURE DE FRANCE.
Atticus l'avoit fait conftruire. Sa forme
étoit celle d'un fer à Cheval , en gradins ,
qui fervoit d'enceinte à une efpace de
fix cens pieds de long , mefure Grecque ,
& de fix cens vingt- cinq , felon les Romains.
Ce lieu fervoit auffi aux combats
des animaux , Adrien y en donna un de
mille bêtes féroces.
>
Quand on confidére , dit M. Leroy ,
l'étendue immenfe de ce monument
qui étoit tout couvert de marbre on
eft étonné qu'un Particulier ait été en
état de le faire conftruire à fes frais ;
auffi Hérodes- Atticus qui l'avoit fait bâtir
, étoit - il le plus riche Citoyen d'Athénes.
Il employa fes richeffes à décorer
fa patrie. Il fut le Maître d'éloquence
de Marc-Aurèle , & de Lucius-Verus.
La confidération qu'il s'étoit acquife lui
mérita la dignité de Conful. Il légua à
fa mort à chacun des Athéniens, dix écus ;
& par reconnoiffance ils l'inhumérent dans
le Stade , quoiqu'il eût ordonné qu'on
l'enterrât dans la Bourgade de Marathon ,
où il étoit né. Il ne refte de ce monument
que quelques gradins en ruine.
Ce qui fubfifte de l'Aqueduc d'Adrien
eft un monument d'ordre Ionique compofé
de deux colonnes , avec architrave ,
frife & corniche d'une architecture méMARS.
1759. 111
>
diocre. Ce monument eſt ſitué au pied
du mont Anchefme. On parvient avec
affez de difficulté au haut de cette petite
montagne , dit notre Hiftorien ; mais on
en eft dédommagé par une des plus bel
les vues du monde ; car non feulement
on voit de là toute la plaine d'Athénes ,
comme dans une Carte , mais on découvre
auffi une très -grande partie du Golphe
d’Engia nom moderne du Sinus
Saronicus , & les côtes qui le bordent.
C'eſt un ſpectacle charmant de confidérer
ce beau Pays , en lifant l'Hiftoire de
la Gréce , & en fe rappellant les événemens
extraordinaires qui ont rendu célébres
tant de lieux différens. Mais fi
l'efprit eft fatisfait , les yeux ne le font
pas moins de voir la plaine d'Athénes ,
arrofée de plufieurs petits ruiffeaux , &
plantée d'oliviers , de vignes , d'orangers
& de citronniers.
En partant d'Athénes pour fe rendre à
Sparte , & dirigeant fa route vers le
Nord , M. Leroy , après demie heure
de marche , trouva la forêt où étoit
placée la fameufe Académie de Platon.
Il n'en reste plus aucun veftige ; mais la
fertilité du lieu rend vrai-ſemblable ce
que les Anciens ont dit de fa beauté.
Le favant Voyageur nous rappelle fur
111 MERCURE DE FRANCE .
fa route les particularités intéreffantes de
chacun des lieux qu'il parcourt ; & l'on
croit voir , dans le récit de fon voyage ,
l'ancienne Gréce fortir de fes ruines.
Parmi celles de la Ville d'Eleufis , où l'on
voit encore les débris de plufieurs beaux
Temples de marbre , de grands Aqueducs
& d'autres veftiges de fa fplendeur ,
M. Leroy a furtout examiné les reftes du
Temple de Cérès , ce monument fi révéré
, qui fut épargné par Xercès luimême.
Il eft tellement ruiné qu'il n'a
pas été poffible d'en deffiner la vuë ; il
eft cependant facile de le reconnoître à
l'étendue & à la beauté de fes débris ,
parmi lesquels on trouve encore de trèsbeaux
chapiteaux Doriques & Ioniques.
» Ictinus le fit d'ordre dorique , d'une
» grandeur extraordinaire , fans colonnes
au dehors , pour laiffer plus d'efpace à
l'ufage des facrifices. Dans la fuite , Dé-
» métrius de Phalere , qui commandoit à
Athénes , mit des colonnes au-devant ,
» afin de rendre cet édifice plus majef-
» tueux par la décoration de fon frontifpice.
"
»
»
C'eft dans ce Temple que fe célébroit
cette fête augufte aux mystères de laquelle
, dit Cicéron , les habitans des Ré→
gions les plus éloignées venoient fe faire
initier,
MARS. 1759. IIS
Eleufis , fi fameufe , dans l'Antiquité ,
ne mérite pas feulement aujourd'hui le
nom de Village. Mégare , fi floriffante autrefois
, & qui avoit transformé ſes cabanes
en Palais , a vu changer fes Palais ,
en cabanes . M. Leroy fe rend à Corinthe.
Cette Ville fituée, comme l'on fçait ,
fur un ifthme d'environ cinq milles de
largeur , & qui fépare la Morée ou le
Peloponnéfe du refte de la Gréce ; cette
Ville autrefois fi puiffante par fa fituation
& par fes forces de terre & de mer ,
& fi célébre par fes jeux Ifthmiques , n'étoit
pas moins recommandable par la
magnificence de fes monumens. Paufanias
rapporte qu'il y vit deux Temples
de Neptune , ceux de Diane , d'Apollon,
& de Jupiter , le Tombeau de la fameufe.
Laïs & c. Mais de tous ces édifices un
feul eft échappé à la deftruction générale.
Il en refte huit colonnes de la façade ,
cinq de l'un des côtés du Temple , & une
dans l'intérieur , qui faifoit l'angle du
fecond portique. Ces colonnes font d'ordre
Dorique ; elles n'ont que vingt- deux
pieds & demi de haut , & elles en ont
fix de diametre : ce qui ne donne pas
quatre diametres pour la hauteur , compris
le chapiteau. L'intervalle d'une colonne
à l'autre eft d'un diametre : l'enta114
MERCURE DE FRANCE.
blement devoit être d'une hauteur prodigieufe
à en juger par l'architrave . On
ne conçoit pas comment MM . Spon
& Wheler n'y ont compté que onze colonnes
debout , puifque M. Leroy y en a
trouvé quatorze. Les proportions de cet
édifice femblent annoncer une antiquité
très-reculée. Ceux qui par un anacronifme
affez ridicule ont reproché à M. Carles
Vanloo , d'avoir fait dans fon Tableau
de Médée , le Palais de Créon en
ordre Dorique , verront ici que tous les
édifices de Corinthe n'étoient pas d'ordre
Corinthien .
Arrivé dans la plaine de Sparte , M.
Leroy en donne la defcription topographique
, & détermine la fituation de la
Ville, en rectifiant la relation de M. Fourmont
, où il eft dit que celui-ci paffa
l'Eurotas pour aller de Miniftra dans la
plaine appellée le Plataniſte , & du Platanifte
à Sparte . M. Leroy obferve que.
Sparte au contraire eft fituée entre Miniftra
& l'Eurotas , & que l'Eurotas coule
entre Sparte & le Platanifte ; Miniſtra
étant au couchant de la Ville , l'Eurotas
& le Platanifte au nord- eft .
Le plus grand nombre des monumens
de Sparte font fi ruinés , qu'ils ne préfentent
que des amas confus de colonMARS
1759. 115
nes , de chapiteaux & de corniches. M.
Leroy n'a pu en déterminer la fituation
qu'à l'aide des paffages de Paufanias
dont il a fait l'application fur les lieux.
Lé Théâtre & le Dromos font les feuls
édifices dont il nous ait donné les vues.
On reconnoît facilement le Théâtre à fa
forme & à fa grandeur . Il avoit deux
cent cinquante pas ordinaires dans fa
plus grande ouverture. Ses gradins étoient
d'un marbre blanc un peu gris , fes murs
extérieurs d'une fort belle pierre taillée
en rustique. Il étoit conftruit à- peu- près
fur le modéle de celui de Bacchus à Athénes.
Les fiéges des fpectateurs font creusés
en rond particularité fans exemple.
Le Dromos étoit une efpèce de Stade
où les jeunes Spartiates s'exerçoient à
la courfe : il eft tout-à-fait ruiné . M. Leroi
, après avoir examiné les ruines de
Sparte , a tâché de trouver la fituation
de quelques Villes fameufes de la Laconie
comme Amyclée , Therapnée &
Pharis, d'après les indications de l'hiſtoire.
Je ne puis dire combien ce voyage m'a
intéreflé : puiffe l'extrait que j'en ai donné
infpirer le defir de le lire.
,
La feconde partie est toute en inftruction
pour les Architectes , & je vois qu'ils
font tous avec reconnoiffance l'éloge de
ce favant & laborieux Obfervateur.
116 MERCURE DE FRANCE.
SUITE des Principes difcutés &c.
DEUX Differtations fort étendues ,
l'une fur la fainteté perpétuelle de l'Eglife
, l'autre fur la Loi Mofaïque , font
en partie la matiére des cinquiéme & fixiéme
volumes de l'Ouvrage des RR. PP.
Capucins.
Comme les Journaux & notamment
celui de Trévoux , ont parlé avec éloge
de ces deux Traités , & que d'ailleurs
ce font de ces Ouvrages qu'il faut
lire en entier pour fe pénétrer de la faine
doctrine qui y eft répandue , je crois devoir
renvoyer mes Lecteurs au Livre mê
me. Il verra dans le cinquième vol. l'Eglife
toujours fubfiftante fans aucune altération
depuis Adam jufqu'à nous , ne faiſant
jamais qu'un même corps & n'étant qu'une
même effence. Il trouvera dans le fixième
la Loi Mofaïque développée & mife dans
tout fon jour tant par rapport à fa matiere
& à l'objet de fes préceptes , qu'à
la nature de fes promeffes & à la fin
Dieu s'eft propofée en la donnant à ſon
Peuple , les prérogatives & l'appanage de
la Nation d'Ifrael ; enfin la différence
que
MAR S. 1759. 117
réelle des deux alliances & la fupériorité
de la nouvelle .
Les principes les plus lumineux font
le fondement de cet Ouvrage ; les raifonnemens
les plus folides en forment la
chaîne , & la pleine intelligence des Prophétes
en eft le fruit . L'Extrait fuivi que
j'en donne peut n'être pas du goût de
tout le monde ; mais il tient peu de
place dans chaque Mercure , & quelques
pages à lire tous les mois donnent infenfiblement
au Public le réſultat des
plus profondes études que l'on ait faites
des Livres Saints. Paffons au Poëme admirable
qui termine le fixiéme Volume ,
& qui eft une nouvelle preuve de l'harmonie
& de la clarté répandues par ces
nouveaux Interprêtes fur des Pfeaumes
qui jufqu'ici fembloient prefque inintelli
gibles.
Dans la premiere , qui contient les dix
premiers verfets , l'Eglife d'Ifraël captive
à Babylone fait fouvenir le Seigneur des
maux qu'elle endure , & par lefquels il
met à l'épreuve la fidélité de fes enfans ;
elle reconnoit qu'elle dépend en toutes
chofes de l'Etre fuprême & que nulle de
fes actions n'échappe à fa connoiffance ;
elle admire la profondeur impénétrable
des decrets que l'Eternel a formés fur
1.18 MERCURE DE FRANCE.
elle ; mais comme elle ne connoit point
encore la connexion qu'ils ont entr'eux
& les effets qui doivent en réſulter , elle
fait à cet égard l'humble aveu de fon
ignorance ; & comme elle eft trop perfuadée
que l'Etre Suprême eft infiniment
préfent partout , pour efpérer de trouver
une retraite inacceffible à ſes coups , elle
fe réfout à les fouffrir avec docilité .
Dans la feconde , contenant les v. 11
& 12 , on trouve l'oppofition que l'Eglife
d'Ifraël établit entre la profonde pénétration
de fon Dieu & l'obfcurité qui lui
eft perfonnelle , & elle prend pour point
fixe de fa preuve l'état même qui l'intéreffe
davantage , c'eſt celui de la liberté
future dont elle avoue que d'épaiffes ténébres
lui dérobent fa connoiffance ; mais
elle eft perfuadée que l'Eternel fidéle à
fes promeffes fera fuccéder à ces ténébres
l'évidence & la clarté qu'elle defire.
La troifiéme , qui s'étend depuis le v.
13 , jufqu'au 18 inclufivement , contient
la formation nouvelle des Ifraelites convertis
pendant la captivité , fous l'emblême
de la formation & de l'accroiffement
du corps phyfique dans le fein de
fa mere. Les Ifraclites étoient en effet
renfermés dans la Chaldée comme le foetus
l'eft dans le fein de la mere , & le
MARS. 1759: 119
deffein de la Providence étoit non feulement
de les punir de leur révolte , mais
de les corriger par cette épreuve de leur
penchant pour les cultes impies , de les
rendre plus dociles à fa voix , & d'en
former un Peuple tout autre qu'il n'avoit
été jufqu'alors . Il l'avoit promis , l'exécution
devoit y répondre.
La régénération des Ifraelites captifs
conduit naturellement à parler de leur
délivrance qui devoit en être la fuite , &
c'eſt par où commence la quatrième fection
qui contient depuis le v. 19 , juf
qu'au 22 inclufivement. L'Eglife d'Ifrael
fe plait à en rappeller le fouvenir. Elle
en fixe l'époque, c'eft lorfque le Seigneur
aura détruit les Chaldéens & les Apoftats,
dont elle fe déclare l'ennemie irréconciliable.
pen-
Animée de ces fentimens, elle ne craint
point dans les deux derniers verfets d'en
appeller au témoignage de Dieu même ;
elle le conjure de mettre a l'épreuve le
coeur , l'efprit & les plus fecrettes
fées de fes enfans , & perfuadée qu'elle
eft de leur innocence & de leur fidélité à
fa loi , elle fe promet que l'Etre Suprême
ne trouvera en eux aucun des veftiges
de l'impiété qui avoit attiré fur eux'
fa colére ; & de là naît la confiance
120 MERCURE DE FRANCE.
avec laquelle elle lui demande de la rés
tablir dans fon premier état.
PSEAUME CXXXVIII . Heb . CXXXIX.
Domine , probafti me &c.
SEIGNEUR , EIGNEUR , Vous m'éprouvez
Pour vous affurer de ma fidélité.
Le temps de mon fommeil
Vous eft parfaitement connu .
Le moment de mon réveil vous eſt préſent.
Vous pénétrez le ſujet des cris
Que je pouffe vers vous d'une terre éloignée,
Soit que je marche.
Soit que je me repoſe ,
Votre préſence m'environne ,
Et nulle de mes démarches
N'échappe à votre connoiffance.
Non, la parole n'eft pas encor fur ma langue,
Et déjà , Seigneur ,
Vous fçavez tout ce que je vais dire.
Vous me preffez de toutes parts ,
Etvotre main s'appelantit fur moi .
Cette connoiffance merveilleufe
Eft au- deffus de mon intelligence :
Je
MARS. 1759. 121
10
II
12
Je ne puis y atteindre.
Où me mettrai- je à l'abri de la tempête
Que vous excitez contre moi ?
En quel lieu me déroberai -je à votre colère
Si je monte vers les Cieux
Vous y êtes préfent :
Si je demeure au fond des Enfers,
Etendu fur mon lit de douleur
Je vous y trouve.
Me tranfporte-t-on
Aux extrémités de l'Orient ?
Me relègue- t on au fond de l'Occident ?
C'eſt votre main qui m'y conduit,
C'est votre droite qui m'y retient.
II.
Oui , je l'avoue ,
Je fuis environné d'épaiffes ténèbres ;
Mais elles deviendront pour moi
Une lumiere éclatante ;
Car les ténèbres
N'obfcurciffent rien à vos yeux ,
Et la nuit à votre égard
Eft auffi brillante que le jour .
Les ténèbres les plus profondes.
Sont pour vous le jour le plus lumineux
F
122 MERCURE DE FRANCE
+3
III.
--Oui vous ſeul êtes le maître
Des fources de mon exiſtence :
Vous m'avez renfermé
Dans le fein de ma mere.
Je vous rends graces des merveilles
Que vous opérez en ma faveur ;
Vos oeuvres font admirables ,
Mon ame en eft pleinement convaincue .
Mes os ne vous font point cachés
Pendant que je me forme dans le ſecret ,
Et que le tiffu de mes membres
S'accroit infenfiblement
Dans le fond de la terre.
Vos yeux découvrent leur affemblage ,
Le nombre en eſt inſcrit dans votre livre ;
De jour en jourils prennent leur aceroiffement,
Et ils deviendront un corps parfait.
Dieu tout-puiffant ,
Que vos amis me font précieux !
Quelle force leur Prince
N'auront-ils pas un jour !
En ferai - je le dénombrement ?
Leur multitude furpaffe
Celle des grains de fable.
MARS. 1759 . 423
IV.
"Je fortirai de mon fommeil
Pour me joindre à vous , ô mon Dieu ;
Lorsque vous aurez ôté la vie
Aux impies & aux hommes fanguinaires.
Loin de moi
Ceux qui vous irritent par le crime ,
Ceux qui fe font injuſtement-
Emparé de vos Villes.
Seigneur , ne fuis - je pas plein de haine
Contre ceux qui vous haïffent ?
Nai-je pas en abomination
Ceux qui fe révoltent contre vous ?
Je les hais d'une haine implacable ,
Et je fuis leur ennemi déclaré.
V.
"Dieu tout-puiffant , examinez
Et connoiffez mon coeur.
Sondez-moi ,
Et pénétrez mes penſées.
Voyez s'il refte encor en moi
Quelque veftige d'impiété >
Pour me rétablir dans mon premier état .
Cette Verfion eft fuivie d'obſervations
grammaticales & critiques dans lefquel-
F
124 MERCURE DE FRANCE.
les nos Auteurs rendent compte des raifons
qui les ont déterminés à donner aux
verfets les plus obfcurs de ce Pleaume
le fens qu'ils préfentent , toujours fuivant
les deux régles principales qu'ils fe
font prefcrites , fçavoir l'harmonie & la
voie de comparaifon.
Ils finiffent ce Volume fixiéme par la
traduction de fept ou huit Pfeaumes Graduels
; mais avant de les donner , ils dif
cutent ce que l'on doit entendre par ce
terme de Graduels , & ils font voir que
mal- à-propos on a intitulé ces Cantiques ,
Cantiques des degrés , parce que cette traduction
ne doit fa naiffance qu'à l'opinion
de quelques Rabins qui ont cru que ces
pocfies fe chantoient dans le Temple par
les Lévites fur un pareil nombre de degrés
& qu'elles en avoient tiré leur nom : mais
l'on doit interpréter Cantiques pour
les retours , expreffion que femblent indiquer
non feulement la racine du mot
hébreu dont elle eft formée ; mais encore
l'objet uniforme de ces Pfeaumes qui tous
ont trait à la captivité de Babylone.
que
Voici encore la Verfion du premier de
ces Pleaumes .Elle eft d'une grande beauté,
MARS. 1759. 125
PSEAUME CXIX. Hebr. CXX.
Ad Dominum cùm tribularer.
Au fort de la détreffe qui m'accable
Je pouffe des cris vers l'Éternel :
Il exaucerà mes voeux.
Éternel , daignez enfin délivrer mon ame
Des lèvres ou réfide le menfonge ,
De la langue pleine de fourberies.
Quelle fera ta récompenfe ?
Quel fruit recueilleras-tu ,
Langue artificieufe ?
Une gréle de flèches meurtieres
Lancées par une main redoutable ,
Une pluie de charbons embrafés.
Hélas , infortuné que je fuis ,
Que mon exil eft long!
J'habite des lieux pleins de trifteffe.
Depuis trop longtemps
Mon ame abandonnée fait fon féjour
Au milieu des Ennemis de la paix .
Cependant je fuis un homme de paix,
En vain je les y invite
Par des paroles pleines de douceur .
Ces Cruels ne refpirent que la guerre.
ap-
Il eft bien difficile de refuſer fon
probation à un plan & à un travail qui
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
jettent fur l'Ecriture Sainte une clarté fi
belte. L'impiété qui s'eft tant de fois
prévalue de l'obfcurité des Livres faints ,
n'a plus ici aucun prétexte , & les preuves
de la Religion tirées des Prophéties ,
Ouvrage important dont je me propoſe
de rendre compte , achève de forcer les
Incrédules à reconnoître la vérité de la
révélation.
JURISPRUDENCE du Confeil ancienne,
moderne & actuelle , fur la matière des
Amortiffemens , nouvel acquét , Indemnité
& Franc-fief, avec des Obferva
tions fur les Droits d'Echanges ; démontrée
par principes : dédiée à M. de
Courteille , Confeiller d'Etat , Intendant
des Finances. Par M. Duboft ,
Avocat en Parlement.
CE Livre,
E Livre, en 3 vol. in-4° . ſe vend chez
Lamefle Imprimeur des Fermes du Roi ,
à l'Hôtel Bretonvilliers , Ifle S. Louis . Le
prix eft de 30 liv. en Brochure , & de 3 G
liv. relié.
MARS. 1759. 127
Je fouhaiterois pouvoir en donner un
extrait affez étendu pour en faire connoître
toute l'utilité ; mais ce que j'en
indiquerai fuffira pour attirer l'attention
du Public fur un Ouvrage qui en eft fi
digne.
Le premier volume qui concerne les
droits d'amortiffement , nouvel acquêt &
indemnité eſt divifé en 26 Chapitres
fubdivifés en fections , articles & diftinctions
ils font tous intéreffans , mais
plus particulierement les Chapitres qui
traitent des dixmes & de la rentrée des
gens de main-morte dans les biens aliénés
par Bail à rente fonciere non rachetable.
Par rapport aux dîmes , l'Auteur propofe
d'abord la queftion de fçavoir fi elles
font de droit divin , ou au contraire de
droit Civil & pofitif , & la réfout par
nombre d'autorités qu'il rapporte. En
fecond lieu , il examine fi les dîmes
inféodées retournées à l'Eglife deviennent
eccléfiaftiques de plein droit , même à
l'égard des Cures en titre , à qui elles ont
appartenu originairement . En troifiémet
lieu , files dîmes eccléfiaftiques ou inféodées
font fujettes à l'amortiffement , lorfqu'elles
font tranfportées d'une mainmorte
à un autre main morte , & dé-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
finitivement , fi les Curés , foit en titre ,
foit primitifs font exempts de ce droit ,
& dans quels cas.
,
A l'égard de la rentrée des gens
de main morte dans leurs biens
aliénés par bail à rente fonciere non
rachetable , l'Auteur diftingue entre
celle qui s'opére par le défiftement &
par le déguerpiffement ; il explique
dans quel cas le défiftement a lieu , & fon
effet , & il donne la définition du déguerpiffement
forcé & de celui qui eft volontaire
, en appliquant à chaque efpéce
les Arrêts & décifions qui font intervenus ;
il termine ce chapitre par des réflexions
qu'il a puifées dans les Auteurs pour faire
connoitre l'ufage qu'il convient de faire
de ces jugemens.
Les deux autres volumes regardent les
droits de francfiefs & d'échanges ; le premier
renferme fix chapitres très - étendus
& tous très importans.
Dans le premier Chapitre l'Auteur remonte
à l'origine du droit des Franchiefs ,
& il fait à ce fujet une petite Differtation
très - bien raifonnée pour prouver que
dans les Provinces du Royaume où la
perception de ce droit n'eft point établie,
les Seigneurs ne peuvent affujettir les
Roturiers à aucunes preftations réelles
MARS. 1759. 129
ou perfonnelles , même dans les Coutumes
qui interdifent aux Roturiers la poffeffion
de biens nobles. Il examine enfuite
fi ce droit eft réel , perfonnel ou
mixte ; fi l'ufufruit ou la propriété , ou
tous les deux enfemble , donnent ouverture
à ce droit lorſqu'ils fe trouvent dans
des mains roturiérés ; dans quel temps il
eft exigible ; fa quotité : & il établit les
régles que l'on doit fuivre pour parvenir
à une jufte liquidation.
Le fecond Chapitre , qui contient ſeul
plus de 400 pages , parle du jeu de Fiefs .
L'Auteur est entré dans un détail immenfe
& dans des diftinctions bien claires
fur les différentes maniéres du jeu de
Fief. Il a confulté les difpofitions des
Coutumes & les fentimens des Commentateurs
, dont il rapporte les propres termes,
& il a rapproché des principes qu'il
en tire les Arrêts & décifions du Confeil.
Il a terminé ce Chapitre par le développement
des principes qui régnent dans.
les Coûtumes de Poitou , Bretagne &
Normandie , qui lui ont paru mériter
une fingulière attention.
La réunion des fiefs & des rotures fait
la matière du troifiéme Chapitre divifé
en deux fections , dont l'une eft pour la
réunion dans le Pays coutumier , & l'au-
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
tre pour le Pays de Droit écrit . L'Auteurentre
par rapport à celle - ci dans l'examen
d'une très - belle queftion : Si la réunion
a lieu dans les Provinces du Droit
écrit , où la taille eft réelle , par toutes
fortes d'actes volontaires ou forcés , tant
par rapport au Droit féodal , qu'au Droit
Royal & Domanial de francfiefs.
Les quatrième & cinquième Chapitres
ont pour objet les rentes , dîmes inféodées
, offices fiéfés , moulins , colombiers,
& Droits de pêche.
Le fixiéme chapitre qui termine ce volume
eft particulier au franc-aleu . De com
bien de recherche. n'eft- il pas rempli ,
pour fçavoir 1 ° . Si le franc aleu eſt un
droit naturel ou de conceffion . 2°. Quelles
font les coutumes réputées allodiales , &
les Provinces du droit écrit à qui le francaleu
roturier fans titre a été accordé . 3 ° :
Quelles font les coutumes non allodiales ,
& quel eft le caractére démonſtratif du
franc-aleu. 4° . De qui doit être le titre
du franc-alèu. 5 °. Si le poffeffeur d'un
franc-aleu roturier peut faire des inféodations
ou des accenfemens . 6 ° . Si le poffeffeur
d'un franc- aleu roturier eſt ſujet
au droit de Franc-Fief. 7°. Par quels titres
le franc-aleu roturier doit être prouvé.
Le troifiéme volume eft diftribué en
MARS. 1759. 131
>
Onze chapitres non compris les droits
d'échanges qui font un chapitre à part.
Il traite entr'autres chofes des engagemens
du Domaine , du partage , de la
licitation , de la Nobleffe . Ce dernier eft
très-étendu & détaillé
l'Auteur ayant
établi quels font les moyens requis par
les Loix pour acquérir la Nobleffe , comment
on la perd , comment on s'y fait
réhabiliter , & rétablir lorfqu'elle a été
fupprimée ; il paffe enfuite à la Nobleffe.
étrangère , en diflinguant celle qui eft
d'extraction , qui provient d'annobliſſe -
ment par les Souverains étrangers , &
par des charges.
Cet Ouvrage ne doit pas être regardé
comme une fimple collection , comme
une compilation ftérile : il eft raifonné
& femé de nombre de réfléxions
l'Auteur a cru devoir faire pour ra
que
mener les Arrêts & décifions aux princi- -
pes qu'il établit.
On y remarque un ordre très - méthodi- -
que , une diftribution peu commune à CES T
fortes d'ouvrages, des recherches confidérables,
des citations fans nombre , & une
grande précifion dans les extraits des :
moyens refpectifs des Parties , qui ten--
dent à faire connoître le motif de la déci
Fvi
132 MERCURE DE FRANCE.
1
fion. Erfin toutes les autorités que l'Auteur
a pu recueillir font réunies fur chaque
queftion.
Chaque volume contient trois Tables :
l'une des chapitres , l'autre chronologique
pour les Edits & Déclarations , Arrêts
& décifions du Confeil , & la troifiéme
des matieres.
Toute l'utilité de ce Livre s'apperçoit
facilement , tant à l'égard de ceux
qui entrent dans la vafte étude de ces
matieres , & de ceux même qui ont déja
des connoiffances acquifes , qu'à l'égard
de ceux qui fe trouvant dans le cas de
payer ces fortes de droits , & qui n'étant
pas par eux- mêmes en état de décider
de la légitimité ou de l'illegitimité des
demandes qui leur font faites trouvent
ici les fecours qui leur font néceffaires
pour fe juger eux- mêmes.
Les Seigneurs de fiefs feront inftruits
des conditions fous lefquelles ils peuvent
aliéner des portions de leurs fiefs pour
ne point expofer les Acquéreurs qui n'ont
pas le plus fouvent l'ambition d'avoir
une poffeffion noble , à payer des droits
de franc-fiefs .
Enfin ceux qui font chargés de la défenſe
du Public feront à portée de le
faire avec avantage & fans peine.
MARS. 1759. 13༣
Je ne puis rien dire de plus pofitif &
de plus perfuafif fur l'obligation que le
Public doit avoir à l'Auteur des foins
qu'il a pris de raffembler dans cet Ouvrage
tant d'autorités éparſes fur des matieres
qui donnent journellement lieu à
des conteftations .
DEPUIS que j'ai annoncé l'édition de
Plaute en trois volumes , qui fait partie
de la collection des Auteurs Latins de
Couftelier, continué par Jean Barbou , j'ai
eu le temps de l'examiner. Indépendamment
de la beauté des caractéres , on ne
peut rien ajouter aux foins que l'Editeur ,
M. Capperonnier , fecondé de M. Valart ,
a pris pour la rendre fidelle. La clarté
qu'il y a répandue eft une fuite de l'at- `
tention fcrupuleufe avec laquelle il a
confronté mot-à-mot les anciennes éditions
, comparé les variantes , & choifi
entre les différentes leçons , celles qui
préfentoient le fens le plus clair , le plus
naturel , le plus heureux. Pour rendre.
le texte plus intelligible encore , l'Editeur
a donné à la fin du troifiéme volume
une espèce de Gloffaire où font expliqués
quelques mots que Plaute a faits lui-même
en plaifantant , & quelques autres
qui étant en ufage du temps de Plante ,
134 MERCURE DE FRANCE.
ont été dans la fuite altérés ou abolis.
Ainfi rien n'a été négligé pour rendre à
ce Poëte comique fon élégance & fa
pureté naturelle , à ce Poëte, dont Varrom
difoit que les Mufes parleroient fon langage
fi elles vouloient parler latin.
A l'égard de la collection dont Plaute
fait partie , elle comprend déja Catulle ,
Tibulle , Properce , Cornelius - Gallus,
Lucréce , Virgile , Horace , Juvenal ;
Phédre , Martial , les Pocfies de Beze ,
de Muret , de Jean II , & de Caſimire
, le Poëme intitulé Sarcothis , du
P. Manfenius , & les Fables de Desbillóns
, que l'on vient de donner au Public;
de plus Sallufte , Cornelius-Nepos , Eutrope,
Velleius-Paterculus , Céfar , Quinte-
Curce , & l'Imitation de Jefus - Chrift.
Tacite eft fous preffe , & il fera ſuivi
d'Ovide , de Pline le Naturaliſte , de Ciceron
&c. exécutés dans le même goût:
Cette collection formant aujourd'hui 2 5.
volumes reliés en Veau ', dorés fur tranche
, avec filets d'or , coute 142 livres
fols.
S
Il refte encore quelques Exemplaires en
papier d'Hollande.
LA SOCIÉTÉ Royale de Londres eft la
plus ancienne de toutes les Sociétés ſçaMARS.
1759. 1355
vantes qui exiſtent aujourd'hui . Elle embraffa
dès fon origine tout ce qui pouvoit
contribuer aux progrès de la Phyfique ,
des Mathématiques & des Arts. L'Hiftoire
naturelle , la Phyfique générale &
particulière , la Botanique , l'Anatomie ,
la Chymie , la Médecine , la Géométrie ,
la Méchanique , l'Hydraulique , l'Algèbre
, l'Optique , l'Aftronomie , la Géographie
, l'Hiftoire , la Chronologie , les
Antiquités même , & les Arts & Métiers,
font les différens objets qui entrent dans
fon plan. Elle renferme notre Académie
des Sciences & celle des belles - Lettres .
Elle joint de plus à fes Mémoires des
analyfes de traités publiés fur ces differentes
branches , en cela femblable à
notre Journal des Sçavans , le plus anciens
des ouvrages en ce genre , & le mo
dèle de tous ceux qui ont paru depuis.
C'eſt à la Société Royale que l'Optique
doit tant de découvertes brillantes fur
la lumière , l'Aftronomie , l'aberration ,
& la nutation des fixes ; la Phyfique générale
, la démonftration du principe
de la gravitation , ce principe fi fécond
duquel dépendent vrai-femblablement la
plupart des phénomènes de la Nature.
Ses Mémoires , qui forment la collection
la plus ancienne , & une des plus amples .
136 MERCURE DE FRANCE.
qui aient paru fur les Sciences , font connus
fous le titre de Tranſactions Philofophiques
, terme qui défigne un répertoire
de faits qui ont été difcutés entre plufieurs
Sçavans , & de la vérité defquels
ils font convenus entr'eux.
>
La traduction d'un ouvrage fi renommé
étoit defirée depuis longtemps en
France de tous ceux qui aiment & qui
cultivent les Sciences , lorfque feu M.
de Bremond l'entreprit. Il en donna de
fuite les années 1731 , 32 , 33 , 34 , 35
& 36 , avec la Table de tout l'ouvrage.
La mort , qui le furprit dans le cours de
ce travail , en a ſuſpendu la fuite , juſqu'à
ce que feu M' . le Chancelier Dagueffeau
& M. le Comte d'Argenfon
qui favorifoient cette entrepriſe de toute
leur protection , chargèrent M. Demours ,
Docteur en Médecine & Cenfeur Royal ,
de le continuer. Il eſt déjà fort avancé
dans fon ouvrage , qui doit être publié
tout de fuite à l'avenir. J'annonce avec
plaifir les années 1737 , 1738 , 1739 &
1740 , en 2 vol. in -4° avec figures , qui
viennent de paroître , & fe trouvent à
Paris chez Briaffon , David , le Breton ,
& Durand , Libraires . Les nouveaux
Volumes paroîtront de fix mois en fix
mois , jufqu'à ce que la totalité de la
traduction foit donnée au Public.
MARS. 1759. 137
TABLE générale des Matières contenues
dans l'Histoire & dans les Mémoires
de l'Académie Royale des Sciences , depuis
l'année 1741 jufqu'à l'année 1750
inclufivement , in - 4. ° Tome VI. Par le
même M. Demours , Docteur en Médecine
& Cenfeur Royal . A Paris, chez Gabriel
Martin , à l'Etoile ; Hippolite- Louis
Guerin , à S. Thomas d'Aquin ; Antoine
Boudet , Imprimeur du Roi , à la Bible
d'or , rue S. Jacques ; & Laurent Durand
, rue du Foin , à S. Landry & au
Griffon.
ESSAIS & Obfervations Phyſiques &
Littéraires de la Société d'Edinbourg ,
traduit de l'Anglois. Par le mênie . Tome
I , in - 12 , fig. A Paris , chez Cl. J. B.
Bauche , Quai des Auguftins , à Sainte
Généviève & à S. Jean dans le défert , &
L. Ch. d'Houry , rue de la vieille Bouclerie
, au S. Efprit & au Soleil d'or.
EXAMEN des effets que doivent produire
dans le Commerce de France , l'ufage
& la fabrication des toiles peintes ; ou
Réponse à l'ouvrage intitulé » Réflexion
» fur les avantages de la libre fabrication.
» & de l'ufage des toiles peintes . » A Genêve
, & fe trouve A Paris chez la veuve
Delaguette , rue S. Jacques.
138 MERCURE DE FRANCE.
L'INCREDULITÉ Convaincue par les Prophéties
, 3 vol . in- 12 . A Paris , chez
Chaubert, quai des Auguftins, & Hériffant,
rue Notre- Dame . Ce livre dont je rendrai
compte dans la fuite , eft auffi imprimé
in-4°.
LA NOBLESSE ramenée à fes vrais prineipes
; ou examen du développement de
la Nobleffe commerçante. A Amfterdam ,
& fe trouve A Paris chez Defaint &
Saillant , rue S. Jean- de- Beauvais.
LA NOUVELLE Athénes , Paris, le féjour
des Mufes , divifée en deux Parties : la
premiere , contenant l'origine & l'établiſfement
des Belles - Lettres , des Sciences
& des Beaux-Arts à Paris ; la feconde , lå
Bibliographie. Par Antoine Martial Lefevre
, Prêtre Bachelier en Théologie. A
Paris chez Gueffier , pere , parvis Notre-
Dame,& Gueffier, fils, quai des Auguftins .
DESCRIPTION des Curiofités des Eglifes
de Paris , & des environs ; contenant 1 °.
l'année de leur fondation , leurs Architecture,
Sculpture, Peinture , &c . 2 ° . leurs
Tréfors , Châffes , Reliquaires , &c. 3 ° .
les Sépultures , Tombeaux , Epitaphes remarquables.
4°. les Perfonnes illuftres
qui ont honoré ces Eglifes par leur piété ,
MARS. 1759. 139
leur érudition , ou qui les ont enrichies.
de leurs bienfaits : le tout par ordre Alphabétique
, pour une plus grande comodité.
Par le même. A Paris , chez les
mêmes Libraires.
LETTRES d'une Péruvienne , traduites
du François en Italien , dont on a accentué
tous les mots, pour faciliter aux Etrangers
, le moyen d'apprendre la profodie
de cette langue. Par M. Deodati , 2 vol.
in-12. A Paris , chez Briaffon , rue S.
Jacques ; Prault fils , quai de Conti
Duchefne , rue S. Jacques ; & Tillard ,
quai des Auguftins.
Le Traducteur obſerve dans fa Préface;
que dans les mots compofés de plufieurs
fyllabes , il n'y en a jamais qu'une longue
à faire fentir. Il y a deux moyens de
la reconnoître, l'étude des Grammairiens,
& l'ufage. Comme l'un & l'autre feroient
longs , pour y fuppléer il a imaginé de
donner aux étudians un livre accentué ,
où l'on trouvera défignées par des accens
aigus ou graves, les fyllabes fur lefquelles
il faut appuyer : fçavoir , par l'accent aigu
, dans le commencement , ou dans le :
milieu du mot ; & par le grave dans les
finales . Cette Traduction a de plus le mé--
rite d'être très-claire & très-facile...
140 MERCURE DE FRANCE.
DISSERTATIONS Militaires extraites du
Journal hiftorique de France fur quelques
Camps des anciens Romains , & fur la
Fortification depuis la haute Antiquité
comparée avec la moderne , Par M. de
la Sauvagere. A Amfterdam.
à Monfieur LETTRE de Monfieur
*** de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres , fur quelques monumens
d'Antiquités : avec figures . A Pa
ris , chez Barrois , quai des Auguftins ,
& Duchefne , rue S. Jacques .
ITINÉRAIRE de l'Arabie déferte , ou
Lettres fur un voyage de Balfora à Alep ,
par le grand & le petit défert , fait en
1750. par MM. Plaifted & Eliot , Capitaines
au fervice de Terre , de la Compagine
des Indes de Londres ; traduit
de l'Anglois. A Londres , & fe vend à
Paris chez Duchefne rue S. Jacques .
JOURNAL de Commerce, Janvier 1759 .
A Bruxelles , chez J. Vanden Berghen ,
fur la vieille Halle au Bled.
L'ÉLÉVE de Minerve , ou Télémaque
travesti , en vers , dédié à S. A S. Monfeigneur
le Duc de Bourbon . A Senlis ,
MARS. 1759 . 141
chez Desroques , & à Paris , chez Duchefne
Libraire rue S. Jacques.
ALMANACH hiftorique de Touraine ,
pour l'année 1759 , imprimé pour cette
Province. A Tours , chez François Lambert
, Imprimeur du Roi , grande ruë ,
près le Collège.
TABLEAU de Paris pour l'année 1759 ,
formé d'après les Antiquités , l'histoire ,
la defcription de cette Ville ; contenant
un Calendrier civil , qui indique
ce qu'il y a de curieux à voir dans Paris
dans certains jours de l'année . Le précis de
l'Hiftoire de cette Ville , un état abrégé
du miniftére ; les noms , les demeures &
les diftricts de tous les premiers Commis
des quatre Sécretaires d'Etat , du Lieutenant
Général de Police , du Prévôt des
Marchands , du Controlleur Général &
des Intendants des Finances . Le gouvernement
, & la fuite chronologique des
Gouverneurs de Paris , des premiers Préfidens
du Parlement , & des Prévôts des
Marchands . Les divers établiffemens pour
les Sciences & Arts libéraux. La demeure
des Maîtres dans les Langues , Sciences
& dans les beaux Arts. Les fpectacles ,
les noms & demeures des Acteurs . Les
142 MERCURE DE FRANCE .
cabinets de tableaux, de médailles , d'antiques
, d'hiftoire naturelle , jardins de
Botanique , & autres curiofités. Les manufactures
, la Compagnie des Indes , la
Bourſe & la définition des effets qui s'y
négocient. Les Foires. La Lifte des Baigneurs
étuviftes , & le prix des bains.
Le Bureau des Domeſtiques , les Bureaux
des Nourrices ; les Bureaux des Voitures ,
tant pour aller dans Paris que pour aller
* à la Cour , avec le prix de ces Voitures
&c. vol. in 12 , broché 2 liv. reliés 2 liv.
10 fols. Port franc par la Pofte , broché
2 liv. 10 fols. Ouvrage utile aux uns ,
néceffaire aux autres. A Paris , chez Heriffant
rue Notre- Dame.
THESIN , Imprimeur à Charleville , qui
a entrepris l'impreffion de tous les grands
Ufages du Diocèfe de Rheims , vient de
mettre en vente le Bréviaire en quatre
parties , qui , de l'aveu des Connoiffeurs
eft le mieux rédigé & le mieux exécuté
pour la partie Typographique qui ait
paru.
INTRODUCTION à l'étude de la Langue
Grecque , ou Feuilles Elémentaires , qui
contiennent feulement les Déclinaiſons ,
les Conjugaifons de cette Langue , un
MARS. 1759. : 143
petit abrégé de fyntaxe , un chapitre du
texte de S. Luc , le vocabulaire des mots ,
& la liste des verbes rares à part. A
Paris , chez Guerin & Delatour , rue Saint
Jacques.
›
SOINS faciles pour la propreté de la
bouche & pour la confervation des dens ;
par M. Bourdet. A Paris , chez Hériffant ,
rue Saint Jacques .
ALMANACH de la Ville de Lyon, & des
Provinces de Lyonnois , Foretz & Beaujollois
,, pour l'année 1759. prix 1 l. 16. f.
A Lyon , chez Delaroche , aux Halles de
la Grenette .
DICTIONNAIRE Univerfel , Dogmatique
, Canonique , Hiftorique , Géographique
& Chronologique des Sciences
Eccléfiaftiques , contenant l'Hiſtoire Générale
de la Religion , de fon Établiffement
& de fes Dogmes ; de la Difcipline
de l'Eglife , de fes Rits , de fes Cérémonies
& de fes Sacremens ; la Théologie
Dogmatique & Morale , Spéculative &
Pratique , avec la décifion des Cas de
Confcience : le Droit Canonique , fa Jurifprudence
& fes Loix , la Jurifdiction
volontaire & contentieufe , & les Matié444
MERCURE DE FRANCE.
res Bénéficiales : l'Hiftoire des Patriarches,
des Prophétes , des Rois , des Saints
& de tous les Hommes illuftres de l'Ancien
Teftament ; de Jefus- Chrift , de fes
Apôtres , de tous les Saintes du Nouveau
Teftament ; des Papes , des Conciles , des
Peres de l'Eglife & des Écrivains Eccléfiaftiques
; des Patriarcats , des Siéges
Métropolitains ou Épifcopaux , avec la
Succeffion chronologique de leurs Patriarches
, Archevêques & Évêques ; des
Ordres Militaires & Religieux ; des Schif
mes & des Héréfies ; avec des Sermons
abrégés des plus célébres Orateurs Chrétiens
, tant fur la Morale que fur les
Myſtères & les Panégyriques des Saints.
Ouvrage utile non feulement aux Pafteurs
chargés par état des fonctions du
facré Miniftere , mais auffi à tous les Prêtres
Séculiers ou Réguliers , & généralement
à tous les Fidéles de toutes les
conditions. Par des Religieux Dominicains
des Couvents du Fauxbourg Saint
Germain , & de la rue Saint Honoré ,
cinq volumes in-folio propofés par foulcription.
A Paris , chez Rollin , quai
des Auguftins , Jombert , Imprimeur-Libraire
du Roi , rue Dauphine , Bauche ,
quai des Auguftins , 1759.
Conditions
MARS 1759. 145
Conditions de la Soufcription .
Cet Ouvrage , dont le Profpectus fait
fentir l'importance & l'utilité , aura cinq
volumes in-folio , qui contiendront en
totalité onze cens feuilles d'impreffion .
Le prix de ces cinq volumes en feuilles
fera de quatre-vingt- feize livres pour
les Soufcripteurs , qu'ils payeront de la
maniere fuivante :
En fe faifant infcrire ,
· 36
42
1.
Le
premier
Mars
1760
, en
recevant
les
deux
premiers
volumes
,
Le
premier
Mai
1761
, en
recevant
les
trois
derniers
volumes
,
18
TOTAL , 96 1.
On ne recevra des aflurances que jufqu'au
premier Septembre de cette année
1759.
Les perfonnes qui ne retireront pas
leurs Exemplaires dans le courant de l'année
qui fuivra la livraison des derniers
volumes , perdront les avances qu'elles
auront faites : fans cette condition expreffe
, on n'auroit pas propofé l'avantage
de la Soufcription .
Ceux qui ne foufcriront pas payeront
les cinq volumes en feuilles , la fomme
G
146 MERCURE DE FRANCE.
de cent quarante-quatre livres. Le Libraire
chargé de cette entreprife , & à
qui elle coûte beaucoup , efpéroit même
vendre tous les Exemplaires ce prix , &
ne vouloit point débiter l'Ouvrage par
Soufcription ; ce n'eft que pour en faciliter
l'acquifition qu'il s'y eft réfolu ; mais
il ne recevra que fix cens Soufcriptions.
SUPPLEMENT à l'Article des Pièces
fugitives.
ODE
SUR LE SUBLIME POETIQUE
A M. l'Abbé A. **
Qu
U'ARMÉS des foudres de la guerre ,
Suivis de foldats indomptés ,
Les Céfars enchaînent la terre ,
Sous leurs drapeaux enfanglantés ;
Heureux les mortels qu'Uranie ,
Dans le Palais de l'harmonie ,
Place fur le trône des Arts !
Le Temps raffermit leur Couronne
Et dans la nuit qui l'environne
Il plonge celle des Célars
MARS.
1759. 147
Mais i les Maîtres de la rime
Sont les arbitres des humains
Un Poëte élevé , fublime ,
Eft le Roi de ces Souverains.
Peignons aujourd'hui fon empire.
O toi , dont la verve m'inſpire ,
A** , vole , fois mon foutien ;
De tes feux embrafe ma veine ;
Dans mon coeur verfe l'hypocrêne:
Que mon triomphe foit le tien,
Au fein de la Terre qui s'ouvre
Par un pénible & long travail ,
L'oeil du vulgaire ne découvre
Que l'éclat d'un riche métail.
C.. dans ces vaſtes ruines
Démêle les traces divines
Des Arts engloutis par leTemps ;
Et fon active vigilance
Donne une feconde exiſtence ,
A leurs chef-d'oeuvres éclatans.
Ainfi dans les tombeaux antiques
Des Auteurs les plus renommés
Repoſent les feux poëtiques ,
Dont leurs coeurs furent allumés :
C'eft de leurs urnes immortelles
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
1
Que jailliffent les étincelles
Dont s'embraſent tous mes efprits :
Cette vive & puiffante flamme
De leurs cendres paſſe en mon ame ,
De mon ame dans mes Ecrits.
Rempli d'Apollon qui m'agite ,
J'échappe aux profanes regards ;
La paflion me précipite
Dans le délire & les écarts .
Impérieuſe Souveraine ,
L'imagination m'entraîne :
Sa force affervit ma raiſon.
La fougue preffe mes penfées ;
Et les figures entaffées
Se foutiennent fans liaiſon.
C'eft alors qu'auprès de l'Alphée ,
Mêlant les lauriers & les fleurs ,
J'en pare l'immortel trophée
Que ma Mufe élève aux Vainqueurs .
J'entends dans le camp des Atrides
Se joindre aux clameurs homicides
Que jette la fière Pallas ,
Les cris que des tours de Pergame ,
Dans la colère qui l'enflamme ,
Pouffe le démon des combats,
Mon ame alors trop refferrée
MARS. 1759. 149
Dans l'enceinte de l'univers ,
Rompt fes liens , s'envole , crée
Une chaîne d'êtres divers .
Tant que l'entoufiafime dure ,
Ma voix commande à la Nature :
Elle s'aggrandit fous mes mains.
Ceffe-t-il ? mon trône s'écroule ;
Mortel , je rentre dans la foule
Où rampent les foibles humains.
Si les défauts font une dette
Attachée a l'humanité ,
Je les ai : mais je les rachete
Par une fublime beauté.
Qu'au fameux Chantre de la Gréce
Les Ariftarques du Permeffe
Reprochent un ieger fommell ,
Sa Mufe , en merveilles féconde ,
Franchiffant les remparts du monde ,
Eft dans l'Olympe à fon réveil.
Toujours un fublime Poëte
Que frappe un fublime Sujet ,
Imprime à l'ouvrage qu'il traite
L'efprit même de fon objet :
Par des images énergiques ,
De fes modèles magnifiques ,
Ils reproduit la Vérité;
Et des beautés de la Nature
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
Il préfente moins la peinture
Qu'il n'offre la réalité.
Auffi près d'un écrit fublime
S'effacent les autres écrits ,
Un Efprit que le grand anime ,
Eclipfe les autres Efprits .
Telle dans une nuit tranquille ,
Des Aftres la clarté débile
Peut blanchir le trône des airs ;
Mais quand le Dieu du jour s'avance ,
Les Cieux remplis de ſa préſence ,
Ne font que de vaftes déferts .
Que les Lafares , les Chapelles
Cueillent les myrtes de Paphos ,
Que le feu des roles nouvelles
Brille fur le front des Saphos.
Je chéris ce feuillage antique ,
Dont une Mufe pindarique
Couvre fon front audacieux ;
Et m'élançant loin de la terre ,
Dans la région du tonnerre ,
Je vais ravir le feu des Cieux.
En vain la raiſon me retrace
De Phaeton le trifte fort ,
J'admire fa bouillante audace ,
Sans être effrayé de ſa mort.
Au repos obfcur du vulgaire ,
MARS. 1759.
Ma Mufe orgueilleuſe , préfére
Un fanglant mais fameux revers :
Dans la folle ardeur qui m'égare ,
Tombons , s'il le faut , comme Icare ;
Mais tombons du plus haut des airs .
Sous mes piés , foulant les étoilés ,
La terre à mes yeux n'eſt qu'un point :
Du Temps je déchire les voiles,
Mais bientôt le temps les réjoint.
Dans ce Palais inacceffible ,
Où des Dieux la grandcur visible
S'offre fous des traits ralieux ,
Je chante : l'Olympe m'écoute,
Et mon hymne immortelle ajoute
Un plaifir aux plaifirs des Dieux.
A ma voix de joie enyvrće ,
Latone me prend pour fon fils .
L'aigle du tranquille empirée
Sent calmer fes bouillans efprits .
Cédant au fommeil qui la preffe ,
Le poids de fes aîles s'abaille ;
De pavots les yeux font couverts :
Elle dort. De fa vaſte ferre
S'échape le triple tonnerre ,
Dont le bruit remplit l'Univers.
Malheur à l'Ennemi barbare
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
Des divins accords de Phoebus ;
L'affreufe Erinnis lui prépare
Le fort du frere de Rhocus.
Da bralant Etna qui l'accable ,
En vain ce Tyran redoutable
Soulève les flancs calcinés ;
Sous des montagnes entaffées,
Ses cent têtes font écrasées ,
Et fes cent bras font enchainés.
¿
Mais les Amans de l'harmonie ,
Immortalifés dans mes Vers ,
De ma fublime fymphonie
Recevront les doctes concerts.
Pour eux le laurier du Permelle ,
Dans les Cieux élève fans ceffe
Un front des hyvers refpecté,
Et mes vers tels qu'un trait rapide ,
Décoché par le bras d'Alcide ,
Velent à l'Immortalité.
Balze , de l'Académie de Nifmes.
A Mile CLAIRON , fur fon Portrait peint
par M. C. Vanloo .
L'HEUR HEUREUX Rival de la Nature
Le preftige de la Peinture ,
CLAIRON, vient de faifir tes traits ,
MARS. 1759. 153
Et par le fentiment guidée
La main de Vanlo dans Médée
Immortalife tes attraits.
De la vengeance qui t'anime
Sous fon pinceau mâle & fublime
J'ai vû mouvoir tous les refforts ,
Et plein de ce feu qui t'enflamme
J'ai fenti paſſer dans mon ame
Et tes charmes & tes tranſports .
On n'y reçoit , on n'y refpire
Que de grandes impreſſions ;
Tout peint , tout parle , tout inſpire :
C'eſt le tableau des paffions.
Brulant d'une flamme nouvelle ,
CLAIRON , ton Epoux infidéle
Porte ailleurs fes voeux & ſa foi ,
Mais fi Médée eût eu tes graces ,
Jaſon enchaîné ſur tes traces
N'eût voulu vivre que pour toi .
Dans tes regards j'ai lu l'injure
Qu'un amant ingrat & parjure
Faifoit a ton coeur irrité ;
Pour tes beaux yeux pleins d'indulgence ,
En oubliant ta cruauté ,
Je pardonnois à ta vengeance.
Tu fcais parler dans tes fureurs
Un langage dont la tendreſſe
Nous attache & nous intéreſſe
G v
154 MERCURE DE FRANCE .
Au milieu même des horreurs.
Sans la palette d'un grand Maître
Chez la postérité peut- être
Ton nom feul eût été cité ;
Gravée au Temple de Mémoire
Sous un coloris reſpecté ,
Auprès de Vanlo dans l'Hiftoire
Ton portrait , tes graces , ta gloire
Iront à l'Immortalité .
Desfontaines Foucques le jeune , de Caën,
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
MEDECINE.
MONSIEUR,
Perfuadée que perfonne n'annonce avec
plus de plaifir que vous une nouvelle
utile , je vous prie , Monfieur , d'inférer
dans votre Mercure celle que j'ai l'honneur
de vous écrire.
Je croirois manquer au Public , fi je
ne lui faifois part de la guérifon que j'ai
obt enue par le fecours de M. Desbois ,
Médecin des Facultés de Paris & de MontMARS.
1759. 155
pellier , qui en cette qualité a mérité la
confiance du Public.
"
,
Voici le fait j'étois affligée au ſein
gauche d'un cancer non-ouvert mais
qui menacoit l'ouverture prochaine & indifpenfable.
Dans cet état , je confultai
M. Befnier mon Médecin ordinaire , qui
après les remédes généraux fut d'avis d'une
confultation , entre lui , Monfieur le
Hoc , Médecin de la Faculté de Paris ,
& M. Petit Chirugien de Paris . Les confultans
me confeillerent de vivre avec
mon ennemi , parce que les fuites de
l'opération feroient trop dangereufes :
depuis j'ai vû MM. Dumoulin & Senac
aujourd'hui premier Médecin du Roi ,
qui pour l'honneur de la Médecine parut
fort fouhaiter me voir guérie : lorfque
je vis M. Senac , je venois de me confier
aux foins de M. Desbois , ( prefque malgré
lui ) le cancer s'ouvrit , alors les
champignons , bords renversés , mauvaiſe
odeur dans la playe & hémorragie parurent
il a fallu faire tomber tous ces
corps étrangers ; non par des cauftiques ,
puifque c'est le même reméde employé
interieurement & exterieurement fous
forme différente ; l'hémorragie qui n'a
le plus effrayée s'arrête, non avec l'agaric
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
de chêne , mais avec le même remède
qui occafionne la chute de ces corps
étrangers , car il femble qu'il commande
au fang de s'arrêter , & cela fans
compreffion , mais par la fimple application.
Quand j'ai prié M. Desbois , de me
donner du fecours , je fçavois qu'il en avoit
guéri d'autres , telles étoient Madame la
Marquife de Sainte Marie de Brioude , la
Dame Guyon , femme d'un Maquignon ,
Madame Brouillot , femme d'un Architecte,
la Demoiſelle Croix , qui depuis s'eft
mariée , a eu un enfant ; & toutes fe portent
bien.
Je n'oublirai pas M. Rigaud , ancien
Vicaire de S. Sulpice : dans une confultation
de Médecins & Chirurgiens célébres
, il avoit été conclu de lui faire l'opération
de la joue & lui en mettre une
artificielle pour arrêter le progrès du mal ,
fa joue eft bien entiere.
Je pourrois , Monfieur , vous parler de
plufieurs cancers non- ouverts, guéris ; telles
font Meſdames de Parfouru , Coufin &
Comteffe de S. Mathieu , & c.
Je vous écris , Monfieur , ne pouvant
pas douter que M. Desbois n'ait des ennemis
, puifque l'on a répandu le bruit
1
MARS. 1759. 157
que je n'étois pas guérie. Je fuis parfaitement
cicatrifée , me portant bien, ayant
foixante ans paffés ; cependant pour parvenir
à ma guérifon , il a fallu faire tomber
au moins quatre livres de ces corps
étrangers qui formoient le cancer.
Il eſt vrai que quatre à cinq femmes
font mortes entre fes mains ; mais il n'étoit
pas parvenu au moyen d'arrêter les
hémorragies fur le champ. Je fuis perſuadée
, Monfieur , par tout ce que j'ai
éprouvé , vû , & ce que je vois encore
, de la vérité de ce que M. Desbois
m'a dit plufieurs fois : qu'il ne regardoit
pas un cancer ouvert ou non ouvert
plus dangereux qu'une autre grande
playe , lorfque le cancer n'avoit point
fait trop de progrès , & que les forces du
Malade n'étoient point trop épuifées .
J'ai l'honneur d'être &c.
BOYER , Veuve de M. GOBELIN
Auditeur des Comptes.
158 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. Giraud , Médecin , à
M. Vacher , Médecin - Confultant_des
Armées du Roi à Ajaccio , en l'Ifle de
Corfe.
Vous m'aviez recommandé , Monfieur,
en partant pour l'Ifle de Corfe , de fuivre
les malades du fieur Berthelot , pour vérifier
les effets de fon reméde. Je l'ai fait,
d'autant plus volontiers que M. Poiffonnier
, qui vous avoit confié cet examen ,
trouvoit bon que je vous remplaçaffe
pour le continuer , & que vous m'aviez
déja parlé vous-même , fort avantageufement
de ce reméde , & du fieur Berthelot
qui le diftribue.
Vous avez déja pu voir , par ma Lettre
inférée dans le Mercure de Septembre en
1757 , que la nommé Leroy , dont la
cure paroiffcit impoffible à caufe de fon
grand âge , & de la nature de fa maladie,
a été entièrement rétablie par l'application
de ce topique , & qu'elle jouit actuellement
d'une parfaite fanté. Cette
cure furprenante a été fuivie d'un grand
nombre d'autres , dont le détail feroit
une lifte un peu trop volumineuse pour
MARS. 1759. 159
être inférée dans un Journal. Celles que
je vais mettre fous vos yeux , fuffiront
pour conftater les vertus du reméde par
rapport aux rhumatifmes fimples ou compliqués
& aux différentes efpeces de
goutes ; le fieur Berthelot promettant d'indiquer
lui même à ceux qui l'exigeront , les
Malades qu'il a traité pour les écrouelles
& les paralyfies.
,
Madame Defnoeuds âgée de 62 ans demeurant
rue de la Realle proche la Halle
étoit attaquée depuis nombre d'années
d'un rhumatiſme gouteux fi violent& fi
douloureux qu'elle ne pouvoit marcher ni
fe foutenir.Elle a été parfaitement rétablie
par l'ufage de ce reméde , ainfi que fa
petite fille , jeune enfant qui fe trouvoit
atteinte de la même maladie . M. Poiffonnier
peut attefter ces deux cures , puif--
qu'il a vû l'état des Malades & les effets
du reméde .
La femme de M. Hatot , Perruquier ,
rue S. Honoré , âgée de 80 ans , étoit affligée
d'un rhumatifme depuis plus de 30
années , qui ayant parcouru longtems
toutes les parties de fon corps fucceffivement
, s'étoit fixé au bras droit où il
avoit une tumeur groffe comme le poing.
Ce topique lui a fondu cette dureté &
diffipé fes douleurs, M. Dibon Chirur
y
160 MERCURE DE FRANCE.
gien du Roi a fouvent vû la Malade , &
peut rendre témoignage de fa guériſon.
Il demeure rue Françoife , au coin de la
rue Pavée.
Madame de Buffaud, vieille rue du Temple
proche les Filles S. Gervais, a été guérie
d'un rhumatifme gouteux qui la tourmentoit
cruellement depuis plufieurs années.
M. le Clerc Commis au Bureau d'Achats
de la Compagnie des Indes , qui
fouffroit beaucoup depuis longtems d'une
Sciatique , a été parfaitement rétabli. Sa
demeure eft rue Montorgueil , à côté de
la Ville de Befançon où eft fon bureau.
M. Vieille attaqué de la même maladie
, & abandonné des Médecins & Chirurgiens
qui l'avoient laiffé à l'extrémité
, a auffi éprouvé la vertu du reméde
par une prompte guérifon. Il loge rue du
Jour à la feconde porte cochere en entrant
par la rue Montmartre.
Ce topique a guéri encore parfaitement
la femme du premier Cocher de
Madame la Princeffe de Condé , affligée
dans tout le corps d'un rhumatifme
gouteux qui l'avoit miſe en un danger
évident de mort . Au Palais de Condé , rue
des Foffés de M. le Prince.
M. de Villaire Farlay , Capitaine à la
Baftille, qui avoit un rhumatisme à la tête,
au cou & au bras.
MARS. 1759. 161
M. Sicard , Capitaine de Cavalerie ,
tourmenté d'un rhumatifime des plus
violens dans les reins & à la cuiffe gauche
, rue Croix des Petits -Champs , au
Soleil d'or , chez M. Vilain , Traiteur &
Marchand de Vin.
M. Chaffe , Marchand Bonnetier , affligé
d'un rhumatisme qui lui occupoit plufeurs
parties du corps . Rue du Ponceau
qui donne dans la rue de l'Egout S. Martin
& dans la rue S. Denys.
M. Magnet Officier du Guet à cheval ,
attaqué d'un rhumatifme gouteux . Rue
des Foffés M. le Prince , vis -à-vis un Marchand
de vin.
L'époux de Madame Duffon ; accoucheufe
, attaqué depuis nombre d'années
d'un rhumatifme gouteux qui lui occupoit
généralement toutes les parties du corps ,
& l'avoit réduit à l'extrémité. Rue neuve
S. Denys , l'enfeigne eft fur la porte.
M. Ethevé , Fondeur de caractères ,
tourmenté d'un rhumatifme gouteux qui
lui occupoit le bras droit , & d'une ſciatique
qui prenoit depuis les reins & les
hanches , jufqu'aux extrémités des pieds ,
de forte qu'il ne pouvoit fe foutenir . Rue
du Marché Palu , chez M. Delon , Marchand
de Maroquin , vis - à - vis l'Hôtel-
Dieu.
162 MERCURE DE FRANCE.
L'époufe de M. Beaucamp , Maître de
Penfion , rue de l'Arbre-ſec , affligée depuis
dix-huit ans d'un rhumatifme gouteux
, dont le dernier accès étoit fi violent
qu'elle ne pouvoit remuer aucun de fes
membres , ayant des nodus dans toutes
les articulations ; & ne pouvant fouffrir
qu'on la touchât ; la goute même remon
toit à la poitrine , & avoit mis la malade
dans le plus grand danger.
Le fieur Baudiliffe chez le fieur Palud
Maître Menuifier , rue Sainte Placide
fauxbourg S. Germain , dont vous devez
vous reffouvenir que la cure fut entreprife
fis vos yeux , & qui étoit tourmenté
depuis une année d'une Sciatique ,
laquelle s'étoit jettée en dernier lieu fur
les reins , fur la cuiffe , & la jambe droite
, qui étoit entierement defféchée avec
retirement de nerf.
Vous voyez , Monfieur , que le topique
mérite toute la confiance du Public ,
d'autant plus que fon action n'eft ni violente
ni dangereufe , & qu'en atrirant les
humeurs, elle en procure l'évacuation par
un fuintement viſible , ou par la voie des
urines , ou quelquefois même par les felles
, fans qu'il lui arrive jamais de répercuter.
Si mon témoignage ne fuffifoit point
MARS. 1759. 163
>
pour raffurer certains efprits timides &
défians qui foupçonnent toujours de l'exagération
& des vues d'intérêt dans
l'éloge des nouveaux remédes que l'on
annonce , il leur fera facile de fe
procurer
les éclairciffemens néceffaires chez
les perfonnes que je viens de nommer.
Quant à vous , Monfieur vous me
connoiffez trop bien pour douter un moment
de ma fincérité , & de la pureté des
vues qui me font agir , vous fçavez jufqu'à
quel degré j'ai toujours porté le défintéreffement
& l'amour de la vérité &
du bien public , puifque c'eſt à ces fentimens
fi conformes aux vôtres , que je
dois cette tendre amitié dont vous m'avez
toujours donné les marques les plus
fenfibles. Il est bien flatteur pour moi de
vous affurer ici publiquement qu'elle m'eſt
infiniment précieufe , & que mon empreffement
le plus vif fera toujours de
vous témoigner le retour le plus fincére.
?
P. S. J'oubliois de vous marquer que
M. le premier Médecin & MM. de la
Commiffion Royale de Médecine ont accordé
au fieur Berthelot un privilége qui
prouve que l'on n'a rien avancé que de
vrai fur la bonté de fon reméde : à quoi
ils ont été déterminés par le rapport de
plufieurs Médecins & Chirurgiens de
164 MERCURE DE FRANCE.
cette Ville , & de quelques Malades de
diftinction ; outre que M. de Senac ne lui
a donné cette marque autentique de fon
approbation qu'après avoir vu lui-même
les bons effets du topique .
Ma demeure eft chez M. Cantwel ,
Docteur Régent de la Faculré de Paris ,
rue Poupée. Celle du fieur Berthelot eft
chez M. Thomas Maître Perruquier , rue
du Temple , au coin de la rue Mêlée.
ACADEMIE des Sciences , Belles- Lettres ,
& Arts de Lyon , autorisée par Lettres
Patentes du Roi, du mois de Juin 1758,
enregistrées au Parlement le 23 Août
fuivant , qui réuniffent fous ce Tire
l'Académie des Sciences & Belles- Lettres
, & la Société Royale des Beaux-
Arts.
LE
E Sceau adopté par la nouvelle Académie
repréfente le Temple d'Augufte ,
ou l'Autel de Lyon , tel qu'on le voit fur
les Médailles anciennes , avec ces mots ;
Athenæum Lugdunenfe reftitutum. Et dans
l'Exerque Acad. Sc. litt. & Artium.
Lugd. 1700. *
*
>
Époque de la Fondation de l'Académie des
Sciences & Belles- Lettres à Lyon.
MARS. 1759 . 165
•
La premiere Affemblée publique s'eft
tenue les Décembre 1758. M. Bollioud
Mermet l'un des Secrétaires perpétuels
ouvrit la Séance par la lecture des Lettres
Patentes.
que
M. Defleurieu Directeur prononça un
Difcours fur les avantages de la réunion
des deux Académies ; après avoir fait
l'éloge du Monarque qui l'a autoriſée ,
de M. le Duc de Villeroi Protecteur qui
l'a obtenue , & du Confulat qui a confacré
une des Sales de l'Hôtel - de-Ville
aux Exercices Académiques , M. D. F.
établit le premier fruit qu'on doit
attendre de cette réunion fera une émulation
active & éclairée , bien différente
de la rivalité qui ralentit les efforts de
l'efprit , & dégrade des ames qui ne font
pas faites pour lui céder ; » Les Gens
de Lettres , dit-il , n'en font pas toujours
exempts , il faut donc leur offrir
» un intérêt général , un point de rallie-
» ment qui leur ferve de but ; réuniffez
» les talens difperfés , rendez leur gloi-
» re commune , & leurs fuccès refpec-
» tifs préfentez-leur un objet digne
» d'eux , tel que le bien public ; ce fera
» le foyer dans lequel viendront ſe raf-
» fembler des rayons qui fe feroient per-
» dus dans le vague des airs , & dont l'ac-
»
, 1
166 MERCURE DE FRANCE.
» tivité fe multiplie à l'infini en ſe réu-
» niffant les uns aux autres. Telle eft la
» jufte idée que chacun de nous doit le
» former de cette nouvelle Académie ,
» telles font fans doute les vues du Sou-
» verain qui a réuni deux corps trop
» éloignés pour concourir unanimement
au but de leur inftitution .
"
Celui qui imagina un Parnaffe fur lequel
les Mufes de l'Hiftoire & de la
Poëfie font affifes à côté des Mufes de
la Géométrie & de la Mufique eut la
premiere idée d'une Académie ; les connoiffances
humaines ont des rapports qui
les uniffent néceffairement , chacune à
des fervitudes à acquitter, ou à réclamer.
M. D. F. parcourt les Siécles éclairés ,
& montre qu'ils ne durent leur luftre
qu'aux fecouts réciproques que les Arts ,
les Sciences & les Lettres fe font prêtés
de tout temps. » Chacun naît avec ſon
» propre génie , ajoute- t- il , mais les gé-
» nies les plus oppofés en apparence fe
prêtent mutuellement des forces , fe
» fervent d'exemple , & s'excitent aux
grandes chofes ,.
"2
ور
De l'utilité générale de la réunion des
talens dans une Académie dépourvue des
fecours que la Capitale fournit à la
multitude de ceux qui s'y rendent com་
167
MARS. 1759.
me à leur centre , M. D. F. paffe à l'utilité
particuliere que chaque Académicien
en doit retirer , il expofe les difficultés
qu'éprouve l'homme de Lettres qui
travaille ifolé , & fait fentir combien il
eft doux de trouver les fecours dont il a
befoin parmi des confreres & des amis .
Il annonce en finiffant ce que le Public
a lieu d'efpérer de ce nouvel établiſſement
dont l'objet doit être , & fera toujours
d'honorer la Patrie en travaillant au bien
public.
Le R P. Beraud lut enfuite un Mémoire
dans lequel il a prétendu prouver qu'en
fuppofant dans le globe de la Terre des
inégalités , foit dans fes Méridiens , foit
dans fes cercles paralleles , & même dans
la maffe de fes deux hémisphères , il y a
cependant une force qui conferve l'égalité
du mouvement de rotation de la Terre
autour de fon axe , & de la préceffion des
Equinoxes.
M. De la Tourette fit enfuite la lecture
d'un abrégé de l'hiftoire des Gallinfectes
de M. de Reaumur , en forme de Lettre ,
avec des recherches fur le Kermes , la
graine d'écarlate de Pologne , & la cochenille
, confidérés du côté de leur utilité &
de leurs ufages dans la Médecine & dans
la Teinture,
168 MERCURE DE FRANCE.
Pour fervir de fuites à l'abregé de l'hiftoire
des Infectes par M. B ** ( je donnerai
ce morceau intéreffant dans le prochain
Mercure. )
La Séance fut terminée par un Difcours
en Vers de M. Bordes fur l'Emulation
, & par une Ode fur le Travail, de
M. de Bory , Commandant du Château
de Pierre -en-Scize .
PROGRAMME de l'Académie Royale des
Sciences de Bordeaux. Du 25 Août
1758.
L ' Académie de Bordeaux diftribue toutes
les années un Prix de Phyfique , fondé
par feu M. le Duc de la Force . C'est une
Médaille d'or , de la valeur de trois cent
livres.
་
Elle avoit cette année , deux Prix ´à
donner : & les Sujets qu'elle avoit propofés
, étoient pour l'un , Quelle eft la meil
leure maniere de connoître la différente
qualité des Terres pour l'Agriculture ? Et
pour l'autre Quels font les meilleurs
moyens de faire des Prairies dans les
lieux fecs, & quelles Plantes y font les plus
propres à nourrir le gros & le menu Bétail ?
Mais
MARS. 1759. 169
Mais n'ayant point trouvé qu'aucunes
des Piéces qui lui ont été envoyées , rempliffent
fuffisamment les vues d'utilité
qui avoient déterminé fon choix , Elle a
jugé à
propos de réferver ces deux Prix
pour l'année 1761 .
Cette Compagnie a déja annoncé qu'elle
auroit l'année prochaine 1759. deux
Prix à diftribuer ; l'un , deftiné à celui
qui déterminera les meilleurs principes de
La taille de la Vigne , par rapport à la différence
des espéces de Vignes & à la diver
fité des terroirs ; l'autre à celui qui indiquera
, Quelle eft la meilleure maniere de
femer , planter , provigner , conferver &
réparer les Bois de chêne. Et à l'égard de
ce dernier Sujet , elle a prévenu les Auteurs
, qu'elle adjugera volontiers le Prix
à l'ouvrage qui contiendra des expériences
utiles , quand même ce ne feroit que
fur quelqu'une des parties que ce Sujet
renferme .
Elle a également anoncé qu'elle deſtinoit
le Prix qu'elle aura à donner en
1760. à celui qui déterminera par des obfervations
& des expériences , fi la Lune a
quelque influence fur la végétation & fur
l'economie animale.
Elle propofe aujourd'hui pour Sujet des
trois Prix qu'elle aura à donner en 1761 .
H
170 MERCURE DE FRANCE.
1°. Quelle est la meilleure maniere de
connoître la différente qualité des Terres
pour l'Agriculture ? L'Académie a jugé
utile de repropofer ce Sujet : & Elle invite
les Auteurs des Differtations qui ont
pour devifes , l'une : Nec Tellus eadem
fert omnia ; & l'autre ,
Nunc.
Rara fit , anfuprà morem fit denſa , requiras.
à retoucher & perfectionner leurs ouvra
ges, & fur-tout à fe rapprocher davantage
du Sujet propofé , & des différens objets
auxquels il peut être relatif.
20. Si l'on ne pourroit point trouver
dans la préparation des Laines un moyen
qui pût les préferver pour la fuite de la pi
quure des Infectes.
3º. Si les Elémens des Corps font inaltérables
de leur nature , ou s'ils fe changent
les uns dans les autres .
Les Differtations fur tous ces différens
Sujets ne feront reçues que jufqu'au premier
Mai de l'année , pour laquelle le
Sujet aura êté propofé. Elles peuvent être
en François , ou en Latin. On demande
qu'elles foient écrites en caractéres bien
lifibles.
Au bas des Differtations , il y aura une
Sentence , & l'Auteur mettra dans un
MARS. 1759. 171
billet féparé & cacheté , la même Sentence
, avec fon nom , fon adreffe & fes
qualités . L'Académie avertit qu'elle n'admet
pour le concours , aucunes des Piéces
qui fe trouvent fignées par leurs Auteurs.
Les Paquets feront affranchis de Port
& adreffés à M. le Préfident Barbot ,
Secrétaire de l'Académie , fur les Foffés
du Chapeau rouge ; ou à la Veuve de
P. BRUN, Imprimeur, Aggrégé de ladite
Académie , rue Saint James.
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE.
DE la connoiffance des Arts fondés fur
le Deffein , & particulièrement de la
Peinture. Par M. C. *****
LAA recherche des beautés qu'offrent
les productions des Arts , eft une fource
Hij
172 MERCURE DE FRANCE,
de plaifirs & un des plus agréables exercices
que nous puiffions faire de notre
faculté de fentir. Plus on a de lumières
pour appercevoir ces beautés , de goûr
pour en être vivement affecté ; plus cette
fource eft abondante , plus cette faculté
fe développe. Mais ces connoiffances fontelles
faciles à acquérir ? Beaucoup femblent
le croire ainfi , tandis que d'autres ,
par une erreur contraire , les croyent
inacceffibles , &fournettent trop humblement
leur opinion aux décifions de ceux
qui s'annoncent avec éclat pour connoiffeurs.
Nous nous propofons d'examiner juſqu'à
quel point ceux qui ont du goût pour
ces Arts , peuvent fe flater d'avoir les
connoiffances néceffaires pour en bien
juger...
>
Ce jugement étant fondé fur la comparaifon
de l'objet avec fon imitation ,
il paroît qu'on ne peut difconvenir qu'il
faut connoître la nature , qui eft l'original
pour comparer avec jufteffe le
degré de vérité de l'imitation , & qu'il eſt
néceffaire d'avoir remarqué fes détails &
fes fineffes à tous égards pour favoir rendre
juftice à l'Artifte qui a le talent de
les expofer , & ne pas prodiguer fon
eftime à ce qui n'en offre qu'une idée
MARS 1759. ༈ ཏ ༣
générale , confufe , & fans exactitude.
Si tous les hommes connoiffoient également
les beautés de la Nature ils pour
roient juger avec la même jufteffe de la
perfection ou de l'imperfection des imitations
qu'on leur en préfente , les décifions
feroient unánimes , & n'auroient de
diverfité que par la préférence accordée
à un genre de beauté fur un autre relativement
au goût particulier de chacun .
Mais l'expérience fait connoître que non
feulement tous ne voyent pas ce que la
Nature préfente d'agréable avec un égal
degré de fentiment , mais même que le
plus grand nombre n'en apperçoit que les
apparences groffières . Ces diverfes maniè
res de fentir font ce qui diftingue les
gens d'un goût fin & délicat d'avec les autres.
?
Sans vouloir contefter l'opinion reçuë ,
qu'il y a quelques perfonnes en qui le
fentiment du beau paroît comme inné
& indépendant de toute culture , quoique
les exemples qui en font preuve
foient très rares on peut aflurer que la
confiance avec laquelle on fe porte fi facilement
à fe croire de ce nombre , ne
vient que de ce que l'on n'examine pas
affez combien il doit être petit.
C'eſt fans doute cette même aptitude
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
naturelle à fentir le beau qui du nombre de
ceux qui s'adonnent aux Arts , en conduit
quelques- uns au plus haut degré. Pour fe
prouver combien elle eft peu commune
, il fuffit d'obferver quelle eft la quantité
d'élèves qu'inftruifent toutes les
Académies des Arts qui font en France ,
& qu'à peine produifent- elles vingt Artiftes
par génération , encore dans différents
genres , qui atteignent à ce degré
de mérite digne de paffer à la poſtérité.
Cependant c'eft à l'aide d'une étude
obftinée fecondée de confeils & d'exemples
; combien plus doit- il être rare de
trouver des génies capables de fe paſſer
de ces fecours ! Quoiqu'il foit bien plus
facile de juger que d'exécuter , fi
dant on voit que la plus grande partie des
lumières néceffaires aux Artiftes pour bien
rendre , l'eft auffi aux connoiffeurs pour
bien appercevoir, n'en doit-on pas conclure
que ces derniers doivent être en très-petit
nombre , & particulierement ceux en
qui l'étude n'a point perfectionné le goût
naturel. Pour nous en affurer , fuivons ce
qui conftitue principalement l'art de la
Peinture , en examinant ce qu'il paroît néceffaire
de favoir pour en décider avec
quelque certitude.
cepen-
Le deffein , la compofition , le coloris
MARS. 1759. 175
& la fcience des effets de la lumière ,
que l'on nomme intelligence du Clairobfcur
, font les principales parties de
cet Art.
On obferve dans l'imitation de la
Nature fes contours & fes furfaces ; c'eft
l'Art du deffein. Pour juger fi des contours
ont la jufteffe , le choix & les graces
dont ils font fufceptibles ; fi les furfaces
des objets imités offrent avec exactitude
les mêmes plans & dans le même lieu ;
ne femble-t-il pas évident qu'il eft néceffaire
d'avoir une connoiffance réfléchie
de ce que la Nature préfente à ces divers
égards ? Sans quelque étude de l'Anatomie
, verra- t-on fi les mufcles que l'Artifte
fait appercevoir dans un membre
agiffant , font en effet ceux qui doivent
paroître dans cette action ? Qu'on ne ſe
perfuade pas qu'il fuffit d'avoir vû quelquefois
la Nature nue , car il eft certain
que fi on ne la regarde avec une attention
particuliere on n'y voit point toutes
ces chofes, ou du moins on les voit trèsimparfaitement.
Pour s'en convaincre il
fuffit de réfléchir fur la manière dont la
voyent ceux qui commencent à la deffiner.
Tous les Elèves , même ceux qui ont l'efprit
le plus ouvert & orné par la connoiffance
des Belles- Lettres , préparés par une
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
étude de quelques années foit des deffeins
de leur Maître , foit des Sculptures an
tiques & modernes , inftruits même de
l'Anatomie relativement auxArts ; malgré
ces fecours préliminaires qui femblent
pouvoir leur dévoiler tous les fecrets de
cette nature qu'ils vont examiner , ceuxlà
même , dis - je , n'en apperçoivent
ni les muſcles ni même les contours extérieurs
& encore moins les diverfes furfaces
qui varient fa fuperficie : l'imitation
qu'ils en font ne préfente que des maſſes
informes comparables à une peau remplie
de paille ; on peut attribuer en partie cette
défectuofité à la difficulté de mettre fur le
papier ce que l'on apperçoit , mais fi
c'en étoit la feule caufe , on découvriroit
du moins dans leurs deffeins des traces
& des preuves de la volonté d'imiter les
détails de la Nature , marquées fi l'on
veut avec mal-adreffe , mais enfin défignées
de manière à faire connoître qu'ils
ont été apperçus ; au lieu qu'on n'y voit
que les témoignages du défaut de cette
connoiffance. Ce n'eft qu'après plufieurs
années d'application & les efforts les plus
conftans , fecondés d'avis journellement
réitérés , qu'enfin ils parviennent à découvrir
ce que l'on croit fi vifible . Comment
donc peut-on fe flater de connoître
1
MARS. 1759. 177
les fineffes d'une nature qu'on n'a prefque
point vue , & fe croire en état d'en
faire une comparaiſon exacte avec l'imitation
qu'on prétend juger ; lorfque ceux
qui avec une égale fagacité , la voyent
& l'étudient journellement , ne parviennent
à les découvrir que peu -à-peu , &
fouvent même n'en acquièrent qu'une
connoiffance médiocre après quinze années
d'un travail affidu
Il peut paroître étonnant qu'il y air
tant de difficulté à repréfenter avec exactitude
ce que l'on a devant les yeux ;
- mais on en fera moins furpris fi l'on fait
attention que le Deffinateur, quoiqu'ayant
la Nature préfente , ne la peut néanmoins
deffiner que de mémoire , ce n'eft
point proprement elle qu'il copie , puiſqu'il
ne la voit plus lorſqu'il regarde ſur
fon papier ; c'eſt l'image qu'il en a retenuë.
Or il la retient avec plus ou moins
de circonftances , felon qu'il eft plus ou
moins inftruit. Il faut qu'il ait appris:
par une longue pratique que lorfqu'un
genouil , un pied , ou telle autre partie ,
fe préfente fous tel afpect , ordinairement
il donne telle apparence . Cette
impreffion anciennement reçuë , jointe à
celle qu'il vient d'éprouver dans l'inſtant ,
par la préfence de la Nature , produit
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
une imitation plus détaillée & plus juſte
dans la repréſentation qu'il en fait. C'eſt
d'après cette idée diftincte de la Nature
que l'étude a gravée dans la mémoire
qu'un Artiſte fçait non feulement la rendre
, mais encore juger avec fureté fi
les autres l'ont exactement repréſentée ;
& qu'il peut défigner clairement en quoi
il ont erré. Si cette image eft fi difficile
à retenir avec précifion dans l'intervalle
d'un clin d'oeil , quel objet de
comparaifon peut être refté dans la mémoire
de ceux qui n'ont jamais examiné
la Nature avec attention : ils peuvent
bien appercevoir qu'un ouvrage n'expofe
pas tous les détails que la Nature , ou
plutôt que les Tableaux qu'ils ont examinés
leur ont quelquefois fait voir ,
mais s'il y a de ces détails déplacés qui
cependant ne le foient pas groffierement ,
ils feront fatisfaits ; ils pourroient même
l'être quand ils n'y feroient pas exprimés ,
fi ce défaut eft fuppléé par une manière
de faire agréable qui puiffe les féduire.
C'est pourquoi avec une médiocre attention
on peut être frappé des défauts groffiers
& diftinguer le mauvais d'avec le
médiocre , mais bien plus difficilement
le médiocre d'avec l'excellent ; c'eſt
cependant la vraie connoiffance. Auffi
MARS. 1759. 179
eft-il vrai que la fcience du Deffein ,
quoique la plus difficile à acquérir & la
plus eftimée par les Artiftes , n'eft pas
celle qui flatte davantage le Public , &
que tel d'entre eux s'attire l'admiration de
fes pareils par cette parfaite jufteſſe qu'eux
feuls font en état de fentir , qui n'obtient
des autres qu'un foible éloge s'il manque
des talens qui font plus à la portée
de tout le monde.
La compofition eft en général plus
fentie & mieux connue de tous , du moins
quant à la vraisemblance de l'action. On
voit facilement fi des attitudes font narelles
& fi elles font ce qu'elles font fuppofées
faire. Selon que le Spectateur eft
plus ou moins inftruit , il apperçoit fi
l'Artifte a obfervé le Coftume ; fcience
qui n'eft pas abfolument effentielle à
l'Art , mais qu'il eft agréable de rencontrer
dans fes productions , lorfqu'elle y
peut être avec quelqu'exactitude , fans
lui donner des entraves nuifibles . Mais
quant à ce qui concerne la compofition
pittorefque, c'est-à-dire, qui eft diftribuée
de maniere à mettre les attitudes naturelles
dans leur afpect le plus agréable
fans leur rien faire perdre de la juftelle
de l'action ; à les groupper de telle façon
qu'elles donnent lieu fans affectation
H vj
180 MERCURE DE FRANCE
à produire de grands effets de lumières
& d'ombres , & enfin qui eft affujettie
à la recherche de beaucoup d'autres agrémens
qu'il feroit trop long de détailler :
on croit pouvoir avancer que cet Art
n'eft bien fenti que par le fecours de
quelque inftruction . La raifon en eft
qu'une partie des loix qu'on y obferve
font en quelque manière de convention ,
& fondées fur une fuite d'expériences de
ce que l'on a reconnu pour agréable dans.
les ouvrages des Maîtres qui nous ont
précédés.
S'il eft quelque chofe dont la connoif
fance paroiffe appartenir à tout le mon
de , & en effet elle eft plus commune ,
c'eſt le talent de rendre les expreffions
des paffions. Cependant fi l'on ne joint
à beaucoup de goût quelque connoiffance
de l'Art , on court rifque d'y admirer des
chofes faciles & que les grands Artiftes
tiennent au-deffous d'eux. Les expreffions
outrées & grimacées qui peuvent frapper
fa multitude , répugnent à ceux dont le
fentiment eft épuré. Elles leur paroiffent
même tellement infupportables qu'ils pré
férent le danger de les affoiblir au plai
fir flatteur d'émouvoir le Spectateur
par des refforts fi groffiers . On a vû des
Artiftes qui s'étoient faits une réputation.
peu
MARS 1759.
181
brillante quant à cette partie , non feulement
dans le Peuple , mais même de l'aveu
des gens d'efprit le plus connus pour
tels , être cependant avec juftice peu eftimés
de leurs pareils. Il ne fuffit pas
qu'une tête ait de l'expreffion , il faut
encore que cette expreffion ait de la juf
teffe & de la nobleffe. Il faut qu'elle foit
adaptée à un beau caractére de tête. Or
fans quelque étude il n'eft pas auffi facile
qu'on le croit de connoître en quoi
confifte un beau caractére de tête . Ce
n'eft pas qu'en général on ne diftingue
affez bien les phyfionomies baffes d'avec:
celles qui ont de la dignité. Mais on a
befoin de quelques obfervations pour fe
faire une idée fixe du beau en ce genre
& ne le pas confondre avec ce qui n'eft
que joli ; pour diftinguer les irrégulari
tés qui ne détruifent point l'air noble
d'avec celles qui , quoique mêlées de
gentilleffes , aviliffent & rendent un caractére
commun. Pour bien juger même
de la beauté régulière des têtes , ce n'eft
pas affez de connoître celles de fon
pás pays :
les défauts qui y font communs à force
d'être vûs avec indulgence & avec paffion
, parviennent à être regardés comme
des agrémens. Il faut ajouter à ce
fentiment qui décide du beau par le plai
"
182 MERCURE DE FRANCE.
fir qu'il fait éprouver , l'examen de ce
qui conftitue la beauté chez les Nations
où elle eft plus commune , & favoir en
quoi confifte cette régularité qui , quoiqu'elle
n'exifte peut-être en aucun lieu ,
établit cependant partout la régle felon laquelle
on louë plus ou moins les approximations.
Les Artiftes la trouvent au degré
le plus parfait connu , dans les têtes
antiques. Il faut donc ou avec ce fecours ,
ou par d'heureuſes rencontres des plus
beaux objets de la Nature , s'en être
formé une idée affez diftincte pour être
à l'abri du préjugé de l'habitude. Les beautés
des têtes auffi bien que leurs expreffions
font fans doute plus fenfibles , étant
plus fréquemment expofées aux regards ;
néanmoins on peut encore dire qu'il y
a un choix fin , qui n'eft à la rigueur
bien fenti que par ceux qui en ont fait
un examen particulier & relatif à l'Art.
La connoiffance de la beauté du coloris
eft auffi très-commune , à ce qu'on
penfe , & en effet on ne peut difconvenir
que la belle couleur ne faffe plaifir
à tout le monde lorfqu'elle a beaucoup
de fraîcheur , mais cette fraîcheur n'eft
pas la feule qualité qui la caractériſe , &
l'on a befoin de connoiffances plus particulières
, pour bien diftinguer une couMARS.
1759.
183
leur vraiment belle , c'eſt-à-dire une imitation
jufte de la Nature , d'avec ces
couleurs factices qui préfentent des tons
charmans & féducteurs , mais faux . Il
eft aisé d'employer des couleurs vives &
brillantes , & de les oppofer d'une manière
qui les faffe paroître plus éclatantes
; la difficulté eft de les accorder fans
dureté , de les rompre avec intelligence
pour donner aux objets la rondeur néceffaire
& bien rendre leurs effets felon
les degrés d'éloignement ; de conferver
des tons frais & variés fans qu'ils foient
ni au-deſſus ni au-deffous de la Nature.
Le défaut eft égal de paffer le but ou
de ne pas l'atteindre. Ces attentions font
caufe que des Artiftes très-éclairés manquent
quelquefois cet éclat , par lequel
d'autres moins inftruits éblouiffent & féduifent
le vulgaire. S'il étoit aifé de fentir
en quoi confifte la couleur belle &
vraie , tous l'imiteroient , ou du moins
s'en éloigneroient peu ; & ce talent ne
feroit pas , comme il l'eft , un des plus
rares de la Peinture.
Un des plus grands obftacles qu'il y ait
à furmonter , c'eft l'habitude d'entendre
eftimer un ton de couleur à la mode ;
car dans chaque Pays & même dans chaque
Ecole , il y a des préjugés dont les
184 MERCURE DE FRANCE.
meilleurs Connoiffeurs ne fe dégagent pas
plus facilement que les Artiftes qui opérent.
Lors , par exemple , qu'on s'eft accoutumé
à admirer des Tableaux dont
la couleur eft rouffe , il eft très- ordinaire
de fe perfuader que ce foux eft effentiel
à la belle couleur. De-là le premier cri
qui fait refufer l'éloge du beau coloris
aux ouvrages qui s'en éloignent. Cette
erreur d'habitude eft fi forte & fi générale
, qu'un grand nombre de Connoiffeurs
n'accordent pas qu'un Tableau
foit bien colorié , quand il n'eft pas du
ton qu'ils ont coutume de voir dans les
Peintres Flamands , quoiqu'il foit quelquefois
d'une couleur plus vraie. On fe
forme le goût fur des Tableaux dont on
adopte les défauts avec les beautés , au
lieu de fonder ces connoiffances fur la
Nature qui eft le but que tous s'efforcent
d'atteindre par divers moyens & fous des
afpects différents . On croit cependant en
jugeant fur ces notions fauffes , juger fur
la connoiffance de la Nature dont ces
Tableaux font, dit- on , des imitations parfaites.
Mais on ne pense pas qu'il n'y en
a point , à quelque degré qu'on les fup
pofe , qui ne s'écartent du vrai en quelque
chofe. Pour fecouer ce préjugé il faut
avoir examiné la Nature fans prévention
MARS. 1759. 185
& favoir que la diverfité des effets qu'elle
préfente felon les circonftances , peut
produire dans des imitations également
vraies , des différences fi grandes , qu'elles
femblent en contradiction .
L'imitation des tons précieux de la
chair quí conſtituë le coloris fin & ſçavant
, eft encore plus rare . Ceux qui s'étudient
le plus à les chercher dans la
Nature ne favent pas toujours les y appercevoir.
Se perfuadera- t-on que ces
nuances fines foient plus vifibles à ceux
qui n'ont pas le même intérêt à les re-
- marquer ? On peut croire que le défaut
de juſteſſe dans l'imitation , vient de la
difficulté de connoître le mêlange des
couleurs qu'il faut employer , & en effet
cela y contribuë : cependant ceux qui
ont une longue pratique de peindre ,
parviennent à remplir leur defir , affez
pour en être fatisfaits ; & fi l'Artifte
éprouve qu'il n'a pû atteindre à ce qu'il
fentoit , c'eft plutôt du côté du Deſſein ;
rarement fe méfie - t-il des tons qu'il emploie.
Ce n'est donc pas tant la difficulté
de l'exécution qui arrête,que le défaur
de fentir vivement & avec jufteffe . Tous
en général voyent la couleur de la Nature
, mais peu la voyent avec connoiffance
; peu ſont à l'abri de la féduction
186 MERCURE DE FRANCE.
•
des imitations outrées , ou du défaut de
jufteffe qui fait qu'on s'en éloigne en
tombant dans l'autre excès. Quelques-uns
ont prétendu que ces diverfes manières
de voir les couleurs,venoient de la différence
des organes ; mais fans aller chercher
des caufes fi incertaines & qu'on
ne pourra jamais prouver , il en eſt aſſez
d'autres dans les habitudes contractées ,
& dans le défaut de fentiment , pour
produire ces différences. On s'accoutume
fe contenter de certains tons qui ont
quelque chofe de flatteur , ou que l'on
trouve tels ; on les répéte , on s'en fait
une manière ceux qui cherchent à ſe
former le goût dans l'Art , s'habituent
pareillement à les préférer. Le moyen
de fortir de cet aveuglement, feroit d'examiner
les diverfes routes qu'ont tenuës
les grands Coloriftes : la variété de leurs
manières de voir la Nature , y fait appercevoir
des beautés qui fans ce fecours
échapperoient à des yeux prévenus. D'ailfeurs
on eft plus en état de pefer les degrés
de mérite quand on fait jufqu'où
l'Art a été porté. Mais cette étude demande
du temps & des foins. Si l'Art
pouvoit atteindre à l'illufion parfaite il
ne faudroit que des yeux , pour juger fi
elle y eft ou non , mais comme toutes
MARS. 1759.
187
les imitations qu'il peut produire , font
toujours défectueufes , la connoiffance eſt
de bien juger lefquelles le font le plus
ou le moins , & combien il est dû d'eftitime
au degré où l'approximation eft portée
relativement aux difficultés qu'il y
a eu à furmonter .
Ce qui contribue le plus à l'effet de la
couleur c'est l'intelligence du clair-obfcur
, c'est-à-dire des effets de la lumière
& du changement qu'elle apporte aux
couleurs , par fa nature & par l'interpofition
de l'air entre les objets & le fpectateur.
A la rigueur , l'effet de la lumière
n'a rien d'arbitraire ; dès qu'elle eft une
fois donnée , la manière dont elle éclaire ,
foit directement foit de reflet , s'enfuit
néceffairement de la premiere fuppofition.
Dans les tableaux traités d'imagination ,
& où l'Artifte n'a pû voir tous les objets
qu'il peint réunis enfemble tels qu'il les
repréfente , ces loix ne peuvent pas être
obfervées avec autant d'exactitude que
dans les ouvrages faits d'après la Nature
actuellement préfente, & où l'on n'ajoute
rien ; cependant l'Artifte inventeur doit
avoir fait une proviſion de réfléxions fur
tous les effets de la lumière , qui le mette
en état d'approcher affez de la vérité pour
ne point bleffer celui qui les connoit. Il
188 MERCURE DE FRANCË.
pas
eft évident auffi qu'il faut avoir quelque
connoiffance de ces loix , pour apperce
voir fi elles font obfervées. Il n'eft difficile
de voir fi un tableau fait de l'effet ,
mais il l'eft beaucoup de juger fi cet effet
eft vrai & raiſonné , & rien n'eft plus
ridicule aux yeux de l'Artifte & du Connoiffeur
éclairé que les effets faux par
le
moyen defquels on féduit fi fouvent le
vulgaire.
Il eſt encore avantageux de connoître
par foi-même les moyens que l'Artifte
employe . Il faut avoir éprouvé les difficultés
du talent pour juger du mérite qu'il
ya à les furmonter. Auffi voit-on qu'en
général , les plus fûrs Connoiffeurs font
ceux qui ont fait quelque exercice de
l'Art ; pourvu toutefois qu'ils ne foient
point aveuglés par des goûts exclufifs ou
par des préjugés d'habitude : erreurs dont
les Artiftes même ne font pas toujours
exempts . De plus, il eft des chofes que les
Arts ne peuvent rendre avec l'exacte vérité
, comme font pour les Peintres la
lumière du foleil & du feu , & quelques
autres effets de la lumière & des couleurs .
Il eft utile de favoir par quels moyens
on y peut fuppléer, pour fentir l'adreffe &
le goût avec lefquels l'Artifte en a fû faire
ufage. Les Sculpteurs éprouvent l'impoffi
MAR S. 1759. 189
bilité de rendre les nuages , les rayons de
la lumière , le paysage, & quantité d'autres
chofes. A cet égard il y a des conventions
établies qui tiennent lieu de réalité il
n'eft queftion que de juger fi elles font
remplies avec goût ; mais il faut les connoître
pour porter ce jugement.
Ces principales parties de l'Art_ne
font pas encore tout ce qu'il eft effentiel
de connoître : il eft un mérite qui
couronne tous les autres , & fans lequel
les efforts du travail le plus affidu ne
conduifent point au-delà du médiocre ;
c'eſt le goût qui fe manifefte par la légéreté
& les graces de la manière de faire
par
la fermeté & la fureté du travail ; on
le fent mieux qu'on ne peut l'exprimer,
C'eft cette apparence de facilité , de certitude,
& d'enthoufiafme dans l'exécution,
qui rend les détails les plus fins & les
plus favans , fans peine & comme par
hazard . C'eft ce beau maniement du pinceau
ou du ciſeau , qui donne à connoître
que l'Artiste ayant une idée bien nette
de ce qu'il vouloit faire , a frappé le but
avec hardieſſe & précifion . On peut parvenir
à deffiner avec jufteffe , à compofer
avec jugement , à colorier avec vérité ,
à raifonner les effets de la lumière avec
exactitude, enfin à ne commettre aucune
190 MERCURE DE FRANCE.
faute fenfible ; fans cependant s'élever audeffus
de cette médiocrité qui n'échauffe
point le Spectateur. Souvent la différence
du grand Sculpteur , d'avec le Sculpteur
ordinaire , ne confifte que dans le goût
du travail ; ce n'eft en quelque manière
qu'un épiderme traité avec plus de fentiment.
C'est ce degré de lumière de plus
qu'il eft important d'appercevoir , & qui
eft tout il y a une fauffe apparence de
facilité , effet de l'ignorance de l'Artiſte ,
qui ne fachant point affez ce qu'il eſt
queftion de repréfenter , franchit avec
témérité des obftacles qui lui font inconnus.
Autant la facilité , fruit du favoir
eft admirable , autant cette hardieſſe mal
fondée eft ridicule aux yeux des gens inftruits
. Mais eft- il facile de les diftinguer
& de fe défendre de la féduction ? On
croit pouvoir avancer que ce mérite eft un
des plus difficiles à connoître dans toute
fon étendue. Il fait fon effet fur tout le
monde par fentiment , parce que ce qui
paroît fait fans peine , n'en fait point
éprouver au Spectateur ; mais comme ce
même agrément fe peut trouver dans des
ouvrages où il n'y a qu'une ignorante témérité
, c'eft au favoir à juger le ſavoir ,
comme c'eſt au goût à fentir ce qui eft
l'opération du goût.
MARS. 1759. 191
L'étude fans le goût naturel ne formera
ni un grand Artifte ni un excellent Connoiffeur
; le goût leur eft effentiellement
néceffaire mais quoiqu'il femble fuffire *
pour fentir en général les principales beautés
néanmoins on ne peut difconvenir que
feul & fans inftruction , il eft trop expofé
à tomber dans des erreurs. Toutes les
parties des Arts font en quelque choſe de
fon reffort , mais il ne peut les juger avec
connoiffance dans ce en quoi elle exigent
beaucoup de favoir: cependant la connoiffance
que donne le goût naturel feul, quoiqu'incomplette
, eft prefque toujours plus
judicieufe que celle qui eft fondée fur une
étude trop fuperficielle ; les faux jugemens
font l'effet des préjugés acquis, ou du defir
immodéré de faire paroître plus de fagacité
par la découverte des défauts , & de
décider au-delà de fes lumières. Ceux qui
en avouant ne s'y point connoître, jugent
fimplement par le plaifir qu'ils éprouvent
, & fe bornent à rendre compte de
cette impreffion , font plus près de la vraie
connoiffance , qui confifte à fentir les
beautés dans toute leur étendue , que ceux
à qui des lumières vagues & incertaines
donnent des prétentions plus vaftes
quoique non moins mal fondées,
On croit pouvoir conclure que c'eft au
192 MERCURE DE FRANCE.
goût , ou fentiment naturel du beau ;
qu'appartient le droit de juger ; mais
que ce n'eft qu'autant qu'il eft exercé par
la connoiffance de toutes les parties de
l'Art , qu'il peut acquérir celui de motiver
fon jugement & de prétendre à un examen
critique . Les exceptions que cette
régle peut fouffrir , font trop rares pour
que l'on doive raifonnablement fe flatter
d'être du nombre de ces Etres privilégiés ,
fi toutefois il en eft , qui connoiffent tout
fans étude.
Qu'on ne s'étonne donc point fi quelquefois
les Artiftes ofent recufer le jugement
des perfonnes les plus connues pour
être douées d'un goût délicat en d'autres
chofes , & même celui des Auteurs les plus
célèbres. Qu'il foit permis de foutenir que
la connoiffance des Arts eft beaucoup
moins répandue que celle des Belles- Lettres,&
que cette derniere n'entraîne point
l'autre ; parce que quoique le goût en foit
également la bafe , les Arts d'imitation
demandent de plus une connoiffance de
l'objet imité. Ajoutons qu'on n'admet en
général dans la claffe des Juges, à l'égard
des Lettres , que les perfonnes qui ont
reçu quelque éducation. Si Moliere a quelquefois
confulté fa Servante , ce n'a été
que pour connoître le fentiment qu'elle
éprouvoit
MARS. 1759. 193
éprouvoit, & non pour le régler fur fes confeils.
Or l'éducation la plus commune enfeigne
les élements des lettres ; plufieurs
années employées à l'étude des bons Auteurs
en donnent les premieres ouvertures
, que la lecture entretient & perfectionne
: ainfi un très-grand nombre de
perfonnes ont des lumières acquifes en
ce genre. Il n'en eft pas de même des
Arts . Peu cherchent à en acquérir les
connoiffances quoique beaucoup en veuillent
juger. Si l'on fuppofe que quelqu'un
ait employé à l'étude de la Nature relativement
aux Arts , le quart du tems que
l'on donne à s'inftruire dans les Lettres ;
qu'il ait vû avec examen autant de beaux
ouvrages de l'Art que communément on
lit d'excellens livres ; s'il n'eft tout-à-fait
inepte , on ne peut fe refufer à l'accepter
pour auffi bon Connoiffeur dans les Arts
que l'on en trouve ordinairement à l'égard
des Lettres dans le monde inftruit. Cependant
, & l'on peut en appeller aux
Auteurs, dans cette quantité de perfonnes
qui connoient les Belles- Lettres & même
qui les exercent , combien peu de bons
Juges A plus forte raifon dans des Arts
dont fi peu de perfonnes s'inftruiſent.
Celles qui font les plus éclairées en toute
autre chofe , peuvent être & font fouvent
- I
194 MERCURE DE FRANCE.
dans la claffe des hommes les plus ordinaires
à l'égard des Arts . On peut fans honte
ignorer ce que l'on n'a point appris ,
mais alors on ne doit juger que pour
foi , & ne point donner fon fuffrage pour
une autorité. Il yaa dans tous les Arts des
beautés propres à être fenties de tout le
monde , mais on n'en doit pas conclure
qu'il en foit de même de toutes ; c'eſt
pourquoi on peut rendre compte de l'impreffion
que l'on éprouve , mais on rifque
beaucoup d'errer , à vouloir rendre
raifon des cauſes.
M.
GRAVURE.
Daullé , Graveur du Roi , vient de donner
au Public plufieurs belles Eftampes : la Coquette
& l'Oiseau chéri , d'après les Deffeins de
M, Boucher ; la Chienne Braque , d'après le Tableau
fi eftimé de M. Qudry ; la Fête Bacchique &
les Tendres Adieux , d'après le Tableau de M.
le Nain ; les Plaifirs Flamands & la Ménagère
Flamande , d'après Teniers ; Jupiter fous la forme
de Diane , amoureux de Califto , d'après le
Pouffin. On fçait que ce Peintre eft nommé le
Raphael de la France à caufe de la préciſion & de
la fublimité de fon Deffein.
Il paroît trois Eftampes du Sieur Beauvarler
, dont une a pour titre le Teftament de
la Tulippe , & l'autre les Adieux de Catin. Le
pittorefque de ces deux Eftampes les rend cu
MARS. 1759. 195
}
rieufes & intéreffantes. Elles font très- bien renduës
, d'après les Tableaux de M. l'Enfant ; la
troifiéme eft une Sufanne , d'après M. Vien , qui
eft au Cabinet de M. le Comte de Vence. Ce morceau
eft d'un genre tout différent & beaucoup plus
difficile , ce qui prouve les talens & l'heureuſe facilité
de ce jeune Artifte.
On trouvera chez le même Artiſte plufieurs
vues de marine.
Dans peu le Sieur Beauvarlet mettra au jour
le pendant de la Sufane , dont le Sajet eſt la
chafteté de Jofeph.
PLAN détaillé du Combat de Saint Caft , fuivi
de la victoire remportée fur les Anglois par les
Troupes Françoifes , & la Nobleffe de Bretagne ,
fous les ordres de M. le Duc d'Aiguillon . Ce Plan fe
vend à Paris chez P. Patte Architecte rue des
Noyers , la fixiéme porte Cochere à droite en entrant
par la rue S. Jacques. Prix 18 fols.
L'Auteur des Portraits du Roi de Pruffe & du
Maréchal Comte de Daun , vient de mettre au
jour celui de Marie Thérefe d'Autriche : Impératrice
, Reine d'Hongrie & de Bohême , ce Portrait
ainfi que les deux premiers fe trouvent rue Saint-
Hyacinte au Jea de Paulme du fieur Goffeaume
près la Porte Saint Jacques à Paris . Le prix eft de
douze fols piéces.
ATLA
GEOGRAPHIE.
TLAS des Militaires in-4° . Tome 2. contenant
cent Cartes pour le détail de l'Allemagne
avec une differtation fur la même Province. Ces
Cartes font réduites & corrigées fur les meilleures
Cartes Allemandes , par le fieur le Rouge , Ingé
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
nieur , Géographe du Roi , rue des Grands Au
guftins. Prix 30 liv . lavés fur papier de Hollande,
& relié , 24 liv.relié fur papier ordinaire , 18 liv.
à traits fimples.
Plus , les Batailles de la préfente guerre.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
D₁
OPER A.
EUX circonftances fembloient devoir affoiblir
le fuccès de l'Opéra de Pyrame & Thifbé :
l'interruption de ce fpectacle , occaſionnée par la
mort de S. A. S. Madame la Ducheffe d'Orléans,
& l'indifpofition de l'Actrice qui avoit joué le
rôle de Thiſbé avec tant d'applaudiffement. Mais
l'ardeur du Public ne s'eft point rallentie.
Mile Riviere , qui a remplacé Mlle Arnould ,
dans le rôle de Thiſbé , y a été applaudie après
elle , & c'est un fuccès très-flatteur. Le vendredi
23 , Mlle. Arnoud a repris fon rôle.
Le 22 on a donné un fpectacle compofé du
Prologue de Platée , de l'Acte d'Alphée & Aréthufe
, pris des Fêtes d'Euterpe , & du Devin de
Village. Ce fera l'Opéra des jeudis.
COMEDIE
FRANÇOISE .
LE lundi 29 Janvier , Mlle Camouche , jeune
Actrice , élève de M. Armand , débuta par le rôle
C
M - A- R- S . 1759. 197
de Médée. Elle a continué fon début par les rôles
de Mérope , de Phédre & d'Athalie . Il feroit injufte
de chercher dans des Effais la correction
d'un talent confommé : il s'agit de ce qu'elle promet
, & non de ce qu'elle exécute. On convient
unanimement que la Nature a tout fait pour
elle . Sa voix eft pleine & harmonieufe ; il dépend
d'elle de la rendre fléxible . Le cri de la
douleur , qu'on appelle la voix d'entrailles , a
dans le plus grand nombre des Acteurs , des
fons éteints ou des fons aigres. Il eft , dans cette
Actrice , aigu & doux en même-temps : il exprime
le déchirement du coeur fans bleffer l'oreille
; & c'eſt une partie des plus effentielles & !
des plus rares dú talent naturel dans le pathérique.
Sa figure eft noble , intéreffante , & d'un
caractére de beauté théâtrale : fes yeux furtout
ont l'éloquence des paffions ; mais elle exagére
l'expreflion du dépit , de l'indignation & de la
colere , par des mouvemens de la bouche qu'il
eft important qu'elle adouciile de bonne heure.
C'est par une altération imperceptible des traits
de la figure , que le fentiment doit le peindre ;
& celle de la jeune Actrice peut le rendre affez
vivement fans fe décompofer.
En lui fuppofant même beaucoup d'intelligence
, il n'eft pas furprenant qu'a fon âge , le
détail des rôles importants qu'elle a joués , l'enfémble
de l'action , les nuances des caractéres, les
rapports fouvent compliqués des fentimens qui
doivent agiter foname , leur progrès , leurs combats
, leurs révolutions ; en un mot tout ce qu'elle
doit faire fentir dans tel moment de telle fituation
, ait échappé à fes premieres études. Aufli
Jui pardonne- t-on de s'éloigner de l'exacte vérité
dans la déclamation & dans le gefte ; & ce
n'eft point dans ces détails infinis que les leçons
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
peuvent fuppléer à la méditation. Mais ce qu'il eft
bon qu'elle fçache dès à préfent , c'eft que la
déclamation pour être vraie , touchante & variée,
n'éxige que le ton naturel de la parole dans
le noble ; que l'Acteur qui cadence les vers &
les mots , tombe néceffairement dans la monotonie
en un mot , qu'il faut bien fe pénétrer de
ce qu'on doit dire , & oublier qu'on dit des vers.
A l'égard du gefte , tous les Commençants
donnent dans l'excès , & Mlle Camouche a ſuivi
l'exemple. Il feroit à fouhaiter qu'on ne lui eût
jamais appris qu'il faut des geftes au Théâtre :
c'eft la crainte d'en manquer qui fait contracter
l'habitude de les multiplier à contre-fens. L'action
de cette Actrice eft naturellement noble ;
il ne lui refte qu'à laiffer agir la nature ſans la
contraindre & fans la forcer. La preuve que tout
ce qu'on y trouve de défectueux vient d'un Arc
mal entendu , c'eft que dans les momens où elle
ne fe pofféde plus , & où , s'oubliant elle - même ,
fon ame eft toute entiere à la fituation du rôle ,
fon langage & fon gefte fe rapprochent de la
vérité : on voit que plus le caractère qu'elle repréfente
a de pathétique & d'entrailles , plus elle
Y met de naturel auffi a-t -elle eu plus de fuccès
dans les rôles de Mérope & de Phédre , que
dans ceux de Médée & d'Athalie.
Il y auroit une infinité de réfléxions à faire pour
lui développer à elle-même le mélange d'imperfections
& de beautés qu'on a remarqué dans fon
jeu. Mais l'exercice & l'étude lui en apprendront
plus que tous les Critiques ; & le Public impartial
eft le meilleur de tous les confeils .
Le jeudi 22 Février l'on a remis au Théâtre
la Comédie des trois Coufines. Elle est parfaitement
bien jouée , & il n'y a que le préjugé du
Public contre ce qu'on appelle les mauvais jours ,
MARS. 1759. 199
qui puiſſe nuire au fuccès de ce ſpectacle plein
de gaîté.
Le 28 on doit donner Titus, Tragédie nouvelle
COMEDIE ITALIENNE..
LE 28Janvier on remit à ce Théâtre Mélézinde
, Comédie héroique.
Le 19 Février on remit le Prince Travefti ,
Comédie en Profe en cing Actes de M. de Marivaux
que le Public a revue avec beaucoup de
plaifir. Il a débuté un nouvel Arlequin dont on
a été aflez fatisfait.
L
OPERA - COMIQU E.
'OUVERTURE de ce Spectacle fe fit à la Foire
S. Germain le 3 Février , par Nicaiſe , le Médecin
de l'amour , & un Prologue pour compli
ment , qui fut bien reçu . Le 7 on donna les
Aveux ind fcrets La Mafique eft de M. Monſgny
, les paroles de M. de la Ribadiere : c'eſt le
Sujet du Conte de la Fontaine , décemment
traité. On avoit joint à cette Piéce un Baller ,
fous le titre du Lendemain des Nôce,. Ce Spectacle
a eu du fuccès. Le 17 , on a remis La Rofe .
Opéra Comique d'un ton joyeux. Le 21 , on a
donné pour la premiere fois celui de Cendrillon :
c'est exactement le Sujet du Conte de Perrault
mis en Scénes : les premieres languiffent un peu;
mais vers la fin l'action s'anime & devient trèsagréable.
Cet Ouvrage eſt écrit avec facilité , &
le Poëte a fuivi le goût naïf & léger du Con-
Leur , dans le ſtyle & dans le dialogue.
"
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Les Ballets que l'on donne fur ce Théâtre
plaifent généralement. Le Public ſe plaît à encourager
les talens prématurés des fieurs Piétro
& Duval , & des Dlles Prudhomme , Emilie
Vicentini , & Louiſe de Heffe.
CONCERT SPIRITUEL.
LE Concert Spirituel du 2 Février , jour de
la Fête de la Purification > commença par une
Symphonie ; enfuite Magnus Dominus , Motet à
grand Choeur de M. de Perfuis , Maître de Mufique
de la Cathédrale d'Avignon . Ce moter a
de grandes beautés : on l'a trouvé un peu long.
On fouhaiteroit plus de chant & plus de détail
dans les récits . Il a été fuivi d'une Symphonie
del Signor Wagueriel , Maître de Mulique
de l'Impératrice Reine : cette Symphonie a
plû généralement par fes détails & fa variété.
Mlle Richer a chanté pour la premiere fois au
Concert un air Italien . Elle a une belle étendue
de voix & femble donner de grandes espérances.
Elle eft foeur de M. Richer , ci- devant Page de
la Mufique du Roi , qui a fait fi longtems les
délices de la Cour & du Concert Spirituel . M.
Balbaſtre a joué fur l'Orgue un Concerto de fa
compofition , qui a été très-applaudi . Mlle Fel
a chanté un petit Motet pour la Fête du Jour
& le Concert a fini par Nifi Dominus , Motet à
grand Choeur de M. de Mondonville , dans lequel
MM. Gelin & Deffaintis ont chanté & ont
fait un très- grand plaifir. Le Public entend toujours
les Moters de cet Auteur célèbre avec la
même fatisfaction .
MARS. 1759. 201
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
DE
CONSTANTINOPLE , le
25 Décembre.
LE feu ayant pris le 22 , vers les dix heures du ›
foir , dans un quartier affez proche du Sérail ,
quoi qu'on ait fait pour arrêter le progrès des flamnes
, l'incendie a duré plus de quinze heures , &
a réduit en cendres plus de mille maifons , parni
lefquelles on compte un grand nombre de beaux
Palais. "
DE STRALSUND , le 10 Janvier.
On a appris que les poftes d'Anclam & de Demmin
ont été pris par les Prufliens .
On nous annonce dans le moment que plufieurs
détachemens des Rufies , font en marche pour pénétrer
dans la Pomeranie Pruffienne . Ils ont déja
paru du côté de Stolpen. Ce mouvement a obligé
le Comte Dohna de détacher quelques Régimens
pour s'oppofer a leurs progrès.
Da WARSOVIE , le 12 Janvier .
Le & de ce mois , le Prince Charles de Saxe reçue
folemnellement l'inveftiture des Duchés de Cour→→
lande & de Sémigalle.
DE LEIPSICk , le 10 Janvier:
Le de ce mois l'Officier Pruffien qui com
mande ici , donna ordre à vingt- fix de nos prin
cipaux Négocians de fe rendre a l'Hôtel - de-Ville.
On leur fignifia que le Roi de Prulle avoit ordonné
de les conftituer Prifonniers , fi dans:24 heures
ils ne payoient pas les trois cent mille écus exige
1.4 .
202 MERCURE DE FRANCE.
depuis longtemps par S. M. Pruffienne. Ces Négocians
repréfenterent qu'il leur étoit impoffible
de fournir une fomme auffi exorbitante . Sur cette
réponſe on les fit enfermer dans un cachot où ils
refterent toute la nuitfuivante , & où ils effuyerent
toutes fortes de mauvais traitemens de la part des
Soldats qui les gardoient . Le lendemain le Commandant
les fit fortir du cachot : il leur montra
l'ordre qu'il avoit reçu de leur faire mettre les
fers aux pieds & aux mains , de les faire tranfporter
dans cet état à Magdebourg , pour y être
condamnés aux travaux des forçats , de faire abattre
leurs maifons , & de faire vendre leurs marchandiſes
à l'enchere.
On les enferma dans l'Hôtel-de-Ville d'où ils
ne fortirent que le 7 au foir , après qu'on les eur
forcés de figner chacun en particulier , une obligation
de fournir une partie de la fomme , le 8 ,
plufieurs autres Négocians ont été arrêtés & foumis
au même traitement.
Du 17.
On eft à Drefde dans de grandes inquiétudes au
fujet des progrès que les Croates & les Pandours
Autrichiens ont fait depuis peu dans la Saxe.
DE HAMBOURG , les Janvier.
On écrit de Mecklenbourg , que depuis l'entrée
des Troupes Pruffiennes dans ce Duché , la défolation
y eft générale. On enléve par force tous
ceux des Habitans qui font en état de porter les
armes. Ils fuyent la plupart dans l'appréhenfion
de fervir contre leur Patrie.
MARS. 1759. 203
D'ERFURT , le 6 Janvier.
On mande de Saxe que le Directoire de Torgau
, outre les fommes déja impofées exige un
million de don gratuit. Les Villes de l'Electorat
viennent auffi d'etre impofées au payement d'une
Capitation proportionnelle.
On a accordé un délai de quatre femaines pour
la vente des Bois de Drefde ; & les Etats ont offert
une fomme de douze mille écus , pour ob-.
tenir que cette vente n'ait pas lieu.
DE DRESDE.
Le Prince Henri a obtenu du Roi de Pruffe ,
qu'on n'exigeroit de cet Electorat que trois mille
hommes de recrues , au lieu de douze mille qu'on
avoit demandé précédemment. Les huit millions
impofés par Sa Majefté Pruffienne ont été pareillement
modérés à trois millions , à condition que
l'Armée Pruffienne qui eft en Saxe , ſera nourrie
par les habitans.
D'EMBDEN , le premier Janvier.
Le Roi de Pruffe a donné fes ordres pour que
l'on armât dans ce Port des Bâtimens en courſe.
On n'y avoit jamais connu cette eſpèce d'armement.
On vient d'en faire l'effai fur un navire de
feize canons & de cent trente hommes d'équipage.
Les inftructions données au Capitaine ,
portent de ne croifer que contre les vailleaux
Suédois.
Il arrive journellement ici & à Stade des navires
d'Irlan de chargés de provifions pour les
}
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
troupes Angloifes qui fouffrent une grande difette
dans leurs quartiers.
DE HILDESHEIM en Weftphalie , le 10 Janu.
Cet Evêché qui a toujours été neatre , n'en reffent
pas moins tout le poids de la guerre. Il eft peu
étendu , & le Pays ou il eft fitué n'eft ni fertile ni
commerçant . Cependant le Prince Ferdinand de.
Brunfwick nous a taxés à des contributions exorbitantes
, qu'on nous oblige de payer en trois termes
, fous peine d'exécution militaire. Nous avons
ordre de payer le 15 de ce mois quatre - vingt mille.
écus pour le premier terme. Il nous eft impoffible
de fournir cette fomme ; & nous n'avons d'autre
parti à prendre que de fouffrir l'exécution dont on
nous menace.
DE FRANC FORT , le 12 Janvier.
Les Troupes Françoiſes qui font en garnifon
dans cette Ville , obfervent la plus exacte diſcipline.
Cette Ville n'a pas fouffert la moindre interruption
dans fon Commerce , & elle jouit tranquillement
de fes Priviléges .
DE LONDRES , le 14 Janvier.
L'Efcadre qui doit partir pour les Indes Orientales
, eſcortera les Vaiffeaux de la Compagnie. On
arme à Portsmouth quinze Vaifieaux de ligne , &
plufieurs autres Bâtimens fur lefquels on fait embarquer
des vivres pour huit mois. Un gros détachement
du corps de l'artillerie , qui a eu ordre
de partir de Wolwich le 8 de ce mois fera employé
fur cette flotte commandée par le Général
Bofcawen. On affure que ce grand armement a
pour objet uue expédition fecrette & étrangere au
plan d'opérations qui a été annoncé.
On a reçu des Lettres du Sénégal fur les côtes
MARS. 1759. 205
d'Afrique ces Lettres portent qu'un détache
ment de nos troupes ayant eu ordre de marcher
contre une Nation du Pays , qui eft fort attachée
aux François , avoit été battu , contraint de prendre
la fuite avec précipitation , après avoir eu
vingt- quatre hommes tués & vingt- fept bleffés ,
& que le Commandant en fecond a été du nombre
des morts.
Nous avons appris par des Lettres de la Nouvelle
York , qu'un Armateur François nommé
Chatileau , a établi fa croiſière le long des côtes
de cette Province , & qu'il s'y eft rendu fi redou
table , que tous les bâtimens fe tiennent renfermés
dans les Ports , par l'impoffibilité d'éviter la
rencontre. En deux mois de temps il a fait vingttrois
prifes confidérables . Le dernier navire dont
i s'eft emparé tranfportoit à Bofton cinquante
foldats avec leurs femmes. Ce Corfaire , après
l'avoir pillé a contraint le Capitaine de lui payer
deux cens livres fterlings de rançon .
Du 19
La Cour reçut dernierement des lettres de la
Haye , dans lesquelles le Général York rend compte.
des conférences qu'il a eues avec quelques Membres
du Gouvernement des Provinces Unies. II
paroît que les conteftations qui fe font élevées
au fujet de l'enlévement des Navires Hollandois
par nos Armateurs , s'aigriffent de plus en plus.
Notre Ministère voudroit bien terminer ce différend
a l'amiable ; mais il perlévére a exiger pour
condition , que les Etats- Généraux interdiront à
leurs Sujets un comm rce auquel il n'eft pas
à
préfumer qu'ils veuillent renoncer.
Les lettres écrites de Bengale en date du mois
de Mars 1758 , nous ont appris que dix vaiffeaux.
François arriverent à la rade de Pondicheri au
mois de Septembre 1757 , & y débarquerent le
206 MERCURE DE FRANCE.
Régiment de Lorraine , & qu'enfuite ces vaiffeaux
retournerent à l'Ile Maurice pour y prendre
d'autres troupes qu'ils y avoient laiffées. On
ajoute dans cette lettre que la fupériorité des
troupes Françoifes dans l'Inde donne beaucoup
à craindre pour nos établiffemens ; qu'on eſt
perfuadé que les François méditent quelque
grande entreprise , d'autant plus qu'à l'arrivée
des vaiffeaux de leur Compagnie des Indes , leur
marine ne fera point inférieure à la nôtre.
Nous avons été informés par des Lettres venues
de Guinée , qu'un Corfaire François avoit
foutenu un combat de quatre heures contre un
de nos vaiffeaux de guerre de 64 canons & une
de nos frégates de 28. Ce bâtiment nommé le
Comte de Saint Florentin , croifoit depuis quelque
temps le long de la Côte de Guinée , à deffein
d'enlever les navires Anglois employés à la traite
des Négres.
L'Amiral Saunders commandera la flotte qui
doit partir incellamment pour l'Amérique Sepsentrionnale.
Cette flotte eft compofée de qua
torze vaiffeaux de ligne & de deux frégates.
Le 20
>
Du 29.
an Courrier arrivé de la Haye apporta
la nouvelle de la mort de la Princelle
Anne , Fille aînée du Roi & Gouvernante des
Provinces- Unies.
Le 20 Décembre dernier on a appris par les
Lettres du Général Forbes , en date du 30 Novembre
1758 , que le
24
du même mois les Indiens
qui faifoient partie de la Garnifon Françoiſe
du Fort du Quefne , avoient pris querelle avec
les autres troupes de cette garnifon , & que leur
mécontentement avoit été fi grand , qu'ils étoient
fortis du Fort pour fe retirer bien avant dans les
terres ; qu'alors les François affoiblis par cette
MARS 1759.
207
déſertion , avoient pris le parti de faire fauter les
ouvrages , d'emmener l'artillerie & les munitions
, & de s'embarquer fur l'Ohio pour ſe rapprocher
des établiffemens qu'ils ont fur le Miffiffipi.
Ces Lettres ajoutent que le Général Forbes
averti de leur retraite , s'avança auffitốt pour
prendre poffeffion de la Place , qu'il en trouva
toutes les fortifications détruites & tous les effets
enlevés ; qu'il détacha quelque cavalerie légère
pour aller à la pourfuite des ennemis ; mais qu'on
ne put jamais les atteindre. Ainfi les François ont
perdu un Fort , & nos troupes n'ont gagné que
des ruines .
Du 3 Février.
Une chaloupe de guerre arrivée le 26. à Portf
mouth , nous a appris le fuccès de l'expédition
du fieur Keppel , Chef d'Eſcadre , fur les côtes
d'Afrique. Dans la route il effuya une tempête
violente qui difperfa fon efcadre , & trois des
navires qui la compofoient firent naufrage fur
les côtes de Barbarie ; mais cet accident ne l'empêcha
point de fuivre fon objet . Il arriva le 28
Décembre avec le refte de fon efcadre à la hauteur
de l'Ile de Gorée . Dès le jour fuiyant il attaqua
les forts occupés dans cette Ille par les
François. La réfiftance fut d'abord affez vive ;
mais l'attaque ayant continué avec ardeur , les
trois cens hommes qui étoient dans l'Ifle furent
contraints de fe rendre prifonniers de guerre.
DE LA HAYE , le 19 Janvier.
Le 13 de ce mois , on fit l'ouverture du Teftament
de la Princeffe Gouvernante . Elle a inftitué
le Roi d'Angleterre & la Princeffe Douairiere de
Naflau Tuteurs Honoraires du Prince Stathouder
& de la Princeffe Caroline fes enfans ; & le Duc
Louis de Brunſwick Tuteur effectif.
On vient de publier ici une prétendue Lettre
208 MERCURE DE FRANCE.
écrite de Londres , dans laquelle on s'efforce de
prouver , qu'il eſt de l'intérêt de la Nation Hollandoile
de renoncer au commerce des Colonies
Françoifes. Cette lettre eft regardée comme l'ouvrage
du Général York qui voudroit bien que les
intérêts de la Grande- Bretagne devinflent les
nôtres.
Nous avons appris que trois navires d'Amfterdam
qui r venoient de Curaçao , ont été enlevés
par des Corfaires Anglois , & conduits à la
nouvelle York . Un autre navire parti de S. Euftache
, a été pris & mené à la Jamaique. Quatre
autres ont eu le même fort.
Le Comte d'Affry a fait part aux Etats - Généraux
que Sa Majesté Très Chrétienne l'a nommé
fon Ambaffadeur auprès de Leurs Hautes
Puillances.
Du 8 Février.
Nous commençons à éprouver de la part du
Minière Anglois , des ménagemens qu'il n'avoit
pas eus pour nous jufqu'à préfent. On confent à
nous reftituer grand nombre de vaiffeaux qui
nous ont été juſtement enlevés.
D'AMSTERDAM , le 19 Janvier.
La lettre attribuée au Général York vient d'être.
pleinement réfutée dans un écrit que l'on a rendu
public . On fait fentir dans cet écrit que les Hollandois
n'ont pas be oin que les Anglois lear apprennent
en quoi confifte le folide intérêt de la
République.
Il paroît certain que la révolution priſe le 11
de ce mois dans l'Allemblée des Etats de Hollande
& de Weftfrife, d'équiper vingt- cinq Vaiffeaux de
Guerre , a été confirmée le 13 , par leurs Nobles
Puillances . On allure que les ordres viennent d'être
envoyées aux Colleges de l'Amirauté , pour faire
travailler avec diligence à cet armement.
MARS. 1759. 209
DE ROME , le 20 Janvier.
Le 15 de ce mois , le Cardinal Jean- Antoine
Guadagni , Sous- Doyen du Sacré Collège, Vicaire
de Sa Sainteté , Préfet de la Congrégation des
Réguliers , mourut dans fa quatre-vingt- cinquiéme
année .
DE MILAN , le 6 Janvier.
Le Marquis de Chauvelin , Ambaffadeur du
Roi Très-Chrétien à la Cour de Turin , eft arrivé
dans cette Ville . Le Comte de la Marche , Prince
du Sang Royal de France , lui a envoyé la procuration
, par laquelle ce Miniftre eft chargé de faire
la demande de la Princeffe de Modêne pour
Epoufe de ce Prince. Le 2 de ce mois il fe préfenta
au Palais où il fit cette demande enforme . La Prin--
cefle donna fon confentement fous le bon plaifir
du Duc de Modene fon pere. On dreffa l'Acte de
ce confentement , qui fut figné avec les formalités
requifes ; le Marquis de Chauvelin remit enfuite à.
la Princeffe de magnifiques préfens.
DE GENES , le 12 Janvier.
Un Bâtiment entré dernièrement dans ce Fort
nous a appris que deux Navires Maltois avoient
été attaqués par deux Corfaires Anglois ; mais..
que ces derniers avoient été contraints de prendre
la fuite , & de s'échouer fur la Côte où preſque
tout leur équipage avoit été noyé.
De Madrid , leo Janvier.
La maladie du Roi fait de jour en jour les plus
triftes progrès ; & les Prieres publiques continuent
dans tout le Royaume fans interruption .
Du 24.
On a appris de Lifbonne par un Extraordinaire,
que les Commillaires nommés par le Roi de Por
tugal , ayant porté leurs Sentences définitives
contre plufieurs perfonnes accufées d'être les Auteurs
où les Complices de l'attentat affreux com210
MERCURE DE FRANCE.
mis contre Sa Majefté Très - Fidéle , dit des Con
jurés avoient été exécutés le 13 de ce mois.
De Naples, le 20 Janvier.
On fait ici des préparatifs extraord . On recrute
les vieilles Troupes , on forme de nouveaux Ré
gimens. Les Paylans des Frontieres du Royaume,
qui avoient coutume d'aller travailler l'hyver dans
l'Etat de l'Eglife , ont eu défenfe de s'abſenter.
On veut choilir parmi eux des hommes en état de
fervir , & en compofer un Corps de Milice. On
preffe l'Armement des Vaiffeaux & des Frégates.
On travaille à aſſembler une Artillerie formidable
; & on fait de grands amas de toutes eſpéces
de munitions de Guerre. Au milieu de ces mouvemens
, la Cour reçoit & dépêche des Couriers.
Les Confeils fe tiennent avec affiduité , & rien ne
tranfpire des réfolutions qu'on y a prifes.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
LE
De Versailles , le 28 Janvier.
E Roi ayant été incommodé d'un rhume , a
gardé fa chambre pendant plufieurs jours. Sa
Majefté eft parfaitement rétablie.
Le Roia difpoté du Régiment Royal Rouffillon ,
Infanterie , vacant par la démiffion du Marquis
du Hautoy , en faveur du Comte d'Hauſſonville
Capitaine avec rang de Meftre- de- Camp dans le
Régiment des Volontaires de Schomberg.
Sa Majeſté a nommé le Sieur de la Caze , Préfident
du Parlement de Bordeaux , à la premiere
MARS. 1759. 211
Préfidence du Parlement de Pau , vacante par
mort du Sieur de la Ric- de-Gaubert .
la
Le Roi a donné l'Abbaye Réguliere de Laucourt,
Ordre de S. Auguftin , Diocéfe d'Arras , a Dom
Billiau , Prieur de la même Abbaye .
Le Maréchal de Contades étant arrivé depuis
peu de jours , pour concerter avec le Ministre de
la Guerre , le Plan des opérations de la Campagne
prochaine , fut préſenté le 24 à leurs Majeftés &
à la Famille Royale par le Maréchal Duc de Belle-
Ifle.
Le 28 , le Roi difpofa en faveur de l'Evêque de
Poitiers , de la Charge de Premier Aumônier de
Madame , vacante par la mort de l'Evêque de
Meaux.
Sur la démiffion de l'Evêque de Rennes , Sa
Majesté a nommé à cet Evêché , l'Abbé de Beaumont-
des-Junies , Vicaire- général , & Grand-Ar
chidiacre de Tours.
Le Roi a donné l'Abbaye de S. Faron , Diocéfe
de Meaux , Ordre de S. Benoît , à l'ancien Evêque
de Rennes . L'Abbaye Réguliere de S. Michel de-
Cuixa , Ordre de S. Benoît, Diocéfe de Perpignan ,
à Dom de Guanrés , Religieux du même Ordre.
Et I Abbaye de Kerlort , Ordre de Cîteaux ,
Diocéfe de Quimper , à la Dame de Quelen ,
Religieufe Urfuline du Monaftere de Quimperlay.
Le 30 , le Sieur Gualterio , Archevêque de
Mira , Nonce du Pape , eut une Audience particuliere
du Roi , à laquelle il fut conduit par le
Sieur Dufort , Introducteur des Ambaffadeurs.
Le 2 Février, Fête de la Purification de la Sainte
Vierge , les Chevaliers , Commandeurs & Offçiers
de l'Ordre du Saint- Esprit , s'étant affemblés
vers les heures du matin dans le Cabinet du
Roi , Sa Majefté tint Chapitre. Les preuves de
Nobleffe du Cardinal de Gefvres , du Duc de Che212
MERCURE DE FRANCE.
vreufe , du Maréchal de Contades , des Comtes
de Graville , de Rochechouard , de Guerchy , du
Prince de Crouy & du Comte de Lannion ayant
été préalablement faites , l'information de leurs
vie & moeurs , & leur profeffion de foi futent
admiles. Après la Meffe , le Roi monta fur fon
Trône, & revetit des marques de l'Ordre les Chevaliers
ci - deffus nommés.
Le Roi ayant fixé par fon Ordonnance du 25
Octobre dernier , le nombre des Compagnies
de Dragons , Gar les -Côtes dans la Province de
Guyenne , & réglé la forme qu'elles auront à l'avenir
ces Compagnies formeront un Corps de
neuf Efcadrons dont Sa Majesté a donné le Commandement
Général , avec le brevet de Meftre- de-
Camp de Dragons au Baron de Tuillier.
Le 4 , l'Evêque de Poitiers prêta ferment entre
les mains du Roi , pour la place de Premier Au
mônier de Madame.
Du 15 , Sa Majefté a donné l'Evêché de Meaux
à l'Evêque de Poitiers ; l'Evêché de Poitiers à l'Abbé
de Beaupol de Saint-Aulaire , Grand - Vicaire
du Diocéfe de Roun ; & l'Abbaye d'Auberive ,
Ordre de Citeaux , Diocéle de Langres , à l'ancien
Evêque de Poitiers , nommé à l'Evêché de Meaux.
Le 8 de ce mois , le Marquis de Feuquieres ,
Meft e-de Camp de Cavalerie , prêta ferment
entre les mains de Sa Majefté , pour la Charge
de Lieutenant-Général de la Picardie , & celle de
Grand Bailli d'épée de cette Province.
De Paris , le
27 Janvier.
Le 25 de ce mois , le Duc de Choifeul fut reçu
& prit féance au Parlement , en qualité de Pair
de France.
Le Sieur de Bompar , Chef d' fcadre , commandant
l'Eſcadre du Roi armée a Breſt , mit à
la voile le 21.
MARS . 1759 . 213
Le Comte de Vibraye , Capitaine de Dragons
dans le Régiment de Languedoc , fils aîné du Marquis
de Vibraye , Lieutenant - Général des Armées
du Roi , & employé en Baffe-Alface , a obtenu
l'agrément du Régiment Dauphin Etranger , Cavalerie
.
Du 10 Février.
L'age & la fanté du Sieur de Montmartel
Confeiller d'Etat , & ci- devant Garde du Tréfor
Royal , ne lui permettant plus de remplir les
fonctions de Banquier de la Cour , dont il s'eſt
acquitté avec diftinction pendant un grand nombre
d'années ; Sa Majefté a choifi pour le remplacer
, le Sieur de la Borde , Secrétaire du Roi ,
connu depuis longtemps par fon crédit & fes
talens , ainfi que par la confiance qu'il a méritée
de la part du Gouvernement .
La Gazette de France a donné la nouvelle promotion
d'Officiers Généraux . Je l'inférerai dans
le prochain Mercure.
Mariages Morts.
Meffire Denis - Augufte de Beauvoir de Grimoard
, Marquis du Roure , Colonel dans les
Grenadiers de France , fils de feu Meffire Louis-
Claude- Scipion de Grimoard , Comte du Roure ,
Lieutenant Général des Armées du Roi , & de
Marie - Victoire - Antonine de Gontault- Biron ,
époufa le 24 de Janvier , Demoiſelle Françoife-
Sophie- Scholaftique de Baglion de la Salle , fille
de Meffire Pierre - François-Marie de Baglion ,
Comte de la Salle , ancien Capitaine au Régiment
des Gardes-Françoiles , & de feue Dame
Angelique Louife - Sophie de Louville . L'Evêque
de Senlis leur donna la béné liction nuptiale dans
la Chapelle de l'Archevêché de Cambrai . Leurs
Majeftés & la Famille Royale avoient figné le 21
leur contrat de mariage.
214 MERCURE DE FRANCE.
Louis-Alexandre- Célefte d'Aumont , Duc de
Villequier , fils de Louis- Marie d'Aumont , Duc
d'Aumont , Pair de France , & de feue Felix-Victoire
de Durfort , a épousé le 25 de Janvier , Demoifelle
Felicité-Louife le Tellier de Montmirail ,
fille de François - Céfar le Tellier , Marquis de
Courtanvaux , Capitaine- Colonel des Cent Suiffes
de la Garde ordinaire du Corps du Roi , & de
Louife-Antonine de Gontault-Biron. La bénédietion
nuptiale leur a été donnée par l'Evêque d'Evreux
, dans la Chapelle particuliere de l'Hôtel de
Louvois. Leur contrat de mariage avoit été figné
le 21 par leurs Majeftés & la Famille Royale.
Le 28 Novembre dernier , Meffire- Claude Marquis
de Villiers-l'Ifleadam , ancien Officier d'Infanterie
, Seigneur de Reiges en Champagne , &c.
a épousé au Château de la Louptiere en Champagne
, Dame Marie- Claire de Relongue de la Louptiere
, Veuve de Meffire François - Edouard le Gras
de Vauberfay , Chevalier , Seigneur de Mongenot,
Lieutenant des Maréchaux de France , au Département
de Champagne & de Brie.
La Maiſon de Villiers l'Ifleadam eft fi connue
pour avoir donné des Grands Officiers de la Couronne
& un Grand -Maître de l'Ordre de Malthe ,
qu'il fuffit de la nommer.
Ses autres Alliances font de Montmorency , de
Nefle , de Chatillon , d'Harcourt , de Melun , &c.
N. d'Eterno , Abbé Commendataire de l'Abbaye
de S. Rigaud , Ordre de S. Benoit , Diocéfe
de Mâcon , mourut à Besançon le 20 Janvier dans
la foixantiéme année de ſon âge .
Louiſe- Henriette de Bourbon Conty , Ducheſſe
d'Orleans , mourut en certe Ville le , de ce mois ,
âgée de trente- deux ans , fept mois & vingt jours.
La Cour a pris le deuil pour dix jours à l'occaſion
de la mort de cette Princeffe.
" MARS. 1759. 215
Meffire Jofeph François de Charleval , Evêque
d'Aigde , Abbé Commendataire de l'Abbaye de
Pellan , Ordre de S. Benoît , Diocéſe d'Auch , eſt
mort à Agde le 22 du mois dernier , âge de cinquante-
cinq ans.
Paul- François de Bethune , Duc de Bethune-
Charoft , Pair de France , Lieutenant - Général
des Armées du Roi , & au Gouvernement de Picardie
& Boulonnois , Gouverneur de Calais , Che-"
valier des Ordres du Roi , Chef du Confeil Royal
des Finances , & ancien Capitaine des Gardes-du-
Corps de Sa Majefté, mourut à Paris le 11 , dans
la foixante- dix feptiéme année de fon âge .
Frere Jean-Philbert de Fay de la Tour- Maubourg
, Chevalier Hofpitalier de S, Jean de Jérufalem
, Grand- Bailli de Lyon , Commandeur de
la Commanderie de Morchamp , mourut le 4 de
ce mois au Puy-en- Velay , dans la quatre-vingtiéme
année de fon âge. Il avoit été nommé par
le Grand- Maître , Grand Maréchal de l'Ordre de
Malthe.
Le 27 Janvier 1759 , Marie-Gertrude Marille
de Fouquerolles eft décédée, âgée de 68 ans , dans
fa Terre de la Bretudiere , proche Chinon en
Touraine ; elle étoit veuve de Mellire François le
Royer de la Sauvagere , Sieur Darteré , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , &
Directeur des Fortifications de l'Anjou , dont le
Mercure de France a fait mention au mois de
Novembre 1749 , pag. 212 , ainfi que des enfans
iffus de ce mariage . La Famille de varille
de Fouquerolles eft noble & originaire de Picardie ,
AVIS DIVERS,
L'AUTEUR de l'ouvrage qui a pour titre l'Archi
tecture des Anciens, développée dans les vraies pro216
MERCURE DE FRANCE.
portions , qui doit s'imprimer par foufcription
chez Jombert Imprimeur & Libraire rue Dauphine
, donne avis au Public , que les deniers des
foufcriptions jufqu'à préfent reçus , n'étant pas
fuffifant pour remplir l'objet des planches & gravures
de cet important ouvrage , on continuera
de recevoir les foufcriptions chez ledit fieur Jombert
, juſqu'au premier Mai prochain.
LE SIEUR Laigle , Marchand , rue des Carme à
Rouen avertit Meffieurs les Auteurs de Mufique ,
que depuis vingt années il fait feul le commerce
de la Mufique , dans ladite Ville , & que pour
rendre fon Magazin plus complet & plus général
, & leur procurer par- là un plus grand débit
de leurs ouvrages , il recevra pour.leur compte ,
celle qu'ils voudront lui envoyer. Ils auront la
bonté de s'adreffer à Paris , à M. Bordet , Maître
de Flute Traverfiere , rue S. Denys , prefque vià-
vis le paffage de l'ancien Grand - Cerf , la porte
cochere à côté d'un Epinglier , à qui l'on adreſfera
les lettres ou paquets francs de portspour
LES HEUREUX fuccès que produit le Vinaigre
Romain la confervation de la bouche , prouvent
que cette compofition eft la plus parfaite qui
Te foit trouvée . Ce Vinaigre blanchit les dents , arrête
le progrès de la carie , empêche que les autres
dents ne fe carient , & prévient l'haleine forte .
Le Vinaigre de Turbie fe débite avec une réuſſite
parfaite pour la guérifon du mal de dents ; comme
auffi différentes fortes de Vinaigres ſervans à ôter
les boutons , taches du vifage blanchir la peau ,
dartres farineufes , & noircit les cheveux & fourcils
roux ou blancs , & aufli le véritable Vinaigre
des quatre- voleurs . Ces Vinaigres ſe vendent chez
le fieur MAILLE , Vinaigrier , Diftillateur ordinaire
MARS. 1759 . 217
naire de Leurs Majeftés Impériales , & le feul pour
la compofition de ces fortes de Vinaigres. Il tient
Magafin de Vinaigres au nombre de cent quatrewingt
fortes. Il demeure à Paris , rue S. Andrédes
Arts , la troifiéme Porte-cochere à droite par
le bout qui fait face à la rue de la Huchette , aux
Armes Impériales , ci- devant rue de l'Hirondelle.
Les moindres bouteilles font de 3 livres ,
foit pour les dents ou le vifage . Les perfonnes de
Province qui defireront fe procurer ces différentes
fortes de Vinaigres , en écrivant une lettre d'avis
au fieur Maille , & remettant l'argent par la Pofte ,
le tout affranchi de port , on leur fera tenir exactement
avec la façon de s'en fervir. Les nouveaux
Vinaigres en couleurs , annoncés dans le Journal
de Verdun du mois d'Août dernier, n'ayant pas pû
être encore préfentés à Leurs Majeftés Impériales ,
n'étant pas dans leur entiere perfection , l'on en
annoncera la vente le plutôt qu'il fera poſſible.
HOPITAL
DE M. LE MARÉCHAL DE BIRON.
Quinziéme Traitement depuis ſon établiſſement .
LE nommé Baucher , de la Compagnie d'Obfouville
, entré le 10 Août, eft forti le dix Octobre
parfaitement guéri .
Le nommé Bernard , de la même Compagnie ,
eft entré le 31 Août & en eſt ſorti le 10 Octobre
parfaitement guéri .
Le nommé Conftant , de la Compagnie de la
Sône , eſt entré le 21 Septembre , & en eft forti
le 31 Octobre parfaitement guéri.
K
218 MERCURE DE FRANCE.
Le nommé Chauvet , de la Compagnie de
Bouville , eft entré le 21 Septembre , & en eſt
forti le 21 Novembre , parfaitement guéri.
Le nommé Touflaint , de la Compagnie de
Chevalier, eft entré le s Octobre , & en eft forti
le 28 Novembre , parfaitement guéri.
Le nommé le Sage , de la Compagnie de Bouville
, eft entré le 19 Octobre , & en eft forti le
26 Décembre parfaitement guéri.
Le nommé Lacombe , Compagnie le Camus ,
eft entré le 16 Novembre , & en eft forti le 26
Décembre parfaitement guéri .
Le nommé Bouginier , de la même Compagnie
, eft entré le 14 Novembre , & en eft forti
le 26 Décembre.
L'on ne détaille plus ces maladies ; mais elles
étoient on ne peut pas plus graves , & plufieurs
avoient réfifté aux traitemens connus adminiſtrés
plufieurs fois.
EXTRAIT de différentes cures dans
différentes Villes du Royaume.
Nimes en Languedoc.
Lettre de M. Rajoux , Docteur en Médecine
, & Membre de l'Acad, Royale
de Nimes ; à M. Keyfer.
'Ar l'honneur de vous envoyer , Monfieur ,
les Certificats de deux de mes Confrères , & de
trois Maîtres en . Chirurgie de cette Ville , dont
l'un eft le Doyen , & tous les trois Chirurgiens
très - expérimentés. Vous verrez qu'ils ont été
très - fatisfaits de la cure que j'ai faite , & dont
je vous ai rendu compre dans mes précédentes,
MARS. 1759. 219
Vous pouvez en faire l'ufage qu'il vous plaira ,
& fi vous les faites inférer dans le premier Mercure
, vous pourriez y joindre un Extrait court
& fuccint de la maladie. J'espère , Monfieur ,
que votre remède aura dans cette Ville la même
réputation qu'il a partout ailleurs , quand il fera
fagement adminiftré : car je vous répéte qu'il y
faut beaucoup d'art. Dès que les épreuves que
j'ai faites encore feront connues , on ne fera
certainement point de difficulté de fe fier pour
la guérifon des maladies vénériennes à un remède
dont on verra partout les effets aufli heureux &
auffi -bien conftatés .
J'ai l'honneur d'être , &c.
Signé RAJOUx , Dot en Méd.
Extrait des Certificats de Meffieurs les
Médecins de Nîmes. ( On Jupprime les
détails d'une Maladie qui étoit des plus
graves.)
Nous Pierre Baux , Docteur en Médecine de
J'Univerfité de Montpellier , Correfpondant des
Académies Royales des Sciences de Paris & de
Montpellier , Aggrégé au Collège des Médecins
de Nimes , & Jean-Baptiste Mitier , Do &tear en
Médecins , Aggrégé au Collège des Médecins de
Nimes :
Certifions & atteftons que le premier Septembre
1758 nous avons vifité , conjointement avec
M. Rajoux , Médecin de l'Hôtel - Dieu , & Membre
de l'Académie Royale de Nimes , la nommée
Marguerite ***, femme de Jofeph R** , que nous
avons trouvée dans un état des plus cruels , accablée
de tous les plus graves fymptomes qui caractérifent
la maladie vénérienne ... la Malade ne
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
pouvant plus manger ni dormir , & étant enfin
dans un état d'exténuation qui faifoit craindre
pour la vie qu'ayant commencé à prendre les
Dragées anti- vénériennes de M. Keyfer , le 8 du
mois de Septembre , fous la direction de M.
Rajoux , ce remède a produit l'effet le plus heureux
que nous ayant été repréſentée le 2 Décembre
, un mois après l'ufage des Dragées , afin
d'être plus certains de la guérifon ; nous avons
trouvé qu'elle étoit parfaitement guérie... que
la Malade ne fouffroit plus aucune espèce de douleur
, & étoit d'un embonpoint qui la faifoit preque
méconnoître. En conféquence de quoi nous
ne pouvons que rendre un bon témoignage du
fuccès de la méthode qui a été employée dans
cette occafion , & avons donné la préfente Atteltation.
A Nîmes , le 27 Décembre 1758 .
Signé BAUX & MITIER. D. E. M.
Extrait des Certificats de Meffieurs Mitier,
Bonnefoi & Clufeau , Maitres en Chiturgie
de ladite Ville, pour la même care.
Nous fouffignés , Maîtres Chirurgiens de
Nimes, certifions que le premier Novembre 1758,
nous avons été appellés conjointement avec M.
Kajoux Docteur en Médecine de la Faculté de
Montpellier pour voir & vifiter la nommée Marguerite
*** femme de Joſeph
** que nous n'eumes
befoin que des yeux pour juger de fa maladie.
Que cette femme étoit dans un état digne de
pitié .... Que M. Rajoux fe chargea de la cure de
cette femme , avec les Dragées de M. Keyfer ;
& qu'elles ont eu dans fes mains un fi heureux
fuccès, que vers le commencement de Décembre ,
peut-être un mois après la guérifon , nous avons
MAR S. 1759.
221
été furpris de trouver cette femme fans aucune
incommodité. En conféquence de quoi nous ne
pouvons que donner des éloges au mérite de cette
compofition dans la cure des Maladies Vénériennes
, quand elle fera furtout conduite par un habile
Médecin. A Nîmes le 22 Décembre 1758.
Signé , MITIER Chirurgien- Major de l'Hôtel-
Dieu , BONNEFOY , CLUZEAU ,
Maîtres en
Chirurgie.
Il vient de fe faire également à S. Malo , à
Metz, & dans diverfes autres Villes des cures autentiques
dont il fera rendu compte fucceffivement
parce qu'on ne peut les inférer que les unes après
les autres. Le Public obfervera que depuis deux
ans, prefque toutes les principales Villes du Royaume
ont envoyé les certificats les plus authentiques
, qu'il ne peut y avoir de brigues , ni de
faveurs dans des faits atteftés aufli généralement ;
que jamais remède n'a été expo é a tant d'épreuves
; que M. Keyfer fait aujourd'hui fon feizième
traitement à l'Hôpital de M. le Maréchal de Biron
; qu'il y a guéri plus de 3 à 400 foldats qui
exiftent , & dont il ne lui eft pas mort un feul
entre les mains ; qu'il a fait plus de trois mille
cures à Paris ; que fon remède en a fait auta nt
dans les Provinces , & que malgré les comptes
exacts & vrais qu'il en a rendas , il voit avec douleur
qu'il eft perpétuellement des gens affez ennemis
du bien public & de l'humanité pour chercher
à décrier ce remèdę .
D'autres font affez ignorans pour ofer dire fans
le connoître , qu'il eft compofe de drogues pernicieufes
, tandis que ce n'eft que du mercure extrêmement
purifié , & que d'ailleurs on peut ef
fayer de le décompofer quand on voudra : d'autres
affez imbécilles pour dire qu'il eft infuffifant
parce qu'il aura quelquefois échoué contre de,
K iij
222 MERCURE DE FRANCE.
maladies compliquées , où n'ayant agi que contre
la maladie vénérienne , qu'il aura détruite , il
n'aura pas fait le miracle d'emporter toutes les
autres complications , & tandis qu'il y a cent faits
qui prouveront qu'il a guéri des Maladies manquées
jufqu'à fept fois par les frictions ; enfin qui
employent toutes fortes de manoeuvres pour le
difcréditer , foit par jaloufie , foit par ignorance,
ou par un entêrement déplacé.
Lifte de Meffieurs les Médecins , Maitres en Chi
rurgie, Chirurgiens Majors d'Hopitaux de
Régimens divers , à qui le remède a été envoyé
en quantité gratis pour en faire les épreuves
les plus authentiques , qui ont envoyé en conféquence
tous les Certificats que l'on a inférés depuis
deux ans dans tous les Mercures dans
lefquels ils atteftent qu'ils en ont été farisfaits à
tous égards ; qui l'adminiftrent aujourd'hui par
preférence à tout autre , auxquels on peut
s'adreler avec confiance dans toutes les Vilkes
lienx qui font défignés.
DOCTEURS EN MÉDECINE.
MESSIEURS
Médecin de l'Hôpital
à Grenoble.
Docteur en Médecine , à Montauban,
MARMION,
du Roi.
RIGAL,
FRESSINIAT, Idem.
RAJOUX ,
à Limoges.
LE CAT ,
Idem.
Médecin & Chirurg.
Major des Hôp . de
à Nîmes .
S. M. l'Imp. Reine , à Gand.
Docteur en Médecine , à Troyes.
PIERS ,
SEB, Idem. à Saint-Malo,
GOUPIL , fils , Idem. à Argentan,
MORIN Idem. à Falaife.
MARS. 1759. 223
•
CHIRURGIENS - MAJORS
Des Hopitaux & des Régimens.
LE RICHE ,
MONTAUT,
MESSIEURS
Chirurg, Maj . des Hôpitaux
Milit .
Chir. Maj . de S. M. le
Roi de Pologne ,
GARENGEOT, Chir . Maj . du Rég, du
MOLITAR D,
DELANY
GiaT ,
Roi , Infanterie ,
Chir. Maj . du Rég , de
Bretagne , Infant.e
Chir . Maj . du Régiment
de Breffe.
Chir. Maj . du Régiment
d'Artois ,
DE MONTREUX , Chirurgien- Major des
DELAHAYE,
MICHEL ,
Hôpitaux ,
Chir. Maj . des Hôpit .
Chir. Maj . des Vailfeaux
du Roi ,
à Strasbourg.
à Lunéville.
à l'armée.
à l'armée.
à Landernau
à Boulogne.
à Breft.
à Rochefort .
à Toulon.
MAITRES EN CHIRURGIE,
REY,
MAREL ,
DUPONT ,
Jussy ,
2
WAROCQUIER ,
LABORIE ,
MESSIEURS
Maître en Chirurgie ,
rue Tupin ,
De l'Acad . des Scienà
Lyon.
ces & Belles -Lettres, à Dijon.
Démonftrateur Royal , à Rennes.
à Besançon
à Lille.
Idem.
Idem .
Maître en Chirurgie , à Toulouſe.
Bous
USQUET , Idem.
GUILLON le J. Idem.
LEPAGE, Idem.
à Metz.
à Orléans,
à Caen,
224 MERCURE DE FRANCE.
MESSIEURS
DESMOULINS , Maître en Chirurgie , à la Rochelle.
FINEKS , Idem . à Genève.
MITIER , Idem. à Nîmes.
MERIC , Idem . à Rheims.
FALISE , Idem. à Liége.
BOISSIER , Idem. à Montpellier.
HOYLARIS, Idem. à Anvers.
DAUVERS , Idem. à Parme.
DE N.
**
à Cadix.
DE au Cap.
DE MERAUDE,
DE LA PLAINE ,
NAUDINAT, Chirurgien ,
LẺ QUAY ,
Chirurgien ,
Chirurg. du Gouvern. à Bordeaux .
Chirurg. de S. A. S.
M. le Margrave de
Bareuth , à Bareuth.
à la Haye.
à Lizieux.
à Marseile.
On donnera le nom des perfonnes qu'on n'a point
nommées dans les cas où on les demandera , & l'on
donnera d'ici à quatre mois , une lifte plus étendue
de diverfes perſonnes qui ont demandé le remède ,
qui font actuellement des épreuves.
L'adreffe de M. Keyfer eft rue & Ifle S. Louis ,
la cinquième porte cochere à gauche , en entrant
par le Pont-rouge.
Fantes à corriger.
Page 48, ligne 18. Affiftans , lifez Artifans.
MARS. 1759 . 225
APPROBATION.
J'ai lu, par ordre de Monfeigneur le Chancelier ,
le Mercure du mois de Mars , & je n'y ai rien
trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion.A Paris,
ce 28 Février 1759. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
L ' HIRONDELLE & le Bâtiffeur , Fable ,
Ode par M. de Bory ,
Difcours en Vers fur l'Emulation , par M.
des ,
P.S
7
Bor-
13
La douce Vengeance , Nouvelle Eſpagnole , 20
34
38
Ode fur la Convalescence de Madame la Prin-
Tyrtée , Cantate ,
Penfées ,
ceſſe de Condé ,
4I
Imitation de l'Ode d'Horace ,
Quis gracilis te puer in rofa ? 44
Epître à l'Auteur du Mercure , 45
Lettre au même , écrite de Boulogne , 47
Zephirette , ou la Mystérieuse , 50
Lettre à l'Auteur du Mercure , écrite de Cayeux ,
Epitre à un Ami fur la nouvelle Année ,
Suite des Penfées fur l'Efprit de Société,
56
58
60
226 MERCURE DE FRANCE.
Lettre à l'Auteur du Mercure fur la caufe des
pleurs ,
Ode fur le Sublime Poëtique ,
A Mlle Clairon ,
7.3
146
152
Le mot de l'Enigme & du Logogryphe du Mercure
précédent ,
Enigme ,
Logogryphe ,
Chanfon ,
Autre ,
75
ibid.
76
77
ibid.
ART.II. NOUVELLES LITTÉRAIRES
L's Plaifirs de l'Imagination , Poëme &c.
Abrégé Chronologique de l'Hiftoire d'Eſpagne
&c.
Suite des Ruines de la Grèce ,
79
97
-105
116
Jurifprudence du Confeil , ancienne , moderne
Suite des Principes difcutés , &c.
Annonces des Livres nouveaux ,
& actuelle &c. 126
133 &ſuiv.
146
ART. III. SCIENCES ET BELLES-LETTRES. ·
154 Médecine ,
Lettre de M. Giraud , Médecin , à M. Vacher ,
118
Académie des Sciences , Belles- Lettres & Arts de
164
Lyon ,
Académie Royale des Sciences de Bordeaux, 168
ART. IV. BEAUX - ARTS.
De la connoiffance des Arts fondés fur le Def
fein ,
Gravure ,
171
194
MARS. 1759 . 227
191
Géographie ,
ART. V. SPECTACLES.
Opéra ,
Comédie Françoife ,
Comédie Italienne ,
Opéra-Comique ,
Concert Spirituel ,
ART. VI . Nouvelles Politiques ,
Avis divers ,
Mariages & Morts ,
196
ibid.
199
ibid.
209
201
215
213
217
Hôpital de M. le Maréchal de Biron ,
La Chanfon notée doit regarder la page 78.
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoife.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JANVIER. 1759.
'PREMIER VOLUME.
Liverfité , c'est ma devife La Fontaine .
Chez
Big Sculp
Cochin
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoiſe.
PISSOT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais,
Avec Approbation & Privilége du Roi,
THE NEW YORK!
PUBLIC LIBRARY
535302
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1005
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure, rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
deport , les paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire , à M.
MARMONTEL, Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir, ou quiprendront lesfrais du port
fur leur compte , ne payeront , comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume ,
c'est-à-dire 24 livres d'avance , en s'abonnant
pour 16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreſſe ci - deffus.
A ij
*
OnJupplie les perfonnes des province?
d'envoyer par la pofte , en payant le droit
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau .
Les paquets qui neferont pas affranchis ,
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Onpeut fe procurer par la voie du Mer
cure le Journal Encyclopédique de Liege ;
celui de Mufique , par M. de la Garde ;
ainsi que les autres Journaux , Eftampes ,
Livres & Mufique qu'ils annoncent.
Le Nouveau Choix fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes , & les conditions font les
mêmes pour une année.
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER. 1759 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERSET EN PROSE.
Ju
ODE.
UPITER , prête- moi ta foudre ,
S'écria Licoris un jour ;
Donne , que je réduiſe en poudre
Le Temple où j'ai connu l'Amour.
Alcide , que ne ſuis-je armée
De ta maſſuë & de tes traits !
Pour venger la Terre allarmée ,
Er punir un Dieu que je hais.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE;
Médće , enſeigne- moi l'uſage
De tes plus noirs enchantements :
Formons pour lui quelque breuvage
Egal au poifon des Amants.
Ah ! fi dans ma fureur extrême ,
Je tenois ce Monftre odieux ! ..
Le voila , lui dit l'Amour même ,
Qui foudain parut à fes yeux.
Venge- toi , punis fi tu l'oſes...
Interdite à ce prompt retour ,
Elle prit un bouquet de rofes
Pour donner le fouet à l'Amour'
On dit même que la Bergere
Dans fes bras n'ofant le preffer ,
En frappant d'une main légére ,
Craignoit encor de le bleſſer.
LE MIROIR DE VENUS.
A Madame de ** le jour de fa Fête.
J'AI 'AI vû l'Amour ce matin
Arriver à tire d'aîle ,
De l'hymen courrier fidele ,
Avec des fleurs à la main.
Chez l'Amitié fa coufine
JANVIER. 1759.
Il paffe dans fon trajet.
Où vas tu , mauvais Sujet ,
Dit elle ? Où je vais ?. Devine.
Toi-même , avec tes crayons ,
Que fais-tu là? .Je deffine...
Et quelle image ? Voyons ...
C'eſt un fecret ... du myſtére !
Fi donc , tu me fais pitié :
11 fied bien à l'Amitié
D'avoir l'orgueil de fe taire !
C'eſt à moi d'être difcret :
Allons , dis- moi ton fecret.
Je fuis connoiffeur habile ,
Et je puis te corriger...
Soit , dit l'Amitié docile ;
M'inftruire , c'eft m'obliger.
L'Amour voyant votre image ,
C'eft , dit-il , en vous nommant ,
Celle à qui dans ce moment
Je vais offrir mon hommage.
Mais tu la peins foiblement !
C'eft bien là cet enjoument
Qu'en la voyant on refpire :
La perle au brillant émail ,
Et la rofe & le Corail ,
Et le féduifant fourire ,
Voilà la bouche en détail ;
Cependant on y defire
A iv
MERCURE DE FRANCE
Un certain air gracieux.
Ces yeux , où brille ma flâme
Où fe peint l'efprit & l'âme >
Me rappellent bien les yeux ;
Mais moins beaux que leurs modeles
Je n'y trouve pas affés
De ces vives étincelles
Dont tous les coeurs font bleffés.
En tout , les traits font fideles ;
Mais le tein manque d'éclat :
Ce velouté délicat ,
C'eſt là ce qu'il faloit rendre.
D'ailleurs tes crayons difcrets
Plus loin ne peuvent s'étendre ;
Et l'hymen a des fecrets.
Que l'Amour feul peut t'apprendre.
Hé bien , lui dit l'Amitié ,
Embelli donc mon hommage ,
Et d'une fi chere image
Deffine l'autre moitié :
Tu vois mieux qu'on ne peut feindre
Et feul confident jaloux
De fes charmes les plus doux ,
C'eſt à toi feul de les peindre..
Non , ce n'eft qu'a fon époux
Qu'en fecret je les expofe ;
Pour fes Rivaux , & pour vous
Ces charmes font lettre claufe..
JANVIER. 1759.
Et quel prodige nouveau
Rend donc l'Amour ſi ſévere ?
L'Albane a bien peint ta mere
Comme elle fortit de l'eau..
Non , Liſbette avec colere
Effaceroit le tableau..
Retouche du moins le buſte
Et qu'elle foit peinte en beau..
J'y confens , rien n'eſt plus juſte ,
Reprit l'Amour : eſſayons.
Il dit, & prend les crayons.
Bientôt je l'entens fe plaindre
Qu'ils n'expriment aucuns traits :
Ce coloris tendre & frais
Eft trop difficile à peindre.
A retracer tant d'attraits
Le Paſtel ne peut atteindre.
Ah , dit l'Amour , je le voi ,
Tout l'Art céde à la Nature ;
Er plus habile que moi ,
Elle a dans cette figure ,
Mis certain je ne ſçais quoi ,
Au- deffus de la peinture.
Moi , qui les avois fuivis
Jufqu'au bout de l'aventure ,
J'ofai dire mon avis :
Amour , veux- tu de Liſbette
Av
10 MERCURE DE FRANCE
Rendre les traits ingénus ;
Crois - mois , dérobe à Vénus
Le Miroir de fa toilette.
Qu'à Lifbette il ſoit donné :
C'eft un bouquet digne d'elle ;
Et ce Miroir deftiné
Aux charmes d'une Immortelle ;
Par cette image nouvelle
Ne fera point profané.
LA CONVALESCENCE ,
Vers de Madame de ** à M. le C. de
SANS toi , de ta Fée
La trame coupée
Alloit de Pluton
Charger le pupitre ;
Tes pleurs , du régître
Effacent mon nom .
En vain de Caron
Je touchois la barque ,
Ma chaîne évitoit
La main de la Parque ,
Mon coeur te reſtoit ..
A qui donne l'être .
On doit fon encens ;
*
JANVIER. 1759
11
Régle donc en maître
Mes voeux innocens :
Fais feul mes délices ,
Sois ma Déité ,
Et de må fanté
Reçois les prémices.
PSYCHÉ ,
FABLE,
POUR m OUR mettre fin à fon
martyre
Amour épris des charmes de Pfyché
La fit enlever par Zéphire
Pour qui ce Dieu n'avoit rien de caché.
L'expédient fans doute étoit commode ;
Et fi comme les Dieux on n'étoit recherché
J'aimerois fort cette méthode.
Car à quoi bon tous ces foupirs
Dont les Amants ne ſe diſpenſent gueres ?
Ils n'en font pas mieux leurs affaires ;
Et bien fouvent reculent leurs plaifirs.
Ceux de l'Amour étoient inexprimables,
Ceux de Pfyché l'auroient- ils été moins ?
Elle jouiffoit fans témoins ;
Et fes plaifirs étoient inépuifables.
Foibles mortels , les nôtres font fi courts;
Et mille foins en alterent le cours.
A vj
1J 2
MERCURE DE FRANCE.
Un point manquoit. C'étoit la connoiffance
De l'Amant qu'elle poffedoit ;
Et qui toutes les nuits venoit
Lui renouveller fa conftance.
Mais de cette heureuſe ignorance
Sa félicité dépendoit ;
Et même fon Amant l'en avoit avertio
Sacuriofi té n'en fut point ralentie.
Une nuit que l'Amour dormoit ,
Pfyché qui ne dort , ni ne rêve
D'auprès de fon Amant tout doucement fe leve,
Alume une lampe , & fans bruit
A la clarté qui la conduit ,
Elle approche. Mais Ciel ! quelle fut fa ſurpriſe
Lorfqu'elle reconnut l'Amour dans fon Amant ?
Hélas ce vain bonheur ne dura qu'un moment :
La fuite de ce Dieu charmant
Lui fit pleurer fon entrepriſe.
Le monde eft plein d'imprudents curieu
Qui fcrutateurs audacieux
Veulent tout voir , & tout connoître
Hors le prix d'un tems précieux
Et l'ufage des biens qu'ils ont recus des Cieux.
L'exemple de Pfyché les inftruira peut-être.
On rifque tout à vouloir trop ofer.
C'eft perdre le plaiûr que de l'analyſer.
JANVIER. 1759: 17
LE PHILOSOPHE SOI DISANT
Anecdote moderne.
CLARICE
depuis quelques années
n'entendoit parler que de Philofophes.
Qu'est-ce donc que cette efpéce
d'hommes-là , dit-elle ? Je voudrois bien
en voir quelqu'un. On la prévint que les
vrais Philofophes étoient rares , qu'ils fe
communiquoient
difficilement
; qu'au
refte c'étoient de tous les hommes les
plus fimples , & qu'ils n'avoient rien de
fingulier. Il y en a donc de deux fortes,
dit- elle , car dans tous les récits que j'entends
, un Philofophe eſt un être bizarre
qui fait profeffion de ne reffembler à
rien. De ceux-là , lui dit-on , il y en a
partout , vous en aurez : cela eft facile.
Clarice étoit à la campagne avec une
de ces Sociétés qu'on appelle frivoles, &
qui ne demandent qu'à s'amufer. On lui
préfenta quelques jours après le fentencieux
Arifte. Monfieur eft donc Philofophe
, demanda-t-elle en le voyant ? Oui ,
Madame , répondit Arifte.. C'eſt une belle
choſe que la Philofophie, n'eft- ce pas ?.
Mais Madame , c'eſt la ſcience du bien
14 MERCURE DE FRANCE.
& du mal , ou fi vous voulez la fageffe..
Ce n'eft que cela , dit Doris ? . Et le fruit
de cette fageffe , pourfuivit Clarice , eft
d'être heureux fans doute.. Ajoutez , Madame
, de faire des heureux.. Je ferois
donc Philofophe auffi , dit à demi voix
la naïve Lucinde , car on m'a dit fouvent
qu'il ne tenoit qu'à moi d'être heureufe
en faifant des heureux.. Bon ! qui
ne fait pas cela , reprit Doris , c'eſt le
fecret de la Comédie . Arifte avec le fourire
du mépris leur fit entendre que le
bonheur philofophique n'étoit pas celui
que peut gouter & faire gouter une
jolie femme. Je m'en doutois bien ,
dit Clarice , & rien ne fe reſſemble
moins , je crois , qu'une jolie femme &
un Philofophe ; mais voyons d'abord
comment le fage Arifte s'y prend pour
être heureux lui-même.. Cela eft tout fimple
, Madame je n'ai point de préjugés ,
je ne dépends de perfonne , je vis de peu,
je n'aime rien , & je dis tout ce que je
penfe. N'aimer rien , obferva Cleon , me
femble une diſpoſition peu favorable à
faire des heureux. Hé , Monfieur , repliqua
le Philofophe , ne fait-on du bien
qu'à ce qu'on aime ? Affectionnez-vous
le miférable que vous foulagez en paffant
? C'eft ainfi que nous diftribuons à
JANVIER. 1759 . I'S
l'humanité le fecours de nos lumieres.
Et c'eft , dit Doris, avec des lumieres que
vous faites des heureux ? . Oui, Madame ,
& que nous le fommes. La groffe Préfidente
de Ponval trouvoit ce bonheur-là
bien mince ! Un Philofophe a-t- il bien du
plaifir, demanda Lucinde? .. Il n'en a qu'un,
Madame , celui de les méprifer tous..
Cela doit être fort amufant , dit brufquement
la Préfidente ! Et fi vous n'aimez
rien , Monfieur , que faites-vous donc
de votre ame ?. Ce que j'en fais ? Je l'employe
au feul ufage qui foit digne d'elle.
Je contemple , j'obferve les merveilles
de la Nature.. Hé , que peut-elle avoir
pour vous d'intéreflant cette Nature , reprit
Clarice , fi les hommes , fi vos femblables
n'ont rien qui vous puiffe attacher
? ... Mes femblables , Madame ! je
ne difpute pas fur les termes , mais celui-
là eft un peu fort. Quoiqu'il en soit ,
la Nature que j'étudie a pour moi l'attrait
de la curiofité qui eft le reffort de
l'intelligence , comme ce qu'on appelle
le defir eft le mobile du fentiment. La
curiofité , dit Doris ? Oui-da , je conçois
que c'eft quelque chofe , mais le defir ,
Monfieur, ne le comptez-vous pour rien?
Le defir , je vous l'ai dit , eft un attraig
d'une autre espéce. Pourquoi donc vqus
16 MERCURE DE FRANCE.
livrer à l'un de ces attraits , tandis que
vous réfiftez à l'autre ? . Ah Madame ,
c'eft que les jouiffances de l'efprit ne
font mêlées d'aucune amertume , & que
toutes celles du fentiment renferment
un poiſon caché. Mais du moins , lui demanda
Cleon , vous avez des fens ?.
Oui , j'ai des fens fi vous voulez ; mais
ils n'ont fur moi nul empire : mon ame
en reçoit les impreffions comme une
glace , & il n'y a que les objets de l'intelligence
pure qui puiffent m'affecter vivement.
Voilà un bien froid perfonnage,
dit tout bas Doris à Clarice ! qui t'a
mené cet homme-là ?. Paix , cela eft
bon pour la campagne ,, il y a moyen de
s'en divertir.
Cleon qui vouloit encore développer
ce caractere , lui témoigna fa furpriſe
de le voir réfolu à ne rien aimer ; car
enfin difoit-il , ne connoiffez-vous rien
d'aimable ? Je connois des ſurfaces reprit
le Philofophe , mais je fai me défier
du fond. Il refte à favoir , dit Cleon ,
fi cette méfiance eft fondée .. Oh trèsfondée
, vous pouvez m'en croire : j'en
ai affez vû pour me convaincre que ce
Globe-ci n'eft peuplé que de méchans
& d'ingrats.. Si vous y regardiez bien,
Bui dit Clarice fur le ton du reproche ,
JANVIER. 1759 . 17
tous feriez moins injufte , & peut-être
auffi plus heureux. Le Sage un moment
interdit , ne fit pas femblant d'avoir entendu
. On annonça le diner , il donna
la main à Clarice & fe mit auprès d'elle
à table. Je veux , lui difoit-elle, vous réconcilier
avec l'humanité.. Il n'y a pas
moyen , Madame , il n'y a pas moyen :
l'homme eft le plus vicieux des êtres.
Quoi de plus cruel , par exemple , que le
fpectacle de votre diner ? combien d'animaux
innocens immolés à la voracité
de l'homme ? ce Boeuf , quel mal vous
avoit-il fait & ce Mouton fymbole
de la candeur , quel droit aviez - vous
fur fa vie ? & ce Pigeon l'ornement de
nos toits , qu'on vient d'arracher à la
tendre Colombe ? ô ciel , s'il y avoit un
Bufon parmi les animaux , dans quelle
claffe placeroit-il l'Homme ? Le Tigre ,
le Vautour , le Requin lui céderoient
le premier rang parmi les efpéces voraces.
Tout le Monde conclut que le Philofophe
ne fe nourrilloit que de légumes
, & l'on n'ofoit lui offrir de ces
viandes qu'il parcouroit avec pitié. Donnez
, donnez , dit-il , puifqu'on a tant fait
que de les égorger , il faut bien que quelqu'un
les mange. Il déclamoit ainfi en
mangeant de tout , contre la profufion
18 MERCURE DE FRANCE.
des mets , leur recherche , leur délicateffe
ah l'heureux tems , difoit-il , où
l'Homme broutoit avec les Chevres !
Donnez-moi à boire , je vous prie ;
la
Nature a bien dégénéré ! Le Philofophe
s'enyvra en faifant la peinture du clair
ruiffeau où fe défaltéroient fes peres .
Cleon faifit ce moment où le vin fait
tout dire , pour démeler le principe de
ce chagrin philofophique qui fe répandoit
fur le genre humain. Hé-bien , demandat-
il à Arifte vous voilà avec les hommes ;
les trouvez-vous fi odieux ? Avouez que
vous ne les condamniez que fur parole ,
& qu'ils ne méritent pas tout le mal qu'on
en dit.. Sur parole , Monfieur ! apprenez
qu'un Philofophe ne juge que d'après lui :
c'eſt parce que j'ai bien vû , bien dévelopé
les hommes , que je les crois vains , orgueilleux
, injuftes .. Ah de grace , interrompit
Cleon , épargnez-nous un peu :
notre admiration pour vous mériter au
moins des ménagemens ; car enfin vous
ne fauriez nous reprocher de ne pas
honorer le mérite. Et comment l'honorez-
vous, repliqua vivement le Philofophe
eft-ce en le négligeant , en l'abandonnant
qu'on l'honore ? ah les Philofophes de la
Grece étoient les Oracles de leur Siècle ,
les Légiflateurs de leur Patrie. Aujour
JANVIER. 1759
19
d'hui la fageffe & la vertu languiffent oubliées
; l'intrigue , la baffeffe , la fervitude
obtiennent tout . Si cela étoit , dit Cleon ,
ce feroit peut-être la faute des grands
hommes qui dédaignent de fe montrer...
Et voulez -vous qu'ils fe jettent à la tête ,
ou pour mieux dire aux pieds des dif
penfateurs des récompenſes ? Il est vrai ,
dit Cleon, que l'on pourroit leur en épargner
la peine , & qu'un homme tel que
vous ( pardon fi je vous nomme ) Il n'y
a pas de mal , reprit humblement le
Philofophe.. Un homme tel que vous
devroit être difpenfé de faire fa cour..
moi ! Faire ma cour ? Ah qu'ils s'y atten
dent ; je ne crois pas que leur orgueil ait
jamais à s'en applaudir : je fçai m'appré
cier grace au Čiel , & j'irois vivre dans
les déferts plutôt que de dégrader mon
être. Ce feroit bien dommage , dit Cleon,
que la fociété vous perdît : né pour éclairer
l'humanité , vous devez vivre au milieu
d'elle . Vous ne fauriez croire , Mefdames
, le bien que fait un Philofophe à
la Terre ; je gage que Monfieur a découvert
une foule de vérités morales , &
qu'il y a peut-être aujourd'hui cinquante
vertus de fa façon. Des vertus , reprit
Arifte , je n'en ai pas imaginé beaucoup ,
mais j'ai dévoilé bien des vices ! Hẻ ,
20 MERCURE DE FRANCE.
Monfieur , lui dit Lucinde , que ne leur
laiffiez-vous leur voile ils auroient la
laideur de moins .. Ma foi je fuis votre
fervante , reprit Madame de Ponval , j'aime
mieux un vice décidé qu'une vertu
équivoque , du moins l'on fait à quoi
s'en tenir... Et cependant voilà comme
on nous récompenfe , s'écrie Arifte avec
dépit auffi j'ai pris le parti de n'exiſter
que pour moi-même : le monde ira comme
il pourra. Non , lui dit poliment
Clarice en fe levant de table , je veux
que vous exiftiez pour nous. Avez-vous
à Paris quelque affaire preffée ? .. Aucune
, Madame : un Philoſophe n'a point
d'affaire.. Hé bien , je vous retiens ici.
La campagne doit plaire à la Philofophie
, & je vous y promets la folitude , le
repos & la liberté. La liberté , Madame ,
dit le Philofophe à demivoix ? je crains.
bien que vous ne me manquiez de parole.
La promenade difperfa la compagnie
, & Arifte avec un air rêveur feignit
d'aller méditer dans une allée où
il digéra fans penfer à rien. Je me
trompe , il penfoit à Clarice , & il ſe
difoit à lui-même une jolie femme ,
une bonne maifon , toutes les commodités
de la vie ; Cela s'annonce bien !
JANVIER. 1759. 21
Voyons jufqu'au bout. Il faut avouer ,
pourfuivoit-il , que la fociété eft une plaifante
Scene : fi j'étois galant empreffe ,
complaiſant , aimable , on feroit à peine
attention à moi : on ne voit que cela
dans le monde , & la vanité des femmes
eft raffafiće de ces hommages prodigués ;
mais apprivoifer un ours , civilifer un
Philofophe , fléchir fon orgueil , amolir
ſon amé , c'eſt un triomphe difficile &
rare dont leur amour- propre eft flatté.
Clarice vient d'elle-même ſe jetter dans
mes filets ; attendons-la fans nous compromettre
.
La compagnie de fon côté s'amuſoit
aux dépens d'Arifte . C'eſt un affez plaifant
original , diſoit Doris , qu'en ferons-
nous ? Une Comédie répondit
Cleon , & fi Clarice veut m'en croire ,
mon plan en eft déja tout tracé. Il
.communiqua fon idée , tout le monde y
applaudit , & Clarice après quelque difficulté
confentit à jouer fon rôle : elle
étoit beaucoup plus jeune & plus jolie
qu'il ne falloit pour un Philofophe , &
quelques mots , quelques regards échappés
à celui-ci fembloient . répondre du
denouement. Elle ſe préfenta donc comme
par hazard dans l'allée où ſe promenoit
Arifte ; je vous détourne , lui die22
MERCURE DE FRANCE.
elle ; pardon , je ne fais que paffer..
Vous n'êtes pas de trop Madame , & je
puis méditer avec vous.. Vous me ferez
plaifir : je m'apperçois qu'un Philofophe
ne penfe pas comme un autre
Homme , & je ferai bien-aife de voir
les chofes par vos yeux.. Il eft vrai , Madame
, que la Philofophie femble créer
un nouvel Univers le vulgaire ne
voit que des maffes , les détails de la
Nature font un fpectacle réfervé pour
nous ; c'est pour nous qu'elle femble
avoir difpofé avec un art fi merveilleux ,
les fibres de ces feuilles , l'étamine de
ces fleurs , le tiffu de cette écorce : une
fourmilliere eft pour nous une Républi
que, & chacun des atômes qui compofent
ce monde , me paroît un monde nouveau.
Cela eft admirable , dit Clarice !
qu'est-ce qui vous occupoit en ce moment
? Ces oifeaux , répondit le Sage..
Ils font heureux , n'eft-ce pas ? . Ah trèsheureux
fans doute : & comment ne le
feroient-ils pas ? L'indépendance ,
galité , peu de befoins , des plaifirs faciles
, l'oubli du paffé , nulle inquiétude
fur l'avenir , & pour tout fouci , le foin
de vivre , & celui de perpétuer leur efpéce
; quelles leçons Madame , quelles
leçons pour l'humanité ! .. Avouez donc
l'éJANVIER.
1759. 23
que
la campagne eft un féjour délicieux ;
car enfin elle nous rapproche de la condition
des animaux , & comme eux
nous femblons n'y avoir pour loix que
le doux inftinct de la Nature.. Ah Madame
, que n'eft-il vrai ! Mais ce caractére
eft effacé du coeur des hommes :
la fociété a tout perdu... Vous avez raifon
: cette fociété eft quelque chofe de
bien gênant , & quand on n'a befoin de
perfonne il feroit tout fimple de vivre
pour foi.. Hélas c'est ce que j'ai dit cent
fois , c'eft ce que je ne ceffe d'écrire ;
mais perfonne ne veut m'écouter. Vous
Madame , par exemple , qui femblez reconnoître
la vérité de ce principe , auriez-
vous la force de le pratiquer ? Je ne
puis que fouhaiter , dit Clarice , que la
Philofophie devienne à la mode : je ne
ferai la derniere à la fuivre , compas
me je ne dois pas être la premiere à
l'afficher.. C'eft le langage que chacun
tient perfonne ne veut fe hazarder à
donner l'exemple , & cependant l'humanité
gémit accablée fous le joug de l'opinion
& dans les chaînes de l'ufage.
Que voulez-vous, Monfieur ? notre repos,
notre honneur , tout ce que nous avons
de plus cher dépend des bienféances..
Hé bien Madame, obfervez-les ces bien24
MERCURE DE FRANCE.
féances tyranniques ; ayez des vertus comme
des habits , façonnées au gout du Siécle
; mais votre âme eft à vous : la fo→
ciété n'a des droits que fur les dehors &
vous ne lui devez que les apparences.
Les bienféances dont on fait tant de
bruit ne font elles-mêmes que les арра-
rences bien ménagées ; mais l'interieur ,
Madame , l'interieur eft le fanctuaire
de la volonté , & la volonté eft indépendante.
Je conçois , dit Clarice , que je
peux vouloir ce que bon me femble , pourvû
que je m'en tienne là. Vraiment fans
doute , reprit le Philofophe , il vaut
mieux s'en tenir là que de rifquer des
imprudences ; car , Madame, favez -vous
ce que c'est qu'une femme vicieuſe ?
C'eft une femme qui ne s'obferve , qui
ne fe refpectefur rien. Quoi , Monfieur ,
demanda Clarice , en affectant un air fatisfait
, le vice n'eft donc que dans l'imprudence
? Avant de vous répondre , Madame
, permettez-moi de vous interroger:
Qu'eft- ce le vice à vos yeux
N'eft-ce pas ce qui trouble l'ordre ,
qui nuit , où ce qui peut nuire ? ... C'eft
cela même.. Hé bien , Madame , tout
cela fe paffe au dehors. Pourquoi donc
foumettre au préjugé vos ſentiments &
vos pensées ? Voyez dans ces oifeaux cette
que ?
ce
douce
JANVIER. 1759.
douce & fiere liberté que la Nature vous
avoit donnée,& que vous avez perdue . Ah,
dit Clarice avec un foupir , la mort de
mon époux m'avoit rendu ce bien précieux
; mais je touche au moment d'y
renoncer encore.. ô ciel , qu'entens-je ?
Allez-vous former une nouvelle chaîne'?.
Mais , je ne fçais.. Vous ne fçavez !.
Ils le veulent.. Qui donc, Madame? Quels
font les ennemis qui ofent vous le propofer
? Non , croyez-moi , l'hymen eſt un
joug , & la liberté eft le bien fuprême.
Mais encore quel eft cet époux que l'on
vous donne ?. C'eft Cleon.. Cleon , Madame
? Je ne m'étonne plus de l'air
aifé qu'il prend ici . Il interroge , il décide
, il daigne être affable quelquefois ;
Il a cette politeffe avantageufe qui femble
s'abbaitfer jufqu'à nous ; on voit bien
qu'il fait les honneurs de fa maiſon
& je fens déformais tout ce que je
lui dois de refpect & de déférence. Vous
ne lui devez, Monfieur,qu'une honnêteté
mutuelle je prétens que tout le monde
foit égal chez-moi.. Vous le prétendez
, Clarice ! Ah , votre choix détruit
l'égalité entre les hommes , & celui qui
doit vous poffeder.... N'en parlous plus ,
j'en ai trop dit , ce féjour n'eft pas fait
pour un Philofophe. Permettez-moi de
B
26 MERCURE DE FRANCE.
"
,
m'en éloigner. Non , lui dit-elle , j'ai be
foin de vous & vous me plongez dans
des irréfolutions dont vous feul pouvez
me tirer. Il faut avouer que la Philofophie
eft une chofe bien confolante ,
mais fi un Philofophe étoit un trompeur,
ce feroit un dangereux ami ! Adieu , je
ne veux pas qu'on nous voie enſemble :
je rejoins la compagnie , venez bientôt
nous retrouver. Hé voilà donc , difoit-elle
en s'éloignant ce qu'on appelle un
Philofophe. Courage , difoit - il de fon
côté! Cleon ne tient plus qu'à un fil . Clarice
en rougiffant rendit compte de la
premiere Scene & fon début reçut
des éloges ; mais la Préfidente fronçant
le fourcil , avez-vous prétendu , dit-elle
que je fois fimple ſpectatrice ? Non, non ,
je veux jouer mon rôle , je répons qu'il
fera plaifant. Vous croyez fubjuguer cet
homme fage ? point du tout ; c'est moi
qui aurai cet honneur-là.. Vous Préſidente
!. Oh , vous avez beau rire , mes cinquante
ans , mes trois mentons & ma
mouſtache de tabac d'Efpagne fe moquent
de toutes vos graces. Tout le monde
applaudit à ce défi en redoublant les
éclats de rire. Rien n'eft plus férieux
reprit-elle , & fi ce n'eft pas affez d'une ,
vous n'avez qu'à vous réunir pour me
difputer fa conquête , je vous brave touJANVIER.
1759.
27
tes les trois. Allez , divine Doris , charmante
Lucinde , merveilleufe Clarice ,
allez étaler à fes yeux tout ce que la
coquetterie & la beauté ont de féduifant
; je m'en mocque. Elle dit ces mots
d'un ton réfolu à faire trembler.
Cleon parut ſombre & rêveur à l'arrivée
d'Ariſte , & Clarice prit avec le
Philofophe l'air réfervé du myftere . On
parla peu , mais on lorgna beaucoup .
Arifte fe retirant dans fon appartement ,
le trouva meublé avec toutes les recherches
du luxe. O ciel ! dit - il à la
compagnie , qui pour s'amufer . l'y avoit
conduit , ô ciel ! n'eft-il pas ridicule que
tout cet appareil foit dreffe pour le fommeil
d'un homme ? Eft-ce ainfi que l'on
dormoit à Lacédémone ? O Licurgue ,
que dirois-tu ? Une toilette à moi ! C'eſt
fe mocquer. Me prend-on pour un Sibarite
? Je me retire , je n'y fçaurois tenir-
Voulez-vous , lui dit Clarice , que l'on
démeuble exprès pour vous ? Jouifſez ,
croyez- moi , des douceurs de la vie quand
elles fe préfentent un Philofophe doit
favoir fe paffer de tout & s'accommoder
de tout.. À la bonne heure , il faut bien
vous complaire ; mais je ne dormirai jamais
fur ce monceau de duvet. Ma foi,
dit-il , en ſe couchant , la moleſſe eſt une
jolie choſe ! & le Sage s'endormit.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Ses fonges lui rappellerent fon entre
tien avec Clarice , & il fe réveilla dans
la douce idée que cette vertu dé convention
qu'on nomme fageffe dans les
femmes , lui réfifteroit foiblement.
Il n'étoit pas levé encore , un laquais
vint lui propofer le bain. Le bain étoit
d'un bon préfage. Soit , dit-il , je me
baignerai : le bain eft d'inftitution naturelle
. Quant aux parfums , la terre nous
les donne, ne dédaignons pas fes préfents.
Il eût bien voulu faire ufage de cette
toilette qu'il voyoit dreffée ; mais la pudeur
le retint. Il fe contenta de donner
à fa négligence philofophique l'air le plus
décent qu'il lui fut poffible, & le miroir fut
wingt fois confulté. Comme vous voilà
fait , lui dit Clarice en le voyant paroître
! pourquoi n'être pas mis comme tout
le monde ? Cet habit , cette coëfure, vous
donnent un air commun que vous n'avez
pas.. Hé ! Madame , eft-ce à l'air qu'on
doir juger les hommes voulez -vous que
je me foumette aux caprices de la mode
& que je fois mis comme vos Cleons ?
pourquoi non, Monfieur? fçavez -vous bien
qu'ils tirent avantage de votre fimplicité ?
& que c'est là furtout ce qui affoiblit
dans les efprits la confidération qui vous
eſt due ? moi-même,pour vous rendre juf
JANVIER. 1759 29
tice , j'ai befoin de ma réfléxion : le
premier coup d'oeil eft contre vous &
c'eft bien fouvent ce premier coup d'oeil
qui décide. Pourquoi ne pas donner à la
vertu tous les charmes qu'elle peut avoir?.
non, Madame , l'artifice n'eft pas fait pour
elle. Plus elle eft nue plus elle est belle :
on la déguiſe en voulant l'orner.. Hé-bien,
Monfieur , qu'elle fe contemple elle feule
tout à fon aife , quant à moi je vous dé
clare que cet air ruftique & bas me dé→
plaît. N'est-il pas fingulier qu'ayant reçu
de la Nature une figure diftinguée ,
on faffe gloire de la dégrader . Mais Madame
, que diriez-vous fi un Philofophe
prenoit foin de fa parure & fe compofoit
comme vos Marquis je dirois : il cherche
à plaire ; car ne vous flatez pas, Arif
te , on ne plait qu'avec beaucoup de
foin.. Ah je ne defire rien tant que d'y
réuffir à vos yeux.. Si ce foin vous occupe
, reprit Clarice avec un regard tendre
, donnez-y du moins un quart d'heure.
Jafmin , Jaſmin ! allez coëffer Monfieur.
Arifte en rougiffant fe rendit enfin
à ces douces inftances . Voilà le Sage à
fa toilette.
La main légere de Jafmin arrange avec
art fes cheveux ; fa phyfionomie fe déploye
, il admire la métamorphofe , il a
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
peine à la concevoir , il paroit enflé d'or
gueil , mais avec un air gauche & timide.
Oh pour le coup , dit Clarice voilà un
joli homme. Il n'y a plus que cet habit
dont la couleur afflige mes yeux. Ah Madame
, au nom de ma gloire laiffez moi
du moins ce caractere de la gravité de
mon état. Hé quel eft s'il vous plaît cet
état chimérique qui vous tient tellement
à coeur ? J'approuve fort que l'on foit
fage , mais il me femble que toutes les
couleurs font égales pour la fageffe. Ce
marron de M. Guillaume eft-il plus dans
la Nature que le bleu célefte , & que le
gris de lin ? Par quel caprice imiter plutôt
dans vos vêtemens l'enveloppe du
marron que la feuille de la rofe ou que
la touffe de ce lila dont fe couronne
le printems ? Ah pour moi je vous avoue
que le gris de lin me charme la vue :
cette couleur a je ne fçais quoi de tendre
qui va jufqu'à l'âme & je vous trou
verois le plus joli du monde avec un
habit gris de lin.. Gris de lin , Madame
! ô ciel ! un Philofophe gris de lin !.
Oui , Monfieur , gris de lin clair que
voulez-vous ? c'eft ma folie. En écrivant
à Paris tout à l'heure vous pourriez
l'avoir demain à midi , n'est-ce pas ? .Quoi
Madame ? . Un habit de campagne de la
JANVIER. 1759,
31
couleur de mes rubans ? . Non , Madame
, il n'eſt pas poffible .. Pardonnez-moi ,
rien n'eft plus aifé , les ouvriers n'ont
qu'à paffer la nuit.. Hélas ! Il s'agit bien
du tems qu'ils employeront à me rendre
ridicule ? Confidérez , je vous fupplie,
que ce feroit une extravagance à me
perdre de réputation. Hé bien , Monfieur,
quand vous aurez perdu cette réputation
vous vous en donnerez une autre , &
il y a à parier que vous gagnerez au
change . Je vous jure , Madame , qu'il
m'eft affreux de vous déplaire, mais ... Mais
vous m'impatientez ; je n'aime pas à être
contrariée. Il est bien fingulier , pourfuivit-
elle d'un air de dépit , que vous me
refufiez une bagatelle. L'importance que
vous y mettez m'apprend à m'obferver
moi-même fur quelque chofe de plus férieux.
A ces mots elle fortit & laiffa le
Philofophe confondu qu'un incident auſſi
léger vint détruire fes efpérances. Gris
de lin , difoit- il , gris de lin , quel ridicule
, quel contrafte ! Elle le veut , il
faut bien s'y réfoudre . Et le Philofophe
écrivit. Vous êtes obéie , Madame , dit- il
à Clarice , en l'abordant. Vous en a-t-il
couté beaucoup , lui demanda-t -elle ,
avec un fourire dédaigneux ?. Beaucoup
Madame > & plus que je ne puis dire
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
mais enfin vous l'avez voulu . Toute la
fociété admira la cocffure du Philofophe
, la Préfidente furtout juroit fes
grands Dieux qu'elle n'avoit jamais vû
d'homme plus noblement coëffé. Arifte
lai rendit grace d'un compliment auffi
flatteur. Bon , reprit-elle , des compli
ments ! Je n'en fais jamais : c'eſt la fauffe
monnoye du monde. Rien n'eft mieux vê,
s'écria le Sage cela mérite d'être écrit .
On s'apperçut que la Préfidente engageoit
l'attaque , & on les laiffa en liberté.
Vous croyez-donc , lui dit-elle , qu'il
'y a que vous qui faffiez des Sentences ?
Je fuis Philofophe auffi telle que vous .
me voyez. Vous , Madame ! Et de quelle
Secte Stoicienne ? Epicurienne ? Oh ma
foi , le nom n'y fait rien. J'ai dix mille
écus de rente , je les dépenfe gaiment ,
j'ai de bon vin de champagne que je
bois avec mes amis , je me porte bien ,
je fais ce qui me plaît & laiffe vivre
chacun à fa guife. Voilà ma Secte.. C'eft
fort bien fait , & voilà précisément ce
qu'enfeignoit Epicure. Oh , je vous déclare
qu'on ne m'a rien enſeigné , tout
cela vient de moi. Il y a vingt ans que
je n'ai lû , que la lifte de mes vins ,
& le menu de mon foupé.. Mais fur ce
pied-là , vous devez être la plus heureu
JANVIER. 1759 33
fe femme du monde.. Heureuſe ; non
pas tout-à-fait il me manque un mari
àma façon, mon Préfident étoit une bête.
Il n'étoit bon qu'au Palais , cela favoir
les Loix , voilà tout . Je veux un homme
qui fache m'aimer , & qui ne s'occupe
que
de moi feule.. Vous en trouvez mille
, Madame.. Oh je n'en veux qu'un ;
mais je veux qu'il foit bon. La naiffance ,
la fortune , tout cela m'eft égal ; je ne
m'attache qu'à la perfonne.. En vérité ,
Madame , vous m'étonnez vous êtes la
premiere femme en qui j'ai trouvé des
principes ; mais eft-ce bien précisément
un mari que vous voulez ? Oui, Monfieur,
un mari qui m'appartienne dans toutes
les formes. Ces Amants font tous des
fripons qui nous trompent , qui nous
quittent , fans qu'il nous foit permis de
nous plaindre. Au lieu qu'un mari eft à
nous à la face de l'Univers , & fi le mien
ofoit me manquer , je veux pouvoir,mon
titre à la main , aller donnér en tout
bien & en tout honneur , cent fouflets à
l'infolente qui me l'auroit enlevé.. Fort
bien Madame , fort bien le droit de
propriété eft un droit inviolable ; mais
favez-vous qu'il eft peu d'ames comme
la vôtre ; quel courage , quelle vigueur !-
Oh j'en ai contme une Lionne. Je fais
>
B v.
34 MERCURE DE FRANCE.
que je ne fuis pas jolie , mais dix mille
écus de rente en préfent de noce , va→
lent bien les gentilleffes d'une Lucinde
ou d'une Clarice , & quoique l'Amour .
foit rare dans ce Siècle , on doit en
avoir pour dix mille écus . Cet entre->
tien les ramena au Château comme on
annonçoit le fouper.: Arifte parut plongé
dans des réflexions ferieuſes , il balançoit
les avantages & les inconvé
nients qu'il y auroit à époufer la Préfidente
, & calculoit combien une femme
de cinquante ans pouvoit vivre encore
en fablant tous les foirs fa bouteille
de vin de champagne. La difpute qui :
s'éleva entre Clarice & Madame de
Ponval le tira de fa rêverie . Doris fit.
naître cette difpute. Eft-il poffible , ditelle
, que la Préfidente ait pu foutenir
pendant une heure le tête- à- tête d'un Philofophe
, elle qui bâille dès qu'on lui parle
raifon ! Ma foi , repliqua Madame de
Ponval , c'est que votre raifon n'a pas
le fens commun , demandez à cet homme
fage , fi la mienne n'eft pas la bonne.
Nous parlions de l'état qui convient
à une honnête-femme & il eft d'accord
avec moi qu'un bon mari eft ce qu'il
y a de mieux. Ah fi ! s'écria Clarice . Sommes-
nous faites pour être efclaves Et
JANVIER. 1759. 35
que devient cette liberté qui eft le premier
de tous les biens ? Cleon fe déchaîna
contre ce fyftême de la liberté ,
il foutint que le lien des coeurs n'étoit
rien moins qu'un efclavage. La Préfi lente
vint a l'appui , & déclara quelle ne
diftinguoit point l'Amour de la liberté
, de l'Amour du libertinage . Je veux ,
difoit - elle › que ce verre de vin foit
le dernier de ma vie , fi je compte jamais
fur un homme qu'il n'ait figné le ferment
d'être à moi. Tout le refte n'eft que
fleurette . Et voilà précisément , difoit Clarice
, ce que le mariage a d'humiliant ,
l'Amour avec fa liberté perd toute fa
délicateffe . N'eft -ce pas, Monfieur, demandoit-
elle au Philofophe ?. Mais , Madame,
je penfois comme vous ; cependant il
faut avouer que fi la liberté à fes charmes
, elle a fes dangers , fes écueils :
les inclinations heureufes font un fi grand
bien , & l'inconftance eft fi naturelle à
l'homme , que lorfqu'il éprouve un penchant
louable , il fait prudemment de
s'ôter à lui même le funefte pouvoir de
changer.. Vous l'entendez , Mefdames ?
Voilà de mes gens : cela ne flatte point ,
c'eft ce qui s'appelle un Philofophe : Tâchez
de , le féduire fi vous pouvez. Pour
moi je me retire enchantée. Adieu , Phi -
B vj
16 MERCURE DE FRANCE.
lofophe , j'ai befoin de repos , je n'ai
pas fermé l'oeil la nuit derniere , & il
me tarde d'être endormie pour avoir le
plaifir de rêver. Elle accompagna cet
adieu d'un coup d'oeil paffionné , où pétilloit
le vin de Champagne. Mefdames ,
dit Lucinde , avez-vous apperçu ce regard
? Vraiment , reprit Doris , elle eſt
folle d'Arifte , cela eft clair. De moi ,
Madame vous n'y penfez pas nos
goûts, je crois , ni nos caracteres ne font
pas faits pour aller enſemble. Je bois
peu , je jure encore moins , & je n'aime
pas qu'on m'enchaîne.. Ah , Monfieur ,
dix mille écus de rente.. Dix mille écus
de rente font une infulte quand on en
parle à mes pareils.
Ces propos furent rendus le lendemain
à la Préfidente. Ah l'infolent , dit-elle !
Je fuis piquée, vous le verrez à mes genoux.
Je paffe légérement fur les réfléxions nocturnes
du fage Arifte . Un bon caroffe, un
appartement commode , bien éloigné
de celui de Madame & le meilleur Cuifinier
de Paris , tel étoit fon plan de vie.
Nos Philofophes , difoit- il , murmureront
peut-être un peu ; mais je leur ferai bonne
chere ; d'ailleurs une laide femme
a quelque chofe de philofophique ; au
JANVIER. 1759. 37
moins ne me foupçonnera-ton-pas d'avoir
cherché les plaifirs des fens.
Le jour de fon triomphe arrive &
l'habit gris de lin auffi : il le contemple ,
il rougit de vanité plutôt que de pudeur.
Cependant Cleon vient le voir avec
l'air d'un homme agité qui fe poffède , &
après avoir jetté un oeil d'indignation
fur les apprêts de fa parure, Monfieur, lui
dit-il , fi j'avois à faire à un homme du
monde je lui propoferois pour début de
fe couper la gorge avec moi. Mais je
parle à un Philofophe & je ne viens faire
affaut avec lui que de franchiſe & de vertu.
De quoi s'agit-il , lui demanda le Sage,
un peu interdit de ce préambule ? J'aimois
Clarice , Monfieur , reprit Cleon ,
elle m'aimoit , nous allions être unis. Je
ne fçai quelle révolution s'eft faite toutà-
coup dans fon ame , mais elle ne veut
plus entendre parler ni de mariage ni
d'amour. Je n'ai eu d'abord que des foupçons
fur la caufe de fon changement ,
mais cet habit gris de lin les confirme.
Le gris de lin eft fa folie , vous prenez
fes couleurs ; vous êtes mon rival.. Moi ,
Monfieur!. Je n'en puis douter , & toutes
les circonftances qui l'atteftent ſe préſentent
en foule à mon efprit : vos promenades
fecrettes , vos propos à l'oreille ,
38 MERCURE DE FRANCE.
des regards , des mots échappés , fa hai
ne furtout contre la Préfidente,tout vous
trahit , tout fert à m'éclairer. Voici donc,
Monfieur , ce que je vous propofe. Il faut
que l'un de nous céde la place. La violence
eft un moyen injufte. La générofité
va nous mettre d'accord. J'aime, j'idolâtre
Clarice , j'étois heureux fans vous;
je puis l'être encore : mes foins, le tems ,
votre abfence peuvent la ramener à moi .
Si au contraire il faut que j'y renonce ,
vous voyez un homme au déſeſpoir , &
la mort fera mon recours. Jugez , Ariſte,
fi votre fituation eft la même. Confultez-
vous & répondez- moi. S'il y ya du
bonheur ou du malheur de votre vie à
me la céder , je n'exige rien , & je me
retire. Allez , Monfieur , lui répondit le
Philofophe avec un air ferain , vous ne
vaincrez point Arifte en générofité , &
quoiqu'il m'en coute , je vous prouverai
que je méritois cette marque d'eftime .
Enfin , dit-il , dès que Cleon fut forti
, voilà une occafion de montrer une
vertu héroïque. Ha ha , Meffieurs les
gens du monde , vous apprendrez à nous
admirer.... Ils ne le fçauront peut-être
pas....Oh que fi : Clarice en fera confidence
à fes amies , celles- ci le diront
à d'autres : l'avanture eft affez rare pour
JANVIER. 1759. 39
faire du bruit ; après tout le pis- aller
fera de la publier moi-même. Il faut que
le bien foit connu , il n'importe par
quelle voye : notre Siècle a befoin de ces
exemples , ce font des leçons pour l'humanité....
Cependant n'allons pas être ver¬
tueux en dupe, & nous deffaifir de Clarice.
avant que d'être fûr de la Préfidente.
En réfléchiffant ainfi fur fa conduite,
le Philofophe s'habilla. L'induftrieux Jaf
min fe furpaffa dans fa coëffure , l'habit
gris de lin fut mis devant le miroir avec
une fecrette complaifance , & le Sage
fortit radieux pour ſe rendre chez la Prédente
. Elle le reçut avec un cri de furprife
, & paffant tout-à-coup de la joye
à la confufion , Je reconnois , dit-elle ,
la couleur favorite de Clarice. Vous êtes
attentif à étudier fes goûts. Allez , Arifte
, allez faire valoir les foins que vous.
prenez de lui plaire : ils auront fans doute
leur prix. Mon ingénuité naturelle ; répondit
le Philofophe , ne me permet
pas de vous diffimuler que dans le
choix de cette couleur je n'ai fuivi que
fon caprice. Je ferai plus , Madame
j'avouerai que mon premier defir a été
de plaire à fes yeux. Le plus fage n'eſt
pas fans foibleffe ; & quand une femme
nous prévient par des attentions
40 MERCURE DE FRANCE.
>
Hatteufes , il eft difficile de n'en être pas
touché ; mais que ma reconnoiffance eft
affoiblie je me le reproche , Madame ,
& vous devez vous le reprocher. Ah !
Philofophe , que n'eft- il vrai Mais ce
gris de lin confond mes idées. Hé bien ,
Madame , je l'ai pris à regret , je vais le
quitter avec joye , & fi ma premiere
fimplicité... Non , demeurez , je vous
trouve charmant ; mais que dis -je ? Ah
qu'on eft heureux d'être fi beau ! Arifte ,
que ne fuis-je belle ! . Hé quoi , Madame
, ne fçavez-vous pas que la laideur &
la beauté n'exiftent que dans l'opinion ?
Rien n'eft beau , rien n'eft laid en foi. La
beauté d'un Pays n'eft rien moins que la
beauté d'un autre , & il en eft de même
des hommes. Vous me flattez , dit la Préfidente
avec une pudeur enfantine & faifant
femblant de rougir ; mais je ne fçai
que trop , hélas ! Que je n'ai rien de beau
que l'ame.. Hé bien , n'eft-ce pas la beau-
τέ
té par excellence , la feule digne de toucher
un coeur ?. Ah , Philofophe , croyezmoi
, cette beauté feule a peu de charmes..
Elle en a peu fans doute pour
le Vulgaire ; mais , encore une fois
vous n'en êtes pas réduite là : n'eſtce
rien qu'un air noble , un regard
impofant , une phyficnomie de caractère ?
JANVIER. 1759. 41
mot ,
Et depuis quand la majeſté n'eſt-elle plus
la reine des graces?. Et mon embonpoint,
qu'en dites-vous ?. Ah Madame , l'embonpoint
qui eft un excès parmi nous ,
eft une beauté en Afie. Croyez-vous par
exemple que les Turcs ne fe connoiffent
pas en femmes ? Hé bien , toutes ces
tailles élégantes qu'on admire à Paris ,
ne feroient pas même reçues dans le Sertail
du Grand-Seigneur ; & le Grand-
Seigneur n'eft pas dupe. En un
la fanté brillante eft la mere des plaifirs
, & l'embonpoint en eft le fymbole..
Vous réuffirez à me faire croire que ma
graiffe ne me meffiet point. Mais ce nés
qui ne finit pas , & qui va toujours devant
mon vifage.. Hé bon Dieu , de quoi
vous plaignez-vous ? Eft-ce que les nés
des Dames Romaines finiffoient ? Voyez
tous les buftes antiques .. Au moins n'avoient-
elles pas cette grande bouche &
ces groffes lèvres. Les groffes lévres , Madame
, font le charme des beautés Affricaines.
Ce font comme deux couffins oùla
douce & tendre volupté repofe : à l'égard
d'une bouche bien fendue , je ne connois
rien qui donne à la phyfionomię plus.
d'ouverture & de gaité. Il eſt vrai quand
les dents font belles , mais , par malheur..
Allez à Siam ; les belles dents.
42 MERCURE DE FRANCE.
font pour le Peuple & c'eft une honte
que d'en avoir. Ainfi tout ce qu'on appelle
beauté dépend du caprice des hommes
, & la feule beauté réelle est l'objet
qui nous a charmés .. Serois-je la vôtre
, mon cher Philofophe , lui demanda
la Préfidente en fe couvrant de fon éventail
.. Pardon , Madame , fi j'héſite . Ma
délicateffe me rend timide , & je fais
profeffion d'un défintéreffement qui ne
vous eft pas affez connu encore pour
être au-deffus du foupçon . Vous m'avez
parlé de dix mille écus de rente , &
cet article me fait trembler. Allez, Monfieur
, vous êtes trop jufte pour m'attri
buer des foupçons auffi bas ; c'eft Claric
qui vous arrête , je vois vos détours
laiffez-moi. Oui je vous laiffe , pour alle .
m'acquitter de la parole que je viens d
donner à Cléon. Il étoit congédié , il s'en
eft plaint à moi , & je lui ai promis d'enga
ger Clarice à lui accorder fa main. Croye
à préfent que je l'aime. Eft-il poffible :
Ah vous m'enchantez , & je ne réſiſte
point à ce facrifice. Allez la voir, je vous
attends , ne me faites pas languir : ce
foir nous quittons la campagne.
Je m'admire, difoit-il en s'en allant, d'avoir
l'audace de l'époufer: elle eft affreufe,
mais elle eſt riche. Il arrive chez ClariJANVIER.
1759. 43.
ce , il la trouve à fa toilette , & Cleon
auprès d'elle qui prit en le voyant le
maintien d'un homme accablé. Ah le
joli habit , s'écria-t-elle ! approchez donc
que je vous voye. Il eft délicieux , n'eftce
pas , Cleon ? C'eft moi qui l'ai choifi.
Je le vois bien , Madame , répondit
Cleon d'un air fombre. Laiffons ce badinage
, interrompit le Philofophe. Je
viens me juftifier d'un crime dont on
m'accufe , & remplir un devoir férieux.
Cleon vous aime, vous l'avez aimé , il
perd votre coeur , dit-il , & c'eft moi qui
én fuis la caufe.. Oui, Monfieur, pourquoi
će myftere ? Je viens de le lui déclarer..
Et moi , Madame , je vous déclare que
je ne ferai point le malheur d'un homme
eftimable qui vous mérite , & qui
meurt s'il ne vous obtient. Je vous aime
antant qu'il peut vous aimer: c'est un aveu
que je fais fans honte; mais fon inclination
á de plus que la mienne la force invinci
ble de l'habitude, & peut-être auffi trouverai-
je enmoi-même des reffources qu'il n'a
pas en lui. Ah l'homme étonnant , s'écria
Cleon, en embraffant le Philofophe! que
vous dirai-je ? Vous me confondez .. Il n'y
pas de quoi , reprit humblement Arifte
: votre générofité m'a donné l'exemple
, je ne fais que vous imiter. Venez ,
à
44 MERCURE DE FRANCE.
Mefdames , dit Clarice à Lucinde & à
Doris qu'elle vit paroître , venez être
témoins du triomphe de la Philofophie.
Arifte me cède à fon rival , & facrifie
fon amour pour moi au bonheur d'un
homme qu'il connoît à peine. L'étonnement
& l'admiration furent joués d'après
nature , & Arifte prenant la main de
Clarice qu'il mit dans celle de Cleon ,
favouroit à longs traits , avec une orgueilleufe
modeftie , les douceurs de l'adoration.
Soyez heureux , leur dit- il , &
ceffez de vous étonner d'un effort qui ,
tout pénible qu'il eft , a fa récompenſe
en lui-même. Que feroit-ce donc qu'un
Philofophe , fi fa vertu ne lui tenoit pas
lieu de tout ? A ces mots il fe retira
comme pour fe dérober à fa gloire.
La Préfidente attendoit le Philofophe .
En eft-ce fait , lui demanda-t-elle ? Oui,
Madame , ils font unis ; je fuis à moi &
je fuis à vous. Ah je triomphe : vous êtes
à moi ! Venez donc que je vous enchaîne.
Ah Madame , dit-il en tombant à fes
genoux , quel empire vous avez pris fur
moi ! O Socrate ! ô Platon ! qu'eft devenu
votre difciple ? Le reconnoiffez-vous
encore dans cet état d'aviliſſement ?
Comme il parloit ainfi, la Préfidente avoit
pris un ruban couleur de rofe qu'elle at-
1
C
JANVIER. 1759. 45
tachoit au cou du Sage, & imitant Lucinde
de l'Oracle avec un air enfantin le
plus plaifant du monde , elle l'appelloit
du nom de Charmant. Jufte- ciel , que
deviendrois-je , fi quelqu'un fçavoit... Ah
Madame , difoit-il , fuyons , éloignonsnous
d'une fociété qui nous obferve; épargnez
- moi l'humiliation... Qu'appellezvous
humiliation? Je veux que vous faffiez
gloire à leurs yeux d'être à moi, de porter
ma chaîne.. A ces mots la porte s'ouvre ,
la Préfidente fe leve tenant le Philofophe
en leffe. Le voilà , dit- elle à la compa¬
gnie qui l'environna tout-à-coup , le voilà
cet homme fi fier qui foupire à mes
genoux pour les beaux yeux de ma caffette
: je vous le livre , mon rôle eſt
joué. A ce tableau le plafond retentit
du nom de Charmant & de mille éclats
de rire. Ariſte s'arrachant les cheveux ,
& déchirant fes vêtemens de rage fe répandit
en injures fur la perfidie des femmes
, & alla compofer un Livre contre
fon Siécle , où il déclara hautement qu'il
n'y avoit de Sage que lui .
46 MERCURE DE FRANCE.
LE FRUIT DESIRE,
FABLE ALLEGORIQUE
A M. DE BOULLOGNE , Intendant des
Finances , fur la Naiffance de Monfieur
fon Fils , par Monfieur l'Abbé de
Lattaignant.
L'Am 'Amour fit préfent à fa mere
D'un arbre de toute beauté ,
Que dans un verger de Cythere
De fa main il avoit planté :
Vénus avec un foin extrême
Le confervoit , le chériſſoit ,
Et tous les jours l'Amour lui- même
Le cultivoit & l'arrofoit.
Tous deux en faifoient leurs délices ,
Et de fes fruits fi précieux
Ils devoient au Maître des Cieux
Un jour préfenter les prémices.
Il étoit bien à préfumer
Que d'un arbre de cette eſpèce ,`
Les fruits auroient de quoi charmer
Le goût & la délicateſſe ;
Mais il ne portoit que des fleurs
JANVIER. 1759 . 47
Si brillantes que jamais Flore
Dans fes Jardins n'en fit éclore
Avec d'auffi belles couleurs.
Vénus fe défole & s'afflige
De ne voir aucun rejetton
Sortir d'une fi belle tige ,
Auffi fait fon fils Cupidon .
Rien ne manquoit à Cythérée
Pour jouir d'un parfait bonheur :
Partout elle étoit adorée ,
Dans les plaifirs , dans la grandeur ,
Mais fon efpérance fruftrée
La faifoit languir de douleur .
Ses beaux yeux répandoient des larmes ,
Elle foupiroit nuit & jour :
Son chagrin altéroit fes charmes
Ainfi que ceux du tendre Amour .
On voyoit les jeux & les graces ,
Et toute leur aimable Cour
Marcher triftement fur leurs traces.
Enfin par Zéphire on apprend
Que cette tige fi chérie
Vient de produire un fruit charmant ,
Dont Vénus paroît fi ravie
Et dont l'Amour eft fi joyeux ,
Que
fur la Terre & dans les Cieux
Tout prend part à leur allégreffe.
Depuis les Mortels jufqu'aux Dieux
48 MERCURE DE FRANCE
A leur bonheur tout s'intereffe ;
J'oſe me mêler avec eux.
ENVO I. ·
Vous ne défiriez qu'être Pere ,
Et le deftin vous donne un fils:
Vous n'avez plus de voeux à faire ;
Seigneur , tous les miens font remplis .
VERS du même Auteur à Monfieur le
Marquis de Marigny , en lui envoyant
le Recueil de fes Poëfies , & en même
tems la Morale d'Epicure, Ouvrage de
M. l'Abbé Bateux.
UN Philofophe , un faifeur de chanſons ;
En vous offrant enſemble leur ouvrage ,
Seigneur , vous rendent leur hommage.
Suivant les lieux ou les faifons
Vous en ferez un différent ufage.
Quand vous voudrez vous délaffer ,
Tour- à-tour vous pourrez nous lire :
Mon confrere eft fait pour inftruire •
Moifeulement pour amufer :
De la morale d'Epicure
Il développe les ſecrets ,
Moi je fais de galans couplets
Et des portraits en miniature.
Vous
JANVIER. 1759.
49
Vous en
reconnoîtrez quelques- uns dont les traits
Au gré des
connoiffeurs , font peints d'après
Nature.
Juge des Arts & des Talens ,
Vous vous y connoiffez beaucoup mieux que tout
autre .
Si vous trouvez mes portraits reſemblans ,
Quand vous voudrez ,
j'entreprendrai le vột: e.
Portrait de M. le
Marquis de
Marigny,
Q
par le même.
UE la Nature & la Fortune
T'ont traité
favorablement ,
Charmant Marquis tu tiens de l'une
Le goût , l'efprit , le fentiment ;
L'autre , qu'on dit être volage,
Même aveugle
ordinairement ,
Pour toi paroît conftante & fage
Et pleine de diſcernement.
En te
comblant de biens , de graces ,
Pouvoit- elle trouver jamais
Quelqu'un qui remplît mieux tes places ;
Ou plus digne de ſes bienfaits ?
Par l'ufage qu'on t'en voit faire
11 eft facile d'en juger :
Tu fais tout ton bonheur de plaire ,
Et ton plaifir eft d'obliger.
C
50 MERCURE DE FRANCE
Voilà ce qu'en toi l'on remarque.
Aufli j'entens toutes les voix
Dire que notre cher Monarque
e
Ne pouvoit faire un meilleur choix.
CONSEIL à la jeune Iris.
Vous êtes dans l'âge de plaire ,
VOUS
Iris , vous touchez à quinze ans,
Le plaifir , d'un aîle légere ,
Vient faire briller fur vos fens
Un rayon de cette lumiere
Qui rend les jours intéreffans.
Je vois une foule d'Amans
Ouvrir la brillante carriere
Offerte à vos attraits naiflans ;
Je vois leurs regards careffans
Briguer l'honneur de vous ſouftraire
A cette importune chimére
Qu'on nomme pudeur aux Couvents ,
Mais le moyen de leur complaire ,
Side vos charmes innocens
Vous ignorez quel ufage on doit faire !
Laiffez-moi donc guider vos pas tremblans :
De l'Aurore qui vous éclaire
Je vais tracer l'itinéraire .
JANVIER. 1759 . 51
D'abord , défaites - vous de ces grands yeux baillés
Dont la timide retenuë
Décéle une fille ingénuë ;
Cela ne pique point allez.
On a des yeux pour être vue,
Non pour les tenir éclipfés
Sous une paupiere abbatuë.
Un jeune Abbé vous lorgne ! eft- ce un mal pour
rougir ?
On vous le pafferoit , Iris , à la bavette.
Quand on est un peu grandelette ,
Rougir eft d'un fade à périr.
Loin de vous dérober à la tendre Lorgnette ,
Cherchez , en minaudant , à fixer ce Zéphir
Qui tout en tapinois vous guette ;
Feignez de rajuſter le pli d'une manchette
Pour montrer à ſes yeux un bras fait à ravir ;
Et par diftraction , de l'air d'une Nicette
Laillez égarer un foupir.
Vous fouriez comme une Grace ;
Mais ce fourire eſt enfantin :
Point de fineffe , de deffein ;
La modeſtie en vous efface
La vivacité de l'inſtinct.
Je vous aimerois mieux ce petit air lutia
Qui contredit , réveille , agace ;
Contre qui la pudeur mal- à-propos grimace :
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Car après tout , les chofes vont leur train ;
L'Amant paroît , la pudeur embaraffe ,
Et l'on s'en défait à la fin .
Au furplus , dites - moi , d'où tenez-vous ce tein
Sçavez-vous que cela me paffe
De trouver un minois de roſe & de jaſmin
Dès les fix heures du matin ?
Que voulez-vous donc que l'on faffe
De la Cérufe & du Carmin ?
Mais c'eft votre fureur d'être trop naturelle ;
Vous ne connoiffez pas tout le piquant de l'Art
Croyez-moi , confultez une glace fidelle ;
Donnez à vos appas une couleur nouvelle ;
Qu'une mouche mife au hazard
Près de votre oeil le montre en fentinelle.
Là , convenez que pour être plus belle ,
La Nature a befoin de fard.
Je ris quand j'apperçois dans vos mains la
bruyere ,
Que je vous vois avec un Fenelon ,
Un Boſſuet , un Maſſillon .
Hé vous voilà tout à - fait finguliere !
Vous voulez donc faire quelque fermòa ?
Ignorez-vous qu'en nos Romans modernes
On puife plus de fentimens ,
Que dans ces doctes balivernes ,
Où l'on ne voit que le bon fens
Fait pour ennuyer à quinze ans
JANVIER. 1759. 53
C'est là qu'un coeur fimple & novice
Sent développer fes defirs ,
Sur la délicieuſe eſquiſſe
D'un tableau crayonné par la main des Plaiſirs.
C'eſt là qu'un coloris aimable
Sçait , fous une couche de fleurs ,
Gaſer l'indécence des moeurs ,
Et rendre la vertu traitable .
Souvent chez vos Docteurs le Monde eft peint en
laid ,
Au lieu qu'en nos Romans , d'un tour plus agréa
ble ,
La douce Volupté brille dans fon portrait .
Peut-être auffi fans moi vous auriez la marote
De penfer bonnement à Dieu.
Vous voulez donc afficher la Dévote ?
Vous pafferez pour une fote
Réduite à fréquenter le Vicaire du Lieu.
Affectez d'être un peu plus Philofophe ;
Du bel Eſprit prenez l'eſſor .
Il en eft tant de votre étoffe
Qui n'ont pas dans les yeux d'argument auffi fort
Pour nous prouver que la Morale a tort !
Et puis feriez- vous affez bonne
D'avoir peur de jaſer à votre âge en oiſon
Sur tant de bons écrits frondés par la Sorbonne ,
Ou condamnés par la raiſon ?
Ce fervile refpect n'arrête plus perfonne.
C iij
$4 MERCURE DE FRANCE .
On écrit & l'on parle aujourd'hui ſans façon.
La liberté donne le ton .
Qu'importe que l'on déraisonne ,
Pourvu que l'on ſe faſſe un nom ?
Si l'on en croit encor Madame votre mere ,
Vous n'avez qu'un feul caractere.
L'infipide Doris en a bien tout autant .
Sçachez que le moyen de plaire
Eft d'être inégale , légere ;
De varier à chaque inſtant
Ce que l'on penfe , ce qu'on fent.
Dans l'uniformité l'on languit , on s'enterre :
Se reffembler eſt un tourment.
Regardez la Nature entiere :
Diverfité fait tout fon agrément .
Sans cet éternel changement
Qui regne fur notre hémiſphère ,
Qui voudroit habiter la Terre ?
Les froids ennuis en feroient l'élément ;
On n'y reſpireroit qu'un poiſon ſomnifere ;
Dans l'indolence & la mifere
On végéteroit triftement ;
Et l'on ne s'uniroit avec une Bergere ,
Que par inſtinct & non par ſentimepa
Laiffez à la femme à ménage
Un air modefte , un caractere uni ;
Elle eft faite pour être fage.
Mais pour vous , le caprice eft bien mieux de votre
âge.
JANVIER . 1759. 5.5
Songez qu'il eft le charme & la fleur de l'eſprit ,
Qu'une Belle s'en embellit.
Sans le grelot de la folie
Rien en effet d'amufant dansla vie :
Le plaifir même ſe flétrit.
Pour vous faire une Cour brillante,
Soyez donc vive , inconféquente ;
Annoncez des prétentions ;
Effleurez des tentations :
Car une fille un peu prudente ,
Depuis quinze ans jufques à trente
Doit avoir fait fon cours de paffions.
Quand on vous parle , un rien vous effarouche.
Vous- même vous tremblez de rifquer le propos.
Apprenez qu'une Belle bouche
Met de l'eſprit à tous les mots.
Tout écouter , fans paroître l'entendre ;
Juger de tout , fans le comprendre ;
{
Avoir des vapeurs , du jargon ;
Rire ou bâiller par contenance ;
Dans le Public jouer la réſiſtance ;
Etre en fecret comme un mouton :
De nos moeurs voilà la fcience ,
Et l'étiquette du bon ton.
En vain le fcrupule incommode
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
D'antiques préjugés nous retrace l'erreur.
En dépit de ce froid Cenfeur ,
Ne faut- il pas qu'on s'accommode
Aux cendres foibleffes du coeur ?
Un travers ne l'eft plus quand il eſt à la mode .
Gardez-vous bien encor de ces vertus d'éclat
Que ridiculife le monde.
Avec un mérite fi plat ,
Dans un ennuyeux célibat
Il eſt très - dangereux que l'on ne fe morfonde .
La Sageffe jadis pouvoit être un état ,
Dont ne rougiffoit point un mérite fuprême :
Mais dans ce fiécle délicat ,
Pour plaire il faut maſquerjuſqu'à la vertu même.
Enfin pour completter ces importans avis ,
Devenez petite-maîtreſſe ;
Modelez-vous fur nos Marquis ;
Badinez la raifon , des fens flattez l'yvreffe ;
Sur un thrône entouré des amours & des ris ,
Donnez des loix à la molleffe .
Quel triomphe pour mon Iris !
J'en aurai fait une Déelle .
Si j'ai tenté d'égayer ce tableau
Par le crayon de l'ironie ;
Dans les couleurs de la folie
JANVIER. 1759 . 57
Si l'on m'a vû détremper mon pinceau ;
Ai-je à craindre que l'on oublie
Que montrer le vice tout nu ,
C'eſt par contraſte encenfer la vertu .
A Villefranche en Beaujolais , ce 16 Octobre 1758.
SUITE des Lettres d'une jeune Veuve à
un Chevalier de Malthe.
Ces Lettres dont j'ai donné l'EЛai dans le
Mercure de Novembre , me femblent un modéle
de ce qu'on appelle le ton , le langage du monde :
il faut y vivre pour le connoître , & l'étudier
pour le faifir.
N
LETTRE VII.
Octobre 1743 •
E me grondez point , mon cher
Chevalier , ah ! ne me grondez point ,
& laiffez-moi vous avouer que je n'ofe
plus paroître devant vous. De tout le
jour , je ne vous verrai ; ne venez point ,
je ne ferai pas chez moi ; non , je n'y
ferai point. Où irai-je ? Hélas ! je ne
fçai où me cacher. Qu'une femme eft
forte , qu'elle eft foible quand elle aime !
Qui me l'auroit dit ? A quoi fervent les
réfolutions , & qui répondra donc du mo-
Су
58 MERCURE DE FRANCE.
ment ? Oui , c'eft votre départ qui eft
caufe de tout cela je n'entendrai jamais
parler de Fontainebleau fans rougir.
Mais croyez-vous que je puiffe vous
en aimer davantage ? Ah ne le croyez
pás. Si je ne vous aimois autant qu'un
coeur eft capable d'aimer , je me dirois
encore non , non , non. Cependant s'il
y a des facrifices à faire , fi le bonheur
de mon Amant doit être préféré à tout,
pourquoi des regrets ? Ah venez , Chevalier
, & fi vous êtes heureux , venez ,
en m'en affurant venez m'apprendre
mon bonheur.
LETTRE VIII.
Bonjour , mon cher ami. Que ce mot
renferme de chofes , & qu'une femme
qui le prononce , doit en avoir examiné
longtems la valeur , avant de le prononcer
! Ah oui ; c'eſt bien à moi à peſer
fur cette réflexion. Je vous difois donc
bonjour , & je vais vous rendre compte ,
puifque vous le demandez , de ce qui fe
paffe ici fur ce beau . . . . . . . . Comment
pouvez-vous être à Fontainebleau & ignorer
quelque chofe là- deffus ? Ah ! mon
cher ami , qu'il y a de petites ames dans ....
Mais c'eft affez vous entretenir des affaires
des autres ; parlons des miennes : des
JANVIER. 1759 . 59
miennes ! Hélas ! je n'en ai qu'une , je
penfe fans ceffe à vous , je ne m'occupe
que de votre retour , je vous aime autant
qu'on peut aimer , & je crains de
ne pas vous aimer aflez.
LETTRE IX.
Novembre 1743.
Il faut bien que je m'en confole. Ecou
tez ce qui vient de m'arriver. On m'avoit
promis qu'aujourd'hui , chez ma tante
par excellence , je trouverois fon grand
Abbé ; il arrive de Fontainebleau , &
j'étois füre de parler de vous tout le long
du jour , fans qu'il pût s'en douter ; point
du tout , ce vilain Abbé envove dire à
une heure qu'il eft obligé d'aller à Seau.
Je n'ai jamais fi bien maudit Seau , ma
tante & fon Abbé. Enfin mon parti étoit
bien - pris de faire , de dépit , la converfation
avec tout ce qui paroîtroit chez
ma tante , bonne ou mauvaiſe compagnie
; car Dieu foit loué , on y voit de
tout cela. Mais fçavez-vous , par infpiration
de mon bon Ange , ce que j'ai eu
l'efprit de faire ? Je me fuis mife dans un
grand fauteuil , les pieds fur un tabouret
; & là , tout à mon aife , fous prétexte ,
comme l'Avocat Patelin , d'un fort grandmal
aux dents , j'ai rêvé à mon Cheva-
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
lier , j'ai parlé à mon Chevalier , j'ai pris
la main de mon Chevalier , j'ai fait plus ,
je crois ; car il faut tout dire , ou ne dire
rien... J'ai répété mille fois que je fuis
heureuſe , de ne voir que lui , de n'aimer
que lui ! eh , mon Dieu ! peut-on aimer
autre chofe que ce qu'on aime ? C'eſt à
P'Opéra que je lui parlai pour la premiere
fois ; mais pourquoi ne lui parléje
pas plutôt ? Je lui aurois dit , me ſemble,
mille chofes que je n'ai jamais eu
le tems de lui dire encore. Il revenoit
de la chaffe , il avoit l'air d'un bandit ,
moins tendre qu'empreffe. Pardon , mon
cher ami , taillez - moi faire ces petites
diftinctions. Eh ! pourquoi , dans le premier
abord , auriez-vous été tendre ? Vous
ne fçaviez pas jufqu'où pouvoient aller
mes fentimens : vous les connoiffez à préfent
; foyez donc plus tendre que moimême
; que moi-même , s'il eft poffible !
Non, vous n'en ferez jamais là : j'ai trop
de raifons de vous aimer , pour que votre
amour puiffe entrer en comparaiſon
avec le mien.
LETTRE X.
Hélas ! puifqu'il le faut , encore huit
jours d'abſence , encore huit jours : mais
pour Dieu , n'en prenez pas davantage. ·
JANVIER . 1759 61
Soyez tranquille ; voilà cette lettre du
C*** que vous defirez tant. Avez- vous
pû douter que la journée fe pallat fans
que mon zele l'obtînt de lui ? J'ai vû
bien du monde avant d'entrer dans fon
cabinet , par exemple la petite Madame
de Nerée , que je n'avois jamais vue . Vous
connoiffez la folie que j'ai de décider
des gens par la façon dont on écoute en
converſation , & je ne m'y trompe pas ;
point du tout , cette femme détraque
toutes mes notions là-deffus ; elle écoute
en femme d'efprit , & répond comme
quelqu'un qui n'entend rien à ce qu'on
dit : j'ai donc grande raifon d'entrevoir
qu'en dépit du nez retrouffé , elle eſt un
peu bête.
Oh çà , convenez-en , puifque vous la
connoiffez; & fans indifcrétion entre vous
& moi, convenez encore que, malgré cela,
elle eft fur la lifte des aventures heureuſes
de M. le Chevalier. Oh non, il n'en conviendra
pas c'est bien fait.
:
Pour vous rendre compte de ma conduite
, comme vous me rendez compte
de la vôtre; je paffai hier l'après -dînée chez
PAbbé Nolet ; la tête m'en tourne. Cette
Electricité, furtout, me paroît la choſe du
monde la plus furprenante. Imaginez-vous
qu'on étend fur une planche un grand La62
MERCURE DE FRANCE,
quais ; on lui grate le bout du nez , il en
fort du feu, mais un feu qui fait du bruit ;
je riois fans pouvoir m'en empêcher, &réfechiffant
par intervalle à cet homme
, à ce jeu , je m'aviſai de dire à Madame
du *** ce qui me paffoit par la
tête mais elle , en femme de bien , me
répond de ce ton qui lui va : Sçavezvous
, Madame , que ce difcours- là tient
de très-près au matérialiſme ? Ah ! Madame
, Dieu m'en préferve ! & je promis
de n'en plus parler mais quand
nous fumes remontées en caroffe , elle
qui ne vouloit pas qu'on en parlât , reprit
la converfation & fon fermon , battit
la campagne avec aifance ; & tout ce
que j'ai retenu de fes phrafes fublimes ,
c'eft qu'en frappant fur mon épaule , elle
dit d'un air de miftere : Enfin ma chere
Madame , je ne dis rien ; mais foyez fûre'
que je fçais bien ce que je dis . Je demeurai
de fon avis , le fermon finit là .
Ah bon Dieu ! ai-je befoin qu'on me fermone
, pour fçavoir que je ne fuis pas
matiere Je me fens tout efprit , tout '
ame , en embraffant mon cher ami.
LETTRE XI..
Le beau férieux , & qu'il eft bien pris !
Eh bien j'y confens , c'eft une Veftale
JANVIER. 1759. 63
d'ailleurs , comme vous le dites fi bien ,
les aventures heureufes font - elles faites
pour vous? Un peu de réflexion, Monfieur
le Chevalier , fur ce difcours adreffe de
vous à votre humble fervante ; je fuis
sûre que vous le trouverez, pour le moins,
déplacé rougiffez-en , ou j'en rougirai.
Helas il y a huit jours que j'aurois dû
m'en plaindre ! Mais ce n'eft point là le
ton que je veux prendre ; changeons de
propos pour changer de ton .
Avez-vous reçu fans accident mes deux
balots , n'y a-t-il rien de caffé ? J'ai tout
emballé moi-même , peut-être ne trouvez
- vous pas que la grande ..
Je bavarde un peu fur tout ce détail.
Mais les plus petites chofes qui vous intereffent
font mes affaires les plus graves.
D'ailleurs , il me paroît affez convenable
que je faffe un peu la bonne femme,
après avoir été auffi tracaffiere que je
lai été fur un petit nez retrouffe. Je voudrois
bien ne plus vous écrire ; imaginez
donc ce que je voudrois.
La fotte Lettre que je reçois , & le
mauffade arrangement ! Eh bien , reftezdonc
tout le voyage ; je fuis d'une humeur....
Laiffez-moi en repos.
y
LETTRE XII.
Vous m'affurez que ma paix eft faite ›
64 MERCURE DE FRANCE.
avec vous , & je réponds d'être fidelle au
traité mais fi pour le mieux cimenter ,
j'allois faire un petit tour à Fontainebleau
, où feroit le grand mal ? Les jours
font courts ; hélas ! ce n'eft pas ceux que
je paffe fans vous voir ! je veux dire qu'il
eft nuit de bonne heure. On ne me devineroit
point fur la route , je defcendrois
chez la F**. mon Chevalier , s'y trouveroit
, il me dira , je lui dirai : Ah ! vous
voilà ! & c'est bien le cas d'être affuré
que l'amour feroit d'intelligence. Je repartirois
avant le coucher du Roi ; que le
long du chemin ma rêverie fera douce !
Je m'arrêterai pour me chauffer chez la
bonne femme d'Effone. Et pourquoi
après le coucher ne viendriez-vous pas
m'y voir encore un moment ? Mais quand
partirois -je Ne parlons plus d'Effone ;
mais beaucoup de Fontainebleau. Confentez
à l'efcapade , & fi vous la condamnez
, fouvenez- vous au moins combien je
la defire. Eft- ce ma faute fi , de jour en
jour , votre retour eft retardé ?
Vous me faites grand plaifir de m'apprendre
que ce L ** a accroché enfin
L'Ev. ** de P *** : quand je fuis heureufe
je voudrois que tous mes amis le
fuffent autant que moi ; mais je les en
défie.
JANVIER. 1756. 65
J'ai bien affaire que vous employiez
dix lignes , car je les ai comptées , à
me faire la defcription de ce gros Cerf
que le Roi a pris !Je refpecte la largeur
de fon empaumure , & ce grand grandpied
; mais tout cela tient de la place
dans une Lettre , & je n'aime pas qu'un
Cerf , quel qu'il foit , m'emporte la moitié
d'une page. En revanche , j'aime la réfléxion
que vous faites fur le fuccès de
ma CI ** elles tiennent au fentiment;
j'ai prédit , & je le foutiens devant tous
vos connoiffeurs de la Cour , ma Cl ** ira
au plus grand ; qu'on la laiffe jouer d'ellemême
, & l'on verra.
›
Je ne connois point la furpriſe de
l'Amour dont vous me parlez , je ne
connois que celle des Italiens , & je l'aime
plus que jamais. Autrefois , je difois
quand je tenois du Marivaux , à quoi
bon tout cela ? Ces plis , ces replis du
coeur m'ennuyent. Mais que je dis bien
à préfent , le contraire ! Il n'y a pas
une phrafe que je ne relife , & cependant
je les entends à demi mot ; j'y
mets bien vite l'application en comparant
le coeur qui vous aime à ce qui fe
dit du coeur des autres ; mais je découvre
en moi des rafinemens de tendreffe &
de volupté qu'Auteur jamais ne devinera.`
66 MERCURE DE FRANCE.
Mandez-moi je vous prie , fi le P ** de
C** , de retour de l'armée , comme on
le dit ici , eft actuellement à Fontainebleau.
J'ai une raifon effentielle de le
favoir ; & fi elle eft effentielle pour moi ,
vous devinerez qu'elle n'a rapport qu'à
vous.
LETTRE XIII.
J'ai grand befoin de vous écrire , mon
cher ami , pour tirer mon ame du fombre
qui l'enveloppe. Cette pauvre petite
Comtefle que j'aimois parce que
vous la trouviez aimable , amufante
de la meilleure humeur , vient de mourir
dans fon vieux Château entre fon
monftre de mari & fon trifte beau-frere ,
& mourir certainement victime de l'avarice
& de la jaloufie. Ne trouvez-vous
pas que ces deux paffions font faites pour
aller enſemble ? Mais faudroit-il dire paffions
? C'eft vices qu'il faut dire. Peut-on
nommer autrement la jaloufie & l'avarice
? J'en ai le coeur pénétré. Que fert
donc d'avoir des graces , de l'efprit , dé
la douceur dans le caractere , de la générofité
dans les actions ? Un mari vient
à travers tout cela détruire de fi jolies ',
de fi belles qualités. La vilaine chofe
qu'un vilain mari ! Plus je fuis difJANVIER.
1759.
67
poſée à chérir , à adorer celui que l'amour
me deſtine , plus je déclamerai contre
les maris qui approchent du caractere
de ce funefte Comte ; le voilà bien avancé
! D'aujourd'hui je ne puis vous parler
d'autre choſe .... Mais bon , on m'annonce
le grand Inutile , il ne vint jamais
plus à propos.
La fin de ma Lettre ne reffemblera
point à fon commencement. Rien n'est
fi extravagant que le Coufin ; il me quitquitte
parce que , dans le moment , iÎ va
par ordre , à l'Affemblée des Maréchaux
de France.Voici le fait tel qu'il le raconte.
L'Abbé Rouleau foupoit l'autre jour à
PHôtel Saint Hal ; il eft , comme vous
fçavez , intime ami du Marquis de C **
qui n'y foupoit pas ; & en fon abfence
on s'égaya infenfiblement fur fon caractere
demi-Pédant & fur fon air tout-àfait
pincé. On en dira ce qu'on voudra ,
M. le Marquis eft un Seigneur inftruit &
fort fçavant , a dit l'Abbé, comptant faire
un éloge délicat de fon Marquis . Sçavant
fi vous voulez , répond le Maître
de la maiſon , oui alez fçavant ; mais il
femble qu'il ait mis fa fcience en bou
teille , pour n'en verfer que quand il juge
qu'on eft digne de la goûter. Oh ma foi ,
a dit brufquement le Coufin , s'il met fa
68 MERCURE DE FRANCE.
›
fcience en bouteille , elle ne fera pas
fauter le bouchon : je n'en connois point
qui ait moins d'efprits . Voilà
Voilà , a repris
l'Abbé , avec une grimace de dédain
comme font tous ces Meffieurs du bel
air , ils font une pirouette , une gambade
, un jeu de mots , & croyent avoir
fait le monde. Mon cher Abbé , a repliqué
le Coufin furieux , je doute que j'aye
fait le monde ; mais je fuis bien für que
le monde ne t'a pas fait. Les Rieurs,vous
le croyez bien , n'étoient pas dans ce
moment-là pour l'Abbé : il a paru embaraffe
de fa contenance , & pour fe
vanger , a été rendre au Marquis le propos
de fa fcience en bouteille qui ne fait
pas fauter le bouchon. Explication le
lendemain , entre le grave Marquis & l'évaporé
Coufin. Conclufion , on leur a
donné des gardes , & aujourd'hui même
l'affaire va être jugée au Tribunal. Il faut
entendre tout ce que dit fur fon procès le
grand Inutile ; quel Confin !
Mais que je vous parle donc un peu
de vous : il approche le moment ; ah que
je le goûte d'avance ! Et quand je me
demande d'où vient certaine joye , certaine
émotion en voyant votre écriture
ou quelque chofe qui vient de mon Chevalier
, je me réponds , avec notre ami
JANVIER. 1759. 69
Montagne , c'eſt que c'eſt lui , c'eſt que
c'est moi.
LETTRE XIV.
J'ai un confeil à vous demander , mon
cher ami, & voilà le moment , puifque
vous revenez enfin , de me le donner
fans être intéreffé à la chofe. L'aimable ,
le délicieux , l'incomparable T *** me fit
hier la déclaration la plus chaude , la plus
refpectueuse pourtant , mais la plus gonfée
d'efpérance . Il délibere depuis fix
mois s'il parlera de fa flamme ; tout lui
dit enfin : Parlez , amant trop timide ,
parlez , fi l'on ne vous écoute pas ; au
moins gardera-t-on le filence fur la déclaration.
Sans doute je le garderai , &
mon Chevalier fçaura qu'un homme qui
ne lui reffemble en rien , s'avife de m'aimer.
Qu'il lui manque de chofes pour
me plaire !
Mais n'eft-ce pas affez parler d'un
homme que je n'aimerai jamais , à l'hom-'
me que j'aimerai toujours ? Mon coeur
peut- il jamais avoir rien de mieux à
faire ? Aimer mon Chevalier , le voir
fans ceffe , fût-il à cent lieues ; l'entendre
, & lui répéter tout ce qu'il dit , tout
ce qu'il écrit de fatisfaiſant pour le coeur
qui l'adore ; mettre tout à fes pieds , s'y
70 MERCURE DE FRANCE.
mettre foi-même ; car enfin tout eft fair
pour lui , rien n'eft trop expreffif pour
lui ; & je ne vivrai , ne fentirai , n'efpérerai
jamais que relativement à lui . La
pauvre femme eft folle , direz-vous fûtement
; dites-le , j'y confens ; ma folie
gémiroit d'entrevoir la raiſon.
Après avoir relu votre derniere lettre ,
je viens de relire celle- ci , je ne la trouve
pas encore affez tendre. Suppléez ,
mon cher ami , donnez-moi les expreffions
, vous dites fi bien ce que vous voulez
dire ! Pourquoi faut-il que ma façon
d'écrire foit fi peu faite pour être comparée
à la façon dont je fens ? Quoiqu'il
en foit , nous touchons , nous touchons ,
mon cher ami , au vingt - deux , ´mais le
vingt & un va durer un mois.
LETTRE XV.
Du 2. Janvier 1744.
Vous m'avez vû rire du ridicule de la
petite amie qui , par réflexion , prend
congé de fon Marquis , pour lui adreſſer ,
trois quarts d'heure après , une Lettre de
quatre pages. Eh bien malgré cela ,
je vous vis hier , je vous verrai à votre
retour de Verfailles , & j'écris en ce mcment
mais comment vous ai -je vû ?
Entouré de mille gens infupportables : laif
›
JANVIER. 1759. 71
fez- moi croire que vous les trouviez de
mêma
Avez-vous imaginé que je puiffe paffer
le premier jour de l'année fans vous écrire
ce que je vous dis fans ceffe , fans vous
renouveller mes fermens ? Le ridicule
jour , il m'arrache de vous , & me livre
à tout le monde ? Quoi ! Il faut être , une
fois par an, complimenteurs , faux , guindés
& c. j'irai chez Madame l'une , chez
Madame l'autre qui ne fe foucient pas
plus de moi que je me foucie d'elles ; &
fi je ne leur demande des nouvelles d'un
Procès , d'un Perroquet , d'un Mari , d'un
Chat , je paffe dans la Ville pour une impertinente
! N'aurai-je donc jamais la permiffion
de n'être que ce que je voudrois
être fpirituelle quelquefois , fort fouvent
bête , & toujours tendre ? Je voudrois
pouvoir faire quelque livre approchant
du fens commun , pour qu'il certifiât
que je ne fuis pas une fote ; car
enfin perfonne ne veut avoir cette réputation
; & je fens , fans fadeur que je
vaux mieux qu'une fote ; mais je voudrois
qu'on le devinât fans être obligée
de le prouver à chaque occafion. Si une
fois j'avois fait ce petit Livre , je ferois
bête , après , autant qu'il me plairoit de
l'être ; cela eft fort joli ; je me fuis donné
72 MERCURE DE FRANCE.
ce plaifir hier à fouper ; & j'avois beau
jeu. Trois raifonneurs profonds ont étalé
tout ce qu'on peut dire de clair & d'embrouillé
fur la Comete que je venois de
lorgner avec Lecamus. J'étois bien bête ,
fort à mon aife, & mes chers raiſonneurs
ont prouvé tout ce qu'ils ont voulu , & à
qui ils ont voulu .
Les gens bien intentionnés difent qu'une
Comete qui paroît comme celle- ci au
commencement de l'année , annonce des
bonheurs fans fin. Ils ont bien raifon les
bonnes gens ! je vois très-clairement dans
la Comete une Croix de Malthe , & je
n'y vois que cela.
Quarante-trois eft donc paffée ; Chevalier
, quelle année pour mon coeur ! &
que je prévois avec transport que celles
qui vont la fuivre augmenteront mon
bonheur en augmentant mon amour !
Toute réfléxion faite pourtant , je croisque
dans mes fouhaits je ne fçai ce que
je dis ; car il eft impoffible d'aimer plus
que je vous aime ; cependant il y a deux
mois j'aimois un peu moins que je n'aime
aujourd'hui. Quelle conféquence fautil
tirer de là ? Je m'y perds , & je me
retrouve pour me livrer toute entiere à
mon amour , bien fure que s'il ne peut
augmenter , au moins ne diminuera-t-il
jamais. Le
JANVIER. 1759. 73
LE mot de l'Enigme du Mercure précédent
eft Cifeaux . Celui du Logogryphe
eft Avoie , dans lequel on trouve voie ,
oie , ie , & le muet.
JE ne
ENIGM E.
E ne fuis point Iris , je ne fais point l'Aurore ,
Et j'étale ſouvent les plus vives couleurs .
Je ne fuis Zéphire , ni Flore ,
Etjé fais ſur mes pas éclore mille fleurs ;
Moins riche moins brillante on me voit au Village
Rendre à l'humble Pafteur fes utiles préfents ;
Mais je ne puis fufire à mes dons bienfaiſans ,
Et je me ruine en voyage.
Enfin pour des fils étrangers ,
J'abandonne le feul que dans mon fein je porte.
Mais il trame avec eux une ligue fi forte ,
Qu'après l'avoir conduit à travers les dangers ,
Il me chaffe d'entr'eux , & qu'il faut que je forte
Da lieu même embelli par mes foins pallagers.
和
D
74 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHE.
Rienn'eft plus vieux, rien n'eſt ſi beau que moi.
Des lettres de mon nom efface la troifiéme ;
Vieux ou jeune , je fuis d'une laideur extrême .
Retranche la feconde ; à chaque inftant , chez toi,
J'augmente en dépit de toi-même.
Ton embarras me fait pitié .
Tu ne m'as jamais vu , tu ne peux me connoîtres
Mais reconnois au moins ma premiere moitié :
Tu l'as vû mourir & renaître ,
QUI
CHANSON.
Ur voit le cercle d'un beau jour
Voit tout le cercle de la vie.
L'enfance eft l'aube de l'Amour ,
D'un éclat plus brillant fon Aurore eft fuivie.
L'ardent Midi vient à ſon tour.
Le Couchant qui le fuit n'a jamais de retour.
Quelle leçon pour nous , jeune & belle Silvie !
Qui voit le cercle d'un beau jour
Voit tout le cercle de la vie.
Tendrem
Qui voit le cercled'un beaujour,Voit tout le cercle de la
ne , Qui voit le cercle d'un beaujour,Voit tout le cerle
de la vie.L'enfance est l'aube de la.
F
D'un éclatplus brillant son aurore estsuivie.
ardentmidi vient à son tour,Lecouchantqui le suit
jamais deretour. Quelle leçon pour nous,jeune et
W
helle Silvi__e.Qui voitle cercled'un beau jour,Voit
tout le cercle de la vie.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENCK
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
4
JANVIER. 1759. 75
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
SUITE de la Lettre de M. Rouffeau
de Genève à M. d'Alembert,
J Fe
peu
E fuis convenu avec M. Rouffeau qu'il
reftoit encore au Théâtre François des
Comédies repréhenfibles du côté des
moeurs , & quoiqu'elles foient d'un ton
fi bas & d'unfi mauvais goût , que n'ayant
rien de féduifant , elles me femblent
dangereufes ; quoique je fois très -éloigné
de regarder tous ceux qui rient du tef
tament de Crifpin comme des fripons
dans l'ame ; il feroit bon , je l'avoue , de
bannir ce comique méprifable d'un théâtre
qui doit être l'école de l'honnêteté ?
Mais que ces défauts » foient tellement
inhérens à ce théâtre , qu'en voulant les
en ôter , on le défigure » c'eft de quoi
je ne puis convenir ; & je crois avoir bien
prouvé , que fans les filoux & les femmes
perdues , Moliere a fait d'excellentes Comédies.
Ainfi , quand il feroit vrai que
les Pièces modernes , plus épurées , n'au
D ij
76 MERCURE DE FRANCE.
roient plus de vrai comique , & qu'en inf
truifani beaucoup , elles ennuiroient encore
davantage la pureté des moeurs n'en feroit
pas la caufe. Les moeurs du Glorieux,
de la Métromanie , de l'Enfant prodigue ,
des Dehors trompeurs , du Méchant font
épurées ; & je ne puis croire que M. R. les
compare à d'ennuyeux Sermons . Quelles
font les Pièces morales qui nous ennuyent?
celles dont les Peintures font froides ,
les vers lâches , le coloris foible , les fentimens
fades l'intrigue languiffante
les caractères mal deffinés ; celles en deux
mots , dont le Comique manque de fel ,
ou le Sérieux de pathétique.
" ,
Le vice n'eft donc pas inhérent aux
moeurs de la Scène comique-françoiſe , à
moins que l'amour , comme le prétend
M. R. ne foit , même dans les perfonnages
vertueux , un exemple vicieux au
théâtre.
Que tout ce qui refpire la licence , que
tout ce qui bleffe l'honnêteté foit condamné
dans la peinture de l'amour ; il
n'eft perfonne qui n'y foufcrive.
Mais ce n'eft point là ce que M. R. reproche
à la Scène françoife , c'eft l'amour
décent , l'amour vertueux qu'il y attaque.
Ce qui acheve de rendre fes images
dangereufes , c'eft , dit-il , qu'on ne le
JANVIER. 1759. 77
voit jamais regner fur la Scène qu'entre
» des ames honnêtes... Les qualités de
»l'objet ne l'accompagnent point jufqu'au
» coeur ; ce qui le rend fenfible , intéref
» fant , s'efface... Les impreffions ver-
» tueufes en déguifent le danger , & don-
» nent à ce fentiment trompeur un nou-
» vel attrait par lequel il perd ceux qui
» s'y livrent... En admirant l'amour hon-
» nête , on fe livre à l'amour criminel.
Telle est l'opinion de M. R. Voyons
comment il la développe.
H
"
» Les Auteurs concourent à l'envi pour
» l'utilité publique à donner une nouvelle
énergie & un nouveau coloris à cette
paffion dangereufe , & depuis Moliere
» & Corneille , on ne voit plus réuffir au
» Théâtre que des Romans , fous le nom
» de Pièces dramatiques. » Athalie , Mérope
, l'Orphelin de la Chine , Iphigénie
en Tauride ont réuffi : eft-ce l'amour quien
a fait le fuccès ? Mais paffons fur ces
propofitions incidentes , & accordons à
M. R. que Britanncus , Alzire , Didon &
toutes les Tragédies où regne l'Amour ,
font des Romans , fans lui demander ce
qu'il entend par des Piéces dramatiques
, fi de tels Romans n'en font pas.
Une action régulière & intéreffante , où
l'une des plus violentes paffions de la Na-
1
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
F
ture , tient fans cefle l'âme des Spectateurs
agitée entre la crainte & la pitié ,
fera donc ce qu'il lui plaira. Mais fi l'Amour
y eft peint comme il doit l'être ,
terrible & funefte dans fes excès , refpectable
& touchant dans ce qu'il a d'honnête
, de vertueux , d'héroïque , ce Tableau
de l'Amour fera une leçon morale ;
fans en excepter Zaïre qui meurt , non
pas victime de l'Amour , mais victime de
fon devoir & des fureurs de la jalouſie ;
fans en excepter Berenice qui feroit tombée
, quoiqu'en dife M. R. fi Titus facrifioit
l'orgueil des Romains , tout injufte.
qu'il nous femble , au tendre & vertueux
Amour que nous reffentons avec lui . Comme
le fentiment de l'Amour n'eft pas toujours
violent & paffionné , qu'il fe modifie
felon les caractéres , que les épreuves
en font plus ou moins pénibles , fuivant
la fituation des perfonnages , & les inté
rêts qui lui font oppofés ; que ce fentiment
le plus naturel , le plus familier dans
tous les états , eft auffi le plus propre à
développer les vices , & à mettre le ridicule
en jeu la Comédie l'a pris dans la
Peinture de la vie commune , tantôt pour
objet principal , & tantôt pour premier
mobile . Voilà comment & pourquoi l'Amour
a été introduit fur nos deux Théâ
JANVIER. 1759.
tres eft-ce un bien , eft-ce un mal :
pour
les moeurs ? C'est ce qui reste à examiner.
L'ufage des Anciens eft un préjugé
contre nous : mais par - tout & dans
tous les tems le Théatre a dû fuivre
les Conftitutions nationales . Chez les
Grecs , la Tragédie étoit une leçon politique
: chez nous , elle eſt une leçon morale
, & ne peut , ni ne doit avoir rapport
à l'adminiſtration de l'Etat. Il n'est donc
pas étonnant que l'Amour qui n'avoit rien
de commun avec le Gouvernement d'Athènes,
n'y fût point admis au théâtre ; &
que ce même fentiment qui eft d'un fi'grand
poids dans nos moeurs , foit devenu le premier
reffort de la Scène tragique françoife.
Une difference non moins fenfible dans
les moeurs de la Société , dont la Comédie
eſtle tableau , y a fait fubftituer des femmes
libres & honnêtes aux Efclaves &
aux Courtifannes des Comiques Grecs &
Romains. Mais comment M. Rouffeau
trouveroit- il les honnêtes femmes placées
au théâtre ? Il trouve même indécent
qu'elles foient admifes dans la Société.
» Les Anciens , dit - il , avoient
» en général un très-grand refpect pour
» les femmes ; mais ils marquoient ce
reſpect , en s'abſtenant de les expoſer
au jugement du Public , & croyoient
30
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
» honorer leur modeftie , en fe taifant fut
» leurs autres vertus. Chez nous au con-
» traire , la femme la plus eftimée , eſt
» celle qui fait le plus de bruit , qui parle
» le plus , qu'on voit le plus dans le mon-
» de , & c.
Il me femble que M. Rouffeau n'a ni
compté ni pefé les voix ; & après tout ,
ces paralleles vagues, ces tableaux de fantaifie
ne prouvent que l'art & le talent du
Peintre . Confidérons les chofes en ellesmêmes
, & tâchons d'y faifir le vrai.
Dans tous les Etats , où les Citoyens
font admis à l'adminiſtration de la
République , il eft naturel que les
femmes foient éloignées de la Société
des hommes , & reléguées dans l'obfcurité.
La guerre , les confeils , les négociations
, le commerce , les fonctions pénibles
du Gouvernement élevent l'orgueil
des hommes au-deffus des foins de la
galanterie
& des inquiétudes de l'amour.
Comme ils ont feuls la force d'agir , ils
s'attribuent à eux feuls la fageffe de délibérer
; & jaloux du droit de gouverner ,
ils n'y inftruisent que leurs femblables .
Pour expliquer comment les femmes
ont été d'abord éloignées de l'adminiftration
publique , il n'eft donc pas befoin
d'attribuer aux hommes un fçavoir & des
JANVIER. 1759 .
81
talents qui leur foient propres : il fuffic
de remonter à l'inftitution des gouvernements.
La premiere concurrence pour
l'autorité fut décidée à coup de poing :
la feconde , à coup de malue ; enfuite
vinrent la hache & l'épée ; & dans cette
maniere de régler les droits , il est clair
que les femmes n'avoient rien à prétendre
Or , comme dans un Etat républicain ,
tout homme participe au gouvernement
ou aſpire à y participer, notre fexe y conferve
avec foin fon ancienne prérogative.
Mais dans un Pays où les Citoyens
fous l'autorité d'un Monarque , & fous la
tutelle des Loix , ne tiennent à la Conftitution
politique , que par le droit de propriété
, & par le tribut d'obéiffance ; où
perfonne n'influe ſur l'adminiſtration de
l'Etat , qu'autant qu'il y eft appellé ; où
l'homme privé ne peut rien ; où chacun
vit pour foi & pour un certain nombre de
fes femblables , felon fes affections , plus
ou moins étendues , fans autre foin que
de contribuer , autant qu'il eft en lui , aux
douceurs de la Société : dans cet état ,
´dis-je , il eſt naturel que les femmes foient
admiſes à ce concours paiſible de devoirs
officieux , pour y établir l'harmonie , pour
adoucir les moeurs des hommes naturelment
féroces , pour tempérér en eux cette
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
indocilité fuperbe qui s'indigne du frein
des Loix en un mot , pour cultiver &
nourrir dans leur âme , l'amour de la
paix & de l'ordre , qui eft la vertu de leur
condition.
Il feroit mieux , peut-être , que chacun
, avec fa compagne , vécut dans fa
maifon au milieu de fes enfans , mais
ces moeurs ne peuvent fubfifter que chez
un Peuple attaché au travail par le befoin.
La richeffe invite à l'oifiveté ; celleci
à la diffipation : le cercle de la fociété
s'étend ; & les hommes y appellent
les femmes. Mahomet , pour engager
les Mufulmans à vivre chacun chez
foi , fut obligé de leur donner un Serrail
& de leur en confier la garde . Ailleurs,
la jaloufie tient les femmes captives
mais les moeurs en font plus farouches
fans être plus pures , & il vaut encore
mieux fe difputer le coeur des femmes
à coup d'oeil , qu'à coup de poignard.
Cependant les hommages que nous
leur rendons nous dégradent , nous aviliffent
aux yeux de M. Rouffeau , & c'eſtlà
furtout ce qui caufe fon déchaînement
contre les Pièces de Théâtre où
l'Amour domine.
» L'Amour eſt le régne des femmes ,
» dit-il ; un effet naturel de ces fortes de
JANVIER . 1759.
83
Piéces eft donc d'étendre l'empire du
»fexe. Penfez-vous , Monfieur , deman-
» de-t-il à M. d'Alembert , que cet or--
» dre foit fans inconvénient , & qu'en
» augmentant avec tant de foin l'afcendant
» des femmes , les hommes en foient
» mieux gouvernés ? Il peut y avoir, pour-
» fuit-il , dans le monde , quelques fem-
»mes dignes d'être écoutées d'un hon-
» nête-homme, mais eft- ce d'elles en géné-
» ral qu'il doit prendre confeil , & n'y
» auroit- il aucun moyen d'honorer leur
"fexe fans avilir le nôtre » ? Prendre
confeil d'une femme , c'eft avilir notre
fexe I eft donc bien établi dans l'opinion
d'un Philofophe , que la fupériorité
nous eft acquife en fait de prudence
? Je le fouhaite , mais j'en doute encore.
» Le plus charmant objet de la Na-
» ture , le plus digne d'émouvoir un coeur
» fenfible & de le porter au bien , eft ,
» je l'avoue , une femme aimable & ver-
>> tueufe ; mais cet objet célefte où fe
>> cache-t-il ? "
M. Rouffeau , felon fes principes
trouve fi peu d'hommes de bien ! Il n'eft
pas étonnant qu'il trouve fi peu de femmes
vertueufes , furtout d'après les moeurs
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
des Peuples qui vivoient il y a trois mille
ans.
و د
» Il n'y a pas de bonnes moeurs pour
» les femmes , hors d'une vie retirée &
domeftique... Rechercher les regards
» des hommes , c'eft déjà s'en laiffer cor-
» rompre, & toute femme qui fe montre,
fe deshonore... Une femme hors de fa
»maifon , perd fon luftre , & dépouillée
» de fes vrais ornements elle ſe montre
» avec indécence .
Or chez nous toutes les femmes fe
montrent ; elles font donc toutes deshonorées
toutes celles qui ont de la beauté
font bien-aiſes qu'on s'en apperçoive ;
les voilà donc déjà corrompuës : aucune
d'elles ne fe renferme dans l'intérieur de
fon domestique ; il n'y a donc pas de
bonnes moeurs pour elles . De là nos feftins
, nos promenades , nos affemblées ,
ainfi que le bal que M. Rouſſeau veut
inftituer à Genêve , font les rendés -vous
du deshonneur & les fources de la corruption.
En un mot , toute femme qui
s'expofe en Public eft une femme fans
pudeur , la perte de la pudeur entraîne
celle de l'honnêteté qui eft l'âme des
bonnes moeurs ; nos femmes vivent en
Public , elles n'ont par conféquent ni pudeur
, ni honnêteté , ni vertu. Le raiſonJANVIER.
1759 . 85
nement eft fimple , & il n'en falloit pas
davantage pour prouver qu'un fpectacle
qui nous diſpoſe à les aimer , eſt un ſpectacle
pernicieux. Cependant M. Rouſſeau
ne croit pas cet argument fans replique : il
s'en fait une , mais il a foin de la choifir facile
à détruire. Il fuppofe qu'on lui répond
que la pudeur n'eft rien , & il s'attache à
prouver que la pudeur eft infpirée aux
femmes par la nature. Je le crois , je fuis
perfuadé que l'attaque eft le rôle natu rel
de l'homme , & la défenſe celui de - la
femme ; & quoique la raifon très-fenfible
qu'en donne M. Rouffeau , ait pu ne
venir que par réfléxion , quoique la difpofition
habituelle des deux fexes n'engage
les femmes qu'à nous attendre, fans
leur faire une loi de nous réfifter ; quoique
cette retenue , qui n'eft qu'une dó
cence paffive , ne rempliffe pas l'idée que
nous avons de la pudeur , & que par
conféquent la preuve de M. Rouffeau foit
infuffifante contre ceux qui veulent que la
pudeur qui réfifte , foit une vertu factice
& un devoir de convention ; ce n'eſt pas
là ce que je prétends. La pudeur naturelle
interdit-ellle aux femmes la fociété.
des hommes ? voilà ce que je nie , & ce
que M. Rouffeau ne prouvera jamáis. Il
Lemble que pour elles vivre avec les hom86
MERCURE DE FRANCE.
mes, ou s'abandonner aux hommes, foient
fynonymes , & qu'à fon avis , il ne foit
pas poffible de nous réfifter fans nous
fuir. Qu'un Petit -Maître le dife , à la
bonne heure ; mais un Philofophe peutil
le penfer ? La Société , fans doute , a
multiplié les Loix de la pudeur , & quelque
capricieux que foit l'ufage , le fexe
doit s'y conformer : mais dans ce qui n'eſt
pas prefcrit par la Nature , la pudeur d'un
Pays n'eft pas celle d'un autre. Chez les
Grecs , l'ufage défendoit aux femmes de
fe montrer en public : chez nous l'uſage
les y autorife.
Ór , celle-là eft honnête & décente
qui obferve ce que lui prefcrit la pudeur ,
l'honnêteté , la décence des moeurs du
Pays qu'elle habite. Il n'y a d'inſtitution
naturelle, que le devoir de la réſiſtance, ou
plutôt l'interdiction de l'attaque , tout le
refte varie fuivant les lieux & les tems.
M. Rouffeau fera donc obligé de nous
renvoyer aux preuves de fait. » Je fçais
qu'il regne en d'autres Pays des Cou-
» tumes contraires : mais voyez auffi ,
» dit-il, quelles moeurs elles ont fait naître.
Je ne voudrois pas d'autre exemple pour
ور
و ر
» confirmer mes maximes. Il eft facile
de faire la fatyre de nos moeurs ; & cent
exemples vicieux pris fur un million de
JANVIER. 1759 .
87
Citoyens , feroient un tableau épouvantable
de la Ville de l'Univers la mieux policée
, après l'immenfe Capitale des fages
& induftrieux Chinois . Mais fur l'atticle
de la galanterie & de l'amour , faut- il
avouer ce que je penfe des moeurs les plus
licencieufes de Paris ? Que M. Rouffeau
fe rappelle fes Pigeons. » La blanche Co-
» lombe va , fuivant pas à pas fon bien-
» aimé , & prend chaffe elle-même auffi-
» tôt qu'il fe retourne. Refte-t- il dans
» l'inaction ; de légers coups de bec le
» réveillent s'il fe retire, elle le pourfuit :
» s'il ſe défend , un petit vol de fix pas
» l'attire encore : l'innocence de la Na-
» ture ménage les agaceries & la molle
» réfiftance , avec un art qu'auroit à peine
» la plus habile Coquette. » Hé bien
Monfieur , les Coquettes ont à- peu- près
eet art-là : vous ne voyez dans cette image
charmante , rien de bien pernicieux
au monde ; & un peuple de Pigeons avec
ces moeurs , vaut bien un peuple de
Vautours ? Quand même à la coquetterie
des Colombes , fe mêleroit un peu d'inconftance
, ce feroit encore un jeu de la
Nature , dont vos yeux feroient égayés.
C'eft ce que je voulois vous faire obferver
en paffant : mais revenons aux principes
de l'honnêteté qui prefcrit d'autres moeurs
88 MERCURE DE FRANCE.
aux femmes , & en défavouant la conduite
de celles , dont la Colombe' eft l'image
, voyons fi vous n'êtes pas injuſte
d'envelopper tout le fexe dans un mépris
univerfel.
Vous êtes indigné qu'au Théâtre une
femme penfe & raifonne , qu'on lui donne
un efprit ferme , une âme élevée , des
principes & des vertus ? Et fi les femmes
s'offenfoient qu'on mît au Théâtre des
Héros & des Sages , les croiriez- vous
moins fondées ? A votre avis , ces modèles
font- ils plus communs parmi nous ?
» Les imbécilles Spectateurs vont , dites-
»vous , apprendre d'elles ce qu'ils ont
pris foin de leur dicer. » Et à qui ,
Monfieur , n'a-t- on pas dicté fa leçon ?
En naiffant , fçavions - nous la nôtre ?
» Parcourez la plupart des Piéces mo-
» dernes , c'eſt toujours une femme qui
» fçait tout , qui fait tout ; la bonne eſt
» fur le Théâtre , & les enfants font au
» parterre.
ود
}
Quand on met au Théâtre Didon , Sémiramis
, Elizabeth , il faut bien fuppofer
qu'elles fçavoient quelque chofe : ces
femmes- là n'étoient pas des enfants .
Quand on peint des femmes bien nées ,
il faut bien qu'elles aient des principes
d'honnêteté , de vertu , d'humanité la
JANVIER. 1759 . 89
Nature leur tient , je crois , le même langage
qu'à nous. Le monde leur donne
les mêmes connoiffances ; & il eft vraifemblable
qu'elles l'étudient avec d'autant
plus d'attention , qu'elles font moins
préoccupées : l'Amour regne au Théâtre ,
il faut bien qu'elles y regnent , & qu'elles
exercent fur la Scène le même empire
que dans la fociété. Eft- ce un mal : Nous
le verrons. A l'égard des leçons qu'elles
donnent au Parterre, fi ces leçons peuvent
être utiles, elles n'en font que plus goutées ;
& je ne connois que vous feul parmi
les hommes , qui croyiez en être avili.
M. Rouffeau ne peut fe perfuader qu'une
femme foit fon égale ; demandons-lui
donc enfin quels font les talents de l'efprit,
& les qualités du coeur dont la Nature a
doué l'homme , à l'exclufion de la femme
quels font les vices qu'elle a effentiellement
attaché à ce fexe , les délices
du nôtre : quels font les piéges qu'elle
nous cache fous les fleurs de la beauté ?
» Les femmes en général n'aiment aucun
» art , ne ſe connoiffent à aucun . » Ce
feroit-là un bien petit mal : cependant
files femmes étoient naturellement privées
du fentiment du beau , elles pourroient
l'être du fentiment du vrai , du
jufte & de l'honnête ; & cette propofigo
MERCURE DE FRANCE.
tion jettée en l'air peut tirer à conféquence.
Que M. Rouffeau nous dife donc
s'il a pris cette opinion dans l'étude de
l'organifation phyfique , ou dans le commerce
du monde. Les femmes ont-elles
les organes moins délicats que nous , le
coup d'oeil ou l'oreille moins jufte , le
fentiment en général plus lent ou plus
confus ? Quelle eft la faculté que nous
avons & qu'elles n'ont pas , pour gouter
la Peinture ou la Sculpture , la Mufique
ou la Poefie ? Eft-ce l'exercice & l'étude
qui leur manquent ? Il s'enfuit que nous
avons fur elles , à cet égard , l'avantage
de l'éducation : mais fi M. Rouffeau avoit
-
été moins éloigné par fes principes du
commerce du monde & des femmes , il
en auroit vû beaucoup qui ont acquis par
elles mêmes , les lumieres qu'on leur
envioit. Je vais plus loin , & j'établis en
fait que , fi l'on compare l'éducation des
femmes avec la nôtre , les foins que l'on
prend de prolonger leur enfance, & de hâter
en nous l'ufage de la raifon , l'obscurité
où l'on tâche de retenir leur âme captive,
& les lumieres qu'on ne ceffe de répandre
dans nos efprits ; d'un autre côté , fi l'on
fait attention que , dès que leur intelligence
& leur goût ont la liberté de
prendre l'effor , plufieurs nous atteignent,
JANVIER. 1759.
quelques - unes même nous paffent , fans
y prétendre & en fe jouant ; on conclura
que les femmes en général naiffent avec
des diſpoſitions aſſez heureuſes au fçavoir
& aux talents dont Monfieur Roufſeau
fait notre partage. Tout ce qui n'exige
qu'une raifon faine , un efprit droit &
une fenfibilité modérée , leur eft donc au
moins commun avec les hommes . Je le
dis à propos des Arts, je le dirai même par
rapport aux chofes les plus férieufes de
la vie ; & une multitude d'hommes qui
nefont ni complaifants ni paffionnés, l'attefteront
avec moi.
» Mais ce feu célefte qui échauffe &
» embraſe l'âme , ce genie qui confume
» & dévore , cette brulante éloquence ,
ces tranfports fublimes qui portent leur
» raviffement jufqu'au fond des coeurs ,
» manqueront toujours aux écrits des fem-
" mes. " Si cela eft , elles en font moins
capables des fortes productions du génie :
mais tout cela eft- il effentiel au goût des
Arts Tout cela eft- il relatif aux moeurs
de la Société , qui eft l'objet de notre difpute
Faut- il être un Boffuet , un Milton ,
pour être bon Citoyen , bon parent , bon
ami ? Où font même parmi les hommes
les génies brulants dont vous nous parlez
? En voulez-vous former une Ré92
MERCURE DE FRANCE.
publique Qui les gouverneroit , bo
Dieu ? Le monde moral feroit un maga
fin à poudre .
» Les écrits des femmes font tous
» froids & jolis comme elles. Ils auron
» tant d'efprit que vous voudrez , jamais
d'âme. Ils feront cent fois plutôt fen-
» fés que paffionnés : elles ne fçavent n
» fentir ni décrire l'amour même. Lafeul
Sapho , que je fçache , & une autre,
» méritent d'être exceptées.
33
33
Que les écrits des femmes ne foient pas
paffionnés , la pudeur feule peut en être la
caufe : que M. Rouffeau & moi en ayons
peu connu qui fçachent décrire & fentir
l'amour ; c'eft un malheur particulier , qui
eft peut-être fans conféquence. Cependant
, s'il arrivoit que chacun pût dire
comme M. Rouffeau , qu'il connoît deux
femmes , Sapho & une autre , qui méritent
d'être exceptées , il fe trouveroit au
bout du compte , autant de femmes capables
de décrire & de fentir l'amour , qu'il
y auroit eu d'hommes capables de l'inf
pirer : & fi M. Rouffeau a trouvé une feconde
Sapho , il ne peut , avec bienséance,
difputer le même avantage à perfonne.
Mais , fuppofons que le fentiment foit
plus foible dans les femmes que dans les
hommes , que leurs écrits , & par conféJANVIER.
1759. ༡༣
quent , leurs caractéres foient plus fenfés
que paffionnés , eft-ce à M. Rouffeau
qui connoît fi bien le danger des paffions ,
à regarder cette froideur comme un vice?
Qu'il s'accorde enfin avec lui-même , &
qu'il nous dife , fi un naturel paffionné
lui femble préférable à un caractére
moins fufceptible de mouvements impétueux
? Si la vertu s'exerce à tempérer
dans les hommes cette fougue, cette véhémence
de fentiments que les femmes n'ont
pas , la vertu ne fait donc en eux , que
te qu'a fait la Nature en elles. Ce font les
paffions qui troublent l'ordre : les femmes
eduites à des affections tranquilles , feroient
donc le fexe le plus fléxible à la régle
, le plus docile aux loix de la Société ;
& par conféquent , elles feroient faites
pour en être les liens.
Si donc la nature n'a pas interdit aux
femmes d'être raisonnables , ſenſibles ,
honnêtes , vertueufes , fi elle leur a donné
une âme comme à nous , mais plus
calme , plus modérée ; de quel droit , fur
quel rapport , d'après quel examen affurez-
vous qu'elles abufent de tous ces dons
& qu'elles les tournent à leur honte ?
L'homme eft né bon , dites-vous , & fous
cenom fans doute vous comprenez la
femme . Vous avouez qu'il peut y avoir
94 MERCURE DE FRANCE.
quelque femme aimable & vertueufe.,
mais vous demandez où elle fe cache ?
C'est vous , Monfieur , qui vous cachez à
elle ; & cette question , qui feroit accablante
de la part d'un homme répandu
dans le monde , ne prouve rien , ne vous
déplaife , de la part d'un Philofophe folitaire.
Vous l'avez vu de fi loin, Monfieur ,
ce monde que vous méprifez !
و ر
Cependant la douceur , la moleffe du
caractere des femmes fe communiquent
aux moeurs des hommes. » Ce fexe plus
» foible , hors d'état de prendre notre
» maniere de vivre trop pénible pour lui ,
» nous force de prendre la fienne trop
» molle pour nous , & ne voulant plus
»fouffrir de féparation , faute de pou-
» voir fe rendre hommes , les femmes
» nous rendent femmes. »>
ور
و ر
»
M. Rouffeau n'entend pas qu'elles nous
otent les fentimens du courage & de
l'honneur. Les femmes , dit - il , ne
» manquent pas de courage , elles préfe-
» rent l'honneur à la vie : l'inconvénient
» de leur fexe eft de ne pouvoir fuppor-
» ter les fatigues de la guerre & l'intem-
» périe des faifons. C'est donc cette foibleffe
qu'elles nous communiquent ſelon
M. Rouffeau. » Or , dit- il , cet inconvé-
» nient qui dégrade l'homme , eft tresJANVIER.
1759 . ༡༨
grand partout ; mais c'eft furtout dans
» les Etats , comme le nôtre , ( il parle
de Genêve ) qu'il importe de le préve-
» nir. Qu'un Monarque gouverne des
» hommes ou des femmes , cela lui doit
» être affez égal , mais dans une République
il faut des hommes. » C'est- àdire
, dans fon fens , des corps affez bien
conſtitués pour réſiſter aux fatigues de la
guerre & à l'intempérie des faifons. Encore
une fois , M. Rouffeau fe croit-il à.
Lacédémone ? N'eft-il pas fingulier que
l'on s'échauffe l'imagination au point
d'appliquer ſérieufement les principes de
Lycurgue à une Ville commerçante , induftrieufe
& paifible , qui ne peut être
que cela ? Hé Monfieur ! fi l'équilibre qui
fait fa fureté , venoit à fe rompre , pour
le coup c'eſt bien à Genêve qu'il feroit indifferent
d'être peuplée d'hommes ou de
femmes. Qu'une République entourée de
Républiques rivales & toujours prêtes à
l'accabler , s'exerce fans relâche à défendre
fa liberté menacée , qu'elle renonce
à tous les Arts , pour ne s'occuper que
de l'art de combattre , qu'elle endurciffe
par une difcipline auftere les moeurs de
fesCitoyens , dont elle fe fait un rempart
: c'eft une néceffité cruelle mais indifpenfable
, & la férocité guerriere en96
MERCURE DE FRANCE.
tre dans fa conftitution : Telle fut Sparte ;
mais eft-ce là Genêve ? Qu'on y joue ,
qu'on y danfe , puifque vous le voulez ,
qu'on y donne des fêtes ou des fpectacles
, qu'on y vive avec les femmes ou
fans les femmes , pourvu que l'induſtrie .
& le négoce y foient en vigueur , &
que la police y foit vigilante & févere ;
les fondemens de votre liberté n'en feront
ni plus forts ni plus foibles . La force
de Genêve n'eft pas dans fon fein. Mais
vos vues ne ſe bornent pas aux moeurs de
cette République ; & quoique vous difiez
qu'il eft égal à un Monarque de com-.
mander à des hommes ou à des femmes
, attendu qu'il peut avoir trois fois
plus de femmes qu'il n'en faut pour fe
battre , afin de facrifier les deux autres.
tiers aux maladies & à la mortalité. Cette
ironie , affez amere, ne donne le change
à perfonne. Vous avez raifon : c'eft un
grand mal pour un Peuple belliqueux de
n'être pas auffi robufte que brave ; &
c'est là , nous l'avouons , le défavantage
de tous les Peuples qui , nourris fous un
ciel doux , n'ont pas été endurcis dès l'enfance
aux travaux de cet Art deftructeur,
l'unique métier des Romains. Mais vous
attribuez ici au commerce des femmes ,
ce qui a des cauſes bien plus réelles.
Vous
JANVIER 1759. 97
Vous ne prétendez pas fans doute que
les femmes amolient le Laboureur &
l'Artifan , ni que le Peuple de nos Villes
& de nos campagnes foit énervé par les
délices d'une vie oifive & voluptueufe.
C'eft de là cependant que l'on tire nos
Soldats , & c'eft le Soldat qui fuccombe
aux travaux d'une guerre cloignée & à
l'inclémencé d'un ciel étranger. Les inconvénients
du luxe n'en font pas moins
réels ; mais attendez -vous des hommes
qu'ils fe bornent aux premiers befoins de la
vie;tandis que les fuperfluités voluptueuſes
lesfollicitent de toutes parts ? Vous voyez
que Licurgue lui-même , pour fermer au
luxe l'entrée de fa République , fut obligé
d'en écarter tous les moyens de s'enrichir.
Les femmes ne font rien à cela :
tout le vice eft dans les richeffes;mais ces
ticheffes ont d'autres avantages , & quoiqu'en
dife la Philofophie , il n'y a point
d'état fur la terre qui ne tâche d'augmenter
les fiennes ; il n'y en aura jamais aucun
qui s'avife de les enfouir.
Du refte , que le climat , les richeffes ,
ou les femmes amoliffent la férocité d'un
Peuple ardent & courageux , & lui êtent
la faculté de porter la défolation & le
ravage chez les Nations étrangeres, en lui
dauffant la bravoure,la vigueur & l'activité
E
98 MERCURE DE FRANCE.
dont il a befoin pour fa propre défenſe ;
Que ce Peuple invincible dans fes frontieres
, y foit comme repouffé par la Nature
, dès qu'il en fort les armes à la main ;
eft-ce à un Philofophe à le regarder comme
un mal Je pardonnerois tout au
plus ce langage au flatteur d'un Roi
Conquérant.
2
Les femmes nous rendent femmes : c'est
donc à dire, dans votre fens, qu'elles nous
rendent moins paffionnés , plus doux
plus fenfés , plus humains . Elles ne nous
infpirent pas cette éloquence brulante
qui convenoit à la tribune , mais elles
nous enfeignent cette éloquence perfuafive
& conciliatrice qui convient à la fociété
; & le don de gagner les coeurs eft
fans comparaifon plus réel & plus infaillible
que le talent de les fubjuguer.
Elles affoibliffent en nous l'ardente foif
du fang & la fureur du brigandage ;
mais elles nourriffent dans nos ames l'amour
de l'honneur & l'émulation de la
gloire. Un homme flétri par une lâcheté
n'ofe plus paroître à leurs yeux ; & fi l'on
interrogeoit les coeurs, on verroit qu'elles
ne font pas oubliées dans la harangue
intérieure qu'un jeune Guerrier fe fait à
lui-même quand il marche à l'ennemi.
A l'égard des avantages d'une fevere
JANVIER. 1759. 99
difcipline ; qu'on en faffe un devoir
effentiel , qu'on y attache l'honneur militaire
, que la négligence de ce devoir
foit un obftacle invincible à l'avancement
, & qu'on obferve furtout avec une
exacte équité des diftinctions glorieufes
pour les uns & humiliantes pour les autres:
ofe répondre que les hommes ne feront
pas foufferts parmi les femmes au mo→
ment où le devoir & l'honneur les appelleront
aux drapeaux.
La vérité fimple eft que les femmes
contribuent à faire aimer au militaire les
plaifirs de la paix , fans les dégouter des
travaux de la guerre ; que du fein de l'amour
même , elles les envoyent aux combats
, & que le defir de leur plaire eft en
eux un nouveau principe d'émulation &
de valeur. Voyons quel eft dans la fociété
en général , le vice de leur domination ;
& fi l'amour , tel qu'il eft peint fur le
Théâtre , contribue ou remédie au mal
que leur commerce peut caufer.
La fuite au Mercure prochain.
E ij
335802
100 MERCURE DE FRANCE.
SATYRE fur les Hommes. A M. le Comte
de B. par M. R. imitation de la Xe .
Satyre de Juvénal,
A facilité à concevoir & à fe peindre
les objets eft un don de la Nature ; mais
la maniere de s'exprimer en vers , l'art
de concilier la rime avec la raifon , la
juſteſſe avec la meſure , la préciſion avec
l'harmonie , la cadence & le nombre du
vers avec la marche naturelle des fentimens
& des idées , cette partie méchanique
de la Pocfie ne peut s'acquérir que
par l'étude & l'application.
Dans la Satyre dont je vais rendre
compte , on trouve des Vers que Boileau
n'auroit pas défavoués ; mais à voir ceux
qui les fuivent ou qui les précédent , on
eft tenté de croire qu'ils ne font pas de lamême
main. L'Auteur attaque dans cette
Satyre ,
Non, ces hommes pervers , l'opprobre de la terre ,
Souillés d'affaffinats , d'incefte , d'adultere ;
Mais ces hommes pétris de préjugés , d'erreurs.
D'abord il peint dans Midas les tour
ments de l'avarice.
JANVIER. 1759 .
TOT
Avare , le portrait eft facile à saisir.
Il falloit dire à appliquer.
Il demande à celui qui prétend faire
un bon ufage de fa fortune ,
Savez -vous compâtir aux malheurs des humains,
Tendre aux infortanés de bienfaifantes mains ,
Relever la vertu , foutenir l'innocence ,
Prévenir les befoins , obliger en filence ,
Par de fimples dehors tempérer vos grandeurs ,
Acquérir des amis , & non pas des flateurs ,
Gouverner en un mot , moins en maître qu'en
pere,
Ces Mortels affervis par leur propre mifere,
Leur préfenter un front qu'ils puiffent regar ler ,
Honorer l'homme en eux , & non le dégraler ?
De fimples dehors ne dit pas la même
chofe que des dehors fimples ; propre
eft ici fuperflu & tient la place d'une
épithète qui auroit peint la dure néceffité.
A cela près ce morceau eft bien écrit ,
mais à quatre vers de là vous lifez :
Quoiqu'avec refpect la vertu fe contemple.
Ce qui dans le fens de l'Auteur fignifie ,
quoique l'on contemple la vertu avec
respect.
Infenfible témoin de la mifere humaine ,
E iij
io MERCURE DE FRANCE .
Lucullus , dans quels maux votre bien vous en
traîne !
Tant de ménagemens pris fans néceffité ,
Un Médecin gagé pour vous voir en fanté ;
La rigueur des faifons que vous n'ofez combattre,
Votre indolence enfin ne fert qu'à vous abattre .
Toutes les paffions viennent vous déchirer ,
Vous rendre malheureux & vous deshonorer.
Pour exemple des revers qui menacent
les ambitieux , il rappelle la fortune
& la difgrace de M. de Laufun.
Le fang même des Rois s'ément en fa faveur.
Oui , Montpenfier oublie en le voyant paroître ,
Sa fierté , fa pudeur , le fang qui l'a fait naître.
Elle va l'époufer. L'amour a furmonté
Tout ce qui s'oppoſoit à fa félicité.
Tu ne peux approcher plus près de la Couronne,
Laufun ; voilà le terme où le fort t'abandonne.
Que le Courtifan parvienne au rang
où il aſpire , j'y vois , dit le Poëte ,
J'y vois un malheureux que le remords déchire ,
Dont le repos s'éloigne , & que l'ennui pourſuit ,
Qui trahit l'amitié , que l'amitié trahis ;
Un homme libre enfin , qui s'eft laffé de l'être ,
Dont le bonheur dépend d'un regard de fon Maître.
JANVIER. 1759 .
103
Par quel art , par quels foins vous faut-il ména
ger
Ce vent de la faveur fi facile à changer ?
Il jette les yeux fur le Souverain.
L'hommage qu'on lui rend à fon tour l'affervit.
L'amour & l'amitié , ces befoins de la vie ,
Vains noms , que ſa fierté donne à la Atterie ,
Il cherche & ne connoît jamais la vérité ;
On lui parle fans ceſſe un langage apprêté.
A pénétrer fon âme on borne fa ſcience ;
On lui dit ce qu'on veut , & non pas ce qu'on
penfe .
Trompé, flaté , féduit, & toujours fous nos yeux,
C'eſt l'homme le moins libre & le plus malhe
reux.
Tout cela n'eft pas vrai à la lettre ,
mais les vers font bien faits , & l'on ne
conçoit pas les négligences qui échapà
la même plume . Il feroit à fouhaiter
qu'un Poëte eût toujours devant
les yeux quelques -uns des beaux vers
qu'il a faits pour régler & foutenir fon
pent
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ftyle. Si M. R. corrige cette Satyre , jẻ
lui confeille de prendre pour niveaux ces
deux vers :
L'amour & l'amitié , ces befoins de la vie..
•
On lui dit ce qu'il veut , & non pas ce qu'on
penſe.
L'Ouvrage fera excellent fi tout y
fait fur ces modéles.
eft
L'Aureur nous préfente dans Sylla les
dégoûts de l'ambition affervie."
Il n'importe à quel prix le deftin le feconde :
Eût-il falu monter fur les débris du Monde ,
Il cût voulu régner.
Le voilà fatisfait ; non , l'objet de ſes voeux ,
Cet Empire acheté du fangdes malheureux ,
Dont , la foudre à la main , il s'eft frayé la route ,
Tranquille poffeffeur , bientôt il s'en dégoute.
Il ne faloit qu'une légere attention
pour s'appercevoir que ce qu'on appelle
le régime en fyntaxe étoit oublié dans
ces vers.
Je paffe fous filence l'article des Conquérans
; mais je ne puis pardonner à
l'Auteur d'avoir dit d'Aléxandre :
Il étouffe à l'étroit dans l'enceinte du monde.
JANVIER. 1759. 105
Il fe trompe fort s'il croit avoir renchéri
fur le vers de Boileau .
Maître du Monde entier s'y trouvoit trop ſerré.
Je n'approuve pas davantage d'illuftres
fers qui chargent d'horreur celui qui les
donne. Des malheurs peuvent être illuftres
, mais des fers ne le font pas ; un
homme peut infpirer l'horreur , mais il
n'eft point chargé d'horreur. L'inftant du
bonheur qui s'échappe de nos bras eft encore
une fauffe image. On n'embraffe
point un inftant.
Socrate , où t'a conduit ta fcience profonde
Dans les priſons d'Athene , où la férocité
Sacrifia ta vie à l'Immortalité.
Ce dernier vers n'eft pas intelligible.
Il paffe fans aucune tranfition aux infirmités
& aux malheurs de la vieilleſſe.
Priam a trop vêcu.
Il voit fon Ilion abandonné des Dieux
Sortir de l'univers en tourbillons de feux.
Voilà un de ces vers dont on s'applau
pit à quinze ans , & dont on rougiroit à
trente ; mais ceux-ci font dignes de tous
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
les âges. L'Auteur parle de Marius.
Quel homme dans le monde eût été plus heureux,
Si vainqueur des Teutons , marchant au Capitole,
Eſcorté des Romains dont il étoit l'idole ,
Entouré , précédé , fuivi des Légions ,
Et traînant dans les fers l'orgueil des Nations ,
11 eût rendu la vie au comble de ſa gloire ,
En fortant fierement de fon char de victoire ?
Le Poëte finit par les femmes , & il
leur reproche de compter trop fur la
beauté.
Nos hommages , nos foins,un refpect idolâtre
Vous infpirent l'orgueil des Héros de Théâtre.
Jugez-vous : la beauté dans fon régne flateur
Joue un rôle auffi court que celui d'un Acteur.
Orgueilleufes Beautés , que vous êtes à plaindre !
L'Amour dans les tranſports eft encor plus à
craindre.
Quelle Fille d'Enfer fort de l'épaiffe Nuit !
Le trouble eſt dans fes yeux , le remords la pourfuit.
Elle cherche le jour , pâlit à la lumiere ,
Détefte la Nature , & fe hait la premiere.
Cruelle jaloufie ! ...
JANVIER. 1759 . 107
Le cinquiéme Acte d'Otello eft ici retracé
vivement.
Quel malheureux objet frappe mon âme émue ! -
C'eſt toi , Defdémona , fur un lit étendue.
Ton repos devroit bien défarmer un jaloux !
Le crime ne dort pas d'un fommeil auffi doux.
Que vois-je ? A la lueur d'un flambeau qui s'avance
,
Ton époux reſpirant le crime & la vengeance :
Son oeil est égaré , fes pas font incertains ;
Il eſt armé d'un fer qui tremble entre les mains
Il marche , en frèmiffant , au lit de fon épouſe.
Quel moment ! quel tableau pour fa fureur jaloufe
!
D'abord fon plein repos lui parle en fa faveur ;
Bientôt ce repos même irrite fa fureur ;'
Il fe laille attendrir à l'éclat de les charmes ,
Il en conçoit bientôt de mortelles allarmes.
Deſdémona s'éveille , & lui tend une main
Qu'il baife avec tranfport & repouffe foudaín.
Mears , lui dit - il , ingrate , & confeſſe ton crime;
Il arroſe de pleurs le ſein de ſa victime ,
Il ſoupire , il frémit , il l'accuſe en tremblant. "
Defdémona fur lui jette un regard mourant ,
Serre , baiſe ſes mains , pleure , ſe juſtifie.
Le Barbare agité l'écoute , s'en défie ;
Il décide , il fufpend l'arrêt de fon trépas ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
L'embraffe , la poignarde , & meurt entre fes bras.
A préfent qu'il me foit permis de demander
au Pocte qui a fait ces beaux
vers, comment il a pu fe paffer tous les
vers négligés , toutes les expreffions foibles
, toutes les fauffes images qui défigurent
ce petit Poëme 2 comment il a pu
fe permettre de dire :
Eft - il quelque plaifir comparable aux revers ? . . .
Et l'inftans du bonheur s'échappe de nos bras...
11 fait , pour être heureux,moins que toi de chemin .
Tu traînes fur tes pas • ·
Un deftin immortel qui preffe ton trépas.
Achille dans la plaine
Méditant des effets de vangeance & de haine ,
L'illuftre Marius effuye une défaite.
· •
Tes yeux ne font ouverts qu'en rougiffant du
crime.
Que la raiſon nous guide , & non le merveilleux.
Et l'envieux chagrin
Voit toujours dans autrui l'horreur de fon deftin.
Je le répéte , ce n'eft point le talent
qui manque , c'eft le travail , c'est l'obJANVIER.
1759. 109
tination à vaincre les difficultés qui fe
préfentent à chaque pas.
Le jour écrire , & la nuit effacer.
Telle eft la condition des bons Poëtes.
LE PERE DE FAMILLE ,
Comédie en cinq Actes & en Profe , avec un
Difcours fur la Poëfie Dramatique.
CETET Ouvrage eft dédié à Son Alteſſe
Ser. Madame la Princeffe de Naffau
Saarbruck. L'Auteur ne fait l'éloge de
cette mere illuftre qu'en rappellant les
principes qu'elle a fuivis dans l'éducation
de fes enfans & les leçons qu'elle leur a
données. Ce tableau eft lui -même , pour
d'autres que pour fon modéle , une haute
leçon de vertu. Je ne citerai que quelques-
unes des fages maximes qui font
rappellées dans cette Epitre , en avouant
que je me fais violence pour m'abſtenit
de la copier. Cette refpectable mere fe
dit à elle-même : » Il feroit à fouhaiter
» qu'un enfant fût élevé par fon Supé-
» rieur ; & le mien n'a de Supérieur que
» moi . C'eſt à moi à lui infpirer le libre
tro MERCURE DE FRANCE:
» exercice de fa raifon : avec une feule
» idée fauffe on peut devenir barbare.
» Si la conduite de l'homme peut avoir
» une bafe folide dans la confidération
générale fans laquelle on ne fe réfout
» point à vivre ; dans l'eftime & le ref-
» pect de foi- même , fans lefquels on
» n'ofe gueres en exiger des autres ; dans
» les notions d'ordre , d'harmonie , d'in-
» térêt , de bienfaiſance & de beauté,auf-
» quels on n'eft pas libre de fe refufer ,
» & dont nous portons le germe dans
» nos coeurs , où il fe déploye & fe for-
» tifie fans ceffe ; dans le fentiment de
» la décence & de l'honneur ; dans la
» fainteté des Loix : pourquoi appuyerai
-je la conduite de mes enfants fur
des opinions paffageres ? » Il y a dans la nature de l'homme
» deux principes oppofés : l'amour- pro-
» pre qui nous rappelle à nous , & la
» bienveillance qui nous répand. Si l'un
» de ces deux refforts venoit à fe brifer ,
» on feroit ou méchant jufqu'à la fu-
» reur , ou généreux jufqu'à la folie. Je
» n'aurai point vécu fans expérience pour
» eux ( fes enfans ) fi je leur apprends à
» établir un jufte rapport entre ces deux
» mobiles de notre vie .
» Je veux qu'ils voyent la mifere , afin
JANVIER. 1759. 111
qu'ils y foyent fenfibles , & qu'ils fça-
» chent , par leur propre expérience ,
» qu'il y a autour d'eux des hommes
» comme eux , peut-être plus eſſentiels
» qu'eux , qui ont à peine de la paille
»pour fe coucher , & qui manquent de
» pain.
» Mon fils , fi vous voulez connoître
» la vérité , fortez , lui dirai -je ; répandez
-vous dans les différentes conditions ;
» voyez les campagnes ; entrez dans une
>> chaumiere ; interrogez celui qui l'ha-
» bite : ou plutôt regardez fon lit , ſon
» pain , fa demeure , fon vêtement ; &
» vous fçaurez ce que vos flateurs cher-
>> cheront à vous dérober.
» Rappellez-vous fouvent à vous- mê-
» me qu'il ne faut qu'un feul homme
» méchant & puiffant , pour que cent
mille autres hommes pleurent , gémiffent
& maudiffent leur exiſtence ; que
» la Nature n'a point fait d'esclaves , &
» que perſonne ſous le Ciel n'a plus ďau-
» torité qu'elle. Que la Juſtice eſt la pre-
» miere vertu de celui qui commande
» & la ſeule qui arrête la plainte de ce-
» lui qui obéit ; qu'il eft beau de fe fou-
» mettre foi-même à la Loi qu'on impo-
» fe , & qu'il n'y a que la néceffité & la
» généralité de la Loi qui la faffent ai-
23
112 MERCURE DE FRANCE.
» mer. Mon fils , c'eſt dans la profpérité
» que vous vous montrerez bon ; mais
» c'est l'adverfité qui vous montrera grand .
» Vous êtes mortel comme un autre ;
»& lorfque vous tomberez un peu
» de pouffiere vous couvrira comme un
» autre. Perfuadez-vous que la vertu eft
" tout & que la vie n'eft rien ; & fi vous
» avez de grands talents vous ferez un
»jour compté parmi les Héros.
,
Je ne crois pas qu'il foit poffible de
faire parler plus dignement une Princeffe
& une Mere. Heureux qui mérite
d'être ainfi loué !
La Comédie du Pere de famille contient
, dans un ordre moins élevé , les
mêmes principes d'humanité , de fageffe
& de vertu.
,
Le lieu de la Scene eft une Salle de
Compagnie. La Nuit eft fort avancée.
Le Pere de famille attend que fon fils
rentre. Sa fille fon frere & fon ami
veillent avec lui. Le frere , Commandeur
de Malte , joue au trictrac avec Cecile fa
Nićce. Germeuil l'ami de la maiſon &.
en fecret l'amant de la fille eft placé visà-
vis d'elle & derriere le Commandeur.
Le Pere fe promene à pas lents , les bras
croifés & la tête baiffée. Ce tableau feul
fait au moyen > de quelques traits de
JANVIER. 1759 . 113
dialogue interrompu , l'expofition de la
Piece. On y voit l'inquiétude douloureufe
d'un pere fur la conduite de fon fils , la
paffion timide d'un amant , l'humeur inpérieufe
& brufque d'un Oncle riche
qu'impatientent les affiduités d'un jeune
homme qu'il ne croit pas digne d'afpirer
à fa Niéce. Le trictrac eft une nouveauté ;
mais il ajoute à la vérité de la Scéne.
On a admis fur le Théâtre la toilette d'un
Petit-Maître , le chevalet d'un Peintre ,
la boutique d'un Marchand , le métier
de tapilferie &c. Pourquoi n'y pas admettre
un jeu ? Regnard auroit dû l'y
hazarder. Il en eût fait une Scène terrible.
Mais ici ce n'eft point cela . Il s'agit
d'occuper des gens qui veillent , & en
pareil cas on voit rarement quatre perfonnes
enfemble s'entretenir, fans qu'aucune
d'elles s'amufe d'autre chofe . Ici le
jeu lui-même fert à développer les intérêts
& les caracteres , moyen d'autant
plus heureux que la fimplicité en cache
l'artifice.
Le Pere de famille queſtionne un Domeftique
fur la conduite de fon fils , »
» où eft-il ? A quelle heure eft- il forti ? Y
» a-t-il longtems que cela dure? ( Point de
réponſe. ) » Que cette nuit me paroît lon-
"gue Dans quelle inquiétude il me
!
114 MERCURE DE FRANCE.
,
» tient ! Où est-il ? Qu'eſt-il devenu ? »
Si vous m'en croyez , lui dit le Commandeur
, vous irez prendre du repos.. Il
n'eft plus de repos pour moi , dit le Pere
de famille. Le Commandeur fe retire ;
le Pere oblige Cecile à le laiffer &
il ne retient que Germeuil. Il lui parle
d'abord de fa fille. » Son caractere a tout-
» à-fait changé , elle n'a plus fa gaîté ,
» fa vivacité... fes charmes s'effacent ,
» elle fouffre. Hélas depuis que j'ai perdu
» ma femme & que le Commandeur s'eft
» établi chez moi , le bonheur s'en eft
éloigné , quel prix il met à la fortune
qu'il fait attendre à mes enfans ! Mais
» le jour est prêt à paroître & mon fils
» ne vient point .... Germeuil , fi j'ai pris
» de toi quelque foin , fi j'ai honoré en
" toi la mémoire d'un ami qui m'eft &
» qui me fera toujours préſent ... Si je
t'ouvre aujourd'hui mon coeur , reconnois
mes bénéfices & réponds à ma ten-
» dreffe ... ne fçais-tu rien de mon fils ?.
» Non , Monfieur.. Quelle eft la conduite
» de mon fils puifqu'il la dérobe à un
» pere dont il a tant de fois éprouvé l'indulgence
& qu'il en fait myftere au feul
» homme qu'il aime & c.
و د
ور
و ر
وو
Voilà, çe me femble, un modele d'expofition
théâtrale , toute en tableau , en fiJANVIER.
1759.
tuation , en fentimens ; rien de pénible ,
rien d'affecté , pas un mot qui décéle l'art
& qui ne foit dans la verité même. Il n'y
a que Moliere qui expofe ainfi . Le Pere
de famille entend du bruit , il dit à Germeuil
de s'éloigner. Il voit arriver un Inconnu
vêtu comme un homme du Peuple
& le chapeau rabattu fur les yeux . Qui
êtes-vous , où allez-vous ? On ne lui répond
rien. Il releve le chapeau de l'inconnu.
Ciel ! C'et lui , c'eft lui ! s'écrie
le pere en reconnoiffant fon fils . Cette
Scène dans fon genre eſt comparable à
celle de Vinceflas ; moins terrible , mais
plus touchante. Ce jeune homme ( Saint
Albin ) ne répond à fon pere que par ces
mots: Elle pleure, elle foupire, elle fonge
» à s'éloigner , & fi elle s'éloigne , je ſuis
» perdu. » Qui , elle . Sophie , répond S.
Albin dans l'égarement de la douleur. Il
fe jette aux pieds de fon pere & lui avoue
tout ce qu'il a fait . » Mon Pere , vous
» nfe voyez à vos pieds , écoutez-moi ,
pardonnez-moi , fecourez-moi. Si j'ai
jamais éprouvé votre bonté , fi dès mon
» enfance j'ai pû vous regarder comme
l'ami le plus tendte , fi vous futes le
confident de toutes mes joyes , de tou-
» tes mes peines ; ne m'abandonnez pas,
» confervez - moi Sophie , que je vous
»
116 MERCURE DE FRANCE:
» doive ce que j'ai de plus cher au mon-
» de. Protégez-la : elle va-nous quitter
» rien n'eft plus certain:voyez-la, détour-
» nez-la de fon projet : la vie de votre
» fils en dépend. Si vous la voyez , je ſe-
» rai le plus heureux de tous les enfans ,
» & vous ferez le plus heureux de tous
» les peres.. Dans quel égarement il eft
» tombé ! Qui eft- elle cette Sophie , qui
» eft- elle ?. Elle eft pauvre , elle eft igno-
» rée , elle habite un réduit obfcur ; mais
» c'eſt un Ange , c'eft un Ange , & ce
» réduit eft le Ciel . Il explique à fon
pere comment il en eft devenu amoureux
en la voyant à l'Eglife , comment
il a été obligé de fe traveftir pour
fe
procher de fon état , & de cacher fon
nom en prenant celui de Sergi. » JJee
» devins timide , dit-il ; de jour en jour
» je le devins davantage , & bientôt il
» ne me fut pas plus libre d'attenter à
» fa vertu qu'à fa vie.
و د
rap-
Sophie eft auprès d'une femme qu'elle
appelle fa bonne.. Et que font ces fem-
» mes , demande le pere , quelles font
» leurs reffources ?. Ah ! fi vous connoif-
» fiez la vie de ces infortunées ! Imagi-
» nez que leur travail commence avant
le jour , & que fouvent elles y paffent
و ر
» les nuits. La Bonne file au rouet. Une
و د
JANVIER. 1759. 117
»
toile dure & groffiere eft entre les
doigts tendres & délicates de Sophie &
» les bleffe. Ses yeux , les plus beaux
» yeux du monde s'ufent à la lumiere
» d'une lampe ; elle vit fous un toit entre
quatre murs tout dépouillés , une
table de bois , une chaife de paille , un
grabat , voilà fes meubles. O Ciel !
quand tu la formas , eft- ce là le fort
» que tu lui deftinois ?
"}
"3
Le Pere de famille attendri par des
peintures fi naïves , fi touchantes , fi
fort annoblies par le fentiment , demande
encore : » Et fçavez-vous qui elle eſt ?
» C'eſt là ſon ſecret , répond Saint Albin ,
» mais fes moeurs , fes fentimens , fes dif-
» cours n'ont rien de conforme à fa con-
» dition préfente.
Après quelques autres queftions : » Al-
» lez vous repofer , dit le pere à fon fils ,
» je la verrai... Vous la verrez ? Ah mon
» pere , vous la verrez ! mais fongez que
» le temps preffe.Allez » reprend le Pere
de famille , » & rougiffez de n'être pas
plus occupé des allarmes que votre
» conduite m'a données & peut me don-
"
» ner encore .
Le Commandeur vient le trouver , &
lui reproche fa foibleffe pour fes enfants .
H lui annonce que fa fille & Germeuil lui
118 MERCURE DE FRANCE.
préparent d'autres inquiétudes. Et la
preuve qu'ils s'aiment , c'eft qu'ils ne
peuvent , dit-il , fe fouffrir , ni fe quitter ;
qu'ils fe brouillent fans ceffe , & qu'ils
font toujours bien. Je le voudrois , dit le
Pere de Famille, & il fe retire impatienté
des pourfuites du Commandeur.
>
L'ouverture du fecond Acte préſente
un tableau vrai fans doute , mais qui ne
tient point à l'action , & qui , je crois
ne réuffiroit point au Théâtre , où tout
ce qui eft fuperflu , paroît froid. Je fuppofe
donc que ce bel Acte commence par
la feconde Scène. Le Pere de Famille
veut pénétrer les difpofitions du coeur
de Cécile. Elle eft foumiſe à fes volontés .
Si cependant , dit-elle , il m'étoit permis
de choisir un état, je préférerois la
retraite. Son Pere lui en fait une peinture
auffi fidelle , qu'elle eft frappante , &
il conclud : Ne me parlez donc jamais
» de Couvent. Elle lui demande au moins
de paffer des jours tranquilles & libres à
côté de lui. Il s'y refufe également , &
fes réfléxions fur le célibat , font du
plus honnête homme , du plus tendre
époux , & du meilleur de tous les Peres.
Mais , dit Cécile , le mariage n'a-t-il
pas fes peines Pour réponſe , il lui
fait le tableau d'une union tendre & verJANVIER.
1759. 119
33
tueufe . " Queft-ce que l'homme de bien
préfére à fa femme ? Qu'y a-t-il au monde
» qu'un pere aime plus que fes enfants ? »
Cécile hêfite encore. Son pere la preffe ; il
lui parle enfin de Germeuil : il lui en fait
l'éloge . Ne fçauriez vous point , lui demande-
t-il , ce que je pourrois faire pour
lui ? Je crois qu'il faut le confulter luimême
, répond Cécile , peut-être a-t-il
des idées... Peut-être... Quel confeil
pourrois-je vous donner ? Le Commandeur
m'a dit un mot , pourfuit le pere. J'ignore
ce que c'eft , reprend Cécile avec
vivacité ; mais vous connoiffez mon oncle.
Ah , mon pere n'en croyez rien . Il
faudra donc , dit le Pere de Famille ,
que je quitte la vie , fans avoir vû le
bonheur d'aucun de mes enfants... Cécile...
Cruels enfants , que vous ai -je
fait pour me défoler !
!
Il me femble que le pere n'eft
pas fondé
à fe plaindre de la diffimulation de fa
fille. Elle lui en dit autant que la bien,
féance peut le permettre , & plus qu'il
n'en falloit , je crois , pour le deffein de
l'Auteur , qui étoit de fufpendre l'éclairciffement.
On annonce au Pere de Famille , deux
femmes qui demandent à lui parler, Cécile
fe retire , & Sophie fe préfente avec
120 MERCURE DE FRANCE.
Madame Hebert fa compagne. Cette
Scéne remplie de fentiment & de naïveté,
contrafte à merveille avec le ton philofophique
de la précédente.
··
Le Pere de famille, après avoir interrogé
Sophie fur fa naiffance , fur la fituation
de fes fur les motifs de fon voyaparents
,
ge, & fur tout ce qui lui eft intéreffant de
fçavoir d'elle ; il faut , lui dit-il , aller
trouver une mere qui vous rappelle.
Mais , Sophie , fi je vous rends à votre
mere , c'eſt à vous de me rendre mon
fils . Elle y confent & fe retire prefqu'évanouie
, en difant , pauvre Sergi
malheureuſe Sophie ! Le Pere de Famille
livré feul aux fentimens d'admiration &
de pitié qu'elle lui a infpirés , s'écrie , ô
loix du monde , ô préjugés cruels ! Cependant
, il rappelle fa févérité pour parler
à fon fils ; & cette Scène eft auffi paffionnée
que la feconde eft naïve , & la
premiere philofophique. C'eft dans ce
mêlange que fe fignalent l'art & le génie
d'un Auteur , & voilà le grand fecret d'éviter
la monotonie dans le genre férieux.
Auffi demande-t-il des reffources étonnantes
, & du côté de l'âme , & du côté
de l'imagination . La paffion de S. Albin
éclate donc ici dans toute fa force , &
avec d'autant plus d'avantage , qu'elle a
pour
JANVIER. 1759. IZP
pour elle tous les principes & tous les fentiments
de la Nature, contre les maximes
du Monde & les illufions du Préjugé .
C'étoit-là l'écueil du Sujet , & particulierement
celui de cette Scéne , puifque les
raifons du jeune homme l'emportent effentiellement
fur toutes celles que fon pere
lui oppoſe.
L'Auteur pour donner à la paffion le
tort qu'elle doit avoir , & rendre à l'autorité
paternelle fon afcendant légitime ,
a donc été obligé de faire oublier à Saint
Albin le refpect qu'il doit à fon pere.
Mais cet égarement a des retours fi touchants
de refpect & de tendreffe , la paffion
qui en eft la caufe eft d'ailleurs fi
intéreffante , le dialogue qu'elle anime
eft fi vif , fi naturel , fi preffant ; la
Scéne finit par des mouvements fi tendres
, fi pathétiques de part & d'autre ,
qu'elle enleve l'admiration.
Le Commandeur furvient ; le pere en
fortant , ordonne à S. Albin d'écouter fon
oncle , & c'eft- là que fa réfolution d'être
à Sophie , de n'être qu'à elle , fe manifefte
en liberté.LeCommandeur lui annoncé
qu'il n'a pour toute fortune que quinze
cents livres de rente du bien de fa mere.
S. Albin s'écrie tranfporté , ah Sophie !
Vous n'habiterez plus fous un toît , vous
F
2 MERCURE DE FRANCE.
-ne fentirez plus les atteintes de la mifére :
2 j'ai quinze cents livres de rente. Le Commandeur
eft indigné de cette paffion qui va
- deshonorer la Famille : non , dit-il, je voudrois
pour tout ce que je poffède , lorfque
-tu graviffois le long des murs du Fort
S. Philippe , que quelque Anglois , ďun
bon coup de bayonnette , t'eût envoyé
dans le follé. Voilà un éloge , qui dans ce
genre , me femble un trait de génie.
LeCommandeur fe retire , réfolu de s'oppofer
au mariage de S. Albin avec Sophie.
Elle revient : S. Albin court au-
-devant d'elle ; & cette Scène pleine de
-paffion d'un côté , pleine de tendreffe &
d'honnêteté de l'autre , met le comble à
la beauté de l'A&e.
Sophie réſiſte aux prières, aux larmes, au
-défefpoir de S. Albin , & s'arrache , malgré
lui , de fes bras. Cécile & Germeuil
fâchent d'adoucir fa douleur. Il ne veut
les voir , ni les entendre. Retirez-vous
leur dit- il , vous m'affligez : il éloigne fa
four , il la rappelle , & la prenant par la
main, fans changer de fituation & fans la
regarder elle m'aimoit , dit-il ; ils me
l'ont ôtée ; elle me fuit. Et tout à coup
avec vivacité , où eft Germeuil ? Ma foeur,
Jaiffez-nous. Cécile fe retire. J'aime Sophie
, dit-il à fon ami , j'en fuis aimé
JANVIER 1759. 123
Vous aimez Cécile , & Cécile vous aime.
Mais la même perfécution qu'on me fait
éprouver , vous attend , & fi vous avez
du courage , nous irons , Sophie , Cécile ,
vous & moi , chercher le bonheur loin de
ceux qui nous entourent & qui nous tyrannifent.
Germeuil accablé de cette confidence
, combat le deffein de fon ami &
s'y refufe. Si je ne peux compter fur votre
fecours , reprend S. Albin , épargnezmoi
vos confeils : Adieu Germeuil , embraffez-
moi... Où courez-vous ? M'affurer
le feul bien dont je faffe cas & m'éloigner
d'ici pour jamais. La fituation de
Germeuil eft cruelle. Le Commandeur
en lui promettant Cécile , l'a chargé de
l'exécution de l'ordre qu'il follicite pour
faire enlever Sophie. Confident de l'oncle
& du neveu , il ne peut trahir ni l'un
ni l'autre : mais fon filence va le faire paffer
pour un traître dans l'efprit- defon ami.
Et toi , pauvre innocente , dit-il , dont
les intérêts ne touchent perfonne , qui
te fauvera de deux hommes violents qui
ont également réfolu ta ruine?.. L'un m'attend
la confommer, l'autre
pour y court ,
&' je n'ai qu'un inftant ; mais ne le perdons
pas... Emparons-nous d'abord de la Lettre
de cachet...
*
Dans le troifiéme Acte , Germeuil exige
Fij
24 MERCURE DE FRANCE
de Cécile qu'elle donne afyle à Sophie
dans fon appartement. Elle s'y refuſe
avec effroi mais il a pris fur lui d'emmener
Sophie elle-même. Elle paroît tremblante
, & fe foutenant à peine : l'effroi
de Cécile , l'abattement de Sophie , l'empreffement
de Germeuil forment un
tableau très-touchant ; mais rien ne l'eft
plus que les prières de Sophie défaillante ,
& aux pieds de Cecile. Mademoiſelle ,
lui dit-elle , confervez une fille à fa mere,
je vous en conjure par la vôtre , fi vous
l'avez encore... Quand je la quittai ,
elle dit Anges du Ciel , prenez cet
enfant fous votre garde , & conduiſezla.
Si vous fermez votre coeur à la pitié
le Ciel n'aura pas entendu fa prière , &
elle en mourra de douleur ... tendez la
main à celle qu'on opprime , afin qu'elle
vous béniffe toute fa vie... Tel eft le
langage de la douleur & de la nature dans
Euripide. Il doit faire fon impreffion
dans tous les fiècles , & fur tous les coeurs.
Si la vraie éloquence eft celle qui meut
les grands refforts de l'âme , je ne connois
rien de plus éloquent que ces
mots dans leur fimplicité fublime ; &
il n'en falloit pas moins pour rendre
décente & honnête la retraite de Sophie
dans l'appartement de Cécile ,
quatre
JANVIER. 1759 . 125
La foeur de S. Albin n'en eft pas moins
troublée de cette démarche ; & à peine
veut-elle entendre Germeuil qui tâche de
la juftifier . Il fe retire à l'approche du
Commandeur. Celui- ci furieux contre
S. Albin , propofe à Cécile d'époufer Germeuil
il veut la doter de tout le bien
qu'il deftinoit à fon frere. Cécile le refuſe,
& lui repréfente que fon bien doit revenir
à des parents qu'il laiffe en Province,
languir dans l'indigence. Ce fentiment
fi généreux & fi bien placé , cache le fil
du dénouement ; & c'eft un de ces coups
de l'art , qu'il n'appartient pas à tout le
monde d'imaginer, & de mettre en uſage .
S. Albin arrive éperdu , à la fuite de fon
Fere : Sophie a difparu. S. Albin eft défefpéré
de ne l'avoir pas retrouvée : Le
Commandeur la croit enlevée felon
l'ordre qu'il en a obtenu. S. Albin foupçonne
tout le monde . Son pere eft attendri
du déſeſpoir où il le voit plongé. Le
Commandeur enfin lui déclare qu'elle eſt
enfermée , qu'il a obtenu la Lettre de
cachet , & que Germeuil s'eft chargé du
relte. La fureut de S. Albin redouble à
ces mots : Sophie ! ... Et c'eft Germeuil ! ...
Je la vois , je vois fes larmes : j'entends
fes cris, & je ne meurs pas ! Germeuil ! lui!.
lui ! le perfide ! il avoue à fon pere le def-
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
fein qu'il avoit formé , & la confidence
qu'il en avoit faite à fon infidéle ami.
Germeuil paroît . Traître , où eft-elle , lui
crie S. Albin avec fureur , en courant à
lui Rends-la-moi , & te prépare à dé
fendre ta vie . Le Pere de Famille fe ran→
ge du parti de fon fils , & accable Germeuil
de reproches. Je ne fuis ni- faux ,
ni perfide , lui répond celui- ci ( & au
Commandeur ) Je n'eflime pas affez la
fortune pour en vouloir au prix de l'honneur
, & votre niéce ne doit pas être la
récompenfe d'une perfidie : voilà votre
lettre de cachet. S. Albin veut fçavoir'
où eft Sophie , on refufe de le lui apprendre
il fort éperdu pour chercher
Madame Hebert fa compagne , & pour
lui arracher fon fecret.
C'est là , ce me femble , que devoir
finir la Piéce . Le Pere de Famille eft fléchi
ou ne le fera jamais. Il voit que
l'empire defpotique qu'a pris fon frere
dans fa maifon eft au comble , & il doit
en être révolté. Il voit que la paffion de
fon fils eft fans remede , & que l'honnêteté
de celle qu'il aime eft à toute
épreuve. Depuis ccee moment jufqu'à
la fin de la Piéce , il n'arrive rien qui
doive fufpendre ou changer fa refolution,
JANVIER. 1759.
1277
Le commencement du quatrième A &te
eft employé à peindre la fureur de Saint
Albin qui vient de s'affurer que Germeuil
eft en effet celui qui a enlevé Sophie
mais un mot va le détromper & juftifier
fon ami. Il: revoit: Sophie , elle cft irritée,
il demande grace , il l'obtient. Le
Commandeur arrive , & tous . fe retirent,
Il apprend quelle eft la retraite de Sophie,
& muni de la lettre de cachet , il pourfuit,
leprojet de l'enlèvement . On fent come
bien cet Acte eft vuide en comparaifon
des trois premiers ; mais ce qui le rend
plus faible encore , c'est que le pere .
étant irréfolu depuis le troifiéme Acte ,
Pobftacle qui fait le noeud de l'intrigue ,
change & devient moins puiflant ; car ib
n'eft perfonne qui ne voye que l'oncle
ne peut rien étant défavoué par le pere.:
La même raiſon fait que fans augmenten
le danger au cinquième Acte , la conduite
du Commandeur devient de plus en
plus révoltante , & refroidit le dénou
ment loin d'ajouter à l'intérêt. Le Com,
mandeur apprend au Pere de famille que
Sophie eft retirée chez lui , dans l'appar
tement de Cécile . Le Pere en eft au défefpoir.
On lui affure dans ce moment que
Sophie n'eft pas ce qu'on penfe ; & com
me fon fort va être éclairci , on entend
Fiv
428 MERCURE DE FRANCE.
des cris , on voit un Exemt , des Gardes',
Cécile & Sophie éperdues , & S. Albin retenu
par Germeuil. » Auparavant , dit- il ,
» il faut m'ôter la vie ; Germeuil , laiffez-
» moi. » Le Pere impofe à l'Exemt. Sophie
eft enfin reconnue. Elle eft la niéce
du Commandeur qui l'a délaiffée , qu'elle
venoit trouver à Paris , & qui n'a pas
voulu la voir. Get éclairciffement dénoue
heureuſement la Piéce ; mais , s'il
m'eft permis de le dire , Il élude la diffienlté
de la fituation du Pere de famille ,
& ne la réfout point. Du refte , l'honnêteté
, l'humanité , la vertu , toutes les
qualités de l'ame & du génie font réunies
dans ce bel Ouvrage , qui tout imparfait
qu'il eft , ne laiffe pas que de donner une
haute idée de ce nouveau genre de Spectacle
, férieux , moral & patétique dont
M. D... eft l'inventeur. Il en approfondit
la nature,dans une Lettre imprimée à la
fuite de fa Comédie : j'en rendrai compte
dans le Volume prochain.
Suite des Ruines de la Gréce,par M.Leroy.
DANS la Citadelle d'Athènes, non loin
du Temple de Minerve , eft celui d'Erectée
Roi des Athéniens , qui , felon Diodore
, leur enfeigna l'Agriculture. PaufaJANVIER.
1759 . 129
nias nous dit que ce Temple étoit double.
Meffieurs Spon & Wheler ont entendu
qu'il y avoit deux Temples , l'un
à côté de l'autre . M. Leroy penfe qu'ils
étoient l'un fur l'autre ; & la preuve en
eft dans les différentes élévations du pavé
des deux veftibules . Les colonnes ioniques
qui fubfiftent encore , décoroient le côté
du Temple qui regarde le couchant ; le
grand Piedestal liffe qui les foutient, répondoit
au Temple inférieur . C'est dans celui-
ci qu'étoit ce Puits merveilleux d'eau
falée , que le vent du Midi rendoit bruiante.
A ce Temple eft appuyé un petit
Edifice , dont l'entablement eft foutenu
par des Caryatides il en refte encore
cinq affez bien confervées & d'une trèsgrande
beauté.
Ce Temple eft un des plus précieux
reftes de l'Antiquité , par la beauté des
ordres ioniques qui l'ornoient , par la
perfection & la richeffe de leurs chapiteaux
dont nous n'avions aucune connoiffance
, & par l'entablement qui couronne
les Caryatides , qui eft auffi trèsbeau,
& qui nous étoit également inconnu .
Les Propylées ces veftibules célébres
, par lefquels on entroit dans la
Citadelle d'Athènes , ont été méconnus
par les Voyageurs modernes . Spon en a
"
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
pris les ruines pour celles d'un Temple ,
Fanelli l'appelle avec le Vulgaire , l'Arfenal
de Lycurgue. Wheler feul a deman
dé : Ne feroit- ce point les Propylées ?
M. Leroy s'en eft convaincu le premier
par la comparaifon de ce qui refte de cet
édifice avec ce que les Hiftoriens en ont
dit.
Au mur oppoſé à la façade , compofées
de fix colonnes doriques , il a re
marqué cinq portes qui répondent exac
tement aux intervalles des colonnes.
Toutes ces portes ont de hauteur le double
de leur largeur. Elles font inégales
comme les entre-colonnes dont le plus
grand eft au milieu ; les plus petits font
ceux des angles. Aux cinq portes qui caractérisent
les Propylées , felon le rap
port des Anciens , fe joint la preuve thiće
de la grandeur des platebandes de marbre,
qui compofoient le plafond du periftyle ,
& dont M. Leroy a mefuré les débris.
Cé qui achève de le convaincre que
ces monuments étoient les Propylées ,
c'eft un très-beau piédeftal placé au- devant
de la Façade , & qui , vû fa forme ,
a dû être celui de l'une des deux Statuës
équeftres dont Paufanias nous apprend
que ces veftibules étoient décorés. Mais
A l'Hiftorien a éclairé le Voyageur dans
JANVIER. 1759. 131
fa découverte , le Voyageur à fon tour
éclaircit le paffage de l'Hiftorien mal entendu
par fes Traducteurs.
Cet Edifice fut élevé par Pericles ; &
les Athéniens , qui avoient décoré leur
Ville des monuments les plus fuperbes ,
fe glorifioient particulierement de la conftruction
de celui- ci.
Ils racontoient même que la Déeffe
Minerve , enſeigna à Pericles pendant
qu'il dormoit , un reméde avec lequel il
guérit un Ouvrier cél ébrequi tomba du
haut de ce bâtiment.
Mneficles fameux Architecte Grec don
na le deffein de ces magnifiques . Veſtibu
les . M. le Roi conjecture que cet Edifice
perdit fa forme quand les Turcs s'emparerent
d'Athenes. Ils firent alors du corps
principal , un magazin à poudre : en 1656
la foudre y tomba , mit le feu au maga
zin & fit fauter le plafond.
Vers la partie du Couchant de la Cita
delle , & au-deffous des Propylées , eſt
le Théâtre de Bacchus , illuftré par les repréfentations
des Tragédies d'Echile , de
Sophocle , d'Euripide &c. Il fut com
mencé par Philon , célébre Architecte ,
achevé par Ariobarzane , & rétabli paɛ
Adrien. Ceft un demi ovale ou fer à che
val , à plufieurs rangs de gradins dont les
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
plus, reculés font appuyés à la Citadelle ,
il n'y a point de voute qui les foutienne.
On y étoit à découvert les galeries foutenues
par des colonnes au-deffus des
gradins des Théâtres font de l'invention
des Romains.
Le Théâtre d'Athénes dans fon plus
grand diametre a de longueur deux cens
quarante-fept pieds de France. Le lieu de
la fcéne ou le grand diametre de l'Orcheftre
, n'a que cent quatre pieds . J'obferve
dans le plan qu'en donne M. Leroy , que
les fpectateurs placés fur les gradins collatéraux
, devoient voir difficilement le
fpectacle , ces gradins étant fort reculés
au-delà de l'ouverture de la fcéne , & mafqués
par conféquent par les côtés du Profcenium.
Ce lieu fervoit , non feulement
aux Spectacles , mais quelquefois aux Affemblées
duPeuple . La vue qu'en a donnée
M. Leroy ne préfente qu'une partie de la
façade , car le portique qui étoit au-devant
, eft ruiné. A droite du Théâtre , on
voit les reftes du fameux portique d'Eumenes
, lieu où fe promenoient les Philofophes
, & particulierement les Sectateurs
d'Ariftote & les Difciples de Zénon .
On nomma ceux-ci Stoïciens , du mot
Grec Stoa qui fignifie portique. On voit
du même côté , de grandes colonnes qui
JANVIER. 1759 . 133
que
font les ruines du Panthéon d'Adrien , &
derriere le portique deux colonnes élevées
fur le rocher de la Citadelle . Celles-ci ont
cela de remarquable que leur tailloir n'a
trois faces. Au-deffous de ces colonnes
eft un monument que M. Leroy juge
avoir été élevé par Trafillus, en mémoire
d'une victoire qu'il remporta dans les Jeux
Athletiques . Cet Edifice eft appuyé contre
le rocher de la Citadelle : il eft compofé
de trois pilaftres dont le caractere paroît
dorique , quoiqu'il n'y ait point de mutules
ni de trygliphes . Tout l'édifice eſt couronné
de deux piédeftaux & d'une ftatuë
fans tête. L'intérieur de ce monument eft
une niche , creufée dans le roc , qui a
de diametre la largeur de fa façade & un
peu plus d'un demi diametre de profondeur.
Les infcriptions du frontispice , annoncent
qu'il eft d'une antiquité très- reculée.
Après avoir fait l'hiftoire d'Athénes
dans le temps qu'elle n'occupoit que l'enceinte
de la Citadelle , M. Leroi confidere
les accroiffements de cette Ville
'dont il a donné le plan général. J'en ren-
'drai compte dans les prochains Volumes.
134 MERCURE DE FRANCE.
ARMIDE à Renaud , Héroïde annoncée
dans le Mercure de Décembre.
CEgenre de Pocſie , inventé par Ovide
, eft celui de tous qui convient le
mieux aux études d'un Poëte Tragique .
L'Héroïde en effet n'eft que le tableau
abrégé d'une action pathétique & théâtrale
expofée par un feul perfonnage ; &
fous ce point de vue elle différe de l'Elégie,
par des traits bien plus marqués, que
l'Auteur ne le fait entendre.
L'Elégie , dit-il , ne chante ordinairement
que les amours des Bergers, au lieu
que l'Héroïde prend pour fujet les amours
des Héros. L'une en gémiffant fous des
paffions chimériques & de pure imaginas'eft
décréditée par fa froideur ;
l'autre s'appuyant fur des faits hiſtoriques
, a néceffairement plus de chaleur
& plus d'intérêt .
tion ,
1. Il n'eft point du tout effentiel à
l'Elégie de prendre fes fujets dans une
condition obfcure. Les amours d'Qvide ,
ceux de Tibulle & de Properce n'ont rien
du genre paftoral , & il s'en faut bien
que les Elégies de ces derniers foient
JANVIER. 1759 . 135
froides : la fiction même n'y fait rien ; &
ce que la vérité hiftorique ou l'opinion
fabuleufe ajoute d'intérêt à l'action de
ces petits Poëmes eft très- peu de choſe.
L'Elégie eft froide quand elle eft foiblement
traitée : l'Héroïde le feroit de mê,
me fi le Pocte manquoit d'imagination &
de fentiment ; ce n'eft donc pas ce qui
les diftingue. Mais dans l'Elégie c'eſt le
Poëte qui parle , il n'y peut développer
que les fituations & les mouvemens de
fon ame : voilà ce qui en rétrécit le genre
; au lieu que dans l'Héroïde le Poëte
choifit le perfonnage qu'il fait parler :
à l'intrigue & au dialogue près , ce Poëme
eſt tout dramatique. J'ai dit que de
tels morceaux étoient d'excellentes études
pour un jeune Auteur qui fe deftine
au Théâtre , & en effet il s'y exerce à
fuivre les mouvemens de l'ame & la
génération des fentimens , à donner à la
paffion fes progrès , fes retours , fon flux
& fon reflux naturel , à peindre & détailler
ce qui doit l'être , à paffer rapidement
fur tout ce qui peut refroidir l'intérêt
, en un mot à faire jouer à propos
tous les refforts du coeur humain . Mais ,
quoiqu'Ovide , felon fon génie , ait confacré
l'héroide à l'amour , il me femble
que ce genre de pocfie peut avoir beau
136 MERCURE DE FRANCE.
coup plus d'étendue , & que tout fujet
pathétique peut y être employé avec fuccès.
Par exemple , une lettre de Seneque
mourant à Néron , de Caton d'Utique à
Céfar , de Platon à Denys de Syracuſe
de Socrate à Platon qui n'affifta point à
fa mort , de Cornélie à fes enfants , après
perte de Pompée ; & une infinité d'autres
Sujets qui fe préfentent en foule ,
annobliroient encore le genre de l'Heroide
, fans en affoiblir l'intérêt.
la
L'Auteur de celle- ci a pris dans Armide
le même moment qu'a choiſi Ovide ,
dans la lettre de Didon à Enée. On ne
peut que louer dans le jeune Poëte la nobleffe
du ſtyle , l'aifance & l'harmonie de
la verfification , & furtout la marche &
la gradation naturelle des fentimens ;
partie rare & trop négligée.
>
Armide abandonnée par Renault
éclate d'abord en menaces , tremble , lui
dit-elle :
>> Tremble , Cruel Renaud ? ... connois les traits
d'Armide .
>> Tremble , ce ne font plus ces chiffres amoureux,
» L'un dans l'autre enlacés , & garants de nos
feux :
» Ce n'eft plus cette Armide , à tes loix enchaînée .
>>C'eft Armide en fureur , Armide abandonnée.
JANVIER. 1759. 137
Bientôt l'Amour vient enchaîner la vengeance.
>>Malheureuſe ! où m'égare un défefpoir mortel ?
» Tu Ris de mon courroux & tu le peux, cruel ?..
» Moi , me venger ! De qui ? D'un mortel que
j'adore ,
» Qui me fuit , mais hélas que j'idolâtre encore !
Il est vrai qu'autrefois elle a juré la
perte des Chrétiens , qu'elle a traîné leurs
Chefs captifs dans les prifons de Damas ,
que le feul Renaud lui avoit réfifté , qu'il
avoit rompu les fers de fes efclaves , &
qu'elle a voulu l'en punir.
Ce fut dans cet inftant que mon coeur égaré
>>Sentit naître le feu dont il eft dévoré.
Le Poëte peint cette fituation que l'inimitable
Quinaut a miſe en Scéne.
Enfin , il eſt en ma puiſſance.
Armide fe rappelle l'enlevement de
Renaud , fon réveil & les plaifirs qui l'ont
fuivi .
» Cher Renaud , t'ai- je dit , tu vois couler mes
larmes ,
Puiffent- elles fur toi ce que n'ont pû mes charmes
!
138 MERCURE DE FRANCE .
» Je t'aime , je t'adore, & mon coeur enflammé ,
>> Pour prix de fon amour , demande d'être aimé.
> Au Thrône de Solyme en vain ton bras aſpire ,
>> Renonce à cet eſpoir, je t'offre unautre Empire.
» Abandonnons au fort ces intérêts divers :
» Ce Palais , ces Jardins , voilà notre Univers s
» Viens , fuis-moi , cher: Amant ... viens... cefombre
bocage ,
> Ce temple de l'amour & fon plus bel ouvrage ;
» Cethrône de gazon , ces ombres , ces ruiffeaux ,
» Le fouffle du Zéphire & le chant des oiſeaux ,
» La Nature en un mot au plaifir nous appelle ,
» Le plaifir à tes yeux va me rendre plus belle.
» Viens . Tu me fuis ... L'Amour dans nos embraffements
,
›› De deux fiersennemis fait deux-tendres Amants.
Elle retrace l'yvreffe de leurs amours
avec le coloris d'une imagination enflammée
.
১১
» Au coucher du Soleil , au lever de lAurore ,
>> Centfois tu me difois , Armide , je t'adore.
>> Que tu me fais hair les jours , les triftes jours ,
>> Où le Dieu des combats nr'enlevoit aux Amours!
›› J'ai vécu ſans t'aimer , ô Ciel , & j'ai pû vivre !
» Pardonne ... Foible alors & ne pouvant pourfuivre
,
JANVIER. 1759. 139
» Ta laiſſois échapper de tes yeux attendris ,
>> Ces larmes de l'Amour plus douces que les rit.
Mais ce fouvenir ne rend que plus cruel
l'abandon où il l'a laiffée.
» Oh Ciel ? il eſt donc vrai que mon Amant me
fuit !
» Triſtės Divinités de l'infernale Nuit ,
"A mes accents plaintifs , fortez du noir empire ;
»Embrafez ce Palais que l'Amour fçut conftruire :
» Volez , portez partout le fer & les flambeaux ,
Ravagez ces jardins , defléchez ces ruiſſeaux .
» Anéantiſſez tout , l'Univers & moi - même.
» Mais épargnez encor le perfide que j'aime.
Qu'il vive !……. Il vit l'ingrat , & ſon barbare
coeur
» Peut- être eſt infenfible aux cris de ma douleur .
Elle defcend à la prière. M'abandonneras-
tu , lui dit-elle , dans ces deſerts
affreux ?
»Non Renaud, prens pitié d'une Amanue égarée ,
» Criminelle pour toi , pour toi dénaturée :
» Pour toi , j'ai tout quitté , mon pere , mon pays,
» Mes devoirs , mes ferments , je les ai tous
trahis.
» De quel oeil , de quel front oferois - je paroître
» Dans les murs de Damas , que tu détruis peutêtre
;
140 MERCURE DE FRANCE .
» Dans ces murs malheureux où j'ai reçu le jour ,
▷ Dont j'immolai la gloire aux foins de mon
amour...
Mais que dis-je : Eft- ce à moi de redouter la
honte ?
Je t'aime avec fureur , & l'Amour la furmonte .
» Permets que ton efclave accompagne tes pas :
» Traîne- moi dans ce camp où mes foibles appas
» Allumerent des feux de difcorde & de haine.
>> J'enchaînai les Chrétiens...Venge- les, & m'enchaîne
:
» Je ne demande plus à mon cruel Vainqueur ,
>>Que du beau nom d'Amante il flatte ma dou
leur.
>>Dans fon camp près de lui , s'il permet que je
vive ,
»Je ne veux que le titre & le rang de captive.
Elle veut le fuivre dans les combats , &
veiller elle-même aux foins de fa vie .
»
Craignant à chaque dard par ll''eennnneemmiillaannccéé ,,
Que tout ingrat qu'il eft , ton coeur n'en foit
percé ,
» Le fein , le fein tremblant de la fidelle Armide,
» Contre ces traits mortels te fervira d'Egide.
JANVIER. 1759. 141
Élle a renoncé à fa Patrie , elle fe réfout
encore à abandonner fes Dieux.
» Tes devoirs font les miens , & je fuis tes
exemples ;
» Déjà ton Dieu m'eſt cher : conduis-moi dans
fes Temples ...
» J'oſe exiger ce gage & ce prix de ta foi ,
»Je pars dans cet efpoir , pour me réjoindre à toi ;
>>Et quel que que foit le fort qui m'attende à Solyme
;
»J'y vivrai ton épouſe , ou mourrai ta victime.
Aux morceaux que je viens de citer, il eſt
aifé de reconnoître l'Auteur de la Lettre
d'Héloife : il faut avouer pourtant que
dans celle-ci , fa plume s'eft quelquefois
négligée , tantôt fur la rime , comme dans
ces vers.
» Et cependant , cruel , quand ma main daps
ton fang ,
» S'apprêtoit à laver la honte du Croiffant. "
Tantôt fur le ftyle qui eft diffus &
chargé,
>> Quoi , fous le Ciel épais des plus affreux cli
mats ,
Sur des monts couronnés par d'éternels frimars,
42 MERCURE DE FRANCE.
→→ Sous ces Pôles glacés , où froide & moins féconde
,
La Nature languit aux limites du Monde ;
J'aurai pû dans des lieux fauvages & deſerts ,
› Créer pour mon Amant un nouvel Univers....
&
Je doute que l'on dife le Ciel des climats
ni qu'en parlant d'un lieu déterminé, Póles
foient exact au pluriel , attendu que ce
-lieu ne peut être que fous l'un des Pôles :
de plus , les Póles glacés & les lieux fauvages
& deferts , ne difent que ce qui eſt
exprimé dans les deux premiers vers
· dans le troifiéme ; c'eft-là ce que j'appelle
charger le ftyle. Il feroit à fouhaiter qu'on
s'attachât à diftribuer les parties d'un cableau
, de maniere que chaque vers y
ajoutât quelque trait. Le Poete n'a pas
toujours été affez attentif , dans le choix
des images , à l'analogie des idées , à la
vérité de l'action : il peint Renaud
» Sur un tapis de fleurs négligemment couché,
Et il ajoute ,
›› Tel qu'un jeune arbriſleau vers la terre panché.
On fent bien que la fituation de l'arbriffeau
n'eft pas celle d'un repos tranJANVIER.
1759. 143
quille & voluptueux ; mais d'un abattement
qui fuppofe la nature ou en lan
gueur , ou en contrainte , comme dans
cette image de Virgile ,
Laffove papavera collo ,
» Demifere caput , pluvia dum foriè gravantur.
Si en écrivant ces vers ,
>> Que le tiſſu des fleurs , celui de mes cheveux ,
»Le$ ferrent dans mes bras de mille & mille
noeuds ;
Si le Poëte , dis-je , s'étoit demandé à
lui-même : comment un Peintre enchaîneroit-
il Renaudprès d'Armide ? Il auroit
bien vû que ce ne feroit pas avec les
noeuds de fes cheveux. Or , toute image
qui ne peut pas être rendue fur la toile ,
eft faulle ou confufe dans les vers ; c'eſt ce
que les jeunes Poëtes ne devroient jamais
perdre de vue.
Quoique la fucceffion naturelle des
fentiments foit le mérite effentiel de cet
ouvrage , la gêne du vers ne laiffe pas que
d'y nuire quelquefois.
» Ce n'eft plus mon Tyran... c'eft Renaud ,
c'eft l'Amour.
>> Maisque vois-je fon front eft couvert de poufhere
;
144 MERCURE DE FRANCE.
›› L'ardeur du jour le brûle….. oh Ciel ! que vais
je fairę ?
Cette exclamation me paroît là déplacée
, & ce n'étoit pas la peine d'élever le
ton mal- à-propos pour amener une mauvaife
rime.
Après ce vers :
» Ce n'eſt plus mon Tyran ... c'eſt Renaud ,
c'est l'Amour ;
Il falloit, ce me femble, paffer à ceux- ci :
>>Reçois , mon cher Renaud , ce doux baiſer d'Armide
;
>> Ce n'eft plus la fureur, c'eft l'Amour qui la guide.
» Il dort... Vents, taiſez - vous , reſpectez ſon ſommeil.
» Dieux ! qu'il fera charmant à l'inftant du réveil !
» Il va me préférer à l'Europe , à la Terre :
» Il eft fait pour l'Amour , & non pas pour la
Guerre.
>
L'Auteur avoit dans cet endroit un
dangereux Rival ; & fans l'offenfer , je
crois pouvoir dire que ce dernier
fentiment eft bien plus paffionné dans
Quinaut.
>Qui croiroit qu'il fût né feulement pour la
Guerre ›
» Il femble être fait pour l'Amour.
Que
JANVIER. 1759 . 145
Que le jeune Poëte ne me fçache pas
mauvais gré de la févérité de mes obfervations.
Si je lui reproche jufqu'aux plus
légéres négligences , fi je fuis bleffe de
trouver parmi fes vers des expreffions
forcées , comme
Les Enfers mugiront de mes lugubrescris.
Ou peu exacts , comme
Ileft faux que j'abhorre , il eſt trop vrai que
j'aime.
Par la raison qu'abhorrer n'eſt point
abfolu , & ne va jamais fans régime.
En un mot , fi je ne lui pardonne rien ,
c'eft que je fcai peut- être mieux que lui ,
combien il eft inexcufable. Je le préviens
même que j'examinerai tout ce qui
ſortira de ſa plume , avec la févérité que
l'on doit aux Auteurs qui font au- deſſus
des
ménagenents.
Je dois compte au Public de bien d'autres
Ouvrages intéreffants ou curieux. Du
nombre de ceux-ci me fembloient être
les Chanfons du Docteur Maïer fur la
réfurrection du Phénix . Il annonce qu'il
va chanter la Nature & les propriétés du
feu qui fert au Phénix de bucher & de
berceau ; & il promet de donner fous le
G.
146 MERCURE DE FRANCE.
voile des allégories , le fecret & la clef
de ce qu'il y a de plus caché dans le
grand oeuvre. Mais ces allégories font des
énigmes inexpliquables , pour celui du
moins qui n'eft pas initié aux myfteres de
la Philofophie hermétique.
Le Traducteur avoue qu'il n'eft point
adepte ; pour moi qui le fuis encote
moins , je ne vois dans les Triades ou
Chanfons de Maier , que le délire d'un
malade: elles font écrites en vers anacréontiques
rimés . Le Traducteur en a trouvé
le ftyle fouvent fi élégant & fi pur , qu'à
peine , dit-il , peut-on fe perfuader que
ce foit l'ouvrage d'un Auteur Allemand.
Je ne fçai pas pourquoi un Allemand
n'eût pas écrit en Latin auffi bien qu'il étoit
poffible dans fon Siécle ; mais Maïer ne
mérite pas cet éloge , fa Poëfie eft à- peuprès
celle de nos anciennes Hymnes .
L'Ouvrage intitulé Mémoire Hiftorique
du Collège Royal , dont j'ai annoncé
l'édition in- 12 . & dont on a donné une
édition in-4° . avec quelques Exemplaires
en grand papier pour les Curieux ;
morceau qui manquoit à l'Hiftoire Littéraire
de la France , mériteroit une annonce
détaillée.
J'avois promis le plan du Tome premier
de la Bibliothèque portative des
JANVIER. 1759.
147
Peres de l'Eglife , fuite du Dictionnaire
Apoftolique dont on vient de donner le
XIII . & dernier Volume avec trois Tables
de tout l'Ouvrage , celle des Deffeins
, celle des Matieres , & celle des
Auteurs.
Je me propofois de même de faire
connoître par quelques citations le goût
avec lequel ont été choifis & placés les
morceaux de Pocfie & d'éloquence qui
compofent l'Ouvrage intitulé : L'Ari de
peindre à l'esprit. J'aurois fouhaité pouvoir
rendre juſtice à l'Auteur de l'Hiftoire
de Saladin , en faifant connoître le
mérite de cet Ouvrage également eftimable
& par le ftyle & par le fond ;
mais la Partie Littéraire du Mercure a
des limites trop étroites pour l'affluence
des Livres nouveaux ; & je ne puis que
dérober aux uns l'efpace que je donne
aux autres. Je fuis même obligé de renvoyer
aux Volumes prochains la fuite
des Principes difcutés pour l'Intelligence
: de l'Ecriture Sainte , ainſi que l'Extrait
de l'Hiftoire des Mathématiques , par
M. de Montuclat , quelque confidération
que mérite cet excellent Ouvrage , &
quelqu'impatient que je fois de donner
à l'Auteurs les éloges qui lui font dìs.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
MEMOIRES fur l'Ancienne Chevalerie ,
confidérée comme un établiffement politique
& militaire , par M. de la Curne
de Sainte-Palaye , de l'Académie Françoife
&c. deux volumes in- 12 . A Paris ,
chez Duchefne , rue S. Jacques.
HISTOIRE de la République de Veniſe,
depuis fa fondation jufqu'à préfent , par
M. l'Abbé L *** trois volumes in- 12. A
Paris , chez le même.
ABREGE Chronologique de l'Hiftoire
d'Espagne , depuis fa fondation juſqu'au
préfent Regne, par M.Deformeaux , cinq
volumes in- 12 . A Paris , chez le même.
LA VIE de Dom Armand-Jean le Bouthilier
de Rancé , Abbé Régulier & Réformateur
du Monaftere de la Trape , de
P'étroite Obfervance de Cîteaux , par M.
l'Abbé de Marfollier , Chanoine de l'Eglife
Cathédrale d'Ufez , nouvelle édition
, deux volumes in- 12. A Paris ,
chez Babuty fils , quai des Auguftins ,
Guerin & Delatour , & Savoye , rue $.
Jacques.
Marci Accii Plauti Comoediæ quæ fuperfunt.
Tomi tres in- 12 . Parifiis , Typis
J. Barbou , via S. Jacobea.
JANVIER. 1959 . 1:49
Matthiæ Cafimiri Sarbierii è Societate
Jefu , Carmina , T. I. in- 12 . nova editio,
prioribus longè auctior & emendatior.
Ibidem. C'eft la fuite de la belle Collection
des Auteurs Latins , Hiftoriens ,
Poëtes & Philofophes , entreprife par
Couftelier en 1742. & continuée avec le
même foin par Jean Barbou. Les caracteres
prefque comparables à ceux des
Elzevir en font gravés par Fournier le
jeune.
>
DICTIONNAIRE portatif des Conciles ,
contenant une Somme de tous les Conciles
Généraux , Nationnaux Provinciaux
& Particuliers ; le fujet de leur tenue
; leurs décifions fur le Dogme ou la
Difcipline , & les erreurs qu'ils ont condamnées
, depuis le premier Concile tenu
par les Apôtres à Jerufalem , jufques &
au-delà du Concile de Trente : on y a
joint une Collection des Canons les plus
remarquables , une Table Chronologique
de tous les Conciles , & une Differtation
fur leur antiquité &c. Ouvrage utile aux
perfonnes qui veulent s'inftruire dans
cette partie de la Science Eccléfiaftique
in-8°. A Paris , chez la veuve Didot
quai des Auguftins , Nyon , quai des Auguftins,
Savoye , rue S, Jacques , la veuve
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
Damonneville , quai des Auguftins , &
Durand , rue du Foin.
ESSAI fur les Maladies Vénériennes
où l'on expofe la méthode de feu M. Petit
dans leur traitement ; avec plufieurs
Confultations du même Auteur. Par M.
Fabre , Maître en Chirurgie , Confeiller
du Comité de l'Académie Royale de Chirurgie.
in- 12. A Paris , chez Cavelier
rue S. Jacques , & Giffart , auffi rue S.
Jacques.
HISTOIRE Générale des Guerres , divifée
en trois époques ; la premiere depuis
le Déluge jufqu'à l'Ere Chrétienne , la
feconde depnis l'Ere Chrétlenne jufqu'à
la chûte de l'Empire d'Orient , la troiféme
, depuis la chûte de l'Empire d'Orient
jufqu'à l'année 1748. avec une Differtation
fur chaque Peuple , concernant
fon origine , la fituation du Pays qu'il
habite , la forme de fon Gouvernement ,
fa religion , fes loix , fes moeurs , fes révofutions
&c. in-4°. Tome fecond contenant
l'Hiftoire du refte des Peuples de
la baffe Afie. Par M. le Chevalier d'Arcq.
A Paris , de l'Imprimerie Royale. Je tâcherai
de donner dans la fuite une idée
de ce bel Ouvrage,
"
JANVIER. 1759. 151
INSTITUTIONS abrégées de Géographie .
Par M. Maclot . in- 12. A Paris , chez
Prault perc, quai de Gêvres , & Vincent,
rue S. Severin.
BIGARRURES Philofophiques. A Amfterdam
& à Leipfick.
A. Laval , Comédien, à M. J. J. Rouffeau
, Citoyen de Genêve fur fa Lettre à
M. d'Alembert. A la Haye.
On trouve chez Duchefne rue S. Jacques
, plufieurs Opera-Comiques donnés
en 1758. La Répétition interrompue, ou
le Petit-Maître malgré lui. L'heureux Déguiſement
, ou la Gouvernante fuppofće,
Par M. de Marconville . Le Peintre amoureux
de fon Modéle & le Médecin de
l'Amour , par M. Anfeaume. Le Magaſin
des Modernes , par M. Panard. Le Docteur
Sangrado, par MM. Anfeaume & ***.
Chez le même , l'Ifle déferte, Comédie
eu un Acte & en vers , par M. C....
Chez le même, les Almanachs fuivans :
Almanach chantant avec une nouvelle
Ethomantie des Dames ; Alphabétomanmantie.
Nouvelles Tablettes de Thalie.
Almanach du Sort. Le Noftradamus moderne.
Apologie des Dames. La Magie
noire. Le Gage touché. Les Soirées amu-
Giv
52 MERCURE DE FRANCE.
fantes. Almanach chantant de Momus.
Almanac chantant des Promenades de
Paris. La Magie blanche. Bagatelles à
tout le monde.
LES NOMS CHANGÉS , ou l'Indifférent
corrigé , Comédie en trois Actes en vers.
A Paris , chez Prault pere , quai de Gêv.
Diogêne à la campagne , Comédie en
Profe , de trois Actes . Par M. J. A. M. de
M. A Genéve , chez Goffe & Comp.
LETTRE de M. le Chevalier Goudar , à
un Académicien de Paris , au fujet de la
nouvelle Charruë à femer. A Avignon.
Les Avantures de Victoire Ponti. A
Amfterdam , & fe trouve à Paris chez
Rollin , & Bauche , quai des Auguftins.
Nota. On a obmis pag. 73. de ce Volume de
donner le mot du Logogryphe Latin du Mercure
précédent. Ce mot eft Silex , dans lequel on
trouve ilex , lex , ex , x & file .
JANVIER. 1759. 153
ARTICLE III.
CIENCES ET BELLES- LETTRES.
MEDECINE.
E me fuis hâté de contredire dans le
Mercure de Décembre l'avis précipité
u'on avoit donné au Public par une Letre
anonyme , dont le ton m'en avoit imofé
, & que j'avois inférée dans le même
Tolume , pag. 149. J'ai promis de donner
a preuve de la fauffeté du fait annoncé
dans cette Lettre. Je m'acquitte de ma
promeffe avec la confolation de penfer ,
que fi ma bonne foi a été furprife , ce
nuage paffager ne fervira qu'à rendre la
vérité plus éclatante , & les moyens dont
on fe fert pour l'obfcurcir plus odieux &
plus impuiſſants.
G
1
154 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à M... inoculé par M. Tronchin ,
u fujet de la prétendue petite vérole du
fils de M. Delatour, Receveur des Tailles
d'Agen .
R Affurez-vous , Monfieur , cette hiftoire
s'eft trouvée fauffe , comme nombre
d'autres , que les Anti- Inoculateurs répandent
tous les jours pour arrêter le cours
de cette pratique ; qui , quoique encore
nouvelle en Erance , n'a pas laiffe de gagner
confidérablement depuis deux ans
par des expériences multipliées avec un
fuccès conftant dans les Familles les plus
Illuftres du Royaume. Chaque Inoculé
donnoit un nouveau poids aux raiſons en
faveur de l'inoculation & lui faifoit
des nouveaux Partifans parmi les perfonnes
aufquelles cette méthode pourroit
être utile : les Anti-Inoculateuts ont perdu
des armes , à mesure que les fuccès de
l'inoculation fe font multipliés ; & ils ont
été réduits par l'évidence des faits , à cette
feule objection , qu'elle ne garantit pas
de la petite vérole naturelle ; auffi s'efforcent-
ils de faire valoir leur unique reffource.
L'expérience feule peut décider
,
JANVIER. 1959 . iss
cette queſtion ; le raifonnement n'y fait
rien ; ils cherchent des exemples partout ;
Ils n'ont nommé à Paris , jufqu'à préfent,
que celui fur lequel vous voulez être
clarci. Voici , Monfieur , le fait.
Cet enfant avoit été inoculé à Paris en
1756 , fous la direction de M. Tronchin.
M. de S. Martin , Chirurgien de M. le
Duc de Chartres , a appliqué les véficatoires
, & a fuivi le traitement : il a dit
que l'inoculation avoit très-bien réuffi ,
& que cet enfant avoit eu environ foixante
boutons. Le 6 de Novembre dernier , ce
même Inoculé & quatre de ſes Camarades
de penfion tomberent malades prefque
en même tems. On les mit au lit , ils
avoient pour lors une fiévre, plus ou moins
forte , un mal de tête & un affoupiſſement
le même jour , le petit Delatour
avoit des boutons à la peau , & ils ont
paru à tous le lendemain. Ces boutons
furent fenfibles au tact , & élevés en naiffant
; ils fe remplirent au bout de 24 heures.
Ils étoient alors clairs , tranſparens,
& comme on dit , cryftallins : ils ont
bientôt crévé , & jetté une ſérofité rouffatre
, point de pus. Ils ont formé une
efpéce de galle à quelques endroits : enfin
, tout étoit fini le quatrième jour , &
les Malades ont mangé la foupe même dès
G vj
156 MERCURE DE FRANCE
le troifiéme jour de leur maladie ; ils furent
purgés le huit : au lieu que M. Labat ,
Chirurgien , qui eft le feul qui a traité
ces enfans , a dit , qu'il ne purgeoit jamais
que le feizième ou vingtiéme de la
petite vérole , il n'avoit pas regardé cette
maladie , comme une vraie petite véro
le ; qu'il la traité en conféquence ; qu'il a
fouvent remarqué cette eſpèce de maladie,
comme l'avant-coureur de la petite vérole
; & qu'enfin , le nom de petite vérole
volante qu'on a donné à cette maladie
, ne fignifioit autre chofe , chez lui ,
qu'une éruption paffagere à la peau , de
peu de durée , précédée de fiévre & autres
fymptômes communs à la petite vérole ,
maïs qui ne la caractériſent point.
L'enfant en queftion , eft neveu de M.
Guefnon , Notaire à Paris , qui fut averti
par le Maître de Penfion. L'oncle amena
auffitôt M. Gaullard , fon Médecin, voir le
Malade le troifiéme jour de la maladie.M.
Gaullard n'a fait que cette feule vifite , ne
jugeant pas la maladie affez férieufe
répéter fes vifites; * il n'ordonna ri
chofe , que de continuer le
de M. de Labat. Douze i
pendant le bruit d'un
* Apparemme
quence d'un f
JANVIER .1759. 157
role dans une perfonne qui l'avoit déja
eue par inoculation , s'étant répandu dans
Paris , autorifé par quelques Lettres que
M. Gaullard a écrites à différentes perfonnes
, même à plufieurs Médecins, & l'une
de ces Lettres m'étant tombée entre les
mains,je m'yfuis tranfporté avec M. Peti
Médecin de S. A. S. Mais ce n'a été que le
dix-feptième jour de la maladie. Nous
eumes l'honneur d'en informer S. A. S.
Mgr le Duc d'Orléans , qui , auffitôt donna
fes ordres à Meffieurs Vernage , Fournier
& Petit , fon Médecin , d'éclaircir le
fait , & lui en rendre compte. Vous trouverez
ci-joint , Monfieur , le rapport de
ces Meffieurs. Si M. Gaullard eût appellé
d'autres Médecins , ou fuivi lui- même réguliérement
la maladie , comme il eft
convenu avec ces Meffieurs qu'il falloitfaire
pour la bien conftater , cette hiftoire
n'auroit pas eu lieu , ni les Inoculés tant
d'inquiétudes.
Pour que vous foyez inftruit , Monfieur,
fur cette matiere , vous me permettrez
d'entrer dans un détail médical . Le Pu- .
blic & les Médecins font partagés en
France fur cette queftion : fçavoir fi une
perfonne peut être attaquée plufieurs fois
de la petite verole , foit naturellement ,
foit après l'inoculation. Je fuis du nom
158 MERCURE DE FRANCE,
bre de ceux qui croyent que l'on peut
avoir plufieurs maladies qui reffemblent
à la petite verole à quelques égards , &
que le vulgaire confond mal - à-propos avec
elle, je penfe qu'une feconde petite verole
dans la même perfonne eft infiniment
rase, par conféquent comme nulle ; puifque
les plus fameux Praticiens en Médecine
meurent à 80.ans fans en rencontrer un
exemple dans le cours de leur pratique.Perfuadé,
M. que la reffemblance de plufieurs
maladies éruptives eft capable de tromper
prefque toujours ceux qui ne jugeront que
par le premier coup d'oeil . Permettez-moi
de vous indiquer ici d'après les Auteurs ,
en peu de mots les fignes caractériſtiques
qui les diftinguent .
J'entends par petite vérole ſtrictement
priſe une fièvre inflammatoire , peftilentielle
, épimédique , toujours contagieufe
, dont le cours eft régulier & marqué
par quatre tems très- diftincts , ** qui eft
plus ou moins dangereufe , & même fouvent
mortelle , dont la criſe ſe fait fur
la peau , en forme de boutons ou putu- .
les remplies à leur point de maturité d'un
pus jaune bien formé , qui étant introduit
* Rara non funt artis .
** Vid . Riv. de variolis.
JANVIER. 1759. 159
dans le corps d'une autre perfonne excite
pour une feule fois cette même maladie
; les Auteurs en ont reconnu deux efpéces
, favoir la difcrete , & la confluente.
C'eſt la premiere eſpèce qui reſſemble
le plus à d'autres maladies éruptives ,
& qui donne plus fouvent lieu aux erreurs
ci - deffus. L'une & l'autre petite
vérole réelle ont quatre périodes ou quatre
tems . Le 1 '. celui de contagion , le
2º. d'éruption , le 3. de la fuppuration
, le 4° . de la diffécation. Le tems de
contagion ou appareil eft ordinairement
de quatre jours ou trois jours & demi.
Plus la petite vérole eft difcrette , plus
ce tems eft long , & plus les boutons
tardent à paroître ; le contraire eit arrivé
chez le petit Delatour ; les boutons ont
paru le premier jour , & ont crévé le 4º.
jour auquel ceux d'une vraie petite vérole
la plus legere auroient commencé à
paroître. La durée de ces quatre périodes.
de la petite vérole difcrete , felon M.
Cantwel * , eft de 15 jours ; la maladie
de cet enfant étoit finie le 4° . jour : il y
a , ſelon le même Auteur plus ou moins
de fiévre pendant les trois premiers tems.
qui font onze jours. M. Gaullard a vu
* Vid. D. Cantwel
160 MERCURE DE FRANCE.
cet enfant le troifiéme jour , & il n'avoit
point de fiévre.
M. Cantwel dit que le tems de l'éruption
finit lorsque le pus jaune fe montre
à la pointe des puftules qui eft ordinairement
le huitième de la maladie felon
fon calcul , ce pus jaune n'a jamais paru
chez ces enfans , & l'humeur tranfpatente
de leurs puftules s'eft diffipée le 4º.
jour. Selon le même Auteur les boutons
font remplis de pus bien formé l'onziéme
jour ces enfans n'avoient point de
boutons le quatrième. Dans ce parallèle -
j'ai préféré la defcription de M. Cantwel
, parce qu'elle eft très-exacte, & que
d'ailleurs je ne ferai pas fufpect en citant
un Auteur fi décidé aujourd'hui contre
l'inoculation . J'efpere , Monfieur, que
ces points de comparaifon feuls fuffiront
pour vous convaincre que la maladie
de ces enfans n'étoit pas une petite vérole
, & fi vous voulez réfléchir fur ce
qui fe paffe chez les inoculés , il ne vous
reftera aucun doute. Les fymptômes
commencent ordinairement le 7. jour
après l'inoculation , & l'éruption ne ſe
fait que le neuf ou le dix , jamais le même
jour , & quand il n'y auroit que cinq
boutons fur tout le corps , le cours de la
maladie fera régulier , & fes quatre tems
feront marqués.
JANVIER. 1759 .
161
Il est étonnant , Monfieur , que l'on
puiffe méconnoître une maladie fi bien
décrite par une infinité d'Auteurs : une
maladie dont la marche eſt ſi régulière ,
les fymptômes fi frappants , les périodes
fi exactes. , & la crife fi remarquable.
Nous allons à préfent parler des maladies
que le Vulgaire prend pour petites
Véroles & qu'il appelle volantes, qui ont
quelques fymptômes communs avec l'ef-
Déce difcrette de petite vérole que je
viens de décrire , mais qui different par
les fignes effentiels qui caractériſent l'un
& l'autre. Prefque tout le monde entend
par petite vérole volante une maladie
femblable à celle des enfans dont nous
avons parlé or cette maladie n'a ni le
danger , ni la durée , ni la marche de la
petite vérole , ni ce venin particulier qui
en eft la cauſe , ce venin toujours contagieux
& fi fouvent funefte. Dans ce
fens cette maladie peut revenir plufieurs
fois , & ne doit pas garantir de la petite
vétole , ni la petite vérole ne peut garantir
de cette maladie que j'appellerai
déformais après les Auteurs la Cryftalline.
Quelques-uns entendent par ce terme
volante , une petite vérole très-difcrette
, benigne & légere , où il y a fort
peu de boutons , mais qui contiennent
162 MERCURE DE FRANCE.
un vrai venin variolique . J'admets cette
eſpèce de petite vérole , non pas fous le
nom de volante , mais de difcrete fimplement
qui m'a fervi de termes de comparaifon
avec la Cryſtalline .
La fource de ces erreurs vulgaires ,
comme dans le cas préfent , eft que
la
vraie petite vérole étoit inconnue aux
Grecs & aux Romains , & par conféquent
n'a pas été défignée chez eux par un nom
propre. Le nom variola par lequel elle a
été depuis défignée ne fignifie parmi les
Médecins que la vraie petite vérole , mais
felon fon origine ce mot peut s'appliquer
à toutes les inégalités de la peau.
Il eſt le diminutif du mot vari qui dans
toute fon étendue fignifie les taches , les
puftules ou boutons de toute efpéce , les
cicatrices , enfin toutes les maladies boutonneufes
de la peau font autant de vari;
& comme il n'y a point de boutons qui
gâtent plus la peau que ceux de la petite
vérole , on leur a donné le nom fpécial
de variola quafi parvi vari en François
petites puftules qui rendent la peau iné.
gale * , & par corruption du mot Latin ,
vérole ; & généralement partout en langue
vulgaire on lui a donné un nom tiré
de fes apparences & de fes effets fur la
* Vid. Dictionnaire d'Ainſworth & autres.
JANVIER. 1759.
163
peau , ainfi petite vérole volante fuivant
cette étymologie fignifie des puftules
paffageres quelconques & que le Vulgaire
appelle indifféremment petite vérole , ne
connoiffant point d'autre nom. La madie
de ces enfans eft de ce nombre. Plufieurs
Auteurs qui ont écrit fur la petite
vérole & autres maladies éruptives bien
longtems auparavant que l'inoculation
fût connue en Europe , ont décrit avec
précifion cette fauffe petite vérole à laquelle
ils ont donné differents noms . *
Ily a une troifiéme eſpèce de puſtu-
» les auxquelles les enfans font fujets qui
» reffemblent à la petite verole pour la
» figure & la groffeur , mais qui en différe
» en ce que les puftules de la petite verole
» paroiffent en naiſſant avec rougeur &
» inflammation : au contraire celles de
» la premiere maladie font blanches * ,
»femblables à des petites veffies rem-
» plies de férofité , qui s'ouvrent & fe
» déffèchent en trois jours , & n'ont au-
» cun danger. Nos Françoiſes l'appellent
» verolette , les Italiennes ravaglione . Il y
» a des Auteurs ** qui ajoutent à ces deux
efpéces de puftules les cryftallines qui
font de petites veffies remplies d'eau ,
ןכ
* Riv. p. 461. de variolis.
* Vidus Vidius. pag. 491. lib. 13. Cap. VI. de
variolis & morbillis.
164 MERCURE DEFRANCE.
ود
ود
tranfparentes comme du criftal vulgò
ravaglione: Tous les hommes ne font
" pas fujets à cette maladie comme à la
petite vérole & à la rougeole & n'en-
» font pas fi malades ni en aucun dan-
» ger ; c'est pourquoi on doit les ranger
» dans la claffe des Phlictenes. Il y a des
» des exanthemes * propres aux enfans
» en Italien ravaglione , en François ve-
» rolette , verole volante, la grêle , la cryf
» talline Mirindolius petite vérole , ichoreufe
& vapide. Dralincourt la lymphatique
, la rofée , la fueur du fang. Ces
» velfies naiffent , crevent & fe deflèchent
» en trois jours & laiffent quelquefois **
» des marques
.
ود
>>
ود
L'homme feul , & tout homme , &
» une feule fois , eft attaqué de la vraye
""
petite vérole & de la rougeole. Mais il
» ne faut pas confondre avec ces deux
» maladies celle qu'on appelle petite vé-
» role volante, en AngloisChickenpox Il l'a
» décrit précisément comme les Auteurs
précédents & ajoute comme eux qu'elle
» eft fi peu dangereufe que jamais Méde-
» cin n'eft appellé pour la traiter morbus
» adeò benignus ut nunquam fub curam
”
و د
» medicam cadat.
* Sidob. M. D. Monfp. pag. 160. tom . 2. de
Morton .
** Allen , Sinop. pag. 47.
JANVIER. 1759 . 165
Je ne multiplierai pas davantage
les textes des Auteurs ; en voilà , ce me
femble affez , Monfieur , pour vous convaincre
que la maladie de M.Delatour fils
n'eft point celle que l'inoculation communique
, & qu'il a reçu par cette voye ,
c'est là tout ce que prétendent les Inoculateurs
, & tout ce qu'on peut attendre
de l'inoculation . On ne prétendra pas , je
penfe , qu'elle doive préferver de la rougeole
, de la pefte , du pourpre & c. ni
d'aucune autre maladie que de celle
qu'elle donne. Des bruits femblables à
celui-ci & auffi peu fondés ont retardé
longtems le progrès de la méthode en
Angleterre , où pendant mon fejour de
trois mois en 1755. je n'ai pû découvrir
parmi les gens de l'Art un feul qui n'approuvât
pas l'inoculation . Médecins ,
Chirurgiens , Apothicaires, tous font inoculer
leurs enfans : ce qu'ils ne feroient
pas s'ils avoient reconnu que cette opération
fût une précaution inutile. Vous
voyez , Monfieur , par mes démarches ,
que je n'ai pas cherché à déguiſer ce
fait , mais au contraire à le mettre au
grand jour tel qu'il feroit jugé par les
Gens de l'Art. J'ai l'honneur d'être & c.
HOSTY , Docteur Régent.
166 MERCURE DE FRANCE.
RAPPORT des quatre Médecins qui ont
vifité l'Enfant inoculé , foupçonné d'avoir
eu une feconde petite vérole.
Rapporté par Nous fouffignés Premier
Médecin , & Médecin ordinaire de Son
Alteffe Séréniffime Monfeigneur le Duc
d'Orléans , & Docteurs - Régens de la
Faculté de Médecine de Paris , que nous
nous fommes tranſportés Mercredi 29 Novembre
1758 , chez M. Renouard, Maître
de Penfion , demeurant au Village de
Picpus , pour y voir & vifiter un jeune
homme , nommé M. Delatour , que l'on
difoit avoir été attaqué depuis quelques
jours de la petite vérole , quoiqu'il ait été
inoculé l'année 1756 , par M. de S. Martin,
Chirurgien de S. A. S. M. le Duc de
Chartres , fous les yeux de M. Tronchin ,
Médecin de Genêve : on nous a préfenté
le jeune homme guéri & levé avec quatre
de fes Compagnons , qui ont eu la même
maladie , & dans le même tems : après les
avoir examinés , nous ne leur avons trouvé
d'autres traces de cette éruption à la
peau , que des taches violettes fort éloignées
les unes des autres fur le vifage , &
en différentes parties de l'habitude du
corps fans aucune cicatrice ni cavité dans
JANVIER. 1759.
167
la peau : nous avons remarqué les mêmes
taches aux autres , & à quelques-uns dés
croutes fur le dos , qui n'étoient pas encore
tombées : le Chirurgien , nommé M.
Delabat qui les a vûs & fuivis pendant le
cours de cette maladie uniforme à tous ,
¿ été appellé à notre vifite , & nous lui
avons fait les queftions convenables fur le
commencement , le progrès & la fin de
cette maladie , aufquelles il a répondu
avec précifion. Il nous a dit que tous
avoient eu l'appareil en petit de la petite
vérole , comme fiévre plus ou moins
vive , affoupiffement , maux de coeur , &
qu'un d'entre eux , avoit vomi ; que dans
le commencement que la fièvre s'eft déclarée
, il avoit vû & ſenti des boutons
rouges qui s'étoient multipliés , & avoient
acquis , en vingt- quatre heures , toute
leur groffeur & leur élévation ; qu'ils
avoient blanchi promptement, mais qu'ils
étoient tranfparents & cryftallins, & qu'en
les crévant , il n'en avoit coulé qu'une fé
rofité claire & jaunâtre , que la fiévre n'avoit
duré que trois ou quatre jours en déclinant
, que tous les boutons s'étoient
féchés fort promptement , & qu'il n'y
avoit point eu de vraie fuppuration : le
Chirurgien nous a ajouté qu'il avoit jugé
que ce n'étoit qu'une petite vérole volante.
168 MERCURE DE FRANCE
1
Comme nous avons appris que M.
Gaullard , Médecin du Roi , avoit vû ces
Malades , nous l'avons invité à venir conférer
avec nous chez M. Petit , Médecin
de Mgr le Duc d'Orléans , le premier Décembre
, & il nous a dit , qu'ayant été
mandé par la Famille de celui qui avoit
été inoculé , il ne l'avoit vû que le troifiéme
jour de fa maladie , & par occafion
les quatre autres , qu'il les avoit trouvés
fans fiévre , & qu'au premier afpect , il
avoit jugé que cette éruption n'étoit que
la petite vérole volante ; mais qu'il ne les
avoit vûs qu'une fois . En examinant
avec attention ces jeunes gens , nous
avons remarqué qu'un deux avoit le vifage
gravé par l'impreffion d'une petite
vérole ancienne. Le Maître de Penfion
qui étoit préfent , nous a dit qu'il avoit eu
y a quelques années , la petite vérole
naturelle & fort abondamment. Il a ajouté
que ,
le plus jeune d'entre eux , étoit
dans le même cas , que fes Parents l'en
avoient averti ; mais nous ne lui en avons
trouvé aucune impreffion fur le vifage ,
quoiqu'il ne nous foit pas poffible de porter
un jugement certain fur le caractére
d'une maladie que nous n'avons point vû
dans aucun de fes périodes : après cet
examen exact , & l'expofé de ces Mefil
fieurs ,
JANVIER. 1759. 169
1 feurs , nous conjecturons que ces jeunes
gens n'ont eu , ni la petite vérole , appellée
vulgairement volante , dans certains
Pays,variolette ; ni la vraie, qu'on nomme
la picquotte dans les mêmes Provinces
; car celle qu'on appelle volante , ne
commence pas avec tant d'appareil , &
quoique les boutons imitent par leur couleur
& leur figure, les puftules de la véritable
, elles fe diffipent promptement fans
produire ni pus , ni férofité ; la vraie petite
vérole , furtout quand elle n'eft pas
fimple & fort difcrette , commence d'une
façon plus orageufe , les puftules font un
progrès lent en groffeur & en élévation :
elles ne paroiffent d'abord qu'entre la
peau & l'épiderme , elles ne fortent point
ordinairement qu'après deux jours de fiévre
aux enfants , & trois ou quatre aux
adultes ; il y a toujours une diminution
confidérable de la fièvre & des accidens
quand l'éruption eft avancée , & quelquefois
une ceflation totale quand elle eft
complette. On obferve toujours une fièvre
fecondaire même dans la petite vérole
naturelle la plus bénigne , au commencement
de la fuppuration ; & enfin , chaque
bouton qui eft un phlégmon , fuppure
bien ou mal felon que le caractére des humeurs
eft bon ou mauvais. Après ces re-
H
170 MERCURE DE FRANCE.
fléxions fondées fur l'expérience , il nous
paroît que la maladie que ces jeunes gens
ont eue, eft une éruption cryftalline, dont
nous avons vû dans le cours de notre Pratique
beaucoup d'enfants & d'adultes attaqués
avant & après avoir effuyé la petite
vérole , même la plus maligne , & la
plus confluente , & nous avons obfervé
que cette éruption eft fans danger. Et ont
figné , VERNAGE FOURNIER , PETIT
PETIT-FILS.
,
ACADÉMIE
FRANÇOISE.
PRIX de Poefie pour l'Année 1759 .
L'ACADÉMIE CADÉMIE FRANÇOISE ayanr
annoncé dans le Programme du Prix de
Poëfie , que tout Ouvrage qui feroit connu
de quelque maniere que ce fût , feroit rejetté
a été obligée de refufer cette année le Prix
à la Piéce qui l'auroit obtenu , fi les conditions
du Programme avoient été remplies.
La Piéce s'étant trouvée imprimée longtemps
avant qu'elle fût envoyée au concours
, l'Académie annonce que ce Prix
*Nota Cet exemple doit rendre les Auteurs
plus attentifs à ne pas lailler paller en des mains
JANVIER. 1759. 171
réfervé , qui eft une Médaille d'or de la
valeur de fix cents livres , fera donné le
25 Août 1759 , Fête de Saint Louis , à
une Ode d'environ cent vers , dont le Sujet
fera encore au choix des Auteurs .
Toutes Perfonnes , excepté les Quarante
de l'Académie , feront reçues à compofer
pour ce Prix.
Les Auteurs ne mettront point leur
nom à leurs Ouvrages , mais ils y mettront
un paraphe , avec une Sentence ou
Devife telle qu'il leur plaira.
Ceux qui prétendent au Prix, font avertis
que les Piéces des Auteurs qui fe feront
fait connoître , foit par eux-mêmes ,
foit par leurs amis , ne concourront
point ; & que Meffieurs les Académiciens
ont promis de ne point opiner fur celles
dont les Auteurs leur feront connus.
Les Ouvrages feront remis avant le
premier jour du mois de Juillet prochain
à M. Brunet , Imprimeur de l'Académie
Françoife , au Palais : & file port n'en eft
point affranchi , ils ne feront point retirés.
étrangeres les Piéces qu'ils auront deffein de pré--
fenter à l'Académie. Je donnerai dans le prochain
Volume quelques fragments des Ouvrages de
Poëfie qui ont concouru avec celui- ci , & qui
m'ont été confiés .
Hij
#72 MERCURE DE FRANCE
PRIX propofe par l'Académie Royale de
Chirurgie pour l'Année 1760.
L'ACA 'ACADÉMIE Royale de Chirurgie
propofe pour le Prix de l'année 1760 , le
Sujet fuivant :
Determiner d'après une bonne théorie le
traitement des Fiftules confidérées dans les
différentes parties du corps .
L'Académie exige qu'on traite cette
matiere , de façon qu'après avoir établi les
régles générales de la cure des Fiftules , on
déduife enfuite les méthodes particulières
dont cette cure eft fufceptible , relativement
aux différentes parties du corps , à
la tête , à la face , dans la bouche , à la
poitrine , au ventre , &c. Et pour les extrémités
, aux parties molles , aux parties
dures , aux jointures , &c.
Ceux qui travailleront fur le Sujet propofé
pourront s'épargner la peine de traiter
en détail des Fiftules lacrymales , &
du Canal falivaire , à moins qu'ils n'ayent
des découvertes à ajouter à celles que l'Académie
a publiées fur cela.
Ceux qui envoyeront des Mémoires
font priés de les écrire en François ou en
Latin & d'avoir attention qu'ils foient
fort lifibles .
JANVIER . 1759.
dans
Les Auteurs mettront fimplement une
deviſe à leurs Ouvrages ; mais , pour fe
faire connoître, ils yjoindront à part
un papier cacheté & écrit de leur propre
main , leurs nom , demeure , & qualité ;
& ce papier ne fera ouvert qu'en cas que
la Piécé ait remporté le Prix.
Ils adrefferont leurs Ouvrages , francs
de port , à M. Morand , Secretaire Perpétuel
de l'Académie Royale de Chirurgie
à Paris , ou les lui feront remettre
entre les mains .
Toutes perfonnes de quelque qualité &
pays qu'elles foient , pourront afpirer au
Prix ; on n'excepte que les Membres de
l'Académie.
Le Prix est une Médaille d'or de la valeur
de cinq cens livres , fondée par M.
de la Peyronie ; qui fera donnée à celui
qui , au Jugement de l'Academie , aura
fait le meilleur Mémoire fur le Sujet propofé.
La Médaille fera délivrée à l'Auteur
même qui fe fera fait connoître , ou au
Porteur d'une procuration de fa part ; l'un
ou l'autre repréfentant la marque diftinctive
, & une copie nette du Mémoire.
Les Ouvrages feront reçus jufqu'au
dernier jour de Décembre 1759 inclufivement
; & l'Académie , à fon Affemblée
H iij
174MERCURE DE FRANCE.
publique de 1760 qui fe tiendra le Jeudi
d'après la quinzaine de Pâques , proclamera
la Piéce qui aura remporté le Prix.
L
'Académie ayant établi qu'elle donneroit
tous les ans fur les fonds qui
lui ont été légués par M. de la Peyronie
une Médaille d'or de deux cens livres , à
celui des Chirurgiens Etrangers ou Regnicoles
, non Membres de l'Académie , qui
l'aura mérité par un Ouvrage für quelque
matiere de Chirurgie que ce ſoit , au choix
de l'Auteur ; Elle annonce qu'Elle en aura
deux à adjuger en 1759 , s'il fe trouve
deux bons Ouvrages parmi ceux qui lui
ont été envoyés en 1758. Ce Prix d'Emulation
fera proclamé le jour de la Séance
publique.
Le même jour , Elle diftribuera eing
Médailles d'or de cent francs chacune , à
cinq Chirurgiens , foit Académiciens de la
Claffe des Libres , foit fimplement Regnicoles
, qui auront fourni dans le cours de
l'année précédente un Mémoire , ou trois
Obfervations intéressantes .
JANVIER. 1759. 175
EXTRAIT d'une Lettre de M. Bouillet
Secretaire perpetuel de l'Académie des
Sciences & Belles- Lettres de Beziers
Contenant une Relation de l'Affemblée
Publique que cette Académie a tenue
le 26 Octobre 1758.
MONSIEUR Bouillet Fils , en qualité de
Directeur , cette année fit l'ouverture de
la Séance. Après s'être excufé de ce qu'il
ne faifoit point de Difcours Oratoire fur
ce que fes talents ni fon éducation ne
l'avoient point porté à l'éloquence. Il lut
un Mémoire fur les Pteuro -pneumonies
épidémiques qui ont regné dans des Villages
voisins d Beziers , lequel nous comptons
faire imprimer inceffamment. M.
l'Abbé de Roquefort lut l'éloge de feu
M. l'Abbé de Cambacerés , Vicaire Général
du Diocéfe , & Sacriftain de la Cathédrale
, Docteur de Sorbonne , mort
dans le mois d'Avril dernier, éloge qui attira
beaucoup d'applaudiffements à l'Orateur.
M. Barbier , Préfident au Préfidial de
cette Ville , qui avoit été nommé pour
remplir la place vacante par le décès de
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
M. de Cambacerés , fit un remerciment ,
qui fut fort goûté.
M. Ribart fit enfuite la lecture d'un
Mémoire fur la fingularité dans l'Architecture
, qu'on peut regarder comme Apologie
indirecte de fon Elephan ttriomphal.
Enfin , M. de Bouffannelle le fils , lut
un petit Ecrit à la louange de M. le Duc
d'Aiguillon , au fujet de la victoire remportée
fur les Anglois à S. Caft en Bretagne.
Toutes ces Piéces furent réfumées par
le Directeur.
ARTICLE IV.
ARTS
.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
MONSIEU
ONSIEUR Lefebvre Organiſte de
Saint Louis en l'Ifle , vient de mettre
au jour une Cantatille pour une baffe
taille , intitulée , La Raifon fatisfaite . Le
prix eft de 36 f. Il a donné auffi un moJANVIER.
1759. 177
tet intitulé , Coronate. Le prix eft de 48 .
l'un & l'autre fe vendent chez l'Auteur.
On propofe aux Amateurs de Mufique ,
par voye de foufcription un Ouvrage
d'un genre très-utile tant pour la commodité
des Maîtres que pour le progrès des
Eléves.
L'Auteur a eu pour but dans cet Ouvrage
de tirer des ténébres le principe
théorique & pratique de la Flute traverfiere
& de l'expofer au grand jour avec
précifion & clarté.
Il commence d'abord par enfeigner à
bien porter les mains fur l'Inftrument &
la vraye façon de l'emboucher. Enfuite il
détaille amplement les divers tacs ou
coups de langue , leurs différentes propriétés
& la façon de les articuler ; les
pofitions des doigts pour former tous les
tons des gammes , naturelle , diézée , &
démolifée ; leurs tremblemens , dits cadences
, les agrémens expreffifs , leur
genre , le caractere d'expreſſion auquel
ils font propres.. La fixation des phaſes
muficales , le lieu de la refpiration &c.
avec plufieurs préludes & leçons proportionnées
aux progrès des Eléves. Cet Ouvrage
eft terminé par douze caprices ou
cadences finales propres à l'exercice de
HY
178 MERCURE DE FRANCE.
l'embouchure & des doigts & a être inférés
dans les concerto .
On ofe avancer que ce Livre renferme
tout ce dont la Flute eft capable ,
auffi l'a-t-on intitulé l'Art de la Flute.
Il fera gravé avec foin , & imprimé de
même. Il paroîtra au mois d'Avril prochain
, & ne fera diftribué qu'aux Soufcripteurs
.
୨
Le prix des Soufcriptions eft de 6 1.
& s'il eft publié il fe vendra liv. paffe
le mois de Février on ne foufcrira plus
On s'adreffera pour foufcrire chez M.
Bayard, Marchand de Mufique, à la Régle
d'or, rue Saint Honoré, à Paris .
GRAVURE.
Il vient de paroître un Portrait gravé
du M. Comte de Daun , qui peut fervir
de pendant & figurer avec celui du Roi de
Pruffe ; on affure qu'il eft unique en France,
& d'ailleurs très- reffemblant. Ce Portrait
& celui du Roi de Pruffe fe trouvent rue
Hyacinthe au Jeu de Paulme du Sieur
Goffeaume près la Porte S. Jacques à
Paris . Le prix eft de 12 fols pićce.
Le fieur Buldet vient de faire paroître
quatre Eftampes nouvelles nommées les
Villageois , la double Fécondité , la CuiJANVIER.
1759 . 179
finiere charitable , & la Vieille de bonne
humeur , les deux premieres gravées par
le fieur Defehrt , & les deux autres par le
fieur Chevilet fur les Originaux du fieur
Eifen ; le foin qu'on a apporté pour la
perfection de ces quatre Morceaux paroît
avoir réuffi , & on efpere que le Public
en fera content. Ils fe vendent à Paris
chez le fieur Bulder , Marchand d'Eftampes
, rue de Gefvres , au grand Coeur , près
le Pont Notre- Dame.
Le Sieur Rigault vient de joindre à
fon Recueil des vues des Maifons Rova- .
les , cinq nouvelles vues , deux du Château
de Bagnolet appartenant à Monfeigneur
le Duc d'Orléans , & trois du
Château de Rambouillet appartenant à
Monfeigneur le Duc de Penthievre . Toutes
ces vuës font propres pour l'Optique
& pour décorer les Cabinets. Il demeure
Tue S. Jacques près les Mathurins à Paris.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
ARTS UTILES.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE
Sur une découverte importante pour l'Agriculture
& l'Economie ruftique.
JE me hâte , Monfieur , de vous communiquer
une découverte très intéreſſante
pour le Public ; elle eft duë à M.Bohadſch ,
Confeiller du Commerce de Sa Majesté
I'Impératrice Reine de Hongrie & de
Bohême , Profeffeur en Médecine & en
Hiftoire Naturelle dans l'Univerfité de
Prague , & Membre de l'Académie de
Florence. Ce Sçavant vient de publier
àPrague en 1758. un Mémoire Allemand
qui renferme un moyen aiſé , très-propre
à multiplier le fourrage pour la nourriture
des Beftiaux , & qui peut remédier
aux inconvénients des années de
féchereffe qui empêchent la croiffance
des herbes , ainfi qu'aux pertes que l'on
fait des foins lorfque les Etés font pluvieux.
Il y a très-peu de perfonnes en France
JANVIER. 1759.
181
qui connoiffent l'arbre appellé Acacia ;
les Botanistes lui donnent en Latin le
nom de Pfeudo - Acacia ou de faux Acacia
, pour
le diftinguer du véritable Acacia
qui ne croît que dans les Pays chauds.
Le faux Acacia , dont il s'agit ici , vient
originairement de Virginie , mais il réuffit
parfaitement en Europe , furtout dans
les endroits fecs & élevés. Les Botaniftes
l'ont placé dans la famille des plantes
légumineuses , qui toutes ont la propriété
de nourrir les Beftiaux. Le goût
des feuilles de l'Acacia , ainfi que fon
fruit qui eft en gouffe ou filique , annonce
qu'il a beaucoup de rapport avec le
Tréfle , la Vefce & les autres Plantes de
cette famille. Comme cet Arbre n'eſt pas
fi commun en Bohême qu'en France , M.
Bohadſch a joint à fon Mémoire une Planche
dans laquelle il la repréfente , on a
cru inutile de la copier ici , vu que rien
n'eft plus facile que de voir l'Arbre en
original.
L'expérience a fait connoître à M. Bohadfch
que les Beftiaux mangent avec
avidité la feuille de l'Acacia ; cette feuille
leur fournit une nourriture auffi agréa
ble & pour le moins auffi bonne que le
Tréfle , le Sainfoin ou les autres Plantes
qui leur fervent pour l'ordinaire d'ali182
MERCURE DE FRANCE.
ment ; il propofe donc de multiplier cet
Arbre au point de pouvoir en nourrir
les Chevaux & les Vaches pendant l'Eté,
ce qui mettroit en état de réferver les
foins & les fourages ordinaires pour l'hiver
; on pourroit même dans cette faifon
leur donner la feuille de l'Acacia
féchée , elle a l'odeur & le goût du foin
de la plus excellente qualité. On voit
par- là que cet Arbre , ayant la faculté
de croître dans des lieux arides & élevés ,
eft très- propre à dédommager les Cantons
où il n'y a que très- peu ou point
de prairies ; les Fermiers & les Laboureurs
y entretiendront un plus grand
nombre de Beftiaux , ils en tireront une
plus grande quantité de fumier pour
l'engrais des Terres , fans compter le
lait , le beurre , le fromage & la viande
même dont les prix pourront devenir
plus proportionnés aux facultés des habitans
de la campagne
.
Il n'eft pas douteux que les vaches
donnent plus de lait à proportion qu'elles
font mieux nourries ; M. Bohadích a donc
fait des expériences qui prouvent que
les feuilles de l'Acacia font plus nourriffantes
que les herbes dont on les nourrit
communément. Parmi cinq vaches il
en choifit une qui donnoit moins de laît
E
183 JANVIER
. 1759.
cet
que les autres par la nourriture ordinaire
; mais à peine l'eut- il nourrie pendant
deux jours avec la feuille de l'Acacia
, qu'il s'apperçut qu'elle fourniffoit
beaucoup plus de lait qu'aucune des
quatre autres vaches qu'il avoit continué
à nourrir de la maniere accoutumée.
cette expérience fuffit pour prouver les
avantages de la méthode qu'il propofe .
On peut donner ces feuilles toutes feules,
foit fraiches foit féchées ou bien on pourra
les mêler avec du foin , ou même avec
de la paille hachée.
Quant à la culture de l'Acacia , elle
eft très-facile ; en effet il vient également
de graine & de bouture. Dans le premier
cas , on n'aura qu'à femer la graine
de l'Acacia dans un Jardin , ou dans un
endroit ou l'on voudra former une pépiniére
; on choifira un terrein fec , &
il ne faudra l'arrofer que très-rarement.
Si l'on veut que la graine léve trèspromptement
, on la laiffera tremper
dans l'eau pendant quelques jours , a fin
d'amolir fon enveloppe , par là , on la
difpofera à s'ouvrir plus aifément. dès
la premiere année on aura des arbriffeaux
de
quatre à cinq pieds de hauteur & de
près d'un pouce de diamètre ; d'où lon
voit que cet arbre croit avec beaucoup
de facilité.
184 MERCURE DE FRANCE.
La feconde maniere de faire provigner
ces arbres , confifte à couper les boutures
ou les jets qui fortent des racines des
vieux Acacia , & à les tranfplanter dans
les endroits où l'on voudra placer fa pé- *|
piniére ; où bien lorfqu'on coupera un
vieil Acacia , on laiffera quelques- unes.
de fes principales racines en terre , ce
qui ne tardera point à former une pépiniére.
M. Bohadfch ayant fait tranf
planter un Acacia de quatre ans , obtint
57. boutures ou jets de fes racines
qui étoient reftés en terre , au lieu que
fi l'arbre n'eût point été tranfplanté , fes
racines n'euffent tout au plus donné que
trois ou quatre boutures. Ces jets ou boutures
peuvent auffi fe marcotter.
>
Rien ne fera plus avantageux que de
planter les Acacias dans des endroits ſtériles
& de nul rapport , tels que font
les chemins ou les rues des Villages
les bruyères , les prairies en friche , les
terreins élevés , &c. On ne pourroit
fans inconvénient en planter dans les
terres labourables , à moins de les placer
à une grande diftance les uns des
autres , mais en général il vaudra mieux
s'en abftenir , parce que les racines de
ces fortes d'arbres ainfi que celles des
Ormes & des Frênes courent & s'étendent
fort loin en terre.
›
JANVIER. 1759. 183
Comme l'Acacia eft un Arbre épineux,
& comme fes branches font foibles , on
pourra fe fervir d'un croiffant ou de
grands cifeaux enmanchés de bois , pour
atteindre à fes feuilles & en faire la récolte.
Il eft à propos d'avertir le Public que
bien des gens regardent l'Ecorce de
l'Acacia comme nuifible aux Chevaux ,
qui malgré cela ne laiffent pas , dit- on ,
de la manger avec avidité , mais d'abord
ce fait n'eft rien moins que fûr , &
d'ailleurs ce n'eft point de l'écorce de
l'Arbre c'eft des feuilles dont il s'agit
ici.
>
Le Mémoire Allemand d'où j'ai tiré
ce qui précéde , a été envoyé par
l'Auteur à M. Bernard de Juffieu , de
T'Académie Royale des Sciences & Démonftrateur
en Botanique au Jardin du
Roi. Ce Sçavant , à qui l'Hiftoire naturelle
a de fi grandes obligations , a
jugé qu'une découverte fi importante devoit
être rendue publique , c'eft pour
me conformer à des vues fi louables que
j'ai l'honneur de vous écrire cette Lettre
, que je vous prie de vouloir bien
inférer dans le Mercure.
J'ai l'honneur d'être & c.
D ***.
186 MERCURE DE FRANCE.
ARCHITECTURE.
LE
E 8 Janvier 1759 , à 4 heures précifes
du matin , M. Blondel , Architecte
du Roi , ouvrira fon cinquième Cours élémentaire
fur l'Architecture , qu'il conti→
nuera tous les Lundi , Mercredi & Vendredi
depuis onze heures du matin , juſqu'à
une heure après midi ; ce Cours durera
jufqu'au 8 Mai fuivant. Le 9 Janvier
de la même année , il ouvrira fon
fixiéme Cours femblable aux précédents ,
à trois heures préciſes après midi , qu'il
continuera tous les Mardi , Jeudi & Samedi
, depuis trois heures après midi , juſqu'à
cinq heures du foir . Ce fixième Cours
durera jufqu'au 9 Mai fuivant. L'objet de
ces deux Cours ouverts en même tems ,
eft de faciliter aux perfonnes en place, qui
fe feront fait infcrire pour les leçons du
matin , le moyen de pouvoir affifter , s'ils
le jugent à propos , à la même leçon , qui
fe donnera le lendemain l'après midi , en
fuppofant qu'il leur furvienne pendant le
tems que durera ce Cours, des affaires qui
pourroient leur faire manquer quelques
leçons. Que ceux qui fe feront fait infcrire
JANVIER. 1759. 187
pour le Cours de l'après-dîner , auront le
même avantage de choifir la leçon de la
veille au matin , ou bien les uns & les
autres d'affifter à quelques leçons doubles,
felon que plufieurs leur paroîtront abftraites
, ou plus intéreffantes. Ces Cours feront
compofés chacun au moins de 60 leçons
, qui fe donneront tour-à-tour chez
M. Blondel , rue de la Harpe , près celle
des Cordeliers ; & dans les plus beaux
Edifices qui embelliffent Paris & fes environs
, afin d'acquérir par ces différents
exercices , & à pas égal , la connoiffance
des Eléments de la Théorie & la Pratique
de l'Architecture proprement dite & de
l'Art de bâtir, connoiffance utile aux hommes
bien nés qui veulent faire bâtir , ou
voyager avec fruit. Ces Cours feront divifes
en quatre Parties , comme les précédents
; la décoration , la diftribution ,
la conftruction & l'expérience. Chacun de
ces Cours ne fera compofé que de 12 ou
15 Soufcripteurs , ainfi que plufieurs perfonnes
ont paru le defirer.
M. Blondel continue auffi tous les Dimanches
, depuis huit heures du matin ,
jufqu'à 8 heures du foir, & les Fêtes depuis
3 heures après-midi , jufqu'à 8 heures du
foir , les Exercices publics qu'il a établi
gratuitement en faveur des jeunes Ar188
MERCURE DE FRANCE.
tiftes & des Artifans du Bâtiment , qui
n'auroient pas le loifir les autres jours de
profiter de l'Exercice du Deffein, du Cours
de Théorie , & du Cours de Pratique fur
l'Architecture qu'il offre aux Etrangers ,
& particulierement aux Citoyens de cette
Capitale .
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPERA.
ON continue de donner à ce Spectacle
, le Dimanche , le Mardi & le
Vendredi , L'Opéra de Proferpine , & le
Jeudi le Ballet des Surprifes de l'Amour
dans lequel la Demoiſelle Villette a débuté
le 7. Décembre par le rôle de l'Amour
dans l'Acte d'Adonis . Le Public a
applaudi dans cette jeune Actrice une
voix brillante & fenfible , un jeu facile
& naturel.
Le même jour on a remis au Théâtre
l'Acte des Sibarites à la place de
celui d'Anacréon l'un des trois qui compofent
les Surpriſes de l'Amour . L'Acte
des Sibarites eft auffi de Monfieur Rameau,
JANVIER. 1759. 189
& du côté de la Mufique,il ne dépare point
ce Ballet agréable. A l'égard des paroles ,
quand elles ne feroient pas de moi , j'en
dirois peu de chofe encore. Tout leur
mérite eft d'avoir donné lieu au mêlange
continuel de deux caractéres de Mufique
, voluptueufe & guerriere , qui font le
charme de ce Tableau.
Le perfonnage d'Aftol Chef des Crotoniates
eft rempli avec beaucoup d'ame,
d'intelligence & de nobleffe par M. Larrivé
. Ce rôle qui ſemble fait pour lui , fur
un des premiers où fe développa le rare
talent de cet Acteur pour la Scéne &
l'action théâtrale. Le rôle d'Hercilide eft
bien chanté par Mlle Dubois. La chacone
des Sibarites eft la derniere , autant
qu'il m'en fouvient , que le célébre Dupré
ait danſée au Théâtre , & dans M.
Veftris on y reconnoît fon digne Eléve.
Le pas de Deux des Gladiateurs eft exécuté
par M. Lionois & M. Laval, dont le talent
acquiert de plus en plus & promet encore
davantage.
190 MERCURE DE FRANCE.
COMEDIE FRANÇOISE .
LE 4, E Lundi on donna une Comédie
nouvelle en trois Actes & en Vers intitulée
l'Epreuve imprudente. Quoiqu'elle
n'ait pas eu beaucoup de fuccès , le ton ,
les moeurs , le ftyle en font dignes d'éloges
, & ajoutent à l'opinion avantageufe
que l'on avoit de fon Auteur.
Damon , de retour d'un long voyage
avec des richeffes immenfes , fait femblant
d'être ruiné pour éprouver fes amis.
Longtems avant fon départ , il avoit marié
Bélife fa foeur avec un homme riche ,
appellé Mondor. Bélife a une fille nommée
Julie , qui a été promiſe à Valere ,
fils de Damon. Celui- ci fe fait précéder
par fon valet Jafmin , qui fe préfente mal
vêtu , annonce la ruine de fon Maître, eft
rebuté par Bélife ,
Bélife , & mis dehors par fes
Laquais.
Damon vient loger ptès de Mondor
dans un mauvais Hôtel garni.
C'eft , dit- il , où j'attens un ami véritable ,
Et s'il en offre un feul en ce jour à mes yeux ,
Eft - il Palais plus précieux ?
Ce déguiſement n'eft point du goût de
Jafmin , & fon impatience eft très- comique.
Damon cependant l'engage au
JANVIER. 1759. 191
fecret par l'alternative de deux cents écus
de rente , ou de deux cents coups d'étrivieres.
Bélife a choisi pour époux à fa fille
un homme de qualité , qui eft un jeune
Fat. Julie aime Valere , Mondor eft pour
lui, mais c'eſt un homme foible qui n'ofe
réfifter aux follicitations des Grands , &
qui eft fubjugué par fa femme.
Rebuté ou mal reçu par tous fes anciens
amis , Damon revoit enfin ſon fils Valere ,
& l'éprouve à fon tour. Le jeune homme
foutient cette épreuve avec beaucoup de
fentiment & de nobleffe.
DAMON.
Comment mon fils foutiendrez-vous la honte
Attachée à la pauvreté ?
VALERE.
Sans foibleffe & fans lâcheté ,
Ah ! ne redoutez rien dont votre front rougiſſe ,
Ne craignez point que mon coeur s'aviliſſe ,
S'il étoit corruptible , il feroit corrompu :
Levice dans nos coeurs promptement ſe décéle ;
Et la pauvreté pourra - t - elle
Ce que les richelles n'ont pû ?
Damon ſe préfente enfin à Bélife & à
Mondor. Il reçoit de fa foeur le froid accueil
d'une femme vaine . Il retrouve dans
Mondor , le ſentiment de leur ancienne
192 MERCURE DE FRANCE.
amitié , mais refroidie & chancelante .
Valere indigné renonce à Julie plutôt que
d'expofer fon pere à de nouveaux outrages
. Julie offenſée de la réfolution de
Valere , confent à époufer le Marquis :
mais une lettre que reçoit Mondor , lui
annonce tout -à-coup fa ruine. Le Rival
de Valere eſt écarté par l'infortune & la
générosité de Damon , éclate dans la maniere
dont il ſe venge des mauvais traitemens
qu'il a effuyés.
Confolez-vous , Mondor , tout vous fera rendu :
Vous êtes mon ami , vous n'avez rien perdu .
Donnez votre amitié , votre fille à Valere.
Mes trésors font à vous , fi mon fils eft heureux.
de
On a remife au Théâtre la Tragédie
d'Hypermneftre. Elle n'a jamais fait une
impreffion plus forte ; & le Public par
nouveaux applaudiffemens a reconnu les
foins que l'Auteur a pris d'ajouter encore
des beautés à fon Ouvrage .
COMEDIE ITALIENNE.
ON continue de donner à ce Spectacle
la Soirée du Boulevard. La gaité , la
variété & la vérité des Tableaux Y attire
de Public en foule .
Anacréon
JANVIER 1759. 193
Anacréon , Parodie de l'un des Actes
du Ballet des Surprifes de l'Amour , n'a
pas un fuccès auffi brillant. On fe plaint
depuis longtemps , que ce qu'on appelle
des Parodies ne font que de fimples
imitations d'un ton moins noble
que l'Original.
CONCERT SPIRITUEL.
LE 8. Décembre , jour de la Conception
de la Vierge , le Concert commença
par une fymphonie prife de l'un
de ces Intermédes Italiens que Paris a
fi fort applaudis ; ce Morceau fut fuivi
d'un Motet à grand Choeur ( Omnes
gentes ) de M. de Perfuis Maître de Mufique
de la Métropole d'Avignon , qui du
côté de l'harmonie annonce beaucoup
de talent , mais qui pour n'avoir pas
affez étudié le goût François , femble n'avoir
compté pour rien le récit majestueux
& fimple qui fait le charme de nos Motets
; M. Canavas joua le Printems de
Vivaldi avec toute la délicateffe & l'impreffion
dont ce morceau de Peinture eft
fufcefptible. M. Godart chanta fingulie
rement bien Coronate petit Motet de M.
le Fevre & fut applaudi comme il méritoit
de l'être. M. Balbatre joua fur l'Or-
I
194 MERCURE DE FRANCÈ .
gue
l'ouverture du Carnaval du Parnafle .
Mlle. Fel chanta un petit Motet relatif
à la Fête du jour , le Concert finit
par Magnus Dominus Motet à grand
Choeur de M. Mondonville.
ARTICLE VI.
NOUVELLES ETRANGERES.
DE CONSTANTINOPLE , le 2. Novembre.
ON eft toujours fort occupé à la Porte , de
la Guerre contre les Arabes rebelles . Les Troupes
qu'on a mifes en mouvement contre eux ,
ont déja remporté divers avantages ; & on leur
envoye de nouveaux renforts , pour les mettre
en état d'éteindre plutôr ce feu de rebellion .
Du Quartier Général de l'Armée Impériale , le 8.
Novembre 1758.
Le 28. du mois dernier , le Comte de Wied ,
Lieutenant Général , fut détaché avec neuf Bataillons
, dix Compagnies de Grenadiers, & quatre
Régiments de Cavalerie ; & il eut ordre de fe
porter vers Neifs en Siléfie. Les Pruffiens campés
à Gorlitz , reftérent ce jour-là dans l'inaction . Le
Général Laudon s'étoit établi à Libſtein , pour
obferver ce qui fe paffoit fur leurs flancs & fur
leurs derrieres.
La nuit fuivante , toute l'Armée Pruſſienne leva
fon Camp à petit bruit , laillant derriere elle
une forte arriere- garde , qui la fuivit dès que
le jour parut. Le Général Laudon , inftruit de
cette manoeuvre , attaqua , fans héliter cette
JANVIER. 1759. 195
arriere - garde , & la fit pourfuivre fans relâche
par fes Croates. Le fieur de Vella , qui avoit eu
ordre de fe tenir prêt à la combattre , la prit
en flanc avec une Compagnie de Grenadiers &
1000 hommes d'Infanterie. On fit fur elle un
feu continuel d'Artillerie & de Moufqueterie ; &
cette marche lui a couté plus de 300 hommes
tués ou blefiés .
L'objet du Maréchal Daun étoit de perfuader
aux Pruffiens , que toute notre Armée devoit les
fuivre pied à pied . Afin de les faire mieux donner
dans le piége , ce Général donna ordre le 30.
qu'on détendît une partie du Camp, que la droite
fe rapprochât de la gauche , & que la Réferve
le tînt prête à paffer la Neifs. L'Armée du Roi
de Pruffe campa ce jour-là près de Lauban ; le
lendemain notre Réferve pafla la Neifs , après
avoir fait occuper Gorlitz , par le corps des Chaffeurs
& des Pionniers.
Le premier de ce mois , les Ennemis refterent
à Lauban , fans faire de mouvement . Ils fe contefterent
de faire tranſporter au - delà de la Queifs
leurs gros bagages & leur Artillerie de réferve ,
fous l'escorte d'un corps de huit mille hommes.
Le 4. l'Armée décampa avant le jour , & fe
mit en marche fur deux colonnes pour revenir
à Bautzen .
Le s. nous paffames la Sprée , près de Bautzen
, & nous nous portames avec diligence fur
Harte , où l'Armée campa. Nous fumes avertis
ce même jour , que le Roi de Pruffe , après avoir
conduit fon Armée à Schweidnitz , avoit fait un
mouvement en avant , avec un Détachement de
Cavalerie.
Le 6. nous marchâmes par Helmsdorff fur
Diesersbach , & nous fçumes qu'on ignoroit à
Drefde nos mouvements.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Du ii. Novembre.
Le s de ce mois , le Roi de Pruffe après avoir
renforcé la Garnifon de Schweidnits , fe porta à
Neils avec toute fon Armée , & le Prince Henri
marcha à Lamdshut avec le Corps qu'il comman
de. Le Général Laudon le fuivit pour obferver
fes mouvements.
>
2
Le même jour , le Maréchal Daun alla reconnoître
les environs de Brefde , & la poſition des Ennemis
campés entre Zollinen & Peter wistz . Le 9
toute notre Armée s'ébranla , & arriva à quatre
heures du foir à la vue de Drefde. Dans ce mo¬
ment , le Grand Jardin nommé Thiers - Gaften
étoit encore occupé par quelques Bataillons Pruffiens.
Le Général d'Anger eut ordre de les chaffer
de ce Pofte ; & il l'exécuta à la faveur d'un feu
très-vif d'Infanterie , qui caufà aux Ennemis une
perte confidérable. Ils fe retirerent précipitam →
ment dans la Ville de Drefde.
Le Général d'Itzemplitz qui campoit à Keffeldorff
, jugea alors que fon Armée couroit rifque
d'être enveloppée , d'un côté par le Prince de
Deux-Ponts, qui avoit fait pour cela toutes fes difpofitions
; & de l'autre part par le Maréchal Daun ,
La nuit fuivante il jetta promptement deux Ponts
fur ce fleuve ; & dès le lendemain matin , fon Ar
mée fe trouva campée fur l'autre rive, la gauche à
Neudorffel , & la droite à Drefde.
Après la retraite de l'Armée Pruffienne , le
Prince de Deux-Ponts réfolut de marcher en
avant ; & le 11 , il fit pour cela toutes les difpo
fitions néceffaires. Le Corps des Grenadiers fe
porta de Freyberg à Nollen, & la Réſerve s'avança
fur Waldheim. Le 12 , toute l'Armée fe mit en
mouvement , & vint camper à Noffen ; les Grenadiers
fe porterent à Waldheim , & la réſerve à
Grima . Le Général Rud pofté à Meiffen , enleva
JANVIER. 1759. 197
önze Bateaux chargés de farine & de fourrages ,
qui alloient de Targan à Drefde. On eut ce jourlà
des nouvelles du Général Haddict. Il avoit
campé la veille à Cullenbourg , & devoit arriver
avant la fin de la journée à Targan , pour l'invef
tir fur le champ. En conféquence , la Réferve
s'eſt miſe en marche pour l'aller renforcer , & lé
Baron de Kleefeld ,ya auffi le joindre avec fon
Détachement. L'Armée a ordre de fe tenir prête
à marcher.
Du 18.
Le 13 , l'Armée fe mit en mouvement , pour fe
porter de Noffen à Waldheim ; elle y fejourna
le 14. Dans le même tems , le Général Lufinski
marcha avec les Huffards qu'il commande , de
Rublitz à Grima . Le fieur Weczey s'avança fur
Lanfig , & le Général de Ried vint occuper Hoff ,
après avoir laiffé Garniſon dans Mellen. Le Corps
des Grenadiers foutenu de trois Régimens de Cavalerie
aux ordres du Baron de Brettach, vint camper
a Naunhoff , & on envoya un Détachement
pour conferver le Pofte de Borne.
Le même jour , le Prince de Deux- Ponts fat in
formé par le Général Haddick , qu'étant arrivé
la veille auprès de Torgan , il avoit trouvé l'Avant-
garde des Troupes Pruffiennes , détachée de
l'Armée du Comte de Bohna , déja formée devant
cette Ville & qu'on lui avoit donné avis dans le
même moment , que cette Avant-garde alloit
être jointe partout le Corps détaché , qui paffoit
déja l'Elbe , que dans le deffein de profiter du
court intervalle qui reftoit , avant que cette jonction
fût effectuée , il avoit commandé à fes Huffards
& à fes Croates de charger cette Avant- garde ,
qui avoit été renversée & pourfuivie jufques fous
le canon de Torgan.
Pendant ce tems-la, toutile Corps ennemi entroit
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
dans Torgan . Alors le Général Haddick ſe voyant
dans l'impoffibilité de réuflir dans l'attaque de
cette Place , défendue par des forces fi fupérieures ,
fe replia fur Eulembourg , & alla camper fur le
Moldaw , dont il fit occuper les bords par divers
détachemens , qui eurent ordre d'obſerver exac
tement les mouvemens des Pruffiens , & de leur
difputer le paffage de cette riviere. Le Prince de
Lichtenftein fut commandé prefqu'auffitôt pour
fe porter fur Leipfick, avec un Corps de 800 hommes
de Cavalerie Allemande , & de 300 Huffards
& de 400 Croates.
Le 15 , l'Armée fe remit en marche pour aller
camper à Colditz. On apprit ce jour- là que le
Corps ennemi qui occupoit Torgan , venoit de
faire un mouvement en avant , dans l'intention
de dépofter le Général Haddick des environs
d'Eulembourg. Comme il n'étoit plus poffible de
rien entreprendre fur Leipfick , parce que les Pruffiens
réunis , étoient en état de foutenir & de renforcer
la Garniſon de cette Ville . Le Prince de
Deux- Ponts envoya ordre au Général Haddick ,
ďarrêter , le plus qu'il pourroit , les Ennemis au
paffage de la Moldaw , & de prendre fon tems
pour faire la retraite.
Les Ennemis marchoient en effet pour attaquer
le Pont d'Eulembourg. Le Prince de Stolberg ,
qui étoit chargé de le défendre avec le Régiment
de Giulai & les Troupes de Cologne , leur oppofa
une réfiftance vigoureuſe , & fit plier deux ou trois
Régimens qui le chargeoient . Cependant toute la
Cavalerie des Pruffiens & tous leurs Huffards paffoient
la riviere au gué. Le Général Haddick, inférieur
de beaucoup aux Ennemis , voyant cette
manoeuvre , exécuta fa Retraite en bon ordre.
Il fut pourſuivi par toute leur Cavalerie . Mais
ces mêmes Troupes qui avoient montré tant de
JANVIER. 1759. 199
valeur auPont d'Eulembourg , couvrirent ſon Arriere
Garde , & en impoferent aux Pruffiens , par
leur contenance affurée ; de forte que la Retraite
fe fit tranquillement jufqu'à Grima , où le Général
Haddick fut joint par les Généraux de Ried &
Luzinski.
Le 16 , l'Armée continua fa marche de Colditz
à Widnau. Le 17 , elle vint camper à Kemnitz.
Le Corps des Grenadiers & la Cavalerie aux ordres
du Baron de Brettach , fe porta de Borna à Bonig .
Le Général Haddick retira le Détachement que
le Prince Lichtenſtein commandoit du côté de
Leipfick ; il vint camper à Colditz , & il donna
ordre au fieur Weczey , d'aller occuper Noffen
avec fa divifion .
Nous avons fçu que nos Troupes n'avoient perdu
à l'affaire d'Eulembourg , que 230 hommes ,
tués , bleffés ou Prifonniers. La perte des Pruffiens
a été beaucoup plus confidérable , furtout à l'attaque
du Pont , où notre Artillerie a fait fur eux
un feu vif & foutenu . Depuis ce combat , les Pruf
fiens ont marché à Leipfick avec toutes leurs forces.
Du 22 .
Le 19 , le Prince de Deux-Ponts déclara la réfo
lution où il étoit de prendre desQuartiers d'Hyver,
à caufe que la rigueur de la faifon ne permettoit
plus de laiffer le Soldat fous la toile . En conféquence
, l'Armée ſe remit en marche le 20 , & arriva
ce jour-là à Langwitz. Le lendemain , elle
fe
porta à Zwickau , où le Quartier Général fur
établi. Le Corps aux ordres du Général Haddick ,
refta à Bonig , & le Détachement aux ordres du
feur Weczey , marcha à Chemnitz .
Du Camp de l'Armée Autrichienne fous Neifs ,
30. Octobre. le
Nous commençâmes le 22. à conſtruire une
redoute avec une batterie de 8 canons & de 4
Fiv
200 MERCURE DE FRANCE.
mortiers , vers le faubourg de Merengaſſen , auquel
les Affiégés ont mis le feu. Cet cuvrage fut
achevé le 26. & le même jour , le feu de notre
Artillerie ruina une écluſe qui retenoit les eaux
autour de la Place . L'ouverture de la tranchée
ſe fit le 28. à 200 toifes du fond de l'attaque ,
qui eft dirigée contre la Citadelle . Cette opération
fut conduite avec tant d'habileté que l'Ennemi
ne s'en appercut qu'à 7. heures du matin
le 29. nous effuyâmes fur notre droite , un grand
feu de canons , de mortiers & de pierriers. On
perfectionna les travaux de la Tranchée , & on
éleva une feconde batterie de 36 canons & de
20 mortiers.
Le Comte de Drafcowitz Lieutenant Général ,
& le fieur de Beckman , Major Général , étoient
à l'ouverture de la tranchée avec trois Bataillons
& fix Compagnies de Grenadiers , pour foutenir
les Travailleurs . Un Bataillon de Croates étoit
en avant de la trace de la paralléle , pour en
dérober la vue aux Affiégés. Deux redoutes fervent
d'épaulement à cette premiere paralléle. La
feconde ſera à quarante toifes du chemin couvert
, & nous n'en aurons que deux , pour abré-
⚫ger le travail .
Les huit Bataillons que nous envoye le Général
Daun , arriveront demain , ainfi que le
dernier Convoi d'Artillerie. Nous aurons alors
quatre - vingt canons & quarante mortiers en
batterie.
Le Comte de Harſch eft préſent à tout : il
anime l'ardeur du Soldat par fon activité ; & le
Marquis de Ville contribue beaucoup à accélérer
nos opérations , par la connoiffance parfaite
qu'il a du Pays.
De Vienne le 25. Novembre .
La faifon étant trop avancée pour reprendre
le fiége de Neifs , les troupes qui étoient aux
JANVIER. 1759. 201
environs de cette Place , ont eu ordre de ſe ſéparer.
Aur approches du fecours am ené par le
Roi de Pruffe en perfonne , elles s'étoient d'abord
repliées fous Ziegenball , & enfuite fur
Zachmantel . Depuis , on a pris le parti de les
mettre en quartier d'hyver. Le Général de Ville
doit refter en Siléfie avec le Corps qu'il commande
, & le Comte de Harſch rentre en Bohême
avec les troupes qui font à fes ordres .
Nous avons appris que le Maréchal Daun avoit
levé , le Blocus de Drefde. L'incendie des Fauxbourgs
de cette Ville , & la crainte d'expofer
la Famille Royale aux plus grands dangers , l'ont
déterminé à renoncer à l'entrepriſe qu'il avoit
formée contre cette Place . On affure qu'il y avoit
dans le Palais Royal , une grande quantité de
barils de poudre , qui en auroit caufé l'embrafement
général , fi l'on eût canonné ou bombardé
la Ville. L'Armée Impériale s'eft repliée
far Pyrna & Gishubel , pour fe rapprocher des
frontieres de la Bohême où elle doit hiverner. Les
Généraux Laudon , Okelli & de Whela ſont en
Luface avec leurs troupes irrégulieres , pour ob
ferver les mouvemens du Prince Henri , qui eft
rentré dans cette Province.
On écrit de Bautzen , que les Pruffiens qui
ont occupé cette Ville , après la Bataille d'Hoch-
Kirchen , ont enlevé tout ce qu'ils ont trouvé
dans les maiſons ; qu'ils ont ravagé & détruit tous
les Jardins ; que toute la Campagne des environs
a été dévaſtée par eux , avec encore moins de
ménagement , que les meubles & les habille
ments ont été pillés , les maiſons renverſées , les
granges & les étables brulées , & que tout le Pays
eft réduit à la plus affreuſe milére .
De Prague , le 24 Novembre.
Le Maréchal Daun , après avoir renoncé su
1 y
102 MER CURE DE FRANCE.
.
Siége de Drefde , a conduit fon Armée à Gishubel.
Elle y arriva le 20. de ce mois. Elle en eft
reparrie bientôt après pour rentrer en Bohême .
Elle doit prendre les quartiers dans les Cercles
de Zaatz , de Leitmeritz & de Buntzlau. L'Etat
Major paffera l'hyver dans certe Capitale . Le
Baron de Harfch doit s'établir à Konig gratz, avec
le corps de Troupes qu'il commande.
Le Prince de Deux- Ponts va quitter la Saxe au
premier jour , pour ſe rendre en Franconie , où
il mettra fon Armée en quartier d'hyver, comme
l'année derniere.
Du 1. Décembre.
Le Maréchal Daun , avant que de quitter la
Saxe , a fait démolir la Fortereffe de Sonneftein.
De Caffel , le 20. Novembre.
L'Armée du Maréchal de Soubife s'eft rapprochée
de cette Ville. Comme l'intention de ce
Maréchal étoit de faire rentrer les troupes en
quartier d'hyver , il faifoit garder la Vera avec
foin. Les Hanovriens réfolus de s'ouvrir un paffage
au-delà de cette Riviere , pour être en état
de troubler la fureté de ces quartiers , marcherent
en force le 15. fur la petite Ville de Witzehauſen
qui n'eft qu'à trois lieues d'ici , & s'en rendirent
maîtres. Ce pofte leur auroit donné la facilité
d'inquiéter les quartiers de l'Armée Françoiſe ,
s'ils avoient pu s'y maintenir . Le Maréchal de
Soubife détacha le 16. quatre Compagnies de
Grenadiers , trois cent Volontaires , & quarante
hommes de la Troupe du fieur Fischer. Il confia
ce détachement au fieur de la Greffe , Lieutenant
Colonel du Régiment de Beauvoifis , en lui ordonnant
de refter a Nieſt avec ſes Grenadiers ,
& de faire avancer le refte de fon détachement
jufques fous Witzehaufen , pour reconnoître l'état
de la Place , Le Comte de Warzemont
employé dans l'Etat Major de l'Armée , reçut or
JANVIER. 1759. 203
dre du Maréchal de Soubife de fuivre ce détachement,
& de lui rendre compte de ce qu'on
pouvoit entreprendre , pour challer les Hanovriens
de ce Pofte important . Le fieur de la Greffe
donna au Comte de Wargemonr le Commandement
des Troupes qu'il avoit ordre de
faire marcher en avant fur Witzehaufen Cet
Officier après avoir pris une exacte connoiffance
de l'état des chofes , forma le projet d'attaquer
ce Pofte. Il fit fes difpofitions , & ayant débouché
par trois endroits différents , il força les Hanovriens
de l'abandonner après une foible réfiltance.
Leur deffein étoit , en fe retirant , de
couper le Pont qui eft fur la Vera , mais il ne
leur en donna pas le temps . Comme ce Poſte n'eſt
pas auffi avantageux pour les François qu'il pouvoit
l'être pour les Hanovriens , le Maréchal de
Soubife, s'eft contenté de le faire occuper par
des Hullards qui feront foutenus par de l'Infanterie
cantonnée dans le Village de Klein -Almerode
à trois quarts de lieue de Witzehaufen.
De Ratisbonne , le 30 Novembre.
Le Baron de Ponickau , Miniftre du Roi de Pologne
, Electeur de Saxe , préfenta le 24. de ce
mois , à la Diéte de l'Empire , un mémoire contenant
l'expofé fidéle des excès commis par le
Comte de Schmettau dans les Fauxbourgs de
Drefde. La lecture de ce mémoire remplit d'horreur
tous les Membres de la Diéte , en leur apprenant
le traitement inhumain fait aux Habitans
de ces Fauxbourgs qui , au moment qu'ils
fe croyoient plus en fureté , par les promeffes
réitérées du Comte Schmettau , virent le Feu
embrafer leurs maiſons , l'Artillerie & la Moufqueterie
de la Place employées à leur ôter la
liberté de fuir , & qui ne fe fauverent au milieu
des flammes , qu'après avoir perdu tous leurs
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
effets , & après avoir effuyé toutes fortesde cruautés
de la part de la Soldatefque.
›
On préfume que la Diéte prendra des mefures
, pour tirer vengeance des excès commis
par le Commandant de Drefde qui offenfent
toutes les Loix Divines & Humaines. Plus
de 350 maifons ont été réduites en cendres
dans cet incendie. On eftime les dommages qu'il
a caufés par le feul embrafement des magafins
& des marchandiſes , monter à quatre millions
de Rixdales.
De Londres , le 12. Novembre.
>
Les dernieres Lettres de Philadelphie , en date
du 28. Septembre , parlent d'une maniere peu
avantageufe , de la conduite du Lord Forbes ,
dans l'expédition dont il étoit chargé fur l'Ohio.
Le 12. du même mois , il fit marcher en avant
ún Détachement de 900 hommes aux ordres
du fieur Grant , fans ſe mettre en état de le foutenir
, le fieur Grant s'avança jufqu'à la portée
du canon du Fort du Quelne , pour reconnoître
l'état de la Place , & pour obferver les mancuvres
de la Garniſon . Il paffa la nuit du 13. fous
les Armes. Le lendemain , dès la pointe du jour ,
l'Officier qui commandoit dans le Fort , fit fur
lui une fortie , & l'attaqua à la tête de 1000 hommes
, prefque tous Canadiens . Le Détachement
Anglois , après une courte réfiftance , fe voyant
fur le point d'être enveloppé & entierement détruit
, fut contraint de fe replier vers les bagages ,
& de les emmener précipitamment. Il a perdu
dans ce combat trois cens hommes tués ou
bleffés , parmi lesquels on compte plus de vingt
Officiers.
L'Amiral Boscawen arriva ici le 4. Il fut le
lendemain faire fa cour au Roi qui l'accueillit
avec toute la diftinction due à fes fervices. On a
JANVIER. 1759. 205
appris par le compte que cet Amiral a rendu
du fuccès de l'entrepriſe formée contre Louifbourg
, que la conquête de cette Place étoit due
principalement an mauvais état de les fortifications.
Les anciennes bréches n'étoient pas entierement
réparées , & les murs des revêtillemens
avoient été ſi négligés , qu'il en tomboit des toiſes
entieres , par le feul ébranlement que caufoit
le canon du rempart.
Du 21 .
L'Efcadre du fieur Keppel , & celle du fieur
Hughes , ont mis à la voile pour aller exécuter
féparément deux entrepriſes dont on ſe promet
les meilleurs effets . Quoique cette faifon foit celle
des ouragans & des tempêtes , on affecte de publier
que le départ des deux Eſcadres a eu lieu
dans le temps convenable. On joint à cela le projet
d'une Expédition plus contidérable , qui doit
s'exécuter au Printems prochain .
Du 1. Décembre.
On continue d'amener dans nos Ports quantité
de prifes faites fur les Hollandois . On n'a pu découvrir
juſqu'à préfent le principe de droit qui
donne lieu à une pratique fi nouvelle . Tous les
gens fenfés la jugent contraire à nos vrais intérêts
; & ils font perſuadés qu'elle tournera tôt ou
tard au préjudice de notre Commerce.
De la Haye , le 24 Novembre.
Les Députés du Corps des Négociants d'Amſterdam
& des autres Villes de Hollande , ont
préſenté à la Princeſſe Gouvernante un nouveau
Mémoire dans lequel , après lui avoir rappellé
les plaintes qui lui ont déja été adreflé au fujet
des pirateries des Anglois , & les promeſſes qu'elle
leur a faites d'y remédier ; ils lui expofent que
le mal a toujours été depuis en augmentant ,
& que l'interruption de leur Commerce eft fur
le point d'entraîner la ruine des plus riches Né206
MERCURE DE FRANCE.
gociants , & l'inaction totale de leurs meilleures
fabriques.
Du 30.
Les Députés de la Compagnie des Commerçans
d'Amfterdam , ont reçu une réponſe favorable
en apparence au Mémoire qu'ils avoient
préſenté , au fujet des Pirateries des Anglois .
De Rome , le 10 Novembre.
Le Cardinal d'Yorck a été nommé Archévêque
Titulaire de Corinthe , & il fera facré le 19 de ce
mois par Sa Sainteté .
Du 20.
Le 17 , l'Evêque de Laon , Ambaffadeur de
France , & l'Abbé Bellandi , Miniftre du Duc de
Modéne , eut une Audience particuliere de Sa
Sainteté , dans laquelle ils folliciterent conjointement
la difpenfe néceffaire pour le mariage de
Louis-François- Jofeph de Bourbon , Comte de la
Marche , Prince du Sang de France , avec Fortunée-
Marie , Princeffe de Modéne . Le Pape accorda
cette difpenfe de la maniere la plus gracieuſe. Le
mêmejour , les deux Miniftres firent part publiquement
de ce mariage à Sa Sainteté , qui en témoigna
beaucoup de fatisfaction : ils l'annoncerent
de même au Cardinal , neveu , & au Cardinal
, Secrétaire d'Etat .
De Venife , le 18 Novembre.
Le Marquis de Durfort , Ambaffadeur du Roi
Très-Chrétien auprès de cette République , arriva
ici le 9 de ce mois , avec une Suite nombreuſe &
brillante .
De Barcelonne , le 20 Novembre.
Nous avons appris que le 9 de ce mois, il y eur
à la hauteur du Cap-Rofe , un combat très- vif
entre la Frégate Françoife , la Pleyade , & une
Frégate Angloife de 36 canons. Le combat dura
depuis une heure , jufqu'à fept heures du foir. La
Frégate Angloife fut contrainte de prendre la
JANVIER. 1759. 207
fuite , après avoir été défemparée de fon grand
mât de hune. La Pleyade la pourfuivit ; mais
ayant apperçu un Vailleau Anglois de haut bord ,
elle fit force de voile pour rejoindre deux Tartares
qu'elle eſcortoit . Le lendemain , elle prit un
Senaw , qui étoit à la fuite de la Frégate Angloife.
On n'y trouva que 4 hommes , 10 fufils , 4 pierriers
, & très-peu de vivres ; parce que l'Equipage
en avoit été retiré la veille , pour renforcer celui
de la Frégate. Le fieur Defepole , Lieutenant de
la Fleyade , a été bleffé légèrement à la cuiſſe.
Il n'y eut qu'un feul Matelot tué , & quelquesuns
bleflés .
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c
De Versailles , le 30. Novembre.
LE Sieur de la Live , Introducteur des Ambaſſadeurs
, eſt allé aujourd'hui prendre dans les
Carrofles du Roi & de la Reine , le Cardinal de
Bernis , en fon Hôtel , & il l'a conduit chez le
Roi , avec l'Abbé Archinto , Camerier du Pape ,
nommé par Sa Sainteté pour apporter le Bonnet
au Cardinal de Bernis. Avant la Melle du Roi ,
l'Abbé Archinto a été conduit , avec les cérémonies
accoutumées , à l'Audience que le Roi
lui a donnée dans fon Cabinet ; & il´a préſenté
à Sa Majeſté , un Bref de Sa Sainteté. Après cette
Audience , le Roi eſt deſcendu a la Chapelle où
le Cardinal de Bernis s'eft rendu , à la fin de
la Meſſe , étant conduit par le même Introducteur.
Le fieur Deſgranges , Maître des Cérémonies
, a reçu à la porte de la Chapelle , le Cardinal
de Bernis ; lequel eft allé fe placer près du
208 MERCURE DE FRANCE.
>
>
Prie- Dieu du Roi , du côté de l'Evangile , & s'eſt
mis à genoux fur un Carreau . L'Abbé Archinto
revêtu de fon habit de Cérémonie , ayant remis
entre les mains du Cardinal de Bernis le Bref
du Pape , eft allé prendre fur la Crédence près
de l'Autel du côté de l'Epitre , un baſſin de vermeil
fur lequel étoit le Bonnet & il l'a préfenté
au Roi. Sa Majeſté a pris le Bonnet & l'a
mis fur la tête du Cardinal de Bernis , qui a
fait fon remerciment à Sa Majeſté , & a été conduit
à l'Audience de la Reine , de Monfeigneur le
Dauphin , de Madame la Dauphine , de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , de Monfeigneur le
Duc de Berry , de Monfeigneur le Comte de Provence
, de Monfeigneur le Comte d'Artois , de
Madame Infante , de Madame , & de Meſdames
Victoire , Sophie , & Louiſe avec les cérémonies
accoutumées.
Le même jour , le Roi , la Reine & la Famille
Royale fignerent le Contrat de mariage du fieur
de Croifmare , Ecuyer ordinaire du Roi à la petite
Ecurie , avec la Demoiſelle de Courmont .
Ce même jour 30. Sa Majefté tint le Sceau
pour la trente- neuvième fois .
Le même jour , le Comte de Luface arriva ici
de l'Armée de Weftphalie.
Le 3. de ce mois , le Duc de Choiseul prêta
ferment entre les mains du Roi , pour la Charge
de Secretaire d'Etat , au Département des Affaires
Etrangeres.
Le même jour , le Marquis d'Eſcars prêta ferment
pour la Lieutenance de Roi du Limouſin.
Le Roi , la Reine & la Famille Royale ont figné
ce même jour le Contrat de mariage du Marquis
d'Oleançon , Meftre de Camp de Cavalerie
Exempt des Gardes du Corps , avec Demoiſelle
Marguerite-Anne- Louife de Pierrepont,
JANVIER. 1759. 209
Extrait d'une Lettre de Pyrna le 11. Novembre.
La Famille Royale jouit jufqu'à préfent d'une
bonne fanté ; c'eft la feule nouvelle confolante
que je puiffe mander. Tout le reste eft un tiffu
d'horreurs. J'allai hier à la découverte fu feu que
j'avois apperçu du côté de Drefde . Je vis tous
les Faubourgs de cette Ville en flamme . Je me
hâtai d'aller au Quartier Général à Nɔdnitz . Je
rencontrai fur le chemin la femme d'un Colonel
, échappé à l'incendie , & qui fe fauvoit à pred
avec les deux petits enfans. Je trouvai le Maréchal
Daun & tous les Généraux plongés dans la
douleur. Ce Maréchal me fit appeller , & déplora
, les larmes aux yeux, ce cruel événement , en
proteftant qu'il n'y avoit donné aucune occafion .
Uniquement occupé du falut de la Famille
Royale , je propofai d'envoyer un Trompette au
Comte de Schmettau , qui commande à Dreſde ,
pour l'engager à ne rien attenter contre elle .
Le fieur Zavoiski , Colonel , s'offrir pour exécuter
cette commiffion , & partit fur le champ avec le
Trompette. Il fut chargé de dire au Commandant
, que le Maréchal Daun étoit également
furpris & indigné de l'action barbare qu'il commettoit
; qu'il n'y avoit donné aucun lieu , puifqu'il
n'avoit encore ni fommé la Ville , ni fait
tirer contre elle un feul coup de canon , ni enfin
pris un pouce du terrein des Fauxbourgs; que cette
cruauté étoit auffi oppofée aux Loix de la guerre ,
que contraire au Chriftianifme & aux principes
de l'humanité ; qu'il répondroit fur fa tête de
l'illuftre Famille Royale , au cas qu'il lui arrivât
le moindre accident.
Dès que le fieur Zavoiski fut parti , le Maréchal
Daun monta à cheval ; je l'accompagnai
au grand Jardin. Nous rencontrâmes une foule
de malheureux qui fuyoient avec effroi , abandonnant
leurs maifons réduites en cendres. Le
210 MERCURE DE FRANCE.
Maréchal Daun m'ordonna de leur procurer un
afyle & tous les fecours dont ils auroient befoin.
Je fis ouvrir fur le champ tous les pavillons de
ce Jardin , j'y fis entrer cette multitude d'infor
tunés pour les garantir de la rigueur du froid,
Je chargeai deux Magiftrats de Pyrna de faire
fournir la viande , le pain & toutes les chofes
qui leur feroient néceffaires.
"
>
A l'approche de l'Armée Impériale , plufieurs
perfonnes du Clergé vinrent demander au Commandant,
s'il y avoit quelque chofe à craindre
pour les habitans , & s'il étoit néceffaire qu'îls
fe retiralent pour le mettre en fureté avec leurs
effets. Il répondit » qu'on n'avoit rien à appré-
» hender , & que chacun pouvoit être tranquille
» dans fa maifon . » Il fit même publier le foir un
ordre à tous les habitans de ne pas fortir de chez
eux , afin qu'il n'arrivât de malheur à perfonne
en cas de furprife. Après de telles & fi fortes
affurances de la part , il envoya à quatre heures
du matin dans les fauxbourgs , les Huflards &
les Compagnies franches , aux ordres du fieur
Meyer. Ces troupes enfoncerent les portes des
maifons & y mirent le feu. Tandis qu'on empêchoit
à coups de fufil les habitans d'en fortir ,
on acheva de les détruire , en tirant fur elles à boulets
rouges. Ceux qui fefont fauvés ont été obligés
de gagner les Jardins & defuir par les derrieres .Un
grand nombre a péri dans les flammes . Nous tenons
ces détails de ceux qui ont échappé à l'incendie
. Ce Commandant pourra-t-il jamais fe juftifier
aux yeux du monde entier ? Il fait publier que les
habitans n'ont rien à craindre , il leur ordonne de
ne pas fortir de leurs maifons , & dans le moment
qu'on s'y attend le moins, il fait exercer contre ces
malheureux Habitans , toutes les cruautés que
nous venons de détailler & avant que notre
Armée ait commencé la moindre hoftilité .
>
JANVIER. 1759. 211
Le fieur Zavoiski revint fur le foir . Il rapporta,
qu'on l'avoit arrêté aux portes de Dreide pendant
deux heures ; qu'enfuite on l'avoit conduit ,
les yeux bandés au Comte de Schmettau , qui lui
avoit répondu » qu'il n'avoit rien fait qul
» ne fût conforme aux Loix de la Guerre , n'étant
pas obligé d'attendre qu'on l'attaquât ; qu'il
» avoit des ordres précis du Roi fon Maître
qu'il les éxécuteroit ponctuellement , en fe dé-
» fendant jufqu'à la derniére extrémité ; qu'il ne
» répondoit ni de la Ville , ni de la Famille
» Royale ; & qu'il ne fe foucioit point de ce qui
» pourroit en arriver. »
Le fieur Zavoifki ajouta qu'il lui avoit obfervé ,
que de tout temps & chez toutes les Nations ,
on avoit regardé les Princes comme des Perfonnes
facrées ; & qu'il falloit être plus que
Barbares pour ne les pas refpecter , qu'alors le
Comte de Schmettau avoit dit » qu'il venoit
d'envoyer un Officier aux Princes & aux Prin-
» ceffſes , avec ordre de faire en fon nom un
>complimeut convenable , & de leur demander
» pardon des démarches auxquelles des raiſons
»de Guerre l'obligeoient. >>
Que faire en cette extrémité ? faut-il expofer
la Famille Royale faut- il fe retirer fans rien
entreprendre ? C'eſt ce que je n'ofe décider ; &
malheureufement je n'y vois pas de milieu . Le
fieur Zavoiſki étoit chargé de tâcher de parve-
Lir jufqu'au Palais où cette Augufte Famlile
fait fa réſidence ; mais il n'a pu en obtenir la
permiffion.
De Paris , le 2 Décembre.
Le Roi voulant conftater d'une maniere fixe &
certaine , le montant des dettes contractées pour
le Service de la Marine & des Colonies , afin de
parvenir à les acquitter , a rendu un Arrèt dans
fon Confeil d'Etat , par lequel Sa Majefté or212
MERCURE DE FRANCE.
donne , que dans trois mois pour tout délai , les
Créanciers ou leurs Tuteurs & Curateurs , foient
tenus de repréfenter les Titres fur lesquels ils
fondent leur créance , pardevant les fieurs de
Fontanieu & de la Bourdonnaye , Conſeillers
d'Etat , Silhouette & de Boullongne , Maître des
Requêtes , & de Cotte , Maître des Requêtes &
Intendant du Commerce , pour être procédé à la
vérification des créances , & pourvû enfuite au
payement , & que les créances demeurent éteintes,
fi elles ne font pas répréſentées dans le terme
prefcrit.
Par un autre Arrêt de fon Confeil d'Etat , le
Roia preferit la forme dans laquelle les Créanciers,
leurs Repréfentans , ou leurs Fondés de procuration
fpéciale , doivent faire la repréfentation de
leurs Titres.
Il paroît une Ordonnance du Roi , en date du
21 Octobre dernier , pour établir une nouvelle
forme dans la compofition des Compagnies détachées
des Dragons , Gardes- Côtes de la Province
de Guyenne. Sa Majesté ordonne , qu'il y aura
dans cette Province 18 Compagnies de Dragons
de so hommes , qui formeront 9 Eſcadrons, & que
ces Dragons feront placés pendant le tems de la,
Guerre , de diftance en diſtance , & feront chargés
de fe rendre , de main en main , les Lettres &
les Avis concernant le Service , pour les faire parvenir
, fans retard , au Commandant Général
& à l'Intendant de la Province.
Dans une feconde Ordonnance , en date du 31
du même mois , Sa Majesté ordonne que les Of
ficiers & Sergents des Compagnies de Fufiliers de
fes Troupes d'Infanterie , foient dorénavant armés
de fufils avec leurs bayonnettes , ainfi que
ceux des Compagnies de Grenadiers.
Le Château de Rhinfels eft une des plus fortes
Places qui foit fur le Rhin. Il eft auprès de Saint
JANVIER. 1759. 213
foar , & lui fert de Citadelle . Cette Place nous
tant abſolument néceffaire pour allurer la liberté
e la navigation du Rhin , le Maréchal de Soubife
chargé le Marquis de Caftries , de s'en rendre
aître ; ce qu'il a exécuté avec tout le fuccès qu'on
ouvoit delirer. La Ville de Saint- Goar a été
Icaladée en même tems , par les Régimens de
aint-Germain & de la Féronnaye. Le Comte de
cey , à la tête de fon Régiment , s'eſt emparé de
chuartz -Haufen , & du Château de Calze. La
arniſon a été faite Priſonniere de Guerre , ainfi
ue celle de Saint- Goar , qui en voulant fe retirer
ans le Château , a été coupée & forcée de fe
endre. Le Gouverneur de ce Château a été fomé
& contraint de capituler. Les Troupes du
oi y font entrées . On y a trouvé une Artil
rie confiderable , dont on donnera le détail ,
orfque le Maréchal de Soubife aura envoyé les
Articles de la Capitulation.
Le Marquis de Caftries a acquis beaucoup
Phonneur , par fa prévoyance , & fon activité dans
oute la conduite de cette entrepriſe. Cette Place
It d'autant plus importante ,, qu'étant pourvue
l'une bonne Garnifon & de toutes les Munitions
éceffaires , elle peut tenir plus de fix femaines ,
u cas qu'elle foit attaquée.
Cette Nouvelle a été apportée par un Courrier
que le Maréchal de Soubife a dépêché , & qui eſt
Arrivé le 6. de ce mois.
Du 9.
Le 2. de ce mois , le Parlement enregistra une
Déclaration du Roi , donnée a Verſailles , le 29
Octobre de la préfente année,portant acceptation
des offres faites par les Notaires de Paris , d'acquérir
27120 liv. de rente au denier 2 , faifant partie
des 3002000 livres de rentes , créées par Edis
du mois d'Avril , fur les Aydes & Gabelles , en
214 MERCURE DE FRANCE.
payant au Tréfor Royal la fomme de 678000 liv.
enconféquence Sa Majefté ordonne que les Notaires
de Paris feront diftraits de l'Etat annéxé
à l'Edit du mois d'Août fuivant , portant création
d'un million effectif d'augmentation de gages.
Du 16.
Le 12 de ce mois , le Parlement , toutes les
Chambres affemblées , enregiſtra un Edit du Roi ,
portant création de 3006000 liv . de Rentes viageres
fur les Aydes & Gabelles. Il eſt ſtatué par
cet Edit , que les Conſtitutions particulieres de ces
Rentes , ne pourront être moindres , fur une
feule tête , de so livres , & fur deux têtes , de
40 livres de jouiffance annuelle , que les Rentes
acquifes fur une feule tête , feront reparties en fix
Claffes ; la premiere , depuis la naiſſance juſqu'à
so ans accomplis , à dix pour cent ; la feconde ,
depuis so , jufqu'à ƒs , à dix & demi ; la troifiéme
, depuis 55 , jufqu'à 60 , à onze ; la quatriéme
, depuis 60 , juſqu'à 65 , à douze ; la cinquiéme
, depuis 65 , juſqu'à 70 , à treize ; la fixiéme
depuis 70 , jufqu'à 75 , ans , & au- deffus ,
à quatorze pour cent , & que les Rentes fur deux
têtes feront acquifes fans diftinction d'âge & de
claffe , à huit pour cent.
On a trouvé dans la Citadelle de Rhinfels 72
piéces de canon , 35 mortiers , & beaucoup de
munitions de Guerre. On y a fait s 30 Priſonniers,
dont 20 Officiers & un Colonel .
J'Ail
APPROBATION.
' Ai lu, par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le premier Mercure du mois de Janvier , & je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion
A Paris , ce 29. Décembre 1758. GUIR OY.
JANVIER. 1759. 215
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE .
ODE ,
Le Miroir de Vénus à Madame de ***
Page s
6
La Convalescence , Vers de M de ** à M. ΤΟ
Plyché , Fable , II
Le Philofophe foi- difant , Anecdote moderne , 1 3
Le Fruit defiré , Fable allégorique a M. de Boullongne
, Intendant des Finances ,
Vers a M. le Marquis de Marigny ,
Portrait du même ,
Confeil à la jeune Iris ,
46
48
49
50
Suite des Lettres d'une jeune Veuve à un Chevalier
de Malthe , 17
Mots de l'Enigme & du Logogryphe François du
Mercure précédent ,
Mot du Logogryphe Latin ,
Énigme ,
ART.IL.NOUVELLES LITTÉRAIRES.
73
152
73
Logogryphe & Chanſon , 74
Suite de la Lettre de M. Rouſſeau &c. 75
Satyre fur les Hommes , 100
Le Pere de Famille , 109
Suite des ruines de la Gréce , par M. Leroy, 128
Armide à Renaud ,
134
Mémoires fur l'ancienne Chevalerie , 148
Hiftoire de la République de Venile , ibid.
Abrégé Chronolog. de l'Hift. d'Efpagne , ibid.
La Vie de D. Armand-Jean le Boutilier &c. ibid.
Marci Accii Plauti Comoediæ. ibid.
Matthiæ Çafimiri Sarbierii Carmina , 143
Dictionnaire portatif des Conciles ,
ibid.
Effai tur les Maladies Vénériennes ,
Hiſtoire Générale des Guerres ,
Iça
ibid.
216 MERCURE DE FRANCE.
Inftitutions abrégées de Géographie , 151
ibid .
Bigarrures Philofophiques ,
A. Laval , Comédien , à M. J.J. Rouſſeau de Genêve
fur fa Lettre à M. d'Alembert , ibid .
Les Noms changés , ou l'Indifférent corrigé, 152
Diogène à la Campagne ,
ibid.
Lettre de M. le Chevalier Goudar , à un Académicien
de Paris , au fujer de la nouvelle Charrue
à femer ,
Les Avantures de Victoire Ponti ,
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
MEDECINE.
ibid.
ibid .
Lettre à M... inoculé par M. Tronchin , au fujer
de la prétendue petite vérole du fils de M.
Delatour , Receveur des Tailles d'Agen , 154
ACADÉMIE FRANÇOISE.
Prix de Poefie pour l'année 1759 › 170
Prix propofé par l'Académie Royale de Chirurgie
pour l'année 1760 , 172
Extrait d'une Lettre de M. Bouillet , & c. 175
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
Mufique ,
Gravure ,
ART'S UTILES.
"
176
178
Lettre à l'Auteur du Mercure fur l'Agriculture &
l'Economie ruftique , 180
Architecture , 186
SPECTACLE S.
Opéra ,
188
Comédie Françoiſe ,
190
Comédie Italienne , 194
Concert Spirituel ,
193
La Chanfon notée doit regarder la page 74.
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
ruë & vis-à-vis la Comédie Françoiſe.
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROL
JANVIER. 1759 .
SECOND VOLUME.
Diverfité, c'est ma devife . La Fontaine.
Cekin
Stourin
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à - vis la Comédie Françoife
PISSOT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
(CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Rois
.1
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire , à M.
MARMONT EL , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de
port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir, ou quiprendront lesfrais du port
fur leur compte , ne payeront , comme à
Paris , qu'à raiſon de 30 fols par volume ,
c'est-à- dire 24 livres d'avance , en s'abonnant
pour 16 volumes.
"
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus ,
A ij
OnSupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant le droit ,
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis ,
refieront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer par la voie du
Mercure le Journal Encyclopédique &
celui de Mufique , de Liége , ainfi que
les autres Journaux , Eftampes , Livres &
Mufique qu'ils annoncent.
Le Nouveau Choix fe trouve auffi au
Bureau du Mercure . Le format , le nombre
de volumes , & les conditions font les
mêmes pour une année.
A VIS.
On trouvera le Mercure dans les Villes
nommées ci- après.
Abbeville chez L. Voyez.
Amiens , chez François , & Godard,
Angers , chez Jahier.
Arras , chez Nicolas , & Laureau.
Auxerre , chez Fournier,
Bâle en Suiffe , à la Pofte .
Beauvais , chez Deffaint.
Berlin , chez Jean Neaulme , Libraire François.
Belançon , chez Briffault.
Blois , chez Mallon.
Bordeaux , chez Chappuis l'aîné , à la nouvelle
Bourfe , Place royale ; les freres Labottiere
Place du Palais ; L. G. Labottiere , rue Saint
Pierre , vis-à-vis le puits de la Samaritaine , &
J. P. Labottiere , rue S. James , & à la Pofte.
Breft , chez Malaffis.
Brie , chéz Lefevre.
Bruxelles , chez Pierre Vaffe , F. Serftevens , &
J. Vendenberghen .
Caen , chez Manouri.
Calais , chez Gilles Née , fur la grande Place .
Châlons en Champagne , chez Bricquet.
Charleville , chez Thezin.
Chartres , chez Feſtil & Goblin.
Coppenhague , chez Chevalier , Libraire François.
Dijon , à la Pofte , chez Mailly, & Coignard de la
Pinelle.
Falaife , chez Piftel- Préfontaine.
A iij
Francfort.
Fribourg en Suiffe , chez Charles de Boffe."
La Rochelle , chez Salvin & Chabou .
Liege , chez Bourguignon.
Leipfik , chez M. de Mauvillon .
Lille , chez la veuve Pan kouke.
Lyon , à la Pofte , chez J. Deville
Marfeille , chez Sibié , Moffy , Boyer & Ifnard
fur le Port.
Meaux , chez Charles.
Montargis , chez Bobin
Moulins , chez Faure , & la veuve Vernois.
Nancy , chez Nicolas.
Nantes , chez la veuve Vatar.
Nifmes , chez Gaude.
Noyon , chez Bonvalet.
Orléans , chez Roſeau- de Monteau.
Poitiers , chez Faulcon l'aîné & Félix Faulcon .
Rennes , chez Vatar pere , Vatar fils , Julien Va❤
tar , Julien-Charles Vatar , & Garnier & Com
pagnie
Rheins , chez Godard .
Rouen , chez Hérault , & Fouques.
Saint-Malo , chez Hovius .
Saint Omer , chez Jean Huguet.
Senlis , chez Desroques.
Soiffons , chez Courtois.
Strasbourg , chez Dulfecker , & Pohole.
Touloufe , chez Robert , & a la Poſte,
Tours , chez Lambert , & Billaut.
Troyes , chez Bouillerot .
Verſailles , chez Fournier,
- Vitry- le- François , chez Seneuze.
10
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER. 1759.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE."
L'AMANTE ET LE BUVEUR .
ODE EN DIALOGUE.
LE BUVEUR.
VERSE , Corine , verfe encore :
Le Néctar coule de ta main .
La foif qui brûle dans mon ſein
Naît de l'Amour qui me dévore.
II. Vol. A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
L'AMANTE.
Non , je fuis jalouſe à mon tour.
C'est un vol fait à ma tendreſſe ;
Je fens que j'ôte à ton amour
Ce que j'ajoute à ton yvreffe.
LE BUVEUR.
Non , ma Corine , c'eſt pour toi..
Que Bacchus échauffe mon âme :
Verfe , chaque coup que je boi
Eſt un nouveau trait qui m'enflâme.
L'AMANTE.
Je vois de moment en moment
Que ta foible raifon s'altere ,
Et l'Amour eft un fentiment
Qu'il faut que la raiſon éclaire.
LE BUVEUR.
Sçais-tu que je n'en vois que mieur
Ces traits , cette beauté divine ;
Sçais-tu qu'à chaque inftant Coring
S'embellit encore à mes yeux ?
L'AMANT E.
Pour toi ma foibleffe eft extrême :
Puis- je réfifter à tes voeux ?
Boi , puifque ta flâme eft la même ,
Boi jufqu'à demain fi tu veux.
JANVIER. 1759 . ୨
VERS
A Mademoiſelle DE FONTENELLE.
LA beauté fans l'efprit quelquefois nous engage.
L'efprit fans la beauté nous charme , & plus
longtems.
Sans leur fecours , les aimables talents
Ont auffi bien des droits für notre tendre hom--
mage.
L'objet qui réunit ces charmes différens
Eft de l'Amour le plus parfait ouvrage :
On doit les fuir quand on eſt ſage ,
Le trouble fuir de près des regards imprudensji
Mille appas , un fouris, un féduiſant langage
Sont trop fouvent l'écneil des plus indifférens.
Vous qui faites briller un fi rare affemblage ,
Vous , que les Dieux encor , par un bienfait plus ;
grand,
Ornerent d'une ame fi belle ,.
Jeune & touchante Fontenelle ,
Jugez de la conftance & des feux d'un Amant ,
Qu'un feul de vos attraits auroit rendu fidelle.-
***
Av
ro M ER CURE DE FRANCE.
DE
A la même.
E l'Auteur lég
Dont vous portez le
*
& profond ,
nom célébre ,
Qui fçut fi bien traiter à fond
La galanterie & l'Algébre ,
Que le monde tant qu'il voudra
Exalte le fçavoir folide ;
J'aime mieux un vers d'Opéra
Que tous les problêmes d'Euclide.
Privé du fublime talent ,
Où s'eft élevé Fontenelle ,
De fon efprit fin & galant
Que n'ai-je au moins quelque étincele
Que j'en ferois un noble emploi ! .
Rien ne pourroit jamais l'éteindre ;
Elle ne brûleroit en moi ,
Que pour vous louer & vous peindre.
Vous redoutez les complimens
J'y ferois entrer tant d'adreſſe ,
De vérité , de ſentimens ,
* Cette Demoiselle eft morte depuis quelques mois,généralement
regrettée de toutes les Perfonnes qui l'ont
connue. Sa mémoire mériteroit des éloges beaucoup audeffus
de tous ceux que je lui donne ici.
JANVIER. 1759 . FI
D'amour & de délicateffe ,
Que de cet art fouvent trompeur
Vous admireriez les merveilles ;
Et l'éloge qui vous fait peur ,
Charmeroit bientôt vos oreilles .
Mais hélas de ces doux difcours
Dignes de toucher & de plaire ,
J'ignore les aimables tours ,
Et je fuis réduit à me taire .
Je ne veux pas vous révolter
Et nuire au feu qui me dévore ,
En ne faifant que répéter ,
»Vous méritez qu'on vous adore. »
Mais pour un coeur qui fent beaucoup
Qu'il eft cruel de ne rien dire ,"
De refter muet tout- à-coup
Devant l'Auteur de fon martyre !
Oh ! que ne puis-je mal ou bien
Epris du nom de Fontenelle ,
Et de votre coeur & du fien
Tracer au moins le paralléle
Il avoit l'imperfection
T
Dont tout le monde vous foupçonne ș
Il a vécu fans paffion ,
Et n'a jamais aimé perfonne.
Vous avez la même douceur ,
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
Les mêmes vertus font vos guides
Pour être prifes pour fa foeur
Il ne vous manque que les rides.
*
Celui qui craint d'être amoureux
Qu'il s'écarte , qu'il vous évite ;
Il eſt doux , mais bien dangereux.
De connoître votre mérite :..
Rien n'arrête fes traits . vainqueurs
Rien ne peut effacer les traces
Qu'il impriment dans tous les coeurs
Amis des Vertus & des Graces.
Ce qui plaît davantage en vous
N'eft point votre aimable jeuneffe ,
Votre air noble , ni vos yeux doux ,
Ni votre taille enchantereffe :
De ces charmes brillans du corps
L'efprit peut furmonter la force.;
Ils n'en parent que les dehors.
Et n'en font aimer. que l'écorce.
Mes yeux dabord prompts à s'ouvrir
Sur des graces fi peu conftantes ,
Dans votre âme ont fçu découvrir .
Mille Beautés plus féduifantes :
Je voudrois bien les exprimer ,
Mais mon pinceau n'y peut atteindre ;
Il eſt aifé de les aimer ,
Mais difficile de les peindre.
JANVIER. 1759. Dy
La fageffe qui rit des voeux
Et des erreurs qu'Amour infpire ,
Ceffe d'en condamner les feux
Dès qu'auprès de vous on foupire..
Pourquoi ne feroit- elle pas
Grace à l'Amant qui vous implore ?
Quand il croit chérir vos appas
C'eft elle-même qu'il adore.
Par *** de la Société Littéraire d'Arrasi.
EPITRE A M. L. D. D.-
Par M. Senac de Meilhan.
TRop fouvent la Philofophie ,
Mafque des vains deſirs & de l'ambition ,
Eft l'afyle où le réfugie
Une impuiffante Paſſion .
C'eſt juſtement qu'on le défie
De la fageffe d'un Caton-
Qui né dans la baffeffe en proye à l'indigence
Affecte en fon humeur un fuperbe dédain .
Pour les dignités , l'opulence
Que lui refufa le Deftin.
Mais au ſein des grandeurs rechercher la ſageſſe ,
Et fuyant de la Cour la pompe enchantereſſe ,
Ennemi des flateurs & du fafte impofant ,
14 MERCURE DE FRANCE.
Confacrer dans la folitude
Aux plaifirs de l'Efprit , aux charmes de l'Etude
Les heures qu'on dérobe aux devoirs de fon rang:
C'eft une fageffe réelle
Au-deffus de l'envie , au deffus du foupçon.
Pourquoi faut- il hélas , qu'une Image fi belle
Soit une pure fiction ?
C'eſt ainfi que de mon jeune âge ,
M'égaroit la prévention .
Je te connois D'A je change de langage ,
...
Et mon Sage n'eft plus un être de raiſon.
J'en attefte ces lieux objets de ta tendreffe,
Ces fuperbes jardins * par tes foins enrichis
De végétaux de toute efpéce,
Nés dans les plus lointains Pays..
Ce féjour qui voit de ta vie
S'écouler les plus doux inſtants
Parmi les Concerts raviffants
Des fils du Dieu de l'Harmonie ,
Et les entretiens plus fçavants
Des Adorateurs d'Uranie.
Les Sciences , les Arts partagent tes loiſirs ,
Et ton facile Génie
Ouvert à tous les goûts , né pour tous les plaifirs
,
D'un Roman , d'une Comédie ,
Du fein de la frivolité
* S. Germain.
JANVIER. 1759 . 15
Ou de l'enchantement d'une tendre Mufique ,
S'élance avec rapidité
Aux fombres Régions de la Métaphyſique .
Là de fon objet enchanté
Voulant te connoître toi - même,
Tu cours de ſyſtême en ſyſtême
Sans découvrir la vérité
Tu la vois s'échapper à nos foibles lumiéres
Et laiffer ſeulement des lueurs paffagéres
Dont triomphe la vanité.
Non , non , cette attrayante & frivole Science
Penferoit en vain t'éblouir ;
On a beau raiſonner , diſtinguer , définir ,
Tu n'apperçois que trop , la fubtile Ignorance
Subftituer la vraisemblance
Au vrai , qu'elle ne peut faifir ;
Et les chiméres brillantes
Du Roman Cartéfien ,
Ni de l'Oratorien *
Les illuſions ſçavantes
N'offrent à ton efprit , de clartés fuffiſantes.
Laffé de ces brillants écarts
Sans ceffe reproduits fous différente Image,
Tu tournes enfin tes regards
Vers Locke , cet Anglois fi modefte & fi fage.
C'eſt lui qui doit avec fuccès >
T'expliquer de l'Eſprit la marche & les progrès.
* Mallebranche.
16 MERCURE DE FRANCE
Pat de fauffes erreurs l'eſprit ſyſtématique
N'offufque point fes yeux qu'éclaire la Phyfique.
D'un doute raifonné la fçavante lenteur
Ecartant loin de lui les ombres de l'erreur
Le conduit pas à pas dans une nuit obfcure ,
Aux Portes du Dédale où ſe perd la Nature ;-
C'eft alors qu'il s'arrête. Il n'eft plus de clarté,
Là finit le fçavoir d'un Sage fi vanté.
Et la plus haute ſcience ,
Eft d'atteindre l'ignorance
A laquelle il fe réfout.
Dieu nous fit pour l'aimer , & non pas pour connoître
Ses immuables loix , fon effence & fon Etre ;
Il ne cacha pas moins à notre oeil curieux
Ces refforts inconnus ces invifibles noeuds ,
>
D'où réfulte l'harmonie
De l'âme avec le corps unie :
Comment l'un fans l'autre impuiffant
D'un mutuel fecours tirant leur exiftence-
L'âme vit efclave des fens ,
Et les tient fous fa dépendance.
Foibles & malheureux humains ,
Affemblage imparfait de boue & de pouffiere ,
Qui des loix du Très-haut veut ſonder le myſtere,
N'est-ce point vos efforts audacieux & vàins
Que jadis la Fable auroit peints
Sous le nom des Titans , fiers enfans de la Terre .
JANVIER. 1739.
17
Qui du faîte des monts entaffés de leurs mains
Porterent jufqu'aux Cieux une impuiffante
guerre ?
Celui par qui tout eft , fe meut , s'anéantit ,
Qui contient la mer dans fon lit
Et les Aftres dans leurs orbites ,
Qui créa le Soleil , qui dirige fon cours ,
A notre foible efprit a prefcrit des limites ,
Ainfi qu'il a borné l'efpace de nos jours .
REMARQUES fur les premieres Affemblées
de Sçavans tenuës à Paris au commencement
du dernier Siècle , par M.
Delalande de l'Académie Royale des
Sciences.
L'ANGLETERRE eft en poffefſion de difputer
tout à la France : parmi les chofes
utiles qui ont pris naiffance dans ce
Royaume , il en eft peu fur lefquelles elle
n'ait elevé quelque conteftation ; & les
François les plus modérés ont été fouvent
obligés de s'élever contre le monopole
de gloire que l'Angleterre veut fans ceffe
exercer au préjudice de la France.
J'ai fenti ce mouvement d'impatience
fe réveiller dans moi à l'occafion de
Hiftoire des Mathématiques , Ouvrage
18 MERCURE DE FRANCE.
rempli d'une vafte érudition & d'une profonde
connoiffance , mais admirable furtout
par le tableau qu'il nous offre de
l'enchaînement & du progrès des Sciences
& par la difcuffion toujours fage & toujours
impartiale des divers intérêts que les
Auteurs ou les Nations ont eus à foutenir.
M. Montucla , à la page 487. du fecond
tome , confidére la renaiffance des
Lettres : il cherche avec complaifance dans
les commencemens du 17° Siécle de quoi
faire honneur aux François de l'établiffement
des Sociétés Littéraires , mais il
paroît bientôt fubjugué par les prétentions
des Anglois à cet égard : il va même
jufqu'à fe déterminer en ces termes. » C'eſt
و ر
l'Angleterre , il en faut convenir , qui
» montra à la France l'exemple de ce
» genre d'établiffement. » M.Montucla dit
un mot à la vérité des Affemblées qui fe
tenoient à Paris dès le temps du P. Merfenne
, mais il leur oppofe , comme s'il
vouloit condefcendre à la jaloufie des
Anglois , les Affemblées de quelques Particuliers
retirés à Oxfort après la mort de
Charles I. dont il eft parlé dans l'Hiftoire
de la Société Royale par T. Sprat.
•
Je pourrois obferver d'abord que le P.
Merfenne étant mort en 1648. quelques
mois avant Charles I. les Affemblées du
JANVIER. 1759. 19
P. Merfenne font fans doute antérieures
à celles que la tyrannie de Cromwel occafionna
entre les Partifans de la Famille
de ce malheureux Prince , dans un temps
où toute autre occupation auroit pu les
rendre fufpects.
Mais ce n'eft pas affez : un illuftre Anglois
nous apprend lui-même à concevoir
de notre Patrie une plus haute idée . C'eſt
le Chancelier Bacon: l'admiration que l'on
a vu renaître depuis quelques années pour
fes ouvrages , doit rendre fon témoignage
auffi précieux pour nous qu'il eft peu
fufpect à l'Angleterre ; or c'eft lui qui
nous fait remonter bien des années avant
l'époque du P. Merfenne : il nous peint
avec la plus grande énergie la fermentation
qui s'excitoit à Paris dans le commencement
du dernier Siécle & qui annonçoit
déjà à la France le régne du Génie
&de la Philofophie , dans un tems où ce
grand homme ne trouvoit pas dans fa
Patrie à qui pouvoir même communiquer
les vaftes projets qu'il avoit déjà conçus.
Je vais traduire un paffage du Livre qui a
pour titre Impetus Philofophici. Bacon
occupé du deffein d'établir une nouvelle
Philofophie fondée fur l'expérience & de
faire main-baffe fur tout ce qui avoit précédé,
y rappelle les contraventions & les
20 MERCURE DE FRANCE
obftacles qu'il apperçoit de toute part
dans une réforme fi abfolue, & il pourſuit
ainfi j'ai été heureufement encouragé
dans cette entrepriſe par un évenement
auffi merveilleux qu'agréable : lorfque j'en
étois le plus occupé , un de mes amis
arrivé de France me vint voir ; après les
premiers complimens nous nous entretinmes
de nos affaires particulieres : enfuite
il me demanda ce que je faifois
dans les momens de loifir que pouvoit me
laiffer le poids de mes occupations ; je lui
répondis que je les employois d'une maniere
qui n'étoit point . indifferente & que
je ne méditois rien moins qu'une Philofophie
toute nouvelle dans laquelle je
fubftituerois aux fpéculations vaines & aux
fubtilités abftraites les objets propres à
contribuer aux avantages de l'humanité ;
il applaudit à mon entreprife & il me demanda
avec qui je travaillois à un fi
grand ouvrage. Oh certes , lui répondisje
, je vis & je travaille dans la plus
profonde folitude . En ce cas , repliquat
-il, l'entrepriſe devient pénible ; mais fachez
cependant que vous n'êtes pas le feul
occupé d'un fi beau deffein ; à ces mots il
me fembla que je prenois un nouvel être :
je le queſtionnai avec empreffement & je
lui dis que je n'avois jamais ofé eſpérer
JANVIER. 1759.
21
de conduire mon entreprife jufqu'à fon
terme.
Il me raconta donc qu'étant à Paris
un de fes amis l'avoit conduit dans une
grande affemblée que vous euffiez
fouhaité d'y être, ajouta-t- il ! Pour moi je
n'éprouvai jamais une auffi grande fatisfaction.
Il y avoit peut- être 50 perfonnes ,
toutes d'un âge mûr , portant un air de
dignité & de candeur qui infpiroit de la
vénération ; il en reconnut plufieurs d'un
rang élevé foit dans la Magiftrature foit
dans l'Eglife , & en général il s'y trouvoit
des perfonnes diftinguées dans tous les
Ordres de l'Etat ; il y avoit même des
Etrangers de différentes Nations. Chacun
caufoit encore indifféremment , mais
on étoit rangé comme paroiffant attendre
la venue de quelqu'un. En effet l'inf
tant d'après arrive un Perfonnage grave
d'une phyfionomie douce & aimable, mais
qui paroiffoit comme un air de pitié.
Tout le monde fe leva pour le recevoir .
Il leur dit en entrant , d'un air agréable :
Je n'aurois jamais ofé efperer,MM . parmi
les occupations différentes dans lesquelles
Vous êtes engagés , que vous euffiez pu
vous trouver libres tous enfemble pour
vous réunir ici : j'en fuis auffi charmé
22 MERCURE DE FRANCE..
que furpris. L'un des Affiftans lui répon¬
dit qu'il devoit s'en regarder lui - même
comme la caufe , puifque le plaiſir de
l'entendre avoit été pour chacun d'eux
préférable à toute occupation : du moins
repliqua-t-il, je ferai en forte de ne pas
abufer d'un tems auffi précieux que chacun
de vous dérobe aux befoins d'un grand
nombre de Citoyens . Alors s'affeyant avec
eux fans diſtinction , il leur parla à- peuprès
dans ces termes , je dis à- peu-près ,
car mon ami m'avoua qu'il n'avoit retenu
que la fubftance de ce difcours &
même d'une maniere très-imparfaite &
très-inférieure a ce qu'il avoit oui ,
quoique de retour chez lui il eût tâché
de fe le rappeller. Au refte celui qui prononçoit
ce difcours le lifoit fur un papier.
Vous êtes peut - être perfuadés , Meffieurs
, que l'état actuel des Sciences eft
floriffant ; pour moi je vous confeille de
ne point le croire tel , de vous regarder
comme étant fort loin des connoillances
que vous pouvez acquérir , des lumieres
que vous devez fouhaiter , ou des travaux
que vous devez entreprendre ; malgré la
multitude d'Auteurs en tous genre dont
nous fommes inondés fi vous examinez
avec foin & que vous analifiez leurs
écrits , vous y trouverez toujours les
>
JANVIER. 1759. 23
mêmes choſes:ils ne changent que l'ordre,
ils n'y ajoutent que des exemples , ils ne
différent que dans la maniere de préfenter
les objets , on n'y trouve qu'une pauvreté
réelle dans une richeffe apparente.
Et fi j'ofe me fervir d'une comparai
fon burlefque , ils reffemblent à ce Traiteur
de Calcide qui étonnoit par la multitude
des mets : on lui demanda quel
Pays avoit pû fournir une fr grande diverfité
de Gibier ; tout cela , dit-il , eft
fait avec un feul Porc , l'affaifonnement
en a fait toute la différence . Vous en
conviendrez , Meffieurs , toute la fertili
té de vos Ecrivains de Philofophie eft
puifée dans un petit nombre de Philofophes
Grecs traveftis dans les Ecoles &
auffi peu reconnoiffables qu'un Animal
forti à la vérité des Forêts , mais dégradé
& avili dans une Baffe-Cour.
2
Car enfin qu'ont produit les Romains ,
les Arabes , & les Modernes qui ne foit
pas emprunté d'Ariftote , de Platon
d'Hypocrate , de Galien', d'Euclide , de
Ptolémée ? c'eſt ainfi que tous les hommes
ont fait des lumieres de cinq ou fix perfonnes
, toute leur efpérance & toute
leur reffource. Cependant Dieu vous a→
t-il donné des ames raifonnables pour en
croire fi aveuglément à la parole d'au
24 MERCURE DE FRANCE
trui ; & la foi qu'il exige de vous doitelle
fe prodiguer ainfi à des hommes
femblables à vous ? Non , Meffieurs , les
facultés dont il vous a doués , les fens
qu'il vous a donnés pour vous conduire
dans les routes de la vérité ; ne font
point deftinés à contempler les ouvrages
des hommes , mais ceux du Créateur.
Que le Ciel & la Terre foient donc l'objet
de vos travaux , que
chacun de vous
y apprenne les Merveilles de la Nature ,
& qu'il ne recoure aux autres hommes
que pour chanter avec eux les louanges
du Créateur.
Je ne ferai point de Commentaire
fur ce Paffage de Bacon , j'obferverai feulement
que cet Auteur mourut en 1626,
ainfi il eft clair que dès le commencement
du dernier Siècle , le Systême des
Affemblées Littéraires, qui n'a jamais dif
continué depuis , s'établiffoit en France
d'une maniere affez brillante pour étonner
les Etrangers , pour exciter l'émulation
de l'Angleterre , & en particulier
du Chancelier Bacon , & pour lui faire
entrevoir dans la Philofophie ce renouvellement
fi defiré. La France n'en demeurera
pas là & Defcartes lui donna
peu après la plus belle part dans cette
révolution,
JANVIER. 1759 : 29
A Son Alteffe Monfeigneur le PRINCE
DE SOUBISE , Maréchal de France,
au fujer de la Victoire qu'il a remportée
fur les Hanovriens & les Heffois.
MON COECar
ON coeur me l'avoit dit , quand ma Muſe fidéle
Peignit à Votre Alteffe & mes voeux & mon zéle ,
Qu'on vous verroit monter à ce glorieux rang.
Oui , vous deviez cueillir cette Palme immortelle ,
Prince , votre courage en étoit le garant :
Louis toujours aimé , toujours digne de l'être ,
Vous confiant fa foudre avoit fçu le connoître ,
Etfon choix l'affuroit que Soubife Vainqueur
Mériteroit le prix , qui feul flatte un grand coeur.
La Déeffe à cent voix , du féjour du tonnerre ,
Vole pour l'annoncer aux deux bouts de la Terre;
Tout l'Univers prend part à cet exploit fameux :
La France avec tranſport fête votre Victoire ,
Sur vos heureux travaux , elle fonde fa gloire
Ses faftes l'apprendront à nos derniers Neveux.
Et mieux que fur l'airain , avec des traits de flâme
Votre nom pour jamais eft gravé dans notre âme.
Le deftin jufqu'alors fi contraire à mes voeux ,
Peut borner à fon gré ma fortune & ma vie ,
Sous les Cieux deformais il n'eft rien que j'envie ,
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE
Mes defirs font comblés , quand Soubife eft heu
reux.
GUERIN DE FREMICOUrt.
P
L'ANTIQUAIRE
Au- deffus de fa Fortune.
CONTE.
HILOGUE Antiquaire par goût, plus que
par état , voyagea dans les plus belles villes
d'Italie. Il arriva à Rome , cette véritable
Ecole des Arts , fi riche en grands
modéles , qu'ont épargné le tems & la
barbarie. Il avoit des lettres de recommandation
pour les Artiſtes célébres , &
en particulier pour Contario d'une famille
noble Vénitienne , Amateur éclairé ,
célébre par une profonde connoiffancede
PAntique. Il fe lia avec lui.
Sa femme jeune , & belle , s'amufa de
l'air vif & fémillant de notre François.
Elle aimoit à l'entendre parler Italien ,
quoiqu'il s'exprimât affez mal encore dans
cette Langue , fi douce & fi agréable . Il
femble qu'un étrange , qui commence à
parler une Langue qui nous eft fami
fiére , nous donne des idées nouvelles
JANVIER. 1759. 27
par les tours nouveaux qu'il employe
& peut-être chaque Peuple formé par
un goût qui lui eft propre , differe-t-il
des autres en effet , par des idées & une
tournure d'eſprit différente.
Julie tantôt chez elle tantôt chez fes
amies fe plaifoit à voir à travers les jaloufies,
l'activité de Philogue à faire prendre
des dimenfions dans les Places , à lever les
plans , & admirer avec un air attentif &
paffionné les proportions des colonnes
des plus beaux Edifices . Son mari fur
pris de fes forties fréquentes , la ſuivit ,
& l'examina. Il crut voit ce qu'il redoutoit
avec effroi .
Un jour que le jeune François tiroit le
Deffein d'un Antique du Cabinet de Contario
, avec cet air d'enthoufiafme , dont
les véritables Amateurs ne peuvent fe défendre
, il plaça fes cartons fur une commode
où étoient les gans de l'Italienne .
Ils fe mêlent dans fes papiers. L'Antiquaire
les emporte fans s'en appercevoir ,
mais bien apperçu par Contario , car
rien n'échappe aux yeux d'un Jaloux &
le nôtre ne crut point cette mépriſe ,
l'effet du ſimple hazard.
Les femmes de Julie cherchent les
gans. Julie les demande avec quelqu’impatience
, & Contario croit voir claire-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE
ment le deffein de Julie , celui du
François , & fur cette bagatelle où fa
femme lui paroiffoit fi bien jouer l'ignorante
, il ne douta plus qu'elle ne poffédât
parfaitement l'art de feindre , &
ne l'employât dans des chofes qui l'intéreffoient
davantage .
Il voulut vérifier fes foupçons. L'inf
tant le plus defiré pour un Jaloux eft
celui où il eſpére convaincre de perfidie
la perfonne qu'il aime. Peut-être le
cherche-t-il avec autant d'empreffement
& d'ardeur qu'un Amant aimé celui de
fon bonheur.
gue
Contario invite le lendemain Philoà
fe rendre chez lui . Il ne réuffit point
éclaircir fes doutes , mais il augmenta
fon tourment.
>
Il feint d'être obligé de fortir , il fe
cache pour examiner Philogue & fon
Epoufe. Philogue arrive il demande
Contario. On répond qu'il eſt abſent . Il
refte un inftant qu'exigeoit la bienféanil
fort & s'arrête fur une Place voifine
où il examine une Façade qui l'a
frappé. Julie fort par hafard un moment
après. Il l'apperçoit. Il lui offre la main ,
elle l'accepte . Contario les voit. Il eſt
défefpéré. Il fort furieux.
ce ,
Un Ami le rencontre , il varoît aliéné
JANVIER. 1759. 29
pår fon défefpoir , à peine connoit-il
l'Ami qui lui parle. Il répond par monofyllabes.
Enfin revenu à lui , Alethi lui
arrache le récit de fa trifte avanture ,
il cherche à apaifer fon courroux . Il
lui remontre que l'éclat ne peut fervir
qu'à rendre fa honte publique & fon
malheur irréparable , il obtient qu'il diffimule
& ils prennent enfemble les
moyens les plus efficaces pour éloigner
Philogue .
Le tranfport qui agite Contario , n'eft
que plus irrité par les réflexions . Son
Ami le quitte & la folitude le rend à
toute fa fureur.
Julie devoit aller le lendemain à fa
Maifon de Campagne. Il imagine un
moyen de vangeance digne de fa rage.
Il écrit dès le matin comme de la part
de fon Epoufe à Philogue pour l'engager
à être de ce voyage & ordonne à un homme
affidé qui le fervoit , de verfer à
la perſonne qui joindroit Julie , ďune
liqueur qu'il lui donna. Il y va de ta
fortune & de ta vie d'obéir , lui avoitil
dit. A peine le billet eft parti qu'il
en reçoit un du Cardinal Guadagni , qui
vouloit le confulter fur une emplette de
rares curiofités tirées des ruines d'Heraclée.
Il ne put fe refufer à l'Eminence .
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Il crut même que le hafard lui fourniffoit
le moyen d'être hors de foupçon.
Il y va , la premiere perfonne qu'il y
rencontre c'eft Philogue. Il partoit dans
ce même moment avec le Cardinal pour
aller en Villegiature , comme parlent les
Italiens , & ne devoit revenir de quinze
jours. Contario examine avec affez d'impatience
les raretés dont le Cardinal vouloit
faire emplette , dit fon avis , le
quitte & va trouver fon épouſe. Le
trouble où il étoit ne lui avoit fait donner
que des ordres obfcurs à Silveftri.
Le beau-frere de Contario étoit empoifonné
fi Contario lui-même ne fût arrivé à
propos.
,
La liqueur étoit verfée , on la lui préfentoit
, il le vit dans les yeux de Sil- ▾
veftri chargé de l'empoifonnement . Il
prend le verre fans affectation , & feignant
qu'une mouche venoit d'y tomber,
il le jette , & prévient l'erreur ; mais fon
défefpoir fût le même.
Il conte tout à Alethi , qui lui fit fentir
la conféquence de fes démarches &
la barbarie de fa conduite . Cet Ami lui
infpire une autre penſée.
C'étoit à-peu- près le tems auquel Philogue
dès la premiere entrevue avoit
fixé fon féjour à Rome ; les deux ans
qu'il y devoit paffer alloient expirer. AleJANVIER.
1759 . 31
thi donna un confeil à Contario qu'il
fuivit. Il achete fecrettement une Chaife
dans laquelle étoit arrivé un Ambaffadeur.
Il dit à Philogue comme une chofe
indifférente , qu'il y a une belle occafion
pour un homme qui voudroit retourner
à Paris , qu'on y renvoie en
pofte une Chaife vuide , Philogue qui
méditoit fon départ regarde cette occafion
comme une bonne fortune. Il
prend congé de fes Amis. Il
part fans
que ni lui , ni Julie , euffent donné lieu
aux foupçons de Contario , & fans qu'ils
en euffent eu la plus légére penfée.
Philogue témoigna des regrets fincéres
à fon Ami. Mais qu'ils étoient loin de
la joie dont jouiffoit dans fon coeur ce
jaloux infortuné , du départ de Philogue.
Il lui écrivit de Paris dès fon arrivée.
Il avoit promis par un trait de ро-
liteffe digne de notre Nation , à Julie
qui aimoit le deffein , de lui envoyer
celui des Piéces les plus eftimées de la
Capitale. Il tint parole quelque tems
après , & crut devoir cette marque
de
reconnoiffance
aux amitiés de Contario
.
Parmi ces deffeins
, fe trouva
celui
de ce Groupe
de Marbre
blanc d'une
fi excellente
beauté , qu'on voit au-deffus
du Jeu de Mail des Jardins
de Mar-
B iv
322 MERCURE
DE FRANCE.
›
>
ly , où le Cifeau fi délicat de Sarrafin
a repréfenté deux Enfans avec l'air naturel
& ingénu de cet âge , qui folâtrant
avec une Chévre lui enfoncent dans
la bouche des grappes de raifin &
des Pampres fi naturellement imités.
Cette Chévre femble ſe prêter à leur
amufement & fe jouer avec eux. Ce
morceau d'un goût exquis , & d'un fini
prefque unique en ce genre, femble avoir
été diftingué de tous ceux qui embelliffent
ces Jardins délicieux par une Baluftrade
qui , en laiffant admirer toute
fa délicateffe , le défend des mains indifcrettes.
La tête de l'Animal , ornée de tout
ce qui l'accompagne parut à Contario
une preuve complette de fon malheur.
Cette allufion fi ' baffe , qu'à peine le
Peuple connoît en France , eft dans ces
Pays méridionaux d'une toute autre conféquence
, & toujours prife au férieux.
Contario devint furieux , il fe fit violence.
Il diffimula. Tous les paquets de
Julie font arrêtés , il redoute tout & ne
voyant rien de Philogue qui confirmât fes
foupçons , il fait fuivre les pas de fon
époufe & ne doute point qu'un autre
Amant n'ait fuccédé au François .
Les confeils d'Alethi ne peuvent rien
JANVIER. 1759. 33
fur fon coeur , enfin outré par la violence
qu'il étoit obligé de fe faire , défefpéré
de ne rien découvrir , une maladie furvint
, fon fang étoit trop agité pour
fuffire à cette derniere attaque , fon mal
augmenta il fait venir fon épouſe , il
appelle Alethi.
Perfide Julie , dit-il , mon état ne me
laiffe la force de vous faire les repropas
ches que vous méritez. Je meurs. Votre
amour pour Philogue en eft caufe . Si vous
voulez feindre encore , Alethi vous dira
combien j'en fuis inftruit , & juſqu'où
va la certitude du malheur affreux qui
m'arrache la vie..
Vous ferez étonnée des moyens que je
prends pour rompre des noeuds fi funeftes.
Je connois le caractere François.
Alethi, prenez ce papier, il contient mes
dernieres volontés. J'y donne tous mes
biens à Philogue , il en jouira & ne vous
regardera plus , il jouira de tous mes biens
& vous verrez , perfide , qu'il vous mé-.
prife autant qu'il a feint de vous aimer.
C'eft le fort qui vous attend , puiffe- t- il
faire votre fupplice.
L'étonnement de Julie égala fa douleur.
Elle aimoit fon époux. Son coeur
fer ré
par fa furpriſe & fa douleur pro-
1
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
fonde ne laiffa pas même à fes yeux
la
liberté de répandre des larmes.
Ceux qui ont fenti les chagrins accablans
connoiffent ce genre de défefpoir.
Allez , continua-t-il , ôtez de devant
mes yeux , ces traits que je détefte &
que j'adorai. Alethi qui vit l'état de
Julie & fon accablement , la prit par
la main. Elle fe laiffa conduire fans fentiment
, & prefque fans connoiffance.
Contario la rappelle. Elle revient.
Cette voix la rend un peu à elle même.
Que je meure fans que rien dévore mon
coeur , reprit Contario , que je le foulage
de tout , mon fecret qui l'accable.
Julie , cruelle Julie..... Je meurs pár vos
mains , puifque vous m'avez trahi . Mais
fachez que le tems feul me prévient &
empêche la vangeance que je méditois.
Un jour de plus vous auriez expié votré
-crime par le poiſon , & ce bras vous
eût porté les derniers coups. Je meurs
avec le feul regret de n'avoir pu exécuter
mon deffein. Jour malheureux où
Philogue evita le poifon qui m'auroit
rendu la vie. Julie tombe fans connoiffance
, on l'enléve & Contario expire.
Alethi crut ne devoir pas fuivre des
volontés dictées par la rage & la fureur.
JANVIER. 1759. 35
Après les premieres douleurs , il va au
Couvent où Julie s'étoit retirée , & lui
reporte le Teftament de fon Epoux. Jouiffez
de vos biens, Julie , lui dit- il, je vous
crois exempte de crime. Oubliez feulement
Philogue & ne troublez point les
cendres d'un Epoux malheureux : fouvenez-
vous qu'il vous fut cher.
Que j'oublie Philogue , reprit Julie ?
que je ne trouble point les cendres de
mon époux ? Vous me connoiffez mal ,
Alethi . La fureur de cet époux infortuné
a-t-elle paffé dans votre âme ? Mon
choix eft fait , dit- elle , en fondant en
larmes ; foyez digne de la confiance de
votre ami , je n'entre point dans fes motifs.
Philogue ne m'a jamais regardé avec
des yeux d'Amant ; jamais il ne m'en a
tenu le langage. Je le crois auffi innocent
que moi , qu'il jouiffe des bienfaits
de mon époux ; mais que je mérite votre
eſtime ; il me refte peu de biens, mais
affez pour le parti que j'ai à prendre.
Alethi fe retira , en doutant fi cette
douleur & ces fentimens étoient vrais. II
envoya à Philogue la donation de Contario
fans lui en apprendre les motifs.
Celui-ci fut étonné de cette libéralité
d'un homme avec lequel il n'avoit été
lié que fuperficiellement , dont il avoit
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
eftimé le goût fans cultiver particulierement
les bonnes graces.
Il répond fimplement à Alethi , & le
prie de fe charger de ce que Contario lui
légue , qu'il n'en connoît point la valeur,
qu'il en ignore les motifs , mais que peutêtre
un voyage à Rome le mettra à
portée quelque jour de le recevoir de
fes mains. Il ne pouvoit fe perfuader
malgré les termes clairs du Teftateur ,
que ce fût autre chofe que quelques Antiques.
Alethi furpris de la froideur de Philogue
, ne put plus douter de la vertu de
Julie ; elle avoit pris le voile , un an fe
paffe ; le jour qui doit la fixer dans le
Cloître arrive ; elle remet à Alethi une
lettre ouverte pour Philogue.
Elle lui apprend en peu de mots le défefpoir
de fon mari, & le fien d'avoir été
caufe de fa mort. Elle lui marque que ce
jour la fixe dans un Cloître où elle mourra
digne de l'eftime de tous ceux qui feront
inftruits de fon malheur. Heureuſe ſi ſa pénitence
peut effacer aux yeux de Dieu les
derniers momens de fon époux infortuné.
Ses larmes mouillent plufieurs fois
le papier où elle trace ce peu de lignes.
Alethi veut en vain retarder fon facrifice .
Il écrit à Philogue; ſa ſurpriſe eſt extrêJANVIER.
1759 . 37
me ; il part fur le champ ; il trouve Alethi
prêt à lui remettre les biens de Contario
, & Julie engagée ; jamais elle ne
voulut paroître à fa vue , fes inftances
furent inutiles .
Il réuffit mieux dans celles qu'il fit
auprès de la Supérieure du Couvent de
Julie ; il lui fit agréer tous les biens de
Contario , & ne confentit qu'avec peine
à partager avec Alethi quelques Antiques
de fon Cabinet : il partit, revint en France
, & lailla Rome partagée entre l'admiration
que méritoit fa générofité & la
conduite de l'infortunće Julie.
Par le Montagnard des Pyrénées.
LA CONVALESCENCE
DE MADA ME
LA PRINCESSE DE CONDÉ.
E PODE.
LORSQUE ORSQUE la Terre allarmée
Voit les rapides Autaux
Des plaines de l'Idumée
Déſoler les habitans ,
Sous l'effort de la tempête
38 MERCURE DE FRANCE.
La Palme courbe une tête
Des Cieux chef- d'oeuvre parfait ;
La foudre près d'elle tombe ,
Sa belle tige fuccombe ,
Un foufle encor c'en eft fait.
›
Mais les Dieux fur ces Rivages
Veulent fauver un tréſor ,
Et des finiftres
ravages
Ils vont réprimer
l'eſſor .
Déja pour premiere
augure
L'Iris jette fa parure
Sur le deuil de l'Univers
.
Et la Palme fortunée
Se relève couronnée
De mille charmes divers.
Ainfi , Divine Princeffe ,
Vos maux font évanouis ;
Le jour naît , le péril ceffe ,
Nos coeurs font épanouis.
Sur une Rive étrangére ,
Le temps d'une aîle légére
Précipitant vos douleurs >
Laiffe la joie en notre âme ,
Dans vos yeux la même flâme ,
Sur vos pas les mêmes fleurs
Il n'eft donc plus de difgraces !
L'Amour avec fon Bandeau
JANVIER. 1759. 39
Séche les larmes des graces
Que cachoit votre Rideau .
La douce Convalescence
Appaife l'efferveſcence
D'un fang cher à la beauté ,
Et de mille fleurs éclofes
La fraicheur , au teint de Rofes ,
Va couronner la fanté.
Habitans du noir empire ,
Emiffaires inhumains ,
De qui la rage confpire
A tourmenter les humains ,
Langueurs , chagrins , infomnie ,
Qui détruifez l'harmonie
Dans nos fragiles Priſons ,
Vous tous que la mort ſuſcite ,
Reportez fur le Cocyte
Vos contagieux poifons.
Et vous , fils de Dionée ,
Vainqueurs au Carquois vermeil ,
De la fiévre déthrônée
Donnez l'avis au fommeil.
Que le zéle vous tranſporte !
En vain de l'heureuſe porte
Le Periſtile eft gardé ;
Tous les Temples de la Terre ,
Des vertus & de la Guerre ,
40 MERCURE DE FRANCE
Tout s'ouvre au nom de Condé.
Dans cette Alcove d'ébene
Où repofe un Dieu charmant
Brifez la légére chaine
Qui l'attache mollement ,
Amenez-le fur ces Rives
Où des douleurs fugitives
La Cohorte a fuccombé ,
Et que fa main favorable
Verſe un baume fecourable "
Dans l'âme d'une autre Hébé.
Il vient , & dans les Airs fon Trône fe balance,
Philoméle fe taît , les Echos en filence
N'ofent s'entretenir même avec les ruitſeaux ;
Un Songe l'accompagne , & le Peuple de Gnide
Qu'il a choifi pour Guide ,
Secoue autour de lui fes amoureux flambeaux.
Bientôt le doux fommeil échape à la lumiere :
Déja de la Déeſſe il flatte la paupiere ,
Et verfe à pleines mains l'affoupiffant Nectar...
Mais , Ciel , quelle fecouffe ébranle fa Couronne !
Tout frémit , l'Airain tonne ,
Et le Songe effrayé remonte fur fon Char .
Réveillez-vous , Princeffe , au cri de la Victoire* !
Les Pavots v alent- ils les palmes de la Gloire ?
* Bataille de Lutzelberg gagnée par M. le Maréchal
Prince de Soubife,
JANVIER. 1759 . 41
O Fille , Epouſe , Mere , & Charme des Héros ,
Que ne devez-vous pas au courage profpere
De ce généreux pere
DontMars vient d'illuftrer les immortels travaux?
Sur un lit de lauriers il vous fera renaître .
Entendez les éclats du pétillant falpêtre * ,
Et les concerts guerriers des clairons triomphans;
Ecoutez ce tumulte & nos cris d'allégreffe ,
Qui portés vers la Heffe ,
Achévent d'en punir les perfides enfans .
Périffe de vos maux la mémoire importune !
Brillez des purs rayons de l'heureuſe fortune ;
La Troupe des Plaiſirs fe raffemble pour vous .
Qu'ai-je dit ? Sous ces fleurs l'épine s'eft gliffée ,
Et votre âme preffée
Redemande à l'Amour les regards d'un époux.
Ainfi cette Héroïne , honorable Modéle ,
La jeune Antonia , non moins chafte que belle ,
Rappelloit par fes voeux le plus cher des Romains
,
Lorfque de fon Drufus la valeur célébrée
De la palme facrée
Recueilloit les moiffons fur les bords des Germains.
*
Réjouiffance à Paris . Fête brillante donnée à Verfailles
par les Gendarmes de la Garde.
42 MERCURE DE FRANCE.
Mais quelle notion fubite
S'empare encor de tous vos fens ?
L'oeil s'anime , le coeur palpite
Sous des feux toujours renaiſſans .
Efpérance hélas trop perfide !
Ce germe vraiment homicide
Aigrit-il des maux palliés ? ...
L'incertitude fe décide ,
*
Nouvelle Antonia , Drufus eft à vos piés.
Il avoit emporté l'image
De celle qui cauſe ſes pleurs ;
Il vous rapporte fon hommage ,
Et le tribut de fes douleurs.
Héros jufques dans fa tendreffe ,
Au ſein du péril qui vous preſſe ,
Il ne craint point de s'engager ;
Près d'un objet qui l'intéreffe ,
Jamais le tendre Amour n'a connu le danger.
Délices du coeur , trouble aimable ,
Comblez ce couple généreux !
Le fentiment ineftimable
Embellit les jours ténébreux.
Avant que le Ciel fe colore ,
Sous les ombres , la jeune Flore
* M. le Prince de Condé eft parti de l'Armée à la
premiere nouvelle du danger de Madame la Princeffe .
JANVIER. 1759 . 43
Dépérit loin de fon vainqueur ;
Il revient ce Dieu qu'elle implore
Et fon premier rayon eft celui du bonheur .
Renouvellez l'ardeur de vos illuftres flâmes ,
O le plus cher objet ! revivez aujourd'hui ;
De l'Aftre d'un Bourbon les clartés vous ont lui ;
Triomphez dans nos âmes
Par vous-même & par lui.
La plus digne Princeſſe * à cette belle chaîne
A joint de l'amitié les durables liens ,
Et parfemant de fleurs fes charmans entretiens ,
Sa tendreffe vous mène
Au comble des vrais biens.
Si le coeur bienfaiſant d'une auguſte Minerve **
peut percer le mur qu'oppofe un Dieu ja-
Ne
loux ,
Il vous réſerve au moins les tranſports les plus
doux ;
Que dis je , il les réſerve !
N'eft-il pas près de vous ?
Pour nous, content de voir vos vertus couronnées ,
Nous adreffons nos voeux aux immortels féjours :
Ciel , daigne renouer s'il fe peut , pour toujours
A fes belles années
La moitié de nos jours !
* Madame la Princeffe de Carignan.
**
France.
Madame de Marfan , Gouvernante des Enfans de
44 MERCURE DE FRANCE.
SUR la Queftion propofée dans le fecond
Mercure d'Octobre.
POUR bien peindre fes vertus & fes
fentimens , il faut s'analifer foi-même &
puifer dans fon propre coeur ; il en eft de
même pour exprimer la fituation des vertueux
.
Pour bien peindre les vices & la fituation
des Méchans , il faut décrire fa propre
fituation , enfin il faut l'être .
La premiere propofition bien démontrée
, je penfe qu'il n'y aura qu'à conclure
pour la feconde .
Perfonne , à ce que je crois , n'eft plus
en état de fentir les charmes de la vertu
& les délicateffes du fentiment que celui
qui les poffède ; perfonne en conféquence
n'eft auffi en état d'en faire un tableau
parfaitement vrai. Si quelques hypocrites
parviennent à éblouir les yeux
par une imitation affez exacte , c'eft un
preftige momentané , & le mafque tombe
devant un fcrupuleux examen . Comme
ils jouent un perfonnage étranger , ils
ne peuvent auffi bien rendre la nature
que ceux qui la fuivent fans affectation .
JANVIER. 1759. 45
Comment peindre ce que l'on ne fent
pas ou ce que l'on n'a jamais fenti ? Si
l'efprit s'y prête , le coeur s'y refufe ; &
c'eft de celui-ci que partent les coups de
Maître , les chef- d'oeuvres en ce genre :
lui feul peut faifir & rendre fenfibles des
nuances qui caractérisent précisément les
vertus ou les vices , lui feul eft en état de
décrire les fenfations qui l'affectent dans
telle ou telle pofition . A moins d'avoir
été aux portes du trépas , peut- on s'allurer
quels feront fes mouvemens dans cet
inftant , ou répondre de fa valeur fans
avoir connu & éprouvé le danger ? Je
penfe que la théorie ne fuffit pas pour
peindre le coeur. Demandez à un homme
qui n'a jamais aimé , le tableau de
l'amitié : vous n'y reconnoîtrez , s'il lẹ
fait , que des traits communs , des couleurs
ordinaires , enfin rien de particulier
lifez - le d'après un homme qui a
vraiment éprouvé ce fentiment , quelle
énergie ! Tout eft frappé au coin de la
Nature la différence vous étonne ? En
voici la raiſon , l'efprit d'un côté trace à
l'aventure , de l'autre le coeur parle d'a
près l'expérience.
:
La crainte feule de découvrir fa turpitude
empêche un Méchant d'en tracer
l'imaggee , & le défaut d'éloquence ne lui
46 MERCURE
DE FRANCE
.
permet pas de bien exprimer ce qu'il
fent. Soyez perfuadé que fi le vice étoit
affez accrédité pour ofer en donner des
leçons publiques , l'expérience réitérée
de fes faux plaifirs & de fes vrayes peines
le rendroit fans concurrent le plus
habile Précepteur , & s'il vous cachoit
ces dernieres , ce feroit purement l'effet
de fa politique , & non de fon ignorance
. Si de fameux Orateurs & d'excellens
Poëtes ont réuffi à rendre les vices odieux
pas.
,
par les peintures frappantes des Méchans
& de leur fituation , cet effort d'imagi
nation ne prouve pas que pour peindre
cet état , il faut n'y pas être ( ce qui eft
l'opinion contraire) mais feulement qu'on
peut quelquefois approcher de la Nature.
Les exceptions des régles générales
ne les détruiſent L'homme ne fe
connoît pas lui-même me dira-t-on :
cette propofition bien appréciée ne fignifie
fouvent autre chofe finon qu'on
ne veut pas fe montrer tel qu'on eft , ou
qu'on fe voile des imperfections légéres
; mais on ne me perfuadera jamais
qu'un Avare , par exemple , ignore de
bonne foi qu'il a ce défaut il ne varie
que dans le nom qu'il donne à fa conduite
, & dans l'idée qu'il attache au
terme d'Avare. Notre coeur nous trompe
:
JANVIER. 1759. 47
bien moins que notre efprit. Puis- je fentir
des remords , connoître leur étendue
, exprimer leur effet , fi je n'ai point
commis le crime qui les fait naître ?
Peut-on bien peindre la fituation d'un
Ingrat lorsqu'il manque à fon Bienfaiteur
, fi toujours reconnoiffant l'on a acquitté
de refte les fervices reçus , ou
celle d'un homme qui vient de confommer
un affaffinat , lorfque l'on ne peut
fans frémiffement voir fouffrir un malheu
reux ? Comment trouver daus mon intérieur
la peinture de ce qui ne m'a jamais
agité ? J'ai horreur du crime , je pourrai
le peindre bien laid , mais j'ignore abſolument
la fenfation qu'éprouve le méchant
qui l'a commis. Le fpectacle du fupplice
d'un criminel me fait dreffer les che
veux , le récit du Parricide ébranle toutes
les puiflances de mon ame , & vous voulez
que je décrive la fituation de ce Scélérat
? Lui feul peut vous fatisfaire , interrogez-
le , & donnez-lui l'éloquence de
Cicéron , je réponds qu'il vous fera plus
d'horreur que Verrès dont ce fçavant
Orateur a fi bien peint la méchanceté.
Quelle différence fi vous exigez la peinture
de ce qui fe paffe en moi en liſant
cette harangue : Vous êtes François , le
Roi vous voit , voilà l'Ennemi, Quelle
48 MERCURE DE FRANCE.
ardeur ! Quel feu fe précipite en mes
veines , je brule de combattre ; le fer ,
la flamme , rien ne m'arrêteroit enfin....
L'expreffion manque au fenriment.
Si l'on m'accorde que les vrais tableaux
ne peuvent être l'ouvrage que du coeur ,
qu'on n'exprime au naturel une fenfation
qu'après l'avoir éprouvée , j'ai démontré
que pour bien peindre la fituation des méchans
il faut l'être foi-même. On conclura
peut-être qu'il faut au moins l'avoir
été ; quand je l'accorderois l'opinion
contraire n'y gagneroit rien d'ailleurs
c'eſt une autre queſtion , & je penferois
encore que , pour rendre exactement ce
qu'on fent , il faut faifir le moment où
l'on éprouve ce qu'on veut peindre .
›
,
Nota.Voilà une difcuffion très-approfondie
, pleine de chaleur & de force. J'en
donnerai encore fur le même Sujet. Si
j'ai eu tort de mettre la queftion en
doute , je m'en confolerai aifément ;
puifque j'ai donné lieu aux autres d'avoir
raifon avec tant d'éloquence.
ODE
JANVIER. 1759. 49
O DE SACRÉE ,
Paraphraſe du Pleaume 45. Deus nofter.
refugium & virtus &c.
Efpérance en Dieu dans les plus grands
CONTRE
maux.
ONTRE nous font armés les élemens , les
hommes ;
Qui nous défendra de leur coups ?
L'Eternel ... en fon fein , nous reſpirons , nous
fommes :
Nous vaincrons , Dieu combat pour nous.
Quand la Terre emportée en une mer profonde
S'écrouleroit avec fracas ;
J'efpérerois encor ; je marcherois fur l'onde ;
Diea me foutiendroit dans les bras.
Quelles fombres vapeurs fous les Cieux étendues
Volent fur les aîles des vents ?
Quelle main les foutient dans les airs fufpenfuës
Qui les précipite en torrens ?
L'Onde roule à grand bruit fur nos murs , fur
nos Villes ;
Elle ébranle leurs fondemens ;
C
1
fo MERCURE DE FRANCE
Elle entraine nos toits , nos uniques afyles
Dans fes vaftes débordemens .
Nos Bergers fous les Mers qui couvrent leurs campagnes
Sont noyés avec leurs troupeaux ;
Nous tremblons , nous voyons au fommet des
montagnes
Sous nos pieds s'élever les eaux.
Où fuirons nous , Seigneur ? dis- nous fur quels
rivages
Nous pourrons rencontrer un Port ?
La terre eſt ſous la mer, l'air eſt chargé d'orages :
De toutes parts s'offre la mort.
Quoi ce déluge affreux engloutira l'enceinte
Où tu raffemblas les Mortels !
Ses flots renverferont dans notre Cité fainte
Ta Loi , ton Temple , tes Autels !
Dieu nous entend.... Son doigt marque aux flots
leurs limites ;
Il fufpend l'onde dans les airs ;
Il enchaine les vents dans leurs bornes preſcrites
A la terre il foumet les mers.
Viens du Nord , Aquilon , que ton foufle rapide
JANVIER. 1759. St
Refferre la mer dans fes bords ;
Que le Soleil ouvrant la terre encore humide
Du Ciel y verfe les trésors .
Peuples heureux quels biens l'Eternel vous dif
penfe !
Sa bonté vous les a produits ;
Rendez graces à Dieu , fa main vous récompenfe
Dans ces fleurs , ces moiffons , ces fruits.
Qu'entends - je ? tout s'émeut , tout reſpire la
Guerre ;
Sa voix nous appelle aux Combats ;
Les Rois tombent du Trône ; & font mouvoir
la Terre
Sous la chute de leurs Eta ts.
Voyez- les ces Héros , ces monftres fanguinaires
Se joindre à l'envi , ſe preſſer ,
Tourner un fer cruel vers les flancs de leurs
freres ,
Et s'efforcer de les percer.
Ils foulent fous leurs pieds leurs vieillards & leurs
peres
Palpitans , mourans , égorgés ;
Ils entaflent près d'eux les enfans & les meres
Dans des flots de fang fubmergés.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Famille de Jacob , ne fois point allarmée ,
Dieu va frapper tes ennemis ;
Efpere.... Son nom ſeul eft plus fort qu'une ar
mée ;
Dieu parle.... le monde eſt ſoumis.
H verfe dans les coeurs aveuglés de furie ,
Emportés par la cruauté ,
La, haine des forfaits , l'amour de la Patrie ,
La tendreffe , l'humanité,
Des mains des Nations il fait tomber les armes
De leurs arcs il brife les traits ;
Il fonde fur la terre où régnoient les allarmes ,
Le trône aimable de la paix.
» Homme , dit-il , médite , apprends à me connoître
,
Parcours ces prodiges divers ;
Tu jouis de ma gloire & tu comprends mon
être ,
>> Quand tu contemples l'Univers .
Etonnez les Mortels , parlez de Dieu , vous
Anges ,
>> De mon bras vantez les effets ;
» Inftruifez-en le monde , & portez mes louanges
» Aufſi loin que vont mes bienfaits.
JANVIER. 1759 . 33
Famille de Jacob , ne fois point allarmée ;
Ils ne font plus , tes ennemis ;
Eſpere , l'Eternel eſt plus fort qu'une armée ;
Il parle ...le monde eft foumis.
Par M.l'Abbé Y*** de l'Académie Royale des
Belles-Lettres de Caën.
E PITRE
A Mademoiſelle BARRI de Céres , fur la
Lettre qu'elle a adreffée , dans l'un des derniers
Mercures , à M.fon frere , qui eftfur le
point de fortir de l'Ecole- Royale- Militaire
; par Mademoiselle de Thomaſin.
O Tor qui ravis les Mortels ,
Par tes talens , par ton langage ;
Toi qui mérites des autels ,
Par ta fagefle & ton courage !
Quel climat , quel rivage heureux ,
Jeune Amazone , te vit naître ?
Où t'adrefferai - je mes voeux ?
Mon coeur brûle de te connoître.
A mes tendres empreffemens
Croirai-je que le tien réponde ?
>
C iij
34 MERCURE DE FRANCE.
•
Sur le rapport des fentimens
La fincere amitié le fonde.
Sur la reffemblance d'état
Se fonde encor la fympathie :
L'attrait du beau , du délicat ,
L'âge , les lettres , tout nous lie.
Comme toi , bornée où je fuis ,
Je m'en tiens , fans être inquiete,
de livres & d'amis Au
peu
Que m'offre une ingrate retraite.
Mon devoir y fait mon plaiſir
Et par une douce habitude ,
Ce qu'il me laiffe de loifir ,
J'ofe le donner à l'étude.
Ta rivale dans tous tes goûts ,
J'ofe auffi franchir la barriere. (1)
Mais que le fuccès entre nous
Laiffe d'efpace en la carriere !
D'un fang illuftre , comme toi , ( 2 )
(1 ) Mademoifelle de Thomaffin a plufieurs fois
difputé le prix aux Jeux Floraux.
(2 ) La Maifon de Thomaffin jouit du titre
d'ancien Baron , dont elle étoit décorée avant le
treiziéme fiécle.
JANVIER 1759. 38
Je tiens la vie & l'infortune ,
Que daigne adoucir un grand Roi ,
Dont la faveur nous eft commune. ( 1 )
La dure médiocrité
Nous tient de même en efclavage ;
Mais l'inflexible probité
Fait notre plus cher apanage.
Le fafte à nos ftoïques yeux
N'eft qu'une chimere éclatante ,
Et de nos Créfus orgueilleux
Le bonheur n'a rien qui nous tente.
Souvent les trésors de Plutus
Ont leur fource dans la baſſeſſè ;
Mais toujours du ſein des vertus
Naît la véritable nobleſſe .
Pour achever la parité , ( 2 )
Que n'ai -je ce docte délire ,
Qui de l'aimable vérité
Fait partout adorer l'empire.
( 1 ) Le Roi fait des penſions à ſa famille.
(2 ) On peut bien ici , fans reftriction , & fans
faire tort à Mademoiſelle de Barri , appliquer ce
proverbe à l'Auteur :
Similis fimili gaudet.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE:
Des miens , déjà pleins de valeur , ( 1 )
J'animerois encor le zele ;
Je leur tracerois vers l'honneur
Une route aifée & nouvelle.
Je chanterois plus dignement (2)
LOUIS , fa grandeur , fa clémence ;
Et cet éternel monument ( 3 )
De fon augufte bienfaiſance :
Brillante Ecole de Héros ,
Temple digne de la Victoire !
N'en pouvant fuivre les travaux
J'en célébrerois la mémoire.
Je primerois fur l'Hélicon
Par maint triomphe poëtique ,
Servant fur le fublime ton ,
D'exemple aux Sages du Portique.
(1 ) L'Auteur a cinq freres au fervice , dont
l'un eft le Chevalier de Juilly Thomaffin , Capi
taine de Cavalerie , Garde du Corps du Roi ,
Correfpondant de plufieurs Académies , & connu
dans la République des Lettres par d'aimables
Poëfies.
(2) Lorfque Mademoiſelle de Thomaffin dédie
des vers au Roi , un grand Miniftre veut bien lui
faire l'honneur d'être fon Mecene.
(3 ) L'Ecole Royale Militaire .
JANVIER. 1759. 57
Que tes tranfports font raviffans !
Quel Dieu s'exprime par ta bouche ?
Tu dompterois par tes accens
Le naturel le plus farouche.
Partout , pour t'entendre & te voir ,
Le Cinique ( 1 fuivant tes traces ,
T'eût offert le prix du fçavoir ,
Celui des vertus & des graces.
A peine au printems de tes jours ,
Que tu fçais montrer de prudence !
Tu prouves bien par tes diſcours ,
Que les grands coeurs n'ont point d'enfance.
Oui , prefqu'au fortir du berceau ,
Tu jouis des dons du vieil âge ;
La raifon t'offre fon flambeau ,
Dont tu fais le plus noble ufage.
De quels traits plus forts & plus doux
Pouvois -tu pénétrer ton frere ?
Que fon coeur doit être jaloux
D'écouter une foeur fi chere !
Que bientôt aux lauriers des Arts
( 1 ) Diogene.
C v
58 MERCURE DE FRANCE.
Tu mêlerois ceux de Bellone ,
Si tu pouvois aux champs de Mars
Le guider toi-même en petfonne.
Ainfi Minerve , au Siécle d'or ,
Excitoit le Prince d'Ithaque ;
Ainfi le généreux Mentor
Formoit les moeurs de Télémaque.
Mais quand d'une héroïque ardeur
Tu veux enflammer la jeuneſſe ,
Pourquoi chercher hors de ton coeur
Ce feu qui t'anime fans ceffe ?
Pourquoi chercher chez tes Ayeux
Des leçons d'amour pour la gloire ?
Ton frere fera plus grand qu'eux
S'il te fuit plutôt que l'Hiftoire.
A Arc en Barrois le 18. Septembre 1758.
JANVIER. 1759. 59
L'AMOUR VOYAGEUR ,
CHANT quatrième , extrait d'un Poëme en
Profe manufcrit , par le Solitaire de
Bretagne.
LA
délicieuſe Aufonie offroit déja
fon afpect riant ; favorite de la Nature ,
elle étaloit fes richeffes précieufes : Cérès
& Flore fembloient s'être partagé l'embelliffement
de fes plaines charmantes.Pomone
& le fils de Semelé doroient les côteaux
agréables de leurs houppes de pourpre.
Tel eft le Jardin des Hefpérides , ou
le féjour délicieux des Ombres chéries des
Immortels, où regne un éternel printems.
L'Amour voloit parmi les roſes de la
férénité , l'encens des doucès exhalaiſons
s'élevoit du calice chamaré de l'oeillet &
de la violette comme une fumée fubtile ,
& le Zéphir d'un fouffle léger en étendoit
les plis déliés fur fon paffage. Tel un
nuage parfumé , né fur l'autel d'Amathonte
, porte de tendres voeux à la Mere des
Amours quand elle defcend de l'Empirée ;
les trois Voluptés Filles de l'efprit , dur
* L'Italie.
C vj
to MERCURE DE FRANCE:
coeur & des fens en forment un tapis
charmant pour la Déeffe.
L'Amour s'abbatit auprès d'un Temple
d'Euterpe, Divinité particulierement
adorée dans l'Aufonie ; attiré par la méfodie
des hymnes qui retentiffoient à
l'honneur de la Déeffe , un faut rapide
comme la pensée le porta dans le parvis
harmonieux ; Euterpe fe faifoit entendre
ce jour-là à fes adorateurs , le feu
de la volupté étoit dans fes yeux , les
modulations légeres & paffionnées fautilloient
fur fes lèvres vermeilles ; les tranſports
, les fougues , & l'enthouſiaſme faifoient
briller fa tête de mille phofphores
cblouiflans , tous fes mouvemens étoient
ceux de la fenfualité même ; tantôt enfin
elle s'élançoit dans les airs ; tantôt
elle rampoit dans une molle langueur.
Plufieurs Prêtres , Prêtreffes , Miniftres
équivoques de fon culte , victimes amphibies
d'un dévoûment rafiné & barbare,
entouroient la Déeffe & tâchoient de l'imiter
dans leurs chants. Ses adorateurs
paroiffoient éprouver des convulfions perpétuelles
, on eût dit qu'ils vouloient fe
féparer de leur être même pour la fuivre
dans fon vol emporté.
* Déeffe de la Mufique.
JANVIER. 1759.
61
L'Amour plus fatigué par des mouve
mens violens que remué par des impref
fions douces arracha d'un coup de fon
fceptre de myrthe le bout des ailes de
la Déeffe , éteignit quelques phofphores
d'un mouvement des fiennes , enchaîna
toutes les convulfions avec les liens de la
nature & du goût , & laiffa quelques
tranfports fous les aufpices de la vivacité
& de la légèreté. Ainfi un Courier vigoureux
, abandonné à fa fougue dangereufe
, agite violemment fon guide trou
blé & l'emporte tantôt dans les montagnes
efcarpées , tantôt dans les précipices
affreux ; un frein néceffaire réduit fa
fougue accablante à une courfe vive &
légére. Les Sectateurs d'Euterpe regarderent
les malices falutaires de l'Amour
comme des prophanations atroces , &
s'attrouperent avec fureur pour venger la
Déeffe offenfée . Ainfi on vit autrefois déchirer
un Prince malheureux , railleur
éclairé de leurs orgies forcenćes. L'Amour
plus adroit frappa quelques Aufoniens
indifcrets du bout de fon aîle irritée
& fortit du Temple tumultueux . *
Tel qu'il s'élance quelquefois dans le
char voluptueux de fa mere quand des
Cygnes la ménent rapidement aux ban-
* L'Opera.
62 MERCURE DE FRANCE.
quets de l'Olympe , tel l'Amour fe gliffa
dans le char fimple mais élégant de Zeni
jeune Beauté dont les foupirs entrecoupés
de paroles plaintives annonçoient le retour
funefte d'un Tyran , que la défiance,
éternelle fille de l'hymen, avoit armé
de toutes les fureurs de la perfécution.
.
Comme on vit autrefois un monftre
furieux , vaincu par le redoutable fils
d'Alcmene , défendre les trésors des
Hefperides , ou le Gardien enflammé de
l'Acheron , veiller fur les ombres malheureuſes
, ou bien encore tel que l'eſpion
de l'époufe de Jupiter promenoit fes cent
yeux vigilans autour de la fille infortunée
d'Inachus ; telle la fombre jaloufie gardoit
le Palais du Tyran. Ses yeux caves
& flambloyans , que de doux pavots ne
couvrirent jamais , en embraſſoient d'un
regard toutes les avenues. Sontein livide
étoit defléché par une inquiétude éternelle
fes mains cruelles , femblables à
celles des Gorgones , déchiroient ceux qui
ofoient en approcher. Une vigilance forcenée
l'agitoit perpétuellement comme
une Ménade échevelée , non armée d'un
Thyrfe , mais de mille clés bruyantes ,
telle que les clés terribles qui ferment le
Palais lugubre du Dieu des Enfers, & dont
* Hercule.
JANVIER. 1759. 63
le bruit effrayant ôte aux malheureux
le fentiment de leurs fupplices même.
Tourmentée par fes craintes barbares ,
elle luttoit toujours contre fes vifions furieufes.
Tel le fils de Glaucus , * monté
fur un cheval aîlé , s'agitoit péniblement
dans les plaines de l'air à la pourfuite de
la chimére . Dans fes amuſemens féroces
la noire jaloufie enchaînoit les rayons de
Phébus ous un grillage ténébreux , préfent
des Cyclopes inhumains , dans la bifarre
perfuafion qu'ils étoient autant d'amans
déguifés , & dans fes faveurs cruelles ,
gardienne rafinée de la pudeur , elle violoit
toutes les loix de la pudeur même ,
en l'accablant de chaînes barbares.
L'Amour indigné voulut venger la
beauté des outrages mortels de la jalouſie
, foeur trop unie de l'Hymen : il avoit
fuivi Zeni fous une forme invifible , tel
qu'un Roi de Lydie , lorfque prenant un
anneau enchanté , il fe procuroit le ſpectacle
touchant des charmes d'une épouſe
adorée. L'Amour parut aux piés de Zeni ,
femblable à lui-même , quand il fait les
délices de Paphos : il verfoit dans fon
coeur flétri l'ambroifie d'une confolation
délicieuſe , il baignoit ſes mains de lys
des larmes fi douces de la pitié , quand
* Bellerophon.
64 MERCURE DE FRANCE.
elles coulent de l'Amour fur la beauté. Le
Tyran précédé du filence & des rufes farouches
, le furprit. Tel le Dieu de Lemnos
trouva le redoutable frere de Bellone
aux piés de fon époufe charmante. La jaloufie
étoit fur fes pas ; fes bras étincelloient
de mille poignards. L'Amour prit
agilement une de fes flêches , & d'un figne
léger , le rendit immobile , comme
l'Egide effroyable du Libérateur généreux
d'une Princeffe infortunée pétrifioit ceux
qui ofoient la regarder. * La jaloufie diftilla
une écume noire & livide , & parut
expirer de l'excès du défefpoir. L'Amour
bienfaifant envoya la Troupe diligente
des ris détruire les monumens hideux de
fa cruauté. Le fombre Palais de la férocité
prit l'éclat brillant d'un de fes Temples
charmans fes portes légères chargées
des guirlandes & des devifes du bonheur
, furent ouvertes aux jeux & aux
plaifirs , comme celles de Gnide , quand
la Déeffe des Amours y eft attendue avec
fon cortège éblouiffant , & qu'on voit
voltiger les chiffres entrelaffés , & frémir
délicieuſement les douces banderolles de
la volupté.
Zeni employa les bienfaits de l'Amour
à la félicité de l'Aufonie , & en fit la
* La tête de Méduſe .
JANVIER. 1759. 65
fienne propre , parce que l'innocence en
dirigea l'ufage , & lui en fit regarder l'abus
, comme une vengeance interdite pat
la vertu. Ainsi , la Reine de l'Olympe fut
délivrée de fes chaînes douloureufes , monumens
terribles de la colere de fon époux
redoutable , jamais on ne vit le lvs de la
fidélité fe flétrir dans fes mains immortelles..
L'Amour touché vouloit , &c.
66 MERCURE DE FRANCE.
LE mot
E mot de l'Enigme du Mercure précédent
eft Navet. Celui du Logogryphe eſt
Ange , dans lequel on trouve Ane , Age ,
An .
J
ENIGM E.
' EXISTE encore après être paffé ,
Qui ne me connoît pas ignore l'A , B , C.
N
AUTRE.
Ous ajoutons à la grandeur
Des plus fiers Vainqueurs de la Terre ,
Mais s'ils nous montroient à la Guerre ,
Leur gloire y perdroit fa fplendeur.
JANVIER. 1759. 67
LOGOGRY PHE.
DANS un ANS un gouffre profond je défends un tréfor
Que m'a confié la Nature
Les couleurs de l'Iris font ma riche parure ,
Je garde une beauté plus précieuſe encor .
De mes cinq Eléments variez la texture ,
Sous mes divers afpects voyez quel eft mon fort.
Tantôt en m'approchant , gare votre cervelle ,
Tantôt la garentir eft mon unique emploi ;
Tantôt devant vos yeux je fuis en ſentinelle ,
Tantôt j'ai la Garonne entre Paris & moi ;
Le marbre dans mon fein tantôt le renouvelle.
Eft -ce tout ? Non fous ma forme nouvelle
Si tu me perds , Marin , malheur à toi.
68 MER CURE DE FRANCE.
1
PARODIE
D'un Air de Titon & l'Aurore.
Le Ruiffeau qui dans la Plaine.
A Madame de ***
Q
UE ta voix touchante & belle
Roule tendrement ces fons.
Viens , jaloufe Philomele ,
Viens recevoir des leçons.
Eût on du Zéphir volage
Le coeur changeant & léger ,
Iris fixeroit l'hommage
De cet amour paſſager.
Sous fes loix , de l'esclavage
L'on ne craint point le danger.
Tout dit qu'il faut qu'on s'engage ,
Rien ne dit qu'il faut changer.
JANVIER. 1759 .
ة و
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
EXTRAIT du Traité de l'ufage des
Langues vivantes dans les Sciences ,
particulierement de la Françoife en Médecine
, par M. Malouin Docteur de
la Faculté de Caën .
LA Méthode d'enſeigner la Médecine
en François , d'écrire les Confultations ,
les Ordonnances , les formules dans la
langue du Vulgaire , cette Méthode n'eft
pas fans inconvéniens : elle donne aux
Charlatansla facilité d'être les Singes des
Médecins , & au Peuple la prétention d'être
leur Juge.Ces confidérations ont fait dire »
» que c'eſt rendre la Médecine trop facile
» & l'avilir que de la mettre à la portée de
» tout le monde » ; mais M. Malouin
plus occupé du bien public que de l'intérêt
particulier regarde comme un principe
condamnable celui de chercher à
tenir l'Art caché. C'eft , dit- il , ce qu'a
blâmé Montagne en parlant des Méde
cins de fon tems. » Les Médecins ont
70 MERCURE DE FRANCE.
» pris un langage à part & une écriture à
» part ; quoiqu'en fente la Philofophie ,
" c'eft folie de confeiller un homme pour
» fon profit , par maniere inintelligible.
M. Malouin avant que d'en venir à fa
conclufion commence par établir qu'on
fera d'autant plus de progrès dans les
Sciences , que la Langue dans laquelle
on les apprendra fera & plus facile à
entendre , & plus commune à tout le
monde. Il fait voir que les Langues fe
forment d'après les befoins & les connoiffances
des hommes ; qu'à meſure
qu'on acquiert des lumieres ou qu'on s'occupe
de nouveaux objets , l'art d'exprimer
les pensées s'étend & le langage fe
perfectionne , foit en produifant des
mots qui manquoient à la Langue , foit
en donnant une fignification nouvelle
ou plus étendue aux mots déja ufités. Il
prend les Langues dans leur naiffance &
les fuit jufqu'à leur fixation , c'eſt-à-dire
jufqu'au point de maturité où elles ont
dequoi traiter toutes fortes de Matie-
» res à pouvoir être entendues de tous
» les Siécles à venir.
La Langue Françoife, comme toute Langue
naiffante , n'étoit d'abord qu'un amas
informe des débris des Langues anciennes.
Dans ces premiers tems on écrivoit
JANVIER. 1759. 71
& l'on avoit raifon d'écrite en Latin.
De fa groffiereté naturelle une Langue
paffe à la naïveté ; de celle -ci à
fénergie , à mesure qu'elle acquiert de
la force ; de l'énergie à l'éloquence , par
la nobleffe & la dignité que la culture &
le goût y répandent ; enfin de l'éloquence
à l'élégance qui eft fon état de moleffe
& de luxe . Telle est la marche générale
des Langues , & le François en eft
un exemple fenfible.
L'efprit de Philofophie qui regne actuellement
redonne à la Langue Françoife
, dit M. Malouin , une force qui
eft dure fans être auffi énergique qu'elle
étoit il y a un Siécle ; mais vu le cours
naturel des chofes , il y a tout lieu d'efpérer
que dans la fuite la Langue redeviendra
auffi énergique qu'elle a jamais
été , & qu'en même tems elle fera plus
élégante qu'elle n'étoit.
Je penfe comme lui que la Langue n'eft
plus auffi nombreuſe , auffi moelleufe, s'il
eft permis de le dire, dans les Ecrits Philofophiques
de ce Siècle que dans les Ouvrages
éloquents du Siècle dernier ; mais
je ne crois pas qu'elle y ait perdu de fon
énergie ; je doute même qu'on en revienne
à ce ſtyle harmonieux fans fe relâcher
de la préciſion & de la vigueur des pen72
MERCURE DE FRANCE.
1
fées & du ftyle . Le Siècle floriffant d'une
Langue eft celui où l'on s'amufe à parler
à l'oreille & à l'imagination . Elle
doit naturellement acquérir du nerf &
perdre de la grace, lorfqu'en tranchant für
toutes les chofes d'opinion , l'on fe réduira
à n'exprimer & à n'embellir que la vérité
rigoureufe .
Quoiqu'il en foit , la partie fcientifique
de la Langue Françoife eft plus riche ,
plus féconde , plus polie que jamais. Elle
eft devenue à ſon tour la Langue dominante
de l'Europe , comme l'ont été fuc→
ceffivement dans les différentes parties
du Monde , l'Indienne , l'Hébraïque , la
Grecque , & aujourd'hui l'Arabe dans
l'Orient ; la Celtique , la Germanique, &
la Latine dans l'Occident.
A fon univerfalité fe joint fon abondance
, fa clarté , fon analogie avec l'ordre
le plus naturel de nos idées ; quoique
ce dernier Article ne foit pas fans contradiction
, & que ce que nous appellons
inverfion dans les Langues étrangeres ,
ne foit pas unaninement regardé comme
tel. Je ne conviens pas moi-même avec
M. Malouin que la Langue Françoife foit
auffi éloquente que la Latine , n'eût-elle
que le nombre de moins ; mais il n'eft
pas douteux qu'elle eft plus fçavante &
plus
JANVIER. 1759 73 .
plus claire pour tous les Peuples de l'Europe
: ce qui lui donne un avantage inconteſtable
dans la recherche & l'expofition
de la vérité , dans les difcuffioas
Philofophiques & dans toutes les choſes
d'obfervation.
Il ne faut donc pas être furpris fi dans
tout ce qui exige une précifion rigoureufe
, quelques-unes des Nations étrangeres
ont préféré notre langue à la leur ; mais
ce qui doit nous étonner c'eft qu'une
langue ancienne que nous entendons mal,
& que nous parlons plus mal encore ,
qu'une langue moins riche que la nôtre ,
&à laquelle il manque au moins dequoi
exprimer les idées acquifes depuis plus de :
mille ans qu'elle eft langue morte ; en
un mot que le latin foit encore aujourd'hui
la langue ſcientifique de la plupart
de nos Ecoles . C'eft contre cet abus invétéré
que
Monfieur Malouin s'leve .
Quoiqu'on foit généralement d'accord
que les Ecoles de Médecine font celles
où l'on parle le latin le plus pur ; il opine
à y fubftituer le François , foutenant
que les Auteurs Grecs font moins difficiles
à traduire en François qu'en Latin ,
ce qui eft indubitable à l'égard des Sciences
dans lesquelles les Romains n'ont ja
mais été auffi verfes que nous.
II. Vol. D.
74 MERCURE DE FRANCE
Je n'ai pris que la fubftance de cette
fçavante Differtation & j'y renvoye le
Lecteur pour les détails Hiftoriques &
Philofophiques , qui concernent la naiffance
, les progrès , le période & la révo
lution fucceffive , en deux mots, le régne ,
& la décadence des Langues.
Sur les chofes d'opinion & de goût,
lés Sentiments peuvent fe partager &
je n'ai pas toujours été de celui de M.
Malouin. Mais ce n'eft là que l'acceffoire.
de fon fujet. Le fond en eft de toute évidence
, & doit convaincre ceux même
qui ne veulent pas être perfuadés.
SUITE de la Lettre de M. Rouffeau de
Genêve fur les Spectacles .
LA plupart des difputes philoſophiques
ne font que des difputes de mots.
Nous qui cherchons la vérité de bonne
foi, commençons par nous bien entendre.
Il s'agit de l'Amour que M. Rouffeau condamne
au Théâtre. Quelle eft d'abord
l'idée qu'il attache , à ce nom d'Amour ?
Il y a un amour phyfique répandu dans
la Nature , & qui en eft l'âme & le foutien.
Voyons ce qu'en penfe M. Rouffeau.
JANVIER. 1759. 75
و و
20
">
و د
» Si En faifant l'éloge de la pudeur.
» les deux Séxes , dit-il , avoient égale-
" ment fait & reçu les avances , le plus
doux de tous les fentimens eût à peine
» effleuré le coeur humain , & fon objet
eût été mal rempli. L'obftacle apparent
qui femble éloigner cet objet , eft au
»fond ce qui le rapproche : les defirs
voilés par la honte n'en deviennent
que plus féduifants ; en les gênant la
pudeur les enflamme . Ses craintes , fes
» détours, fes réferves, fes timides aveux,
» fa tendre & naïve fineffe difent mieux
» ce qu'elle croit taire que la paffion ne
T'eût dit fans elle. C'eft elle qui donne
» du prix aux faveurs , & de la douceur
» aux refus le véritable amour poflede
» en effet ce que la pudeur lui difpute.
» Ce mêlange de foibleffe & de modeſtie
» le rend plus touchant & plus tendre.
» Moins . il obtient , plus la valeur de ce
qu'il obtient , augmente ; & c'eft ainfi
qu'il jouit à la fois & de fes privations
» & de fes plaifirs.
»
3 A
Je défie tout le talent des Actrices ,
tout le manége des Coquettes , de rendre
l'amour plus féduifant que ne fait
ici la pudeur. Si l'amour phyfique étoit
un mal , la pudeur feroit donc la plus
redoutable de toutes les enchanterelles ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
& le morceau charmant que je viens de
tranfcrire , la plus pernicieufe de toutes
les leçons.
Or , felon M. Rouffeau , la pudeur eſt
non feulement une vertu , mais la premiere
vertu d'une femme : fans la pudeur
une femme eft coupable & dépravée. L'amour
que la pudeur enflamme , qu'elle
rend plus touchant & plus tendre , eft
donc un bien : nous voilà d'accord. Encore
quelques-unes de fes maximes ; c'eſt
m'embellir que de le citer .
Le plus grand prix des plaifirs eft
» dans le coeur qui les donne : un vérita-
» ble amant ne trouveroit que douleur ,
rage & défeſpoir , dans la poffeffion
» même de ce qu'il aime , s'il croyoit n'en
→ point être aimé. Vouloir contenter infolemment
fes defirs , fans l'aveu de celle
» qui les fait naître , eft l'audace d'un Sa-
» tyre ; celle d'un homme eft de fçavoir
» les témoigner fans déplaire , & les rendre
intéreſſants ; de faire enforte qu'on
les partage ; d'affervir les fentimens
avant d'attaquer la perfonne . Ce n'eft
pas affez d'être aimé : les defirs partagés
ne donnent pas feuls le droit de
les fatisfaire ; il faut de plus le confentement
de la volonté le coeur ac
corde en vain ce que la volonté refuſe,
:
JANVIER. 1759.
» L'honnête homme & l'Amant s'en abftient
même quand il pourroit l'obtenir.
» Arracher ce confentement tacite , c'eft
» ufer de toute la violence permife en
» amour : le lire dans les yeux , le voir
» dans les manieres malgré le refus de
» la bouche , c'eft l'art de celui qui fçair
» aimer : S'il achève alors d'être heureux ,
» il n'eſt pas brutal , il eft honnéte . Il
» n'outrage point la pudeur , il la ref-
"pecte , il la fert ; il lui laille l'hon-
» neur de défendre encore ce qu'elle eût
peut-être abandonné.
Ovide & Quinault ne difoient pas
mieux , & le Théâtre n'eut jamais de plus
indulgente morale. D'après ces principes ,
j'ofe affurer M. Rouffeau que l'amour
honnête eſt l'amour à la mode , qu'il y
a peu de Satyres dans le monde , & que
c'eft précisément felon fa méthode qu'on
y achève d'être heureux .
Mais cet amour innocent , dans l'état
de fimple nature , peut ne l'être pas dans
la conftitution actuelle des chofes : il
y
a même des circonftances où il eſt puni
par les Loix , comme crime de féduction
; il ne feroit donc pas prudent de
s'en tenir à cette régle. M. Rouffeau
reconnoît dans les fentimens de l'homme
en fociété , une moralité incon-
· D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
nue aux bêtes ; & quoiqu'il fût aifé
de trancher toute difficulté , en rejettant,
comme lui , l'impertinent préjugé des conditions
, & toutes les conventions de la
même espéce ; en donnant pour raifon
de ce qu'on appelle licence , Ainfi l'a
voulu la Nature , c'est un crime d'étouffer
fa voix ; quoiqu'il n'y ait pas de libertinage
qu'on ne pût juftifier en difant comme
lui , La Nature a rendu les femmes
craintives afin qu'elles fuyent , & foibles
afin qu'elles cédent , en un mot , quoique,
pour combattre M. Rouffeau , il fuffit
peut- être de l'oppoſer à lui-même ; je ne
profiterai pas de l'avantage que me donne
le peu d'accord que je crois voir entre
fes maximes. Je reconnois donc , de
bonne foi , que les inftitutions naturelles
doivent fe plier aux régles établies
entre les hommes ; & que ce qui étoit
bon dans les bois , peut être mauvais
dans nos Villes. Ainfi je vais confidérer
l'amour dans fes relations politiques &
morales , & voir en quoi le Théâtre qui
le favorife eft nuifible à la Société.
D'abord , obfervons dans l'Amour des
fentiments très-diftincts , qu'il eft bon de
ne pas confondre. S'il n'y avoit que ce
que M. Rouffeau appelle modeftement
les defirs du coeur , l'Amour feroit un
JANVIER. 1759. 79
mouvement paffager & périodique , comme
tous les befoins , & tel que M. Rouffeau
nous l'a fait remarquer lui -même
dans l'Homme Sauvage.
Cet Amour infpiré par la Nature ,
n'eft honnête dans les moeurs de la Société
qu'autant qu'il fe méle confufément ,
& comme à notre infçu , à des fentiments
plus purs & plus nobles : ces fentiments
font l'eftime , la bienveillance ,
la douce & tendre intimité ; d'où résulte
la complaifance de foi-même dans un
objet de prédilection auquel on attache
fon être. Quand l'affection et mutuelle
& au même degré , c'eſt l'union la plus
étroite , c'est le plus parfait accord qui
puiffe régner entre deux êtres fenfibles ;
c'est enfin , s'il eft permis de le dire , la
transfufion & la coéxiftence de deux âmes.
Cependant on abufe de tout. Examinons
comment les exemples de cette
union fi délicieufe & fi pure , peuvent
être pernicieux.
> le
J'avoue d'abord que l'Amour , dans
la plupart des hommes n'eft que
defir naturel , fans aucune trace de moralité.
J'avoue que cet Amour et plus
commun dans les Villes opulentes &
peuplées ; j'avouërai même , fi l'on vent ,
qu'il régne à Paris autant & plus qu'en
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
>
aucun lieu du monde. Eft- ce au Spectacle
qu'il faut l'attribuer : L'Amour vertueux
eft , comme je l'ai dit un fentiment
compofé du Phyfique & du Moral
; mais dans lequel celui-ci domine.
Ce mêlange ne fe fait dans l'âme que
lentement & par degrés l'eftime , la
confiance l'amitié ne s'infpirent pas
d'un coup d'oeil . Or , fi des plaifirs faciles
préviennent le defir naiffant , s'il
n'a qu'à fe manifefter pour être comblé
fans obftacles , l'Amour ne fera dans
l'homme en fociété , que ce qu'il eſt dans
l'Homme Sauvage : c'eft ce qui arrive
partout où régnent l'opulence & le luxe.
Et c'est ainsi que le germe de l'Amour
vertueux eft étouffé dans l'âme des hommes
, quelquefois même avant la faifon
où il doit fe développer . Les femmes foiblement
aimées , aiment foiblement à
leur tour. L'exemple , le dépit , la féduction
les déterminent à imiter un
Amant trompeur , un Epoux dédaigneux
on volage ; & bientôt le déréglement
de part & d'autre , devient une espéce
d'émulation .
Dans une Ville qui contient cent mille
Célibataires nubiles , qu'il y ait des Speccles
, qu'il n'y en ait point , tout ce
qu'on peut fouhaiter & attendre , c'eſt
JANVIER. 1759 .
81
que la contagion du vice ne pénétre pas
dans le fein des familles ; c'eft que les
plaifirs tolérés ne dégoutent pas des plaifirs
permis ; que le vice n'ait que le fuperflu
d'une fociété tumultueufe & furabondante
, & que l'hymen toujours refpecté
, foit l'afyle inviolable de l'innocence
& de la paix. Or l'Amour feul ,
& j'entends l'Amour 'tel qu'il est repréfenté
au Théâtre , honnête , vertueux ,
fidéle , peut être le contre-poifon de ce
vice contagieux.
>
Qui n'aime aucune femme en a mille
à craindre. L'homme le plus facile a égarer
eft celui qui n'étant frappé vivement
d'aucun objet déterminé , préfente à la
féduction un coeur vuide. Et ce que je
dis d'un féxe doit s'entendre de tous les
deux . Le vice de notre Siécle n'eft donc
pas l'Amour tel qu'il eft peint dans nos
Spectacles ; mais l'Amour tel que l'infpire
la nature , & au-devant duquel les plaifirs
vont en foule, quand le luxe les met
à prix .
Le Théâtre , dit-on , allume les defirs :
comme s'il étoit befoin d'aller au Spectacle
pour être homme . Ces defirs , la Nature
les donne , elle fçait bien les réveiller.
Un peu plus , un peu moins de
vivacité ou de rafinement , ne change
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
rien à cette impulſion univerfelle . L'homme
livré à l'inftinct des bêtes chercheroit
partout fa moitié ; & au défaur de
. la beauté , la laideur feroit adorée . L'occafion
eft un attrait ; mais fi l'occafion
he venoit pas au-devant de lui , il iroit
bientôt au-devant d'elle les Cercles ,
les Jeux , les les Promenades , les lieux
mêmes les plus refpectables feroient comme
le rendez-vous de la licence & de
la féduction . Ce n'eft donc pas cet Amour
d'inftinct qu'il faut éluder ou tâcher de
détruire ; il s'agit de le diriger , de l'éclairer
, s'il eft poffible ; il s'agit de lui
donner cette moralité qui l'épure , qui
l'ennoblit , qui l'élève au rang des vertus.
L'émotion qu'on éprouve au Spectacle
attendrit l'âme , je l'avoue , & c'eſt
par là qu'il la difpofe à l'amour vertueux.
L'amour phyfique n'a befoin que
des fens ; l'amour vertueux a befoin de
toute la fenfibilité , de toute la délicateffe
de l'âme . Plus l'âme eft fenfible ,
plus elle eft délicate ; je dis l'âme , &
l'on m'entend bien : or la délicatelle des
fentimens en garantit l'honnêteté. Un
caractère de cette trempe s'attache à
fon devoir par tous les liens qu'il lui
préfente ; l'eftime , l'amitié , la reconnoiffance
la captivent. La Nature & le
JANVIER. 1759.
83
fang ont fur lui des droits abfolus.
Et vos enfants ces gages précieux ,
Nés de l'Amour , en font de nouveaux nouds .
Au lieu qu'une âme froide & légére ne
tient à rien & céde à un foufle. Elle oublie
la vertu qu'elle n'aime pas , pour
un vice qu'elle n'aime guères ; & fe perd
fans fçavoir pourquoi. Si j'ai bien étudié
les moeurs de notre Siècle , le vrai
moyen de les corriger feroit le don de
nous attendrir.
La fenfibilité dirigée au bien s'attache
à tout ce qui eft honnête ; de là vient
que toutes les vertus fe tiennent par la
main or le Théâtre en nous intéreffant
prend foin de réunir dans une émotion
commune tous les fentimens vertueux
qui doivent fe combiner enfemble. Ainfi
l'Amour y a pour compagne la pudeur ,
la fidélité , l'innocence ; tous ces caractéres
analogues , y font comme fondus
en un feul . C'est donc nous fuppofer une
ame déja bien corrompue , que de prétentendre
qu'elle analyfe ces émotions com
pofées pour en extraire du poifan
Voyons cependant , comment cela siopére.
"
›
Quand il feroit vrai , dit M. Rouf
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
»feau qu'on ne peint au Théâtre que
» des paffions légitimes , s'enfuit- il de là
»que les impreffions en font plus foi-
» bles , que les effets en font moins dan-
» gereux ? comme fi les vives images d'u-
»ne tendreffe innocente étoient moins
" douces , moins féduifantes & c.
S'il eft vrai que la pudeur qui infpire
fi bien l'amour , & dont les craintes ,
·les détours, les réferves , les timides aveux,
la tendre & naïve fineffe , difent mieux
'ce qu'elle croit taire que la paffion ne l'eût
dit fans elle ; s'il eefſtt vrai , dis-je , que
la pudeur foit une vertu , l'amour qu'elle
infpire n'eft donc pas un crime. En
fuppofant que les peintures du Théâtre
produifent les mêmes effets , le Théâtre
devroit donc , ce femble , partager les
éloges que M. Rouffeau donne à la pudeur.
Voyons comment ce qui fait le
charme de la pudeur , peut être le vice
du Spectacle.
"
» Les douces émotions qu'on y reffent
» n'ont pas par elles-mêmes un objet dé-
» terminé , mais elles en font naître le
» befoin. Elles ne donnent pas préciſé-
» ment de l'amour , mais elles préparent
» à en fentir. Elles ne choififfent pas la
perfonne qu'on doit aimer , mais elles
nous forcent à faire ce choix. Ainfi
و ر
JANVIER. 1759. 85
» elles ne font innocentes ou criminelles ,
que par l'ufage que nous en faifons ,
»felon notre caractére , & le caractére
» eft indépendant de l'exemple.
و د
Si M. Rouffeau parle du defir , il eſt
indépendant du caractére , comme le caractére
l'eft de l'exemple. Dans tous les
hommes , le defir tend au même but ; il
y arrive , & il s'éteint. C'eft le Roman
de l'Amour phyfique . S'il parle de l'Amour
compofé où dominent les affections
morales ; je nie que les émotions duThéâtre
n'en déterminent pas l'objet . Ce n'eſt
pas telle ou telle perfonne que le Théâtre
nous difpofe à aimer ; mais une perfonne
douée de telle & de telle qualité. Ces qualités
nous affectent plus ou moins felon
notre caractére ; mais celui qui en eft viyement
affecté au Spectacle , le fera dans
la fociété il ne le fera de même que
par des qualités femblables; & plus l'émotion
du Spectacle aura été vive, plus il fera
indifférent pour tout ce qui ne reffemble
pas au tableau dont il eft frappé . Eftime,
refpect , confiance , vif intérêt , tendre
penchant , voilà ce qui lui refte de l'impreffion
qu'il a reçue ; & tout cela tient
à quelque chofe. L'âme ainfi émue ne va
pas s'attacher au premier objet préſent.
Quant au befoin d'aimer , il ne peut être
86 MERCURE DE FRANCE.
ici que le defir impatient de poffèder l'objet
réel dont on vient d'adorer l'image :
or ce defir n'eft rien moins que vague ; la
caufe en décide l'objet. Le caractére eft
indépendant de l'exemple , mais l'émétion
théâtrale eft indépendante du carac
tére ; & chacun n'aime ou ne hait dans
les Peintures du Théâtre , que ce qu'il eft
capable , felon fon caractére , d'aimer ou
de hair dans la réalité ; à moins que M.
Rouffeau ne fuppofe qu'on change d'âme
en changeant de lieu : ainfi l'homme naturellement
vicieux , s'il en eft , ne fera
que très-foiblement touché d'un amour délicat
& honnête ; & celui que fon caractére
y rend plus fenfible , eft par là-même
difpofé à fuivre l'impulfion d'un exemple
vertueux .
M. R. compare aux tableaux de nos
Spectacles, le baiſer du Praticien Manilius,
donné à fa femme en préfence de fa fille.
C'étoit , dit-il, d'une action fort honnête ,
faire un exemple de corruption .
31
Cette action étoit l'exemple de la pu
deur violée , & par conféquent d'une mau
vaife action ; & ce baifer immodeste dans
nos moeurs , pouvoit être encore plus li
centieux dans les moeurs de l'ancienné
Rome ; au lieu que l'Amour , tel qu'il ek
peint fur le Théâtre , n'a rien d'indécent
à nos yeux.
JANVIER. 1759.
8-
» L'Amour eft louable en foi , comme
» toutes les paffions bien réglées ; mais les
excès en font dangereux & inévitables ,
» fil'idée de l'innocence embellit quelques
» inftants le fentiment qu'elle accompa-
" gne , bientôt les circonftances s'effacent
» de la mémoire , tandis que l'impreffion
» d'une paffion fi douce tefte au fond du
و د
-» coeur.
Un Peuple qui va chaque jour s'atten
drir à ce Spectacle , doit donc être un
Peuple très-paffionnné. Voyons ce qu'en
dit M. Rouffeau lui-même.
» On flatte les femmes , fans les aimer :
» elles font entourées d'agréables ; mais
elles n'ont plus d'Amants . Ne feroient-
» ils pas au défefpoir qu'on les crût amou-
» reux d'une feule ? Qu'ils ne s'en inquié-
» tent pas ; il faudroit avoir d'étranges
» idées de l'Amour. »
Voilà donc cette foule de Spectateurs
qui reviennent du Théâtre , avec un befoin
fi preffant d'aimer ? Voilà l'effet de
ces émotions qui préparent à fentir l'A-
'mour ; voilà , dis- je , cet Amour dont les
excès font inévitables ! Cette Jeuneffe
froide & légére a vû cependant le Spectacle
au fortir du Collége , & ne manque
pas une feule des leçons d'amour qu'on
donne. Quels en ont été les effets ?
88 MERCURE DE FRANCE
Soit foibleffe du côté des impreffions théâ
trales , foit froideur naturelle ou diffipation
du côté des Spectateurs , notre fenfibilité
n'eft donc que trop foiblement
par les objets vettueux que le Théâtre
nous préfente ; & le mal eft que l'émotion
qu'il nous cauſe , ne nous affecte
qu'un inftant .
émue
Dans les climats où la fenfibilité natu
relle eft plus que fuffifante pour remplir
l'objet de la fociété , il feroit dangereux
fans doute de l'irriter par des fenfations
trop violentes ; mais il eft un milieu entre
la langueur
& l'yvreffe , entre la froide
inertie de l'ame & les accès de la paſſion.
Or , nous fommes bien loin encore de
cette vivacité de fentiment , qui , mutuelle
entre les deux Séxes , fait le charme
de leur union . Voilà , je le répéte , ce qui
manque à nos moeurs , ce qu'il feroit à
fouhaiter
que pût nous donner le Théâtre ;
& ce n'eft pas à nous à craindre
la
que
foible illufion qu'il nous caufe , ne fe change
en égarement
. On revient ému d'Ariane
, d'Inès & d'Alzire ; mais de bonne
foi , en revient- on paffionné
: Ceft ce qui
feroit arrivé peut-être , dans les climats
où le fon d'une lyre rendoit les hommes
furieux. Auffi l'Amour n'étoit-il pas admis
fur le Théâtre d'Athénes ; & l'on faifoit
JANVIER. 1759. 89
rudemment de ne pas l'y expofer. Mais
le même excès eft à craindre pour Geêve
, comme le croit M. Rouffeau ; s'il
ft à craindre pour l'Angleterre où l'Amour
eft furieux & tragique , où les hommes font
fublimes ou déteftables ; M. Rouffeau doit
avouer du moins que Paris ne court pás
les mêmes risques.
Ceft à la légereté , à la diffipation
qui nous eft naturelle , au goût des plaifirs
tumultueux & vains qu'on doit attribuer
l'éloignement de la jeuneffe Françoife
pour les Vieillards , & le Théâtre
qui fait refpecter les vertus de cer âge
comme il en joue les ridicules , eft auffi
pen la caufe de l'abandon où languit la
vieilleffe que des travers des jeunes
gens.
Quelques-uns de ces travers font les
effets d'une paffion aveugle.
Il et partout des caractéres violents ;
mais fi quelque chofe pouvoit les contenir
, quelle leçon plus frappante pour
eux que le Tableau des excès de l'Amour
, tel qu'il eft peint fur la Scéne
Françoife ? L'Amour tendre y eft féduifant
, mais l'Amour paffionné y eft terrible.
L'un y caufe de douces émotions ,
l'autre y fait frémir la Nature. Eſt-il
de femme qui voulût être à la place
go MERCURE DE FRANCE.
d'Inès ? Eft-il d'homme qui voulût fe
trouver dans la fituation de Dom-
Pédre ?
Quel eft donc cet Amour criminel où
nous conduit l'Amour honnête ? Je fçai
quelles font les moeurs d'une Jeuneſſe
diffipée ; mais de tant d'extravagances
dont nous fommes témoins , y en a-t-il
une entre mille dont le fentiment de
l'amour foit la fource ? Ce n'eft point le
coeur qui mène à la débauche , & c'eft
le coeur , le coeur lui feul , qui reçoit les
douces émotions d'un amour tendre &
vertueux. L'amour à deux fortes d'objets :
fçavoir , les objets qui affectent l'âme &
les objets qui émeuvent les fens. Le
Théâtre peut faire l'une & l'autre im
preffion ; mais ces deux effets n'ont pas
la même cauſe.
Que Zaïre foit jouée par une Actrice
d'une rare beauté , fa beauté affecte les
fens , mais fon rôle n'affecte que l'âme.
L'un tient à l'autre , me dira- t -on point
du tout ; car le rôle de Zaïre attendrit
également les deux féxes. Une Zaïre
moins belle toucheroit moins , avec le
même talent ; mais cela vient d'une caufe
fi pure que Zaire monis belle toucheroit
moins les femmes elles-mêmes . Cette
caufe eft le charme innocent de la BeauJANVIER.
1759. 91
té , l'intérêt naturel qu'elle infpire , l'illufion
qu'ajoute une figure raviffante au rôle
d'une amante adorée , enfin l'harmonie
& l'accord des fentimens vertueux &
tendres qu'elle exprime, avec le caractére
touchant & noble de fa figure & de fon
action. Mais tout cela n'affecte que l'âme
, je le répéte ; & la preuve en eſt ,
qu'un fage Vieillard en revient plus touché
que le plus voluptueux jeune homme.
L'expreffion d'un rôle tendre ajoute
aux charmes de la beauté ; mais je tiens
que de mille Spectateurs , il n'y en
a pas un qui en foit ému comme il eſt
dangereux de l'être. Ne nous flattons
point d'avoir tant à nous craindre. Il n'eft
pas auffi aifé de nous enflammer qu'on le
dit. Je vois même parmi la Jeuneffe beaucoup
de fantaiſie , très-peu de paffion . Et
quand les hommes feront capables d'un
fentiment délicat & vif , ils n'auront pas
à redouter la féduction de ces goûts frivoles.
+
Le Spectacle cependant peut être dangereux
comme Pantomime ; mais fi tout
tout ce qu'on y voit invite à l'amour phyfique
, tout ce qu'on y entend n'infpire
que l'amour moral : plus l'âme y eft émuë,
moins les fens doivent l'être. Quelle eft
de ces deux impreffions celle qui domine
92
2 MERCURE
DE FRANCE
.
& qui refte : C'eft là ce qui dépend des
caractères ; mais je fuis fûr qu'elles fe
combattent , que plus on eſt touché du
rôle , moins on eft tenté de l'Actrice , &
qu'avec les mêmes objets , le Spectacle
feroit plus dangereux, par exemple, fi l'on
ne faifoit qu'y danfer. Il ne m'eft pas përmis
d'approfondir cette queftion ; mais
j'en dis affez pour me faire entendre. Revenons
à l'amour moral.
Le plus grand de fes dangers eft celui
des inclinations déplacées : elles peuvent
l'être , ou relativement aux convenances
, ou relativement aux perfonnes . Sur
l'Article des convenances M. Rouffeau
n'eft pas févére. Il reconnoit la bonté
des moeurs de Nanine , » où l'honneur ,
» la vertu , les purs fentimens de la Na-
» ture font préférés à l'impertinent pré-
»jugé des conditions. » Cependant c'eft
là ce qui rend fi dangereufe aux yeux de
la plupart des hommes la fenfibilité des
jeunes gens.
L'Amour ne connoît point l'inégalité
des conditions ; il tend quelquefois à
rapprocher des cours que la naiffance &
la fortune féparent . Il renverfe donc le
plan économique des familles , l'ordre
politique de la fociété , l'empire de la
coutume & de l'opinion .
JANVIER. 1759. 93
La fociété exige dans les alliances certains
rapports que la Nature n'a point
confultés. Le Mariage , au lieu d'étre
l'accord des volontés , eft devenu celui
des convenances . On eft donc obligé de
fouhaiter que le coeur des jeunes gens
foit indifférent à tout , pour difpofer
deux ſelon des vues qui ne font pas
celles de la Nature . Si le coeur fe donne
lui-même , avant qu'on l'ait engagé ;
fifon inclination contredit l'engagement
qu'on lui fait prendre ; le defir & le penchant
font en contradiction toute la vie ,
& ce qui eût fait le charme d'une union
volontaire , devient le tourment d'une
fervitude impofée. Ce plan une fois établi
l'inclination des enfans contredit
fouvent les intentions des peres. Mais ,
fi , dans cette pofition , il eft malheureux
que le coeur de l'homme foit tendre
& fenfible , s'il eft à craindre , par
conféquent , que le Théâtre ne contribue
à le rendre tel ; eft-ce au Théâtre
eft-ce à la Nature qu'un Philofophe doit
s'en prendre ? Auffi M. Rouffeau ne leur
en fait- il pas un crime. Je parle donc
ici , non à M. Rouffeau , mais à un
pere de famille jaloux de fon nom , foigneux
de fa poftérité , fenfible à l'hon
neur de fon fils , & inquiet fur le choix
94 MERCURE DE FRANCE.
que ce jeune homme feroit peut - être fi
la Nature ou l'habitude difpofoit fon
caur à l'Amour .
Vous fouhaittez à votre fils une âme
infenfible , lui dirai-je ; c'eft ſouhaiter
le plus dur efclavage à fa femme & à
fes enfants. Si par malheur vos voeux
font remplis , il n'aimera rien excepté
lui - même ; & l'amour - propre n'eft ja-,,
mais fi fort que dans une âme où il régne
feul. Tout fera donc facrifié à ce
fentiment unique' ; & l'autorité d'époux
& l'autorité de pere ne feront de lui
qu'un tyran. Vous aurez difpofé de lui
felon vos vues , en fuppofant qu'une âme
froide foit plus docile qu'une âme tendre,
cè qui eft encore bien douteux ; mais
vous en aurez difpofé pour le malheur de
tout ce qui l'environne.Votre orgueil fera
fatisfait , mais vous entendrez retentir
jufqu'à vous les cris plaintifs de la Nature.
Grace à vos foins , fon âme endurcie
ne fera capable d'aucune affection
morale ; mais les Animaux les plus ftupides
ont des fens ; votre fils en aura.
comme eux , & comme eux il en fera
l'esclave.
Aimez- vous mieux , me dira ce pere ,
aimez -vous mieux que difpofant fon âme
à des inclinations deréglées , je l'aban
JANVI ER. 17 59. ༡༦
donne imprudemment aux caprices aveu--
gles de l'Amour ? Non fans doute , lui
répondrai-je ; mais fuppofons que votre
fils ne foit pas naturellement pervers ,
qu'il foit né bon , comme tous les hommes ,
c'eft-à-dire , capable de trouver fon plus.
grand bien dans ce qui eft vertueux &
honnête il dépend de vous d'y détermi-"
ner fes inclinations ; fon bonheur & fa
vertu font dans vos mains : plus fon âme
fera attendrie , & plus vous la trouverez
docile.
:
» Le plus charmant objet de la Nature,
le plus digne d'émouvoir un coeur fen-
»fible , & de le porter au bien , eft une
»femme aimable & vertueufe . » M.
Rouffeau demande où il y en a ? Je prétends
qu'il y en a partout & dans tous les
états de la vie , qu'il y en aura plus encore
, fi dans la balance des intérêts
ces qualités font de quelque poids : or ,
qu'une âme tendre foit indécife ; fi elle
n'eft
pas corrompue , fi l'on a pris foin
de cultiver en elle le goût naturel du beau
moral , qui empêche des Parens attentifs
d'éclairer , de diriger fa fenfibilité vers
des objets qui en foient dignes.
Un tel foin , je l'avoue , exige une at
tention vigilante & affidue . Cette attention
eft un devoir pénible ; on le néglige
96 MERCURE DE FRANCE.
& l'on fe plaint des égaremens d'un jeune
coeur à lui-même livré. On prétend le
ramener d'un coup d'autorité , il n'eft
plus tems . Ou l'autorité fera trop foible •
ou elle fera tyrannique. Il ne faut donc
pas 'étonner fi un aveu arraché par la violence
, n'a pas le même effet qu'un penchant
infpiré par la perfuafion . Mais dans
tout cela , que fait le Théâtre ? Il fupplée
par la peinture des affections honnêtes
, vertueufes , & par-là même intéreffantes
, à ce qui manque à l'éducation
, du côté des exemples & des leçons
domeftiques. Il y fupplée , dis-je , autant
qu'il eft poffible , & fi le torrent franchit
fa digue , l'on n'en doit pas conclure
que la digue elle-même foit la caufe du
débordement.
Ce qui allarme le plus M. Rouffeau ,
c'eft le danger des inclinations déplacées,
relativement à la perfonne. » Qu'un jeune
» homme n'ait vu le monde que fur la
Scéne , le premier moyen qui s'offre à
lui pour aller à la vertu , eft de cher
» cher une maîtreffe qui l'y conduiſe ,
»
efpérant bien trouver une Conftance
» ou une Cénie, tout au moins. C'eſt ainf
» que ,fur la foi d'un modéle imaginaire
» fur un air modefte & touchant , fur une
» douceur contrefaite , Nefcius aura fali
lacis
#
2
2.
JANVIER. 1759. 97
lacis , le jeune Infenfé court ſe perdre,
» en penfant devenir un fage.
Je veux qué ce jeune homme n'ait vû
au Théâtre que des Conftances , des Cénies
, qu'il n'y ait vu peindre l'Amour
qu'intéreffant & vertueux l'âme pleine
de ces idées , il cherchera , dites - vous ,
une Cénie , une Conftance ; mais eft- ce
dans la fociété des femmes perdues qu'il
ira la chercher ? Le fuppofez-vous affez
infenfé ? Ne faut - il pas s'abftenir auffi
d'expofer fur le Théâtre l'amitié pure &
fainte , de peur que quelque jeune hom
me épris de fes charmes , ne la cherche
parmi des Fripons ? La Jeuneffe facile &
crédule , donne fouvent dans le piége
'd'un faux amour comme dans celui d'une
fauffe amitié ; mais eft-ce pour avoir appris
au Spectacle à difcerner le véritable ?
Eftce- pour y avoir été vivement ému
des fentimens qui l'accompagnent , &
qui le caractérisent ? M. Rouffeau fuppofe
que nous fortons du Spectacle ,
fi enyvrés que nous ne fommes plus capables
de réfléxion ni de choix : cela peut
être dans un pays où l'Amour eft fi furieux
qu'il ne s'agit pas moins que d'y laiffer
l'amour ou la vie ; cela peut être auffi à
Genêve. Mais je ne confidére les effets
du Théâtre que relativement aux Fran-
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
çois ; & M. Rouffeau avoue lui-même ,
qu'ils ne font rien moins que paffionnés.
Qu'il me foit donc permis de demander
comment l'on peut enfeigner aux hommes
à diftinguer le bien & le mal ; à chercher
l'un , & éviter l'autre ; fi ce n'eſt en les
expofant à leurs yeux dans une Peinture
naïve & fidelle , l'un avec les charmes &
fes avantages , l'autre avec fa honte , fes
dangers & fes écueils ? Comment s'y prendroit
M. Rouffeau lui-même pour éclairer
un jeune homme dans le choix d'un
objet digne d'être aimé ? Vous reconnoîtrez
, lui diroit-il , une Femme honnête
à fes principes , à fes fentiments , au caractére
de fon amour. Si elle eft plus occupée
que vous-même de vos devoirs &
de votre gloire , de vos talents & de vos
vertus ; fi elle prend foin d'embellir votre
âme , & de vous rendre plus cher à fes
yeux , en vous rendant plus eftimable ;
voilà l'objet qui doit vous attacher. C'eſt
la leçon qu'il lui donneroit , & cette leçon
eft celle du Théâtre. Il ajouteroit à
ce tableau le contrafte d'une femme impérieufe
& vaine , qui veut que tout céde
à fes caprices , que tout foit facrifié à fa
fantaifie & à fes plaifirs , qui ne connoît
dans fon Amant de devoir , de foin , d'in- ?
JANVIER. 1759. 99
térêt que celui de lui complaire ; qui fe
fait un jeu de fa ruine , un amuſement
de fes folies , un triomphe de fes égarements.
Voilà , diroit-il , celle que vous
devez craindre ; & le Théâtre l'a dit mille
fois. Il feroit bon fans doute de mettre en
action ces préceptes , il feroit bon de repréfenter
fur la Scéne l'Enfant prodigue
au milieu des malheureufes qui l'ont égaré
, ruiné , chaffé , méconnu ; mais par
malheur la décence s'y oppofe. Il s'enfuit
qué la Scéne Françoife n'eft pas à cet
égard auffi morale qu'elle peut l'être ;
mais on y dit ce que l'on n'ofe y peindre ;
& fi les impreffions n'en font pas affez
vives , fi elles frappent l'oreille fans toucher
le coeur , ce n'eft pas la faute du
Théâtre .
Si l'Amour criminel ou vicieux eft peint
dans quelques- unes de nos Pićces , avec
des couleurs qui le font aimer , je fuis le
premier à condamner la Piéce. Mais que
M.Rouffeau nous en cite les exemples dans
ce qui s'appelle le Théâtre honnête . L'Amour
intéreffe dans Zaire & dans Bérénice
, oui fans doute ; auffi l'Amour n'y
eft-il pas criminel . Il combat un Préjugé
national dans Titus , & il eft facrifié à
ce Préjugé même . Il combat dans Zaïre
des devoirs inconnus , & il cède à ces
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
devoirs , dès que leur voix fe fait entendre.
Zaïre meurt , & l'on ne laiffe pas de
fouhaiter de rencontrer une Zaïre : je le
crois bien ; auffi n'eft - ce pas la crainte
d'aimer une Zaïre , mais la crainte de
l'immoler dans les accès d'une jalouſie
aveugle & forcenée que ce Spectacle doit
infpirer.
:
On s'intérefle à l'Amour de Titus pour
Bérénice ; quoiqu'il foit oppofé à fon devoir
pourquoi ? Parce que ce devoir n'eņ
eft pas un dans nos moeurs , & que le
coeur doit prendre parti pour un fentiment
naturel contre une opinion révoltante.
Que le Cid facrifiât fon pere à Chiméne ,
qu'Horace abandonnât la caufe de Rome
pour complaire à Sabine : je demande à
M. Rouffeau s'il croit que l'intérêt de
l'Amour l'emportât dans nos coeurs fur
l'intérêt facré de la Nature ou de la Patrie?
Qui de nous eft complice dans l'âme
de la trahifon du fils de Brutus ? Mais
qu'il plaife aux Romains de faire un crime
à leur Empereur d'époufer une Reine ;
cet orgueil nous irrite , loin de nous toucher
; & fi nous applaudiffions dans Titus
l'effort généreux qu'il fait fur lui-même ,
fon refpect pour une Loi fuperbe , ne fe
communique point à nous , & les charmes
naturels de la beauté & de la vertu
JANVIER. 1759 .
101
confervent tous leurs droits fur nos âmes.
M. Rouffeau a raifon de dire qu'aucun des
Spectateurs n'eft Romain dans ce moment;
mais aucun ne pardonneroit à Titus de
ceffer de l'être. C'eft par principe qu'on
l'admire ; c'est par fentiment qu'on le
plaint.
» L'Amour ſéduit , ou ce n'eſt pas lui »
Qu'eſt-ce à dire , l'Amour ſeduit ? Il intéreffe
, il attache , oui fans doute . Il nous
fait tomber daus les piéges du crime , au
moment qu'il fuit lui-même le chemin de
la vertu : c'eft ce que je ne puis concevoir.
» Les circonstances qui le rendent ver-
» tueux au Théâtre , s'effacent , dit M.
» Rouſſeau , de la mémoire des Specta-
" teurs. » Ainfi , quand les yeux mouillés
de larmes , je viens de voir Zaire ou Bérénice
, j'oublie qu'elles étoient vertueufes
, qu'elles ont facrifié le fentiment le
plus cher de leur âme , l'une à la Religion
de fes Peres , l'autre à la gloire de
fon Amant. Quand je viens d'entendre &
d'admirer Life , Conftance ou Cénie, j'oublie
la cauſe , la feule cauſe de l'intérêt
vif & tendre dont je fuis encore tout ému.
Voilà une façon de fentir dont je n'avois
pas même l'idée. Il me femble au contraire
que le fouvenir des circonftances
qui ont excité l'émotion , furvit long-
E iij
702 MER CURE DE FRANCE.
tems à l'émotion elle-même ; & ce n'eft,
que par ces images , que les peines & les
plaifirs paffés , nous font encore préfents.
Comment donc M. Rouffeau a-t- il prétendu
que l'Amour refte , & que l'objet
s'efface Feroic-il confifter l'impreffion
de l'Amour au Spectacle , dans l'émotion
phyfique des fens ? Si telle eſt fon
l'idée , j'ofe lui répondre , qu'aucune des
Piéces où l'Amour eft peint vertueux , ne
produit cet effet , ni ne peut le produire.
Je dis plus un feul trait , qui dans une
Picce décente réveilleroit une idée obfcéne
, indifpoferoit tous les efprits . S'il
n'y a donc que l'émotion pure de l'âme
fans aucun mélange de vice , quel eft le
caractére dépravé qui change en affection
criminelle le fentiment que viennent d'exciter
en lui la bonté , la candeur , l'innocence
, la vertu même ? Que M. Rouffeau
compofe lui-même ce caractére déteftable
; je ne lui oppofe point fon principe
que tout homme eft né bon ; je veux qu'il
y en ait de naturellement pervers , & je
fuppofe un tel homme au Spectacle. Ou
la Peinture d'un Amour vertueux le touchera
, & pour un moment il fera moins
méchant ; ou il n'en fera point ému , & le
Spectacle dès-lors ne fera pour lui qu'infipide.
Il en revient , me direz-vous ,
JANVIER. 1759.
103
avec l'ardeur du defir dans les fens , & il
va l'appaiſer par un crime : cela peut être ;
mais ce que le Théâtre a fait , le Spectacle
le plus innocent l'eût fait de même.
Penfez qu'il s'agit d'un hommie perdu :
tout eft poifon pour une telle âme .. Mais
fuppofons ce qui eft plus commun ; c'eſtà
- dire , un homme qui ne fe livre à l'Amour
vicieux , que parce qu'il y fuppofe
un charme & des plaifirs qui manquent à
P'Amour honnête : pour celui- ci , plus la
Peinture de l'Amour honnête fera tou
chante ; plus le contrepoids du vice
aura de force , & moins par conféquent
le vice lui-même aura d'attraits . Prenez
un jeune débauché au dénouement de
P'Enfant Prodigue ; s'il eft attendri , s'il a
verfé des larmes , il eft vertueux , au moins
dans ce moment . Il a partagé les regrets ,
la honte , les remords de fon femblable ;
il a gouté avec lui le plaifir de dérefter aux
pieds d'une Femme honnête , fenfible &
généreufe , le crime de l'avoir trahie. Il a
pleuré fes égarements , fon coeur s'eft dilaté
au moment du pardon , il a baisé avec
Euphémon la main de fa vertueufe Amante
: Voilà donc les circonftances que vous
prétendez qu'il oublie , pour ne conferver
que l'impreffion , de quoi ? D'un Amour
fans objet , fans motif , fans caractére , &
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
qui dans fon âme va fe changer en vice ?
Je me perds dans cette analyfe étrange
du coeur humain ; & fi la nature eft auffi
monftrueufe que vous le fuppofez , je m'applaudis
de la méconnoître.
, Il faudroit , felon M. Rouffeau ne
préfenter l'Amour au Théâtre , que dangereux
, trompeur & funefte. » În croit
faire merveille de donner à la tendreffe
» tout l'intérêt de la vertu ; au lieu qu'il
»faudroit apprendre aux Jeunes gens à
» fe défier des illufions de l'Amour , & à
» fuir l'erreur d'un penchant aveugle qui
» croit toujours fe fonder fur l'eſtime. »
J'ai dit comment le Théâtre répond à
ces vues ; mais on fent bien que ce n'eſt
pas affez dans les principes de M. Rouffeau.
Rien n'eft plus rare , à fon avis ,
qu'une Femme aimable & vertueufe ; tout
Ce qui nous difpofe à aimer les Femmes ,
nous entraîne donc au vice. C'eſt ainfi
qu'il doit raifonner. Pour moi qui , dans
les Familles , n'ai guéres vû que des filles
bien nées , & les graces de l'innocence
unies à celles de la Jeuneffe , fouvent à
celles de la beauté , je crois que c'eſt remplir
l'intention de la Nature , & celle de
la Société , que d'attirer fur ces chaſtes
objets les voeux innocents des hommes de
leur état & de leur âge : je crois que leur
JANVIER. 1759. 105
infpirer une eftime , une confiance mutuelle,
c'eft les difpofer à fe rendre heureux : je
crois en un mot qu'attendrir un féxe pour
l'autre ; c'eft tirer l'homme de la claffe des
bêtes, & cacher la honte de l'Amour phyfique
fous l'honnêteté de l'Amour moral .
L'Amour a fes dangers , fans doute ;
mais quelle paffion n'a pas les fiens ? Il
s'agit de le régler , c'eft-à-dire , de l'éclairer
fur fon objet , & de lui tracer
des limites. L'homme a fes defirs , la
Nature les lui donne ; il faut qu'il les fixe ,
ou qu'il les répande. Entre l'amour & la
débauche , il n'y a que la fageffe ftoïque .
ou l'infenfible froideur. Voyez fi vous
prétendez faire de tous les hommes des
Stoïciens ou des Marbres , les élever audeffus
du foin de perpétuer leur efpéce , ou
les réduire àn'être plus que des Otomates
multipliants. A moins de métamorphofer
ainfi la Nature , il me femble que le lien
le plus doux , le plus vertueux qui puiffe
rapprocher , unir , enchaîner les deux
Séxes , c'eft le noeud intime d'une affection
mutuelle , & que le plus grand bien qu'on
puiffe opérer dans les moeurs d'un Peuple
inconftant & volage , c'eft de l'émouvoir
, de l'attendrir , de le difpofer à l'Amour,
en l'accoutumant à méprifer ce qu'un
tel fentiment à de vicieux , à craindre ce
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
qu'il'a de funefte , à chérir ce qu'il a d'intéreffant
, de refpectable & de facré.
Il n'eft point d'armes que M. Rouffeau
n'employe , & qu'il ne manie avec beaucoup
d'art , pour attaquer les moeurs du
Théâtre. L'Amour honnête qu'on y refpire,
réunit toutes les affections de l'âme fur
un feul objet. Or , » le plus méchant des
» hommes , eft celui qui s'ifole le plus , qui
» concentre le plus fon coeur en lui-mê-
» me. Le meilleur eft celui qui partage
également fes affections à tous fes fem-
» blables. Il vaut beaucoup mieux ai-
» mer une maîtreffe que de s'aimer
»feul au monde. Mais quiconque aime
» tendrement fes parents , fes amis , fa
" patrie & le genre humain , fe dégrade
" par un attachement défordonné qui nuit
» bientôt à tous les autres , & leur eft infailliblement
préféré. »
و د
و ر
»
pour
Je nie que le plus méchant des hommes
, foit celui qui s'ifole le plus . Cer
homme-là ne fait que s'anéantir la
Société. Or , le néant n'eft pas ce qu'il
a de pire. Il est évident que Cartouche
étoit plus méchant que Timon. Du reſte
il n'y a que l'Amour effréné qui détache
l'âme de fes devoirs , & qui en rompe les
liens tout fentiment vif les relâche ; l'amitié
, le fang & l'amour rompent L'éJANVIER.
1759.
107
quilibre des intérêts qui meuvent l'âme ;
mais cet équilibre eft une chimére . Licurgue
, pour rendre toutes les affections
communes , a été obligé de rendre tous
les biens communs jufqu'aux enfants , &
de former fon noeud politique des débris
de tous les noeuds domeftiques & perfonnels.
Avec l'argument de M. Rouſſeau ,
je prouverai qu'une Mérope eft un perfonnage
vicieux , & aucune mere ne vou
dra m'en croire .
L'Amour paffionné , c'eſt-à-dire , aveugle
& fans frein , eft un des plus grands
maux , dont le coeur de l'homme foit menacé
; auffi dans la Peinture qu'on en fair
fur la Scéne , n'infpire-t-il jamais la pitié
fans la crainte : voyez Hermione, Radamifte
, Orofmane , &c. mais ce n'eft
point cette fureur cruelle , forcenée , atroce
, dont vous craignez pour nos âmes
foibles les exemples contagieux. Vous redoutez
pour nous ces Spectacles tranquilles
, où l'on répand de douces larmes , où
la vertu gémit avec l'Amour , où la volupté
même est décente. Cénie, Mélanide,
l'Oracle, c'eft-là, dites-vous, qu'on refpire
le poifon d'un Amour dont les excès font
inévitables. Ces mêmes âmes que vous
trouvez fi froides , quand l'humanité , la
pitié les frappe , deviennent donc tout
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
à
coup bien fenfibles aux impreffions de
l'Amour. Que dis-je ? l'Amour lui-même
ne les touche donc qu'au Spectacle ; car
vous-même , vous avouez que le monde
ne le connoît plus . J'ai beau vouloir vous
concilier avec vous-même , il n'y a pas
moyen; votre opinion eſt un Protée , &
tel
je ne fuis pas unun Ulyffe. Je conclus donc ,
fans plus de difcuffion , que l'Amour ,
que peuvent
l'infpirer
ces Spectacles
attendriffants
, n'eft rien moins qu'une
phrénéfie
, rien moins qu'un mouvement
ftupide ; qu'il eft affez vifpour rapprocher
les âmes , & qu'il ne l'eft point affez pour
enyvrer les fens , qu'il favorife le penchant
de la Nature , fans rompre la digue
des bienséances
, ni changer la direction
du devoir & de la vertu. Banniſſez
donc l'Amour de Genêve , comme les
Spectacles
; fouhaitez
qu'il ne pénétre
point dans les retraites de ces Montagnons
fortunés, chez qui vous priez Dieu
qu'on ne mette point de lanternes
; mais
Jaiffez- nous defirer qu'à Paris le fentiment
le plus doux de la Nature , prenne la place
de la coquetterie
& du libertinage. Les
Spectacles y font utiles, non » pour per-
»fectionner
le goût,quand l'honnêteté
eft
» perdue, mais pour encourager
l'honnêteté
même par des exemples
vertueux , &
JANVIER. 1759. iog
publiquement applaudis ; non » pour cou-
"vrir d'un vernis de procédés , la laideur
du vice ; mais pour faire fentir la
honte & la baffeffe du vice, & développer
dans les âmes le germe naturel des vertus
; non » pour empêcher que les mau-
» vaiſes moeurs ne dégénérent en brigandage
, mais pour y répandre & perpétuer
les bonnes , par la communication
progreffive des faines idées , & l'impreffon
habituelle des fentiments vertueux ;
en un mot , pour cultiver & nourrir le
goût du vrai , de l'honnête & du beau
qui , quoiqu'on en dife , eft encore en vénération
parmi nous.
ر و
Après avoir repréfenté Paris comme
» une Ville remplie de gens intrigants ,
» défoeuvrés , fans moeurs , fans religion ,
» fans principes , dont l'imagination dé-
» pravée par l'oifiveté , la fainéantiſe , par
» l'amour du plaiſir , & par de grands
» befoins , n'engendre que des monftres ,
» & n'infpire que des forfaits. " Après
avoir peint le Théâtre comme l'Ecole la
plus pernicieufe du vice , on doit bien.
s'attendre que M. Rouffeau n'épargnera
pas les moeurs des Comédiens. Je n'examine
point le fait , la fatyre m'eft odieufe.
Je parle de ce qui peut être , fans
m'attacher à ce qui eft ; & je confidére
110 MERCURE DE FRANCE.
la profeffion en faifant abftraction des
perfonnes. M. Rouffeau commence par
avouer , qu'après avoir attaqué directement
le Spectacle dans fa nature & dans
fes effets , la difcuffion fur les moeurs des
Comédiens , n'eft pas fort néceffaire ; il
ne laiffe pas toutefois que de les noircir
de fon mieux : il auroit pu s'en dif
penfer.
Selon M. Rouſſeau » dans une grande
» Ville , la pudeur eft ignoble & baffe ;
ן כ
c'eft la feule chofe dont une Femme
» bien élevée auroit honte. Une Femme
qui paroît en Public , eft une Femme
" deshonorée. » A plus forte raifon , les
Femmes qui par état fe donnent en Spectacle
: il n'y a rien de plus conféquent,
Leur maniere de fe vêtir n'échappe point
à fa cenfure. Si on lui dit que les Femmes
fauvages n'ont point de pudeur , car elles
vont nues , il répond que » les nôtres en
» ont encore moins , car elles s'habillent.»
Si une Chinoiſe ne laiffe voir que le bout
de fon pied , c'eft ce bout du pied qui enflamme
les defirs. Si parmi nous la mode
eft moins févére , les charmes qu'elle laiſſe
appercevoir , font une amorce dangereufe.
Ainfi , une Femme ne peut fans crime ,
ni fe voiler , ni fe dévoiler. Si faut-il bien
cependant qu'elle foit vêtue de quelque
JANVIER. 1759 .
III
maniere; & à vrai dire , il n'en eft point
que l'habitude ne rende décente . Or , les
Actrices comiques font mifes précisément
comme on l'eft dans le monde . Les Actrices
tragiques ont foin d'ajuster à nos
moeurs les vêtements qu'elles imitent :
elles fe montrent avec cette bonne grace
que M. Rouffeau permet aux filles de Genêve
d'avoir au bal ; & dans tout cela ,
il n'y a rien que d'honnête.
M. Rouſſeau demande » comment un
» état , dont l'unique objet eft de fe mon-
» trer en Public , & qui pis eft , de fe
» montrer pour de l'argent , conviendroit
» à d'honnêtes femmes. » Je ne réponds
point au premier Article : j'ai fait voir que
dans tout ce qui n'eft pas d'inftitution
naturelle , les bienféances dépendent de
l'opinion . Dans la Grèce , une honnête
femme ne ſe montroit point en Public ;
parmi nous , elle y paroît avec décence ;
un état qui l'y oblige peut donc être un
état décent. Quant à la circonftance du
falaire dont M. Rouſſeau fait aux Comédiens
un reproche plus humiliant , a-t-il
oublié que rien n'eft plus honnête que
de gagner fa vie ; & ne fait-il pas gloire
lui- même de fe procurer par fon travail
, dequoi n'être à charge à perfonne ?
Les profeffions les plus utiles & qui de112
MERCURE DE FRANCE.
mandent le plus de talents , doivent être
fans doute les plus refpectées ; mais
s'enfuit-il que les profeffions qui ont pour
objet l'amuſement de la fociété , foient
deshonorantes , par la raifon qu'on les
exerce pour de l'argent ? Que l'on joue
le rôle de Burrhus , du Milantrope , de
Zaïre , ou que l'on donne un Concert
pour de l'argent , tout cela eft égal , fi
de part & d'autre les plaifirs que l'on
procure à qui les paye , n'ont rien que
d'honnête ; or c'étoit là feulement ce
qu'il falloit confidérer , fans s'attacher
à une circonftance qui ne fait rien du
tout à la chofe car fi le Spectacle étoit
pernicieux , il y auroit encore plus de
honte à être Acteur gratuitement , qu'à
l'être pour gagner fa vie. Qui d'ailleurs
affure M. Rouffeau que l'argent foit le
principal objet d'un Baron , d'une Lecouvreur
, & de celui qui , comme eux,
afpire à fe rendre célébre ?
Sans doute les talents & le génie ont
un objet plus noble que le falaire du traail
. Mais comme il faut vivre pour ſe
endre immortel , la premiere récomenfe
du Comédien , comme du Poëte ,
a Peintre , du Statuaire & c. doit être la
abfiftance dont l'argent eft le moyen ;
JANVIER. 1759. 113
car on ne peut pas en même temps faire
Cinna & labourer la Terre .
» Il eft difficile que celle qui fe met à
» prix en repréſentation , ne s'y mette
»bientôt en perfonne . » C'eft comme fi
je difois qu'il eft difficile qu'un Auteur
qui vend fes écrits à un Libraire , ne foit
pas tenté d'aller ſe vendre lui-même . Un
fi excellent Ecrivain peut- il vouloir faire
paffer en preuve d'une imputation flétriffante
un tour d'expreffion qui n'eft
qu'un jeu de mots ? L'Actrice qui joue
Emilie ou Colette eft elle plus vendue à
l'or des Spectateurs que ne l'étoient Corneille
& M. Rouffeau lui-même ? S'il me
répond qu'elle leur vend fa préfence ,
fon action , fa voix & le talent qu'elle
a d'exprimer tout ce qu'elle imite. Je réponds
que Corneille & M. Rouffeau ont
vendu avant elle leur imagination ,
leur âme , leurs veilles , & le don de
feindre qui leur eft commun avec elle .
C'eft furtout cet Art , ce don de feindre
& d'en impoſer , que M. Rouffeau trouve
deshonorant dans la profeffion de Comédien.
" Qu'eft- ce que le talent du Co-
» médien l'art de fe contrefaire , de re-
» vêtir un autre caractére que le fien , de
paroître différent de ce qu'on eft , de
» fe paffionner de fang froid , de dire
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» autre chofe que ce qu'on penfe , auffi
» naturellement que fi on le penfoit réel-
» lement , & d'oublier enfin fa propre
place , à force de prendre celle d'au-
» trui. Et , à votre avis , Monfieur, qu'eftce
que l'art du Peintre , du Muficien , &
furtout du Poëte ? Auriez-vous jamais
fait les rôles de Colin & de Colette ,
fi vous ne vous étiez pas déplacé ? M. de
Voltaire que vous n'accuferez pas d'exercer
un métier infâme , étoit-il femblable
à lui-même en écrivant fes Tragédies ?
L'art de faire illufion eft-il plus de l'ef
fence du Comédien , que de l'effence du
Poëte , du Muficien , du Peintre &c. Celui
qui trouva le Dominicain travaillant
avec un air atroce au Tableau de S. André
, le foupçonna- t-il d'être complice
du Soldat qu'il peignoit alors infultant le
S. Martyr ?
En vérité , plus j'y penfe , moins je
conçois que vous ayez écrit férieufement
tout ce que je viens de lire. Cependant
de cette déclamation fi étrange & fi peu
fondée , vous tirez des inductions cruelles.
Que vous demandiez fi ces hommes
fi bien parés , fi bien exercés au ton de
la galanterie & aux accens de la paffion ,
n'abuſeront
jamais de cet art pour féduire
de jeunes perfonnes ; votre crainte peut
JANVIER. 1759. 115
être fondée ; & j'avoue qu'un bon Comédien
doit fçavoir plus que perfonne ,
l'art de témoigner fes defirs fans déplaire,
& de les rendre intéreffants. Cet Art eft
honnête felon vos principes ; mais comme
je ne vous prens pas au mot , j'avoue
qu'un bon Comédien fans moeurs ,
eft plus dangereux qu'un autre homme.
Vous allez plus loin. Ces valets filoux , fi
fubtils de la langue & de la main fur
la Scéne , dans les befoins d'un métier
plus difpendieux que lucratif , n'aurontils
jamais de diftraction utile ? ne prendront-
ils jamais la bourfe d'un fils prodigue
, ou d'un pere avare , pour celle
de Léandre ou d'Argan ? Que ne demandez-
vous de même fi celui qui joue
Narciffe ne fera pas un empoifonneur au
befoin ? Je paffe rapidement fur ce trait
qui vous eft échappé fans doute , je n'ai
pas le courage d'en plaifanter ; & fi je
le relevois férieufement , je tomberois
peut-être moi-même dans l'excès que je
vous reproche je m'en tiens donc à
notre objet. L'Auteur qui compofe &
l'Acteur qui repréfente fe frappent l'imagination
du tableau qu'ils ont à peindre.
Racine crayonnoit de la même main
le caractére divin de Burrhus , & le caractére
infernal de Narciffe . Milton eſt
16 MERCURE DE FRANCE.
fublime dans les blafphêmes de Satan
& dans l'adoration de nos premiers Peres.
L'âme de Corneille s'élevoit jufqu'à l'héroifme
pour faire parler Cornélie & Céfar
après s'être abaiffée jufqu'aux fentimens
de la plus lâche trahison pour faire
parler Achillas & Septime. Il en eft de
l'Acteur comme du Poëte , avec cette
différence que celui-ci à befoin de fe
transformer tout entier , & qué fon âme
doit être , s'il eft permis de le dire ,
centralement affectée des paffions qu'il
veut rendre , puifque c'eft lui qui les enfante
; au lieu que l'Acteur infpiré par
le Poëte , n'en eft que le copifte , & n'a
befoin , pour le rendre , que d'une émotion
plus fuperficielle , qui influe encore
moins par conféquent fur fon caractére
habituel.
Peut -être vous applaudiffez-vous de me
voir envelopper tous les Arts d'imitations
, dans le reproche que vous
faites à celui de Comédien ; mais c'eft
affez pour moi de vous réduire à convenir
qu'il n'eft pas moins honnête qu'un
autre. L'âme prend , à la longue , une
teinture des affections vertueufes dont
elle fe pénétre ; l'intérêt qu'elles lui
infpirent leur fert comme de mordant.
Mais les fentiments qu'on exprime avec
JANVIER . 1759. 117
horreur , le rôle qu'on méprife au moment
qu'on le joue , & qu'on voit en
butte au mépris , ce rôle , dis -je , n'a rien
de féduifant , rien de contagieux, ni pour
le Poëte qui le feint , ni pour l'Acteur
qui s'exerce à le rendre .
Toutefois je fens comme vous qu'un
Comédien vertueux , une Comédienne
fage & honnête fera une efpéce de prodige
, quand vous les réduirez l'un &
l'autre à l'Amour pur de la vertu , &
à la privation défintereffée de tous les
plaifirs qui les follicitent .
Le crime a trois fortes de frein : les
Loix , l'Honneur , la Religion. Le vice
n'a que la Religion & l'Honneur. D'un
côté l'on excommunie les Comédiens , de
l'autre on veut les rendre infâmes ; je
demande par quel effort généreux ils
fe priveroient des plaifirs tolérés par les
Loix & permis par la Nature ? S'ils ont
des moeurs , ce ne peut être qu'en s'élevant
au-deffus des autres hommes par
une droiture & une force d'âme qui les
raffure & qui les confole. Ils ne font pas
vertueux au même prix que nous ; & il
faut autant de courage à un Comédien
pour être honnête - homme , qu'à un
honnête - homme pour embraffer la prcs
feffion de Comédien. Voulez-vous juger
118 MERCURE DEFRANCE.
quelle eft l'influence de cette profeffion
fur les moeurs , commencez par lui rendre
les deux plus grands freins du vice ,
les deux plus fermes appuis de la foibleffe
& de l'innocence , la religion &
l'honneur. Ne les privez de rien , ne les
difpenfez de rien ; laiffez à leurs penchants
les mêmes contrepoids qu'aux nôtres
; & alors s'ils font conftamment plus
vicieux que nous , c'eft à leur état qu'on
a droit de s'en prendre. M. Rouſſeau
prend la chofe à rebours , & de la honte
attachée à l'état de Comédien , il veut
tirer une preuve contre les moeurs de cet
état , & contre celles des Spectacles .
*
A Rome les Comédiens étoient des Ef
claves ; la condition d'Efclave étoit infâme
, & par conféquent celle de Comédien
; M. Rouffeau en conclut qu'elle
doit l'être partout.
Dans la Grèce , les Comédiens étoient
des hommes libres , & leur état n'avoit
rien de honteux ; M. Rouffeau nous répond
qu'ils repréfentoient les actions des
Héros , que ces grands Spectacles étoient
données fous le Ciel , fur des Théâtres
magnifiques & devant toute la Gréce
affemblée. Il nous difpenfera , je l'efpere,
de prendre tout cela pour des raifons ;
* Voy. les Mémoires de l'Acad . des Infcriptions
& Belles- Lettres. Tom . 17. Page 210,
JANVIER. 1759. 119
& s'il veut bien fe fouvenir que ces
Comédiens repréfentoient familiérement
des Héros inceftueux ou parricides , qu'ils `
jouoient & calomnioient Socrate ; il
avouera que fi jamais l'état de Comédien
a du être deshonorant , c'eft fur le Théâtre
d'Athénes .
Dans les premiers établiſſemens des
nôtres , l'indécence & l'obfcénité des
Spectacles ont dû attirer fur la profeffion
de Comédien les cenfures de l'Eglife
& le mépris des honnêtes gens.
Les moeurs de la Scéne ont changé ;
& fi M. Rouffeau n'a pas prouvé que le
Spectacle eft pernicieux , tel qu'il eſt ,
ou tel qu'il peut être , il n'a pas droit
de conclure que le métier de Comédien
foit en lui-même un état honteux. Or
i cet état peut être honnête , il eft de
l'équité , de l'humanité , de l'intérêt
des moeurs de l'y encourager. Je le
répéte , l'Honneur & la Religion font
les appuis de l'innocence , les freins du
vice , les mobiles de la vertu & les contrepoids
des paffions humaines : priver
l'homme de ces fecours , c'eft l'abandonner
à lui-même.Heureufement les Comédiens
ne prennent pas tous à la lettre
cet abandon déſeſpérant : autoriſés
protégés, récompenfès par l'Etat, accueillis
, confidérés même dans la fociété la
120 MERCURE DE FRANCE.
plus décente , lorfqu'ils y apportent de
bonnes moeurs, ils fçavent que fi nos
fages Magiftrats n'ont pas crû devoir encore
céder aux voeux de la Nation &
aux motifs puiffants qui follicitent en
faveur du Théâtre , c'est par des raifons
très-fuperieures aux préjugés de la barbarie.
Ils fçavent que ces raifons politiques
n'ont rien de relatif à leur con
duite perfonnelle , & par conféquent
rien de deshonorant pour eux ; auffi n'ontilspas
perdu le courage d'être Chrétiens
& honnêtes gens. A Paris furtout leur
conduite eft plus décente , parce qu'elle
a l'eftime publique pour objet & pour
récompenfe. M. Rouffeau en convient
lui-même. Il n'a connu particulierement
qu'un feul Comédien , & il avoue que
fon amitié ne peut qu'honorer un honnête-
homme.
A l'égard des tenta tions auxquelles une
Actrice eft expofée , il en eſt qui , dans
la fituation actuelle des chofes , me femblent
comme inévitables. On ne doit
pas s'attendre à voir des moeurs pures
au Théâtre , tant que le fruit du travail
& du talent ne pourra fuffire aux dépenfes
attachées à cette profeffion . La
pompe du Spectacle en exige de ruineufes
; & il eft honteux qu'une Actrice foit
obligée ,
JANVIER. 1759.
127
, obligée , pour y fubvenir
ou de s'en →
detter, ou de fe perdre. Or telle est l'alternative
preffante
où elle eft réduite
par le
calcul du produit & des frais. Mais , que
tout compenfé
, il refte à une Actrice
qui
penfe, dequoi vivre modeftement
& honnêtement
dans fa maifon
où les études
continuelles
l'attachent
; qu'elle
puifle
d'ailleurs
prétendre
dans fon état , à tous
les avantages
que l'eftime
publique
attribue
à la vertu ; il y a d'autant
mieux
à préfumer
de fa conduite
& de fes
moeurs , que les principes
& les fentiments
dont elle eft habituellement
affectée
, lui éclairent
l'efprit
& lui élévent
l'âme.
J'en ai dit affez , j'en ai trop dit 2
peut-être , & encore n'ai-je pas relevé
tous les traits qui , dans cet ouvrage ,
mériteroient d'être difcutés. Si je me livrois
à toutes les réfléxions que M. Rouffeau
me préfente , je ferois un livre plus
long que le fien , mais infiniment moins
curieux , moins éloquent , moins intéreffant
de toutes manieres. Mon deffein
n'a été , ni de lui nuire , ni de briller
à fes dépens ; mais de réduire au point
de la vérité l'opinion de fes Lecteurs fur
l'Article des Spectacles. Je puis avoir
raifon contre lui , fans préjudice pour
II. Vol, F
122 MERCURE DE FRANCE.
fa vertu que je refpecte , ni pour fes
talents que j'admire ; & s'il m'eft échappé
quelque trait qui faffe douter de ces
fentiments , je le défavoue & le condamne.
Un motif perfonnel m'a fait oppofer
quelquefois M. Rouffeau à lui- même
, il eft vrai ; mais ce motif eft le
defir de le réconcilier avec les hommes ,
de lui faire entendre qu'on peut être
injufte par excès de zéle , qu'un violent
amour de la vertu peut , comme toutes
les paffions , nous emporter au-delà
des limites , qu'enfin les principes de
l'honnête & du vrai peuvent être altérés
dans l'âme par la chaleur de l'imagination
, & par cette fermentation des
efprits qui s'excite dans la folitude. Je
defire plus encore , & je m'applaudirois
toute ma vie d'avoir pu y réuffir : ' eft
d'arracher ce Philofophe éloquent aux
réfléxions douloureufes qui confument ſa
jeuneffe , de le rendre à la fociété où je
l'ai vu tendrement chéri , de l'engager à
confacrer aux vérités fimples & folides ,
aux vertus douces & fociales , au bonheur
de l'humanité , le génie & les veilles qu'il
employe à la décourager , & à la rendre ,
s'il étoit poffible , odieufe à elle-même.
Quelle fatisfaction peut- il avoir à calom
nier nos goûts & les fiens ? Les farces, ditJANVIER.
1759. 128
il , les plus groffieres , font moins dangereufes
pour une jeune fille , que la Comédie
de l'Oracle. Quels reproches ne fe
fait-il donc pas à lui-même d'avoir compofé
en Vers & en Mufique cette Scéne
naïve & fi touchante que toutes les
jeunes filles fçavent par coeur ?
Tant qu'à mon Colin j'ai fçu plaire &c.
Mais , voici qui eft plus férieux encore.
» Le Théâtre François eft , dit-il , la
plus pernicieuſe école du vice .... J'ai-
» me la Comédie à la paſſion .... Racine
» me charme ; & je n'ai jamais manqué
» volontairement , une repréſentation de
» Moliere .
Il eſt donc , felon fes principes , dans
le cas d'un homme qui auroit affifté journellement
& avec délices , à un feftin
où il auroit fçu que l'on verſoit du poiſon
aux convives.
» Sainte & pure vérité , s'écrie- t - il ,
»non jamais mes paffions ne fouilleront
» le fincére amour que j'ai pour toi : l'in-
» térêt ni la crainte ne fçauroient altérer
» l'hommage que j'ai à t'offrir.
Rien n'eft plus beau , plus courageux ,
fans doute ; mais le fervice que j'ai voulu
rendre à M. Rouffeau n'en fera
plus effentiel , fi j'ai pu lui perfuader que
que
Fij
124 MERCURE DE FRANCE:
ces idées affligeantes qu'il a prifes pour
la vérité n'en étoient que de vains phantômes,
& que le mal auquel il croit avoir
contribué par fes écrits & par fes exemples
eft un bien
pour l'humanité.
HISTOIRE DES MATHEMATIQUES ,
DANS laquelle on rend compte de
leurs progèrs , depuis leur origine juf
qu'à nos jours , où l'on expofe le
tableau & le développement des principales
découvertes , les conteftations
qu'elles ont fait naître & les principaux
traits de la vie des Mathématiciens les
plus célébres , par M. Montucla de l'Académie
Royale des Sciences & Belles-
Lettres de Pruffe. 2 vol . in 4°. A Paris ,
chez Charles-Antoine Jombert Imprimeur
du Roi pour l'Artillerie & le Génie.
L'Hiftoire des Sciences fut toujours regardée
par les efprits philofophiques comme
un des objets les plus dignes de leur
attention. Mais , quelle Science méritoit
mieux qu'on nous en préſentât
les progrès & le développement que les
Mathématiques en eft-il , en effet , aucune
qui puiffe leur difputer l'avantage
déclairer , d'étendre , d'élever l'efprit
humain par la folidité de leur marche , &
•
JANVIER. 1759. 125
la fublimité des découvertes auxquelles
elles font parvenues.
Auffi il y avoit longtemps que le Public
fçavant paroiffoit defirer une Hiftoire des
Mathématiques , & plufieurs Hommes
Illuftres avoient en divers temps fait des
fouhaits pour qu'il fe trouvât quelqu'un
doué des connoiffances & du courage néceffaires
pour former & remplir avec fuccès
une pareille entrepriſe. M. Montucla
de l'Académie Royale des Sciences &
Belles-Lettres de Pruffe, vient de l'exécuter
en grande partie dans l'Ouvrage excellent
que j'annonce. La multitude des
faits & des connoiffances qu'il renferme ,
ne me permettra guéres que de l'effleurer
légerement. Je vais cependant tâcher
d'en donner une idée.
"
L'Auteur commence par établir l'utilité
de ſon entrepriſe , & par rendre
compte de la maniere dont il l'a envifagée.
» L'Hiſtoire d'une Science , dit-il ,
» dans fa Préface , feroit de d'utilité ,
peu
» fi on la faifoit confifter dans Hiftoire
» de ceux qui l'ont cultivée , & dans l'é-
» numération de leurs Ouvrages ... Mais
» fi quelqu'un remontant à l'origine d'une
» Science , en fuivoit le développement
d'âge en âge , préfentoit le tableau &
l'efprit de toutes les découvertes qui
و د
"
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
"
"
» Pont fucceffivement enrichie , & faifoit
» connoître par ce moyen la part de gloire
» ou d'eftine due à chacun de ceux qui
» l'ont cultivée ; fi , chemin faifant , il
indiquoit au Lecteur les meilleures four-
» ces où il doit puifer , fi par l'Expofé de
» ces découvertes & des vues qui y ont
» conduit : il l'affranchiffoit fouvent de
» la néceffité de recourir à ces fources ;
» Qui peut douter que ce ne fût rendre
» un ſervice marqué à tous ceux qui cou-
» rent la carriere de cette Science , les
» conduire par un chemin facile & agréa-
» ble au terme qu'ils fe propofent , enfin
» ménager leurs forces , & les mettre en
» état d'aller plus facilement au-delà.
On voit par-là que l'Auteur a judicieuſement
diftingué l'Hiftoire de la Science de
celle des Hommes qui l'ont cultivée. Ce
dernier objet a auffi fon agrément ; M.
Montucla ne l'a pas négligé. Il y a peu de
Mathématiciens de quelque réputation
dont on ne trouve dans fon Ouvrage l'Hiftoire
abrégée , ou du moins les principaux
traits , tantôt faifant partie du récit même
, elle vient délaffer le Lecteur de
l'attention qu'ont exigé de lui des matieres
abftraites. Tantôt elle trouve place
dans des notes détachées , lorfque la nature
du récit n'a pas permis de l'interJANVIER.
1759. 127
rompre. L'Auteur a auffi donné une attention
particuliere à rendre compte des
conteftations qu'on a vu quelquefois s'élever
entre les Mathématiciens . Toutes
celles qui ont eu quelque célébrité , ou
qui ont roulé fur des Sujets de quelque
importance , font préfentées dans un rapport
également clair & précis , de forte
que le Lecteur eft à portée de prononcer.
Pour mettre de l'ordre dans l'exécution'
d'un Ouvrage fi vafte , M. M. l'a divifé
en plufieurs Parties .
La premiere préfente les premiers traits
des Mathématiques chez les plus anciens
Peuples , & leurs progrès chez les Grecs
depuis la naiffance de la Philofophie chez
eux jufqu'à la deftruction de l'Empire
Grec. Elle commence par un difcours préliminaire
, dont l'objet eft de donner une
idée diftincte des Mathématiques , & de
leurs différentes branches, de les défendre
contre les impurations ou les traits de
quelques - uns de leurs Adverfaires , d'établir
enfin leur utilité , ce que l'Auteur
fait d'une maniere également judicieuſe
& convaincante.
La feconde eft deftinée à rendre compte
des progrès des Arabes , des Perfans , des
Chinois & des Indiens dans ces mêmes
connoiffances.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
. De-là , l'Auteur revient dans ces Contrées
, & préfente le tableau des Mathématiques
chez les Peuples d'Occident , à
commencer par les Romains , jufqu'à la
fin du XVIe siècle , ce qui fait le fujet de
la III Partie.
Le XVIIe fiécle fournit la matiere de
la IV , & de tout le fecond Volume . Il
en refte un Ve à exécuter , qui comprendra
les découvertes dues au Siécle préfent.
L'Auteur nous l'annonce , comme fort
avancé , & nous dit que fi le Public honore
les premieres de quelque accueil ,
cette derniere ne tardera pas à paroître.
Après avoir ainfi préfenté le plan général
de cet Ouvrage , il eft à
dans quelque détail .
propos d'entrer
Pour peu qu'on ait une idée juſte de la
maniere dont les Sciences & les Arts ont
commencé , on ne fera point étonné
de voir leur origine enveloppée de ténébres
& d'incertitude. Leurs premiers
pas incertains & chancelans , furent fi foibles
, qu'ils n'exciterent que tres-foiblement
la curiofité de ceux qui en furent les
témoins ; de forte qu'on ne doit point s'étonner
que leurs traces foient prefque
entierement effacées. Dans de pareilles
circonftances , le devoir d'un Hiftorien
confifte à difcerner ce qui eft vraisemblaJANVIER.
1759 .
129
ble ou folidement appuyé , d'avec ce qui
porte l'empreinte de la crédulité , ou de
la fiction ; c'eft ce que M. Montucla m'a
paru remplir avec foin. Obligé de raffembler
ce que les Hiftoriens rapportent
de l'origine de chaque branche de Mathématiques,
il ne le fait pas fans examen .
Ainfi l'Hiftoire que fait le Vulgaire des
Hiftoriens fur l'origine de la Géométrie ,
qu'ils attribuent aux inondations du Nil ,
qui obligeoit , dit- on , tous les ans les
Habitans de l'Egypte de recourir à un arpentage
général , elt traité par lui de vrai
conte qu'il réfute en deux mots. Les fameufes
colonnes de Seth , où les Defcendans
de ce Patriarche avoient gravé , au
rapport de Jofeph , les principes de la
Géométrie & de l'Aftronomie , les conconnoiffances
attribuées par Philon à
Abraham dans la Géométrie & l'Arithmétique
, ne font pas mieux accueillies ; l'Auteur
les réfute , & jette fur ces fables le
ridicule qu'elles méritent.
C'eft furtout l'Aftronomie ancienne
qui occupe l'Auteur dans le fecond Livre
de cette premiere Partie.
II remarque d'abord , & il établit
par des exemples que tous les Peuples
ont été fenfibles au fpectacle du
Ciel. Cependant , quant à la véritable
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Aftronomie, il lui paroît que les Chaldéens
& les Egyptiens font les feuls qui foient
fondés à fe difputer la gloire de lui avoir
donné naiffance. Cela eft appuyé fur les
monuments divers que vantoit chacun de
ces Peuples , monuments que l'Auteur fait
connoître , & dont il difcute la réalité. A
l'égard de la prétendue & prodigieufe Antiquité
aftronomique , dont ces Peuples
faifoient gloire , elle eft réduite ici à fa
jufte valeur. On prouve par les Obfervations
même que les Egyptiens avoient
confervées dans leurs faftes, qu'ils ne commencerent
à obſerver que 1600 ou 1700
ans åvant Alexandre , ou 2000 ans environ
avant notre Ere.
Un autre point intéreffant que l'Auteur
difcute dans cette Partie de fon Ouvrage ,
eft l'origine des Noms de nos Conftellations
céleftes , & furtout de celles du Zodiaque.
C'eſt un Sujet qui a excité bien
des conjectures , toutes plus ingénieufes
que folides , fans en excepter celles de
M. Warburton , fi bien expofées par M.
Pluche dans fon Hiftoire du Ciel. Ce dernier
fyftême eft ici combattu par des raifons
qui paroiffent fans replique , & l'Auteur
propofe fur ce Sujet , un autre ſentiment
qui paroît fort naturel & fort fimple.
Après ces fçavantes difcuffions , l'ÂuJANVIER.
1759. 131
teur paffe à expofer les progrès desMathématiques
tranfplantées par Thales dans
la Grèce , jufqu'à la fondation de l'Ecole
d'Alexandrie : c'eft l'objet du troifiéme
Livre. On voit ici fucceffivement les progrès
de ces connoiffances entre les mains
de Thales & de fes Succeffeurs dans l'Ecole
Ionienne d'un côté ; & de l'autre
chez Pythagore & les autres Philofophes
de la Secte Italique. Leurs découvertes ,
leurs fentiments Phyfico- Aftronomiques y
font exposés & difcutés , de forte qu'il en
naît une lumiere vive & fatisfaifante. Il
y auroit ici bien des chofes à remarquer ,
comme l'apologie de ces anciens Philofophes
au fujet de divers fentiments abfurdes
qu'on leur impute , & que l'Auteur
prouve n'être que l'Ouvrage de l'ignorance
de quelques Ecrivains ; le morceau
qui concerne la Mufique ancienne , &c.
mais ces détails me conduiroient trop
loin. Je remarquerai feulement ce que
l'Auteur dit du facrifice que Pythagore fit ,
fuivant Apollodore , en reconnoiffance
de la découverte de la propriété fi connue
du triangle rectangle. Ce facrifice a bien
l'air d'une fable aux yeux de l'Auteur ; car
comment l'accorder , dit- il , avec la doctrine
de ce Philofophe fur la tranfmigration
des âmes , avec cette horreur qu'il
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
avoit de verfer le fang des animaux , &
qu'il lui faifoit dire que les hommesavoient
voulu affocier les Dieux à leurs
crimes , en leur attribuant du plaifir à ſe
voir honorés par des victimes fanglantes .
Nec fatis eft quod tale nefas committitur : ipfos
Infcripfere Deos fceleri , numenque fupernum
Cade laboriferi credunt gaudere juvenci.
Ovid. Metam. 1. X. f. 2..
Auffi , ajoute- t- il , Cotta dans Ciceron ,
fe moquoit de ce prétendu facrifice in-.
compatible avec les facultés d'un Philofophe
, & encore moins avec les dogmes
de celui de Samos.
2.
M. M. s'arrête enfuite particulierement
à l'époque de Platon . On voit , en effet
naître dans l'Ecole de ce Philofophe célébre
une multitude de decouvertes géo- ,
métriques : telles furent la Méthode d'analyfe
, invention de Platon même , la
Théorie des Courbes , & en particulier
des Sections coniques , & diverfes autres.
Théories depuis devenues confidérables ;
les Problêmes de la duplication du cube ,
& de la trifection de l'angle , écueils de
tant de réputations. Toutes ces chofes
dont le fpectacle probablement peu intéreflant
pour bien des Lecteurs , ne peut
JANVIER. 1759. 133
manquer de l'être beaucoup pour les Géométres
, font ici préfentées avec beaucoup
d'étendue , & développées d'une
maniere fort claire. Il en eft de même
des travaux de quantité de Mathématiciens
célébres , comme les Ariftarque ,
les Euclide , les Apollonius , les Archiméde
, les Hipparque , &c. dont le IVe
Livre nous préfente le détail : Archimede
eft furtout remarquable par la fçavante
difcuffion où l'Auteur entre concernant
les fameux miroirs de ce Mathématicien .
Le Ve Livre de cette Partie comprend
l'intervalle de tems qui s'écoule entre le
commencement de l'Ere Chértienne &
la chûte de l'Empire de Conftantinople.
L'Auteur après avoir parlé de quelques
Mathématiciens qui fleurirent au com-.
mencement de cette Période , s'arrête &
donne un long article à Ptolemée : on
trouve ici un tableau curieux de toute
l'Aftronomie Ancienne au tems de ce Mathématicien.
Mais ce qui étoiera fans.
doute les Aftronomes & les Phyficiéns ,
c'eft de rencontrer dans un tems fi réculé,,
la connoiffance de la réfraction aftronomique
, dont la découverte eft ordinairement
attribuée à Tycho- Brahé. Il y a
plus. On remarque que Ptolemée raifonne
beaucoup plus judicieuſement que divers
134 MERCURE DE FRANCE.
1
Phyficiens Modernes fur la caufe de la
grandeur exceffive du Soleil & de la Lune
à l'horifon. L'explication de Ptolemée eft
précisément celle que le P. Mallebranche
en a donnée dans la fuite. La preuve de
toutes ces chofes eft tirée d'un Ouvrage
imprimé de Roger Bacon , où l'on voit ce
célébre Cordelier Anglois parler de la réfraction
aftronomique , & du phénoméne
ci-deffus , & citer , à ce fujet , l'optique
de Ptolemée qui fubfiftoit de fon tems
mais qui a péri depuis. Ce trait curieux &
nouveau , choifi parmi quantité d'autres
de la même nature , dont l'Auteur a femé
fon Ouvrage , eft propre à donner une
idée des recherches profondes qu'il a
faites pour remplir fon entrepriſe avec
fuccès.
Parmi un grand nombre de Mathéma
ticiens qui fuccédent à Ptolemée, l'Auteur
diftingue enfuite Diophante d'Alexandrie.
Cet Arithméticien méritoit effectivement
cette diftiction , foit , parce que fes Ouvrages
nous préfentent les premieres traces
de l'Algébre parmi les Grecs foit à
caufe du génie qu'il montre dans la folution
des problêmes qu'il fe propofe. On
entre ici dans un détail fuffifant fur la nature
des Queftions que traite ce Mathématicien
, & l'on y fait furtout connoître
JANVIER. 1759. 135
diftinctement l'efprit de la Méthode ingénieufe
qu'il y employe. On fait connoître
, à cette occafion , ceux des Modernes
qui fe font le plus diftingués dans
la carriere ouverte par Diophante . L'épitaphe
de ce Mathématicien , qui eft elle¬
même un problême d'Arithmétique , &
quelques autres queſtions du même genre,
tirées de l'Antologie Grecque , trouvent
auffi leur place dans cet endroit . Le refte
de ce Livre ne préfente prefque que le tableau
des Sciences , & en particulier des
Mathématiques expirantes dans la Grèce.
L'Auteur a fçu néanmoins trouver dans
ces temps malheureux & ftériles dequoi
foutenir l'attention du Lecteur , & même
dequoi l'intéreffer. Tel eft le morceau
par lequel il termine ce Livre. C'eſt l'Hiftoire
des Quarrés magiques , problême
arithmétique , dont un Grec nommé Mofcopule
, s'occupa vers le XIV Siècle , &
fur lequel il écrivit un Traité qui fubfifte
en manufcrit dans la Bibliothéque du
Roi. Ce problême , à la vérité , plus curieux
qu'utile , a excité par fa difficulté les
efforts de divers Mathématiciens de mérite.
M. M. en rend compte , mais avec
l'étendue convenable à l'intérêt du Sujet .
Les deux Livres de la II Partie ne font
moins curieux que les précédents. Le pas
136 MERCURE DE FRANCE.
premier concerne les Arabes. Il préfente
le fpectacle de ce Peuple dabord féroce ,
& réduifant en cendres la précieuſe Bibliothèque
d'Alexandrie , enfuite recevant
les Sciences fugitives de la Gréce , & les
cultivant avec un zéle qui ne céde point
à celui des Grecs même. On y voit divers
Princes , non-feulement Protecteurs
zélés de l'Aftonomie , mais la cultivant
eux-mêmes avec ardeur. Tel fut le Calife
Almamoun , fous les aufpices duquel la
Terre fut mefurée par des opérations géométriques
& aftronomiques , & avec une
exactitude fort fupérieure à celle des Anciens.
Tels furent chez les Perfans Kolagu
Ilecan , Petit- fils de Gengifcan & Uluch
Beigh , Petit - fils de Tamerlan : le
dernier décore de fon nom la lifte des
Ecrivains & des Aftronomes Orientaux.
Une foule de Mathématiciens paffe ici en
revue , & l'on nous fait connoître leurs
vues , leurs découvertes & leurs ouvrages.
On voit encore ici bien des chofes curieuſes
au fujet de l'Algébre que les Arabes
connurent & employerent beaucoup , &
de nos chiffres qu'on prouve par une multitude
d'autorités même arabes être d'origine
indienne.Mais je terminerai la premiere
Partie de cet Extrait par une Hif
toire curieuſe , rapportée par Alfephadi ,'
JANVIER. 1759 .
137
à l'occafion des chiffres arabes , & à laquelle
l'Auteur a donné place dans une
Note de fon Ouvrage.
Ardfchir , Roi des Perfes,ayant inventé
le tric trac , & ceux- ci en faifant gloire ,
Seffa , fils de Daher Indien , imagina le
jeu d'échecs , & le préfenta à un Roi des
Indes. Ce Prince , rival d'Ardſchir , en
fut fi fatisfait , qu'il dit à Seffa qu'il pouvoit
lui demander tout ce qu'il voudroit ,
& qu'il lui accorderoit fa demande . Seffa
ſe borna à demander autant de bled qu'il
en faudroit pour chaque cafe de fon échiquier
, en donnant un grain à la premiere,
deux à la feconde , quatre à la troifiéme ,
& ainfi en doublant toujours jufqu'à la
derniere . Le Roi s'indigna prefque d'une
demande ff peu proportionnée à fa libéralité
& à fa magnificence. Cependant
Seffa infiftant , il ordonna qu'on le fatiffit.
Mais quel fut fon étonnement , lorfque
fes Miniftres vinrent lui annoncer &
lui montrerent qu'il lui étoit impoffible
de remplir fa promeffe. Il fit venir Seffa ,
& fe reconnoiffant infolvable , il lui dit
qu'il l'admiroit encore plus pour la fubtile
demande qu'il lui avoit faite , que
pour l'invention de fon jeu . En effet ,
quoique du premier abord une pareille
demande paroiffe fort modique , le moin138
MERCURE DE FRANCE.
dre Mathématicien fçait pourtant que, la
quantité de bled néceffaire pour la remplir
, feroit prodigieufe. Et calcul fait ,
on trouve que ce bled formeroit un tas
pyramidal de plus de deux lieues dans
toutes fes dimenſions .
Voici encore un trait curieux parmi
ceux dont l'Auteur a fçu, dans l'occafion ,
égayer fon ouvrage. Il concerne un Géométre
Perfan , nommé Maimon Refchid:
Ce Géométre , au rapport de Chardin ,
avoit pris en telle affection une propofition
de Géométrie , qu'il en portoit la figuré
brodée fur fa manche. Si quelqu'un ,
dit l'Auteur , s'avifoit parmi nous d'un pareil
ornement , fans doute cela ne con
tribueroit pas à rendre la Géométrie , ni
le Géométre refpectable.
L'Auteur paffe enfuite à l'expofition des
connoiffances mathématiques des Chinois.
Semblable aux précédens , ce Livre eſt
rempli de faits remarquables , qui prêteroient
matiere à un long Extrait. Mais
les bornes qui me font prefcrites ne me
permettent pas de fi longs détails.
Le reste au Mercure prochain.
}
JANVIER. 1759. 139
PRINCIPES difcutés pour faciliter l'in
telligence des Livres prophétiques , &
Spécialement des Pfeaumes , relativement
à la Langue originale . III. Volume.
LEs RR . PP . C. après avoir fait dans
leur fecond Volume , la comparaifon
des Pfeaumes les uns avec les autres ,
pour prouver le rapport & l'analogie qui
regnent entre eux , & juftifié en même
temps l'unité d'objet qu'ils admettent
dans prefque tous ces divins Cantiques ,
commencent ce troifiéme Volume par
une autre eſpèce de comparaifon également
triomphante ; c'eft celle des Pleaumes
avec les Prophétes.
Ils choififfent à cet effet trois Pfeaumes
qui n'ont jufqu'ici été attribués à la captivité,
de Babylone , par aucun des Interprêtes.
Or , comme cette captivité eft
l'objet dominant des Prophétes , ils font
voir clairement , non-feulement par les
paffages des Prophéties , mais encore par
ceux des Pfeaumes aufquels on a donné
cet objet , que ce font partout les mêmes
penfées , les mêmes expreffions , le même
140 MERCURE DE FRANCE.
deffein. Ils fe font furtout attachés au
Pfeaume 6. qu'un Anonyme a attaqué
dans le Journal de Verdun , & les difcuffions
où ils entrent à cet égard , font
bien capables de diffiper le préjugé & les
obfcurités qui nous ont jufqu'à préſent
dérobé le véritable objet de ces Poëfies
facrées.
Je ne peux me refufer au plaifir de donner
la Traduction de ce Pfeaume , dont
je remets en ordre quelques Stiques qui
paroiffent avoir été négligés.
Pfeaume 6.
I.
C Effez ,
Seigneur ,
De me punir dans votre colère ,
Ceffez de me châtier dans votre fureur.
2 .
3.
Seigneur , ayez pitié de moi ,
Car je fuis dans la langueur ,
Seigneur , rendez-moi la fanté,
Car mes os font dans le trouble .
Mon ame elle-même
Eft dans une confternation inexprimable ;
Jufqu'à quand donc , Seigneur, différerez- vous ?
4 .
II.
Revenez au plutôt ( à moi ) Seigneur ,
Hâtez -vous de délivrer mon âme ;
JANVIER. 1759 . 141
6
7 .
8.
9.
Rendez-moi la liberté ,
Selon votre miféricordę.
Car dans le féjour de la mort ,
On ne ſe ſouvient pas de vous :
Qui pourra dans l'Enfer
Vous rendre des actions de graces ?
Je m'épuiſe à force de foupirer :
Chaque nuit, j'arrofe mon lit de mes larmes,
J'en baigne le lit de mes douleurs .
Mes yeux fe defféchent
Par l'excès de mon affliction :
Ils s'éteignent par la cruauté
De tous mes fiers ennemis.
III .
Retirez- vous de moi ,
Vous tous qui m'accablez
De traitemens injuftes.
Oui , le Seigneur écoutera
La voix de mes larmes .
Lc Seigneur m'accordera
La grace que je lui demande .
Il exaucera mon humble prière.
IV.
10. Tous mes ennemis feront couverts de honte,
Ils feront dans un trouble extrême ;
142 MERCURE DE FRANCE.
Ils feront mis en fuite ,
En un inſtant ils feront confondus.
En faifant avec nos Auteurs la comparaifon
des termes qui compofent ce
Pleaume avec les mêmes termes employés
dans les Prophétes , quel rayon de lumiere
frappe les yeux ? On voit Ifaïe 58.
11. nous apprendre le fort de ces Os
du v. 2 .
Le Seigneur vout conduira toujours :
Il raflafiera votre âme ,
Dans les plus grandes féchereffes :
11 délivrera vos Os.
Vous deviendrez alors femblables
A un jardin toujours arrofé ,
Et tels qu'une Fontaine
Dont les eaux ne tariffent jamais.
Ce lit de douleur baigné de larmes au
v. 6. eft prouvé par plufieurs exemples ,
n'être autre chofe que l'Empire de Babylone
où les Ifraelites captifs gémiffoient.
Le même Prophéte nous apprend encore
au v. 8. du Chap . 25. où il prédit la
ruine de cette Monarchie , ce que c'eſt
que la mort & fon féjour , dont il eft parlé
au v . 5. de ce Pleaume.
Il engloutira la mort pour toujours.
JANVIER. 1759. 143
Le Souverain Maître , le Seigeur
Eluyera tous les yeux baignés de larmes ;
Il effacera de deffus la Terre
+
L'opprobre de fon Peuple.
Voilà la Chaldée bien défignée fous le
terme de mort. Mais s'il reftoit encore
quelque doute que ceux qui habitent ce féjour
font les Ifraelites, le v. 4. du Ch. 3. de
Baruch eft fuffifant pour en convaincre .
Seigneur Tout-Puiffant , Dieu d'Ifraèl ;
Ecoutez maintenant
La prière des morts d'Ifraël ,
Et des enfans de ceux
Qui ont péché contre vous ,
Et qui n'ayant point écouté la voix
Du Seigneur leur Dieu ,
Ont attiré les maux qui nous accablent.
Pour donner encore une nouvelle preuve
de la vérité & de la folidité de leur
maniere d'interprêter , ils ont fait choix
d'un autre Pfeaume où l'on peut dire que
tous les genres d'éloquence fe trouvent
réunis je veux dire le Pfeaume 17. h. 18.
Diligam te , Domine . C'eft principalement
fur celui-ci qu'ils fe font étendus
tant dans la difcuffion critique qui précéde
la verfion de ce Pfeaume , que dans
144 MERCURE DE FRANCE.
les obfervations qui le fuivent : diſcuſfion
d'autant plus néceffaire & plus
difficile , qu'il eft queftion , non-feulement
de donner à cette Poëfie fublime
un nouvel objet , mais de détruire l'objet
admis & reçu depuis tant de Siècles.
C'eft à quoi ils s'attachent dans l'examen
qui précède le Pfeaume , où ils font
voir que l'ordre chronologique des actions
de David , & les différentes expreffions
employées dans ce Pleaume ,
s'oppofent également à ce qu'on l'attribue
à David. Ils donnent un double tableau
des actions de ce Prince le
premier fuivant l'ordre chronologique
réel ; le fecond , felon l'ordre chronologique
que les Rabins admettent dans ce
Cantique , en l'attribuant à David ; &
la feule infpection fuffit pour faire fentir
combien ces Docteurs ont erré en
prenant ce Prince pour l'objet de ce Pfeaume
, puifqu'il n'y a pas un feul fait qui
ne foit dérangé de fon ordre réel , & un
feul verfet qui préfente la moindre
parence de l'harmonie & de la liaiſon qui
doit régner dans le contexte de cette admirable
Piéce . Ils donnent enfuite le double
argument de ce Pleaume fuivi d'une
belle verfion. C'eft dans cette Poëfie fublime
bien développée , qu'on voit ré--
apguer
JANVIER. 1759. 145
gner d'un bout à l'autre une harmonie
conftante , & la plus belle des Prophéties
dévoilée dans tout fon jour. Viennent enfuite
cinq Obfervations employées à prouver
par la comparaifon des Paffages des
Prophétes analogues à ceux de ce Pleaume
, la vérité de l'objet & du fens qu'ils
leur ont donné ; & l'on ne peut leur refufer
la juftice de dire que tout y eft.
traité avec la plus grande force , & appuyé
fur des preuves fans replique.
Je fuis obligé de renvoyer au Volume
prochain l'Extrait du Difcours de M. Diderot
fur la Poefie Dramatique , les fragmens
des Piéces de Poefie préfentées à
l'Académie Françoife , pour concourir au
prix de 1758 ; & la fuite des ruines de
la Grèce.
HISTOIRE des Conquêtes de Louis XV.
tant en Flandres que fur le Rhin , en Allemagne
& en Italie , depuis 1744. juf-,
ques à la Paix conclue en 1748. Ouvrage
enrichi d'Eftampes , repréfentant les
Siéges & Batailles, & de Plans des principales
Villes affiégées & conquifes. Par M.
Dumortaux. A Paris , chez Delormelle
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les
confonnances , enfuite par les diffonnances
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chants poffibles , & dans tous les genres
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fürs pour réuffir dans la recherche & la
connoiffance du ton dans le Sujet : ce
qui forme une des plus grandes difficultés
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ceux qui n'auront pas foufcrit , de deux
cent quarante livres. Mais pour favorifer
ceux qui voudront des à préfent s'en
affurer un Exemplaire , les Libraires ciaprès
nommés ont fixé le prix des dix .
volumes à cent quatre-vingt livres, qu'on
payera felon l'ordre qui fuit :
Le premier payement , en levant
la Soufcription ,
Le ſecond payement en Mars prochain
, en recevant les fix prémiers
volumes ,
Le troifiéme payement en Juillet
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60 liv.
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On ne recevra des affurances pour cet
Ouvrage que jufqu'au dernier jour de
cette année 1758.
Les Soufcripteurs font, priés de faire
retirer leurs Exemplaires dans le courant
de 1759. paffé ce temps les avances
feront perdues pour eux. Sans cette condition
, on n'auroit pas propofé l'avantage
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On pourra foufcrire
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feront payées de la maniere fuivante :
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En retirant en Février prochain
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l'inftant , recevront les trois premiers volumes
en feuilles , lefquels contiennent
depuis la lettre A , jufques & compris
la lettre R , en payant la fomme entiere
de 48 liv.
Meffieurs les Soufcripteurs font pries
de retirer leurs Exemplaires , dans le
courant de l'année 1759. fans quoi leurs
avances fe trouveront perdues , condition
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ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
MEDECINE.
EXTRAIT du fecond Mémoire fur l'Inoculation
de la petite Vérole : par
M. de la Condamine , lù en l'Affemblée
publique de l'Académie des Sciences
, le 15. Novembre 1758.
LEE Mémoire fur l'Inoculation , lû par
M. de la Condamine en 1754. vient d'être
réimprimé avec des additions confidérables
, dans le Recueil de l'Académie des
Sciences pour la même année. Mais
comme depuis quatre ans il a paru des
écrits pour & contre cette méthode
qu'elle a fait de grands progrès en di-
Giv
2 MERCURE DE FRANCE
:
verfes parties de l'Europe , & que fom
hiftoire s'eft accrue d'un grand nombre
de faits nouveaux ; M. de la C. ne pouvant
, fans changer la date de fon premier
Mémoire , y faire entrer ces divers
objets , il a cru plus à propos d'y
faire un fupplément.
,
Il commence par réparer plufieurs
omiffions dont quelques-unes rappellent
des Anecdotes curieuſes. Trois ans avant
les premieres expériences faites à Londres
fur des criminels la Diffe rtation Latine
de Timoni , Medecin du Grand- Seigneur ,
qui , le premier a fait connoître l'Inoculation
dans nos climats , fut apportée
en France par le Lord Sutton ,
Ambaffadeur d'Angleterre à la Porte ,
a fon retour de Conftantinople : Le
Cardinal du Bois Secrétaire d'Etat ,
chargea M. Hulin , aujourdhui Miniftre
du Roi de Pologne , Duc de
Lorraine , de la traduire. Elle fut lue au
Confeil de Régence. Des affaires plus
preffantes firent perdre cet objet de
vue.
,
M. de la Condamine s'étonne que. le
premier Auteur qui ait écrit fur l'Inoculation
en Angleterre , n'ait été cité par
aucun de fes Compatriotes : Cet Auteur
eft encore vivant à Londres où fon Qu
JANVIER. 1759 . 153
vrage , fur les remédes externes , fut
imprimé en 1715. Il fe nomme Keunedi
, ce nom eft Irlandois ou Ecoflois ;
il ne faut peut-être pas chercher d'autre
raifon du filence des Anglois fur fon
compte.
On a fauffement fuppofé que les Médecins
François fe font de tout temps
oppofes à l'Inoculation . Le Livre de M.
Hecquet , qui parut en 1723. & la Théfe
foutenue la même année à Paris , ont
donné lieu fans doute à cet injufte préjugé
que M. de la C. s'attache à détruire. -
Il obferve que ce fut à la réquifition de
M. Dodard , que M. de la Cofte écrivit
& dédia la même année à ce premier
Médecin , la Lettre fur l'Inoculation &
fes avantages , outre les témoignages de
MM . Dodard , Chirac , Helvetius
Aftruc & de plufieurs autres Membres illuftres
de la Faculté de Paris , cités dans
cette Lettre , en faveur de la nouvelle
méthode: On peut , avec juftice , mettre ..
M. Boyer , Doyen-actuel , à la tête de fes
Apologiftes ; lui qu'on a voulu compter
au nombre de fes Adverfaires . M. de la .
C. rapporte un long article d'ure Thefe
foutenue à Montpellier par ce Docteur ,
en 1717 , où les avantages de la petite
rérole artificielle font exaltés.- Ainfi , dit
Gy
:
154 MERCURE DE FRANCE.
i
M. de la C. des deux premiers Auteurs
qui ayent écrit de l'Inoculation en France
, tous deux Médecins , l'un en fit l'apologie
, l'autre fit tous fes efforts pour
en introduire l'uſage. En 1724. M. Noguez
autre Médecin François défendit
la même Caufe dans une Differtation.
Depuis ce temps on ne voit aucun Ouvrage
François fur cette matiere, jufqu'en
1752. Cette année M. Bagard , Préfident
du Collège Royal de Médecine de Nanci
, fit réimprimer la relation de Timoni
fur l'Inoculation Grecque , & une Lettre
fur fes fuccès à Londres. Enfin en 1756.
M. Joachim Docteur en Médecine à
Strasbourg , donna un Traité Latin fur
les avantages de la petite Vérole inoculée
.
་
M. Hecquet , dans un temps où il n'étoit
plus lui-même , eft donc le feul Médecin
François dont on voye le nom à
la tête d'un Livre contre l'Inoculation,
tandis que plufieurs d'entr'eux , foit par
des Traités exprès , foit dans leurs Ecrits ,
foit par des témoignages publics , fe font
déclarés en fa faveur. M. de Senac , premier
Médecin , a donné une preuve authentique
qu'il l'approuvoit. M. Chomel ,
depuis Doyen de la Faculté de Paris , a
7. dit en 1754. à M. de la C. qu'il eſpé-
1
JANVIER 1759. ISS
roit en voir l'uſage s'établir fous fon décanat.
M. de la Virote , dans fes Extraits
du Journal des Sçavants , M. le Camus
& l'Auteur des premiers Volumes du
Journal de Médecine l'ont foutenue
contre les objections de fes adverfaires .
M. de la Condamine a cité dès 1754. MM.
Falconet & Vernage de leur avcu. Il
en pouvoit citer un grand nombre d'autres.
Il en connoît qui font prêts à faire
inoculer leurs enfants. Dira - t - on encore
que les Médecins François fe font de
temps en temps foulevés contre l'Inoculation
?
>
Quant aux Théfes qui paroiffent contraires
à cette pratique , M. De la C.
n'en connoit que trois , dont il faut d'abord
excepter celle du 28 Avril 1757 .
puifqu'il ne s'agit que de fçavoir fi l'Inoculation
eft contagieufe , ce qui n'eft
pas douteux & ce qui même détruit
l'objection de ceux qui pendant un
temps , ont foutenu que cette opération
ne communiquoit pas une petite vérole
véritable. La premiere des deux autres
Théfes , eft celle de 1723. dont, M. De
la C. a parlé dans fon premier Mémoire
, & voici le jugement qu'il en
porte. Elle ne contient que des injures ,
des faits faux , des calculs abfurdes. La
G vj
56 MERCURE DE FRANCE
.
queftion propofée fe réduit à un pur cas
de confcience , fçavoir fi l'Inoculation
eft un crime. Neuf Docteurs de Sorbonne
l'avoient jugée innocente . Le Bachelier
en Médecine décidoit fur les bancs de
la Faculté , qu'elle étoit criminelle. Variolas
inoculare nefas. Enfin , dans la
Théfe du 14. Avril 1757. PInoculation
incidemment rappellée , ne fert , dit M.
de la C. que de prétexte à des perfonalités
indécentes , dont le motif honteux
& bas fe décéle aux yeux du Lecteur.
Cette Thefe que le Cenfeur la
pour
· Faculté , déclare n'avoir pas luë ,
célébre que par un manque de refpect pu-
-niffable , & par fa fuppreffion.
n'eſt
Ces deux Théfes ont été contredités
par un grand nombre d'autres foutenues
en diverfes Univerfités du Royaume , &
dès 1753. à Caen par M. Gelée . M. de la
C. donne la lifte de ces Théſes à leur da--
te , & reprend l'Hiftoire de l'Inoculation
, où il l'avoit faiffée, dans fon pre
mier Mémoire.
Année 1754.
Il recommande la lecture de l'Effai
Apologétique de M. Chais , Miniftre à
Ja Haye , & le Livre de l'Inoculation--
juftifiée par M. Tillot , Médecin de Lau
JANVIER. 1759. 197
zanne. Il regrette que ces deux . Ouvra--
ges , dont on trouve des Exemplaires
chez Briaffon. , ne foient pas plus connus
en France.. Ils parurent l'un & l'autre ,
ainfi que l'Ouvrage de M. Kirkpatrick &
celui de M. de la Condamine, dans le ·
cours de l'année . 1754
Cette même année , M. de la C. préfenta
fon Mémoire à S. M. le Roi de Pologne
, Duc de Lorraine , & fur le rapport
favorable du Collége Royal de Médecine
de . Nanci , l'une des nombreuſes :
Fondations qui ont illuftré le Regne de ce
Monarque ; il prit la réſolution d'autorifer
dans fes Etats une méthode qui fecondoit
fi bien les mouvements de fon
coeur.
Au mois d'Août , Madame la Comteffe
dé Bernftorff , jeune & riche héritiere ,
Epoufe de M. le Comte de Bernstorff, Secrétaire
d'Etat des Affaires Etrangeres en
Dannemarc, ci-devant Envoyé Extraor
dinaire de cette Couronne à la Cour de
France , fut inoculée à Coppenhague . M.
le Comte de Bernstorff a écrit à M. de
la C. que la lecture , de fon Mémoire
favoit convaincu.
Le 24 Octobre , M. Macquart , aujour
d'hui Docteur de la Faculté de Paris ,foutint
une Théfe en faveur de l'Inocula
tion
158 MERCURE DE FRANCE.
Le
30 dú
même
mois
, trois
jeunes
Princes
de la
Famille
Royale
reçurent
à Londres
, la petite
vérole
par
infertion
. Les
Gazettes
Angloifes
&
Hollandoifes
font
foi
qu'on
s'étonnoit
alors
en
Angleterre
, que
quelqu'un
en
France
, eût ofé , même
dans
l'Académie
des Sciences
, faire
l'apologie
de l'Inoculation
. Les
Anglois
croyent
que
le Préjugé
contre
cette
méthode
, eft encore
général
en
France
. Ils font
des
voeux
pour
que
cet
aveuglement
foit
durable
,
& nous
appliquent
, dans
un Difcours
Oratoire
prononcé
à Londres
, ce Vers
de
Virgile
,
Dii meliora piis , erroremque hoftibus illum.
Le 26 Novembre , M. Maly , Docteur
en Médecine, Garde de la Bibliothéque Britannique
, Auteur d'un Journal François ,
fort eftimé , qni a traduit le Mémoire
de M. de la Condamine , s'inocula luimême
à l'âge de 35 ans , pour s'affurer
par fa propre expérience , qquuee l'Inoculation
ne donne point la petite vérole à
ceux qui l'ont eue naturellement. Il n'eut
aucun fymptôme , & fes playes fe fé
-cherent comme une coupure.
Annnée 1755 .
Au Printems de cette année , M. TurJANVIER.
1759. 159
got , Maître des Requêtes , dans le deffein
de fe faire inoculer , avoit perfuadé
à une femme du Peuple , de foumettre un
de fes enfants à l'Inoculation. L'expérience
faite par M. Tenon , Chirurgien de
la Salpétriere , qui en avoit déja fait plufieurs
autres réuffic heureuſement. M.
le Chevalier de Chatelus , âgé de 25 ans ,
fubit la même épreuve avec le même
fuccès.
›
Au mois d'Avril , M. Hofty , Docteur-
Regent de la Faculté de Paris , étoit parti
pour Londres muni de recommandation
de notre miniftére , dans le deffein de
s'inftruire plus particulierement fur la
Pratique de l'Inoculation . Pendant un ſéjour
de trois mois à Londres , il fuivit
le cours de 252 cures d'Inoculés , toutes
heureuſes. Il attefte que dans l'Hôpital
fondé pour traiter cette feule maladie
de neuf malades de la petite vérole naturelle
, il en meurt deux , ce qui eft
prefque un quart , & que dans ces quatre
dernieres années , il n'eft mort qu'un feul
Inoculé fur 473 .
A peine M. Hofty de retour de Londres
, étoit- il en état de certifier ces faits
& beaucoup d'autres par une atteftation
publique , imprimés dans tous les Journaux,
( voyez le Mercure de France, Août
16o MERCURE DE FRANCE
1755. ) Qu'un autre Membre de la Faculté
, fon Confrere , fon Compatriote ,
& fon ami , prit ce moment pour fe
déclarer contre l'Inoculation , dont il
avoit été jufqu'alors Partifan zélé. Sa Differtation
publiée en ce même tems , fait
foi qu'il n'a jamais éprouvé que d'heureux
effets de l'Inoculation qu'il déclare avoir
pratiquée à Montpellier , à Avignon &à
Paris , il y a plus de 25 ans , temps où
la méthode non perfectionnée étoit beaucoup
moins fûre ; & c'eft dans le moment
où l'on apprend à Paris que de 473 Inoculés
de tout âge , dans un Hôpital , il n'en
eft mort qu'un seul , qu'un Médecin à qui
cette opération avoit toujours réuſſì ,
: cherche à la décrier contre fa propre
expérience , für de purs oui- dire , & fans
aucun fait dont il ait été témoin. Il ne
s'appuye que fur des rapports vagues ,
dépourvûs de dates & de circonftances
propres à les vérifier , fur des noms inconnus
ou controuvés , fur des allégations
dont il fçavoit lui-même que quelques-
unes étoient fauffes , ainfi qu'il·´eſt
convenu depuis . Enfin , tous les faits à la
fource defquels on a pû remonter , fe font
trouvés faux , ou formellement démenris
, les uns par le témoignage même des
Garants qu'il avoit cités ; les autres , par
<
~
*
JANVIER. 1759. 16r
le certificat public du Collège des Mé
decins de Londres extraordinairement affemblés
à l'occafion de cet Ecrit. Tous les
Journaux , tant de Médecine que de Littérature
, n'ont qu'une voix fur cette Differtation.
Les feules Lettres de MM.
Kirkpatrick & Maty , qui fe trouvent
dans le Journal Etranger de Février 1756 ,
fuffiſent pour l'anéantir.
M. de la Condamine paffe légèrement
fur quelques brochures,dont la plupart parurent
anonymes , dans le cours des années
1755 & 1756 , & ne furent que
les échos de la précédente. Parmi leurs
Auteurs , les uns n'ont cherché qu'à fe
faire lire , en flattant le Préjugé vulgaire
par de pures plaifanteries ; les autres féduits
par un faux zéle , ont tenté d'allarmer
les confciences délicates par des
fcrupules , fi peu fondés , qu'on ne peut
être perfuadé de leur bonne foi , fans juger
mat de leurs lumieres . Quelques-uns
font peut-être affez à plaindre pour trou
ver leur excufe dans l'efpérance du débit
momentané de quelques feuilles écrites
fur une matiere intéreffante. D'autres n'ont
fait que répéter des doutes cent fois éclaircis,
& le moment qu'ils ont pris pour le
publier , fait légitimement foupçonner la
pureté de leurs intentions. Il en eft par162
MERCURE DE FRANCE.
mi eux qui fe piquent de n'avoir pas même
lû les Ouvrages , qui doivent l'utilité
de la Méthode qu'ils attaquent. Eft - ce
refpecter le Public que de prétendre l'inf
truire , quand on fait profeffion d'ignorer
les faits dont on nie les conféquences .
Tels font les Ecrits publiés contre l'Inoculation
; tandis que les Journaliſtes libres
de l'Europe , Organes de la Littérature
& de la Philofophie chez les Nations
éclairées , trop fouvent peu d'accord
entr'eux fur les Matieres de goût , ſemblent
s'être réunis pour célébrer les avantages
de la nouvelle Méthode, & dans les
voeux qu'ils font pour fon établiffement &
fes progrès: Juges clairvoyants, inftruits ,
& défintéreffès , la plupart Médecins , &
qui s'oppoferoient à l'Inoculation , fi le
motif de l'intérêt , l'emportoit chez eux
fur l'amour du bien public.
L'Automne de 1755 , un malheureux
accident fufpendit à Paris les progrès naiffans
de la nouvelle méthode, Une jeune
perfonne de quatorze ans fut inoculée
dans une circonftance critique qui duroit
depuis fix mois , ce qui fit mal augurer du
fuccès de l'opération à un Médecin qui ne
connoiffoit pas la maladie. Elle mourut
le onzieme jour. Sa Soeur eut une petite
vérole très-bénigne.
JANVIER. 1759 . 163
Malgré ce triſte événement qui ne pou-
-voit affecter que ceux qui ne faifonnent ,
ni n'examinent , le 13 Novembre fuivant ,
M. Morizot Deflandes , dans la Théfe qu'il
foutint aux Ecoles de Médecine de Paris ,
vengea l'Inoculation de l'infulte qu'elle
avoit reçue fur les mêmes bancs , en 1723 .
Année 1756.
Il y a bien loin , dit M. de la C. de
la conviction intime d'une vérité au
courage néceffaire pour la mettre en prátique
, quand cette vérité choque les préjugés
univerfellement reçus , & plus encore
quand les mouvements de la Nature
fortifient ce préjugé . Que de peres intérieurement
convaincus des avantages de
Inoculation , ne peuvent fe réfoudre à
la pratiquer fur leurs enfants ! une pareille
réfolution exige un courage d'ef
prit beaucoup plus rare que cette valeur
qui captive plus fréquemment nos hommages
. Monfeigneur le Duc d'Orléans a
donné des preuves publiques de l'un &
de l'autre. Ce Prince perfuadé par un
examen réfléchỉ , qu'il étoit du devoir
d'un pere de prévenir , autant qu'il eft
en fon pouvoir , les dangers dont la vie
de fes enfants eft menacée , fe détérmina
, de fon propre mouvement , à
164 MERCURE DE FRANCE.
faire inoculer Monfeigneur le Duc de
Chartres & Mademoifelle. Un Médecin
qui avoit inoculé fon propre fils , trèsexpérimenté
d'ailleurs dans cette pratique
, méritoit la préférence. M. de
Senac détermina le choix de S. A. S. en
faveur de M. Tronchin. Les deux jeunes
Princes furent inoculés le 12. Mars 1756.
l'un & l'autre jouiffent depuis ce tems
d'une parfaite fanté. M. le Chevalier de
Chatelus , étoit jufqu'alors le feul adulte
qui fe fut foumis à l'Inoculation. Cẹ-
pendant , cette opération , en préfervant
la vie , a de plus le rare privilège de
conferver la beauté. C'étoit furtout aux.
Dames ; ce n'étoit pas même à toutes
qu'il appartenoit d'en tirer ce double'
avantage. Trois d'entr'elles , ajoute M.
de la Condamine , qu'on auroit pû.choifir
pour en établir la preuve , furent les
premieres à donner cet exemple à leur
Séxe. Madame la Comteffe de Walle ,
Madame la Marquife de Villeroi , Madame
la Comteffe de Forcalquier oférent
fe faire inoculer. M. Tronchin dirigea
l'opération des deux dernieres ainfi que
celle de M. Turgot , de M. le Marquis
de Villequier , du fils de M. d'Héricourt ,
de l'aîné de M. le Duc d'Eftiffac & de
plufieurs autres. M. Hofty partagea l'honJANVIER.
1759. 165
neur de cette derniere cure avec M.Tronchin
, comme avec M. Kirkpatrick, celle
de feu M. le Comte de Gifors . M. Hofty
feul avoit inoculé Madame la Comteffe de
Walle , Mademoiſelle Quanne , les deux
fils de M. le Marquis de Gentil ; & l'Automne
fuivante il inocula le Marquis de
Belzunce âgé de quatorze ans.
Dans ce même temps il fortit de la preffe
deux Ouvrages fur la même matière &
fort différents. L'un étoit un Recueil
curieux de Piéces intéreffantes en faveur
de l'Inoculation , la plûpart peu con ,
nues ou qui n'avoient pas encore paru
dans notre Langue , raffemblées par M.
de Montucla , Auteur de la nouvelle Hif
toire des Mathématiques . Il fe vend chez
Defaint & Saillant. Dans l'autre Ouvra→
ge , l'Inoculation eft folemnellement déférée
par un Anonyme , à Noffeigneurs les
Archevêques & Evêques... à tous Meffieurs
les Curés... à tous Meffieurs les
Magiftrats &c. avec cette Epigraphe :
Agitur enim de pelle humaná. Les feuls
Prêtres à qui le Roi de Pologne , Duc
de Lorraine , a confié le foin d'une
Maifon que ce Prince a fondée à Nanci
Four de pauvres Orphelins, ont fait droit
fur cette dénonciation , négligée par
MM. les Evêques , en s'oppofant à l'exé
166 MERCURE DE FRANCE.
cution des ordres donnés par S. M. P.
pour faire inoculer les enfans qu'il entretient
dans cette Maiſon.
Années 1757. & 1758.
Les inoculations les plus célébres des
années 1757. & 1758. par M. Hofty, furent
celles de la fille du Baron de Prangin
, de la fille de M. le Duc d'Aiguillon ,
de Mademoiſelle d'Etanchaux , Adulte ,
fur qui l'Inoculation ne fit aucun effet ,
( elle avoit eu la petite vérole dans fon
enfance ) du fils unique de M. le Marquis
de Courtivron de l'Académie des Sciences
en 1757. & cette année celle de Mademoiſelle
de Vaucanfon fille de l'Académicien
, du fils de M. Bouffe , de Mademoiſelle
de Loches , de M. le Marquis
de S. Vians , du jeune Marquis d'Houdetor
, du Marquis de Baffompierre âgé de
14 ans ; enfin , de Madame la Comteffe
de Gacé , qui avoit beaucoup à perdre
par la maladie qu'elle a prévenue. Ma
demoiſelle de Senneterre préparée par le
même M. Hofty , a été inoculée par M.
Petit.
M. de la Condamine indique les prin
cipales Villes du Royaume où l'Inocula
tion a été pratiquée . Ceft furtout à Lyon ,
que les expériences fe font multipliées
JANVIER. 1759. 167
fur des Gens riches , & des Fils uniques ,
par le miniftére de MM . Graffot & Pou
teau , Docteurs en Médecine , & Maîtres .
en Chirurgie. Le nombre des Inoculés à
Lyon , approche de cent. Trois des plus
belles Femmes de la Ville diffuadées de
confier leurs jours à l'Inoculation , ont
payé de leur vie , le mauvais conſeil qu'on
leur a donné.
Après avoir rapporté de fuite ce qui
s'eft paffé depuis quatre ans en France ,
au ſujet de la nouvelle Méthode , M. de
la C. parcourt les différentes Régions de
l'Europe , où elle a fait des progrès . Nous
ne pouvons le fuivre dans ce détail ; nous
nous contenterons d'obferver , d'après lui ,.
qu'en Angleterre , elle n'a plus un feul
Adverfaire parmi les Gens de l'Art , qu'en
Hollande , où M. Tronchin l'introduifit
en 1748 , M. Chais , M. Schvreake , &
plufieurs autres célébres Médecins , l'ont
accréditée par leur exemple , leurs fuffrages
& leurs Ecrits, * qu'en Dannemarc ,
fuivant une Lettre de M. le Sénateur
Baron de Scheffer , S. M. Danoife a fondé
nn Hôpital à Coppenhague pour l'Inocufation
des Pauvres , qu'en Suéde , la Ville
* Effai Apologétique de l'Inoculation par M.-
Chais. Avis important fur l'Inoculation par M.
Schvreake , à la Haye & à Paris chez Briaſſon.j
68 MERCURE DE FRANCE.
de Gottenburz en vient détablir un à l'imitation
de Londres , qu'on eft occupé à
Stockolm , & en plufieurs autres Villes de
Sućde , à faire le même établiſſement ,
qu'on a frappé dans cette Capitale une
Médaille en l'honneur de Madame la
Comteffe de Geers, qui a fait inoculer tous
fes enfants. La petite vérole y eft figurée
ſous l'emblême du Serpent d'Efculape ,
avec ces mots pour Légende : fublatojure
nocendi. Au revers , une Couronne civíque
avec ces mots , ob Infantes Civium
felici aufu fervatos , & le nom de Madame
de Geers. A Genêve , fur deux cent
perfonnes inoculées , il n'en eft mort
qu'une , dont le danger avoit été prévu
par le Médecin qui ne s'étoit charge qu'à
regret de l'opération . M. Tiffot l'a pratiquée
avec le plus grand fuccès, en plufieurs
Villes, de Suiffe. Une Dame de Laufanne
avoit donné l'exemple dans fa Famille .
A Berne , M. de Waller , dont les plus
grands Médecins ne recuferont pas le fuf
frage , & dont les plus grands Poëtes
pourroient envier les talents ; à Bafle ,
MM . Bernouilli , dont le nom feul pour
roit autorifer une opinion douteufe
affuré par ce moyen la vie de leurs enfants
ou de leurs neveux . En Italie , à
30 lieues de Rome dans l'Etat Eccléfiaf-
>
tique ,
JANVIER. 1759. .169,
tique 30 lieues de Rome , les meres
inoculoient leurs Nourrillons à la mammelle
pendant leur fommeil , par une
fimple piquure d'épingle ; & 400 enfants
furent préfervés de la mort , tandis
que l'épidémie de 1754 , dévaftoit,
les Campagnes voifines & la Capitale.
L'Inoculation qui fleurit depuis longtems
à Livourne , fut établie en 1755 à Sienne
& à Florence fous la protection du Gouvernement
, par M le Comte de Richecourt
, Préſident du Confeil de Régence
en Toscane ,, que M. de la C. à fon paffage
à Florence , avoit convaincu de l'utilité
de cette Pratique. Un grand nombre
de Médecins en diverfes Villes d'Italie
, & notamment à Urbain , à Florence
& à Luques , ont écrit ou écrivent en faveur
de l'Inoculation qu'ils ont eux-mêmêmes
pratiquée. Le Pere Berty , fameux
Théologien de Florence , vient de donner
une confultation en faveur de cette .
Méthode. Enfin , M. le Baron Van- Swieten
, appellé par fon mérite à remplir
la place de premier Médecin de leurs
Majeftés Impériales , écrivoit au mois de
Février 1757 , à M. de la C. qu'il n'attendoit
que le Printems pour faire des
experiences publiques de l'Inoculation à
Vienne en Autriche . M. de la C. conjec
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
ture que l'exécution de ce projet , fi digne
d'un premier Médecin , a probablement
été troublée par la publication d'un Ecrit
latin contre l'Inoculation , dont l'Auteur
eft M. de Haen , Profeffeur de Médecine
en l'Univerfité de Vienne . M. de la C.
croit qu'en répondant aux objections d'un
Auteur qui paroît rempli de candeur & de
probité , il répond à tous ceux qui , dans
leurs objections , cherchent comme luj
·la vérité .
M. de la C. donnera plus d'étendue à
fes Réponſes dans l'impreffion de fon
nouveau Mémoire qu'il efpére que l'Académie
lui permettra de publier avant
qu'il paroiffe dans le Recueil Académique.
Il les a beaucoup abrégées dans fa
Lecture à l'Affemblée publique. Nous
choififfons feulement fa Réponse à l'argument
le plus fpécieux contre l'Inoculation.
Un Pere héfite à faire inoculer fon
fils . Si cette opération n'eût jamais été
fuivie d'aucun accident , il ne balanceroit
pas ; mais il fçait qu'il en arrive quelquefois.
Il craint que fon fils ne foit la victime
d'un malheureux hazard ; c'eſt- là tout
ce qui le retient , & il ne veut rien hazarder.
C'eft à ce Pere que M. de la C. adref
fe la parole. Vos attentions font très-louables
; vous ne voulez , dites - vous , rien
JANVIER. 1759 .
י ז
I
hazarder. Je vous le confeillerois , fi la
chofe étoit poffible ; mais il faut hazar
der ici malgré vous. Vous n'avez que
deux partis à prendre , ou de faire inoculer
votre fils , ou de ne pas l'inoculer ,
voilà deux hazards à courir , dont l'un et
inévitable : il ne vous refte plus que le
choix..
Si vous inoculez votre fils , il ne rif
quera pas plus de mourir que les gens de
tout âge , qui fe préfentent à l'Hôpital de
Londres pour cette opération. Dans les
quatre dernieres années , il n'en eft mort
qu'un fur 434. Mais , dites-vous , il en eft
mort un à Genêve fur deux cent : ſoit , il
y a par conféquent 199 contre un à parier
que votre fils reviendra de l'opération.
Voilà pour un des hazards ; voyons
l'autre. Si vous ne l'inoculez pas , & qu'il
ait la petite vérole , je vous avertis que
de fept malades , il en meurt un , & qu'il
n'y a que fix contre un à parier pour la
vie de votre fils . Oui , dites - vous , s'il
étoit fûr qu'il aura la petite vérole ; mais
il ne l'aura peut-être jamais. Cela ſe peut ,
répond M. de la C. & j'avoue que l'efpérance
de ne la point avoir , diminue
le rifque d'en mourir : il faut voir de
combien .
Votre fils a cinq ans la moitié des
Hij
172 MERCURE DE FRANCE..
enfants de fon age font morts , prefqu'aucun
des furvivants ne peut fe flatter
d'être exempt de la petite vérole. Mais ,
fuppofons , contre ce que j'ai prouvé
ailleurs que dix d'entr'eux fur cent n'en
foient jamais atteints. La probabilité que
votre fils fera de ce nombre eft d'un fur
dix ainfi le rifque de mourir de la petite
vérole , qui pour le malade actuel eſt
d'un feptième , deviendra moindre d'une
dixième partie pour votre fils qui fe porte
bien. Ce rifque ne fera donc pas tout-àfait
pour lui d'une feptième partie. Je
vous fais grace en ne le fuppofant que
d'un fur huit .
Comparons maintenant les deux hafards
, en inoculant votre fils , fur deux
cent évenements il en eft un à redouter.
En ne l'inoculant pas , de huit hafards
un lui fera funefte . Le rifque de
' Inoculation eft donc vingt - cinq à trente
fois moindre que celui d'attendre la pe-,
tite vérole. Hazarderez -vous trente pour
un fur cette vie fi précieuſe , vous qui
ne vouliez rien hazarder du tout ?
Faites à ce calcul déjà réduit , telle réduction
qu'il vous plaira , vous ne trouverez
nulle proportion entre le rifque de
l'expectative de la petite vérole & le
rifque de l'Inoculation . Il eft donc démonJANVIER.
1759. .173
tré dans toute la rigueur de ce terme
qu'en n'inoculant pas votre fils , vous
rifquez trente fois , ou du moins vingt
fois plus qu'en l'inoculant.
Que répondront à cela les gens acharmés
contre l'Inoculation ? Deux chofes
qu'ils fe tuent de répéter. L'une qu'il eft
faux que prefque tous les hommes foient
fujets à la petite vérole , & qu'il y a peutêtre
les deux tiers des hommes qui meurent
fans l'avoir l'autre que la petite
vérole n'eft pas fi meurtriere qu'on le
prétend , & qu'au lieu d'emporter communément
un malade fur fept , qui eft
le moindre nombre que fuppofent les Inoculateurs
, elle en emporte peut- être la
moitié moins. Mais , leur replique M. de
la C. prenez garde que vos deux affertions
impliquent contradiction. Il eſt prouvé
par des Liftes de mortuaires de 42
ans , recueillies par M. Jurin & comprenant
plus de 900 mille morts , qu'un
quatorziéme des hommes meurt de la
petite vérole. Plus vous augmenterez le
nombre de ceux qui n'y font pas fujets ,
moins il en reftera pour payer ce tribut
conftant & fatal d'un quatorziéme
de l'efpéce humaine , plus donc la petite
vérole fera meurtriere au petit nombre
de ceux qui en feront attaqués . Et
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
réciproquement , moins elle vous paroîtra
dangereufe , plus elle doit être générale.
Voulez-vous que de quatorze perfonnes
qui naiffent, une feule foit fujette à la
petite vérole ? C'eft dire qu'elle eſt toujours
mortelle : car le feul des quatorze
qui aura , felon vous , la maladie , en
mourra. Prétendez -vous que de quatorze
malades de la petite vérole , il n'en meurt
qu'un ? C'eft dire que tous les hommes
fans nulle exception , ont cette maladie :
puifque cette mort unique fuppofe quatorze
petites véroles ; accordez- vous donc
avec vous-même. Dites-nous fi vous voulez
des injures. Appellez- nous Bourreaux ,
Forcenés , Impies ; mais ne dites pas
des
abfurdités.
M. de la C. termina fa lecture l'epar
xamen d'un fait fur lequel portent la plupart
des raifonnemens de M. de Hain
& de fon Traducteur. La fille du fameux
Timoni Médecin du Grand- Seigneur, premier
Promoteur de l'Inoculation en Europe
, inoculée , dit- on , dans fon enfance
par fon pere même , eft morte à Conftantinople
à l'âge de 23 ans d'une petite vérole
naturelle. Voici les réflexions de M.
de la C. à ce fujet. " Le témoignage du
» Médecin cité par M. de Haën ne tombe
» que fur la mort qui n'eft
pas conteftée.
JANVIER. 1759. 175
Quant à l'Inoculation antérieure , il eft
prouvé qu'elle n'a point été faite par le
pere alors abfent , & qui n'eft jamais re-
» venu de ce voyage. On a même de for-
» tes raifons de croire que les ordres qu'il
» avoit laiffés en partant , pour inoculer
»fa fille ne furent point exécutés . Tout
» ce que je puis en dire, c'eft que le frere
» de la Dlle que j'ai connu à Conftantino-
» ple ne m'a fait aucune réponse à trois
» lettres que je lui ai écrites à ce fujer ,
" que M. Porter Ambaffadeur actuel d'Angleterre
à la Porte Ottomane qui a faiť
" fur cela des informations écrit à M. Ma-
"ty que les témoignages font douteux , que
" M. Cardonne Secrétaire Interpréte à la
"Bibliothèque du Roi , qui étoit à Conf
» tantinople quand cette fille mourut, at-
»tefte que dans ce même tems le fait de
» l'Inoculation prétendue ne put être con-
» ftaté , que ceux de la Famille qui l'a-
»voient avancé fe retrancherent à dire
» que l'opération n'avoit été fuivie d'au-
" cun effet &c. Tout ce qu'il y a de bien
"prouvé , c'eft qu'on a fait deux hiftoi-
» res différentes d'une feule , en citant
»pour un fecond exemple la mort d'une
» Dlle Hybfch qu étoit la même Coconam
» Timoni dont la mere avoit changé de
"nom par un fecond mariage. Tous les
"
H iv
776 MERCURE DE FRANCE.
» autres faits de même nature avancés
» avec le plus de confiance & à la fource
defquels on a pu femonter fe font trou-
» vés faux.
33
ود
ور
Tel eft le fait du nommé Jones éclair-
» ci par M. Jurin ,, dont M. Kirkpatrick
"rapporte les preuves. Tel eft celui du
» Lord Lincoln , fait démenti publique-
» ment par fon frere , ceux des Lords
و د
33
>>
#
Inchiquin & Montjoye , l'un & l'autre
» fauffement fuppofés morts de l'Inocu-
» lation , & dont les familles font dans
» la douleur de ne les avoir pas fait ino-
» culer. Tels font fans doute auffi les
» hiftoires des Lords Plunket , Preston de
Grafton , Kanouet , noms imaginaires
difparus ainfi que les précédens , de la'
Differtation de 1755. refondue fous un
» nouveau titre , & groffie du Texte La-
" tin & de la Paraphraſe Françoiſe des
queftions de M. de Haën . Cependant
» l'Auteur du Tableau de la petite vérole ,
» en retranchant dans cet Ouvrage les
» faits convaincus de faux , ofe renvoyer
» ſes Lecteurs à ſa premiere Diſſertation
» qu'il ne retracte point , & dans laquelle
» il les donnoit pour vrais. Ce n'eft pas
» tout aux faits , aux noms & à fon pré-
» fervatif de l'eau de goudron , fupprimés
prudemment , il en fubftitue
"
ود
JANVIER. 1759 . 177
» d'autres auffi peu propres à foutenir la
» difcuffion , fi quelqu'un daigne l'entreprendre.
A la vue de ces variations & de
» toutes les circonftances dans le fquelles
"
33
13
អ
"
"
cet Auteur a commeneé de décrier fur
» des oui- dire une opération qu'il avoit
" toujours pratiquée avec fuccès , & qu'il
préconifoit depuis 25 ans , ne feroit- on
» pas tenté de le prendre pour un enfant
perdu qu'on envoye à la découverte &
qui ne s'apperçoit pas du rôle qu'on lui
fait jouer ? Ceux qui travaillent avec
» tant d'ardeur à découvrir un exemple
» de rechûte après l'Inoculation , s'imagi-
» nent fans doute qu'un pareil fait une
» fois prouvé doit faire renoncer à la mé-
" thode . Epargnons- leur les peines qu'ils
» fe donnent, & détruifons dans fon principe
la feule objection à laquelle ils font
" aujourd'hui réduits. Suppofons vérita-
» bles tous les faits de cette efpéce le plus
légéremement hafardés, dont la fauffeté
» n'eft pas évidemment prouvée. Ce fe
" ront trois ou quatre rechutes fur près de
» 200 mille Inoculations. que l'on compte
depuis 40 ans dans les feuls Etats de la
» Couronne Britannique. ( Voy. Journ .
Britannique extrait du Livre de M. Kirk
"patrick. Je ne parle point des millions.
» d'Inoculés à la Chine , dans l'Inde , en
Turquie , en Afrique.
ر و
".
""
"
20
Hov:
178 MERCURE DE FRANCE.
» Sur cent mille Inoculations il y aura
» donc une rechûte à craindre. Suppo-
» fons-la mortelle : qu'en faudra-t- il con-
» clure ? On difpute fi dans l'état prê-
» fent de la méthode on doit redouter
» un accident fur cinq cent , fur deux
» cent ou fur cent Inoculations , mais
" tout homme de bon fens conviendra
» que quand il mourroit conftamment un
» Inoculé fur cinquante , la méthode ſe-
» roit encore fort avantageufe . Et parce
» qu'en prenant les oui-dire pour des réalités
, il en mourroit fur mille fois cin-
» quante un de plus qu'on n'avoit fuppofé,
il faudra regarder l'Inoculation com-
» me pernicieufe ! Puis-je croire nos Adverfaires
affez déraifonnables pour tirer
une pareille conclufion ? ou croirai - je
qu'ils en ont fenti l'abfurdité, mais qu'ils
» ont efpéré quelle échapperoit au plus
grand nombre des Lecteurs ? Je ne veux
foupçonner ni leur bonne foi ni leurs
» lumieres ; mais qu'ils m'en donnent les
» moyens.
و د
39
»
39
"
33
Nous n'avons pas voulu groffir cet Extrait
de citations. M. de la C. nomme
partout fes garants , & cite les témoi
gnages fur lefquels fes raifonnemens &
des caleuls font appuyés.
JANVIER . 1759. 179
ARTICLE IV.
BEAUX - ARTS.
ARTS UTILE S.
IMPRIMERIE.
LETTRE de M. Fournier le jeune , d
l'Auteur du Mercure.
Nota. Cette Lettre m'a été remiſe il y a déja
quelque tems ; mais il ne m'a pas été poffible
de lui donner place dans les précédents Volumes.
JEfpére de votre impartialité , Monfieur
, que vous voudrez bien rendre pu
blique ma Réponse à une Lettre inférée.
dans votre Mercure de Juillet dernier ,
pag. 175.
L'Auteur de cette Lettre , qui fe dir
Graveur de Caractéres , parce que depuis
du tems il s'occupe à copier ce qui paroît
de nouveau dans cette Partie , fans avoir
jamais rien produit de lui-même , chofe
dont il femble fe glorifier , puifqu'il dir à
la fin de fa Lettre : Je me donnerai bien
de garde de m'annoncer pour Inventeur :
cet Auteur , dis -je , m'a fait l'honneur
de prendre pour fes modéles , ce que j'ai
H vj
80 MERCURE DE FRANCE.
fait de nouveau par rapport à l'Imprimerie
: il n'a pas craint de s'humilier aupoint
d'imiter fervilement mes productions , à
mefure qu'elles paroiffoient ; & par reconnoiffance
, il a jugé à propos de mettre
des chofes injurieufes contre moi fur quelques-
unes des épreuves qu'il a répandues.
Je l'ai laiffe jouir tranquillement du fruit
de fon procédé , fans m'en plaindre , ni
m'en mettre en peine. Mon filence , qui
n'étoit qu'une fuite du mépris que j'ai toujours
eu pour les injures , l'a rendu plus
hardi , & lui a fuggéré un moyen fingulier
pour fortir de l'obſcurité où ſes contrefactions
le laiffoient. Ceft ce qui a fait
l'objet de l'avis que j'ai mis à la fin de ma
Differtation fur l'origine de l'Imprimerie.
Voici le trait. Quelqu'un avoit , comme
lui , imité mon Italique ; il a trouvé que
cette nouvelle contrefaction pouvoit aller
de pair avec la fienne : il a fait compofer
vingt-quatre lignes de la première avec
ce titre Petit Romain Italique par
Fournier le jeune ; enfuite il a mis en pa--
rallele vingt-quatre autres lignes de fon
Italique , avec cette foufcription : On peut
juger au premier coup d'oeil , fi j'ai réuffi
àimiter les Italiques NOUVELLES gravées
par Fournier lejeune , comme je l'ai
avancé il y a quelque tems. Je ne crois pas
JANVIER. 1759.
181
qu'il foit poffible de s'annoncer plus pofitivement
pour être mon Copifte , ni de
dire en termes plus clairs le contraire de
ce qu'il avance ailleurs que mes Italiques
font elles-mêmes contrefaites d'après celles
du Louvre , puifqu'il ne peut s'empêcher
de reconnoître ici lui-même qu'elles font
NOUVELLES .
A peine le beau modèle de comparaison
dont je viens de parler , eut-il été conftruit
aux dépens de la vérité , que l'Auteur s'eft
empreffé de le diftribuer lui-même à tous
les Imprimeurs de Paris , dont plufieurs
indignés à la vue d'un artifice auffi étrange,
m'ont renvoyé de leur propre mouvement
, les Exemplaires qui leur avoient.
été préfentés. Ce procédé par lequel il
me fait Auteur d'une copie , qu'il donneaffirmativement
pour l'Original , à deffein
de faire prendre le change , eft fi peu conforme
aux régles de la probité , & touche
d'ailleurs de fi près à ma réputation , qu'il
ne m'a pas été poffible de le pafler fous
filence. Je me fuis cependant contenté
de le relever , en expofant fimplement le
fait. Que répond à cela notre Copiſte ?
Comment fe tire-t-il de ce mauvais pas ?
Le voici. Il faut , dit- il , rendre justice à
la vérité ; le Petit Romain n'eft pas du
jeune Fournier. ( Cet aveu , comme l'on
182 MERCURE DE FRANCE.
voit , eft auffi clair & auffi précis , qu'il
eft humiliant. ) Enſuite , il ajoute : J'ai
mis en parallele mon effai , pour faire voir
au Public , qu'il n'eft pas impoffible aux
Artiftes de fournir la même carriere , en
s'imitant l'un l'autre , Mais, falloit-il , pour
cela , tromper le Public , en affurant deux
fois dans une même page , que ce prétendu
Original étoit de moi ? D'ailleurs ,
copier un Artiſte en Ecolier , trait pour
trait , eft- ce l'imiter ? Eft - ce courir la
même carriere ? On fent aisément que ces
réponſes ne font rien moins qu'admiffibles.
Notre Copifte l'a fenti fui - même ;
auffi croyant diminuer fa honte , en la
couvrant du voile de la récrimination ,
il avance que je ne fuis moi- même qu'un
Copiſte. Il oublie , comme on voit , le
titre & la foufcription dont je viens de
parler , & qu'il a compofés lui-même il
oublie encore que dans le Mercure du
mois de Mai 1757. il a dit que les Italiques
de M. Fournier le jeune font hors
de critique , étant Belles , gracieuses , &
d'un bon goût ; puis il ajoute je mefais
un honneur de les imiter ; ( il auroit dû
dire , de les copier. ) Mais voici la Palinodie.
1 ° . Le fieur Fournier , dit -il , dans
cette derniere Lettre , a copié groffière
ment les Italiques de l'Imprimerie Royale
JANVIER. 1759 . 184
Admirons d'abord cette contradiction
avec lui-même , enfuite la complaifance
qu'il a pour moi , de s'attacher à copier
mes groffiéres copies , au lieu d'avoir recours
aux Originaux. 2 ° . Le fieur Luce eft
en état dereconnoître tous fes jolis deffeins
de Vignettes dans celles de celui qui s'en
dit hardiment l'Inventeur. Ces traits fortent
du même moule que l'Epreuve de
Petit-Romain citée ci -deffus. Si le témoignage
de notre Copifte pouvoit être
de quelque poids , on pourroit , comme
l'on voit , s'en fervir ici contre lui-même.
Mes Italiques font auffi différentes de
celles du Louvre , que celles-ci le font
elles-mêmes des Italiques dont on ſe fervoit
dans l'Univerfité avant les miennes.
Lorfqu'elles parurent , des Gens intéreffés
à les décrier , ne ceffoient de répéter ,
que ce goût ne prendroit pas , ( ce qui annonçoit
la nouveauté , ) & ce n'eft qu'après
que mes nouvelles Italiques ont eu
un cours décidé , que l'on s'eft empreffé
de les contrefaire. On vient donc trop
tard dire qu'elles ne font pas de moi.
Mais s'il reftoit quelque doute fur ce
point , la feule infpection des deux Italiques
eft plus que fuffifante pour le dif
fiper.
A l'égard des Vignettes , parmi plus
184 MERCURE DE FRANCE.
de trois cens petits ornemens différens
en ce genre que j'ai réellement inventés ,
on ne trouvera pas fix Piéces qui approchent
du goût de celles , je ne dis pas
feulement de M. Luce , dont néanmoins
j'eftime les talens , mais de tous ceux qui
Pont précédé dans le titre de Graveur
du Roi pour les Caracteres . Voilà donc
notre prétendu Graveur pris encore en
défaut ; car fi mes vignettes font copiées ,
il doit indiquer où font les originaux.
On ne peut trop faire remarquer que
c'eft dans Paris même & au centre de
l'Imprimerie qu'il avance des chofes que
la vue feule des Epreuves démentiroit ,
fi fes propres aveux ne fuffifoient pas ;
car il dit encore expreffément lui- même
qu'il vient de contrefaire mon Caractéré
de Finance ; il a fait plus , il a copié
jufqu'au difcours qui fert à annoncer ce
Caractére ; preuve finguliere d'une in
telligence peu commune ; & fur ce qu'il
a mis fon Caractére à un prix plus bas
que le mien , il demande quel crime
il
y a en cela ? Le crime n'eft pas de donner
fes ouvrages à bon marché : mais
la honté eft d'attribuer à quelqu'un ce
qu'il n'a point fait , & cela dans la vue
de le décrier ; la honte eft de paffer
fa vie à copier les productions des au
JANVIER. 1759. 185
tres , & de chercher enfuite à déprimer
par des moyens inconnus à la vérité , les
Originaux que l'on a copiés . Si notre Copifte
avoit eu le moindre talent , n'auroit-
il pas dû imaginer une autre forme
de Caractéres , comme on a fait au Louvre
, à Harlem , à Leipfik , où depuis moi
on a donné des Caractéres de finance
différens du mien , & qui par conféquent
procurent de nouvelles richelles à l'Imprimerie
?
Mais notre Auteur ne s'en tient pas
là : felon lui , le Caractére de Mufique
que j'ai inventé n'eft qu'une copie de
celui de Leipfik , qui cependant eft d'un
mechanifnie tout autre que le mien ; il
ne veut pas même que je fois l'Auteur
de la Differtation fur l'Origine de l'Imprimerie
; il n'y a pas jufqu'à l'Approba
tion du Cenfeur qu'il ne me difpute ;
mais comme toutes ces allégations va→
gues ne font pas étayées de la moindre
preuve , j'ai lieu de croire que le Public
n'en fera pas plus de cas que je n'en
fais moi- même .
J'ai dit dans ma Differtation fur l'Imprimerie
, que , pour qui fçait graver &
fondre les Caractères , l'Impreffion n'est
point difficile. Notre Copiſte ne ſe re--
connoiffant point à ce portrait , au lieu :
186 MERCURE DE FRANCE.
à
de s'en prendre à la fphére étroite de
fes connoiffances , invite férieufement les
fages Supérieurs & le Miniftere public à
me punir d'une imagination fi vagabonde.
Je n'entreprendrai pas de faire voir
le ridicule de cette invitation ; il faute
aux yeux de maniere qu'il n'y a pas
craindre qu'il échappe aux regards les
moins perçans . Je ferai feulement remarquer
qu'il eft parfaitement afforti à la
délicateffe de notre prétendu Graveur ,
qui vient de donner encore un nouveau
trait de fa capacité par une édition particuliere
de cette même Lettre , qu'il
adreffe , fuivant un avis qui eſt à la fin ,
à tous les Libraires & Imprimeurs tant
de cette Ville de Paris que des autres Villes
du Royaume ; & cela fous prétexte
qu'en l'inférant dans le Mercure on y a
fait quelques changemens qui ne peuvent
que l'affaiblir. Ces changemens ajoutés
ici pouffent la puérilité jufqu'à me reprocher
une virgule dans ma ponctuation.
Que l'on juge après cela fi l'Auteur
du Mercure a eu tort de faire les retranchemens
dont on fe plaint.
Notre Auteur , qui a dit contre toute
vérité , comme on l'a démontré plus
haut par fon propre témoignage , que j'ai
copié les Italiques du Louvre , donne
JANVIER. 1759. 187
lui-même encore à la fin de cette édition
particuliere de fa Lettre , une nouvelle
preuve de la fauffeté de fon allégation.
Il y fait paroître un Caractére Italique
dit Gros- Canon , qu'il vient de graver
pour faire voir , dit-il , que le Sieur
Fournier le jeune n'eft pas le feul capable
de graver des Caractéres . A l'ignorance
près , qui eft inféparable des productions
d'un homme qui n'eft que Copifte, on trouvera
que cette nouvelle contrefaction eft
faite trait pour trait d'après mon Caractére
de Gros-Canon , qui eft le premier de
tous par lequel j'ai tenté en 1736. cette
nouvelle réforme des Italiques ; réforme
à l'occafion de laquelle j'ai démontré publiquement
que mes Italiques différent
effentiellement de celles du Louvre.
Notre Copifte confirme donc de nouveau
par cette production ce qu'il a dit dans
le Mercure de Mai 1757. qu'il fe faifoit
un honneur d'imiter mes Italiques.
Dans tout autre Art , que penferoit-on
d'un homme qui n'ayant aucun talent
que celui de copier , & cela après plus
de vingt années d'exercice an bout defquelles
il feroit encore ignoré , s'aviferoit
enfin de prendre la trompette pour
annoncer partout les copies en employant
les plus mauvais procédés contre
"
188 MERCURE DE FRANCE.
celui dont les Ouvrages Ini auroient fervi
de modéles ? C'elt ce que M. Gando
le jeune , puifqu'il veut bien permettre
qu'on le nomme , fait depuis quelque
tems avec une ardeur auffi peu honorable
pour lui , qu'ennuyeufe pour les
Libraires de Paris , chez lefquels on let
voit fans ceffe portant des Épreuves , des
Lettres & autres Imprimés où je ne ſuis
point oublié. Il croit fans doute qu'à
force de faire du bruit & de fe donner
des mouvemens il viendra enfin à bout
d'attirer fur lui quelque attention. C'eſt
ce que je lui fouhaite.
Peut-être aurois-je dû mépriſer cette
feconde Lettre , comme j'ai méprife la
premiere ; & je l'aurois fait , perfuadé
qu'il eft des chofes auxquelles on ne répond
bien que par le filence ; mais j'ai
cru entrevoir dans celle- ci un efprit de
cabale ; & l'on fçait que le filence ne
fait que rendre la cabale plus orgueilleufe
& plus entreprenante.
: A Paris , le 11. Août 1758 .
小
FOURNIER le Jeune
JANVIER. 1759 . 1897
ARTS A GREABLES.
MUSIQUE.
NINETTE
NINETTE à la Cour en partition
Comédie en deux Actes , par M. Favart ,
mélée d'Ariettes , prix 12 liv. chez M.
de la Chevardiere Éditeur , rue du Roule
à la Croix d'Or , & aux adreffes ordinaires
de Mufique. A Lyon , chez MM . les
Freres Legoux , place des Cordeliers . On
mettra au jour dans 15 jours la Partition
du Chinois , Interméde Italien du même
Auteur .
Nouvelle Méthode de Flute Traverfiere
, par M. Mahault , fuivie d'un Recueil
de petits Airs , prix 6 liv. Cet Ouvrage
contient une Differtation très-étendue fur
la pofition des doigts , fur les différents
doigtés , fur les paffages embrouillés qui
fe rencontrent fouvent dans l'exécution ,
fur toutes les cadences , expreffions
accens, battements , flattements , fimples
& doubles coups de langue , & généralement
tout ce qui a rapport à cet Inf
trument. L'Auteur explique une façon
d'accorder la Flute jufte fur le ton du Clavecin
, dont il s'eft toujours fervi . Cette
190 MERCURE DE FRANCE.
Méthode de vient utile aux Commençans
& aux perfonnes beaucoup plus avancées
par les foins que l'Auteur s'eft donné de
mettre au jour plufieurs cadences beaucoup
plus juftes que celles dont on s'eft
fervi jufqu'à préfent. On la trouve chez
M. de la Chevardiere rue du Roulle à la
Croix d'Or & aux autres adreſſes.
Le fieur Jayne fils , Libraire fur le
Port à Marſeille donne avis aux Amateurs
de Mufique , qu'on en trouve chez lui
de toute forte , tant vocale qu'inftru
mentale.
GRAVUR E,
Le fieur Chenu , Graveur en Taille-
Douce , vient de mettre au jour trois
belles Eftampes la premiere eft une
vue du Château S. Ange du côté du
Port , d'après le Tableau du fieur J. Verdont
les Marines font l'admiration
des Connoiffeurs . On a pris un grand
foin , pour rendre toute la perfection de
l'Original , & on s'y est d'autant plus
appliqué , que Monfeigneur le Duc de
Penthiévre avoit eu la bonté de permettre
qu'on lui dédiât cette Eftampe ,
qu'il a paru recevoir avec beaucoup de
fatisfaction.
La feconde eft l'Apparition de l'Ange
}
JANVIER. 1759 . 191
aux Bergers , d'après le Tableau peint
par David Teniers dans la maniere du
Baffan.
La troifiéme a pour titre : Le Vieillard
& fes Enfants , & repréfente un Jeu
Flamand qui fe fait avec les doigts : on
y a imité parfaitement le Tableau de
David Ricard , & le Burin peut difputer
le prix au Pinceau.
Ces deux dernieres Eftampes font tirées
du fameux Cabinet de M. le Comte de
Vence , où régnent le beau choix & le
bon goût , & où les plus grands Maîtres
femblent avoir apporté à l'envi leurs
meilleurs Morceaux .
Il paroît une très - belle Eftampe repréfentant
Jupiter & Antiope , gravée
par M. Feffard , d'après un Tableau de
M. C. Vanloo qui eft dans le Cabinet de
M. le Marquis de Marigny. Elle fe vend à
Paris chez l'Auteur , rue S. Honoré , visà-
vis la rue de l'Echelle , chez M. Lenoir
Notaire , & à la Bibliothèque du Roi.
492 MERCURE DE FRANCE.
T
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPERA.
ANDIS qu'on le prépare à remettre au Théâtre
Pyrame & Thisbé , Opera qui a eu le fuccès
le plus brillant & le plus foutenu , on donne encore
a ce Spectacle la Tragédie de Proferpine &
le Ballet des Surpriſes de l'Amour . Dans celui - ci
Mademoiselle Dumont a débuté par le rôle de
Diane : elle a un grand & beau volume de voix
fufceptible d'infléxions variées ; la figure eſt théâtrale
, & pour la premiere fois qu'elle a joué un
rôle , elle a mis dans fon action une chaleur , une
force qui n'a befoin que d'être tempérée & ennoblie.
COMEDIE FRANÇOISE,.
LE fuccès de la Tragédie d'Hypermneſtre ſe
foutient avec chaleur. La repriſe n'eſt interrompue
que par l'indifpofition de cette Actrice étonnante
qui partage avec l'Auteur l'enthouſiaſme
du Public . On efpere que fa fanté lui permettra
de reprendre fon rôle Samedi 13. du mois .
Le 26. Décembre , Mad . Bernaut a débuté par
le rôle de Conftance dans le Préjugé à la mode , &
par celui d'Hortenfe dans le Florentin. Elle a joué
depuis Mélanide , Lucinde dans l'Oracle , Agnès
dans
JANVIER. 1759. 193
•
dans l'Ecole des Femmes , Ifabelle dans l'Ecole
des Maris , la Pupille , Lucile dans l'Homme du
Jour , & Alzire. Cette Actrice avoit déja paru
avec fuccès dans la Troupe de fon mari , fur le
Théâtre de Verſailles. Son action eft noble &
vraye , quoiqu'un peu gênée encore , fa figure
eft expreffive , & d'un caractére de beauté qui
femble la deftiner au Tragique. Elle marque
beaucoup d'intelligence & annonce de l'âme ;
mais ce don le plus effentiel de tous ne fe développe
qu'après que la contrainte & la timidité
d'un début ont fait place à l'oubli de foi- même
& des Spectateurs ; fituation dans laquelle tout
Acteur doit être pour s'affecter vivement de fon
rôle & pour le jouer avec vérité..
COMEDIE ITALIENNE .
N ne fe laffe point de voir la Soirée des
Boulevards ; & pour entretenir la curiofité du
Public , il a fuffi d'y changer quelques Scénes.
Cependant on ne néglige pas d'étayer cette Piéce
avec celles du même Théâtre qui font le plus
au gré du Public. On y a joint auſſi des Ballers
agréables.
CONCERT SPIRITUE L.
LE 25. Décembre jour de Noël , le Concert
commença par une Symphonie de Geminiani.
Enfuite Diligam te , Motet à grand Choeur de
M. Gilles. M. l'Abbé de la Croix chanta Afferte
Domino , petit Moret de M. le Febvre . M. Bal-`
baftre joua fur l'Orgue un Concerto de la com-
II, Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE
pofition , avec les applaudiffemens qu'il mérite ,
& aufquels il eft accoutumé. Mlle Fel chanta
Exultate Jufti , Moret de M. Mondonville. Le
Concert finit par Venite Exultemus , Motet : à
grand Choeur du même Auteur.
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
DE CONSTANTINOPLE , le 8 Novembre 1758.
LEE Grand- Seigneur vient d'accorder la paix
aux Tartares. Leur rébellion ne les a pas empêché
d'obtenir des conditions très - favorables. Ils
ont eu permiffion de garder le nouveau Kan
qu'ils s'étoient choifi , au préjudice de celui que
la Porte leur avoit nommé .
De Prague , le premier Décembre.
Le Maréchal Daun , après avoir réglé les Quartiers
d'Hyver que doivent occuper les différents
Corps de fon Armée , fe rendit ici le 27. La plus
grande partie de PArtillerie a été envoyée à
Budweifs , & la Réſerve à Kollin . Les Quartiers
s'étendent depuis Egra jufqu'à Konigsgraz.
Nos Frontieres, du côté de la Saxe , font gardées
par un Cordon de Huffards & de Croates , fou
tenus par de l'Infanterie , & par quelque Régi
ment de Cavalerie. Il y a un autre Cordon tiré
de la Luface par les Montagnes qui conduiſent
en Bohême. Le Général Laudon le commande ,
& il a fon Quartier-Général à Toplitz.
Les Troupes Pruffiennes commandées par le
Comte de Bohna , & par le Général Wedel , ſe
JANVIER. 1759 .
font réunies à l'Armée du Roi de Pruffe qui eft
193
campée près de Drefde.
On prétend que le Prince Henri ayant reconnu
par lui- même les ravages caufés par l'incendie
des Fauxbourgs de Dreſde , en a été vivement
touché. Le Roi de Prufle a ordonné au
Clergé de Saxe de fournir une fomme de 1 50000
écus , qui fera employée à rebâtir les Fauxbourgs ;
il a fait faire à Dreſde une Collecte générale ,
pour fecourir ceux que l'incendie a réduits
manquer de tout.
De Vienne , le 10. Décembre.
Le Maréchal Daun arriva ici le 7. Leurs Majeſtés
Impériales lui firent tout l'accueil que méritent
fes fervices.
Du 22.
On mande de Saxe que la Ville de Leipfick
n'a pu obtenir de diminution à la fomme de
sooooo écus , à quoi elle a été taxće. On a mis
les Magiftrats aux arrêts dans l'Hôtel - de- Ville. Les
Principaux Marchands ſont gardés à la Bourſe
par des Soldats ; & les uns & les autres n'auront
leur liberté que lorſque la fomme aura été payée
en entier.
Le 4 , les Etats de Saxe s'aſſemblerent par ordre
du Roi de Pruſſe , & on leur demanda 18000
hommes de Recrues , & 800000 écus de contribution.
Le Prince Maurice , qui avoit été bleſſé & fair
Prisonnier à la Batailled'Hoch-Kircken , eft préfentement
hors de danger.
De Berlin , le 30. Novembre.
Le Prince dont la Princeffe Royale de Pruſſe
eft accouchée en dernier lieu , fut baptiſé le 19
de ce mois à Magdebourg . Il eut pour Parrain
le Roi d'Angleterre , & pour Marraine la Princelle
d'Orange , Gouvernante des Provinces- Unies.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE
On lui donna le nom de Georges - Charles-Emile.
Les deux Princes de Pruffe arriverent ici le 27 de
Poftdam .
De Leipfick, le 6. Décembre.
On mande de Caffel que les Troupes Hanovriennes
font rentrées dans la Heffe , au mo .
ment qu'elle a été évacuée par les François ;
que ce Pays eft fi dépourvû de Vivres , qu'on eft
obligé d'y en faire tranfporter de l'Electorat
d'Hanovre , & que la difficulté des tranſports
eft fi grande , qu'on eft perfuadé que ces Trouferont
forcées d'aller hiverner ailleurs.
pes
Les Troupes que le Comte de Dohna doit commander,
continuent de paffer par cette Ville; & nos
Magiftrats ne font occupés qu'à leur faire fournir
les Rations néceffaires de Vivres & de Fourages.
Du 8.
On mande de Dreſde que le Général Borch a
fait publier un écrit que l'on dit être émané de
la grande Députation Royale. Il y eft dit que
la
Saxe ne doit plus être regardée comme un fimple
dépôt remis entre les mains du Roi de Pruffe , &
que ce Prince eſt fondé à traiter déformais cet
Electorat comme un Pays conquis , l'ayant pris
für fes Ennemis par la force des armes.
Le Roi de Pruffe a donné ordre , que l'on mit
en féqueftre tous les biens des Miniftres d'Etat du
Roi de Pologne , Electeur de Saxe , pour dédom
mager les Comtes de Podewils & de Dohna ,
des pertes qu'ils ont fouffertes de la part des
Ruffes & des Suédois.
DE DRESDE , le 14. Décembre.
Le to , le Roi de Pruffe partit de cette Ville
pour le rendre en Siléfie . Son intention eſt de
paffer l'hyver à Breslau. Le Prince Henry commandera
en Saxe. Les Troupes qui étoient à les
prdres ont été renforcées de plufieurs Régiments
JANVIER. 1759. 197
de la grande armée , & de quelques Bataillons
détachés du Corps commandé par le Général
Wedel.
Cet Electorat eft taxé à neuf millions d'écus
pour l'année prochaine. Le Roi de Pruffe a donné
ordre que l'on abattît toutes les Forêts qui appartiennent
au Roi de Pologne , & que le bois
füt vendu par adjudication . Les fieurs de Zinow
& de Kleift font chargés de faire exécuter la vo-
Jonté du Roi.
On avoit cru d'abord que le Comte de Dɔhna
marchoit en Thuringe pour y prendre les quartiers.
On fçait à préfent que l'Armée qu'il commande
a une deſtination toute opposée. En
quittant Léipfik , elle a dirigé fa marche fur
Priegnitz ; & on affure qu'elle va fè répandre
dans la Poméramie & le Mecklenbourg.
DE HAMBOURG le 18 Novembre.
Le 21 de ce mois , le Quartier Général de
l'Armée Suédoiſe étoit encore à Prentzlaw.
Du 2 Décembre .
L'Armée Pruffienne aux ordres du Comte de
Dohna , elt entrée dans le Mecklembourg. Elle
a répandu une fi grande terreur dans le Pays
que tous les jeunes gens ont pris la fuite , dans
la crainte d'être enrôlés par force. Le Roi de
Pruffe a donné ordre de lever dans le Brandebourg
trente-fix mille hommes de recrues , pour
remplir les vuides que la campagne derniere a
laifles dans les divers Corps qui compofent fes
Armées.
Le Feeld - Maréchal Comte de Seckendorff-
Meuſchwitz-, a été enlevé dans fon Château par
ordre du Roi de Pruffe , & conduit Priſonnier à
Magdebourg.
⚫ pour
L'Armée Suédoife a répaffé la Peene
prendre fes quartiers d'hyver à Gripfwalde & à
I iij
198 MERCURE DE FRANCE...
Stralfund. Elle a laiffé de fortes garniſons dans
Anclam & Demmin.
DE HANOVRE ,. le 2 Décembre.
Le Quartier Général du Prince Ferdinand eft à
Munſter ; celui du Prince héréditaire de Brunfwick
à Dalmen ; & celui du Duc de Holſtein-
Gottorp a Hatteren.
DE FRANCFORT , le 10. Décembre.
Les Troupes de l'Empire ont pris leurs quartiers
dans la Franconie. Le Baron de Pretlach eſt
établi à Rotenbourg avec le corps qu'il comman-
`de. Le Prince de Deux Ponts a fon Quartier Général
à Nuremberg. Les Pruffiens occupent
les
Poftes de Plawen , de Reichenbac & de Géra. Le
bruit a couru que le Comte de Dohna alloit ſe
mettre en marche avec un corps de trente mille
hommes , dans l'intention de troubler la communication
des Quartiers de l'Armée de l'Empire
& des Armées Françoiles.
Le Maréchal de Soubile partit de Marbourg
le premier de ce mois , avec l'Arriere-Garde de
fon Armée , pour ſe rendre à Hanau , où lon
Quartier-Général fera établi pendant l'Hy ver . Le
Régiment de Rohan , Infanterie , y arriva le 2 ,
& celui de Piémont les deux jours fuivants . Le
Régiment Dauphin a fon Quartier à Friedberg ,
& celui de Royal Rouffillon à Winecken .
De Lipstadt , le 18 Décembre.
La Boulangerie de Campagne de l'Armée des
Alliés , qui a été ici quelque temps , vient d'être
renvoyée à Lipperode. Malgré la rigueur de
l'Hyver , les Troupes Légeres continuent de faire
des Courſes. Lés Huffards de Turpen ſe font montrés
à Hagen & à Iferlhon dans le Comté de la
Marck , & ont enlevé beaucoup de Fourages.
Différents Partis des Volontaires de Flandre ont
voulu attaquer le Pofte d'Attendorn ; mais ils ont
JANVIER. 1759. 199
été repouflés par un Détachement des Huffardsnoirs
qui leur ont fait quelques Prifonniers.
On mande de Munfter , que la difette de Fourragesy
eft extrême , que les Entrepreneurs chargés
d'en fournir , font hors d'état de remplir
leurs engagements , à caufe que toute la Weſtphalie
le trouve épaifée , & que la Regence de
cette Ville eft à ce fujet dans un grand embarras.
De Crevelt , le 18. Décembre.
Le Maréchal de Contade , après avoir vifité
tous les Poftes de fon Armée fur les deux Rives
du Rhin , a établi ici fon Quartier- Général. II.
partira pour Paris auffitôt que le Marquis d'Armentieres
, le plus Ancien des Lieutenants Généraux
, qui ont des Lettres de Service , fera arrivé
. Les Alliés répandus dans les Evêchés de
la Weftphalie , font fort tranquilles dans leurs
Quartiers. Les Huffards du Régiment de Turquin
, qui font à Herberfeld , s'étendent de plus
en plus dans le Pays de la Marck , d'où ils tirent
des Contributions de Fourrages. Ces Huf
fards & les autres Troupes Légeres , qui doivent
couvrir le Pays de Bergues de ce côté- là , vont
être renforcés par le Régiment des Volontaires
de Clermont- Prince :
De Madrid , le 20. Décembre;
La fanté du Roi paroît meilleure depuis plufreurs
jours. Sa Majesté a pris un peu de nourriture
, & a joui de quelque temps de fommeil .
L'on dit qu'elle a fait fon teftament,
De Barcelonne , le 8. Décembre.
Toutes les Lettres de Madrid nous font appréhender
les fuites de la maladie du Roi. Cependant
on exécute fans relâche les ordres donnés ,
pour mettre les forces du Royaume en état de
de le faire refpecter. On conftruit des Vaiffeaux
I. iv.
200 MERCURE DE FRANCE.
dans nos Ports , & on leve des Recrues dans les
Provinces.
De Rome , le 25 Novembre.
Le Cardinal d'Yorck fut facré Dimanche dernier
, Archévêque de Corinthe , dans l'Eglife des
Saints Apôtres.
Le Mercredi , le Pape tint Confiftoire fecret au
Quirinal. Il fit la Cérémonie de former & d'ouvrir
la bouche au Cardinal Rezzonico . Le Cardinal
Sciarra Coloona préconifa l'Abbé d'Argentré
, Evêque de Limoges.
Du 12 Décembre.
On a découvert depuis peu , hors de la Porte
Pie , des morceaux d'Antiquité d'un grand prix.
Ce font trois Bas-reliefs de marbre , dont le premier
repréfente la Guerre des Amazones , le
fecond celle des Titans contre Jupiter , le troifiéme
celle des Grecs contre les Troyens. Ils .
font entiers & bien confervés .
De Londres , les Décembre.
Le 28 du mois dernier , la Chambre des,
Communes approuva unanimement la réfolution
prife la veille , d'accorder un Subfide au Roi.
Enfuite dans un Comité Particulier , on procéda.
à l'examen des Actes de la derniere Séance du
Parlement. Il fut décidé que celui qui a pour obje
d'interdire la fortie & la diftillation des Grains , &
d'augmenter les Droits établis fur la Dreche ,
la Farine , le Bifcuit & l'Empoix , feroit continué
jufqu'au 24 Décembre 1759. On arrêta en:
même temps que l'Acte qui fufpend le payement.
des Droits d'Entrée fur les Bleds & Farines enlevés
à l'Ennemi , ne feroit point renouvellé. Le
29 , la Chambre ordonna qu'on drefferoit un Bill
pour approuver les réfolutions du Comité. On
ordonna la continuation de la Taxe de quatre
Schellings fur les Terres , fur les Penfions , Liza
JANVIER. 1759 . 201
tous les Revenus de quelqu'efpéce qu'ils foient ,
& des Droits fur les boiffons différentes . On fupputa
que ces diverfes Impofitions pourroient rapporter
environ deux millions fept cent cinquante
mille livres fterlings. On fera donc obligé de
recourir à de nouvelles taxes pour fournir le Subfide
pour l'entretien de foixante mille Hommes
qui feront employés fur les Valleiaux du Roi
dans le courant de l'année prochaine . Ce Subfide
fut établi fur le même pied qu'il l'a été
pour l'année qui vient de finir ; car il fait un
objet de trois millions cent vingt mille livres
fterlings.
On continue d'enlever par force les Matelots ,
pour remplir les vuides que la Campagne der
niere a laiffés dans notre Marine , & pour completer
les Equipages des nouveaux Vailleaux qu'on
doit lancer à l'eau le Printems prochain.
Pour donner aux Hollandois une fatisfaction
apparente , on vient de publier une Ordonnance
qui affigne une récompenfe de cinq cens livres
fterling à ceux qui dénonceront les perfonnes
coupables de pirateries dont on fe plaint , & les
complices qui leur donnent fecours , ou qui procurent
le débit de leurs effets.
Le Roi fe propofe d'envoyer à Paris un Colonel
qui eft chargé de régler avec les Miniftres
de France l'échange des prifonniers.
Le 20. de ce mois fur le minuit , on a fenti
dans cette Ville & dans les environs , une légére.
fecouffe de tremblement de terre.
Les dernieres Nouvelles de la Jamaïque Nous
ont appris que le Vaiffeau François le Palmier
de foixante- quatorze Canons , qui croifoit à la
hauteur de S. Domingue , fut attaqué le 5. Septembre
par deux de nos Vaiffeaux de haut bord.
Le combat dura très-longtems. Un de nos Vaif-
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
feaux fur mis hors de combat , & fut fur le point
d'être pris ; mais un heureux accident contraignit
l'Ennemi de fe retirer. Comme il étoit obligé de
forcer fon feu pour foutenir le combat , un de fes
Canons de trente- fix livres de balles créva , & mit
le défordre dans fon Equipage. Nos deux Vailſeaux
étoient ſi maltraités , qu'ils ne purent pas
le pourfuivre.
Quoiqu'on ait beaucoup parlé de la facilité que
notre miniſtere trouvoit à effectuer les emplois
coutidérables qui ont été propofés ; il a été queftion
dernierement d'établir une Capitation , ou
un don gratuit , pour le fervice de l'année prochaine.
On ne fçait point fi cette infinuation trouvera
les efprits favorablement difpofés.
Du 23. Décembre.
Le 1s de ce mois , la Chambre des Com
munes approuva le Bill qui régle la punition des
Soldats Déferteurs.
Les préparatifs pour la Campagne prochaine
continuent avec beaucoup de vivacité. On fait
dans tout le Royaume de nouvelles levées pour
le fervice de terre & de mer. On forme en Irlande
treize nouvelles Compagnies de Marine
qui feront chacune de cent hommes . On travaille
dans tous nos Ports à tenir toutes chofes prêtes
pour l'exécution des différentes entreprifes qui
entrent dans le Plan de nos opérations mariti
mes pour l'année prochaine. On a lancé a l'eau
à Southampton un Vaiffeau de foixante - quatorze
canons. A Deptford on en a lancé un de même
force , & un autre de foixante canons. On
en doit lancer bientôt plufieurs autres dans les
différents Ports . On conftruit en même temps
un grand nombre de Batteaux plats , pour le débarquement
des troupes.
L'Amiral Holmes partit le 16.pour Portmourki
JANVIER. 1759. 203
"
Пly va prendre le commandement d'une Efca
dre qui doit relever celle de l'Amiral Saunders'
far la Côte de France . Ce dernier commandera
une autre Efcadre qui mettra à la voile dans
le courant du mois prochain , pour aller croifer
dans la Méditerranée. Le Chef d'Efcadre Geari
eft l'Officier que la Cour a choifi , pour conduire
les renforts que l'on doit envoyer aux :
Indes Orientales.
DE LA HAYE , le 12. Décembre:
La Ville d'Amfterdam a envoyé cinq Députés ,
Alphen , où ils ont trouvé cinq autres Députés
de la Ville de Rotterdam . L'objet de cette députation
étoit de délibérer enſemble fur ce qu'il
convenoit de faire dans la conjoncture préfente.
Il n'y a aucune efpérance que les Vaiffeaux pris
par les Anglois , foient rendus. L'infenfibilité du
Ministére de Londres aux plaintes de nos Négociants
, a déterminé à préfenter un nouveau
Mémoire à la Princeffe Gouvernante qui n'y a répondu
que par de foibles affurances de protec
tion.
Le 6. de ce mois il artiva une quatriéme Dé--
putation des Négociants , plus nombreuſe que
les précédentes. Les Députés , après avoir con
féré d'abord avec le Président de femaine & les
autres Membres de l'Etat , fe rendirent à l'Au--
dience de la Princeffe Gouvernante , & lur préfenterent
un nouveau Mémoire ou les griefs ,
dont on s'eft déja plein tant de fois , étoient exprimés
avec beaucoup d'énergie. Ce Mémoire
dont il s'eft répandu des copies , a fait ici de
fortes impreffions. Le Général York s'eſt donné
de grands mouvements pour les détruire , il
dit qu'il avoit reçu ordre de fa Cour , d'entre
a
Lvj
204 MERCURE DE FRANCE.
en Négociation avec leurs Hautes fuifances, pour
donner aux Intéreffés la fatisfaction qu'ils demandoient
; & il a propofé de nommer des Commiffaires
chargés fpécialement de traiter cette
affaire avec lui.
On eft convaincu que cette démarche de fa
part n'eft qu'un moyen imaginé pour fufpendre
le bon effet du Mémoire ; & qu'il n'a parlé de
négociation , que dans l'efpérance de faire naître
des incidents & des longueurs propres à anéantir
les difpofitions où l'on paroît être de ſe faire
juſtice .
Du 26.
Les Etats Généraux ont écrit une Lettre aux
Etats de Hollande & de Weftfrife fur l'augmen
cation des troupes. Cette Lettre , en date du 11 .
Décembre , porte en fubftance : que la Princefle
Gouvernante s'étoit préſentée à l'Aſſemblée afin
d'expofer combien il étoit important de prendre
une derniere réfolution fur l'augmentation des
troupes de terre , néceffaire à la fureté du Pays ,
& fur l'équipement des Vailleaux , vivement
follicité par les Négociants ; qu'il paroît en effet
que la tranquillité de la République exige , qu'on
fe décide promptement fur ces deux points ;
& que le feul moyen de les remplir efficacement ,
c'eft de mettre plus de concert qu'il y en a eu
jufqu'à préfent dans les délibérations particuliéres
des Provinces-Unies , & d'empêcher que leurs
vue's oppofées ne produifent un Schifme dont
les fuites ne pourroient être que funeſtes. La Princeffe
Gouvernante eft fort mal. Sa maladie eft
une Hydropifie que les Médecins jugent d'une
efpéce très-dangereuſe.
JANVIER. 1759. 205
D'AMSTERDAM , le 26. Décembre.
Tandis que nous croyons que le Miniſtere
Anglois fe diſpoſoit à nous faire juſtice des pirateries
exercés contre nos Vaiffeaux , nous avons
appris qu'un Navire de Rotterdam chargé à
Hambourg pour Liſbonne , a été attaqué dans
la Manche par trois Corfaires Anglois . Ila lui
ont enlevé pour douze mille florins de toiles
-& de cotton ; un quatriéme Corſaire eft furvenu
& s'eft emparé de tous les effets qu'il a
trouvé à ſa bienséance . Pour exécuter ce pillage
plus librement , il a fait écarter l'équipage du
Navire à coup de fabre , & a fait eſſuyer au
Pilote les plus indignes traitements.
Ce qui eft arrivé à deux Vaiffeaux partis de
Saint-Eustache pour Fleffingue , eſt encore plus
extraordinaire. Ces Vaiffeaux furent pris dans la
traversée par un Corfaire Anglois , & menés à
Saint-Janshaven. Quelque tems après le Juge
du lieu fit appeller les Capitaines , & leur fignifia
, que par les derniers Bâtimens venus d'Angleterre
il avoit reçu ordre de confifquer leur
cargaifon. Les Capitaines s'efforcerent en vain
de reclamer contre l'injuftice de ce procédé. On
leur répondit que leurs difcours étoient inutiles
qu'il falloit fe foumettre à la ſentence de confifcation
, dont le motif étoit que leurs Vaiffeaux
avoient été chargés pour le fervice de
la France. Le même jour le Juge envoya deux
Gardes à bord de ces Vaiffeaux , & fit mettre
le fcellé fur les écoutilles . Les jours fuivants il
fit décharger les marchandiſes , après quoi on
permit aux deux Capitaines de faire voile pour
Fleffingue. Les Propriétaires de ces deux Vaiffeaux
offrent de produire des certificats où l'on atteftera
avec ferment , que leur cargaiſons étoient pour
le compte des Sujets de la République , & non
pour celui des François.
Z06 MERCURE DE FRANCE.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DE VERSAILLES , le 14. Décembre.
SAA Majefté a nommé l'Evêque de Vence à l'Evêché
d'Angers..
L'Abbé Gautier , Vicaire Général du Diocéfe
de Bourges à l'Evêché de Luçon.
Et l'Abbé Moreau Chanoine de NotreDame
& Confeiller Clerc au Parlement , à l'Evêché '
de Vence.
Le Roi a donné l'Abbaye de Longvilliers , Ordre
de Cifteaux , Diocéle de Boulogne , à 1 Abbé
de Narboune- Pelet Chanoine de Saint - Paul-
Trois - Châteaux .
L'Abbaye d'Uzerche, Diocéfe de Limoges , Ordre
de Saint Benoît , à l'Abbé de Cugnac de Dampierre
, Chanoine & Chancelier de l'Eglite Mé--
tropolitaine de Tours.
L'Abbaye Réguliere de Saint Pierre de Hafnon ,
Diocéfe d'Arras , a Dom Lernould , Religieux de
la même Abbaye.
L'Abbaye de Perray , Ordre de Cifteaux , Diocéfe
d'Angers , à la Dame de Gourcy - Charcy ,
Religieufe à l'Abbaye aux Bois , à Paris.
Ville' L'Abbaye de Kerlot , Ordre de Ciſteaux ,
& Diocéfe de Quimper , à la Dame de Cuillé ,
Religieule à l'Abbaye de Banceray , à Angers.
Et un Canonicat de la Sainte Chapelle du
Palais à Paris , à l'Abbé Coriambleu , Prêtre du
Diocéfe d'Orléans.
Le fieur de Chevert , Lieutenant Général des
Armées du Roi , Commandeur , Grand Croix
JANVIER . 1759. 207,
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint-Louis
ayant été nommé par le Roi de Pologne , Electeur
de Saxe , Chevalier de l'Ordre de l'Aigle
Blanc , reçut le 2. ce mois , avec la permiffion de
S. M. des mains du Comté de Luface,le Cordon
de cet Ordre avec le Portrait du Roi de Pologne ,
dans une Boëte d'or enrichie de diamants,& une.
Lettre de ce Monarque , remplie de témoignages.
d'eftime & de bienveillance .
Le ro. le Roi , en entrant au Confeil , créa
Pair de France le Duc de Choifeuit , Miniftre &
Secrétaire d'Etat des Affaires Etrangeres.
Le Roi a donné l'Abbaye de Preuilly , Ordre de
S. Benoit , Diocéfe de Tours , a l'Abbé de Gabriac
, Grand-Vicaire de Sens .
L'Abbaye de Bellozanne , Ordre de Prémon
tré , Diocéfe de Rouen , a l'Abbé le Rat , Chanoine
de l'Eglife Cathédrale de Rouen .
Le Prieuré de S. Maurice lès S. nlis , à l'Abbé
Mauffac , Prêtre de la Communauté de S. Sulpice.
Le Prieuré de Liern , Ordre de S. Auguftin ,
Biocéle d'Evreux , a l'Abbé Machelart , Chapelain
de la Chap ile de Madame.
Le Prieuré de Vicuxpoux , Ordre de Grammont
, Diocéfe de Seus , a l'Abbé de Maſtin
Grand- Vicaire d'Orleans.
Le Prieuré de S. Martin du Lamballe , Diocéle
de S. Brieux , à l'Abbé de Champorcin ,
Chanoine & Théologal de l'Eglife d'Arles.
Le Prieuré de Friardel , Ordre de S. Auguf
tin , Diocéfe de Lilieux , a l'Abbé de la Tour d'Auvergne
, Aumônier du Régiment Royal des Vaiſ➡
feaux .
Le Prieuré de Montguyon & de la Primaudiere,
fon Annexe, Ordre de Grammont, Dioceſe d'Angers
, à l'Abbé Dupont , Clerc de la Chapelle
du Roi
208 MERCURE DE FRANCE.
Le Prieuré de Saugé , Diocéfe de Poitiers , au
fieur Lebrun , Chapelain des Prifons du Grand
Châtelet ;
Le Prieuré de S. Martin fous Beaumont , Diocéfe
de Dijon , au fieur Bodier , Promoteur du
même Diocéfe.
Et le Prieuré de Mauves , Diocéfe de Nantes ,
au fieur des Rochelles Petit Prêtre du même
Diocéfe.
Le 21. Décembre.
Le 19. le Comte de Beftuchef , Ambaffadeur
Extraordinaire de Ruffie , eut une Audience particuliere
du Roi , à laquelle il fut conduit par le
Sieur de la Live , Introducteur des Amballadeurs.
Du 4 Janvier.
Les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de
l'Ordre du Saint- Eſprit , s'étant aſſemblés vers les
II heures dans le Cabinet du Roi , S. M. tint
un Chapitre , & admit au nombre des Chevaliers
de l'Ordre , le Duc de Chevreufe , le Duc de Broglie
, le Maréchal de Contades , le Comte de Graville
, le Comte de Rochechouart , le Comte de
Guerchy , le Prince de Crony & le Comte de
Lannion.
Le Roi fortit enfuite de fon Appartement pour
fe rendre à la Chapelle . Sa Majefté étoit en mauteau
avec le Collier de l'Ordre . Elle étoit précédée
de Monſeigneur le Dauphin , du Duc d'Orléans
, du Prince de Condé , du Comte de Clermont
, du Prince de Conty , du Comte de la Marche
, du Comte d'Eu , du Duc de Penthiévre , des
Chevaliers , des Commandeurs & des Officiers de
l'Ordre.
Après qu'on eut chanté l'Hymne du Veni Creator
, le Roi monta ſur ſon Trône , & mit au Cardinal
de Luynes le Cordon de l'Ordre. La Grand-
Mefle fut célébrée par l'Evêque de Langres , PréJANVIER.
1759. 200
lat-Commandeur. Après la Meffe , Sa Majefté
fut reconduite à ſon Appartement , à la maniere
accoutumée.
Sa Majesté a fait Duc à Brevet , le Marquis de
Villequier , fils du Duc d'Aumont.
Le Roi a permis au Comte d'Albert , fils du
Chevreufe de prendre le titre de Duc de Luynes.
Sa Majesté a nommé le Marquis de Quefne ,
Chef d'Efcadre , Commandeur de l'Ordre Royal
& Militaire de Saint- Louis , avec la Penfion de
trois mille livres.
De Paris , le 23 Décembre.
Les quatre Bataillons, des Gardes - Françoiſes ,
qui ont fait la Campagne en Flandres , font arriyés
fucceffivement les 17 , 19 , 21 & 23 de ce
mois ; & les deux Bataillons des Gardes- Suilles ,
les 19 & 21 .
en
Il paroît un Arrêt du Confeil d'Etat du Roi ,
date du 21 du mois dernier , qui ordonne que les ›
Propriétaires des Offices compris dans l'Etat annéxé
à l'Edit du mois d'Août dernier , portant
création d'un million effectif d'augmentation de
Gages , qui fatisferont aux deux tiers de cette
augmentation de finances , dans le courant de
ce mois , & à l'autre tiers avant le premier Février
prochain , feront déchargés de deux fols
pour livre , ordonnés par le même Edit , & ,
qu'ils jouiront de leurs nouveaux Gages , à compter
du premier du mois d'Octobre dernier. Autre
Arrêt du Confeil du 18 Novembre 1758 , qui
nomme des Commiffaires pour procéder à la liquidation
de la finance , & au remboursement
des Offices de la Capitainerie de Livry.
Autre du 21 , qui ordonne que les Fonds deftinés
pour l'illumination & le nettoyement de la
Ville de Paris , feront augmentés de cinquante
mille livres.
210 MERCURE DE FRANCE.
Autre du 26 , en interprétation de la Déclaration
du 7 Juillet 1756 , portant prorogation pour 2 1
années , des Droits établis par Edit de Décembre
1743.
Autre du 30 , qui renvoye aux Requêtes de
l'Hôtel , le Jugement des Affaires pendantes & indécifes
dans le Tribunal de la Capitainerie de
Lyvry , & tout ce qui peut concerner le fait des
Chaffes, jufqu'au remboursement des Lieutenances
de ladite Capitainerie.
Autre du 10. Décembre , portant que le produit
de l'Octroi municipal d'un fol par pain de
fel , Rozière , ou d'extraordinaire en Franche-
Comté , continuera d'être employé par préférence
an remboursement des Propriétaires d'Offices
Municipaux.
Autre du même jour , portant établiſſement
des droits à percevoir pendant fix années , qui
commenceront au premier Janvier 1759. fur les
Marchandifes & denrées entrant & fe fabriquant
dans la Ville , Fauxbourgs & Banlieue de Paris
, pour l'acquittement du Don gratuit ordonné
par Edit du mois d'Août 1758. & réunion deſdits
droits au Domaine de ladite Ville.
Autre du 12. pour la prife de poffeffion de
la Ferme des Droits rétablis , prorogés pour
douze années par Déclaration du 7. Juillet 1755.
à commencer du premier Janvier 1759. fous le
nom de Louis Parmentier.
Autre du 12. qui caffe deux Ordonnances rendues
par le Lieutenant Général de la Prévôté de
l'Hôtel , les 2. Novembre & f. Décembre 1758..
la premiere fur le réquifitoire du Procureur du
Roi , & la derniere fur la demande de la nommée
Mouton. Décharge le Fermier du droit fur
les fuifs , fes Commis , le fieur Petit , Procureur
& l'Huiffier Sarrot , de l'amende contre eux pro
JANVIER. 1759. 2 I'Y'
noncée : Et ordonne que toutes les difcuffions
relatives à la perception du droit du fol pour
livre fur les fuifs , feront portées devant Monfeur
Bertin .
> >
Il paroît une Ordonnance du Bureau des Finances
de la Généralité de Paris du 12. Décembre
, portant tres - expreffes inhibitions & délenfes
à tous Bateliers , Mariniers , Voituriers par
Eau & à tous autres de dépofer a l'avenir
aucune Pierre de Taille fur la Chaullée du Cours ,
à moins de fix pieds de diſtance du bord'exterieur
de ladite Chauffée , à peine de cent liv . d'amende
: & pareilles défenſes à tous Ouvriers travaillant
à la décharge des Batteaux qui voiturent lesdites:
Pierres , d'arracher aucuns Pavés ou Bordures
de ladite Chauffée , pour y enfoncer des pieux
& attacher les moulinets de leurs Vindas & Cabeftans
qui ne pourront pareillement être atta--
chés à une moindre diftance que de fix picds
defdites Bordures ; fous la même peine de cent
liv. d'amende , & même d'emprisonnement de
leur perfonne en cas de récidive .
Arrêt du Confeil du 17. qui ordonne l'exécution
de la Déclaration du 7. Juillet 1756. du
Tarify annexé , & des Arrêts du Confeil des
26. Novembre & 12. Décembre 1758. rendus
en conféquence : Evoque toutes les demandes &
conteftations nées & à naître fur la perception
& recouvrement des droits rétablis ; les renvoye
pardevant les fieurs Lieutenants Général de Police
& Prévôt des Marchands , chacun pour les
Parties qui les concernent, fauf l'appel au Confeil.
Autre du 24. qui ordonne que les Tirages de:
la Loterie de l'Ecole Royale Militaire , feront faits,
dorénavant en la grande Salle de l'Hôtel-de- .
Ville de Paris.
Autre du 26. qui commet Jean Faydi , pour
212 MERCURE DE FRANCE.
faire la Régie & recouvrement des fommes qui
doivent provenir de l'exécution de l'Edit du mois
d'Août dernier , portant établiſſement des Donsgratuits.
AVIS.
Le fieur Rochefort , Maître Perruquier , dont
il a été fait mention dans plufieurs Mercures ,
continue de monter les Perruques nouées , les
Bonnets & les Perruques à bourſe , par le moyen
des têtes artificielles , qu'il a inventées , enforte
qu'elles prennent naturellement d'elles-mêmes ,
le tour du visage , fans avoir beſoin de boucles ,
de cordons , de refforts , ni même de l'accommodage
, pour être affujetties à coller, fi parfaitement
que les cheveux femblent y avoir pris racine :
on ne répétera point l'éloge qn'en ont fait les Of
ficiers de fa Communauté , dans le Certificat en
bonne forme , qu'ils lui ont accordé. Les Perfonnes .
qui demeurenten Province , ou hors du Royaume,
qui voudront avoir des Perruques de fa façon ,
n'ont qu'à lui écrire ; il leur enverra un modéle
de meſure très -facile à prendre , & tel qu'il le faut ,
pour pouvoir y rapporter exactement les propor
tions : & avec la facilité du modéle où tout eſt
bien expliqué , les Perfonnes pourront faire prendre
aifément la meſure de leur tête . Elles font
priées d'affranchir leurs Lettres. Le fieur Rochefort
, demeure à Paris , rue de la Verrerie , près
la rue des Billettes.
Louis , Marquis de Loftanges , Chevalier , Seigneur
de Jarniolt en Lyonnois , Cornette au Régiment
des Cuirafliers , a été tué le 10 Octobre
1758 , à la Bataille de Lutzelberg , où il avoit donné
des preuves du plus grand courage. Il étoit fils
de feu Laurent , Marquis de Loftanges , BrigaJANVIER.
1759. 213
dier des Armées du Roi , mort des bleffures qu'il
avoit reçues à Raucoux, & frere cader de feu Jean→
Baptifte , Marquis de Loftanges , Seigneur de Jarnioſt
, après ſon pere , mort Capitaine de Cava •
lerie pendant la derniere Guerre.
Louis étoit devenu le Chef de la Branche des
Marquis de Béduer en Quercy , par la mort , fans
enfans , de fes deux Coufins-germains.
1. Louis , Marquis de Béduer , mort le 11 Septembre
1746. Il avoit épousé en 1729 , Marie-
Antoinette- Charlotte du Maine du Bourg , petitefille
& Cohéritiere du Maréchal du Bourg' , Che
valier des Ordres du Roi.
2. Jean- Louis , Comte de Corn , Marquis de
Béduer , après fon frere , mort le 27 Décembre
1755. Il avoit épouſé en 1743 , Marie- Pulcherie-
Anaftafie de Foucaud d'Alzon , Baronne de Sonat
en Quercy , qu'il a inftituée fon Héritiere , à la
charge de rendre fon hérédité à des mâles du
nom de Loftanges à fon choix.
Louis , qui donne lieu à cet Article , eut quatre
foeeurs.
i . Anne , née en Novembre 1725 , mariée en
Septembre 1746 à Jean-Jofeph de Cornelly , Seigneur
de Cambolit en Quercy.
2. Marie , née en Octobre 1733 › a été élevée
à S. Cyr.
3. Marie , née en Janvier 1735 , Religieufe à
Lyllac.
4. Marie-Charlotte , née en Août 1737.
Hugues de Loftanges , né le 30 Janvier 1713 ,
Baron de Felzeins & de Cuzac en Rouergue , eſt
aujourd'hui le Chef , & le feul des Marquis de Bé
duer ; il a pour enfans.
1. Jean-François-Louis de Felzeins , né le 6
Février 1741 , Clerc Tonfuré , élevé au Collége
du Pleffis.
214 MERCURE DE FRANCE.
2. Jean- François-Jofeph de Béduer , né le 22
Octobre 1742 , Cornette au Régiment des Cuiraffiers.
3. Jean-Louis , né le s Février 1752.
4. François Hugues , né le 21 Juin 1753 .
s . Urtule , née le 22 Septembre 1748 , nom
mée
pour être élevée à S. Cyr.
Le Marquis de S. Alvere , Grand Sénéchal &
Gouverneur de Quercy , eft'le Chef de la Maiſon
de Loftanges . Il a pour enfans ,
Le Marquis de Lotanges , Brigadier des Armées
du Roi , Colonel du Régiment des Cuiraffiers , Premier
Ecuyer de Madame , en Marquis de Lhopital
fon beau-pere .
Le Comte de Loftanges , Capitaine de Dragons ,
qui n'eftpoint marié.
L'Abbé de Loftanges , Chanoine de l'Eglife de
Paris.
N... de Loftanges, mariée au Comte de Conac
en Limofin.
N... de S. Alvere , mariée au Marquis de
Cugnac.
å Marie-Julie , mariée le
Février 1756 , 23
François -Saturnin de Galard , Marquis de Terraube.
N... de Cadrieu.
La Maifon de Loftanges n'eft plus divifée à
préfent qu'en trois Branches , celle des Marquis de
S. Alvere en Perigord , celle de Béduer en Quercy,
& celle de Pailhés en Saintonge, dont aujourd'hui
eſt N... de Loftanges , Capitaine au Régiment
des Cuiraffiers. Voyez pour la Nobleffe & l'Ancienneté
de cette Famille , Morery & les Tablettes
hiſtoriques , &c .
JANVIER. 1759 . 215
Fautes à corriger.
Dans le précédent Volume ( Avis de M. Blondel )
pag. 189. à 4 heures préciſes du matin , lifex ,
à dix heures précifes du matin.
Dans le préfent Volume , page 37. dans l'Epode
2º vers , Autaux , lifez Autans.
P. 66. ligne 2. Navet , fez Navete.
P. 86. 1. 6. eft indépendante . fez eft dépendante.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le fecond Mercure du mois de Janvier , & je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 13. Janvier 1759. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
L'Amante & le Buveur , Ode en dialogue , pag. 7
Vers a Mlle de Fontenelle ,
A la même ,
9
10
17
Epître à M. L. D.D. par M. Senac de Meilhan , 1 ;
Remarque fur les premieres Affemblées des Sçavants
tenues à Paris par M. Delalande , de l'A.
cadémie Royale des Sciences ,
A S. A. Mgr le Prince de Soubife au fujet de la
victoire qu'il a remportée fur les Hanovriens
& les Hellois ,
L'Antiquaire au-deffus de fa fortune , Conte , 26
La Convalescence de Madame la Princeffe de
Condé , Epode ,
25
37
Sur la queftion propofée dans le fecond Mercure
d'Octobre ,
Ole Sacrée ,
44
49
216 MER CURE DE FRANCE.
Epître à Mlle Barri de Céres , par Mlle Thomaſfin
,
53
L'Amour Voyageur , par le Solitaire de Bretagne
,
Mot de l'Enigme du Merc. précédent ( Navete) 66
Mot du Logogryphe ,
Enigme ,
Autre Enigme ,
Logogryphe ,
Chanlon ,
59
ibid.
ibid.
ibid.
67
68
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Extrait du Traité des Langues vivantes dans les
Sciences , par M, Malouin &c .
Suite de la Lettre de M. Rouſſeau & c.
69
74
Extrait de l'Hift. des Mathématiques , 124
Suite des Principes difcutés , 139
Annonces des Livres nouveaux, 145 fuiv.
ART.III.SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
MEDECIN E.
Extrait du fecond Mémoire fur l'Inoculation , &c,
ART. IV. ARTS UTILES.
ISI
Lettre de M. Fournier le jeune , 179
ARTS AGRÉABLES.
Mufique ,
189
Gravure ,
199
ART. V. SPECTACLES .
Opéra , 192
Comédie Françoiſe ,
ibid.
Comédie Italienne , 192
Concert Spirituel ,
192
ART. VI. Nouvelles Politiques , 194
212
Avis ,
La Chanfon notée doit regarder la page 68.
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoife.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
FEVRIER. 1759 .
Diverfité , c'est ma dev :fe. La Fontaine.
BagihanScalpe
Cechia
A PARIS ,
( CHAUBERT, rue du Hurepoix.
JORRY , vis - à - vis la Comédie Françoiſe.
PISSOT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais,
Avec Approbation & Privilége du Rois
AVERTISSEMENT.
LEE Bareau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure, rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire , à M.
MARMONT EL, Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes
à raifon de 30 fols piéce.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payerone
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir, ou quiprendront lesfrais du port
fur leur compte , ne payeront , comme à
Paris , qu'à raison de 30 fols par volume ,
c'est- à- dire 24 livres d'avance , en s’abonnant
pour 16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus.
A ij
Onfupplie les perfonnes des provinces.
d'envoyerpar la pofte , en payant le drois ,
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le payement en foit
fait d'avance au Bureau .
Lespaquets qui neferont pas affranchis ,
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
du
On
peut fe procurer
par
la voye
Mercure
le Journal
Encyclopédique
&
celui
de
Mufique
, de
Liége
, ainfi
que
les autres
Journaux
, Eftampes
, Livres
&
Mufique
qu'ils
annoncent
.
Le Nouveau Choix fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes , & les conditions font
les mêmes pour une année,
MERCURE
DE FRANCE.
FEVRIER . 1759 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
C'ES
EN VERS ET EN PROSE.
LES OISEAUX ,
FABLE.
Par M. l'Abbé AUBERT.
'EST mon ami : ce mot aujourd'hui me fait
rire.
( Cet ami qu'on fe donne eft fouvent un Vaurien.
)
Au bon vieux tems c'étoit tout dire ;
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Préfentement c'eft dire moins que rien.
Siécle pervers , quel aveugle délire
Te poufle au mal & t'éloigne du bien ?
Où la vertu perd fon empire ,
L'amitié refte fans foutien .
Tant que les Habitans d'an Maronnier antique
Confervérent le goût des moeurs ,
Leur innocente République
D'une union parfaite éprouva les douceurs.
L'amour & l'amitié qui partageoient leur vie ,
Animoient leurs chanſons , rendoient plus doux
leurs jeux.
Ils étoient alors vertueux ;
Ils ne connoiffoient point l'envie .
Petits Oiseaux , que vous étiez heureux !
Enfans gâtés de la Nature ,
Sur le même Rameau vous chantiez toujours
deux :
Rien ne vous chagrinoit , rien ne troubloit vos
feux.
Cette félicité fi pure
Dura peu. Connoît - on quelque chofe qui dure
L'amour de la vertu s'eteignit dans les coeurs.
Quelques petits Oifeaux Docteurs
En leur cerveau fripon trouverent ridicule ,
Que tel nid appartînt à Paul plutôt qu'à Jean.
Ce partage eft fou , croyez-m'en ,
FEVRIER. 1759.
Dit furtout un d'entre eux à la troupe crédule 3
Les biens font communs ici - bas.
Il dit ; & tous vont de ce pas ,
Dans le nid du voifin s'établir fans fcrupule.
Premiere fource de débats.
Un autre Oiseau fe mit en tête
De déloger un nid qu'il voyoit tout là-haut .
A quel propos de l'Arbre occupoit- il le faîte ?
Cet Oifeau - là raiſonnoit comme un fot :
Etoit- ce pour le nid un fi grand avantage ?
Il anima la troupe à lui livrer l'affaut.
Eh ! que ne laiffoit-il ce foin à quelque orage !
Cependant le nid fit le faut.
De difcorde & de guerre autre fource funefte.
On ne ſçut bientôt plus où bâtir ſa maiſen.
Infidélité , trahiſon ,
Cruauté , jaloufie , avarice & le refte ,
Regnérent à la fois chez cette Nation.
D'amour, alors plus de nouvelle :
D'amitié partant encore moins.
A la fin ce Peuple infidéle
Nous reffembla dans tous les points.
A iv
S MERCURE DE FRANCE.
L
DORIS.
A lumiere du jour dans les Mers s'est éteinte.
Déja des Côtes du couchant :
La Pourpre à nos yeux fe cachant
Va ceffer d'y refter empreinte.
De fes cornes d'argent la Lune orne les Cieux ;
La Nuit va fecouer fes pavots en tous lieux :
Bientôt d'une douce rofée
Nous allons voir l'herbe arrofée.
Avec moi viens te retirer ;
Viens , ma Doris , viens fous ces hêtres :
Seulsnous pourrons y reſpirer.
Suis - moi , viens dans ces lieux champêtres.
Le fouffle délicat de l'amoureux Zéphir
Anime ce boccage & t'invite au plaifir .
De ces Arbres touffus le verd épais & fombre
Porte l'âme à rêver délicieuſement .
Tranquille elle s'y livre & démêle à leur ombre
De fes penfers confus le défordre charmant.
Plus douce que le plaifir même ,
Dis- moi , Doris , ne fens-tu pas
D'une tendre douleur les accès délicats ?
Vois tu d'un oeil ferein l'heureux mortel qui t'aime?
Et ton fang agité d'un mouvent foudain
N'a t- il pas quelquefois fait palpiter ton fein ?
FEVRIER. 1759 .
Je vois ton coeur qui s'examine.
Tu te dis que m'arrive- t-il ?
Et quel fentiment me domine ?
Raffure- toi , Doris ; ce n'eft pas un péril
Qui doive allarmer ton courage.
Pour toi depuis longtemps j'en ſens bien davantage.
Je võis ta vertu s'allarmer.
Tu confultes ton coeur , ta raiſon , la fageffe :
Et je vois la rougeur de la chafte Jeuneſſe
Sur ton timide front malgré toi s'animer.
Des préjugés cruels ,un honneur trop févére
De tes plus doux penchants interrompent le cours
Et te font rejetter d'innocentes amours ,
Qui malgré la raiſon auftére
Eprouvent de ton coeur de fenfibles retours.
Doris , tourne vers moi ces regards que j'adore :
A ton deftin foumets ta volonté.
L'amour feul lui manquoit encore ,
Pourquoi fuir ta félicité ?
Tu combats dans ton coeur un trouble qu'il ignore,
Laiffe-moi raffurer ce coeur intimidé....
C'enest fait : qui balance eft déja décidé.
Ton efprit animé de la plus vive effence
Seroit-il fait pour languir dans les fers
D'une indolente indifférence ?
Doris, lorfquefur moi tes beaux yeux font ouverts ,
Oui le feuque j'y vois en ton coeur prend nailfance,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Ne te flatte pas un moment
De conferver obſtinément
Cette indifférence profonde.
On aime bien facilement
Lorfque l'on eft aimé de tout le monde .
Quoi , l'amour pourroit-il te caufer de l'effroi ?
La honte n'eft jamais en partage qu'au vice.
Quand de l'amour on fuit la loi ,
Il ne faut pas qu'on en rougiffe.
Regarde , & vois partout régner les fentimens
Contre lefquels en vain ta prudence murmure.
Ce feu qu'en ton coeur tu reffens
N'eft que celui de la Nature.
Ah ! fi tu te laiffois charmer
Par l'appas féducteur de ces plaifirs tranquille s
Que reffentent deux coeurs qu'amour daigne
enflâmer !
A ce deftin qu'on ne pent défarmer
Tu redemanderois tous ces jours inutiles
Que tu lalas s'écouler fans aimer.
lalas
Quand l'amour & le tems contraignent une Belle
A fe rendre à l'Amant qui ne vit que pour en elle ;
Quand les refus ne font qu'un jeu foible & légers
Quand on s'eft affuré d'un fidéle Berger ;
Qu'unie avec le coeur la raifon s'abandonne
Que déja la vertu de myrthe le couronne;
FEVRIER. 1759.
Lorfqu'ils s'animent tous les deux
Par quelques tendres réfiftances ,
Par quelques douces violences ,
Et que par des vols amoureux
Ils enyvrent leurs coeurs de mille jouillances ;
Quand de la Belle , enfin , les regards enchanteurs
De fon amour portent l'excuſe ,
Quefes beaux yeux couverts de pleurs
Demandent ce qu'elle refufe.
Lorfque ... mais je ne puis finir.
Ce qu'ici je viens de te peindre
N'eft qu'un fonge de ce plaifir
Que tu ne devrois pas tant craindre.
Agréables tranfports ! Divins raviffemens !
Quoi! j'entreprens de vous décrire ,
Vous qu'en mes plus doux fentimens
Mon coeur à retracer peut à peine fuffire !
Doris , je te vois ſoupirer.
Ton âme éprouve-t-elle une nouvelle yvreſſe ?
Heureux fi mes accens te pouvoient inſpirer
Le goût d'une vive tendreſſe !
Hélas ! que l'Amour a d'attraits !
Si ce que l'on en dit fait bien ſouvent qu'on l'aime,
De fon image , enfin , fi ton trouble eft l'effet ,
Que ne feroit-il pas lui-même!
Quoi ! pourrois-tu refter Belle inutilement ,
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
Et traîner une vie & trifte & languillante ?
Ah ! que ta beauté raviſſante
Ne faffle pas notre tourment !
Non , ne m'oppoſe pas les chagrins & la crainte
Que l'Amour entraîne avec lui :
L'infipide froideur dont une âme eſt atteinte
Caufe mille fois plus d'ennui.
En vain quelque frayeur t'obséde ,
Laiffe agir fur un autre coeur
Le trouble qu'infpire la peur
De fe voir délaiflé fitôt qu'on le pofféde.
Tu ne verras jamais finir
Ce pouvoir merveilleux d'allumer tant de flâmes;
Et tant que ta beauté captivera des âmes ,
Ta verru dans tes fers fçaura les retenir.
Choir parmi notre jeuneffe ...
Mais daigne me choifir fur tous mes Concurrens.
Leurs feux n'approchent point de l'ardeur qui me
preffe .
Ton choix peut fe fixerfur des objets plus grands ,
Mais qui pourra jamais m'égaler en tendreffe ?
Tel pourra fe parer du rang de fes Ayeux s
Tel autre prônera la fortune & fon luftre ;
Tel,avec moins d'amour , fçaura l'exprimer mieux,
Chacun te vantera quelque chofe d'illuftre.
Moi , je ne puis t'offrir qu'un coeur
FEVRIER. 1759. 13
Que le Ciel en naiffant me donna par faveur.
Qu'imprudemment ta foijamais ne s'abandonne.
Souvent d'un tendre amour on fe dit confumé ;
Tandis que d'aucun feu le coeur n'eft animé.
L'un aime à partager l'éclat qui t'environne ;
L'autre de t'attendrir ne reffent le defir ,
Que parce que la voix de chacun te couronne ;
Un autre cherche en toi fon unique plaifir.
Pour moi , plus fincére & plus tendre ,
J'aime , comme on aimoit avant qu'on fçût apprendre
L'art d'employer un foupir impofteur :
Avant que les fermens que l'Amour peut prétendre
En fuffentun gage trompeur.
De tout ce qui dans toi peut flatter, peut furprendre,
Doris , moncoeur, enfin , ne defire que toi :
Je ne defire que ta foi,
Ce n'eft pas dans mes vers que mon amour fidèle
S'efforce uniquement d'éclater à tes yeux.
Je neveux pas te mettre au rang des Dieux ,
Ilte ficd affez bien de n'être que mortelle.
Un autre avec plus d'art peut chanter fon tourment
;
Ma voix exprime mal ce qué mon coeur reffent .
Si d'un coeur plein d'amour tu recevois l'hom
mage ,
14 MERCURE DE FRANCE
De ce coeur qu'avec toi perfonne ne partage ;
Si par une fidélité
Dans des douleurs mille fois éprouvée ,
Par un refpect égal à ta beauté ,
Tu pouvois être captivée ;
Situ veux donner coeur pour coeur ,
Certain de ton amour je touche à mon bonheur.
Doris , rends juſtice à ma flâme ,
Tesregards enchanteurs qui l'ont mifeen mon âme
L'ont éprouvée affez longtemps.
Si de mes tendres fentimens ,
Tu connois la per ſévérance ,
De monhommage , enfin , approuve la conftances
Tu n'as qu'à dire un mot , j'oublirai mes tourmens.
Tes beaux yeux font baiffés : de ta peine fecrette
Ce regard languiffant feroit- il l'Interprête ?
Doris , nous fommes feuls ; ne puis-je t'attendrir ?
Ta bouche encor reſte muette ,
Mais tu combles nes voeux par ce tendre ſoupir.
Par M.de Malomon , Cap . dans L. R. de Hor
FEVRIER. 1759. IS
ZULIM A. *
Fragments de l'Hiftoire du Méxique.
QUAND les Efpagnols , fous la conduite
de Cortès , aborderent au Méxique,
les habitans de Tabafco furent les premiers
qui en défendirent l'entrée. Cortès
les foumit & leur accorda la paix.
Le Cacique , en figne d'alliance & d'amitié
, lui envoya de riches préfents ; il
y joignit vingt femmes d'une beauté finguliere.
Parmi ces Indiennes il y en avoit
une dont la grace naturelle avoit quelque
chofe de plus touchant & de plus
noble. Le Soleil , qui brule ces Peuples ,
fembloit avoir refpecté fon tein. Quoique
fa pudeur eût à peine un foible
afyle fous un demi vêtement , fa modef
tie la couvroit toute entiere. Elle ne rougiffoit
point d'offrir aux yeux mille charmes.
La Nature n'avoit point dit à ces
Peuples , qu'il étoit honteux de laiffer
voir fon plus bel ouvrrage , & l'art ne
*Nota. Elle eſt connue fous le nom de Ma
rine que les Espagnols lui donnerent.
16 MERCURE DE FRANCE .
7
leur avoit point appris à le cacher à
demi pour irriter les defirs.
Vous n'aviez pas befoin , belle Zulima,
de l'artifice & du myſtére , pour faire
naître l'admiration & l'amour : l'imagination
même , & l'imagination flateuſe
d'un Amant ne lui a jamais rien peint
de plus régulier , de plus raviffant que
cette Beauté fans ornement & fans voile
, que la Nature fembloit avoir formée
en fouriant , enchantée de fon ouvrage.
Elle avoit choifi pour former votre
belle bouche , le corail le plus pur
& les perles les plus éclatantes des mers
où le foleil femble naître. Votre voix
étoit plus infinuante que le Zéphir du
Printems , lorsqu'il épanouit les feuilles à
peine colorées d'une fleur naiffante. Ceux
même qui n'entendoient pas votre langage
, fentoient à une émotion confufe ,
qu'il étoit l'expreffion d'une âme tendre.
Mais le plus inévitable de vos charmes
étoit ce feu languiffant qui jaillifloit
de vos beaux yeux noirs , ombragés
par des paupieres qui les rendoient plus
brillants encore. Dès que ces belles paupieres
s'éleverent , comme les voiles qni
couvrent le trône des amours , on en
vit partir mille traits de flamme dont
tous les coeurs furent embrafés. Cortès
.
FEVRIER. 1759. 17
>
lui-même ne put s'en défendre . O paffion
née avec l'homme ! ô charme toutpuiffant
de la beauté ! La vertu te combat
, mais elle ne fçauroit te détruire ;
les autres paffions te rallentiffent , mais
elles ne peuvent t'étouffer. Tu renais ,
comme une incendie , de cette étincelle
cachée qui refte toujours dans nos coeurs .
Le premier mouvement de celui de Cortès
fut de fe révolter contre cette foibleſſe
, & fa premiere réſolution fut de
renvoyer au Cacique avec les autres Indienne's
cette femme dangereufe qui
venoit partager fes defirs entre la gloire
& l'amour. N'eft- ce pas , difoit- il , un
piége que ces Barbares ont voulu nous
tendre ? Ils ont choifi parmi les femmes
de ces contrées , les plus capables de
nous féduire , de nous amollir , de nous
divifer peut-être ; car que ne peut l'Amour
jaloux ? Mais bientôt un fentiment
plus noble & plus courageux vient
diffiper fes inquiétudes. La Nature
dit- il , eft partout la même , l'éducation
n'en change point le fond , les moeurs
ne font que la furface de l'âme. Les
Indiens comme nous , ont des coeurs
fenfibles ; & s'ils font capables d'aimer ,
la beauté a droit de leur plaire : pourquoi
celle -ci ne feroit-elle pas fur eux
>
18 MERCURE DE FRANCE.
l'impreffion qu'elle fait fur nous ? Sontils
plus forts ou plus fages ? Non fans
doute ; c'eft donc à moi à me fervir contr'eux
du piége qu'ils ont voulu mé tendre.
Qui fçait fi nous ne ferons pas
trop heureux un jour d'avoir Zulima
pour interprété , pour médiatrice , pour
inftrument de nos deffeins ? Elle annonce
un naturel heureux & docile ; & fi fes
talents répondoient à fa beauté , fi notre
langue pouvoit lui devenir familiere , fi
nos principes pouvoient paffer dans fon
âme , fi la douceur , le refpect , le defir
de la rendre heureufe pouvoit nous l'at
tacher , quel fecours n'ai - je pas lieu
d'attendre de fa médiation & de fon
zéle ?
Cependant le danger qui avoit d'abord
allarmé Cortès fubfiftoit encore . Zulima
& fes Compagnes pouvoient commencer
par féduire , par égarer , par divifer les
Efpagnols. Cortès réfolut de s'impoſer ä
lui-même & à fes Guerriers une loi inviolable.
Il fit appeller le Cacique & ceux
de fa fuite qu'il avoit envoyés fe délaffer
dans une de fes tentes , & commença par
remettre en leurs mains , avec tous les
témoignages de reconnoiffance qui pouvoient
adoucir un refus , les Indiennes
qu'ils lui avoient amenées , à l'exception
FEVRIER. 1759. 19
de Zulima. Le Cacique fit entendre parun
fouris , qu'il approuvoit le choix de Cortès
, & qu'il n'étoit pas furpris que le
Vainqueur ſe réſervat cette belle Eſclave.
Mais les Espagnols eurent de la peine
à contenir les murmures ; les plus fages
même le foient tout bas , il fait une
action imprudente un Général rifque
tout à fe permettre ce qu'il défend ; les
biens & les maux , les plaifirs , les peines ,
les privations , tour doit être commun entre
gens réfolus à vaincre ou à mourir enfemble
; le péril les rend égaux , la feule
diſcipline doit les diftinguer . Cortès s'apperçut
de ces mouvemens , il s'y étoit attendu
& il n'en fut point allarmé . Dès
qu'il eut congédié le Cacique il affembla
fes Guerriers & fit paroître au milieu d'eux
cette jeune Beauté , l'objet de leurs murmures
. Zulima fe voyant entourée de gens
armés & inconnus , s'imagina que , fuivant
l'ufage des Indiens , les Efpagnols
alloient la facrifier à leur Dieu. La pâleur
de la mort fe répandit fur fon vifage , fes
beaux yeux fe couvrirent des voiles de la
douleur , & ſes genoux chancelants refufoient
de la foutenir. Cortès lui tendit
la main : il ordonna à fon Truchement
de lui faire entendre qu'elle n'avoir
rien à craindre , & qu'elle étoit au milieu
·
26 MERCURE DE FRANCE.
les
de fes défenfeurs & de fes amis. Alors fes
larmes coulerent avec plus d'abondance ,
fes fanglots fe firent un paffage ; & levant
yeux fur celui qu'elle regardoit comme
fon Libérateur , elle lui exprima fa
reconnoiffance par le regard le plus touchant.
La jaloufie des Chefs redoubla encore
, & les plus emportés fe confultoient
avec les yeux de l'indignation , comme
pour s'encourager à laiffer éclater leurs
plaintes ; lorfque le Général leur parla en
ces termes . » J'ai renvoyé les Indiennes
"
qu'on nous avoit amenées & vous en
» pénétrez la raifon. Que ce préfent fût
» un artifice , ou un gage de paix & d'al-
» liance , il n'en étoit pas moins dange-
» reux. Vous fçavez , mes amis , quelles
» font les fuites de la volupté : la moins
» funefte eft la molleffe. Nous fommes
»perdus , fi nous nous livrons au plaifir.
» Il ne me refte plus qu'à vous expliquer
" pourquoi j'ai refervé cette Beauté fi
» touchante & fi redoutable. Alors il
leur fit part du deffein qu'il avoit de l'employer
comme interprête & médiatrice
dans les circonftances difficiles , & il
pourſuivit ainfi. » Vous pourriez foupçon-
»ner que l'amour a eu part à ma réfolu-
» tion , &je pourrois m'y méprendre moi-
» même. Je commence par vous avouer
ןכ
FEVRIER . 1759. 21
que fa beauté m'a furpris & touché :
» je fens que j'ai befoin d'un frein pour
» réfifter à ce penchant ; que chacun de
>> vous fe confulte ; peut-être ne fuis-je
»pas le feut qui doive redouter fes
» charmes . Voici donc ce que je propoſe
» pour notre fureté commune ; car la
» vertu même a befoin d'appui : c'eſt de
" nous engager tous par le même ferment
» a refpecter notre captive , à ne nous
» rien permettre auprès d'elle dont fa
» pudeur & notre gloire puiffent murmu-
» rer en un mot à vaincre & à renfermer
en nous-mêmes la paffion qu'elle.
» eft fi capable d'infpirer , quelque vio-
» lente qu'elle puiffe être , & à nous ar-
" mer tous pour punir de mort l'infidéle
"qui par fes difcours ou par les actions,
» auroit violé ce ferment : Je contracte.
» le premier à la face du Ciel l'engage-
" ment que je vous propofe . Si quelqu'un
» de vous craint ou refufe de jurer après
" moi , je vais renvoyer cette femme
» redoutable ; & j'aime mieux renoncer
»aux fecours que j'en attends , que de
» m'expofer avec vous aux malheurs dont
» elle peut être la caufe.
"
Rien n'eft comparable à l'étonnement
où ce difcours jetta l'Affemblée , fi ce n'eft
le reſpect qu'elle en conçut pour la fa22
MERCURE DE FRANCE .
geffe , la franchiſe & la vertu de fon Général
. Tous les Efpagnols jurerent par
acclamation , d'obferver la loi que Cortès
s'étoit impofée. Dès-lors chacun rendit à
Zulima des foins d'autant plus libres , qu'ils
ne pouvoient plus être fufpects . On vit régner
au milieu du Camp des Eſpagnols
l'amour fans efpoir & fans jaloufie , enchaîné
par le refpect , & voilé par l'auf
tére décence. Le foin de la vertu de la
Jeune Indienne fut confié au pieux Solitaire
d'Olmedo , & celui de fon inftruction
à l'Interprête Daguilar .
Douée d'une intelligence heureufe , &
animée du defir d'être utile à fes nouveaux
Maîtres , Zulima fit des progrès fi rapides
dans l'étude de leur Langue , qu'on a peine
à fe le perfuader , fur la foi même des
Hiftoriens. Dès qu'elle put fe faire entendre
, Cortès attentif à s'inftruire de
rout ce qui avoit rapport aux moeurs , aux
caractéres , aux ufages des Peuples dont il
méditoit la conquête , voulut fçavoir de
Zulima quels étoient fon pays & fa naiffance
, & par quel coup du fort , réduite
à la condition d'Efclave , elle étoit tombée
entre fes mains. L'ingénuité de Zulima
étoit une vertu de fon âge & de fa
Patrie comme fon coeur ne lui reprochoit
rien , fa bouche n'eut rien à diffimuler.
FEVRIER . 1759 . 23
ré
» Je dois le jour , dit-elle , au Cacique
» de Guazacoalco. Mon pere s'étoit décla-
"J pour Montefuma dont il étoit Tribu-
» taire , contre la République de Tlafcala
» rébelle à l'Empereur. Les Méxicains fu-
» rent vaincus , mais mon pere , dans fa
» retraite , avoit pris quelques Soldats en-
» nemis avec leur Capitaine , jeune hom-
» me d'une ardeur & d'une audace égale
» à fa beauté ; fon nom étoit Xicotencal.
» C'étoit le même qui étoit venu quel-
33
>>
que tems auparavant propofer à mon
» pere l'Alliance de fa République ; &
» dans le peu de féjour qu'il avoit fait
parmi nous , il avoit jetté dans mon
» fein les premieres étincelles de l'amour.
Après le combat où le fort avoit trahi
» fa valeur , il fut amené dans nos murs ;
» & vous fçavez peut-être quel eft , parmi
» les Indiens , le fort des Captifs. L'éduca-
» tion ni l'habitude n'a jamais pû affoi-
» blir dans mon âme l'horreur naturelle
" que j'ai conçue pour ces ufages inhu-
" mains. Je me trouvai à l'arrivée des
Captifs , au lieu où ils font gardés pour
» le facrifice. La fierté de leur Chef, fa
» conftance intrépide , l'avouerai-je enfin ?
» fa jeuneffe & fa beauté firent fur mes
» fens une impreffion d'autant plus vive ,
que la pitié en gravoit les traits . Qu'un
t
30
20 MERCURE DE FRANCE.
"
>>
de fes défenfeurs & de fes amis . Alors fes
larmes coulerent avec plus d'abondance ,
fes fanglots fe firent un paffage ; & levant
les yeux fur celui qu'elle regardoit comme
fon Libérateur , elle lui exprima fa
reconnoiffance par le regard le plus touchant.
La jaloufie des Chefs redoubla encore
, & les plus emportés fe confultoient
avec les yeux de l'indignation , comme
pour s'encourager à laiffer éclater leurs
plaintes ; lorfque le Général leur parla en
ces termes. J'ai renvoyé les Indiennes
qu'on nous avoit amenées & võus en
» pénétrez la raiſon. Que ce préfent fût
» un artifice , ou un gage de paix & d'al-
» liance , il n'en étoit pas moins dange-
» reux. Vous fçavez , mes amis , quelles
" font les fuites de la volupté : la moins
» funefte eft la molleffe . Nous fommes
»perdus , fi nous nous livrons au plaiſir.
» Il ne me refte plus qu'à vous expliquer
» pourquoi j'ai refervé cette Beauté fi
» touchante & fi redoutable . Alors il .
leur fit part du deffein qu'il avoit de l'employer
comme interprête & médiatrice
dans les circonftances difficiles & il
pourſuivit ainfi . » Vous pourriez foupçon-
» ner que l'amour a eu part´à ma réſolu-
» tion , &je pourrois m'y méprendre moi-
» même. Je commence par vous avouer
,
FEVRIER. 1759 . 21
que fa beauté m'a furpris & touché :
» je fens que j'ai befoin d'un frein pour
» réfifter à ce penchant ; que chacun de
» vous fe confulte ; peut -être ne fuis -je
» pas le feul qui doive redouter fes
» charmes. Voici donc ce que je propofe
» pour notre ſureté commune ; car la
» vertu même a befain d'appui : c'eft de
"nous engager tous par le même ferment
» à refpecter notre captive , à ne nous
» rien permettre auprès d'elle dont fa
» pudeur & notre gloire puiffent murmu-
»rer en un mot à vaincre & à renfer-
» mer en nous- mêmes la paffion qu'elle.
» eft fi capable d'infpirer , quelque vio-
» lente qu'elle puiffe être , & à nous ar-
»mer tous pour punir de mort l'infidéle
"qui par fes difcours ou par fes actions,
» auroit violé ce ferment : Je contracte
» le premier à la face du Ciel l'engage-
» ment que je vous propoſe. Si quelqu'un
» de vous craint ou refuſe de jurer après
» moi , je vais renvoyer cette femme
» redoutable ; & j'aime mieux renoncer
» aux fecours que j'en attends , que de
»m'expofer avec vous aux malheurs dont
elle peut être la cauſe.
Rien n'eft comparable à l'étonnement
où ce difcours jetta l'Aſſemblée , ſi ce n'eſt
le reſpect qu'elle en conçut pour la ſa22
MERCURE DE FRANCE .
geffe , la franchiſe & la vertu de fon Général
. Tous les Efpagnols jurerent par
acclamation , d'obferver la loi que Cortès
s'étoit impofée. Dès-lors chacun rendit à
Zulima des foins d'autant plus libres , qu'ils
ne pouvoient plus être fufpects . On vit régner
au milieu du Camp des Espagnols
l'amour fans efpoir & fans jaloufie , enchaîné
par le reſpect , & voilé par l'auf
tére décence. Le foin de la vertu de la
Jeune Indienne fut confié au pieux Solitaire
d'Olmedo , & celui de fon inftruction
à l'Interprête Daguilar.
Douée d'une intelligence heureufe , &
animée du defir d'être utile à fes nouveaux
Maîtres , Zulima fit des progrès fi rapides
dans l'étude de leur Langue , qu'on a peine
à fe le perfuader , fur la foi même des
Hiftoriens. Dès qu'elle put fe faire entendre
, Cortès attentif à s'inftruire de
rout ce qui avoit rapport aux moeurs , aux
caractéres , aux ufages des Peuples dont il
méditoit la conquête , voulut fçavoir de
Zulima quels étoient fon pays & fa naiffance
, & par quel coup du fort , réduite
à la condition d'Efclave , elle étoit tombée
entre fes mains. L'ingénuité de Zulima
étoit une vertu de fon âge & de fa
Patrie comme fon coeur ne lui reprochoit
rien , fa bouche n'eut rien à diſſimuler.
FEVRIER. 1759. 23
» Je dois le jour , dit- elle , au Cacique
» de Guazacoalco . Mon pere s'étoit déclaré
pour Montefuma dont il étoit Tribu-
» taire , contre la République de Tlaſcala
» rébelle à l'Empereur. Les Méxicains fu-
» rent vaincus , mais mon pere , dans fa
» retraite , avoit pris quelques Soldats en-
» nemis avec leur Capitaine , jeune hom-
» me d'une ardeur & d'une audace égale
» à fa beauté ; fon nom étoit Xicotencal.
» C'étoit le même qui étoit venu quel-
» que tems auparavant propoſer à mon
pere l'Alliance de fa République ; &
» dans le peu de féjour qu'il avoit fait
» parmi nous , il avoit jetté dans mon
» fein les premieres étincelles de l'amour.
Après le combat où le fort avoit trahi
» fa valeur , il fut amené dans nos murs ;
» & vous fçavez peut-être quel eft , parmi
» les Indiens , le fort des Captifs. L'éduca-
» tion ni l'habitude n'a jamais pû affoi-
» blir dans mon âme l'horreur naturelle
» que j'ai conçue pour ces ufages inhu-
» mains . Je me trouvai à l'arrivée des
33
Captifs , au lieu où ils font gardés pour
» le facrifice. La fierté de leur Chef, fa
» conſtance intrépide , l'avouerai-je enfin ?
» fa jeuneffe & fa beauté firent fur mes
fens une impreffion d'autant plus vive ,
» que la pitié en gravoit les traits. Qu'un
22 MERCURE DE FRANCE.
geffe , la franchiſe & la vertu de fon Général.
Tous les Efpagnols jurerent par
acclamation , d'obferver la loi que Cortès
s'étoit impofée. Dès-lors chacun rendit à
Zulima des foins d'autant plus libres , qu'ils
ne pouvoient plus être fufpects. On vit régner
au milieu du Camp des Eſpagnols
l'amour fans efpoir & fans jaloufie , enchaîné
par le reſpect , & voilé par l'auftére
décence . Le foin de la vertu de la
Jeune Indienne fut confié au pieux Solitaire
d'Olmedo , & celui de fon inftruction
à l'Interprête Daguilar.
Douée d'une intelligence heureufe , &
animée du defir d'être utile à fes nouveaux
Maîtres , Zulima fit des progrès fi rapides
dans l'étude de leur Langue , qu'on a peine
à fe le perfuader , fur la foi même des
Hiftoriens. Dès qu'elle put fe faire entendre
, Cortès attentif à s'inftruire de
rout ce qui avoit rapport aux moeurs , aux
caractéres , aux ufages des Peuples dont il
méditoit la conquête , voulut fçavoir de
Zulima quels étoient fon pays & fa naiſfance
, & par quel coup du fort , réduite
à la condition d'Efclave , elle étoit tombée
entre fes mains. L'ingénuité de Zulima
étoit une vertu de fon âge & de fa
Patrie comme fon coeur ne lui reprochoit
rien , fa bouche n'eut rien à diffimuler.
FEVRIER. 1759. 23
» Je dois le jour , dit- elle , au Cacique
de Guazacoalco . Mon pere s'étoit décla-
" ré pour Montefuma dont il étoit Tribu-
» taire , contre la République de Tlaſcala
» rébelle à l'Empereur. Les Méxicains fu-
» rent vaincus , mais mon pere , dans fa
» retraite , avoit pris quelques Soldats en-
» nemis avec leur Capitaine , jeune hom-
» me d'une ardeur & d'une audace égale
» à fa beauté ; fon nom étoit Xicotencal.
C'étoit le même qui étoit venu quelque
tems auparavant propofer à mon
pere l'Alliance de fa République ; &
» dans le peu de féjour qu'il avoit fait
parmi nous , il avoit jetté dans mon
»fein les premieres étincelles de l'amour.
Après le combat où le fort avoit trahi
» fa valeur , il fut amené dans nos murs ;
»& vous fçavez peut-être quel eft , parmi
»les Indiens , le fort des Captifs . L'éduca-
» tion ni l'habitude n'a jamais pû affoi-
» blir dans mon âme l'horreur naturelle
" que j'ai conçue pour ces ufages inhu-
" mains. Je me trouvai à l'arrivée des
JJ
"
t
Captifs , au lieu où ils font gardés pour
» le facrifice. La fierté de leur Chef, fa
» conftance intrépide , l'avouerai-je enfin ?
» fa jeuneffe & fa beauté firent fur mes
» fens une impreffion d'autant plus vive ,
» que la pitié en gravoit les traits. Qu'un
24 MERCURE DE FRANCE.
1
"
» Héros eft touchant dans le malheur!
J'étois jeune , fenfible & généreufe ; la
nature fe révoltoit en moi , à la feule
» idée de ces abominables facrifices dont
» vous avez achevé de me faire fentir
l'horreur. Mon pere ( telle eft la diffé-
» rence de votre héroïfme à notre barbare
fierté ) mon pere fit à ce Captif
des queftions infultantes fur fa fitua-
» tion préfente & fur fon fupplice pro-
» chain. Il répondit avec une fermeté , une
» nobleffe , une élévation d'âme dont je
"
"
30
ور
fus faifie & pénétrée. Il me fembla
» même que dans fa tranquillité fiere ,
» mes regards que les fiens rencontrerent,
» furent le feul objet dont il fe fentit ému.
» La douceur & l'attendriffement ſe pei-
» gnirent fur fon front ; & je crus entendre
que fes yeux me reprochoient de luifaire
regretter la vie. Je me retirai le vifage
baigné de larmes & réfolue à le fauver.
» Celui de nos Prêtres qu'on avoit char-
» gé de m'inftruire , avoit conçu pour moi
» la paffion la plus violente. Non , lui
»
33
"
dis-je , vous ne me perfuaderez point
» que les Dieux fe plaifent à ce culte in-
» fernal dont la nature frémit en moi. Bar-
» bare , pouvez- vous être fans horreur
les bourreaux de vos femblables ? Vous
» m'annoncez la bonté de vos Dieux , &
» c'est
FEVRIER. 1759 . 25
c'eft en leur nom que vous allez égor-
» ger des hommes , & des hommes ver-
» tueux , qui ont combattu en Héros ,
» & dont le malheur fait le crime .
J'ai vu le Chef de ces infortunés qui
» vont périr dans les tourments : je ne
fçai quel fentiment il m'infpire ; mais je
» jure de détefter à jamais & le Culte &
le Prêtre , & l'Autel dont il fera la vic-
» time. Je donnerois ma vie , dit le Prê-
» tre enflammé du defir de me plaire ,
» pour fauver un homme dont les jours
» vous ſont chers ; mais il eſt dévoué , &
» c'eft demain le jour marqué pour le fa-
» crifice . A ces mots deux torrents de
» larmes coulerent de mes yeux . Va , lui
» dis-je dans mon défeſpoir , déteſtable
» Miniftre d'un Culte fanguinaire , va , je
» ne veux plus entendre parler de toi ni
de tes Idoles ; va t'abreuver de fang &
» les en arrofer. Puiffent les Dieux , s'il
en eft de juftes & de pitoyables , t'é-
» crafer avec les objets de tes abomi-
» nations. A ces mots , je le vis frémir .
» Son vrai Dieu étoit fa paffion : il lui
» immola dans ce moment fa frayeur
» & fa politique. Vous avez tout pouvoir
» fur moi , dit- il , en fe profternant à mes
» pieds . Vous voulez fauver une victime ;
» je rifque tout à vous obéir ; mais je vous
v
B
26 MERCURE DE FRANCE
»
"
ود
39
obéirai.Tout-à- coup la joie & l'espoir ré
»pandirent leurs rayons dans mon âme.Il
» pourfuivit ainfi : vous avez vu cette Idole
» monftrueuſe , dont la tête eft celle d'un
» lion & dont le corps finit en affreux ferpent.
Vous fçavez que c'eft dans fes flancs
» qu'on engloutit les victimes illuftres ,
» & qu'on les y fait confumer au milieu
» d'un feu ardent dont l'Idole eft envi-
» ronnée. Je veux bien vous faire pénétrer
» dans le fond de ce mystére terrible ;
mais je fuis perdu fi vous me trahiffez.
" Dans le corps & vers la bafe de cette
» Idole , eft une ouverture qui commu
nique dans l'Autel , & qui conduit hors
» des murs par une voute fouterraine.
» Les Prêtres fe font ménagé cette iffue ,
» foit pour fe dérober à la fureur des Caciques
, dans des temps de perfécue
» tion ; foit pour fauver les victimes
qui leur font cheres ; car vous fçavez que
» c'eft dans cette Idole qu'ils femblent
» faire périr les jeunes Vierges qu'ils de
» mandent au nom des Dieux. J'aurai
» foin d'ouvrir la porte qui commu
» nique dans l'Autel; & le Captif par
» cette voie fe dérobera aux flammes.
Quoique la confidence de ce Prêtre fût
» la preuve la plus fenfible de fon aveugle
amour , le mien n'ofa fe repoſer
ور
ود
ود
23
FEVRIEK. 1759. 产
0
ง
› mc
fur fa foi ; car enfin qui me répondoit
que ce ne fût pas un artifice pour me
féduire ? Qui m'auroit appris fi le Captif
dont les jours m'étoient devenus
plus chers que les miens , fe fe
roit fauvé hors des murs ? Comment
» m'affurer qu'englouti dans l'Idole , il
n'y feroit pas confumé par le feu dont
elle feroit embrafée ? L'amour, la pitié ,
l'horreur de cet affreux facrifice , tout
» ce qui peut fe réunir dans une âme de
fentiments généreux & tendres
» fit prendre une réfolution qui va vous
» étonner. Je vous crois , dis-je au Prêtre,
» après un affez long filence ; mais dans le
» moment d'exécuter cette entrepriſe
dangereufe , votre courage peut vous
» abandonner. Ce malheureux lui- même ,
» dans le trouble où il doit être , peut
» ne pas trouver les détours de ce Labyrinthe
fouterrain. Je veux lui don-
» ner un guide , & vous offrir à vous-
» même , pour vous affermir , une plus
précieuſe victime à fauver. Cette nuit
» je me déroberai aux yeux qui veillent
"fur moi ; je me préfenterai à la por-
» te du Temple , ne manquez pas de
» vous y rendre. Je veux que vous m'en-
» fermiez moi-même dans le creux de
» l'Autel pour y attendre la victime. La
ן כ
و ر
"
"
Bij
8 MERCURE DE FRANCE.
D
?
furpriſe & la joie éclatérent dans les
» yeux du Prêtre. L'idée qu'il alloit m'avoir
en fa puiffance ne lui laiffa voir
dabord ni crime,ni danger à feconder ma
paffion. Dans fon aveuglement il confentit
à tout. Au milieu d'une nuit
calme & fombre , j'arrive ; il m'atten-
» doit; je traverſe avec lui la vaſte enceinte
de ce Temple fanglant, d'autant plus
épouvantée que mon guide trembloit
lui-même foit que l'Amour n'eût pas
:
étouffé en lui la fuperftition & qu'il
fentît quelques remords , foit que la
crainte du fupplice , s'il étoit découvért
, fût la caufe de fon effroi. En
traverfant cette enceinte redoutable ,
j'entendis les gémiffements des victimes
qu'on devoit immoler le lendemain
au lever du Soleil , fuivant l'ufage.
J'aurois voulu les fauver tous i
mais le vif intérêt que je prenois à
un feul , & l'efpoir de le délivrer rem-
» pliffoit fi bien mon âme que je n'éprouvai
qu'une pitié paffagere pour
fes malheureux compagnons. Je me
le repréfentai chargé de chaînes &
attendant la mort : quelle étoit alors
fa fituation Quelle alloit être fa
furprife Je ne puis vous peindre le
#trouble qu'excitoient en moi la crainte
FEVRIER. 1759 . 20
22
» & la joie, l'amour & la pitié . Enfin nous
» arrivons à l'Autel fatal ; il étoit entouré
» d'oſſements , nouvel objet de terreur.
» Ce fut là que le Prêtre fe livrant à fa
» paffion effrénée , me dit : Vous voyez
» ces offements blanchis par les flames ;
» demain tels feroient les reftes de ce
guerrier qui vous intéreffe, fans moi, fans
mon aveugle obéillance pour tout ce que
» vous deſirez. Je me perdrai peut-être en
le fauvant & je vous rends témoin du
» moyen dangereux que j'employe : il n'y
va pas moins que de mon honneur &
» de ma vie. Tout vous eft facrifié ;
mais , j'attends le prix de ces facrifices.
"Alors me prenant dans fes bras , il
me glaça d'horreur & d'effroi. Vous
» êtes généreux , lui dis -je ; foyez le juf
» qu'à la fin . La violence n'obtiendra
" rien de moi , mes cris nous perdroient
» l'un & l'autre. Ma réfolution parut l'intimider
; & par des détours qui m'étoient
inconnus , il me fit defcendre
dans un fouterrain vafte & fombre.
» Nous marchons à la lueur d'une lampe.
» D'un côté une ouverture pratiquée à la
"voute , communiquoit à la cavité de
» l'Idole , priſon horrible où les victi-
» mes étoient confumées ; de l'autre un
long fentier s'étendoit au-delà des murs 33
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
& fe terminoit dans la campagne par
» une iffue cachée entre des Rochers.
Voilà , me dit le Prêtre , par où peus
» s'échapper le Captif que vous pro-
» tégez. Alors revenant fur fes pas ,
"monta les degrés qui s'élevoient juf-
» qu'à la voute , ouvrit la porte de
il
Autel , me fit voir le creux de l'I-
→ dole où la victime feroit précipitée.
C'eſt-ici , me dit-il , que vous devez
l'attendre , ne tardez pas à le
faire échapper. Je me rendrai moi-
» même en ce lieu après les facrifices
» pour vous ramener dans le Temple d'où
vous fortirez après la foule , comme
venant d'invoquer les Dieux. J'admirai
» la fourbe & l'hypocrifie de ce Minif
» tre facrilege ; mais pouvois-je lui en
» faire un crime ? Il m'aidoit à fauver un
و د
Héros dont j'aurois voulu racheter la
» vie aux dépens de la mienne. Seule &
» dans l'obfcurité , ne mefurant plus le
» temps que par mon impatience , le
» refte de cette nuit me parut d'une lon
" gueur effroyable. Je me tins , glacée de
» crainte & refpirant à peine , fur les de-
" grés pratiqués aux pieds de l'idole dans
» la capacité de l'Autel. Enfin par l'ou-
» verture de la gueule du Monftre , une
lumiere foible & réfléchie mne vint an--
FEVRIER. 1759. 31
noncer la naiffance du jour. Ce fur
» alors que les forces commencerent à
» me manquer ; & fi l'amour n'eût four-
» tenu mon courage , j'aurois expiré d'ef
» froi ; car tout ce qui fe paffa dans mon
» coeur l'inſtant d'après , auroit fuffi pour
» m'arracher mille vies. Les cris du Peu-
» ple m'annoncerent les apprêts du Sacrifice
; l'épaiffeur de l'Autel faifoit re-
» tentir juſqu'à moi les gémiſſemens des
» Captifs qu'on venoit d'y amener.On of-
» frit d'abord les victimes les plus viles.
» Vous dirai -je le genre de mort qu'on fait
≫ fouffrir à ces malheureux ? La nature en
frémit , & mon âme frionne d'horreur
au fouvenir qu'elle s'en retrace.J'entendois
leurs cris tantôt perçans , tantôt
» étouffes ; car ces braves gens fe font
» une gloire & une vertu de mourir dan's
35
les tourments fans fe plaindre ; on en
" voit même fourire & infulter aux Bour-
» reaux qui les déchirent. J'entendois
» juſques aux grincements que la douleur
» leur arrachoit ; & à chacun de ces
accents je croyois reconnoître la voix
» du Héros que j'adorois . Enfin le filen-
» ce qui fuccéda me fit penfer que les
» facrifices étoient achevés . Il ne reftoit
»plus en effet que celui de la victime
» illuftre que le feu devoit confumer dan's
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
»les flancs de cette n. nftreufe Idole.
" Tout-à- coup , par la chaleur de l'air
» que je refpirois , & plus encore par le
» bruit pétillant des flammes , je m'ap-
» perçus que le feu s'allumoit autour de
l'Autel , pour échauffer le Métal dont
» l'Idole étoit compofée. C'en eft fait ,
» dis -je , ce Prêtre barbare m'a trahie ;
» ce creux va devenir un tombeau brû-
» lant où mon Amant fera confumé avant
ود
que j'aye eu le temps de le fecourir : mais
» le Perfide qui m'a enfermée ici , ne ti-
» rera pas de fa trahifon le fruit détefta-
» ble qu'il s'en eft promis. Guerrier généreux
, m'écriai-je , non , je ne te fur-
» vivrai point ; & le même feu nous confumera
enfemble. J'expierai par ma mort
» & dans tes bras la cruauté facrilége de
» mon pere & de ma Patrie. Comme j'a-
..
chevois ces mots , le jour foible qui me
» venoit de la gueule béante du Monftre ,
» eft tout-à-coup obfcurci , & un hom
me s'y précipite. Je tends les bras. Je
» le reçois , je l'attire à moi , je le preffe
» dans mon fein . Il n'eft point de courage
» qui réfifte à l'horreur de la mort qu'il
ود
voyoit préfente. Il avoit perdu la con-
» noiffance & la force. Je le foutiens , je
» l'entraîne vers moi , éperdu &chancelant
, il defcend les degrés fur les pas
FEVRIER. 1759. 33
» de fon Guide . Revenez à vous, lui dis- je,
» vous êtes dans les bras d'une perfonne
» qui a tout riſqué pour vous fauver la vie.
» Áh , me dit-il , d'une voix encore étouf-
» fée , vous êtes fans doute une Divinité
» fecourable .Je fuis, répondis-je , une mor-
» telle , mais je fais ce que les Dieux de-
» voient faire ; je viens au fecours de la
» vertu malheureufe . Cependant nous en-
» tendions les cris d'un Peuple pieufement
» barbare qui témoignoit fa joye du fa-
» crifice qu'il croyoit confommé. Hâtons-
" nous , repris-je , en lui donnant la main;
» cet afyle eft connu des Prêtres : ils vont
» venir pour retirer vos offements du fein
» de l'Idole brulante : vous feriez perdu ,
» fi nous étions furpris. Nous fuivons la
» route fouterraine que le Prêtre m'avoit
» indiquée , & qui donnoit dans la Cam-
> pagne. Dès que nous vimes la lumiere ,
» fuvez , lui dis-je , & fouvenez- vous de
>> Zulima. A ce nom , à ma vue , le jeune
» Guerrier pouffe un cri de joye : il fe
» jette à mes genoux , il les embraffe.
» Quoi, dit- il , c'eſt à vous , Idole de mou
» âme , que je dois la vie & la liberté !
» c'est vous qui m'arrachez aux flammes
» dévorantes ! Achevez , l'Amour nous a
joint ; que la mort feule nous fépare .
Quittez ces murs barbares , venez goû
By
34 MERCURE DE FRANCE.
» ter au ſein de ma Patrie des moeurs pu
33
ور
အ
"
res & innocentes. Vous êtes ma vie ,
» vous êtes mon âme ; je meurs s'il faut
» me féparer de vous. Si je l'avois aimé
quand il ne me devoit rien , combien
» ne l'aimois-je pas après l'avoir fauvé !
Je voyois avec horreur le danger où je
m'expofois , fi je rentrois dans le fou-
» terrain du Temple : livrée aux defirs
» eftrénés d'un fcélérat hypocrite , il
» pouvoit le porter aux plus affreuſes ex-
» trémités. Mais eût-il refpecté ma foi-
» bleffe & mon innocence ; fi fon crime
» & mon entreprife étoient découverts ,
plus d'efpoir , plus de falut pour moi :
»je tombois entre les mains d'un pere in-
» fléxible , d'un Peuple furieux , & des
» Prêtres fanatiques. Je voyois du dan-
»ger dans la fuite , mais c'étoit le moin-
» die des périls qui m'environnoient ; &
» le charme que j'y trouvois , le rendoit
» moins redoutable encore. Je fuivis mon
» Amant à travers des bois folitaires. Ne
» craignez rien , me dit- il , je vous regarde
, je vous refpecte comme une Di-
» vinité. Loin d'attenter au dépôt facré
» que l'Amour me confie ; ma main tremblante
touche à peine la main fecou--
rable qui m'a fauvé. Vous allez être en
fureté : mes Compagnons font dans cess
ور
»
23
FEVRIER . 1759.. 39
» Forêts ; & ma préfence inattendue va
»leur rendre le courage. Hâtons-nous ,
» les momens me font chers ; ma Patrie
» a befoin que je la raffure par mon re-
» tour. Vous y ferez reçue comme une
Puiffance du Ciel. Je raconterai à nos
fages Républicains ce que votre vertų
» & votre pitié vous ont fait entreprendre
» pour mon falut. Mon pere accablé
d'années fe traînera à vos genoux , &
» arrofera vos mains de fes larmes. Mes
» amis célébreront dans leurs feltins , le-
» nom de la bienfaifante Zulima. La pre-
» miere grace que je lui demandai ,
» fut de ne pas tourner fes armes contre
» mon pere ; il m'en fit les fermens les:
» plus faints . Après une courfe affez longue,
il rejoignit fes Compagnons. Quelle fut
leur furpriſe à fa vue ! les Déferts reten-
» tirent de mille cris de joye. Hélas ,
» cette joye ne fut pas de longue durée .
» Comme ils regagnoient leur Patrié , une
" multitude de Méxiquains les environ-
» nent. Xicotencal combat comme unr
Tigre qui défend ſes petits ; mais enfin -
» le nombre l'accable. Ses Compagnons ,
l'enlèvent du combat percé de coups ,..
» & cherchent leur falut dans la fuite...
Foible, tremblante, abandonnée, je tombe
dans les mains de leurs Ennemis. Oike
מ
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
"
33
» m'emmene inconnue à Xicalango ; &
» le Gouverneur me deftinoit à être envoyée
à Montefuma , lorfque le Caci-
» que de Tabafco vint attaquer cette
» Place. Elle fe rendit, on me fit Captive ,
» & je me vis conduite à Tabasco avec
» les autres femmes , que le Cacique vous
» avoit offertes, & que vous avez refufées.
" On vient,nous avoit-il dit, avant de nous
préfenter à vous , on vient défoler notre
» Patrie ; c'eft à vous à la fauver. Ces
Barbares n'ont point de femmes : ils
" fe difputeront l'avantage de vous pof-
" féder. Semez entre eux la jalousie &
» la divifion : s'ils ceffent d'être unis , vo-
» tre Patrie eft libre , vos Dieux vangés ,
» & nos Tyrans détruits. C'eft dans ce
» deffein & pleines de cet efprit , que
» font venues ces femmes que vous
» avez vû les yeux baiffés , & la douceur
fur le vifage. Il femble que l'Amour na-
» turel du Pays devoit m'inſpirer les mêmes
fentiments ; mais vos vertus ont
» gagné mon âme. Je fouhaite que mon
Pays vous foit foumis comme moi-
» même vous êtes fait pour le rendre
heureux. Puiffiez - vous du moins ,
» généreux Cortès , n'avoir jamais Xico-
≫ tencal pour Ennemi ! Vous vous eſtime-
» rez l'un l'autre , fi vous venez à vous
و و
و د
:
ô
FEVRIER. 1759 . 37
» connoître ; & quoique nés aux deux
» extrêmités de la Terre , le même Dieu
» a formé vos coeurs.
ETRENNES EN VERS.
A Madame de SAULT... la jeune, à Dunk:
AU Nouvel An vous préſenter des voeux
Tout fimplement , comme on fait d'ordinaire ,
Satisfait mal un coeur ambitieux
D'être par vous diſtingué du Vulgaire :
De plus , on fçait que dès que l'on vous voit ,
Chaque jour eft jour de nouvelle année ;
Et qu'à l'inftant que l'oeil vous apperçoit ,
Il n'eſt plus tems de fuir fa deſtinée.
Sur vos Autels tant de dons entaſſés ,
Ne laiffant plus de place à mon offrande ,'
Pour que mes voeux fufſent ou moins preſſés ,
Ou feulement infcrits fur la légende ,
Je m'efforçois de trouver un moyen ;
Il m'en vint un que je crus admirable.
Soupirs & voeux , difois -je , on le fçait bien ,
Ne font que mots qu'à quelque Objet aimable
On dit fouvent même fans y penſer ;
Mais de prouver que le coeur les inſpire ,
C'est autre chofe. Allons , fans balancer ,
Faiſons ſi bien , quoiqu'on en puiſſe dire ,
38 MERCURE DE FRAN CE
Qu'il ne foit plus poffible d'en douter !
Non , je ne fçairien que mon zéle ne tente ,
Pour réuffir à me faire écouter .
pour BONNITE
Du Ciel propice ; & mon âme eſt contente ,
Si mes fouhaits fe trouvent accomplis ,
J'entens tous ceux que je fais
De mon projet je fus fi fort épris ,
Qu'avec tranſport je cherchài tout de ſuite
Certains moyens , éprouvés & connus
Propres à faire agréer mon hommage ;
Et , pour finir promptement je conclus
Par décider , pour un Pelérinage
Chez quelque Saint qui fût bien en crédit ,
Et dont on eût vanté le fçavoir- faire ..
D'un Pelerin j'allois prendre l'habit ,
Je rapprennois à dire mon Rofaire ,
Et j'allois même emprunter un Bourdon´,
Lorfque je vis changer toute l'affaire.
Je compofois un eſſai d'Oraiſon ,
Quand tout-à-coup il me vint dans l'idée ,
Qu'il falloit bien expliquer au Patron ,
Sur quels objets la Grace demandée
Pouvoit rouler , tels en , un mot , qu'un don ,
Comme beauté , grace , efprit , caractére.
Je commençai pour lors à rechercher
Ce qui pouvoit vous manquer pour me plafre...
Mon coeur me dit : Vas , tu n'as qu'à chercher ,
Bauvre Innocent ; la Critique a beau faire,
FEVRIER. 1759.
39
Acorriger tu ne trouveras rien ... ·
Mais , d'autre part , la Raifon plus févére ,
Se récria , qu'il convenoit très- bien
D'examiner de plus près ce mystére ,
Et qu'elle-même y vouloit préfider.
Sur la beauté , dit- elle , il faut ſe taire ,
Et le cas eft facile à décider ,
Sans recourir au Sénat de Cythére .
Elle a d'Hébé les Graces , la fraicheur ,
Et de Vénus le dangereux fourire ;
: On voit briller dans fes yeux la douceur
Avec le feu de l'amoureux délire ,
Et je ne puis qu'admirer malgré moi.
Quant à fon coeur je fus toujours fon guide ,
Il n'a jamais reconnu que ma loi :
Elle a l'efprit agréable & folide.
Jamais d'humeur ni d'inégalité ,
Ni de propos qui foient faits pour déplaire ,
Sön innocente & naïve gaité ,
Se communique au plus atrabilaire.
Ah finiffez , criai- je à la Raiſon ,
Je vous croyois une meilleure Amie :
Sous le Manteau de votre Prud'hommie ,
Du' traître Amour vous foufflez le poiſon.
Je ne voulois qu'être ami de Bonnite ,
Et vous voulez qu'elle ſoit mon Vainqueur ;
A me trahir quel Démon vous excite ?
Mais qu'ai-je à craindre &quelle eft mon erreur
Lorſque l'amour eſt le fils de l'eſtime
40 MERCURE DE FRANCE.
On peut fans crainte abandonner fon coeur.
Ne pas aimer , ſouvent feroit un crime ;
Ne faut-il pas que nous aimions les Dieux ?
Teleft , Bonnite , un tendre & purhommage
Qu'à votre coeur , bien plutôt qu'à vos yeux
J'offre en ce jour . Il n'eſt pas de votre âge ;
Mais je connois votre esprit & vos goûts ,
Et la vertu lui donnant ſon ſuffrage ,
Vous trouverez qu'il eft digne de vous.
VERS
A Madame la Princeffe de CONDÉ ,
Sur le danger de fa petite vérole.
Ous les ombres de la
mort même ,
J'ai vu tes jours enfevelis .
Tu fuivois l'afcendant fuprême
Qui forçoit nos bras affoiblis ;
Je te voyois parmi les larmes ,
Er tant de fanglots répétés ,
Vouloir adoucir les alarmes
De mille coeurs épouvantés.
Le Ciel envioit à la Terre
La gloire de te pofféder ,
Et toute la Nature entiere
A refufé de te céder.
FEVRIER. 1759.
Mais le Dieu que ton coeur adore ,
Touché de nos cris éperdus ,
Dans le Siècle te laiffe encore
Comme l'exemple des vertus.
Par des Cantiques d'allégreffe
Célébrons tous cet heureux Jour.
Ton falut , augufte Princeffe ,
Devient le prix de notre amour.
Par Nicolas , Valet de Garderobe de S.A.S.
LA ROSE ,
ALLEGORIE .
A Madame la Princeffe de CONDE' ,après
fa petite vérole ; fur fa convalefcence .
DANS un parterre de Cypris
Etoit une roſe brillante
Qui , placée au milieu des lys ,
En paroilloit plus éclatante :
Par fon parfum & fes couleurs ,
Elle effaçoit les autres fleurs ,
Digne des tendres foins de Flore ,
Tous les jours elle embelliffoit ,
Déja fur la tige on voyoit
Trois boutons charmants prêts d'éclore ,
Qui , comme elle , devoient un jour
Faire l'ornement de fa cour.
42 MERCURE DE FRANCE.
Ur Zephir conftant & fidéle ' ,
Charmé de ſes brillans appas ,
Voltigeoit fans ceffe autour d'elle,
- Et là défendoit fous fon afyle :
Contre la bife & les frimats.
Un jour malgré fa vigilance ,
Pendant une légére abfence ,
(Qu'avoit exigé ſon devoir )
Un vent malin , affreux & noir ,
Sorti de la Forêt prochaine ,
Qui défoloit toute la plaine ,..
Paffa près d'elle fans la voir ,
Et l'infecta de fon haleine.
Dans l'inftant toute la beauté ,:
L'éclat & la vivacité
De cette rofe fi chérié
S'évanouirent à nos yeux ;
La rofe fanée & flétrie
Par ce fouffle contagieux ,
Fit même craindre pour fa vie.
Tout Cythére en fue allarmé ,
Craignant de perdre tant de charmes
Jamais objet fi fort aimé
Ne fit répandre tant de larmes.
Mais , des amours & des zéphirs
Les tendres foins & les foupirs ,
Ainfi que les pleurs de l'Aurore ,..
Toucherent le Maître des Dieux .
FEVRIER. 1759. 43
Qui vient de la rendre à nos voeux ;
Elle en paroît plus belle encore.-
ENVO I.
Sous l'emblême de cette fleur
Recevez , aimable Princeffe ,
Du Public l'hommage fl ateurs
Et celui de notre tendreſſe.
Vos périls l'ont trop alarmé :
On vous a fait affez connoître
Que nul objet n'eft plus aimé
Et ne mérite mieux de l'être .
AUTR E.
LES TOURTERELLES
UNENE gentille Tourterelle
Tomba malade dans fon nid ,
Elle étoit tendre autant que belle ,,
Aimant fort fon joli mari ,
Qui n'êtoit pas moins tendre qu'elle .
Et méritoit d'être chéri :
Des fuites de fa maladie ,
Elle craignoit d'être enlaidie ,
Et s'allarmoit pour ſa beauté.
Ce n'étoit point coquetterie :
On connoit trop ſa modeftie
Sa candeur , fon humilité ;
Et l'on fçait que la Tourterelle ,
D'amour & de fidélité.
-
44 MERCURE DE FRANCE.
Fut toujours le parfait modéle.
›› Mon Tourtereau m'a fçûì charmer ,
Difoit - elle au Dieu de Cythére ,
Je fais ma gloire de lui plaire
>> Et tout mon bonheur de l'aimer ;
» Mais je craindrois fon inconſtance ,
>> Si ce mal altéroit mes traits :
» Conferve mes foibles attraits.
» Je mets en toi mon eſpérance.
Voici ce que lui répondit
Son Tourtereau qui l'entendit :
» Ceffe , ceffe une plainte vaine
»Qui ne pourroit que m'offenfer.
>>L'Amour a formé notre chaîne ,
» Et rien ne fçauroit la brife
» Sa main avec des traits de flâme .
"
Trop profondément dans mon âme
» A gravé tes aimables traits :
» Ils ne s'effaceront jamais.
>> Tu connois mon ardeur extrême ,
» Et fi je devenois moins beau ,
و ر
» Ne m'aimerois-tu pas de même ?
» Aimons-nous jufques au tombeau.
A ces mots nos deux Tourterelles
Se becqueterent tendrement ;
Par le bartement de leurs aîles
Exprimant leur contentement ;
Et de leurs ardeurs mutuelles
Renouvellerent le ferment.
FEVRIER. 1759. 45
ENVO I.
Couple refpectable & charmant ,
Dans ce portrait allégorique
Qu'a fait un Peintre véridique ,
On vous reconnoit aifément.
Et d'autant plus facilement
Que le modéle en eft unique.
PENSE' ES
SUR L'ESPRIT DE SOCIÉTÉ.
I.
I Ly a plufieurs manieres de plaire dans
la Société. On y plaît par le bon caractére
, la douceur , la complaifance ,
la politeffe , la fimplicité , la gaité &c.
On y plaît par l'efprit , les talens , les
connoiffances &c. Ces différentes fortes
de mérite produifent dans les perfonnes
avec qui nous vivons , deux fortes de
fentimens tout differens. Les exciter les
uns & les autres , c'eft être parfait pour
la Société. Mais il vaut bien mieux exci
ter les premiers que les feconds ; il eſt
bon même de ne pas trop exciter ceux- ci.
Sans une certaine mefure d'efprit &
de connoiffances , on ne feroit pas propre
MERCURE DE FRANCE
à la fociété de ceux qui ont eux-même
beaucoup d'efprit & de favoir. De là
réfulteroit un ennui réciproque.
1 1.
Un homme qui s'éleve dans le Monde
par les richeffes , par les dignités , par
la réputation & c. ceffe , dit-on , d'aimer
fes anciens amis. Mais fouvent ce font
plutôt fes anciens amis qui ceffent de
l'aimer , qui le haiffent même par la jaloufie
qu'ils conçoivent de fes fucces.
Cependant ils lui ont fouhaité ce qui
lui arrive d'avantageux ; ils ont aidé à
le mériter & à l'obtenir. La vanité a
été dupe de l'amitié , peut-être dupe
d'elle-même ; car c'eft fouvent par vanité
bien plus que par amitié qu'on s'intéreffe
à l'élévation de fes amis , qu'on
agit , qu'on s'empreffe pour la leur procurer
; on croit les aimer bien plus qu'on
ne les aime. On ne fait ce qu'on fait.
y
Puifque l'envie eft la marque fûre
d'un mauvais coeur , & que le coeur envieux
eft le coeur le plus mauvais , il
a quelquefois plus de honte à renoncer
à fes amis dans leur profpérité , qu'à les
abandonner dans leur adverfité.
Dans le fecond cas il peut n'y avoir
que de la foibleffe ; dans le premier il y
a de la baffeffe & de la malignité .
FEVRIER. 1759. 47
I I I.
Pour être aimé rien n'eft tel que d'être
fans éclat , fans nom , fans rien de ce
qui peut exciter l'envie. Mais on ne fe
contente pas d'être aimé de la forte. On
veut être confidéré , refpecté. On veur
des complaifans , des flateurs , prefque
des Courtifans , bien plus que des amis.
I V.
Si l'on propofoit de faire un Livre
fous ce Titre : Des avantages & de la néceffité
d'être aimé. Et qui en doute ? diroit-
on. Qui en doute ? Prefque tout le
monde , du moins à en juger par la conduite
prefque générale. Qu'on examine
les autres & foi-même , on verra qu'on
fait tout pour être confidéré , diftingué ,
-eftimé ; rien , à proprement parler , pour
être aimé .
Tel qui dit à tout propos qu'il veut
être aimé , & qui croit le vouloir en effet
, ne veut dans le fond qu'être eftimé :
il n'oferoit dire qu'il veut être eftimé. H
le dit pourtant en difant qu'il veut être
aimé , parce qu'il ne le dit que pour fe
louer lui-même d'un defir qui feroit en
effet eftimable fi l'on s'y bornoit.
Il n'y a guéres que les vrais Amou8
MERCURE DE FRANCE.
reux qui travaillent véritablement à fe
faire aimer.
V
La vie civile eft un commerce d'offices
& d'égards réciproques. Le plus honnête
y met davantage & le plus habile
auffi .
On voudroit voir fon intérêt dans
tout ce qu'on fait pour les autres. Il n'y
a qu'à bien regarder ; il y eft ; on l'y
verra.
De là il s'enfuit ( & c'eft à le prouver
, ou plutôt à le faire bien fentir ,
que vont tendre toutes ces réflexions fur
l'Esprit de Société ) de là , dis-je , il s'enfuit
que les qualités & les vertus les
plus propres à faire notre bonheur , &
dès-lors les plus defirables , font celles
par lesquelles nous fommes plus propres
à faire le bonheur des autres , & par conféquent
les qualités & les vertus fociales
.
On dit qu'on peut fe faire fon , bonheur
à foi-même ; cela eft au moins vrai
du bonheur dans la Société. Vous ferez
heureux avec les autres , s'ils le font
avec vous.
Il y a une habileté honnête , dès-lors
doublement eftimable , au moyen de laquelle
fachant tirer également parti de
ce
FEVRIER. 1759 . 49
ce que les hommes ont de bon & de
mauvais , & les faifant tous fervir à fon
bonheur , on contribue au leur propre.
V I.
Il y a des gens qui ne fe font aimer
de perfonne , pas même de ceux qu'ils
aiment. D'autres ont l'heureux don de
fe faire aimer de tout le monde , même
de ceux qu'ils n'aiment pas . D'autres enfin
charmans pour ceux qui leur plaifent,
ne fauroient fe contraindre avec ceux
qui ne leur plaiſent pas , & s'en font
toujours haïr.
VII.
Il n'y a prefque perfonne affez heureufement
né , pour n'être pas obligé de
fe réprimer & de fe contraindre en
beaucoup de chofes pour le bien de la
Société. Mais quelquefois on eſt ſi fortement
ce que l'on eft , on a des défauts
& des vices fi décidés , qu'on ne peut
fe vaincre entierement ; encore ces demi-
victoires coutent - elles des efforts infinis.
On difoit à quelqu'un pour le détourner
de fe lier avec un homme de
beaucoup d'efprit , & au fond d'un trèsbon
caractére , mais en même temps de
l'humeur la plus inégale , & de la viva
C
so MERCURE
DE FRANCE.
cité la plus impétueufe ; Si un tel ne fe
contraint pas , vous ne pourrez vivre avec
lui ; s'il fe contraint , il ne pourra vivre
avec vous.
VIII.
Il y a des reffemblances uniffantes ;
telles font la plupart des reffemblances
dans le bien. Il y en a de défuniffantes ;
telles font la plupart des reffemblances
dans le mal ; & c'eft la raifon pour laquelle
la vraye amitié ne peut avoir de
fondement folide que la vertu . Rien
n'eft plus défuniffant que les défauts &
les vices réciproques .
Les bons ne peuvent aimer les méchants
, ni les méchants aimer les méchants
. Il n'y a même que les bons qui.
aiment véritablement les bons ; les méchants
ne les aiment point ; ils en ufent.
Les méchants n'aiment donc point.
Il faut dire la même chofe des diffemblances
que des reflemblances . Il y en a
d'uniffantes & de défuniffantes . Eudoxe &
Cléante vivent dans la plus étroite liaifon
, ils font inféparables. Cependant
l'un eft froid, fage , judicieux , & un peu
mélancolique. L'autre eft gai , vif, fécond
en faillies , fouvent un peu folles , mais
toujours plaifantes. Le premier fait quel
FEVRIER. 1759. SI
quefois des reproches au fecond , & lui
donne des avis qu'il prend bien. Celui- ci
à fon tour raille quelquefois fon trop
fage ami , & l'ami entend raillerie. L'un
a le plaifir d'être amufé ; l'autre a celui
d'amufer. Un homme fans lequel nous
ne pouvons vivre , nous eft bien précieux
; mais un homme qui ne peut vivre
fans nous , nous eft peut - être plus
précieux encore. Nous avons pour lui une
reconnoiffance de vanité , la plus fincére
de toutes les reconnoiffances.
I X.
Moins on exige des autres , plus on en
obtient. Au contraire , l'on perd de fes
droits en cherchant à les accoître.
Nous cédons volontiers à celui qui ne
veut l'emporter fur perfonne , du moins
nous lui adjugeons fur les autres la fupé--
riorité qu'il nouscé de fur lui-même.
X.
Quelqu'un a dit qu'on voit moins les
défauts des perfonnes qu'on aime ; mais
qu'on les fent plus vivement.
Cette maxime a deux faces comme la
plupart des maximes de morale ; & il feroit
peut-être auffi vrai de dire qu'on voit
mieux les défauts des perfonnes qu'on ai-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
me , mais qu'on les fent moins vivement ,
Il eft vrai que l'amitié aveugle , & il eſt
vrai qu'elle éclaire . Il eft vrai qu'elle affoiblit
le fentiment par rapport aux défauts
de nos amis ; & il eft vrai qu'elle le
rend plus vif. Tout cela varie felon les
perfonnes , furtout felon la nature des
défauts , & peut-être encore felon le degré
de l'amitié.
X I.
On eft plutôt méprifé injuftement, que
haï injuftement.
Il peut y avoir de la grandeur & de
la Philofophie à braver le mépris des autres
lorsqu'il eft injufte , & à n'en être
point touché. Mais il n'y a que du mɔuvais
coeur à braver leur haine , même
injuſte , & à y être infenfible.
On ne vous hait ( je le fuppofe ) que
par envie. Cette haine vous flate : vous
la méritez.
XII..
Avec le don de fe faire des amis , on
n'a pas toujours l'art de ne fe point fairé
d'ennemis , ou de ménager ceux qu'on
n'a pu éviter de fe faire.
Pour parvenir , il faut avoir des amis ;
mais il faut encore n'avoir point d'enFEVRIER.
1759 . 53
nemis ; & il le faut furtout , pour ſe
maintenir où l'on eft parvenu , ou pour
monter plus haut .
Tel ennemi qui n'a pû empêcher votre
fortune , fçaura bien malgré vos
amis , la détruire , ou du moins l'arrêter.
En fe faifant un ami , on fe fait fouvent
par cela même plufieurs ennemis.
Le grand danger d'avoir des ennemis ,
c'est que d'un défaut ils en feront un
vice , d'une faute un crime , d'un acte
une habitude , d'un foupçon une certitude
, d'une feule faute plufieurs , d un
feul défaut tous ceux qui peuvent y
avoir quelque rapport. Ils étendent ,
groffiffent , multiplient.
XIII.
La plupart des plaintes qu'on fait des
autres font injuftes , ou du moins imprudentes.
Le Sage , c'eft-à-dire , l'homme
également équitable & prudent , ne
fe plaint de perfonne ; il n'a point d'ennemis.
Ce feroit la preuve de bien des vertus
de n'avoir à fe plaindre de perfonne.
Lorfqu'on n'eft pas
affez heureux pour être
allez vertueux , ou
dans ce cas-là ,
C iij
SA MERCURE DE FRANCE.
il faut du moins faire comme fi l'on y
étoit.
>
XIV.
Quoique les autres aient tort de nous
hair , & que nous ne leur en ayons
donné aucun fujet légitime , par exemple
, lorfqu'ils ne nous haiffent que par
envie nous ne fommes pourtant pas
difpenfés de faire tout ce qui eft en nous
pour les adoucir & pour les gagner.
Notre intérêt s'accorde en ceci avec notre
devoir ; & ce feroit une très-mauvaife
maxime , également indigne , je
le répéte , d'un habile homme & d'un
honnête- homme , que celle qu'il ne faut
point fe mettre en peine des haines injuftes
; ce font ordinairement les plus
vives , les plus opiniâtres , & les plus
offenfives. Mais , dit-on , quelqu'un capable
de me haïr injuftement , ne mérite
pas que je cherche à m'en faire un
ami.... Il ne s'agit pas de ce qu'il mérite
; il s'agit de ce qui vous importe.
C'est pour vous , fi ce n'eft pas pour
lui , qu'il faut travailler à calmer fa haine.
Or , il eft fouvent aifé d'y réuffir. L'amitié
& l'eftime que vous témoignerez
à celui qui ne vous hait que par envie ,
le flatteront infiniment. Ainfi un pareil
ennemi deviendra peut-être un ami trèsFEVRIER.
1759 . 55
"
zélé. Si fon eftime vous confole de fa
haine, ſongez qu'en lui ôtant cette haine,
vous augmenterez encore fon eftime.
Il est bien plus important de travailler
à acquérir l'amitié de ceux qui nous
eftiment , qu'à augmenter l'eftime de
ceux qui nous aiment.
X V.
Il n'y a que ceux qui ont eu befoin
de ménager les hommes , qui fachent
combien cela eft quelquefois difficile ;
qu'un rien les bleffe , les alićne , & nous
les enléve. Un homme a perdu des amis ,
des protecteurs. C'est la faute , diton
; & à fa place on auroit bien fû fe
les conferver. La plupart de ceux qui
parlent ainfi , ne connoiffent pas le monde,
on ne fe connoiffent pas eux-mêmes , fouvent
il s'en faut bien qu'ils euffent eu la
même adreffe , la même complaifance ,
la même patience , les mêmes égards ; &
leur difgrace eût été bien plus prompte.
L'ignorance des difficultés des chofes eft
en tout genre la fource de beaucoup de
condamnations orgueilleufement téméraires
, orgueilleufement févéres.
XVI.
Plus un homme a de mérite , plus on
C iv
36 MERCURE DE FRANCE.
exige de lui ; plus on le juge avec rigueur.
On épluche les ouvrages d'un grand Auteur
& la conduite d'un homme de bien ;
mais on a beaucoup d'indulgence pour un
homme médiocre en fait d'efprit , ou peu
délicat fur la probité . Ils ſe ſont fait l'un
& l'autre une voie large dans laquelle on
les laiffe courir. Il femble qu'on ne juge
les gens que d'après leurs propres principes
, leurs prétentions , leur fyftême de
conduite ; & même qu'on leur paffe ces
principes & ce fyſtême.
On cherche ce qu'il peut y avoir à blâmer
dans un homme généralement eſtimé
, & ce qu'il peut y avoir à louer dans
un homme généralement décrié.
Quand il est bien décidé & bien convenu
qu'un homme eft un Sot , un Fripon
&c. il a l'avantage que cela ne fe répéte
plus , ce ne feroit pas la peine ; la chofe
eft trop évidente & trop publique ; & fi
on parle encore de cet homme , c'eſt plutôt
pour dire ce qu'il peut avoir de bon.
XVII.
Il y a dans Arifte des chofes qui me
plaifent infiniment , & d'autres qui me
déplaifent au même degré. Ce qu'il eft
pour moi , je m'apperçois que je le fuis
pour lui ; en forte que nous fommes comFEVRIER
. 1759 . 57
me deux aimans qui s'attirent , ou fe repouffent
, felon les côtés par lefquels on
les préfente l'un à l'autre."
XVIII.
On n'aime pas les gens de beaucoup
d'efprit , & on ne les croit pas aimans.
On pourroit donc leur appliquer ce qu'on
a dit des Princes , qu'ils ont un coeur à
procurer , & celui des autres hommes à
gagner.
pour
On a dit que les Princes étoient d'autant
plus coupables , lorfqu'ils ne font pas
aimés , qu'il ne leur en coûteroit prefque
rien pour l'être ; qu'un fourire fuflic
leurgagner les coeurs , & il en eft prefque
de même de ceux qui l'emportent fur les
autres en mérite. Leur eftime eft fi flateufe
qu'ils n'ont qu'à en témoigner , pour
être aimés , furtout s'ils paroiffent s'eftimer
peu eux -mêmes .
Les hommes étant vains & intéreffés ,
ils détefteront la grandeur , fi elle eft orgueilleufe
& avare ; mais ils l'adoreront ,
fi elle eft modefte & bienfaifante.
Les grands en richeffes , en puiffance ,
en crédit , doivent témoigner de l'amitié.
Les grands en efprit , en talens , en mérite
, doivent en témoigner de l'eftime.
Comme le riche doit donner de fes
Cy
ཐ
58 MERCURE DE FRANCE.
richeffes , l'homme d'efprit devroit auffi
donner de fon efprit , s'il pouvoit en donner.
Qu'il donne de fon eftime , cela revient
au même.
XIX.
On dit fouvent aux gens d'efprit & de
talent , fúrtout quand ils ont eu des fuccès
, foyez modeftes . Mais que ne le diton
auffi à tant de Sots , fi vains , & fi
présomptueux ? font - ils donc difpenfes
d'être modeftes ? Oui , cela n'eft que trop
vrai , ils le font .
Un Sot peut être impunément vain ,
fier , préfomptueux , fat , on ne fait
qu'en rire ; & s'il fe corrigeoit , on y
perdroit .
Rien de plus difficile que d'être modefte
; & il n'y a peut-être qu'une humilité
fincere par un grand fond de Chriftianifme
, qui donne cette modeſtie fi aimable ,
& fi néceffaire , ou qu'un grand ufage
du monde qui en donne du moins l'apparence.
Ainfi un des plus grands avantages
de la fottife , c'eft de difpenfer d'être
modefte .
Ce qu'il y a de plus grand dans un
grand homme modefte , c'eſt fa_modeftié.
X X :
En matiére d'efprit , on n'eft obligé
FEVRIER. 1759. 59
à
rien ,
qu'au bon fens. A plus forte
raifon on n'eft pas obligé de raffembler
toutes les qualités de l'efprit ; il fuffic
de ne pas croire avoir celle qu'on n'a
pas , de n'avoir point de prétentions ,
& de n'entreprendre que ce qu'on peur.
Quant aux qualités du coeur , il faut les
avoir toutes , ou du moins travailler à
les acquerir. Il faut les avoir comme
vertus , fi on ne les a pas comme penchants
naturels . Il faut que l'efprit les
commande au coeur , s'il ne s'y porte
pas de lui- même. Le mérite du coeur
eft indivifible.
XXI.
Les Marchands font obligés de vendre
fouvent à crédit , fans quoi ils vendroient
& gagneroient beaucoup moins ;
mais ils y perdent quelquefois. Il faut
de même donner fouvent à crédit dans
le commerce d'égards & de bons offices
dans lequel confifte la fociété . Quelquefois
auffi on y perd ce qu'on donne
; mais c'eft une perte qui n'appauvrit
qu'autant qu'on en deviendroit moins
difpofé à s'y expofer encore.
XXII.
Puifqu'il faut que nous vivions avec
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
les hommes , comme fi nous les a
mions & eftimions , tâchons de les aimer
& eftimer en effet . Puifque nous
avons des devoirs à remplir , tâchons
d'avoir les fentimens qui peuvent nous
rendre ces devoirs agréables , ou moins
pénibles.
XXIII.
Qui eft celui qui ne s'eft pas fouvent
plaint de la hauteur d'un Supérieur , de
l'impoliteffe d'un égal , du manque de
refpect d'un inférieur ? Mais qui eft celui
qui en faifant ces plaintes , a fongé
à examiner s'il n'avoit pas fouvent
donné lieu d'en faire de pareilles de
lui - même ?
En général à chaque défaut qu'on
apperçoit dans autrui , à chaque faute
qu'on lui voit commettre , il faudroit
fe tâter & fe dire : N'ai -je point ce même
défaut ? N'ai -je point commis pareille
faute ?
Ce qui nous déplaît dans les autres ,
leur déplaît en nous. Voilà le premier
principe en matière de fociété .
Vous aimez Dorante , & vous avez
raifon ; imitez- le donc. Vous haïffez Damis
; vous avez raifon encore ; ne l'imitez
donc pas. Il y auroit bien du profit à
tirer de nos haines & de nos inclinations.
FEVRIER. 1759. 61
On ne fe juge point d'après les autres .
On les blâme & on les loue , fans fe
dire qu'on leur reffemble , ou qu'on ne
leur reffemble pas .
On feroit quelquefois tenté de dire à
certaines gens : Vous hairiez bien quelqu'un
qui vous reffembleroit.
La fuite pour un autre Mercure .
EPITRE
A Mile. E..... en lui envoyant un Almanach
de petits grains , écrite des
Bayards en Suiffe , par Madame P.
au mois de Juin 1758.
DEPUIS EPUIS longtemps , Mademoiſelle ,
Je voulois vous dire bonjour ,
Et vous donner mainte nouvelle
Des agrémens de mon féjour.
Mais le beau préſent à vous faire
Qu'un bonjour !... & ſouhaits au bour ;
Santé , plaifirs , jamais d'affaire ,
Honneur , eſtime , & voilà tout !….
Ne vaudroit- il pas mieux me taire
Que de vous marquer dans ce goût
A quel point mon zéle eft fincére ?
A ce ftérile compliment
62 MERCURE DE FRANCE.
J'eus deffein de joindre en préfent
Quelque production champêtre....
Oh ! oh ! mais rien n'eſt plus galant.
Ç'eût été , direz-vous peut- être
Quelques Plants de rave ou d'oignon ,
Une écorce d'If ou de Hêtre
Pour y faire graver mon nom...
Philis , tréve de raillerie :
Sçachez qu'en arrivant céans ,
Je trouvai campagne fleurie ,
Soleil lucide , & doux Printems,
Bientôt pourtant fur mon Village
Les frimats fe raffemblent tous .
Au lieu de foleil , pluie , orage ;
Au lieu d'air pur , vents en courroux.
Mais malgré leur affreux ravage ,
Pour moi le tems le plus fauvage ,
Etoit d'être abfente de vous .
L'ennui , dit-on , naît de l'abfence ,
Et de l'ennui naît le foupir ;
Soudain je brule du defir
D'aller faire un voyage en France :
Defir de fillette eft un feu
Mais defir de femme , grand Dieu ,
Il eft malaifé de l'éteindre ,
Et dangereux de le contraindre.
* Le lieu où cette Piécé a éé écrite eft froid , fauvage
prefque inculte.
FEVRIER. 1759 .
63
C'eft de-là que j'ai rapporté
Cet étui que je vous préſente ,
Trop fatisfaite , trop contente ,
Si par vos mains avec bonté ,
Ce léger don eft accepté :
Quand l'étrenne n'eft pas brillante ,
Le prix eſt dans la volonté .
Vous direz , à quel but de grace !
Et que voulez- vous que j'en fafle !
Belle , tout ce qu'il vous plaira.
Doublez - le de feuillets de ſoye ,
Marquez-y par alinea
Les billets doux qu'on vous envoye ,
Les rendez -vous par- ci par-là ,
Les mots galants , & catera ,
Ou file Jargon de Cythére ,
N'a pas le bonheur de vous plaire
Inſcrivez-y les ſentimens ,
De qui vous connoît & vous aime ,
( Car c'eft Synonyme chez vous )
Et vous verrez mon nom jaloux
S'y venir placer de lui-même.
Ici je jouis en ſanté
Des douceurs de la ſolitude ,
Et conſerve de la gaité
L'heureuſe & trop rare habitude.
De mon ſolitaire ſéjour
64 MERCURE DE FRANCE.
Je cultive le voisinage ,
Et jufqu'aux gens de mon Village ,
Tout vole & s'empreffe à ma cour.
Gens charmans ! inftruits Dieu fait comme !
Mettant Vienne aux rives du Rhin ,
Le Pô dans les murs de Berlin ,
Et Pekin aux Fauxbourgs de Rome.
En parlant ainfi guerre & paix ,
Nous venons fans que l'on y penſe
A parler de foin & d'engrais ;
C'eft alors que coule à longs traits
Le fleuve de leur éloquence.
J'ai vendu mon champ au voiſin...
Compére , à quel prix eſt le vin ? ….
Parbleu , notre vache , Madame ,
N'a jamais fait un veau fi gras
A propos de vache & ta femme ?...
Gage , Pierre , tu ne fais pas
Que le beau -frere de Jean Jâques
Doit épouser Sufon à Pâques.
Mais finiffons ; car auffi bien
Je doute fort que l'entretien
Vous divertiffe , vous amuſe.
Vous n'avez pas deffein , je crois ,
D'orner , d'enrichir votre Muſe
Du Dictionnaire Villageois.
Et que fçai-je fi mon ramage
1010
FEVRIER: 1759. 65
N'a point pris l'accent du Terroir ?
Philis , c'eft à vous à le voir
Mais je n'en dis pas davantage.
Cependant je puis fans fadeur ,
En terminant cette patente ,
De la villageoife candeur
Emprunter la voix engageante ,
Pour vous dire qu'avec ardeur
De votre perfonne charmante
Je nourris au fond de mon coeur
Une image toujours préſente ,
Qui me fait defirer l'honneur
De me dire votre Servante.
4
L'INCONSTANCE ,
STANCES.
L n'eft que d'un ame commune
Près des Belles d'être conſtant ;
Il faut en avoir aimer cent
Plutôt que de n'en aimer qu'une.
Du monotome ſentiment
Fuyons la fadeur infipide ;
Un coeur ne peut être content ,
Si le changement ne le guide.
66 MERCURE DE FRANCE.
Aminte aimoit hier fon Epoux ,
Un Amant en a pris la place ,
Un autre à peine en fuit la trace ,
Que le troiliéme a rendés-vous.
Le changement feul eft durable ,
Et la Conftance eft une erreur .
Ce foir je trouve Life aimable ,
Demain Philis aura mon coeur.:
A Monfieur le Chevalier d'A ...
en lui envoyant une écritoire.
CHaffé honteufement du Temple de Mémoire
Un Ecrivain bas & jaloux ,
Sur le Bureau du Dieu qui rédige l'Hiſtoire ,
En s'en allant , dit-on , vola cette écritoire
Sic'eſt un fait , elle eſt à vous .
MONO RIM E.
A Madame B ...
Vous voulez malgré ma pareſſe
Mon peu de talent & d'adreſſe ,
Que paffager fur le Permeffe ,
J'épuife en vers la rime en effe.
FEVRIER. 1759 .
67
Et d'un baiſer point de promeſſe ?
Déja je fuis à bout , vous voyez ma foibleffe ,
Je dirai bien qu'en vous tout intéreſſe ,
Que votre esprit eſt rempli de fineſſe ,
Votre coeur , de délicateſſe ,
Vos moindres façons , de nobleſſe ,
Et tout votre air , de gentilleſſe .
Que de Pallas faifant votre Maîtreſſe ,
Avec les fleurs de la jeuneffe
Vous mariez les fruits de la fagelſe ,
Que vous paroiffez moins Mortelle que Déeffe ;
Mais fçauriez -vous à qui cela s'adreſſe ?
Chez yous la vérité s'appelle politeffe
Je puis bien vous nommer Tigreſſe ,
Mais je noſe finir par le mot de tendreſſe.
Par l'Anonyme de Chartrait , près Melun ;
le 14. Septembre 1758 .
QUATRAIN aux trois Soeurs G. D. R.
L
ES graces , ces trois foeurs que la Fable nous
vante ,
Sans vous , Charmant Trio , n'auroient point exifté:
Vous offrez à nos yeux , leur image vivante ,
Et pour nous , ce menfonge eſt une vérité.´
Par M. Delarouffelle .
68 MERCURE DE FRANCE.
Eloge Moral de la Solitude par
Mme ...
D. V *** .
SEJOUR heureux , charmant afyle ,
A l'abri du tumulte & du bruit de la Ville ;
Vous nous comblez de vos faveurs.
L'aimable paix cherche la folitude ,
Elle fait goûter fes douceurs ,
Loin des fades adulateurs ,
Et nous donne des jours exemts d'inquiétude.
D'un tel bonheur vous ignorez le prix ,
Foibles humains dont le coeur n'eſt épris ,
Que des frivoles dons de l'aveugle Déeſſe.
Fuyez fes faux attraits , elle trompe fans ceffe ,
Vous promettant de vains plaifirs :
Le vrai bien , l'unique ſageffe ,
C'eft de fçavoir borner tous les defirs.
Et quoi de plus charmant qu'une belle retraite ?
Eloigné des hommes pervers ;
On y jouit d'une douleur parfaite ,
Elle met à couvert de cent chagrins divers.
La noire médifance & la jalouſe envie
N'y viennent point troubler le repos de la vie :
C'eſt-là , que mépriſant la folle ambition ,
Et qu'éloigné du trouble & de l'illuſion ,
L'aimable liberté ne nous eft point ravie :
Toujours conduit par la raiſon >
FEVRIER. 1759.
69
De la cruelle jalousie ,
On n'y refpire point le funefte poiſon ,
Ni de toute autre paſſion .
Vie heureuſe & pleine de charmes
Vous n'êtes point ſujette aux fâcheuſes allarmes.
Que le monde prépare à ſes adorateurs ,
Qui préférent en vain les frivoles honneurs :
La fortune à leur gré n'eft point affez rapide ,
Et ce qu'avec ardeur ils defirent avoir ,
Sitôt qu'ils l'ont acquis , leur devient infipide ,
Souvent pour l'obtenir , oubliant leur devoir ,
Tout moyen d'acquérir leur paroît légitime .
Combien dans leur fureur népargnent pas le
crime ?
Aveuglement , faux préjugés ,
De l'yvreffe fatale où vous êtes plongés ,
Mortels , prétendez - vous tirer quelqu'avantage ?
Vous êtes le mépris du Sage.
De votre avidité connoiffez donc l'erreur ,
Le fouci , les chagrins , vous dévorent fans ceffe :
Se contenter de peu , n'eſt-ce pas la richeſſe
Qui nous conduit au vrai bonheur ,
A la félicité fuprême ,
Et préférable au diadême ?
Heureux celui qui vit ignoré des humains ,
Des Lettres & des Arts s'enrichit le gérie ;
Par le noble exercice il rend des jours fereins ,
Et goutant de la paix la douceur infinie
70 MERCURE DE FRANCE.
Il fe fait un rempart contre l'oifiveté ,
Source des paffions & mere de tous vices.
En des lieux écartés faiſons-nous des délices ,
Admirons les Auteurs dont la fagacité
Puife au fein de la Vérité
Tant de fublimes traits dont brillent leurs Ou
vrages ,
Qui fçavent le fervir de tous les avantages
Et des rares talens qu'ils ont reçus des Dieux.
En eft -il un plus grand , & qui nous ſerve mieux ,
Qu'une éloquence vive , auffi bien que touchante,
Qui pénétre le coeur , le ravit & l'enchante ,
O chers amuſemens ! que vous avez d'appas !
Vos plaifirs font purs & folides ,
De fi nobles travaux nous devons être avides.
Faifons donc nos efforts pour marcher fur les
pas
De ces Hommes couverts d'une immortelle gloire
,
Leurs oeuvres , leurs vertus les menent à la fois
Par la route certaine au Temple de Mémoire.
Imitons- les , fuivons leurs loix.
Ainfi que leurs fuccès , l'honneur nous y convie.
Un illuftre Écrivain fe prépare le fort
Le plus doux à mes yeux , le plus digne d'envie ,
Ses travaux font pour lui les plaifirs de la vie ,
Et le font vivre après la mort.
FEVRIER . 1759 . 71
EXAMEN de la Queftion propofée dans
lefecond Mercure d'Octobre : pour peindre
la fituation du Méchant , faut- il
l'être?
Vous l'avez décidé >
Monfieur ;
pour peindre la fituation du Méchant
il faut ne l'être pas foi-même .
Pour tirer un Portrait reffemblant , il
faut connoître & faifir tout fon objet , en
développer les traits , les différences & les
rapports , lui prêter les couleurs qui lui
conviennent ; mais ce développement ,
cette connoiffance de détail , eft toujours
le fruit de la réfléxion : & l'Impie ne
réfléchit pas. En lui tout eft fentiment ,
c'eft une fucceffion rapide des plus vives
impreffions. De faux plaifirs qu'il favoure
avec fureur , des craintes , des remords ,
le défordre de fon ame , le ver immortel
qui le confume jufques dans les bras de
la volupté , le choc des paffions qui le
divifent & femblent l'arracher à lui-même;
n'en est- ce pas affez pour l'occuper ? C'eſt
un Antiochus plongé dans l'yvreffe du
crime : il n'en fort que pour s'abandon72
MERCURE DE FRANCE.
a
ner au défeſpoir le plus amer. Son efprit
effrayé n'apperçoit alors que des
abimes & des monftres prêts à le dévorer
des feux vengeurs , des caractéres
terribles , préfage affuré de fa réprobation.
Dans cette confufion de fentimens
, l'Impie pourroit- il bien affeoir fa
penſée fur fon état Le peindre , fe
définir ?
>
Mais fuppofons que la force , la continuité
des fenfations & des images
le tumulte des paffions d'autant plus allumées
qu'elles font moins captives , lui
permettent de réfléchir , de méditer les
horreurs de fa fituation , le tableau
qu'il feroit de lui-même feroit encore
imparfait & défectueux. En effet , il eft
ici queſtion d'un Impie qui fe plaît dans
fon impiété malgré le cri de fa confcience
, & les menaces du Légiflateur , d'un
Impie qui l'eſt par choix & par goût ,
& qui pour fon plaifir ne balanceroit pas
à facrifier Raifon , Juftice , Honneur, Religion
, Nature même. Mais un tel homme
peut- il fe voir comme il eft , fe peindre
avec tous fes attributs ? Non , fans
doute le coeur tromperoit l'efprit ; l'efprit
féduit verroit à peine la moitié de
l'objet , la peinture feroit donc fauffe .
Allons plus loin. Je veux que l'efprit
de
FEVRIER. 1759. 7
de l'Impie ne foit point la dupe de fon
coeur , on fera toujours en droit de foup
çonner la fidélité du Peintre. Oferoit-il
Le montrer dans toute fa difformité ? qu'il
feroit odieux ! On a vû des Montres
s'applaudir , fe faire un mérite des crimes
les plus déteftés. Mais ces monftres n'euffent
pas laiffé voir toute la noirceur de
leurs ames. Ils ne vouloient pas qu'on
les crût tout-à-fait fairs vertus. Ce Tyran
célébre devenu l'opprobre de l'humani
té , Néron , le meurtrier de fes amis ,
de fes maîtres , de fa famille , qui brula
la Capitale de l'Univers pour fe repréfenter
l'embrafement de Troye , Néron
fut prodigue & diffipateur , parce qu'il
defiroit de paroître libéral & généreux.
Cet exemple prouve bien qu'il n'eft point
de fcélérat affez dégradé par le vice pour
ofer lui-même nous ouvrir fon ame , &
nous éclairer fur toutes fes iniquités .
Voilà , Monfieur, les motifs fur lesquels
j'établis après vous , que pour peindre
la fituation de l'Impie , il faut ne l'être
pas. L'Impie ou ne fe connoît point
ou fe connoît mal , & s'il fe connoiffoit
exactement , il faudroit douter encore de
la vérité du portrait qu'il feroit de lui-mê
me. On a toujours à lui reprocher ou
aveuglement , ou féduction , ou mauvaife
D
74 MERCURE DE FRANCE.
foi, Certainement fi l'ingénieux Écrivain
que l'Académie a couronné cette année ,
s'étoit fouvenu de l'Auteur d'Atrée &
Thyefte, il eût êté perfuadé qu'avec beaucoup
de moeurs , de fageffe & de probité
, on peut réuffir à peindre le crime &
fes horreurs. La vivacité de l'efprit , la
force de l'imagination fuppléent en ce
cas au défaut du fentiment qu'on eft heureux
de ne pas éprouver.
LE mot de la premiere Enigme du
Mercure précédent eſt Bac. Le mot de la
feconde eft Talons . Le mot du Logogryphe
et Nacre , dont les anagrammes
font Carne , Crane , Ecran , Nérac ,
Rance carrierę de marbre , & Ancre de
Vaiffeau.
ENIGM E.
NÉceffaire , dit on , mais toujours malfaiſant
Dès l'enfance on me voit fouple , vif , amufant ;
Dans un âge plus mût , guerrier infatigable ,
Je fuis pour plus d'un Peupleun voifin redoutable:
La douceur cependant eft peinte fur mon front ,
Et fouvent d'hypocrite on m'a donné le nom .
Tendre Amant , chafte époux , mon nom vous
fait envie
FEVRIER. 1759: 75
Vous l'invoquez fouvent dans les bras de Silvie :
Oh ! je t'en ai trop dit , Lecteur ingénieux ;
Ç'en eft fait , tu me tiens ; mais prends garde à
tes yeux.
JE
LOGOGRYPHE.
E fuis de ma nature un monftrueux objet ;
Mais le Séxe , par qui tout fe métamorphofe ,
M'a fçu rendre colifichet.
Ajoute, retranche , compoſe ;
Je t'offre l'Animal qui garde ton foyer ;
Lorſque chez toi chacun fommeille :
que fait éviter un adroit Nautonnier
L'ouvrage utile de l'Abeille :
Ce
Ce qu'un Taureau fait redouter :
Le fonore inftrument qu'à Diane on dédie :
Le contraire d'humide & celui d'atteſter :
Ce qu'une bonne Comédie
Doit dans le parterre
exciter :
De l'Europe une Iſle rébelle :
Un grand Chaffeur; un mot pour les filles char
mant ,
Et qui vient les fouftraire à la loi maternelle
Un Empire , un fon allarmant :
A répéter nos voix la Nymphe trop fidelle ,
Et qui trahit plus d'un Amant :
1
I
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Celui que rajeunit un magique myſtére :
Celle à qui Léandre fut plaire :
Le Centaure expert qui guida
L'enfance du fils de Pelée :
Un Fleuve d'Allemagne , un autre en Canada ,
Où des Guerniers François l'ardeur s'eſt ſignalée :
10. 7, 8 , 3. & 4. Ah ! je chante à ravir :
Souftrais 8. u verras la Bergere innocente
Ates tendres regards me cacher & rougir:
Par 8 , 9 , 10. & 7. je fuis la fleur brillante
¿Que Vénus teignit de fon fang :
6
8, 5. & 3. je me préſente
Revêtu du fuprême rang:
Tu peux trouver encore un titre qu'on révére :
L'oifeau qui défole un étang :
Du Dieu d'Epidaure la mére :
De Cadmus une fille , & ce métal maudit
Qui des humains altére l'ame ;
Mais peut-être en ai-je trop dit ;
Pardonne à l'Auteur : elle eft Femme.
Par une Dame de la Ville de Nantes.
LOGOGRYPHUS.
FRATRUM turba, mihi femper rediviva, parente.
Sole fata eft nobis eadem quæ lucis , origo.
Mobilitate vigens, celeri , nulla otia fectans ,
Jugiter in gyros feror indefeffus coldem ;
FEVRIER. 1759 77
Partiri me vis ? fed quâ ratione fecabis ?
Nam neque fum corpus , nec linea ; fed neque
me ambit
Ulla fuperficies , non umbra in me ipfa-mer
horum.
At fi tantus amor varias evolvere formas
Quæ poterunt faltem de nomine furgere fecto ,
Accipe : fex illud fateor conftare elementis ;
Ultima fi tollas duo , fiam fpiritus & mens
Quâ duce me capias : caput aufer , ditior inde
Quicquid habent tellus , aër , fydera , pando
Jam prius ablatam fr cures reddere caudam ,
Enfis adeft : demum cuncta refumpferis apto
Ordine , fubmoveafque unum , miraberis : ecce
Hoc folo , fupereft jam femis fola , recifo.
!
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
CHANSON.
LES QUATRE SAISONS.
Q
U'AU milieu des frimats la Nature fommeille
;
Près de toi , belle Eglé , le plaifir me réveille.
De l'hyver près de toi je brave la rigueur.
Pour moi l'Automne encore eft dans cette bouteille
,
Le Printems fur ta bouche , & l'Été dans mon
coeur.
LES QUATRE SAISONS.
Air de Basse Taille en Rondeau.
Recit
Qu'au milieu desfrimats la nature som
meille,
air gracieux
Pres de toi belle Eglé leplai
-m
sir me repeil
gay
le
pres
bee
de toi
belleEgle le plaisir me reveil ⠀
Fin
le . De l'hiver
marqué
presdetoi jebrave ia rigueurje bra
"
:: ve je bra
affectueu
- ve la ri===gueur, pour moil'au
oracieusem
tomne encor est dans cette bouteille le printem
12
sur ta bouche etl'été dans mon coeur pour
moi l'automne encorestdans cette bouteille, le pr
tems sur ta bouche etl'été dans mon
dacapo
M
coeur.
Qu'au milieu desfrimats
Gravepar PL Charpentier.
Imprimépar Tournelle.
FEVRIER. 1759. 75
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
EXTRAIT du Difcours ou Lettre à M.
Grimm ; à lafuite de la Comédie du
Pere de Famille.
CE Difcours préfente de grandes &
belles idées fur la Pocfie dramatique . Les
Jeunes Auteurs y trouveront de quoi réfléchir
profondément ; pour moi je fens
tout le fruit que j'aurois pû tirer , il y a
dix ans , d'une pareille étude.
«
» Voici , dit M. Diderot , le fyftême
dramatique dans toute fon étendue. La
Comédie gaie qui a pour objet le ri-
» dicule & le vice . La Comédie férieufe
qui a pour objet la vertu & les devoirs
» de l'homme. La Tragédie qui auroit
» pour objet nos malheurs domeftiques.
" La Tragédie qui a pour objet les cataftrophes
publiques & les malheurs des
» Grands.
">
Cette diftinction eft prife dans la nature
même des chofes ; & en effet , ces
Div
So MERCURE DE FRANCE
C
quatre genres peuvent être excellents ,
chacun a fa maniere. M. D ... commence
par déterminer le caractére des deux genres
mitoyens ; c'eft-à- dire , de la Comé--
die férieufe qui a pour objet les vertus
& les devoirs de l'homme ; & la Tra- '
gédie qui auroit pour objet nos malheurs
domestiques..
Il demande » comment renfermer dans
» les bornes étroites d'un Drame , tout ce
» qui appartient à là condition de l'hom-
» me ? Il leve cette difficulté , en obſer-
»vant que les obligations & les inconvé-
» niens d'un Etat, ne font pas tous de la
»même importance. Il me femble, ajoute-
» t-il , qu'on peut s'attacher aux princi
paux , en faire la bafe de fon Ouvrage ,
» & jetter le reſte dans les détails. C'eſt
ce que je me fuis propofé dans le Pere?
» de Famille , où l'établiffement du fils :
» & de la fille font mes deux grands pivots.
La fortune , la naiffance , l'édu
» cation , les devoirs des peres envers
» leurs enfans , & des enfans envers leurs
» parens , le mariage , le célibat , tout ce
qui tient à l'état d'un Pere de Famille ,
» vient amené par le Dialogue.
"
M. D. regarde avec raifon les devoirs
des hommes , comme un fond auffi riche
pour le Poëme dramatique , que leurs
FEVRIER. 1759 . 81
ridicules & leurs vices. » Ceft à ce fpec-
» tacle , dit-il , que les hommes verront
» l'efpéce humaine , comme elle eft , &
qu'ils fe réconcilieront avec elle. Les
» gens de bien font rares ; mais il y en
» a. Celui qui penſe autrement , s'accufe
» lui - même , & montre combien il eſt
» malheureux dans fa femme , dans fes
» parens , dans fes amis , dans fes connoiffances.
"
Les objections tirées de la nouveauté
& de la difficulté du genre , étoient faciles
à réfuter. 1 ° . Qu'importe qu'il foit
nouveau , s'il eft bon de fa nature ? 2 °. Il
exige fans doute , une étude approfondie
des hommes & des conditions de la
vie ; une raiſon mûre , une imagination
vive , & une ame fenfible au plus haut
degré ; mais avec ces qualités , l'on doit
faire d'un Drame férieux & moral , une
Piéce très- intéreſſfante : & M. D. le prouve
encore mieux par fon exemple , que par
fes raifons. Il propofe pour épreuve ,
de mettre fur la Scéne la condition du
Juge.
Que l'Auteur , dit-il , » intrigue fon Su-
» jet d'une maniere auffi intéreffante qu'il
le comporte, & que je le conçois ; que
»l'homme y foit forcé par les fonctions
» de fon état , ou de manquer à la digni-
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
» té & à la fainteté de fon miniftére , &
» de fe deshonorer aux yeux des autres &
" aux fiens ; ou de s'immoler lui-même
»dans fes paffions , fes goûts , fa for-
» tune , fa naiffance , fa femme & fes en-
» fans ; & l'on prononcera après , fi l'on
»veut , que le Drame honnête & férieux
» eft fans chaleur , fans couleur & fans
» force.
Ce fujet , ce me femble , eft d'un intérêt
frappant , même au premier coup
d'oeil ; mais je ne pardonnerois pas à l'Auteur
de tirer le Juge de fa fituation par un
autre moyen , que par le choix de l'alternative
; & j'espère que l'Auteur du
Pere de Famille nous donnera , par un
dénouement tiré du fond du Sujet , la folution
de l'important problême de Morale
dont il a fait le noeud de l'intrigue.
Après avoir confidéré ce genre du côté
de l'art , il l'examine relativement aux
» moeurs. " Qu'est- ce qui vous affecte
» comme le récit d'une action généreuſe ?
» Où eſt le malheureux qui puiffe écouter
» froidement la plainte d'un homme de
» bien ? Le Parterre de la Comédie eſt le
» feul endroit où les larmes de l'homme
» vertueux & du méchant foient confondues.
Là le méchant s'irrite contre des
» injuſtices qu'il auroit commiſes , comFEVRIER.
1759. 83
patit à des maux qu'il auroit occafion-
» né , & s'indigne contre un homme de
» fon propre caractére . Mais l'impreffion
» eft reçue ; elle demeure en nous , malgré
nous ; & le méchant fort de fa loge
» moins difpofé à faire le mal , que s'il
» eût été gourmandé par un Orateur fé-
» vére & dur...
"
» O quel bien il en reviendroit aux
» hommes , ſi tous les Arts d'imitation ſe
propoſoient un objet commun , & con-
» couroient un jour avec les loix pour nous
» faire aimer la vertu , & hair le vice .
C'eſt ainſi que penſe l'un de ces hommes
que les méchans trouvent fi dangereux.
Il paffe au genre de la Tragédie qui auroit
pour objet les malheurs domeſtiques ;
& il en donne pour exemple la mort de
Socrate , en un Acte . Le plan de cet Afte
eft admirable par fa fimplicité & par la
profondeur de fes vices : comme il eft
court , je vais le tranfcrire.
» La Scéne eſt dans une priſon . On y
voit le Philofophe enchaîné & couché
» fur la paille. Il eft endormi. Ses amis
» ont corrompu fes gardes ; & ils vien-
» nent dès la pointe du jourlui annoncer
»fa délivrance.
Dvj
!
84 MERCURE DE FRANCE.
" Tout Athénes eft dans la rumeur ,
» mais l'homme jufte dort.
» De l'innocence de la vie. Qu'il eft
» doux d'avoir bien vécu , lorsqu'on eſt
» fur le point de mourir ! Scéne premiere.
» Socrate s'éveille ; il apperçoit fes
» amis , il eft furpris de les voir fi matin.
» Le fonge de Socrate .
» Ils lui apprennent ce qu'ils ont exé-
» cuté ; il examine avec eux ce qu'il lui
» convient de faire.
» Du refpect qu'on fe doit à foi-même ,
» & de la fainteté des loix. Scéne Se-.
» conde.
» Les Gardes arrivent ; on lui ôte fes
» chaînes.
» La Fable fur la peine & fur le plaifir.
Les Juges entrent , & avec eux les
» Accufateurs de Socrate & la foule du
Peuple. Il eſt accuſe , & il ſe défend.
» L'Apologie. Scéne troifiéme.
氰
» Il faut ici s'affujettir aux Coutumes :
» il faut qu'on life les accufations ; que
» Socrate interpelle fes Juges , fes Accu-
» fateurs , & le Peuple ; qu'il les preffe ,
"
qu'il les interroge , qu'il leur réponde
» Il faut montrer la chofe comme elle
» s'eft paffée ; & le Spectacle n'en fera que
plus vrai , plus frappant & plus beau..
Les Juges fe retirent ; les amis de
t
FEVRIER. 1759. 85
» Socrate reſtent ; ils ont preffenti la
» condamnation. Socrate les entretient & :
» les confole..
» De l'immortalité de l'ame. Scéne
» quatrième.
" Il eft jugé. On lui annonce fa mort.
Il voit fa femme & fes enfans. On lui
" apporte la cigue. Il meurt . Scéne cin-
» quiéme.
Le reste de ce Difcours roule fur l'Art
du Théâtre en général. L'Auteur s'éleve
contre ces combinaiſons d'incidents dont
on forme fouvent le tiffu d'une Piéce ; &
it oppoſe à cette méthode celle des Anciens
qui avec raifon , lui femble préférable.
Une conduite fimple , une action
>prife le plus près de fa fin , pour que
» tout fût dans l'extrême , une cataſtro-
» phe fans ceſſe imminente , & toujours
éloignée par une circonftance fimple &
vraie , des Difcours énergiques , des
paffions fortes , des tableaux , un ou
» deux caractéres fermement deffinés :
voilà tout l'appareil.
Il n'eft pas moins fondé à rejetter les
doubles intrigues ; & l'on admire avec
quel art il afçu contenir & rendre muet ,
dans le Pere de Famille , un amour fubordonné
à l'intérêt principal. Il veut beaucoup
d'action & de mouvement dans
86 MERCURE DE FRANCE.
la farce , moins dans la Comédie gaie ;
moins encore dans la Comédie férieuſe ,
& prefque point dans la Tragédie.
Je penfe comme lui à l'égard du mouvement
; mais l'action , comme on l'entend
dans le Pathétique , eft l'agitation
interieure de l'ame des perfonnages ; &
dans ce fens- là , il ne fçauroit trop y en
avoir c'eft bien l'avis de M. D.
» Il compare l'action d'une Piéce à une
maffe , qui fe détache du fommet d'un
» rocher fa viteffe s'accroît à meſure
» qu'elle defcend , & elle bondit d'efpace
» en eſpace , par les obftacles qu'elle ren-
ود
» contre.
De cette belle comparaiſon , il conclut
qu'on doit plus parler qu'agir , dans les
premiers Actes , & plus agir que parler
dans les derniers.
Le Génie qui prépare les incidents , lui
femble plus rare que celui qui trouve les
vrais Difcours. « Combien de belles Scé-
» nes dans Molière ! on compte fes dé-
» nouemens heureux.
C'eft ce que Molière a le plus négligé ,
je l'avoue ; mais , dans le cours de ces
intrigues ; les incidens , ou plutôt les fituations
de Génie ne font pas moins fréquentes
que les belles Scénes ; celles- ci
même, ne font fi belles , que par la force
des fituations.
FEVRIER. 1759. 87
M. D. recommande aux Auteurs de former
leur plan avant que de fonger aux
Scénes ; c'eft une importante leçon ; il
ajoute , c'eſt du plan que l'on doit tirer
» la divifion des Actes , le nombre des per-
» fonnages , leurs caractéres , & le Sujet
» des Scénes. "
J'avoue qu'à l'égard des caractéres , je
ne conçois pas cette méthode : dans tous
les Sujets où les caractéres influent fur l'action
, il me femble impoffible de déterminer
le plan , fans déterminer au moins
en même tems , les moeurs des perfonnages.
Il eft impoffible , par exemple , que
M. D. ait arrangé l'action du Pere de Famille
, fans avoir prémédité de donner à
S. Albin un caractére paffionné , au Pere
un naturel fenfible , à l'Oncle une humeur
dure & hautaine , & c . Il exige que les
incidens foient dignes du Sujet , & il ne
veut pas que le fort d'Iphigénie dépende
de la rencontre d'Arcas ; mais je foupçonne
que Racine ajouta cette circonftance
après coup , pour adoucir le caractére
d'Agamemnon par le defir de fauver
fa fille .
Il examine quel eft le plus difficile du
plan d'une Comédie , où du plan d'une
Tragédie ; & il croit que c'eft le premier ,
parce qu'il eft tout d'invention. Je le crois
88 MERCURE DE FRANCE.
auffi , mais ma raifon n'eft pas la même ;
car il me femble que les événemens de la
Société fervent au Poëte comique de matériaux
, comme les traits d'Hiftoire au
Poëte tragique; & que Moliere, en imitant,
n'a pas été plus Créateur que Corneille . II
eft très-vrai du refte , que l'Hiftoire eft l'école
de l'un, comme le monde eft celle de
Pautre , furtout, par rapport à la vraifem-
`blance , & que c'eft par une fongue étude
de l'enchaînement naturel des événemens,
qu'on le fait une jufte idée du Familier ,
du Surprenant , du Merveilleux & de l'Abfurde.
Ici M. D. touche à la véritable cauſe qui,
felon moi , rend le plan d'une Tragédie
moins difficile que celui d'une Comédie :
dans l'une,fur la foi de l'Hiftoire, foit réelle,
foit fuppofée, on fe contente de la coincidence
des événemens ; dans l'autre , on
exige , à la rigueur , que les événemens
foient enchaînés , & qu'ils naiffent les uns
des autres.
L'idée de compenfer le Merveilleux par
le mêlange du Familier,pour appuyer l'un
par l'autre , & leur donner une vraifemblance
commune ; cette idée , que je crois
neuve , me paroît très -juſte & très- heureufe
de-là vient en effet qu'il eft plus
aifé de donner de la vraisemblance à um
FEVRIER. 1759.
Roman , qu'à une Piéce de Théâtre.
Je penfe avec M. D. que la Tragédiequ'il
appelle domeftique , fera mieux en
Profe qu'en Vers , par rapport à la vrai
femblance , & qu'elle n'en fera pas moins
an Poëme, fi tout y eft peint avec force ,
& fenti avec chaleur.
» Se rappeller une fuite néceffaire d'i
» mages , telles qu'elles fe fuccédent dans :
la Nature , c'eft raifonner d'après les
» faits . Se rappeller une fuite d'images ,,
» comme elles fe fuccéderoient néceffai
»rement dans la Nature , tel ou tel Phé-
» noméne étant donné ; c'eft raiſonner
» d'après une hypothéfe, ou eindre : c'eft.
être Philofophe ou Poett dfelon le but
qu'on fe propofe.
Le
Après avoir rendu compte de la méthode
qu'il a fuivie en compofant le Perede
Famille , M. D. détruit en paffant , les
imputations qu'il a effuyées au fujet du
Fils naturel, & fur lefquelles je n'ai qu'une
refléxion à propofer. Il y a à Paris cent
Italiens qui connoiffent très - bien leur
Théâtre il ya mille François qui lifent les
Poëmes Italiens . Goldoni étoit connu à Paris
, & M. D. n'en pouvoit douter. Si dans …
l'ufage qu'il a fait de la Comédie de l' Ami
vrai , il eût voulu donner , comme de lui ,
ce qu'il avoit emprunté du Poëte Italien ;;
90 MERCURE DE FRANCE.
fa
il falloit donc qu'il efpérat , ou que fon
Ouvrage n'auroit aucun fuccès , & perfonne
n'écrit dans cette idée ; ou que
Picce attirant l'attention du Public , aucun
de fes Lecteurs n'auroit lû Goldoni ,
aucun du moins ne fe rappelleroit le fujet
de l'Ami fincére ; c'eft-à- dire , qu'il falloit
que M. D. fût un imbecille. Or , je demande
à fes Ennemis , s'ils le regardent
comme tel ? Pourquoi donc , dira -t- on
nous cacher Goldoni ? Par la même raifon
qu'il s'eft caché lui -même : parce que fa
Piéce , la Préface & les Entretiens ne for
ment qu'un même Roman , & qu'il n'y
avoit plus lufion dans ce Roman , fi
l'Auteur femontré au milieu de fes
Perfonnages
ور
he
ue
» Sans la fuppofition que l'avanture du
» Fils naturel étoit réelle, que devenoient
» dit D. M. l'illufion de ce Roman & de
» toutes les Obfervations répandues dans
» les Entretiens fur la différence qu'il y a
» entre un fait vrai & un fait imaginé, des
perfonnages réels & des perfonnages
fictifs , des difcours tenus & des difcours
» fuppofés ; en un mot , toute la Poëtique
» où la vérité eft mife fans ceffe en paral-
» léle avec la fiction ?
و ر
Sans doute , cette raifon ne juftifieroit
pas une infidélité grave ; mais M. D. ne
FEVRIER. 1759. ១៧
s'eft permis dans cette reticence , que ce
qui eft en ufage de tous les temps , parmi
les Ecrivains de toutes les Nations.
Je ne finirois pas , fi je voulois citer
toutes les tranflations tacites qu'on a faites
d'une Langue dans une autre , fans fe
croire obligé de les annoncer. C'eft la
premiere fois qu'on a donné le nom de
larcin à l'emploi d'une idée étrangere en
richie , annoblie , & furtout appliquée à
un genre qui n'eft pas celui de l'Original.
" La Nature m'a donné le goût de la
fimplicité , & je tâche de le perfection-
» ner par la lecture des Anciens voilà :
» mon fecret , dit M. D. celui qui liroi
» Homère avec un peu de génie , y dé-
» couvriroit bien plus fûrement la fource
» où je puife.
"
.
Il a bien raifon ; & dans fes Drames ou
l'on cherche Goldoni , on trouve partout
Euripide & Homère.
Mais reprenons le fil de fes idées fur la
Poëfie dramatique . » Pour une occafion ,
» dit-il , où il eſt à propos de cacher aux
Spectateurs un incident important avant
» qu'il ait lieu , il y en a plufieurs où
» l'intérêt demande le contraire.
">
C'est à l'Auteur à fe confulter & à fe
demander à lui-même : le Spectateur incertain
de ce qui va fe paffer , fera-t-il plus
2 MERCURE DE FRANCE.
ému que le Spectateur inftruit ? L'alternative
n'a pas d'autre régle ; & ici tout le
fecret de l'art , eft de preffentir la Na
ture. Ainfi , par exemple , tout ce qui
augmente le péril , doit être connu du
Spectateur : ce qui le fait ceffer , doit être
inconnu ; & par conféquent , il eft plusintéreffant
de cacher un dénouement heureux
, qu'une cataſtrophe funefte. Dans la
Comédie , ce qui prépare l'humiliation du
perfonnage que l'on fait hair , ou le ri
diculé du caractére que l'on expofe à la
rifée publique , ne peut être annoncé de
trop loin ; mais alors le plaifir que l'intrigue
nous caufe , eft une joie maligne &
fecrette , très - différente de l'attendriffement
qu'on éprouve à un Spectacle pathétique.
Je me ferois beaucoup ap-
» plaudi fi , dans le Père de Famille ,
( qui n'eût plus été le Pere de Famille ,
» mais une Piéce d'un autre nom , ) j'a-
» vois pû, dit M. D. ramaffer toute la per-
» fécution du Commandeur fur Sophie.
L'intérêt ne fe feroit-il pas accru par la
connoiffance que cette jeune fille , dont
» il parloit fi mal , qu'il pourfuivoit fi vi-
» vement , qu'il vouloit faire enfermer ,
» étoit fa propre niéce ? Avec quelle impatience
n'auroit-on pas attendu l'inftant
de la reconnoiffance , qui ne pros
""
FEVRIER. 1759
བརྟ་
duit dans ma Piéce qu'une furprife paffagére
? C'eût été celui du triomphe
d'une infortunée , à laquelle on eut pris
» le plus grand intérêt , & de la confufion
>> d'un homme dur qu'on n'aimoit pas.
La Piéce alors eût changé , non ſeulement
de nom , mais de genre ; & de pathétique
qu'elle eft , elle feroit devenue
plaifante ; ou fi l'Auteur eût voulu en conferver
le pathétique , le Spectateur n'étant
plus inquiet fur le fort de Sophie , en
eût été beaucoup moins ému.
M.D.a raiſon de vouloir que l'on penſe
émouvoir les perfonnages , & non les
Spectateurs ; mais je crois qu'en s'occupant
de ceux- là , on ne doit pas perdre
ceux- ci de vue.
L'expofition lui paroît inutile . Oui , fans
doute , l'expofition qui n'eft que cela . Mais
dans quelque moment que l'action commence
, il faut que les premiers difcours
inftruifent de l'état des chofes , en expofant
ce qu'il eft effentiel de fçavoir de
tout ce qui s'eft paffé jufqu'alors . .
M. D. s'éleve contre l'abus des contraftes
; l'affectation en eft vicieuſe , fans
doute ; & en général , on peut faire d'excellentes
Piéces fans l'oppofition directe
des caractéres ; furtout s'ils ne font pas
eux-mêmes les cauſes des événemens qui
94 MERCURE DE FRANCE.
les intéreffent. Mais fi l'action naît du fond
des moeurs ; fi la diverfité des intérêts n'eft
fondée que fur la différence des fentimens,
le contrafte des caractéres devient auffi
effentiel à l'action que le combat des intérêts.
Quant à l'incertitude du Sujet qui
peut réſulter , felon M. D. de l'oppofition
de deux caractéres également forts , également
bien foutenus , je ne crois pas
qu'elle foit à craindre. Plus Philinte auroit
de vertu & d'éloquence , plus le vice
que Molière attaque dans le Mifantrope ,
feroit marqué , & le deffein de Molière
fenfible. Si le contraire arrive , comme
dans les Adelphes , ce fera la faute du
Poëte.
Le contrafte dont l'affectation eft puérile
, eft celui du blanc au noir ; mais les
caractéres peuvent fe contrafter, fans cette
oppofition abfolue. Ainfi à l'Ambitieux ,
on peut oppofer le Timide , le Volup
tueux , le Négligent , le Modefte , le Sage ,
&c. & ces oppofitions n'auront pas l'affectation
de l'Antithéfe : auffi , n'eft - ce
point là ce que M. D. rejette & fe propole
d'éviter. Un contrafte plus effentiel
à l'intérêt & à la chaleur de l'action , c'eft
celui des caractéres avec leur fituation préfente
; & c'eft- là furtout ce que recommande
M. D, Il traite enfuite de la di
FEVRIER. 1759. 95
vifion de la Piéce en Actes , de l'action
théâtrale , que le Poete doit toujours avoir
préfente , de Scénes épifodiques & des
perfonnages incidents , dont il donne pour
exemple Madame , Pernelle , & qui , loin
de nuir à l'intérêt , peuvent y contribuer
quand on les employe à propos.
Il touche l'article important de la vé
rité des difcours & de la bonté des moeurs
théâtrales, Je fouhaiterois qu'il eût infiſté
fur l'odieufe habitude où l'on eft , de confondre
l'un & l'autre avec la vérité abfolue
& la bonté morale , & d'attribuer à
l'Auteur les principes & les fentimens des
perfonnages. Il diftingue le Dialogue dialectique
, qui convient aux fituations tranquilles
, du Dialogue où les chofes ne
font liées que par des fenfations fi délicates
, des idées fi fugitives , des mouvemens
d'ame fi rapides , des vues fi légeres
qu'elles en paroiffent découfues.
Il donne pour modéle du premier , la
Scéne de Cinna , de Maxime & d'Augufte ,
& pour modéle du fecond , les adieux de
Barnwelle & de fon ami , morceau réellement
fublime. On a reproché à M. D.
comme une affectation frivole , d'avoir
prefcrit & détaillé l'action des Auteurs
dans fes Piéces ; & lui, par les réfléxions les
plus profondes , il fait fentir l'indifpen
96 MERCURE DE FRANCE.
> ou par
fable néceffité dé cette méthode , fi l'on
veut qu'une Piéce foit rendue au Théâtre,
comme elle a été conçue dans le génie
de l'Auteur. Il appuye ces refléxions d'un
exemple ; & cet exemple eft la Scéne de
la mort de Socrate. Je n'ai rien lû , je l'avoue
, de plus fimple , de plus vrai , de
plus touchant que cette efquiffe.
Enfin , foit que M. D. confidére l'art du
Théâtre ppaarr rraappppoorrtt à la nature
rapport aux moeurs des Nations ; foit qu'il
juge les Auteurs ou les Régles ; qu'il inf
truife le Poete ou l'Acteur dans l'art de
peindre & de toucher , on reconnoît partout
le Philofophe & l'Homme de génie.
Rien de plus utile pour les jeunes Auteurs
, que de pénétrer dans le cabinet
d'un homme qui médite profondément,
& qui travaille d'après les principes
d'examiner de quel point il eft parti ,
quel eft le but qu'il s'eft propofé , quelle
eft la route qu'il a fuivie. C'eft ce qu'on
peut voir avec M. Diderot. Il broye à
nos yeux fes couleurs ; il nous montre
jufqu'à fes études , & n'eût- il pas rempli
fon objet ; il auroit encore le mérite
de nous avoir appris à chercher le beau,
comme Bacon & Defcartes nous ont appris
à chercher le vrai.
Je termine.cet Extrait par une refléxion
qui
FEVRIER. 1759. 97
»
qui autorife mon opinion contre celle de
M. Rouffeau , & qui feule aura plus de
poids que toutes les raifons que j'ai pû
employer. Attaquer les Comédiens par
» leurs moeurs , c'eft en vouloir à tous les
>> Etats . Attaquer le Spectacle par fon
» abus , c'eſt s'élever contre tout genre
» d'inftruction publique ; & ce qu'on a
» dit jufqu'à préfent là- deffus , appliqué à
» ce que les chofes font ou ont été , &
non à ce qu'elles pourroient être , eft
fans juftice & fans vérité.
FRAGMENS
De quelques Piéces de Poëfie qui ont con
couru pour le prix de l'Académie Françoife
, en 1758.
Q UOIQUE les Ouvrages préfentés à ce
Concours célébre ne foient pas tous dignes
d'être couronnés , il doit y en avoir .
peu dont on ne voulût conferver quelque
chofe , & tel manque le prix par fes
inégalités qui l'eût obtenu par fes traits
de force. On a bien voulu me permettre
d'extraire de ceux- ci les morceaux les plus
eftimables. Et fi dans la fuite on m'honore
E
98 MERCURE DE FRANCE.
de la même confiance , je donnerai tous
les ans un pareil Extrait.
L'HEROISME ,
O D E.
' Auteur éléve la clémence & l'humanité
au- deffus des,vertus guerrieres.
Eh ! que fert qu'on révere encore
Les Marc- Auréles , les Titus ;
Si l'on vante , fi l'on honore
Tant de Conquérants fans vertus ?
Quoi même avec le fang qui fume,
L'encens fur la terre s'allume
Pour le Tyran , l'Ufurpateur ?
Le Monde que leur rage opprime
Tombe à leurs pieds comme victime ,
Et fléchit , comme adorateur .
Il invite les Guerriers à imiter Alexandre
, mais dans fa clémence envers
les vaincus ; & il ajoute , en parlant
d'Henri IV :
D'une gloire encor plus fublime
Si vous êtes vraiment épris ,
Regardez ce Roi magnanime
Devant les remparts de Paris,
FEVRIER. 1759. 99
Voyez un ennemi ſenſible ;
Voyez dans ce Siége terrible
Les bienfaits verfés par fes mains.
Tel , même encor pendant l'orage ,
Le Soleil perçant le nuage ,
Luit & raffure les humains.
Il donne des exemples de cette élévaiond'ame
qui caractériſe le Héros .
Vertueux rival de Pompée ,
Tu fçais le vaincre & le pleurer:
Sa Veuve à ta perte occupée ,
Sçait te hair & t'admirer.
La fincérité de Mécène
Arrête la fanglante fcène ,
Où la fureur va s'affouvir ;
Et de la vertu noble Efclave
Augufte enfin efface Octave ,
Et l'Empereur le Triumvir.
L'ame d'un Héros s'élève d'elle-même
Comme la fiamme , & cherche le faîte des
vertus mais fon ardeur peut l'égarer.
O vous dont ce beau feu s'empare ,
Réglez-en les nobles accès :
Souvent peu d'efpace fépare
Les grandes vertus des excès.
Dans ces jours brillants de la Gréce,
E ij
Foo MERCURE DE FRANCE
Dans cette lice de l'adreffe
Il étoit un fatal inftant ,
Où près de la borne effrayante ,
La roue orgueilleuſe & brulante
Devoit tourner en l'évitant .
ODE
Sur l'éducation de Monfeigneur le Duc de
Bourgogne.
PRINCES , Rois à qui le Ciel donne
Des enfans nés de votre fang ,
Appuis d'une illuftre Couronne ,
Héritiers d'un fuperbe rang ;
C'eft peu que par votre courage
Yous groffiffiez leur héritage
Des débris de cent Rois vaincus ;
C'est peu que d'un Empire immenſe
Vous leur tranfmettiez la puiffance;
Il faut leur laiffer des vertus.
Dès l'âge tendre de l'enfance ,
Que de vos paternelles mains
Leurs coeurs reçoivent la femence
Du bonheur futur des humains.
Que votre austérité rigide
De l'adulation perfide
FEVRIER. 1759. ΙΟΥ
Loin d'eux fçache écarter la voix .
Vos enfans font ce que nous fommes ;
Lorfqu'ils fçauront qu'ils font nés hommes ,
Apprenez - leur qu'ils font nés Rois.
Ce feroit grand dommage que ces deux
beaux vers fuffent reftés dans l'oubli.
Le Poëte s'adreffe aux perfonnes chargées
de l'emploi redoutable & facré de
former l'ame des jeunes Princes . Il leur
annonce qu'ils feront garants du fort des
Peuples que leurs éléves doivent gouverner.
Si les Peuples étoient malheureux ,
leur dit- il :
La voix de la Terre irritée
- Armeroit les Dieux contre vous .
Vous ne craignez point ce préfage
O vous , dont LOUIS a fait choix.
Vos vertus font pour nous le gage
Des vertus du fils de nos Rois :
Vous chafferez la flatterie .
Déja je vois ce Monftre impie
Fuir loin du Prince & s'irriter
Que vous donniez à fa grande ame
Les vertus que fa bouche infâme
Se préparoit à lui prêter
Toi dont la foi vive & foumife
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Scaura triompher du tombeau :
Illuftre Prélat , de l'Eglife
Et la colonne & le flambeau.
Il apprendra par tes exemples
A s'humilier dans nos Temples.
Nous verrons fes royales mains
A ce Dieu dont il eft l'image ,
Renvoyer les tributs d'hommage
Que lui préfentent les humains.
LES PASSIONS ,
ODE.
EHquoi ! toujours hors de moi-même ,
D'objets victorieux mon coeur environné
Sans ceffe fous le joug de ces Tyrans qu'il aime
Se fentira donc entraîné ?
Dans le preftige qui l'enyvre ,
En ceffant de bruler il croit ceffer de vivre .
Dès qu'il eft libre & calme , il fuccombe à l'ennui.
Faut- il que le repos le rende miférable ,
Et que fon propre poids l'accable ?
Dès que les fers brifés ne font plus fon appui ?
Vuide de tout ce qu'il pofféde
Doit-il dans l'avenir fans ceffe s'élancer ?
FEVRIER. 1759. 103
·
Chaque jour le phantôme au phantôme ſuccéde ,
Et fuit, fi je veux l'embrafer.
Jouet d'un éternel délire ,
Ofe enfin t'affranchir , ofe enfin te fuffire.
Ç'en eſt fait ; la raifon eft mon unique loi .
Chimérique projet ! tout ce que j'envilage
M'attire , m'arrête , m'engage.
Où fuir ? la Terre entiere eft un piége pour moi.
O DE
A JEANNE PERRET pauvre Domestique
chez Paradi , Ouvrier chargé de mifére
& d'un grand nombre de petits enfans.
Vor OICI une Ode d'un genre & d'un
ton, bien étonnant Il faut que l'Auteur
ait beaucoup d'élévation dans l'ame pour
en avoir trouvé dans fon Sujet , & pour
en avoir autant mis dans fon ftyle. S'il
étoit auffi pur qu'il eft noble & touchant,
ce qui pouvoit être fans peine , je demanderois
, d'après cet exemple , aux faifeurs
de régles , ce qu'ils entendent par le genre
héroïque ; & fi l'Ode à Jeanne Perret ,
feroit de ce genre , ou n'en feroit pas ? Je
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
n'y ai retouché que quelques vers trop
éloignés du ftyle de l'Ode .
t
Depuis quelle fuite d'années
Gémiffante encor fous le poids
De tes pefantes deſtinées ,
Du Ciel pratiques- tu les loix ;
Humble & refpectable Servante
D'une Famille languiffante ,
D'un Maître obfcur & fans appui ,
Dont la richeffe miférable
N'eft qu'une foule déplorable ,
D'enfans auffi pauvres que_lui !
Il te donne à peine un falaire
Capable d'appaiſer ta faim ,
Et que ta bonté tutélaire
A rendu facré dans ta main.
Pour couvrir fa Famille nuë
Qui gémit , foupire à ta vue ,
Tout ce falaire eft employé.
Pour ces rejettons d'infortune ,
Le Ciel , que leur plainte importune
Le Ciel feroit- i fans pitié ?
Trompette de leur indigence ,
Tendre organe de leurs douleurs ,
A l'oreille de l'opulence
Tu fais retentir leurs malheurs.
FEVRIER . 1759.
105
Avocate de leurs mifères ,
Tu touches les riches févéres
Des cris de ces petits ſouffrants ;
Et par cette heureuſe induftrie ,
Tu leur rends encor plus de vie
Qu'ils n'en ont eu de leurs parents.
De ton pain , dans ta faim cruelle , .
Ce peuple enfant fe voit nourrir ;
Et tu te crois toute immortelle
Quand tu l'empêches de mourir.
Des Reines la plus héroïque
Qu'a -t-elle , illuftre Domeftique ,
De plus illuftre & de plus Roi ?
Que de Reines que l'on admire
Se reffemblent dans leur Empire !
Tu ne reflembleras qu'à toi.
SUITE des ruines de la Gréce , par
M. LEROY.
APRÉ PRÉs avoir marqué les accroiffements
de la Ville d'Athénes , ſous Théſée
, & ſous Thémiſtocle , l'Auteur paſſe
à la defcription des Monuments que renferme
fon enceinte , hors des murs de
la Citadelle . Ces Monument font le Temple
de Jupiter Olympien , le Temple de
こ
E v
ro6 MERCURE DE FRANCE.
Théfée , l'Odeum , la Lanterne de Démofthêne
& la Tour des Vents.
Le Temple de Jupiter s'élevoit au milieu
d'une vafte enceinte quarrée , &
dont les murs avoient quatre ftades de
circuit. Le corps du Temple étoit formé
de deux ordres de colones pofées les
unes fur les autres . Il fut commencé fous
Pyfiftrate , ruiné en partie par Sylla , &
réparé environ 400 ans après par Antiochus
Epiphanes. Antiochus chargea de cet
ouvrage Coffutius , Citoyen Romain . Cet
Architecte acheva la grande nef , pofa les
colonnes du portique , fit les friſes & les
architraves. Tous ces ornements , qui
étoient de l'ordre Corinthien , lui acquirent
beaucoup d'honneur.
La façade, toute ruinée qu'elle eft , infpire
encore l'admiration . Il étoit , dit
Tite-Live , feul , digne de la Majeſté du
Dieu auquel il fut élevé. Il fut confacré
deux fois , la premiere par Pyfiſtrate , la
feconde par Adrien. Celui-ci ne fit pas
éclater moins de magnificence dans la Dédicace
de ce Temple que dans les ornemens
dont il l'enrichit.
Le plus beau de ces ornemens étoit la
Statue de Jupiter , placée dans l'intérieur
du Temple : elle étoit d'or & d'yvoire ,
& d'une grandeur coloffale , dans les plus
FEVRIER. 1759. 107
belles proportions. M. Leroy conjecture
que le mur qui environnoit le Temple ,
avoit été élevé par Adrien ; & la raiſon
qu'il en donne , eft que les Auteurs qui
ont précédé Paufanias , n'ont point parlé
de cette enceinte.
Cimon , fils de Miltiade , ayant rapporté
de Scyros les os de Théfée , l'accueil
favorable qu'il reçut des Athéniens
lui fit élever à ce Héros le fuperbe Temple
qui fubfifte encore aujourd'hui. If
forme un parallelograme , comme prefque
tous les Temples Grecs. Il eft d'ordre
Dorique ; & le portique qui l'envi
ronne , eft compofé de fix colonnes de
face , & de treize de retour. Ce Temple
reffemble , par for architecture , à celui
de Minerve , dont il a été en partie le
modèle. Les plafonds du portique font
difpofés d'une façon finguliere : il y a
comme de grandes poutres de marbre à
la hauteur de la corniche ; elles répondent
aux triglyphes , & donnent l'idée
de la difpofition des pièces de bois qui
formoient ces ornemens dans les pre--
miers tems de l'Architecture. Ce monu--
ment eft enrichi de belles Sculptures. Sur
la frife de l'une des façades , on voit divers
exploits de Théfée en bas- relief dans
les intervalles des triglyphes.
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
Périclés amateur paffionné de tous les
Arts , fut l'Architecte de l'Odeum. Cet
édifice étoit deſtiné aux concours des Muficiens
. Il étoit de forme ovale , taillé en
partie dans le roc , & en partie compofe
de blocs de pierre , qui ont quatre pieds
de haut , fur huit de large . Au- deffus de
ce foubaffement , Périclés éleva une co-
Jonade qui environnoit l'édifice , excepté
du côté du midi. M. Leroy conjecture que
l'on ferma ce dernier côté pour fe préferver
de l'ardeur du Soleil. Le projet de
Périclés , en ouvrant la plus grande partie
de l'Odeum par une colonade , étoit vrai
femblablement de renfermer dans un petit
efpace , les fons que produiroient les
inftrumens , & de donner cependant à
tout le Peuple qu'il vouloit favorifer , la
liberté d'entendre les Concerts de Mufique
qui s'y exécuteroient , & de voir
même les Muficiens , par les entre- colonnes.
C'eft , fans doute , auffi dans la
même vue d'empêcher que les fons ne fe
perdiffent dans l'immenfité de l'air , qu'il
couvrit ce Théâtre , contre l'ufage établi
jufqu'alors. Il en fit le comble des antennes
& des mâts , qui avoient été pris fur
les Perfes , & le termina en pointe , pour
imiter , dit Plutarque , la tente de Xercès.
Ce fut à Périclés & à l'établiffement de ce
FEVRIER. 1759. 109
Théâtre , que les Muficiens durent l'honneur
d'avoir dans les jeux d'Athénes , des
prix deſtinés à leur Art .
L'Odeum fubfifta dans fa forme & dans
fa beauté jufqu'au temps où Sylla fit le
fiége d'Athénes. Arifton craignant que ce
Général des Romains n'en fit ufage pour
affiéger la Fortereffe , brula la charpente
qui le couvroit. Cet édifice fut rétabli par
Ariobarzane Philopator. Il eft fitué fur
une eminence, entre la citadelle & la mer.
La lanterne de Démosthène eft un petit
édifice en marbre , excepté une partie
du piédeſtal qui eft en pierre : l'entablement
eft foutenu par fix colonnes efpacées
également dans la circonférence
de l'édifice : deux des entre-colonnes , l'une
en face de l'autre font ouverts les
quatre autres font remplies par des tables
de marbre qui font d'une feule pièce , ainfi
que les colonnes ; le haut des tables eſt
orné de trépieds ; les chapiteaux des cotonnes
font d'une hauteur prodigieufe :
en général la proportion de ces colonnes
eft très-élégante , & le couronnement auffi
riche qu'il eft remarquable par fa fingularité.
Le préjugé populaire eft que Démof
thène s'y enferma pour s'exercer à l'éloquence.
M. Leroy détruit ce préjugé , &
il prouve par le rapport des bas-reliefs
Io MERCURE DE FRANCE.
qui font fur la frife , avec l'infcription des
faces de l'Architrave , que ce monument
fut élevé en l'honneur de plufieurs Combattants
de la Tribu Achamantide , qui
vainquirent dans les jeux athlétiques ; &
qu'il fut dédié à Hercule , fi renommé
par fes combats. La lanterne de Démofthène
eft engagée dans le mur de la maifon
qui forme aujourd'hui l'hofpice des
Peres Capucins .
La Tour des Vents eft un édifice de
marbre , de figure octogone , qui avoit
à chaque face l'image d'un des Vents principaux.
La couverture en eft diftribuée
en vingt - quatre morceaux de marbre
égaux , qui pofent pár l'une de leurs extrêmités
fur le corps de la Tour , & qui
fe réuniffent en pointe au fommet du
comble qui eft affez bas. Outre les figures
en bas-reliefs , on voit fur la corniche
des têtes qui repréſentent les Vents ; & il
yen a trois fur chaque face , ce qui fait
le nombre de vingt-quatre , dont le com
pas des Vents étoit compofé chez les Romains.
Au fommet du toît étoit placé un
Triton d'airain , qui tenoit en main une
baguette avec laquelle , en tournant fur
fon pivot , cette figure indiquoit le vent.
Cet édifice avoit un autre ufage : Il fervoit
d'horloge à la Ville d'Athènes GIF
FEVRIER. 1759. IIT
il y avoit huit cadrans , dont on voit encore
les lignes fur chacune des faces , &
qui , tous enſemble , marquoient toutes
les heures du jour , quoique chacun d'eux
n'en marquât qu'un petit nombre .
Andronicus Cyrrheftes qui éleva cet
édifice , voulut défigner par des allégories
, les différentes influences des vents
principaux fur Athénes , comme on le
voit par le caractère des figures en basreliefs
, dont les façades font ornées . M.
Leroy convient que fi cet édifice eft un des
plus curieux qui nous foient reftés de l'Antiquité
, il n'eft pas le plus parfait par le
détail de l'Architecture . L'intérieur en
eft pauvre , & mal éclairé ; les profils
n'en font pas beaux ; & la Sculpture des
bas-reliefs eft très -médiocre.
La Suite au Volume prochain.
SUITE de l'Hiftoire des Mathématiques ,
par M. de Montucla.
LA troifième partie de l'Ouvrage que :
j'analife , concerne les progrès des Mathémathiques
chez les Peuples Occidentaux
, depuis environ l'Ere Chrétienne
jufqu'au commencement du XVH . Siécle..
112 MERCURE DE FRANCE.
Une grande partie de ce vafte intervalle.
de temps n'offre guéres de traits brillans .
Les Romains , comme l'on fçait , bien
plus jaloux de l'empire univerfel que de
la gloire qu'on peut acquérir dans la
carriére des Sciences , leur firent peu
d'accueil. Auffi à peine les Mathématiques
furent-elles connues chez eux. Dans les
Siécles qui fuivirent la chute de l'Empire
Romain , cette partie de l'Europe
dévastée de toutes parts ne pouvoit guéres
cultiver les Sciences : elles demandent
une tranquillité d'efprit qui ne fe trouve
point au milieu du bruit des armes .
Si l'on vit alors quelques Mathématiciens,
ce ne furent que des Mathématiciens
très - élémentaires , & qui ne fourniffent
prefque que leur nom à l'Hiftoire des
Sciences. Je pafferai donc légèrement
avec l'Auteur fur ces temps obfcurs , pour
arriver à des Siécies plus heureux.
Ce fut dans le XIII . Siècle principalement
, que les Mathémathiques commencérent
à fe relever de l'état de langueur
ou d'affoupiffement prefque létargique
où elles avoient refté jufques là.
Quelques hommes zélés qui à l'exemple
des anciens Philofophes Grecs , allerent
puifer leur fçavoir dans l'Orient , firent
connoître les Ecrivains Grecs , dont à
FEVRIER. 1759. TI
peine les noms avoient pénétré dans nos
contrées ; & la facilité de puifer dans
ces fources de l'Antiquité , quoique un
peu troublées par les Arabes , inſpira
quelque ardeur. Ce fut durant ce Siècle
que le fameux Alphonfe Roi de Caſtille ,
fit travailler aux Tables appellées Alphonfines
; à la vérité ce furent prefque
uniquement des Juifs, & furtout des Arabes,
qui eurent la direction de ce travail.
On vit fleurir vers le milieu de ce même
Siécle un petit nombre d'hommes qui eurent
des connoiffances affez profondes en
Mathématique; comme Albert le Grand ,
Vitellion , & Roger Bacon , cette victime
célébre de l'ignorance de fon Siécle
& de fes Confréres . La difcuffion des découvertes
Optiques qu'on attribue à ce
dernier , forme ici un morceau affez
étendu , & curieux . Il en eft de même
de ceux où l'Auteur difcute l'origine des
verres à Lunettes, & celle de la Bouffole ,
qui illuftrent la fin de ce Siècle , & le
commencement du fuivant. Sur tous ces
Sujets , l'Hiftorien , aux traits déja connus
des Sçavans , qu'il raffemble avec
précifion , ne manque guéres d'en ajouter
d'autres beaucoup moins connus , &
qui prouvent les foins qu'il a pris de recourir
aux fources , & les recherches pro114
MERCURE DE FRANCE.
pres qu'il a faites fur ces différents
objets.
1
A mesure qu'on avance vers le feizième
Siécle on voit les Mathématiques jetter des
étincelles de plus en plus fréquentes
& lumineufes . Au commencement du
quinzième , Leonard de Pife qui avoit
voyagé dans l'Orient tranfplanta l'Algébre
, de l'Arabie dans nos climats les
Mathématiciens les plus recommandables
de ce Siècle , furent Purbach ,
Regiomontanus fon Difciple , & Bernard
Walther Difciple & ami de ce dernier.
Les travaux divers de ces hommes qu'on
peut regarder à plufieurs égards comme
les Reftaurateurs de l'Aftronomie , & des
Mathématiques en général dans ces contrées
, forment le fujet de la plus grande
partie du fecond Livre de cette divifion.
Enfin les femences de Mathématiques
jettées dans les Siècles qu'on vient de
voir s'écouler, fructifiérent d'une maniére
tout-à-fait fenfible au commencement du
XVI. Deux circonftances qui n'ont pas
échapé à l'Auteur y contribuerent furtout
; l'une la deftruction de l'Empire
de Conftantinople , & l'autre , l'invention
de l'Imprimerie : événemens dont
la date eft , à la vérité , du milieu du
quinzième Siècle , mais dont l'influence
1
FEVRIER. 1759. 115
ne fe fit bien appercevoir qu'au commencement
du fuivant. Ici l'Auteur contraint
par l'abondance des matières ,
change un peu de plan. Au lieu de mener
comme de front toutes les parties des
Matnématiques il les fépare , & il commence
par parler de la Géométrie & des
Mathématiques pures. Il fait connoître
dans le troifiéme Livre de cette partie ,
les Géométres les plus recommandables
qui ont vécu dans le feizième Siècle , &
les inventions Géométriques ou Analytiques
qu'on y vit éclore . Le développement
de ces dernieres , forme ici un morceau
des plus intéreffans. Les Mathématiciens
François verront avec plaifir le détail
de celles de Viéte , & la défenſe de ce
célébre Analyfte contre les imputations ,
ou les omiffions affectées de Wallis dans
fon Algébre. Il ea réfulte que ce que le
Mathématicien Anglois,d'ailleurs du premier
ordre,a donné pour une forte d'hiftoire
de l'Algébre n'est qu'un amas de
fautes multipliées & l'Ouvrage de la
partialité la plus aveugle. L'Auteur met
encore ce fait dans un plus grand jour
lorfqu'il parle des inventions d'Harriot ,
& de Descartes .
C'eft de cette maniére que l'Auteur
fait paffer en revuë les différentes par116
MERCURE DE FRANCE.
ties des Mathématiques jufqu'à la fin du
feizième Siècle. Ce que ces Sciences
doivent au XVII . eft l'objet de la quatriéme
partie , & du fecond Volume.
C'eft ici la partie fçavante de l'Ouvrage ,
celle qui fera principalement honneur
à l'Auteur dans l'efprit des Mathématiciens.
En effet tout ce que les Mathématiques
ont acquis de plus relevé dans ce
Siècle qui a tant contribué à leurs progrès,
fe trouve expofé dans ce Volume d'une
maniere claire & lumineufe. M. M. en
fuivant le fil des découvertes en tous les
genres, comme l'exigeoit la nature de fon
plan , les développe en même temps , en
fait connoître l'efprit , & les différentes
manieres de les enviſager. Il faudroit
prefque répéter au long les Sommaires
que
l'Auteur met à la tête de chacun ,
de fes Livres , pour faire connoître les
objets nombreux que contient cette partie.
Les Lecteurs qui ont quelque idée
de l'accroiffement qu'ont pris les Mathé
matiques durant le XVII. Siécle , peu-:
vent feuls imaginer le fpectacle intéreffant
qu'elle préfente. Je crois pouvoir
dire que cet Ouvrage eft également
curieux & inftructif , curieux en ce
qu'on y voit le développement des découvertes
& des diverfes théories MathéFEVRIER.
1759. 117
mathiques , à commencer pour ainsi dire,
depuis le germe jufqu'à l'état brillant
où elles font parvenues dans ces derniers
temps ; inftructif , parce que le Lecteur
ayant déja des connoiffances élémentaires
de Mathématiques pourra facilement s'y
inftruire de ce que ces découvertes ou ces
théories ont de plus fin & de plus fubtil ;
ce qui le mettra en état, où de fe paffer des
livres qui en traitent , ou tout au moins
de faire dans la lecture de ceux qui font
indifpenfables , des progrès bien plus rapides
qu'il ne feroit fans fon fecours . Il eft
à fouhaiter que l'Auteur exécute la promeffe
qu'il fait dans fa Préface , de conduire
fon travail jufqu'au temps préfent.
S'il n'attendoit pour cela que des
encouragemens , j'ofe lui répondre que
jamais fuccès n'a été plus décidé que le
fien dans l'opinion même des Mathématiciens
les plus tranſcendants ; & ce font
là fes véritables Juges.
118 MERCURE DE FRANCE.
DISCOURS prononcés dans l'Académie
des Sciences & Belles- Lettres de Nanci ,
le 20 Octobre 1758 , à la réception de
M. l'Abbé de Boufflers , Abbé Commendataire
de Longeville ; & de M.
l'Abbé Porquet , Docteur de Sorbonne
& Aumônier de S. M.
LES Difcours Académiques font prefque
tous écrits dans le ftyle tempéré ,
dont la froideur eft l'écueil. Celui de M.
l'Abbé de Boufflers eft dans le style le
plus véhément , quoique d'un ton Philofophique.
Une timide modeftie ſemble
être le fentiment qui convient le mieux
à celui qui paroît pour la premiere fois
dans une Affemblée refpectable. M. l'Abbé
de Boufflers y débute par l'enthoufiafme
; & cet enthoufiafme n'eft pas moins
décent c'eft la fituation qui l'infpire .
Le jeune Orateur parle devant un grand
Roi ; il fe repréfente fes vertus , fes bienfaits.
I voit ces Monumens élevés de
toute part pour le foulagement des Peuples
, cette gloire qui environne toutes
les actions d'un Roi , le modèle des bons
Rois. Quel Orateur , quel Poëte enFEVRIER.
1759. 119
treprendra de la peindre » ? Il y invite
ces Hommes illuftres que l'amour
de ce Prince pour les Arts a raffemblés.
» Vous direz à tous les Rois ce que vous
» voyez dans le vôtre ; vous propoferez
» de grands exemples à leur imitation ;
» & vous contribuerez peut-être au bon-
» heur futur de toute la Terre. Pour
»moi ... je puiferai dans vos Ouvrages
» les principes de cette fublime éloquen-
» ce , & c . »
On voit que rien n'eft plus naturellement
amené que le fujet de fon Difcours.
Il définit l'éloquence en général , la
faculté de bien parler ; » mais on a li-
» mité l'étendue de ce terme , & on n'a
» donné le nom d'Eloquens qu'aux gens
qui ont parlé de grandes chofes de
» maniere à produire de grands effets .
On ne prononce guéres le mot d'é-
» loquence , qu'auffitôt l'efprit ne fe re-
» préſente une multitude écoutant un
feul homme intéreſſée par le ſujet
» qu'il traite , & entraînée ou au moins
» émue par les chofes qu'il dit . Voilà ,
» à proprement parler l'idée qui eft reftće
» aux hommes de la vraie éloquence ,
depuis que Démosthène & Cicéron ont
parlé , & qu'Athénes & Rome leur ont
obéi. Depuis ce temps
il femble que
›
120 MERCURE DE FRANCE.
» la fierté , la grandeur & la hardieffe
»foient devenus les attributs de l'élo-
» quence. Le Gouvernement Républiquain
le favorife beaucoup plus qu'au
" cun autre , parce que ce Gouverne-
» ment eft le feul qui permette toujours
» à un homme de parler , & à une mul-
» titude d'entendre. Pour qu'un homme
» foit éloquent , il faut qu'au moment
» où il prend la parole , il paroiffe ſe
» revêtir d'un caractére d'autorité qui en
impofe à toute l'Affemblée. Il faut que
lorfqu'il parle il devienne le Roi des
» gens à qui il parle , & voilà pourquoi
la gloire de Cicéron étoit fi grande
Ȉ Rome ; c'eft que chaque Harangue
» étoit pour lui , pour ainfi dire deux
» heures de Dictature. »
"
و ر
"
و ر
ور
L'idée de l'éloquence confiderée fous cet
afpect , éleve l'ame du jeune Académicien.
Il voit dans la religion comme dans
la politique l'empire qu'elle exerce fur
les coeurs & fur les efprits. Tout ce
qui n'eft que délicat &fin lui paroît indigne
d'elle. » Il faut parler de grandes cho-
"fes & dire des chofes fimples. » Dire de
grandes chofes d'une manière fimple , eft
encore mieux , je crois , ce qui caractérife
le genre éloquent dont parle M.
FAbbé de Boufflers .
Il
FEVRIER. 1759. 121
Il veut que l'Orateur dédaigne & néglige
le foin de plaire : c'eft le fuppofer
occupé de l'un de ces Sujets importants
qui , par eux-mêmes fubjuguent les efprits;
car le talent de les attirer n'eft inutile
qu'autant qu'on a dequoi les entraîner.
22
» Un autre écueil que l'Orateur doit
» éviter avec la même attention , dit-il
c'est trop de méthode. On a énervé
l'éloquence en en faifant un art. L'hom-
» me qui doit , par la force de fon génie ,
>> commander aux autres hommes , s'affer-
» vira- t- il aux préceptes des Rhéteurs ? »
Il ne s'agit dans tout cela que de cette
éloquence impérieufe dont les mouvements
naturels fuffifent pour nous maîtrifer:
c'eft-à-dire, en un mot,de l'éloquence
paffionnée. Mais le talent de communiquer
aux autres les fentiments dont on
eft affecté , ce talent pour agir à coup für
demande une connoiffance de la Nature
qui l'éclaire & qui le dirige : or tout l'art
de l'Orateur n'eft que le réfultat de cette
étude du coeur humain .
C'eft le génie , pourſuit M. l'Abbé
» de Boufflers , qui doit être , pour ainfi
» dire, l'ame de l'Orateur ; » & il parle de
l'enthoufiafme avec enthouſiaſme. » Sans
» lui , dit- il , point de véritable Elo-
" quence. »
F
ן כ
122 MERCURE DE FRANCE
, Nous ferions bientôt d'accord fi
lieu de peindre l'enthouſiaſme en Poëte
, M. l'A. de B. l'avoit défini en Philofophe.
Qu'il le faffe confifter à ſe pénétrer
vivement de fon objet ; point d'éloquence
fans enthoufiafme , je l'avoue.
Mais s'il n'appelle enthoufiafme que les
élans d'une ame enflammée ; l'éloquence
violente & rapide qu'exigent ces mouvemens
fougueux , ne convient ni à tous
les fujets ni à toutes les circonstances.
Je ne connois rien de plus éloquent que
les Peroraifons de Cicéron , il n'y en a
pas une feule en ce genre : Boffuet luimême
en a peu d'exemples , Bourdaloue
n'en a pas un feul. Les Difcours de Maf- .
fillon au jeune Roi , ces modéles immortels
de l'éloquence pathétique , font
dans le genre tempéré , la douceur en
fait tout le charme.
La préfence d'un Roi bienfaifant femble
avoir infpiré à M. l'Abbé Porquet ,
les réfléxions qu'il propofe dans fon Dilcours
, & qu'il approfondit lui-même,
» La bonté ne fuffit pas aux Rois pour
être bienfaifants , il faut qu'elle foit
» éclairée. Tous les defirs , tous les mouverens
de la bonté font vers le bien ,
mais , que de dangers l'environnent ! ...
» En butte à une foule de paffions étranFEVRIER
. 1759. 123
» géres & fouvent oppofées, un Roi naturellement
bon, les fervira toutes les unes
après les autres ; fa facilité le fera tom-
» ber dans mille excès ; fa complaifance
» lui arrachera mille injuſtices . La bonté,
» fource pure & falutaire par elle-même ,
» eft trop facile à empoisonner : mais
» comme la bonté peut dégénérer en foi-
» bleffe fi elle n'eft éclairée , les lumières
» fans la bonté font des dons ftériles , &
» fouvent funeftes . Combien de fois, plus
» flatté des entreprifes brillantes que des
» entrepriſes utiles, un jeune Roi ne ſera-
» t- il point tenté de préférer les lauriers
» ſanglans de la Victoire aux palmes heu-
» reufes de la Paix ? Il eft donc vrai, con-
» clut M. l'Abbé P. que la bonté & les
» lumieres réunies peuvent feules donner à
» nos voeux des Rois bienfaifants , c'est-à-
» dire, de grands Rois . » Pour prouver qu'il
eft impoffible qu'ils foient véritablement
grands fans la bienfaifance , il part de ce
principe : » Que pour être grands dans
» notre opinion , ce n'eft pas affez qu'ils
» aient fait de grandes choſes ; il faut
» encore qu'ils les aient faites pour nous.
» Nous regardons comme étranger à leur
gloire tout ce qui eft étranger à notre
» bonheur . »
ן כ
Si cela n'eft pas , cela devroit être ; &
Fij
124 MERCURE DE FRANCE
tout ce qu'on peut reprocher ici à M.
l'Abbé P. c'eſt de nous avoir fait plus
juftes & plus fages que nous ne fommes.
M. Thibault , Directeur de l'Acadé
mie , ajoute dans fa réponſe de nouveaux
traits au tableau que ces deux Académiciens
viennent de peindre. L'Affemblée
fe tint le jour de la naiffance de Sa Majefté
le Roi de Pologne ; & cette circontance
intéreffante par où l'Orateur débute
, le conduit naturellement à prou
ver , que quoique le Gouvernement Républiquain
foit celui qui favorife le plus
l'éloquence , comme l'a dit M. l'Abbé
de B. Le Gouvernement Monarchique
peut auffi donner lieu aux Orateurs de
puifer dans leur génie ces traits vifs &
rapides , ces expreffions fortes & animées
, ces images nobles & majeftueufes
, fi propres à concilier la gloire des
Rois avec l'intérêt des Nations . En effet ,
la Religion , la Politique & la Morale ,
ouvrent à l'éloquence de vaftes carriéres
à parcourir ; & ces Sujets ont la même
étendue & la même fécondité chez
tous les Peuples de la Terre.
La féance fut terminée par la lecture
de quelques réfléxions de M. l'Abbé de
B. fur la Sageffe : ce morceau me femble
digne des plus grands éloges. Je vais le
tranfcrire en entier.
FEVRIER. 1759 . 125
La Sageffe eft la ſcience de bien vivre ;
le Sage eft celui que la raifon a conduit
à la vertu. S'il n'avoit eu que de l'expérience
, & s'il n'avoit fait que des réfléxions
, il n'auroit été que Philofophe ; s'il
s'étoit contenté de joindre à cette Philofophie
une vigilance & une attention
continuelle , il auroit de plus été prudent
; mais il a employé cette Philofophie
& cette prudence à régler fa conduite
& à embellir fon ame ; les lumieres
de fon efprit ont éclairé fon coeur ,
& c'est pourquoi on lui a donné le beau
nom de Sage. Tous les hommes lui ont
rendu de juftes hommages , & la plupart
en ont pris une idée fauffe. Les Poëtes
l'ont peint dans la folitude , méprifant
les autres hommes , fuyant leurs vices
, que fon exemple auroit pû corriger ,
& cherchant loin de leur commerce des
vertus qu'il ne pouvoit pratiquer qu'au milieu
d'eux. La fociété au contraire eft l'élément
du Sage, il y vit avec un efprit jufte,
un coeur droit & des paffions douces ; il
ne voit dans les hommes que fes femblables
, & dans leurs défauts que l'imperfection
de fon être ; il ne fe permet ni le
mépris , ni la haine ; l'amour le trouble
peu , l'ambition ne l'occupe point , il a
des amis & il aime le refte du genre hu-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
main . Son ame ne fe refuſe point aux
plaifirs , & ne fe roidit point contre
le malheur ; mais ni l'un ni l'autre ne
font fur lui de vives impreffions. Il fait
qu'un des effets du préjugé eft d'attacher
des befoins aux chofes qui ne méritent
pas même des defirs ; il a calculé
qu'on perdoit toujours à rendre néceffaire
ce qui par foi-même étoit indifférent
; il a fecoué le joug des événemens ,
& veut être l'arbitre de fon fort. En
effet , l'homme porte au dedans de luimême
le germe de fon bonheur , & il
pourroit le développer à fon gré s'il favoit
faire ufage de fes forces.
Il n'y a point de forine fous laquelle
le Sage ne puiffe paroître dans le monde.
Souvent c'eft un pere occupé uniquement
des foins domeftiques. Les Loix
qu'il dicte dans l'interieur de fa Maifon ,
ferviroient de modéle pour le Réglement
d'un Etat. L'union de fa Famille et un
exemple pour toute la Societé. Il a placé
fa gloire dans la vertu de ſes enfants ,
& fon bonheur confifte à jouir de la
tendreffe de ceux qu'il gouverne.
Quelquefois c'eft un Miniftre éclairé ,
laborieux & prudent ; fon objet eft de
concilier la gloire du Prince , le bien de
l'Etat & l'intérêt des Particuliers. Il a
FEVRIER. 1759. 127
fouvent des vûes fublimes ; il emploie
toujours des moyens modérés ; il fçait que
tout ce qu'il donneroit à fes intérêts fetoit
ôté àfon devoir ; & que l'homme des
autres ne doit point exifter pour lui.
Si un Général regarde la vie de fes
Soldats comme un dépôt auquel il ne doit
toucher qu'à la derniere extrémité , s'il
eft ennemi de toute entrepriſe hafardeufe
, s'il craint les victoires qui coutent
du fang & qui ne valent que de l'honneur
en un mot s'il foumet l'amourpropre
à l'amour de la patrie , c'est un
Sage à la tête d'uue Armée.
Un Roi qui voudroit le bonheur de
fon Peuple & qui fçauroit le faire , qui
feroit humain fans énerver la rigueur des
Loix , qui feroit fleurir le Commerce &
les Arts , pour qui aucun mérite ne feroit
indifférent , qui multiplieroit les récompenfes
fans augmenter les impôts , qui
retrancheroit de fon luxe pour fournir
à fa bienfaifance , qui ne voudroit point
tirer fon fuperflu du néceffaire de fon
Peuple , qui regarderoit un malheureux
dans fon état comme une tache à fon
régne ce Roi , dis-je , prouveroit que
le Trône eft auffi la place du Sage.
Fiv
128 MERCURE DE FRANC
PRINCIPES difcutés pour faciliter l'intelligence
des Livres prophétiques , &
Spécialement des Pfeaumes , relativement
à la Langue originale. Troifiéme
Volume.
LESES RR. PP . C. tranquilles fur la folidité
qu'ils donnoient à leur édifice , ne
fongeoient qu'à fuivre la route qui leur
avoit été tracée par le plus habile Maître:
mais un Critique s'eft élevé contre eux,
( C'est une épreuve à laquelle doivent
s'attendre tous ceux qui réuniffent dans
le grand & dans l'utile , ) & a voulu faper
par le fondement le plan de M. l'Abbé
*** , en déniant quatre faits également
intéreffants . 1 °. Que le Verbe ait
créé le Monde. 2 °. Que ce foit le Verbe
qui ait tout fait par lui- même dans l'ancien
Teftament. 3 ° . Que l'Eglife ait été
époufe du Verbe avant l'Incarnation.
4°. Qu'il y ait eu de la Juftice & des Juftes
avant Jefus-Chrift .
C'eft pour anéantir les raifons de ce Critique
que nos Docteurs ont été contraints
de difcuter ces quatre Queftions dans
autant de Differtations , Ce quatriéme VoFEVRIER.
1759.
129
lume n'en contient que trois. La derniere
eft dans le cinquième.
Ils commencent par la premiere ; fçavoir
, file Verbe eft vraiment & fpéciament
le Dieu-Créateur. Les P. C. après
avoir détruit à cet égard les allégations
du Critique , qui foutient que le Pere
étant le principe des deux autres perfonnes
, il doit être regardé comme la
fource primordiale de tout , prouvent d'abord
par les Textes de l'Ecriture Sainte les
plus précis & les plus clairs , que le Verbe
eft Créateur. Saint Jean 113. Omnia per
ipfum facta funt , tout a été fait par lui.
Et au . 10. Mundus per ipfumfactus eft ,
c'est lui qui a fait le Monde. Saint Paul
aux Colof. 1. 16. Omnia per ipfum & in
ipfo creatafunt , tout a été créé par lui &
en lui , & d'autres endroits des Livres
Saints ne laiffent aucune difficulté fur
cette Queſtion. Ils apportent enfuite le
témoignage des Peres de l'Eglife , tant
Grecs que Latins ; & il paroît que leur
fentiment eft affez unanime à ce fujet.
D'où ils concluent que la premiere vérité
enfeignée dans les Lettres de M. l'Abbé
de *** ; fçavoir , que le Verbe fubftantiel
, Fils unique du Pere , a tout créé luimême
, dès le commencement , confor
mément aux intentions de fon Pere , qu'il
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
eft fpécialement , & par appropriation
le Dieu Créateur eſt une vérité hors d'atteinte
, & qu'on ne peut révoquer en
doute.
La feconde Queſtion eft beaucoup plus
étendue que la premiere. Pour établir
que c'eſt le Verbe qui a toujours dirigé
immédiatement fon Eglife depuis le commencement
du Monde , les RR . PP . C.
entrent d'abord dans le détail des apparitions
extraordinaires qui fe font faites
dans l'Ancien Teftament, & ils examinent
1º . s'il eft vrai que Dieu même en Perfonne
ait eu la bonté de fe manifefter
aux hommes , comme l'a cru toute l'Antiquité
, ou fi ce font des Anges à qui ce
miniftére ait été confié . 2 ° . Suppofé que
ce foit Dieu même , quelle Perfonne eft
apparue , eft-ce le Pere ? Eft- ce le Fils ¿
Pour prouver d'abord que c'eft Dieu
même qui a bien voulu fe manifefter , ils
remontent jufqu'au premier état de l'homme
, c'eft-à-dire , à ce moment , où notre
premier Pere nouvellement forti des
mains de fon Créateur , jouifloit encore
de toute fon innocence. Ils y font voir
Dieu fe manifeftant lui-même à Adam ,
lui parlant fans qu'il foit queftion d'Ange
pour Miniftre de fa parole : tout paroît
FEVRIER. 1759. 131
dans ces premiers inftans fe traiter faceà-
face du Créateur à la créature. Depuis
fa chute , Cain , Noë , Abraham , Ifaac ,
Jacob , Moïfe , font encore honorés de
la même faveur. Or, comme difent nos Auteurs
, indépendemment du nom d'Ange
qui ne fignifie qu'un fimple Envoyé , c'eſt
dans la façon de s'énoncer de celui qui
parle , que l'on doit chercher la nature
de fon être ; & c'eſt , à ce qu'il me femble
, une des raifons les plus folides ,
parce que le grand Nom de Dieu étant
incommunicable , un Ange ne peut pas
dire , je fuis l'Eternel , je fuis le Dieu d'Abraham
, d'Iſaac & de Jacob , je fuis celui
qui eſt . Telle a même été , felon eux , la
façon de penfer de toute l'Antiquité.
Ceft donc Dieu-même qui eft apparu ;
mais , eft-ce le Pere ? Est-ce le Fils?
Ils s'autorifent encore , à cet égard , du
fentiment de tous les anciens Peres de
l'Eglife , pour décider que c'eft la perfonne
du Fils. » Le premier principe , difent-
» ils , des anciens Peres de l'Egliſe , eſt
» celui-ci : que le Pere ne s'eft jamais fait
voir à perfonne ; mais , qu'il eſt tou-
» jours demeuré invifible , & que lorsqu'il
» s'eft fait dans l'Ancien Teftament quel-
» que apparition de quelqu'une des Perfonnes
de la Trinité , c'eft le Fils feul
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
ور
chargé par le Pere de cet office , qui
» s'eft alors fait voir fous une forme fenfible
à nos yeux .
ود
Après avoir rapporté les Paflages de
plufieurs Peres , ils citent encore le Concile
d'Antioche , tenu contre Paul de Samofate
, où il eft décidé pofitivement
que c'eft le Verbe qui eft apparu.
eſt
Enfin , ils tirent leur preuve des Prophétes
, & ils font voir par plufieurs Paffages
, que le Fils a toujours pris foin de
l'Eglife d'Ifraël . Et en effet , » concluent-
» ils , l'Eglife ayant fubfifté , dès le com-
» mencement du Monde , il eft certain
ود
ןכ
qu'elle n'a pû fubfifter , fans avoir un
» Chef qui prêt , dans tous les tems , le
» foin de la conduire . Il est encore certain
que ce Chef n'eft pas un autre que
» celui qui l'avoit créée, & qui devoit un
» jour la racheter par fon fang , parce
» que c'est lui qui eft le Maître & le principe
de tout ce qui exifte. Telle eft la
Théologie de tous les Siécles. Il faut
» donc que ce foit ce même Verbe , cette
Sageffe éternelle , cette Vertu du Très-
" Haut qui ait inftruit fes Prophétes de
» tout ce qui concernoit le gouvernement
>>
»
و د
» de fon Eglife.
A l'égard du troifiéme fait , indépen
demment du fentiment de S. Auguftin ,
FEVRIER. 1759. 133 .
qui dit , fans balancer , Omnis Ecclefia
Sponfa Chrifti , toute Eglife eft Epoufe de
Jefus-Chrift ; de S. Gregoire , de S. Ambroife
, de S. Thomas , & des Interprêtes
qui ont enfeigné formellement que l'Eglife
étoit Epouſe avant l'Incarnation , &
dont ils rapportent les Paffages ; enfin de
S. Jérôme , qui fixe à Abraham la premiere
époque , où l'Eglife eft déclarée
Epoufe , c'est-à-dire , d'une maniere autentique
& folemnelle ; il ne faut qu'ouvrir
les Prophétes , pour fe convaincre de
la vérité des principes que nos Auteurs
pofent à cet égard. Le Prophéte Ezechiel
furtout fait la peinture la plus vive de la
naiffance & de l'accroiffement de la Nation
d'Ifrael jufqu'à l'inftant que le Verbe
la prit pour fon Epoufe. Peut-être , ferat-
on bien-aife de voir ce morceau : il eſt
d'autant plus beau , que toutes les images
en font tirées du ſein même de la Nature.
Voici comme il s'explique au Ch. 16 ,
III.
Voici ce que le Souverain Maître ,
Le Seigneur déclare à Jérufalem :
Vous avez été conçue ,
Vous êtes née dans la terre des Cananéens
Votre Pere étoit Amorrhéen ,
Et votre Mere Céthéenne .
134 MERCURE D'E FRANCE,
IV.
Voici l'état où vous étiez ,
Lorfque vous nâquîtes :
On n'avoit point coupé le lien.
Qui vous tenoit attachée
Aux entrailles de votre mere ,
Et l'on ne vous avoit point lavée dans l'eau :
On n'avoit pas employé
Un grain de fel pour vous ranimer ;
Il n'y avoit pas même de langes
Pour vous envelopper.
V.
Perſonne ne vous avoit enviſagée
D'un oeil affez tendre ,
Pour vous rendre aucun de ces fervices ,
Pour avoir compaſſion de vous :
On vous avoit abandonnée au milieu des champs ;
Tant on dédaignoit de vous conferver la vie ,
Dès le jour de votre naiſſance .
VI.
J'ai paffé dans ce moment près de vous ,
Je vous ai apperçue
Prête à être foulée aux pieds
Et baignée dans votre fang .
Alors je vous ai dit :
Vivez , quoique baignée dans votre fang ;
Vivez , vous ai-je dit ,
Quoique baignée dans votre fang.
FEVRIER. 1759. 135
VII.
Je vous ai fait croître comme l'herbe des
champs ,
Vous avez grandi , vous vous êtes élevée ,
Vous étiez revêtue de graces ,
Vous êtes venue en âge d'être recherchée ;
Vous étiez nue néanmoins ,
Jufqu'au point d'en rougir.
VIII.
J'ai paffé une ſeconde fois près de vous ,
Je vous ai attentivement confidérée ,
Et j'ai vu que l'âge où vous étiez
Etoit le temps d'être aimée ;
C'est pourquoi j'ai étendu mon manteau ſur vous
Pour couvrir votre nudité ;
J'ai fait alliance avec vous
Et je l'ai cim entée par le ferment ,
Et vous êtes devenue mon Epouse.
C'eſt ce que déclare le Souverain Maître , le Sei
gneur.
IX.
Alors je vous ai baignée dans l'eau ,
Pour vous laver du fang
Dont vous étiez couverte ,
Et j'ai répandu fur vous
Une huile de parfum.
136 MERCURE DE FRANCE,
X.
Après cela , je vous ai donné
Des robes en broderie ,
Et une chauffure de couleur d'hyacinthe :
Je vous ai revêtue du lin le plus beau ,
Et je vous ai couverte d'étoffes de foye.
XI.
Je vous ai parée des ornemens les plus précieux 5
Je vous ai donné avec profufion
Des braffelets pour orner vos bras ,
Et des fils de perles pour attacher à votre col.
XII.
Je vous ai mis un ornement au front ,
Des pendants d'oreilles
Et une couronne éclatante fur votre tête.
XIII.
Ainfi parée d'or & d'argent ,
Revêtue de fin lin , de foye ,
Et de robes brodées de diverſes couleurs ,
Nourrie délicieufement de la plus pure farine,
De miel & d'huile ,
Vous êtes arrivée au plus haut degré de beauté ,
Et vous êtes heureuſement parvenue ,
Jufqu'à être Reine.
FEVRIER. 1759. 137
XIV .
Votre beauté vous a rendu
Célébre parmi les Peuples ;
Car vous étiez accomplie
Par l'éclat que j'avois mis en vous :
C'eft ce que déclare le Souverain Maître , le Sei
gneur .
Ce morceau feul feroit , à mon avis ,
fuffifant pour prouver que l'Eglife étoit
effectivement Epoufe du Verbe avant
I'Incarnation : les autres Prophétes, comme
Jérémie , 2. 2. Ifaïe 3 4. 5. & 6. Oſée ,
2. 2. lui ont donné le même titre, & cette
dénomination paroît être celle dont ces
Auteurs infpirés fe fervent avec le plus
d'énergie , lorfque l'Eternel , par leur
bouche , fait des reproches à la Nation
d'Ifrael. Il me femble qu'avec des preuves
de cette nature , les RR. PP. C. n'ont
pas tort de trouver fingulier qu'on traite
ce principe de paradoxe.
Cette Differtation finit par quelques
Obfervations fur le terme de Synagogue.
Ils font voir les différens fens fous lefquels
il fe trouve employé dans toute
l'Ecriture Sainte ; & ils déclarent que
pour éviter toute équivoque , ils n'entendent
pas le terme de Synagogue , que
la partie réprouvée du Peuple de Dieu ,
138 MERCURE DE FRANCE.
& qu'ils défignent le corps des Adorateurs
du vrai Dieu dans quelques tems qu'ils
ayent à les confidérer avant J. C. par le
terme d'Eglife de l'ancien Ifracl , ou d'Eglife
d'Ifracl , précaution très-fage , àmon
avis, pour fe fouftraire aux mauvaiſes conféquences
qui peuvent quelquefois fe tirer
d'un terme dont on n'a pas fixé la fignification
.
La Suite au prochain Volume.
LES Plaiſirs de l'Imagination , Poëme
en trois Chants, par M. Akenfide , traduit
de l'Anglois. 4 Amfterdam , chez Arkftée
& Merkus , & fe trouve à Paris chez
Piffot , quai de Conti . ( Je donnerai dans
le Volume prochain une idée de ce Poëme
& de fon excellente Traduction. )
ABRÉGÉ de l'Art des Accouchemens
dans lequel on donne les préceptes néceffaires
pour le mettre heureuſement en
pratique. On y a joint plufieurs obfervations
intérellantes fur des cas finguliers.
Ouvrage très -utile aux jeunes Sages-
femmes , & généralement à tous les
Eléves en cet Art , qui defirent de s'y
rendre habiles. Par Madame le Bourfier
du Coudray , ancienne Maîtreffe Sage-
,
FEVRIER. 1759. 139
Femme de Paris. Prix 50 fols relić . A
Paris chez la Veuve Delaguette Libraire
, rue S. Jacques , à l'Olivier.
,
TABLE générale des Matieres contenues
dans le Journal des Sçavans de l'Édition
de Paris , depuis l'année 1665 ,
qu'il a commencé , jufqu'en 1750 inclufivement
; avec les noms des Auteurs , les
titres de leurs Ouvrages , & l'Extrait des
Jugemens qu'on en a portés.
TABLE générale , alphabétique & raifonnée
du Journal hiftorique de Verdun
fur les Matieres du Temps , depuis 1697
jufques & compris 1756 , neuf vol . in- 8 ° .
propofée par Soufcription. A Paris , chez
Ganeau , rue S. Severin. ( L'accueil que
le Public fait depuis cinquante- huit ans
au Journal de Verdun , nous fait efpérer ,
( difent les Éditeurs ) qu'il recevra , avec
autant de bonté , la Table qu'on lui préfente.
Il y retrouvera tout ce qu'il y a de
précieux & d'intéreffant dans ce Recueil
périodique. )
DISSERTATION , qui a remporté le prix
en 1757 , au jugement de l'Académie
Royale des Belles- Lettres , Sciences &
Arts de Bordeaux , fur la Queftion pro140
MERCURE DE FRANCE.
pofée par cette Académie : Quelle eft
l'influence de l'air fur les Végétaux ? Par
M. Robert de Leinbourg , Etudiant en
Médecine à Montpellier. Le prix eft de
24. A Bordeaux , chez la Veuve de
Pierre Brun , rue Saint-James . Se vend
auffi à Paris , chez Briafen , rue Saint
Jacques.
LES Fables de Phédre , Affranchi d'Augufte
, en Latin & en François , Nouvelle
Traduction avec des Remarques , dédiée
à Monfeigneur le Duc de Bourgogne. A
Rouen chez Nicolas & Richard Lallemant.
( On m'a écrit au fujet de cette
Traduction , une Lettre où l'on répond
très-bien à quelques Critiques qui ont été
faites fur le ftyle du Traducteur ; mais ces
Critiques font fi frivoles qu'elles ne méri
tent pas même une réponſe. Cette Traduction
eft fimple , claire , précife & fidelle
telle en un mot qu'elle doit être ,
pour remplir fa deſtination . )
EUVRES Diverfes de M. Dulard , de
l'Académie des Belles- Lettres de Marfeille.
A Amfterdam , chez Arkftée & Merkus.
1758. ( J'en donnerai un Extrait dans
la fuite. )
MÉMOIRE fur les Eaux Minérales d'Aix ,
FEVRIER. 1759. 141
dans le Comté de Foix . Par M. Sicre Maître
en Chirurgie de Paris. A Toulouse
chez Guillemette , vis-à-vis S. Rome, 1758.
L'ISLE taciturne & l'Ifle enjouće , ou
Voyage du Génie Alaciel dans ces deux
Iles. A Amfterdam , chez Arckftée & Merkus
. 1759,
LE Bouclier d'honneur , où font repréfentés
les beaux faits de très- Généreux ,
& Puiffant Seigneur , feu Meffire Louis
de Berton , Seigneur de Crillon : appendu
à fon tombeau pour l'immortelle mémoire
de fa magnanimité. Par un Pere de
la Compagnie de Jefus. Prix 12 fols . A
Bruxelles & fe trouve à Paris chez
Defprez, rue S. Jacques.
LA Biliotheque des Femmes , Ouvrage
Moral , Critique & Philofophique ; ou
l'on examine quel eft le génie des Femmes
, fon étendue & fa portée : le caractére
particulier du Séxe , fes paffions ,
& l'ufage qu'il en doit faire : l'empire &
la bifarrerie des loix à fon égard , &c . A
Amfterdam & fe vend à Paris chez Duchefne,
rue S. Jacques.
OUVERTURE de Paix univerfelle ;
par cahiers , dont la fuite
Ouvrage
divifé
142 MERCURE DE FRANCE.
formera un plan de pacification univerfelle.
A Dieu feul , fous les aufpices de
la Sacrée Vierge , feule Deſtructrice de
toutes les Héréfies. Quid præter Deum ?
A Clermont-Ferrand , chez Pierre Viallanes
rue S. Genès .
Avis très-important au Public , fur
différentes efpéces de corps & de bottines
d'une nouvelle invention . Par le fieur
Doffemont , Maître & Marchand Tailleur
de corps . A Paris , chez la Veuve
Delaguette , rue S. Jacques.
CODE Louis XV , ou Recueil des
principaux Edits , Déclarations , Ordonnances
, Arrêts & Réglemens concernant
la Juftice , Police , & Finances ; avec des
Tables Chronologiques & Alphabétiques
des Matières , en neuf volumes in- 12 . A
Paris , au Palais , chez Claude Girard ,
vis -à-vis la Grand'Chambre , au Nom de
Jefus .
Afin que ce Recueil foit complet , le
fieur Girard fe propofe de donner tous
les deux mois un nouveau Volume. Le
dixième paroîtra au mois de Mars prochain.
Les neuf Volumes annoncés fe vendent
27 liv. reliés.
FEVRIER. 1759. 143
Chacun des nouveaux Volumes fe vendra
également 3 liv. relié .
L'on trouve chez le même Libraire
tous les Édits , Déclarations , Ordonnances
, Arrêts & Réglemens , anciens &
nouveaux , en feuilles féparées.
TABLETTES hiſtoriques , topographiques
& phyfiques de Bourgogne , pour
l'année 1759 , feptiéme année. A Dijon ,
chez F. Defventes , Lib. rue de Condé.
A Paris , chez Ganeau & Guillyn , quai
des Auguſtins .
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
MEDECINE.
LETTRE fur la maladie du Fils de
M. DELATOUR , dont il eft parlé
dans le Mercure de Décembre dernier ,
& de Janvier de cette année 1759 .
Vous avez raifon , Monfieur ; il importe
au Public de fçavoir à quoi s'en tenir
fur la maladie de M. Delatour. Ce
144 MERCURE DE FRANCE.
feroit rendre un mauvais office aux Inoculés
, de les laiffer dans la fauffe idée de
croire que l'Inoculation préferve irrévocablement
de la petite vérole . Si quelqu'un
d'eux étoit attaqué de cette fâcheufe
maladie , on prendroit le change fur
les fymptomes qui l'annoncent ; on les
traiteroit mal ; & cette erreur pourroit
couter la vie à plufieurs qu'on auroit fauvés
, fi les Malades & les Médecins euxmêmes
n'euffent été dans une fécurité
mål-entendue fur le retour de cette maladie
après l'Inoculation.
Vous êtes informé que je fuis le feul
Médecin qui ait vû le Malade pendant fa
maladie : je ne l'ai vû qu'une feule fois ;
mais je l'ai bien vû , & je fuis en état
d'approfondir ce fait , dont voici le détail
, que je tâcherai d'abréger fans rien.
omettre d'effentiel .
Je fuis Médecin & ami de la famille du
jeune M. Delatour ; je traitois de la petite
vérole naturelle quatre de fes coufins
& coufines ; tous quatre enfans de M.
Guefnon , rue de la Croix , près le Temple
, & tous quatre fe portant bien à préfent
, quoiqu'ils ayent été griévement
malades.
Dans une de mes vifites , le pere de ces
enfans , oncle du jeune M. Delatour,
me
FEVRIER. 1759.
145
me pria d'aller à Picpus voir fon neveu ,
à la Penfion de M. Renouard , qui lui
avoit fait dire que cet enfant étoit malade.
En y arrivant , la Maîtreffe de Penfion
à qui je m'annonçai comme Médecin de
la famille de M. Delatour , me dit qu'il
avoit la petite vérole ; & fur ce que je
lui fis obferver qu'il avoit été inoculé ,
elle me répliqua que depuis 35 ans qu'elle
avoit quatre - vingt Penfionnaires , elle
fe connoiffoit en petite vérole ; mais
qu'au furplus , le Chirurgien , qui devoit
mieux s'y connoître qu'elle , difoit la
même chofe.
Je vifitai le Malade ; j'examinai avec
foin fes boutons ou puftules , & je ne pus
douter de l'existence d'une petite vérole
réelle il étoit au troifiéme jour de l'éruption
; & cette maladie étoit trop avancée
pour que je puffe m'y méprendre.
Je vis auffi quatre petits Penfionnaires
qui avoient la même maladie ; mais je
les examinai légèrement , & ils me parurent
à- peu- près dans le même état que
le jeune Delatour.
Je rendis compte à l'oncle , de la maladie
de fon neveu , je lui dis qu'il avoit
la petite vérole ; mais je le raffurai en
ajoutant que c'étoit une petite vérole
G
146 MERCURE DE FRANCE.
d'un bon caractére , qu'elle étoit légére ,
très-bénigne , en un mot ce qu'on appelle
communément , & affez improprement ,
une petite vérole volante.
La famille de ce jeune Malade qui eft
nombreuſe répandit dans Paris la nouvelle
de cette maladie ; plufieurs perfonnes
, plufieurs Médecins mêmes vinrent
s'informer à moi de la vérité du fait : je
leur répondis à tous comme j'avois répondu
à l'oncle du Malade.
Vous jugez bien , Monfieur , que fi j'a
vois été Anti-inoculateur , je n'aurois
pas été fpectateur fi tranquille d'un événement
qui fait aujourd'hui tant de
bruit : mais comme l'Inoculation devient
une affaire de parti , je me bornois à dire
la vérité à ceux qui me la demandoient ,
& j'aurois attendu que cette obfervation
pût être appuyée par un nombre fuffifant
d'obfervations pareilles , pour en faire
part au Public , & pour me décider fur
une queftion à laquelle je pourrois appliquer
ce qu'un favant Homme a dit
des Spectacles , il y a de grands exemples
pour , & de fortes raiſons contre.
J'oubliois donc en quelque forte cet
événement, lorſque M. Petit premier Médecin
de S. A. S. Mgr le Duc d'Orléans,
m'invita , par une lettre , à me rendre au
FEVRIER. 1759. 147
Palais - Royal. Je m'y trouvai le lendemain
avec MM. Vernage , Fournier , Petit
, pere & fils , & Hofty ; je leur dis
fort fimplement ce que j'avois vû ; ils ne
parurent pas penfer comme moi , & je
me bornai à appuyer mon avis ifolé par
deux Obfervations de Malades, inoculés
qui , depuis l'inoculation , avoient eu la
petite vérole naturelle .
La premiere Obſervation eft de M. de
la Saone , premier Médecin de la Reine ,
qui traita il y a deux ans d'une petite
vérole confluante un Hollandois , qui
l'affura qu'il avoit été inoculé quelque
temps auparavant.
La feconde eft rapportée dans le Livre
de M. Cantwel , page 411 de fon tableau
de la petite vérole.
Je croyois que les chofes en refteroient
là; mais le Mercure de France vient de
m'apprendre que M. Hofty , plus intéreffé
que moi à l'Inoculation , a écrit
une Lettre fur ce fujet, à laquelle l'amour
feul de la vérité & l'intérêt public m'obligeroient
de répondre , quand même
vous ne l'exigeriez pas , Monfieur , &
que je n'y ferois pas intéreffé perfonnellement.
M. Hofty commence par vanter dans
fa lettre les progrès de l'Inoculation ,
Gji
748 MERCURE DE FRANCE.
de façon à faire croire qu'ils font fi
grands , qu'on a inoculé à Paris la moi-:
tié des enfans : le croiriez-vous , Monfieur
? Le nombre des Inoculés eft peutêtre
de so ou de 60 ; mettez- en_un¯
cent & même deux cent , fi vous voulez
, ces progrès ne font pas rapides.
Vient enfuite une queftion agitée entre
les Médecins , favoir fi on peut avoir
deux fois en fa vie , la petite vérole ,
foit naturelle , ou artificielle : M. Hofty
tranche la difficulté en difant qu'il eft du
nombre de ceux qui croyent que le fait
eft impoffible.
A cela je réponds que je fuis d'un fentiment
tout contraire ; il ne donne d'autre
raison de fon avis , fi ce n'eft que les
exemples en font fi rares , qu'ils doivent
être regardés comme nuls , & qu'un Médecin
à peine en fourniroit un ou deux
à 80 ans ; cependant je n'ai pas encore
cet âge , & j'en pourrois citer plufieurs ;
j'en ai actuellement deux entre les mains.
L'un eft l'enfant de M. Mauger Receveur
Général des Domaines & Bois , &
petit- fils de M. Charron , Fermier-géné-
*al ; cet enfant eut , il y a environ deux
mois , une petite vérole difcrete , trèsbénigne
aujourd'hui 12. Janvier , il eft
à l'onzième jour d'une nouvelle petite
FEVRIER. 1759. 149
vérole difcrete , comme la premiere ,
mais beaucoup plus forte , & par conféquent
plus longue .
L'autre eft M. de Kerlerec , fils du
Gouverneur de la Louifiane , aux Mouf
quetaires du Fauxbourg Saint-Antoine :
il avoit eu la petite vérole il y a quelques
années ; il en portoit les marques , & on
fe mocqua de moi lorfqu'à ma premiere
vifite j'annonçai qu'il pourroit bien avoir
la petite vérole , & que je confeillois de
le tranfporter à l'Infirmerie , fuivant l'ufage
de l'Hôtel des Moufquetaires. On
n'en fit rien , mais j'agis conféquemment
à mon prognoftic : bien en prit au Malade
, à qui la petite vérole fe déclara le
lendemain au foir : elle a été confluente
au dernier degré. Le danger étoit d'autant
plus grand que ce jeune homme
étoit fujet à une maladie de la peau affez
commune aux Bretons . Heureufement le
fuccès a répondu à mes foins , & il eſt actuellement
dans une convalefcence par
faite.
Ces deux exemples font aifés à vérifier.
En voici un troifiéme : le nom feul
du Médecin eft d'une autorité fans replique
; c'eft, le célébre M. Aftruc : il vient
de traiter M. l'Abbé de Beaumont , neyeu
de M. l'Archevêque de Paris , qui
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
-
le mois paffé a effuyé une petite vérole
très bien caractérisée , quoiqu'il
portât fur fon vifage les marques d'une
petite vérole antérieure , qu'il avoit eue
quelques années auparavant , à l'âge de
fept à huit ans ; & il en a quinze.
Jugez , Monfieur , par ces faits actuellement
exiftans , & qui ne font pas mandiés
, s'il eft fi rare de voir la petite vérole
attaquer deux fois le même Sujet.
Vous fentez comme moi , Monfieur , la
raifon d'une prétention auffi peu fondée ;
c'eft que fi la petite vérole naturelle ne
garantit pas du retour de cette maladie ,
la petite vérole par inoculation ne doit
pas avoir ce privilége exclufif. Au contraire
l'Inoculation doit bien moins jouir
de cet avantage ; elle ne donne ordinairement
qu'une petite vérole difcrete :
& comment une petite vérole difcrete ,
foit naturelle , foit artificielle , garantiroit-
elle d'une feconde petite vérole , fi
la petite vérole confluente elle - même ,
n'en préſerve pas , puifque c'eft elle qui
grave ordinairement le vifage , & que
ceux qui ont ces cicatrices & ces traces
fur la peau , font exposés à avoir & ont
réellement deux fois cette maladie ,
comme MM. de Kerlerec & de Beaumont.
Il eft donc bien plus aifé , & c'est
FEVRIER. 1759. 152
plutôt fait , de nier la poffibilité & la
réalité du retour de cette maladie.
Mais avant que d'aller plus loin , permettez
, Monfieur , qu'à l'exemple de
M. Hofty, j'entre dans un léger détail médical
, qui , après le fien , pourroit paroître
fuperflu ; mais comme fes principes
& les miens ne font pas tout-à-fait les
mêmes , ce que je vais dire devient néceffaire
pour difcuter la queftion de droit ,
avant que d'en venir à celle de fait.
La petite vérole eft une Maladie de
la peau , qui fe manifefte par des puftules
ou boutons , qui paroiffent d'abord
au viſage , enfuite à la poitrine , & fucceffivement
couvrent les extrémités , &
toute la furface du corps , dans l'eſpace
de deux ou trois fois 24 heures .
Cette Maladie eft ordinairement précédée
de vomiffement , ou envie de vomir
, de douleurs de dos , de maux de
tête , de fièvre , d'affoupiffement , de délire
, quelquefois même de convulfion .
Mais il ne faut pas croire que tous
ces fymptomes annoncent toujours la
petite vérole ; quelquefois ils paroiffent
fans être fuivis de cette éruption à la
peau , & quelquefois auffi l'éruption fe
fait prefqu'en filence , ou tout au plus
précédée d'un ou deux fymptomes , con-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE
L
me douleur , ou pefanteur de tête , maux
de reins , & c.
Mais , toujours eft- il vrai de dire que
le caractére & la dénomination de cette
Maladie ne peuvent fe prendre que du
moment où l'éruption commence.
Je vous épargne la defcription des
quatre tems de cette Maladie , pour ne
pas copier inutilement les Auteurs , M.
Hofty vous a inftruit fur cet article dont
tous les Médecins conviennent auffi
bien que de la divifion de cette Maladie
en deux efpéces , favoir la difcrete
& la confluente.
,
Mais,en n'admettant que deux efpéces
de petite vérole, il paroîtroit que toutes les
difcretes devroient être les mêmes , & fe
reffembler en tout : on croiroit peut-être
auffi qu'on en devroit dire autant des confluentes;
mais dans chaque efpéce, combien
de gradations , combien de nuances différentes.
Si les Médecins Praticiens pouvoient
être auffi précis que les Médecins
Botaniftes , qui dans chaque genre
de Plantes , marquent autant d'efpèces ,
qu'ils obfervent de différences accidentelles
, on pourroit compter un nombre
prodigieux d'efpéces de petite vérole
comme on compte plus de 60 efpéces de
Choux , de Fougere , d’Abfynthe , & c &
FEVRIER. 1759 .
155
pour lors les divifions & fubdivifions de
la petite vérole iroient trop loin . Il peut
y avoir une diſtance d'intensité d'une petite
vérole confluente bien caractérisée
à une autre eſpèce de confluente bien caractériſée
auffi , fi grande que la plus
légére en force ou intenſité , rentreroit
prefque dans la claffe des petites véroles
difcretes.
De même il y a des petites véroles
difcretes , bien caractérisées difcretes
qui font preſqu'auffi fortes que des petitites
véroles confluentes mais par une
raifon oppofée , il y a des petites véroles
difcretes & bénignes au premier degré ,
qui n'en font pas moins petites véroles
véritables , parce qu'elle n'ont pas les degrés
d'intensité d'une petite vérole diſcrete
plus forte.
Mais , le degré d'intensité doit fe prendre
pour la durée de la petite vérole
comme pour chaque fymptome en particulier
; toutes les petites véroles confluentes
ne font pas les mêmes , ni
pour la durée des fymptomes , ni pour
leur violence ; toutes les petites véroles
difcretes ne font pas les mêmes auffi
ni pour la durée la durée , ni pour la force des
accidents ; l'un a plus de boutons , l'autre
en a moins ; le pus des uns eft plus
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
épais , le pus des autres eft plus tenu ;
l'un eft un pus plus blanc , l'autre eft un
pus plus jaune ; l'un eft un pus bien formé
, l'autre n'eft qu'une matiere purulente
, fereuſe , ichoreufe : mais le caractere
diftinctif & effentiel y eft toujours
; quel eft - il ? Je n'en fçais point
d'autre que celui qui fait la différence
dans la définition que j'ai donnée ; c'eſt
la fortie graduée des boutons , d'abord
au vifage , enfuite à la poitrine , & fucceffivement
fur toute l'habitude du corps.
Ajoutons y cependant les fymptomes
qui précédent, qui accompagnent , & qui
fuivent la fortie de la petite vérole , mais
qui ne font que des fignes fecondaires.
-
» Les quatre temps de la petite vérole,
l'effervefcence , l'éruption , la fuppu-
» ration & la defquammation , ne font
point effentiels à cette maladie , puif-
» que le premier n'en fait point partie ,
» comme je l'ai dit plus haut. »
33
Faifons l'application de ces principes à
la maladie de M. Delatour : il a eu des
naufées , des pefanteurs de tête , de la
fiévre ; l'éruption s'eft faite ; les boutons
ont paru , ils ont fubfifté pendant huit
jours , qui eft le terme ordinaire d'une
petite vérole diſcrete & bénigne. Il eft
vrai que je ne puis pas dire fi les puftules
FEVRIER. 1759. 155
ont paru dans l'ordre que j'ai marqué
dans ma définition de la petite vérole ,
puifque je ne l'ai vu que le troifiéme
jour ; mais j'obfervai que les puftules du
vifage , que j'examinai avec grand foin ,
étoient plus avancées & plus mûres que
celles du reſte du corps ; d'où j'infére
qu'elles avoient paru les premieres , puifqu'il
eft de régle invariable , que les puftules
du vifage féchent les premieres ,
parce qu'elles ont été les premieres à paroître.
Ce fut même la feule raifon que
je donnai dans la conférence où je fus
appellé au Palais- Royal , lorfque je dis
en peu de mots & fans vouloir pouffer la
conteftation trop loin , que je regardois
cette maladie comme une petite vérole
volanre ; ce qui ne pouvoit pas s'entendre
de ce que les Médecins inftruits nomment
petite vérole volante , proprement
dite , dans laquelle l'éruption ſe fait toutà-
coup en vingt - quatre heures , & difparoît
prefqu'auffi vîte , fans fuppuration
; maladie plus connue & plus fréquente
dans les Provinces méridionales
du Royaume qu'à Paris.
Le mot ou la dénomination de petite
vérole volante fait donc une équivoque
dont on abuſe ; ce mot eft impropre ,
mais il eft d'ufage pour exprimer unè
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
petite vérole légére , bénigne & trèsdifcrete
, comme les termes de fluxion de
poitrine & de vapeurs font impropres ,
mais d'ufage , pour défigner une inflam
mation de poumon , ou une maladie de
nerfs. Ainfi fans difputer fur les mots ,
venons au fait , & voyons fi la maladie
du jeune M. Delatour étoit une petite
vérole volante , proprement dite , & que
je permets à M. Hofty d'appeller Criftalline.
1.º Pour le prouver , il prétend que les
puftules étoient lymphatiques , lui qui n'a
vû le Malade qu'après dix - fept jours
de maladie : & moi qui les ai vues , qui
les ai examinées avec attention , j'ofe
affirmer qu'elles étoient blanchâtres , laiteufes
, pleines d'une matiere purulente
affez tenue , telle qu'elle eft ordinairement
le troifiéme jour d'une éruption
qui eft à peine finie , & la fuppuration
commencée. Il eft vrai que M. Hofty
prétend parler fur le rapport du Chirurgien
qui a ſuivi la maladie ; mais à en
juger par les circonftances qui fuivent ,
on pourra décider fi M. Hofty a rendu
exactement les faits : en attendant
, ne quittons pas celui - ci fans
l'appuyer d'une réfléxion tirée du rapport
de M. Petit , où il obferve que les cinq
FEVRIER. 1759. 157
Malades ont eu une maladie uniforme ;
que les puftules leur avoient laiffé des taches
violettes fur le vifage, & à quelquesuns
d'eux, des croutes fur le dos qui n'étoient
pas encore tombées le dix -feptiéme
jour. Or de bonne foi , des bouton's lym →
phatiques , criſtallins , laiſſent-ils des
taches violettes fur la peau ? Se changent
- ils en gale fans avoir fuppuré , &
fubfiftent - ils après un auffi long eſpace
de temps ?
J'ai revû M. Delatour le 20 Décembre,
c'est-à-dire , fix femaines après la petite
vérole , les traces ou marques des boutons
, étoient encore vifibles. Que tous
les Médecins inftruits & de bonne foi,
décident fi ce font là les marques d'une
petite vérole volante , proprement dite ,
d'une petite vérole criſtalline , ou s'il
n'eft pas évident que c'étoit une petite
vérole diſcrete.
2º. M. Hofty avance que les puftules
ont crévé & difparu le quatrième jour.
Pour moi , qui les ai vues le troifiéme
jour , c'eſt-à- dire , la veille de leur prétendue
éclipfe , je ne fuis pas affez no
vice en pratique , & depuis près de 30
ans que je vois & traite des petites véroles
, je n'ai pas le coup d'oeil affez peu
jufte pour qu'on puiffe me perfuader que
des puftules qui à peine entroient en fup
158 MERCURE DE FRANCE.
puration la veille , aient difparu le lendemain
, ou bien je dirois le Malade eft
mort par le reflux de la matiere dans le
fang ; mais ce jugement n'étoit que pour
moi , & ne pouvoit fervir qu'à ma conviction
intérieure : c'eft fur cela que je
dis dans notre conférence du Palais-
Royal , qu'il auroit fallu fuivre réguliérement
la maladie pour répliquer à cet
Article & à plufieurs autres que M. Hofty
foutient dans fa Lettre . Mais le Chirurgien
qui a fuivi le Malade , & de qui M.
Hofty prétend qu'il tient ce fait , dit formellement
& bien affirmativement le
contraire dans fon Certificat , puifqu'il
affure que les boutons ont duré huit
jours. Or de quatre jours à huit , c'eſt
moitié de différence ; & cette différence ,
en bonne Médecine , eft exactement
celle d'une petite vérole criftalline, à une
petite vérole difcrete & bénigne.
3 °. M. Hofty fait dire au Chirurgien ,
qu'il a purgé le Malade le neuvième jour,
quoiqu'il ne purge ordinairement fes Malades
de petite vérole que le quinziéme
ou vingtiéme.
Le Chirurgien convient qu'il l'a dit effectivement
pour les perites véroles confluentes
, mais non pour les petites -véroles
difcretes , dans lefquelles il purge
lorſque les puftules féchent ; c'eft préFEVRIER.
1759. 159
cifément par cette raifon qu'il n'a purgé
que le neuvième jour , fans quoi il
auroit dû purger dès le cinq , fi les puftules
avoient difparu le quatre , comme
le veut M. Hofty.
4°. M. Hofty dit , que le Chirurgien
entend par petite vérole volante , une
maladie éruptive à la peau qui avoit
quelques fymptomes communs avec la
petite vérole ; mais qui n'en étoit pas
une.
>
Le Chirurgien au contraire certifie
qu'il entend par petite vérole volante
une petite vérole douce & bénigne
mais une vraie petite vérole ; & que
ceft cette efpéce de petite vérole dont
étoit malade le jeune M. Delatour.
Vous conclurez peut-être de tout ceci ,
Monfieur , que je fuis oppofé à l'Inoculation
; votre conféquence pourroit n'être
pas jufte ; je puis croire que l'Inoculation
ne préferve pas infailliblement de la petite
vérole naturelle ; la raifon me le dicte
, & l'expérience me le prouve démonſtrativement
; mais je puis malgré
cela trouver encore des avantages réels
à fe faire inoculer. J'ai un fils , il m'eft
cher & il le mérite ; il n'a point eu la
petite vérole , il entre dans la carriére
de la Médecine , il fera par conféquent
160 MERCURE DE FRANCE:
expofé au danger de la contagion de
cette maladie je ne lui confeillerai jamais
de fe faire inoculer ; mais s'il le
defiroit , s'il le demandoit , je n'oferois
peut- être pas m'y oppofer.
Mais , mon objet eft rempli , & il n'eſt
pas tems de parler de l'Inoculation ; je dirai
feulement en paffant, que le plus petit mérite
d'un Médecin, eft l'Art d'inoculer ; ce
n'eft pas que l'Art ne foit néceffaire, & trèsnéceffaire
pour bien inoculer ; je ne dis
pas pour faire cette opération , qui à peine
en mérite le nom , mais pour préparer
le Malade , & le conduire pendant fa
maladie. Or , je prétends que tout Médecin
capable de traiter méthodiquement
la petite vérole naturelle , n'a plus befoin
que de courage pour faire inoculer
quand il le voudra ; qui peut le plus ,
peut le moins ; mais je voudrois qu'il ne
fût permis qu'aux Médecins de traiter
cette matiére.
Vous
voyez , Monfieur
que je n'ai
rien négligé
pour diffiper
les nuages
qu'un efprit de prévention
a répandu
fur
cette avanture
; on a cru l'Inoculation
décriée
& perdue
fans reffource
, s'il paſfoit
pour conftant
qu'un Inoculé
avoit
eu la petite
vérole
; je ne fuis point un
Enthoufiafte
, je n'ai aucun
intérêt à par
FEVRIER. 1759. 181
·ler pour ou contre cette méthode , j'ai
dit avec candeur & fans partialité , ce
que j'ai vu ; le Chirurgien honnête homme
, de bonne foi , très-intelligent d'ailleurs
pour la pratique qu'il eft obligé de
fuivre & qu'il fuit avec fuccès dans un
quartier éloigné du centre de Paris , où
les Médecins ne vont pas aifément , rapporte
ingénuement ce qu'il fçait ; le
Maître & la Maîtreffe de Penfion connus
pour honnêtes gens , & d'une probité
parfaite , fans être Médecins , ni
Chirurgiens , font en droit par leur feule
expérience de dire , & difent réellement
la même chofe que le Médecin & le
Chirurgien qui feuls ont vu le Malade ;
Vous êtes , M. auffi - bien que le Public ,
Juge & Partie intéreffée , décidez .
Au refte je ne fuis pas furpris, Monfieur,
que vous ayez été frappé de la différence
du ton de la Lettre de M. Hofty , à celui
du rapport de MM. les Médecins ;
ils ont bien fenti qu'ils ne pouvoient tirer
de leurs informations des lumieres affez
fûres pour porter un Jugement décifif;
le caractére de la fcience eft d'affirmer
cé qui eft certain , de nier ce qui eſt faux ,
de douter de ce qui eft douteux. En Médecins
auffi fages qu'éclairés, ils s'expriment
ainfi : » Quoiqu'il ne foit pas permis de
162 MERCURE DE FRANCE.
» porter un jugement certain fur le caractére
d'une maladie que nous n'avons
» point vue dans aucune de fes périodes ,
» après cet examen exact & l'expofé de ces
» Meffieurs , nous conjecturons & c.
Je fuis Monfieur ,
A Paris ,
Votre très - humble Serviteur.
Signé GAULARD,
Médecin ordinaire du Roi.
le 12 Janvier 1759.
COPIE du Certificat du Chirurgien qui
afuivi la maladie de M. Delatour .
JE certifie, Chirugien à Paris , avoir traité
chez Monfieur Renouard , Maître de
Penfion à Ficpus , M. Delatour , d'une
petite vérole volante caractérisée par la
fiévre qui a duré trois ou quatre jours ,
mal de tête , affoupiffement & nauſée ,
avec éruption d'environ une centaine de
boutons qui ont duré fept à huit jours ,
après quoi je l'ai purgé deux ou trois
fois. En foi de quoi j'ai délivré le préfent
Certificat pour fervir ce que de raifon.
Fait à Paris , ce 3 Janvier 1759.
Signé LABA T.
Comme le Certificat ci-deſſus ne me
parut pas affez étendu pour répondre
FEVRIER . 1759. 163
pleinement à la Lettre de M. Hofty , que
je n'avois pas encore lue le 9 de Janvier ,
j'écrivis à M. Labat , le 10 Janvier , pour
le prier de s'expliquer un peu plus clairement.
Voici fa réponſe , datée du même
jour que ma Lettre ,
MONSIEUR ,
Si mon Certificat ne s'accorde pas
parfaitement avec ce que les Médecins
difent d'après moi , c'eft leur faute & non
la mienne : ils me font dire ce que je
n'ai pas dit. J'ai purgé M. Delatour le 9 .
jour , parce que c'étoit une petite vérole
douce & bénigne , que je nomme volante
parce que les Médecins eux-mêmes ne la
nomment pas autrement , & c'eſt dans la
petite vérole confluente que j'ai dit que
je purgeois le quinziéme jour , ou le
dix - huitième. Quant aux puftules ou
boutons , la matiere qu'ils contenoient
n'étoit pas fi épaiffe que dans une petite
vérole plus forte ; mais encore un coup,
ce n'en étoit pas moins une vraie petite
vérole , qu'en terme de l'Art on doit
nommer difcrete. Voilà tous les éclairciffemens
que je puis ajouter au Certificat
que je vous ai donné.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Signé LABAT , Chirurgien ,
Grande rue du Fauxbourg S. Antoine.
164 MER CURE DE FRANCE
PRIX propofés par l'Académie des
Belles Lettres de Marſeille. *
-
L'ACADÉMIE des Belles- Lettres de
Marſeille a adjugé le 25 Août , felon l'u
fage , le Prix fondé par M. le Maréchal
DUC DE VILLARS , fon Fondateur & fon
premier Protecteur , à un Difcours d'Eloquence
fur le Sujet qu'elle avoit propofe
l'année derniere , dont l'Auteur eft M. le
François , Avocat au Préfidial de Bourg
en Breffe , des Académies de Lyon , de
Caën & d'Auxerre.
M. de Sinéti , Directeur de l'Académie ,
a ouvert la Séance par un Difcours relatif
au fujet du Difcours couronné.
On a fait la lecture du Diſcours couronné.
M. le Directeur a annoncé le Sujet du
Poëme que l'Académie propoſe pour l'année
prochaine.
M. de Chalamont de la Vifclede , Secré
taire perpétuel , a lû l'Eloge de feu M.
Peiffonel le cadet , Académicien Vétéran ,
mort à Smyrne dans le cours de l'année
derniere .
*Nota. Ce Programme m'eft arrivé fort tardi
FEVRIER. 1759. 185
La Séance a été terminée par la lecture
d'une Ode compofée par le même.
L'Académie avertit le Public , que le
25 Août , Fête de S. Louis de l'année prochaine
1759 , elle adjugera le Prix à un
Poëme à rimes plates de cent cinquante
vers au plus , & de cent au moins , dont.
le Sujet ſera , la Fondation de Marſeille .
Le Prix quelle décerne eft une Médaille
d'Or , de la valeur de 300 liv. portant
d'un côté le Bufte de M. le Maréchal ,
DUC DE VILLARS , Fondateur & Protecteur
de l'Académie ; & ſur le revers , ces mots :
Premium Academia Maffilienfis , entourés
d'une couronne de lauriers.
Les Auteurs ne mettront point leur
nom à leur Ouvrage ; mais une Sentence
tirée de l'Ecriture Sainte , des Peres de
l'Eglife , ou des Auteurs profanes , ils
marqueront à M. le Sécrétaire , une adreffe
à laquelle il enverra fon récépiffé.
On les prie de prendre les méfures néceffaires
pour n'être point connus avant la
décifion de l'Académie , de ne pointfigner
les Lettres qu'ils pourront écrire à M. le
Secrétaire , de ne point préfenter euxmêmes
leurs Ouvrages , en feignant de
n'en être pas les Auteurs ; enfin de ne
point fe faire connoître à lui , ou à quelqu'autre
Académicien ; & on les avertit
166 MERCURE DE FRANCE.
que s'ils font connus par leur faute , leurs
Ouvrages feront exclus du concours , auffi
bien que tous ceux en faveur deſquels on
aura follicité , & tous ceux qui contiendront
quelque chofe d'indécent , de fatyrique
, de contraire à la Religion , aux
Moeurs , ou au Gouvernement.
L'Académie , en priant les Auteurs de
ne pas fe faire connoître , doit auffi les
avertir de fe précautionner contre le zéle
indifcret , qui , en follicitant pour de bons
Ouvrages , les expofe à être exclus du
concours. C'eft trahir un ami que de le
nommer , & il fuffira qu'un Auteur avant
la décifion de l'Académie foit connu dans
le Public par la fentence qu'il aura priſe,
pour qu'on fuive à fon égard avec rigueur,
la loi qu'on s'eft impofée.
On en ufera de même envers les Auteurs
plagiaires , lorfqu'ils feront découverts
; & à moins que l'Ouvrage ne foit
abfolument mauvais , l'Académie le fera
imprimer , en défignant les endroits qui
auront été pillés . Elle s'eft contentće jufqu'à
préfent d'exclure ces Ouvrages du
Coucours , & elle feroit obligée à regret
de les traiter à l'avenir avec moins d'indulgence.
On adreffera les Ouvrages à M. de Chalamont
de la Vifclede , Secrétaire perpéFEVRIER.
1759. 167
tuel de l'Académie des Belles- Lettres , rue
de l'Evêché à Marfelle. On affranchira
les paquets à la Pofte , fans quoi ils ne
feront point retirés. Il ne feront reçus
que jufqu'au premier Mai inclufivement.
Quoique cet avis foit répété tous les
ans aux Auteurs , tous les ans un nombre
confidérable d'Ouvrages parviennent à
l'Académie, quinze jours , & fouvent plus
longtems après ce terme expiré. Nous en
comptons jufqu'à fix cette année , fur le
nombre de vingt que nous en avons reçu,
ce qui nous met en droit de reprocher ce
retardement , & qui étant arrivés, les uns
après le 15. Mai , les autres dans le mois
de Juin , n'ont pas été reçus ; cependant
on perd fouvent beaucoup à cette exclufion
trop bien méritée. On ne peut avec juſtice
rejetter fur le manque de tems ce retardement
de l'envoi des Ouvrages. Le
Sujet eſt annoncé le jour de S. Louis, 25
Août ; de ce jour au premier Mai , on
compte huit mois & quelques jours. On
ne croit donc point devoir fe laffer de
le répéter aux Auteurs : les Ouvrages préfentés
à l'Académie pour le concours ,
ne feront reçus que jufqu'au premier Mai
inclufivement , & il feroit inutile qu'on
les envoyât après ce terme expiré.
L'Académie n'exige qu'une feule copie
168 MERCURE DE FRANCE.
des Ouvrages qu'on lui envoie ; mais elle
la fouhaite en caractéres liſibles & point
trop menus , & avertit les Auteurs qu'ils
perdent beaucoup quand l'efprit eft obligé
de fe partager entre l'attention qu'éxige
une lecture pénible , & l'impreffion
que doit faire fur lui ce qu'il lit.
S'ils fouhaitent que leur nom foit imprimé
à la tête de leur Ouvrage , ils doivent
l'envoyer avec leurs titres à une
Perfonne domiciliée à Marſeille , qui les
remettra à M. le Sécrétaire , dès qu'on
apprendra que le Prix eft adjugé.
L'Auteur qui l'aura remporté , viendra,
s'il eft à Marfeille , le recevoir dans la
Salle de l'Académie , le 25 Août Fête de
Saint Louis , jour de la féance publique
dans laquelle il eft adjugé ; & s'il eſt abfent
, enverra à une Perfonne domiciliée
en cette Ville le récépiffé de M. le Secrétaire
, moyennant lequel le Prix fera
livré à cette Perfonne.
L'Académie ayant toujours fouhaité
qu'un Exemplaire de fon Recueil annuel
parvînt tous les ans à chacun de ſes Affociés
, tant Etrangers que Regnicoles , a
trouvé cet envoi d'une exécution difficile ,
malgré les foins de fon Secrétaire. Pour
le faciliter, elle ne trouve point de moyen
plus convenable que de prier Meffieurs
les
FEVRIER. 1759. 169
les Affociés d'envoyer à une Perfonne
domiciliée à Marfeille un reçu figné de
cet Exemplaire , & fur ce reçu préſenté
à M. le Secrétaire par cette Perfonne ,
l'Exemplaire lui fera remis.
ASSEMBLE'E publique de l'Académie
des Sciences , des Belles- Lettres , & des
Arts de la Ville de Befançon.
LEE
14 Novembre 1758 , cette Compagnie
étant affemblée dans la Salle deftinée
à ſes exercices , M. l'Abbé ďAudeux
, Confeiller - Clerc au Parlement ,
Préfident , a fait l'ouverture de cette
Séance par des Obfervations fur le nouveau
fyftême qui attribue la décadence
du goût à la multiplicité des Académies."
Il en a démontré le peu de fondement.
M. le Préſident de Courbouſon , Secré
taire perpétuel de l'Académie , a lû enſuite
un Diſcours Préliminaire pour fervir
à l'Hiftoire de cette même Académie ,
dans lequel il a rappellé les circonstances
qui en ont précédé , accompagné & fuivi
l'inſtitution , il y a rapporté le titre des
Ouvrages qui ont été lûs par les Membres
de ce Corps dans fes Affemblées
publiques & particulieres.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
>
M. l'Abbé Bullet , Profeffeur en Théologie
a continué par une Differtation
fur l'origine des douze Pairs de France ;
il en a placé l'époque fous le régne
d'Hugues -Capet , & il en a donné les
preuves les plus convaincantes.
M. le Vacher Chirurgien - Major de
P'Hôpital a expofé dans la même Affemblée
, la maniere la plus fure de traiter
les hernies aqueufes ; il a démontré par
des expériences multipliées , le danger
d'en entreprendre la cure radicale.
M. l'Abbé Guillaume , l'un des Affociés
Réfident , a terminé la féance par
l'Éloge hiftorique de Jean de Vienne
Amiral de France , Originaire du Comté
de Bourgogne , il a fait voir que la gloire
, le devoir & la Religion avoient été
les principes des actions héroïques de ce
grand homme.
LA SOCIÉTÉ Littéraire de Chaalons
fur Marne tint une Séance publique le fix
Septembre 1758. dans laquelle M. Fra-
- det fit la lecture d'un Mémoire hiftorique
fur la vie & les ouvrages du Moine
Robert ; cet Écrivain champenois qui
étoit de la ville de Reims , & qui eft mort
dans le douzième Siècle , fut tiré en
FEVRIER. 1759. 171
109s du Couvent de Marmoutier , où il
avoit fait profeffion de la vie monaftique
pour être Abbé de Saint Remi de la
même Ville. Il fut dépofé en 1096 pour
n'avoir pas obfervé exactement la Régle
qu'il avoit embraffée , & non pour avoir
diffipé les revenus de fon Abbaye à faire
le voyage de la Terre - fainte , ainfi que
l'ont avancé quelques Auteurs , puifqu'il
ne fit ce voyage qu'après fa dépofition . II
avoit fait avant fon départ pour la Paleftine
des efforts inutiles pour obtenir fon
rétabliffement ; il en fit de nouveaux à
fon retour avec auffi peu de fuccès , & il
fut envoyé au Prieuré de Sénac , qui
appartenoit alors à l'Abbaye de Saint-
Remi : c'eft- là qu'il compofa fon Hiftoire
de la premiere Croifade depuis le Concile
de Clermont , où elle fut prêchée &
réfolue , jufqu'à la prife de Jérufalem en
1999. Ce morceau hiftorique eft d'autant
plus précieux , nonobftant le merveilleux
dont il eft rempli , que Robert a été
témoin oculaire de tous les faits qu'il
raconte.
M. Culoteau de Velye lut enfuite la
premiere Partie de l'Hiftoire du Pays , de
la Ville, & de la Comté-Pairie de Vertus,
fituée dans le diocèfe de Chaalons . Après
avoir établi l'ancienneté de la dénomi-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
nation du Pays de Vertus , qu'il fait re
monter aux premiers temps de la Mo
narchie Françoife , il s'attacha à fixer la
fuite des Seigneurs qui ont poffédé ce
Pays , jufqu'au commencement du treiziéme
fiécle , & à éclaircir les faits principaux
qui ont rapport à fon objet .
M. Meunier lut un éloge hiftorique de
M. François Meffire Hocart , Prêtre ,
Docteur de Sorbonne , Chanoine &
Doyen de l'Eglife Cathédrale de Chaalons,
Vicaire-général & Official du Dioçèfe
, Prieur Commendataire du Prieuré
de Vieux Pou , & Honoraire de la Société
Littéraire de Chaalons.
-
M. Varnier lut celui de M. Dupré
d'Aulnay, Commiffaire des Guerres , Chevalier
de l'Ordre de Chrift , Fondateur
de la Société Littéraire de Chaalons , &
Affocié de celle d'Arras .
FEVRIER. 1759. 173
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
EXTRAIT des Mémoires lus à la Séance
publique de l'Académie Royale de Chirurgie
, le 5 Avril 1758.
LE premier Mémoire eft de M. Brafdor
, & a pour Titre... Effai fur les
Amputations dans les Articles . Le cas extrême
qui oblige à facrifier un membre
pour fauver la vie à un Malade , dicte au
Chirurgien des régles différentes fur le
lieu de l'amputation , fuivant la nature
des parties & leurs ufages. On retranche
ordinairement les doigts dans l'articulation
qui eft immédiatement au- deffus de
la phalange malade : par ce procédé , l'on
conferve une plus grande partie du doigt ,
fi on le coupoit que dans la continuité de
H iij
174 MERCURE DE FRANCE :
la phalange fupérieure . On ne peut fe difpenfer
de l'obfervation de cette régle dans
les cas qui exigent l'amputation du bras
dans l'Article ; & il n'eft pas queftion ici
de celle de la cuiffe , dont la poffibilité eft
encore un problême que l'Académie a
donné à réfoudre pour le prix de l'année
1759. Cette régle qui paroît fi naturelle ,
n'a pas lieu dans les grandes amputătions
pratiquées au corps de l'os. Si une
maladie de la partie inférieure de la jambe
exige l'amputation , c'eft un peu audeffus
de la partie moyenne qu'on la fait ,
pour la facilité de l'ufage d'une jambe de
bois. Mais fi les défordres qui indiquent
l'opération , s'étendoient jufqu'à la partie
fupérieure de la jambe , il faudroit , fuivant
le précepte général , amputer la
cuiffe. M. Brafdor entreprend de difcuter
les principes qui ont autorifé , jufqu'à préfent
, une conduite fi différente dans l'application
d'un même moyen curatif; &
il demande s'il y auroit effectivement plus
d'inconvénient à amputer la jambe dans
fon articulation avec la cuiffe , qu'à faire
cette opération dans l'articulation du bras
avec l'épaule , ou dans l'articulation des
phalanges ? Il foutient la négative. Il n'eft
pas naturel de donner le fuccès conftant
FEVRIER. 1759 . 175
de l'amputation aux phalanges , comme
un motif d'efpérance pour toute autre amputation
dans l'Article . L'autorité des Auteurs
n'eft pas plus concluante. En confultant
les Anciens , on voit véritablement
qu'ils ont parlé de la maniere la plus avantageufe
de l'amputation dans les Articles ;
mais ils s'en font tenus aux éloges vagues :
ils n'ont donné que des affertions générales
à cet égard , & l'on ne voit pas qu'ils
aient fait cette efpèce d'amputation ailleurs
qu'aux phalanges . C'eft à la Chirurgie
moderne qu'on doit l'entrepriſe heureufe
de l'amputation du bras dans l'Article.
Pour étendre de plus en plus cette
pratique , dont M. Brafdor conçoit les
avantages , il choifit pour le fujet de fon
examen l'espèce d'amputation , où il dit ,
qu'il doit y avoir le plus d'inconvéniens.
Si , en effet , il parvient à prouver qu'il
n'y a pas plus de défavantage à couper la
jambe dans l'articulation , qu'à faire l'amputation
de la cuiffe , cette derniere opération
ne fera pas préférable ; & l'autre
fournira , en fa faveur , des raifons de préférence
dans les cas où elle pourra remplir
les vues de l'Art. Voici la propofition
fondamentale , fur laquelle l'Auteur bâtit
fon fyftême... Le danger de l'amputation
eft en raifon de la quantité retran-
Hiv
178 MERCURE DE FRANCE.
chée , de la furface de la playe , de la nature
des parties coupées , & des accidens
qui peuvent fuivre l'opération... Les
quatre membres de cette propofition font
examinés féparément ; on donne les preuves
qui en montrent la vérité ; & en mettant
en paralléle les deux opérations qui
fervent d'exemple, avec la régle établie, on
juge de leurs avantages refpectifs . La conféquence
paroît toujours enfaveur de l'amputation
dans l'Article. Ainfi fuivant M.
Braſdor , il fera préférable de couper la
jambe dans le genou , plutôt que de couper
la cuiffe , fuivant la premiere partie
de la régle , qui eft que plus la quantité
retranchée eft grande , plus , toutes chofes
égales , il y a à craindre , & vice verfâ.
2º. Le Malade court d'autant plus de
danger , que la playe a plus de furface.
Or , il eft certain que la playe de l'amputation
de la cuiffe a plus de furface ,
que fi l'opération étoit faite dans l'Article.
Les principaux accidens, font la douleur ,
l'inflammation & la fuppuration exceffive
ou de mauvais caractére. Ces accidens &
tous ceux qui en dérivent , dépendent ,
dit- on , de la ſurface de la playe. Donc ,
où cette furface fera moindre , il y aura
moins d'accidens ; donc , il fera préférable
de couper la jambe dans l'Article , plu
FEVRIER. 1759. 177
tôt que d'amputer la cuiffe au-deffus du
genou.
3 % On examine le danger qui peut
venir de la nature des parties coupées ,
dont il réfulteroit plus de douleur , une inflammation
plus confidérable , & des fuppurations
plus abondantes. D'après ces
confidérations , M. Brafdor donne encore
la préférence à l'amputation dans l'Article,
s'étaiyant principalement du fentiment
de M. de Haller fur l'infenfibilité
des tendons , des aponévrofes & des ligamens.
Les panfemens dans l'amputation
de la cuiffe fe font fur des parties
fenfibles ; au contraire , fi l'amputation
de la jambe a été faite dans l'Article , la
furface fera prefque toute offeufe , & par
conféquent infenfible : donc , en coupant
dans l'articulation , on diminue
beaucoup la douleur qui a tant d'influence
contre le fuccès des opérations . S'il y a
moins de douleur , il y aura moins d'inflammation
, de fuppuration , & c. Mais
comme le danger de l'opération eft en
raifon des accidens ,fuivant le quatrième
membre de la propofition générale , M.
Brafdor en fait l'objet d'une difcuffion
particuliere , où il n'examine que les accidens
qui peuvent réfulter des moyens
propres à arrêter , l'hémorrhagie , parce
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
que le même Sujet a été néceſſairement
traité dans les preuves des trois premiers
membres de la propofition. L'Auteur rappelle
les principes connus fur la ligature ,
la compreffion &fur l'agaric , qui ne réuffit
qu'à l'aide d'une compreffion convenable
; & l'on remarque qu'à cet égard ,
l'amputation de la jambe dans l'Article ,
a des avantages particuliers fur l'amputation
de la cuiffe au-deffus du genou ,
par la facilité qu'il y a de faire une compreffion
latérale , qui eft le moyen le
plus fimple , le plus fûr & le moins douloureux
pour arrêter l'hémorrhagie .
M. Brafdor réfute enfuite quelques objections
générales contre l'amputation
dans les Articles . Tous les Praticiens
conviennent que les playes des articulations
font fort dangereufes. Cette vérité
n'eft pas contraire au projet de mettre
cette forte d'amputation en crédit , parce
que les accidens des playes en queſtion ,
viennent principalement du croupiffement
& de l'altération de l'humeur fynoviale
, & que dans l'amputation , le féjour
de cette humeur n'a pas lieu. 2 °. On
obferve que la furface des os découverts
dans cette opération , ne s'exfolie pas
néceffairement ; & l'exfoliation femble
devoir être une fuite plus néceffaire de
FEVRIER. 1759. 179
l'amputation faite avec une fcie dans la
continuité de l'os . 3 ° . Enfin , l'Auteur
n'oublie pas de mettre au nombre des
avantages qu'il y a à amputer dans les Articles
, le moindre appareil de l'opération
, puifqu'un feul inftrument tranchant
fuffit , qu'on évite l'ufage de la fcie avec
laquelle on ébranle le membre, & on déchire
le tiffu fpongieux de l'intérieur de
l'os , ce qui donne lieu aux fongus de la
membrane médullaire , à l'altération du
fuc moelleux , &c. L'Auteur a cru devoir
rapporter à la fin de fon Mémoire,
l'obfervation d'une amputation faite avec
fuccès dans l'articulation du poignet , par
M. Sabatier le jeune , à l'Hôtel des Invalides
, & rappeller une opération pareille
faite par M. Paignon , à un homme
qui a été parfaitement guéri én trentecinq
jours. Ces fuccès ne font concluans
que pour les amputations du poignet.
Chaque partie , par fa ftructure particuliere
, préfente un afpect anatomique différent
, & par conféquent des confidérations
chirurgicales particulieres . Elles feront
l'objet d'un travail plus étendu , auquel
l'Auteur s'eft engage.
M. Pibrac lut enfuite une obfervation
fur une maladie qui s'eft terminée d'une
maniere tout-à-fait finguliere. Un Gentil-
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
homme , âgé de 43 ans , d'un tempérament
robufte , fut attaqué vers la 30 année
de fon âge , de laffitudes par tout le
corps , & d'une douleur vague qui ſe fixoit
fur les articulations des différentes
parties , & principalement à celles des
bras & des jambes , & fouvent à la tête.
Lorsque l'humeur étoit fur une articulation
, il y furvenoit un cliquetis , &
quand la douleur fe portoit à une autre
articulation , le cliquetis s'y faifoit fentir ,
& il n'en reftoit aucune fuite à l'articulation
que la douleur avoit quittée.Quoique
le Malade eût toujours tenu une
conduite irréprochable , l'avis des Méde
cins & des Chirurgiens, qu'il confulta à
Montpellier & ailleurs , fut de le paffer par
les grands remédes . Le traitement le plus
méthodique fut fans effet : il prit enfuite le
lait pour toute nourriturependant fix mois
fans aucun foulagement . Il remarqua que
l'exercice lui faifoit du bien ; que la chaleur
du lit & le repos lui étoient contraires
: il fe livra par le confeil de fes amis
à des exercices fatiguans, tels que la chaffe
à pied. Quand il avoit beaucoup marché ,
il ne reffentoit prefque point de douleur.
On s'apperçut un jour à la chaffe , que fon
bas étoit enfanglanté : il le défit fur le
champ , & vit le fang fortir des pores de
FEVRIER. 1759. 181
la peau , comme par tranfpiration
, fe
lava la jambe au bord d'un ruiffeau , & le
fang s'arrêta : la nuit fuivante fut fans douleurs
, ce qui n'étoit point encore arrivé.
Le Malade fe croyoit guéri ; mais les douleurs
fe firent fentir, comme auparavant ,
2 jours après. Il étoit tout fimple qu'il defirât
de voir lajambe faigner de nouveau ;
il en concevoit l'efpoir d'une guérifon parfaite
il obtint ce qu'il defiroit , dix ou
douze jours après il fe donna bien de
garde d'arrêter le fang par l'ablution d'eau
froide , comme la premiere fois au contraire
, il marcha beaucoup pour l'exciter
à couler , & il crut , à cette feconde fois ,
en avoir perdu environ une demi palette.
Depuis ce tems , il s'apperçut
qu'il rendoit
quelquefois
du fang de l'autre jambe ;
d'autres fois , il en a trouvé aux bras & aux
cuiffes ; fouvent les manches de fa chemife
ou les draps du lit en étoient marqués
fans qu'il fçût d'où le fang étoit forti. Les
douleurs diminuerent
beaucoup ; mais la
guérifon n'étoit pas radicale. Un Médecin
de Province effraya le Malade fur fon
état. Au bout de trois mois de l'ufage des
bouillons de tortue , avec les plantes
antifcorbutiques
; le fang s'arrêta ; les
douleurs fe renouvellerent
. Le Malade
vint à Paris au mois de Septembre
de
,
182 MERCURE DE FRANCE.
l'année derniere . Il appella M. Pibrac ,
pour une inflammation éréfypélateuſe de
la face , qui fe termina malgré les fecours
convenables , au nombre defquels furent
cinq faignées dans les deux premiers jours,
en une tumeur fous le menton. Elle
fut conduite au point de maturité , qui
permettoit qu'on en fit l'ouverture. Ön
la regardoit comme tumeur critique. M.
Pibrac , qui l'avoit examinée un foir , promit
d'en faire l'ouverture le lendemain
matin. A fon arrivée chez le Malade , il
apprit qu'il avoit eu une fiévre violente
pendant toute la nuit : il l'avoit encore ,
& fouffroit des maux très- vifs à une jambe.
Il n'y avoit plus de tumeur à la gorge ;
un peu d'empâtement indiquoit feulement
l'endroit où il y avoit la veille une
tumeur circonſcripte avec fluctuation manifefte.
La métaftafe ou le tranſport de
l'humeur d'une partie fur une autre , étoit
fenfible. La jambe étoit fort gonflée , trèsdouloureufe
, & il y avoit de la fluctuation
fur les muſcles qui forment le gras
de la jambe. M. Pibrac ne crut pas devoir
différer l'opération : il procura une iſſue à
environ un demi feptier de matieres glaireufes
& fanguinolentes . La playe n'a
prefque pas fuppuré , elle a été promptement
guérie ; & depuis ce tems , le
FEVRIER. 1759. 183
Malade n'a plus reffenti aucune douleur ,
& a joui d'une parfaite fanté.
Cette Lecture fut fuivie de celle d'un
Mémoire fur l'opération de la paracentheſe
, par M. Sabatier , le jeune . Il fe
propofe de démontrer que la ponction
quon fait au bas-ventre des Hydropiques,
toute fimple qu'elle paroiffe dans l'exécution
, n'eſt pas encore portée au point
de perfection dont elle eft fufceptible ,
& que cette opération a des inconvéniens
qui dépendent effentiellement de la
maniere dont on la pratique ; inconvéniens
, qui , dès lors qu'ils font connus ,
feront très-faciles à prévenir, & qui n'exigent
, fuivant l'Auteur , que de très-légers
changemens dans la méthode d'opérer .
-
Des recherches hiftoriques fur l'inven
tion & la perfection de l'inftrument dont
on fe fert pour la ponction , font la bafe.
de ce Mémoire. Celfe prefcrivoit de cautériſer
la peau avant que de la percer,
dans l'intention que la playe fe cicatrifât
plus difficilement. Cette méthode paroît
avoir été fuivie le plus généralemedt jufqu'au
milieu du dernier fiécle, que Jacques
Blok , Chirurgien à Amſterdam , fit ufage
du trocar. Il l'avoit apporté d'Italie , où
il étoit connu fous le nom d'aiguille de
Sanctorius , décrite par cet Auteur dans
184 MERCURE DE FRANCE.
fes Commentaires fur Avicenne. Veniſe ;
1625. M. Sabatier revendique l'invention
de cet inftrument en faveur de
Pigray , fçavant Chirurgien , Contemporain
d'Ambroife Paré. Le trocar n'étoit
alors qu'une canulle d'argent , garnie
d'une pointe conique , percée de
quelques trous près de fa pointe , pour
permettre l'écoulement des eaux. Barbette
fubftitua une pointe d'acier , applatie
en forme de fer de lance , à la
pointe conique de cet inftrument ; ces
corrections ne rendoient pas l'ufage du
trocar trop fûr ; les parties intérieures
étoient en danger d'être bleffées par fa
pointe pour obvier à cet inconvénient ,
on imagina de faire la ponction avec un
inftrument , & de mettre à fa place une
canulle fimple pour la fortie des eaux :
enfin on arma l'aiguille d'une canulle : le
poinçon & la canulle s'introduiſent enfemble
: quand la ponction eft faite , on
retire le poinçon , la canulle refte en
place. Cette opération eft devenue plus
fimple & moins douloureufe .
L'Auteur examine enfuite les opinions
differentes que les Auteurs ont eues fur l'évacuation
des eaux. Les Anciens craignoient
l'évacuation totale & fubite. Elle
caufoit ,, felon eux , un affaiffement gé
FEVRIER. 175'9. 185
néral & des fyncopes mortelles. Les Chirurgiens
de Norfia font blâmés par Fabrice
d'Aquapendente de l'inobfervation de ce
précepte : il y a apparence que le fuccès
les autorifoit à fecouer le préjugé des Anciens.
On eft dans l'ufage en France , de
tirer le plus qu'il eft poffible de la matiere
épanchée , & l'on n'en voit réfulter aucun
inconvénient . M. Sabatier voudroit néanmoins
qu'on fe rapprochât de la méthode
des Anciens fur l'extraction des eaux ;
parce qu'en les faifant fortir peu-à-peu ,
& à diverfes reprifes , les enveloppes charnues
du bas-ventre pourroient reprendre
infenfiblement l'élafticité , que l'extrême
diſtenfion leur a fait perdre. On trouve .
dans les Auteurs des obfervations fur la
cure heureufe de l'Hydropifie , guérie en
trois mois par l'ouverture fpontanée de
peau du bas-ventre ; mais ces faits ne
peuvent fervir qu'à prouver que l'accès de
l'air dans le bas-ventre , n'eft pas à craindre
, & qu'on peut efpérer une cure radicale
, en entretenant une iffue par laquelle
les eaux s'évacueroient conftamment , &
avec lenteur. Ceci conduit à une queſtion
effentielle , qui préfente une alternative
de la plus grande conféquence. Sera-t- il
plus avantageux de réitérer la ponction ,
que de laiffer la canulle pendant tout le
la
186 MERCURE DE FRANCE.
temps néceffaire à l'entiere évacuation .
M. Sabatier croit que le premier parti ſeroit
douloureux & fatiguant pour le Malade
; on pourroit même dire qu'il ne favoriferoit
ni le but de la nature , ni celui
de l'art dans le temps qui s'écouleroit
d'une ponction à l'autre , le ventre ſe rem
pliroit de la quantité d'eau qu'il auroit perdue
; les ponctions faites tous les deux ou
trois jours feroient plus que douloureuſes
& fatigantes ; elles attireroient l'inflammation
& la gangrêne aux parties contenantes
du bas-ventre ; d'ailleurs l'évacuation
des eaux ne fe feroit pas , comme
dans le cas où elle a été fpontanée continuellement
& fans interruption : auffi
M. Sabatier fe décide-t- il pour le fecond
parti qui confifte à laiffer la canulle. Il
obferve que ce parti n'eft pas fans inconvéniens
, & en ne le confidérant que rélativement
aux parties renfermées dans
le bas-ventre , il propofe pour éviter les
accidens qu'il prévoit , de fe fervir d'une
canulle courte & courbe , & confeille la
compreffion auxiliaire que Calius Aurelianus
, Contemporain de Galien , avoit
recommandée .
Le choix du lieu où la ponction doit
ètre faite , termine utilement le Mémoire
de M. Sabatier. Des circonftances diffeFEVRIER.
1759. 187
rentes déterminent un lieu différent pour
l'opération. Elle fe pratique communément
entre la crête de l'os des îles &
l'ombilic , du côté oppofé aux vifcéres tuméfiés
& fchirreux , s'il y en a. Lorsque
Pombilic eft fort dilaté , la nature indique
que c'est en cet endroit qu'il faut ouvrir.
Fabrice de Hilden defiroit que les chofes
fuffent toujours auffi avantageufement difpofées
. Dans les cas où il y a un prolongementdu
péritoine dans le ſcrotum, tel que
le fac herniaire en ceux qui ont une defcente
, la ponction peut fe faire utilement
au fcrotum . Fabrice d'Aquapendente l'a
vu réuffir , & Gregoire Horftius rapporte
un exemple de fuccès. Pour réfumer
la doctrine du Mémoire qui eft particuliere
à l'Auteur , il defire qu'on ne
tire pas toute l'eau à la fois ; & pour y
parvenir , il confeille le féjour de la
canulle ; laquelle doit être courte &
courbe ; courte , parce que les parois du
bas-ventre étant minces , une canulle
trop longue apporteroit de la gêne. On
en fixe la longueur à deux pouces . Il faudroit
quelque chofe de plus dans le cas
d'adematie des parties contenantes. On
demande , 2 °. que la canulle foit courbe
pour que les inteftins ne foient point expofés
à fe bleffer contre le bout de la canulle.
188 MERCURE DE FRANCE.
M. Louis termina la Séance par la lecture
d'un Mémoire fur une Queſtion Chirurgicale
, rélative à la Jurifprudence.
Nous en parlerons dans un autre Mercure.
L
ARTS A GREABLES.
PEINTURE.
E Tableau de M. C. Vanloo , où Mademoiſelle
Clairon eft peinte en Médée ,
n'étoit pas encore achevé , qu'il avoit
la plus grande réputation. A peine l'attelier
de cet Artifte a-t-il été ouvert , que
tout Paris eft venu en foule admires fon
chef- d'oeuvre. Jamais ouvrage n'a obtenu
d'éloge plus unanime. On ne fçait ce
qui étonne le plus dans ce Tableau , ou
de la beauté du coloris , ou de la nobleffe
de l'ordonnance , où de la force de
l'expreffion. On y voit réunies , la fidélité
du Peintre de Portraits avec la hardieffe
& la liberté de génie du Peintre
d'Hiftoire .Médée eft affife fur un Char
d'Acier attelé de deux Dragons. Elle tient
un poignard fanglant d'une main , & de
l'autre une torche allumée . Au-deffous
du Char , fur les marches du Periſtile
FEVRIER. 1759. 189
du Palais de Créon , l'on voit les deux
enfants de Médée égorgés & qui femblent
palpitants encore . Sur le premier plan du
Tableau paroît Jafon tirant fon épée &
regardant fon époufe parricide , avec des
yeux enflammés de fureur. On reconnoît
à la contraction de fes muſcles l'effet
du charme de Médée pour le rendre immobile.
Il ne m'eſt pas poſſible de développer
les reffources de l'Art que M.
Vanloo a employées dans fa compofition .
Toutes les couleurs font montées au plus
haut degré de la Nature , & l'harmonie
en eft parfaite. L'embrafement du Palais
a donné lieu à des Nuages de Bitume
dont le Char de Médée eft enveloppé ;
& qui relèvent l'éclat des draperies d'or
& de pourpre dont elle eft vêtue . Mais
le comble de l'Art eft dans la figure
même de Médée , où la joye atroce de
la vengeance affouvie eft exprimée à faire
frémir , fans altérer , dans le Portrait de
l'inimitable Actrice , la reffemblance qui
eft frappante & dans toute fa beauté. Un
excellentJuge a dit, que c'étoit le Tableau
de la Nation , & tout le Public le répéte.
Le Roi a mis le comble à la gloire de
l'Artifte en demandant à voir fon Ou
vrage ; Sa Majeſté a fait à Mlle. Clairon
la grace de dire , qu'Elle donnoit la bor
dure du Tableau.
190 MERCURE DE FRANCE.
GRAVURE.
DANS le Mercure précédent on a
oublié de dire que l'Eftampe de M. Feffard
repréfentant Jupiter & Antiope ,
dédiée à M. le Marquis de Marigni , ſe
vend chez M. Joullain , quai de la Mégiſſerie
. Du reſte , la confiance que M.
le Marquis de Marigni a témoignée à
M. Feffard , en lui donnant ce Tableau
- précieux à graver , fait l'éloge de l'Artifte
, & doit donner au Public l'idée la
plus avantageuſe de l'Ouvrage.
Le Sieur Salvador Carmona , Efpagnol
, Eléve de M. du Puis , vient de préfenter
au Public une Eftampe, qui eft ďautant
plus intéreffante , qu'elle complette
l'OEuvre de Vandick ; c'eft un des plus
beaux morceaux de ce Peintre , la compofition
lui en a paru fi heureuſe , qu'il
femble l'avoir répété deux ou trois fois :
cependant on peut juger par la gravure de
Paul Poncius , qu'il n'a faifi que la penfée
, & que le Tableau dont j'annonce
l'Eftampe a des différences fenfibles . La
Vierge a le vifage beaucoup moins de
face ; fa cocffure eft avec un voile ; l'habillement
eft beaucoup plus fimple ; il
FEVRIER. 1759. 191
n'y a point d'agraphe fur fa poitrine , la
manche eft retrouflée , les draperies font
différentes , la tête de la Vierge eft ornée
d'une gloire qui éclaire les nuages ,
l’Enfant Jeſus a un voile qui lui ceint le
corps , & ce Tableau qui eft dans le Cabinet
de M. le Comte de Vence eſt digne
d'orner ceux des plus grands Souverains.
On ofe avancer que ce nouveau morceau
de Gravure ne le céde en rien à celui de
Paul Poncius , qu'il rend l'effet du Ta
bleau avec la plus grande préciſion , &
qu'il fait regretter la perte de ce jeune
Artifte qui retourne en Eſpagne fa Patrie ,
où il remporte la Planche. L'Eftampe ſe
vend à Paris , rue de la Vannerie chez
le Sieur du Puis , Graveur de l'Académie
Royale . Le prix de cette Eftampe eſt
de 3 liv ,
MUSIQUE.
PIÉCES de Clavecin , premier Livre ,
dédié à Madame de Caze. Par M. Balbaftre
, Organiſte de l'Eglife Paroiſſiale
de S. Roch , du Concert - fpirituel , &
Maître de Clavecin de l'Abbaye Royale
de Panthemont. Gravé par Mademoiſelle
Vendôme. Prix en blanc, 12 liv. A Paris,
192 MERCURE DE FRANCE.
chez l'Auteur , Place Vendôme chez M.
de Caze , Fermier-général ; & à Pâques ,
rue d'Argenteuil , dans la maifon neuvede
S. Roch. Se vend aux adreffes ordinaires.
L'exécution brillante de M. Balbaftre
fur l'Orgue & fur le Clavecin , & fon
goût dans le choix des Piéces que le Public
a tant de fois applaudies au Concertfpirituel,
doivent prévenir favorablement
pour ce jeune Compofiteur. Les Juges
éclairés que j'ai confultés , trouvent dans
fes Piéces des deffeins heureux & variés ,
une harmonie agréable , & de quoi donner
à l'Inftrument tous les charmes dont
il eft fufceptible , fans la vaine affectation
des difficultés , d'où ne réſulte aucun
plaifir,
Il paroît fix Sonates pour le Clavecin ,
avec accompagnement de violon , dédiées
à M. le Comte Jean - Maurice DE
BRULL, Chambellan de Sa Majesté le
Roi de Pologne , Electeur de Saxe ; compofées
par M. Wondradfcher , Opera
prima; gravées par Mlle. Vendôme . Prix
12 liv. A Paris , chez l'Auteur , rue Mazarine
, chez M. Guerin , Perruquier , à
côté du Caffé de Montpellier ; & aux
adreffes ordinaires de Muſique,
M.
FEVRIER. 1759. 193
L'AMOUR de Village , Cantatille à deux voix,
par M. Légat de Furcy . Se vend à Paris chez
l'Auteur , rue de Longpont , près Saint Gervais ,
M. Bayard rue Saint Honoré ; le Clerc , rue du
Roulle à la Croix d'or ; Mlle Caftag neri , rue des
Prouvaires , à la Mufique Royale ; & M. Lemenu,
rue du Roulle , à la Clef d'or. Gravé par Mlle
Vendome.
L'ABSENGE , Cantatille de Baffe- taille, avec accompagnement
de flutes & de violon, dédiée à
M. M****. Prix 1 liv. 4 f. Se vend à Paris chez
M. Border rue S. Denis, prefque vis- à - vis le paffage
de l'ancien grand Cerf , la porte Cochere à côté
d'un Epinglier , & aux adreſſes ordinaires de Mufique.
M. Bordet vient d'ajouter à fa Méthode raifonnée
pour apprendre la Mufique &c . & fans en
augmenter le prix , 4 planches ou tablatures de
toutes les cadences poffibles fur la Flute Traverfiere,
qui lui ont été demandées.
NINETTE à la Cour, Partition , Parodie de Bertholde
à la Ville , Comédie en deux Actes mêlée
d'Ariettes. Par M. Favard. Repréfentée fur le
Théâtre de la Comédie Italienne. Prix en blanc
12 liv. A Paris chez M. de la Chevardiere Editeur
, Succeffeur de M le Clerc , rue du Roule , à
la Croix d'Or ; & aux adreffes ordinaires de Mufique.
A Lyon chez MM. les Freres Legoux , Place
des Cordeliers.
LE fieur Dubuiffon , Elève de feu Chevillard ,
Généalogifte du Roi , donne avis au Public qu'il
a enrichi fon Cabinet des Manufcrits & des
Planches généalogiques du fieur Chevillard .
Comme le feur Dubuiffon jouit des mêmes Priviléges
que poffédoit le fieur Chevillard , il fe
trouve actuellement en état de fatisfaire , par des
Pièces fûres & autentiques , les Etrangers , ainfi
I
194 MERCURE DE FRANCE,
que ceux de fa Nation . Quant aux Planches , Sa
Majefté ayant fait beaucoup de promotions depuis
le fieur Chevillard , il s'eft cru obligé de fe
rendre aux inſtances de plufieurs Seigneurs , qui
ui en ont demandé la continuation juſqu'à la
1réfente année 1759. Ce travail eft coûteux par
pe grand nombre de Planches & d'Ecuffons qu'il
la fallu y ajouter , mais auffi bien plus intéreffant
& utile à la Nobleffe. Il expofe ici le Catalogue
de toutes les Cartes qu'il ' poffède pour la facilité
de ceux qui voudront fe les procurer.
L
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPERA.
E Mardi 23 , on a remis au Théâtre Pirame
& Thifbé , Tragédie , repréſentée pour la premiere
fois par l'Académie Royale de Mufique le 17 Oc
tobre 1726. Repriſe le 26 Janvier 1740. Les
paroles de feu Monfieur de la Serre . La Mufique
de Meffieurs Rebel & Francoeur , Surintendants
de la Mufique du Roi .
Ce Spectacle a eu le plus grand fuccès . Je vais
rappeller le plan du Poëme. Ninus ' , fils de Semiramis,
a promis fa foi à Zoraïde fille de Zoroaftre.
Sémiramis , avant fa mort , a promis à
Pirame jeune Guerrier du fang des Rois de Babylone
,la main de Thifbé fille de Bélus. Ninus
voit Thifbé , & conçoit pour elle le plus violent
amour. Il ignore qu'elle aime Pirame , & qu'elle
en eft aimée ; & il fait rendre à ce Héros tous
les honneurs du triomphe après la défaite des
FEVRIER. 1759. 195
Médes . Thiſbé dans le raviffement de la joie ,
attend Pirame dans les Jardins de Ninus.
Pirame arrive accablé de douleur , & appren1
à Thifbé qu'il a Ninus pour rival . Il craint qu'el
le ne foit fenfible à l'hommage d'un Roi puiffant
, & Thibé lui reproche fa crainte. Ninus
vient s'expliquer lui- même. Thiſbé colore fon refus
de l'intérêt de Zoraïde que le Roi veut abandonner
pour elle. Mais Ninus , pour réparer
l'injure qu'il a faire à Zoraïde , lui deftine Pirame
pour époux ; & veut le couronner Roi des
Peuples qu'il a foumis . Les Efclaves de Ninus.
vienent rendre hommage à Thiſbé comme à leur
nouvelle Reine. Zoraide ſurprend Ninus donnant
une fête à la rivale . Le Roi en lui avouant fon infidélité
, lui propoſe la main de Pirame . Zoraïde
rejette avec orgueil cette offre injurieufe , elle
menace l'infidéle Ninus du pouvoir & du reffentiment
de Zoroaftre fon pere , & fort en lui
déclarant que Pirame eft fon rival . D'abord Ninus
ne refpire que la vengeance ; il fait furtout
un crime à Pirame de lui avoir caché fon amour :
Il croit qu'un aveu fincére l'eût préſervé de la
paffion qu'il a conçue pour Thibé ; & c'eft la
diffimulation de fon rival qu'il veut punir : mais
la reconnoiffance l'arrête , & il fe retire combattu
entre la Raifon & l'Amour.
L'emportement de Zoraïde a fait le malheur
de Thiſbé , en révélant le fecret de fes amours
avec Pirame ; Zoraïde en témoigne fa douleur à
cette Rivale qu'elle plaint. Mais Thibé craint
moins la colere du Roi que l'ambition de Pirame.'
Le Thrône n'a point de charmes pour elle ; mais
il peut en avoir pour lui. Pirame vient redoubler
fes allarmes en lui difant qu'il faut fe féparer.
Thifbé le foupçonne d'abord de la quitter pour
Zoraide : ce foupçon le met au défeſpoir. Il ſe ſa-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
crifioit pour elle ; mais accufé de la trahir , il n'a
plus rien à ménager .
Oui , j'irai , puitqu'enfin vous m'y forcez , Cruelle ,
Ingrat ami , Prince rébelle ,
J'irai percer un Rival odieux ;
Mais je puis m'en punir en mourant à ſes yeux.
Thifbé l'arrête épouvantée ; & leur fcéne finit
par la réfolution de s'aimer toujours. Cependant
Pirame va tâcher d'attendrir le Roi. Heureux ,
dit - il,
Heureux fi nos malheurs émeuvent fa pitié ;
Et fi le fouvenir du bonheur de mes armes
Peut furprendre en fon coeur un refte d'amitié !
Il fe trouve que ce jour eft confacré à Cérès;
les jeux célébrés en fon honneur , & auxquels
Zoraïde vient préfider , font le divertiffement de
troifiéme Acte. A la fin de cette Fête , Zoroaftre
paroît dans les airs . Il vient venger l'outrage fait
à la fille . Zoraïde lui demande grace :
Vous voulez me venger , & vous m'allez punir !
lui dit cette Amante infortunée ; mais la colere
de Zoroastre eft infléxible , le repentir , le retour
de Ninus eft feul capable de l'appaifer. Ninus ,
loin de fe laiffer attendrir aux larmes de Pirame ,
l'a fait traîner dans une horrible priſon . Déja la
vengeance de Zoroaſtre ſe fait ſentir par les ravages
d'un lion monſtrueux qui défole les campagnes.
Zoraïde tente un nouvel effort pour ramener
fon infidéle Amant ; mais elle n'obtient
de lui qu'une vaine pitié qui fert de prétexte à fa
fuite. Zoraïde demeure accablée; & l'intérêt qu'elle
prend au malheur de fa rivale , met le comble
à fes douleurs. Tandis qu'elles gémiffent enfemble,
Zoroaftre vient à leur fecours , Il évoque les
Génies foumis à fon Empire , & leur ordonne
FEVRIER. 1759. 197'
de renverfer les murs de la prifon où Pirame
et enfermé . Les Gnomes & les Sylphes accourent
à fa voix . Ils ébranlent les murs , les renverfent
; & l'un d'eux le précipitant à travers les ›
débris , va rompre les fers de Pirame. Pirame & ·
Thibé rendent graces à Zoroaftre qui leur con
faille de
s'éloigner.
PIRAME à Thisbé.
Je ne dois point ici paroître :
Daignez vous rendre aux tombeaux de nos Rois .
Fuiffe l'Amour , de nos coeurs le feul maître ,
A l'Univers faire connoître
Qu'il n'abandonne point ceux qui fuivent les loix.
Thisbéa devancé Pirame & s'eft rendue pendant
la nuit au lieu où ils doivent s'attendre . Son inquiétude
eft extrême de ne le voir pas arriver ;
fen impatience redouble au lever de l'Aurore.
Tout-à- coup elle entend les cris des Peuples effrayés
& voit paroître le lion furieux qui les pourfuit
. Elle s'éloigne épouvantée , & laiife tomber
fon voile. Le monftre le déchire & le fouille de
fang. Pirame furvient , combat le lion , le terraffe
cherche Thibé , l'appelle en vain : la
frayeur le faifit. Il craint que Ninus n'ait découvert
la fuite de Thilbé , mais enfin il apperçoit
fon voile fanglant & déchiré ; il ne doute point
qu'elle n'ait été la proie du monftre qu'il vient
d'abbatre. Il fe reproche fa lenteur & le trépas
de fon Amante. Il s'en punt en fe perçant le
fein. Thiſbé revient , voit le monftre abbatu .
Geft Pirame , dit-elle , c'est mon Amant qui l'a
terraffé : tout céde à fon courage . A ces mots
fes
regards tombent fur Pirame qui rend les
derniers foupirs. Elle approche , reçoit les adieux ,
simmole elle- même aux yeux de Ninus qui
la pourſuivoit encore.
I iij
T
198 MERCURE DE FRANCE.
Comme les Rôles étoient diftribués avec intelligence
, ils ont prefque tous été bien remplis . Celui
de Zoraide & celui de Thifbé ont fouvent partagé
les applaudiffemens. Il feroit difficile de décider
, par exen ple , laquelle a le mieux réuffi ,
de Mlle Chevalier ou de Mlle Arnoud , dans leur
Duo du troifiéme Acte. Le Perfonnage de Zoraide
eft celui d'une Amante délaillée qui veut ramener
un Infidéle . Ce Rôle paffionné pour être
joué avec décence , demandoit beaucoup de fentiment&
de nobleffe : Mlle Chevalier n'y laiſſe rien
à fouhaiter. Mais celui de Thifbé, plus délicat, plus
intéreflant , plus pathétique , rempli de Monologues
touchans & de fituations varićes , donnoit à
la voir & à l'ame de la jeure Actrice tous les
moyens d'attendrir & de charmer les Spectateurs.
Aufli n'a t- elle pas manqué de profiter de ces avantages.
L'attendriffement a été jufqu'aux larmes ; &
c'eft une maniere d'applaudir qui eft affez rare àl'Opéra.
Il faut avouer auffi que la beauté du chant fe-.
condoit le talent de l'Actrice ; mais ce qui n'appartient
qu'à elle , c'eſt l'étonnante expreffion de
fon jeu , c'eft la variété des nuances qu'elle y met ,
leur vérité , leur délicatelle ,
On ne defire encore quelque chofe dans le Rôle
de Pirame , que parce que l'on fçait combien M.
Larrivée peut y mettre de chaleur & de fenti-
Inent. Dans un début de cette importance , un
nouvel Acteur eft timide ; mais il fe familiarife
avecfon Rôle , l'inquiétude ceffe , le talent fe déploye
, l'Acteur fe livre aux mouvemens de fon
ame; & c'eft alors qu'il faut le juger .
Il femble que le Compofiteur des Ballets , les
Danfeurs , les Peintres , les Machiniftes fe foient
difputé l'avantage de concourir à la beauté de ce
Spectacle.
La Priſon de Pirame , furtout après l'écroule
FEVRIER. 1759. 199
ment, eft une des plus belles décorations qu'on ait
vues fur la Scène lyrique : la preuve en eſt que
l'illufion a été complette , lorfque l'un des Génies
qui ont renversé les murs , fe précipite à travers
les débris pour aller délivrer Pirame.
Le pas de Cinq de la Chacone , au fecond Acte ,
& au quatriéme l'action des Génies , lorsqu'ils
viennent ébranler les murs de la Priſon , forment
des tableaux d'une grande beauté.
Miles Lany & Lyonnois ont enfin renoncé au
Panier dans les Danfes nobles ; & l'on a reconnu
que le jeu naturel d'une draperie riche & légére
ajoutoit de nouvelles graces à l'élégance de la
taille & à la vivacité de l'action . Voilà donc cette
mode bizarre fur le point d'être bannie du Théâtre,
où les licences étoient les plus autoriſées. Le
mauvais goût ne peut avoir qu'un temps .
Je ne puis avoir préfens tous les détails de ce
Spectacle; mais je crois pouvoir dire en général
que jamais Opéra n'a été remis avec plus de foin ,
ni exécuté avec plus de fuccès . Je n'ai point parlé
de fon mérite effentiel , qui eft celui de la Mufique,
La jufte réputation dont il jouit depuis longtemps ,
eſt au- dellus de mes éloges.
COMEDIE FRANÇOISE .
LESamedi 20 Janvier , on a donné la onzième
& derniere Repréfentation de la Tragédie d'Hypermneftre.
La Salle n'a pu fuffr a l'affluence
des Spectateurs. Un fuccès auffi foutenu acheve de
me perfuader ce que je croyois depuis longtemps;
fçavoir ,que les tableaux pathétiques font les grands
moyens de la Tragédie. Mais malheur au jeune
Poëte qui mettroit toute fa confiance dans la Pantomime.
L'action théâtrale difparoît à la lecture ';
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
il n'y a de gloire durable pour un Poëte , que
selle qui fe foutient dans le Cabinet du Lecteur.
On annonce, avec éloge une jeune Actrice qui
'doit débuter inceffaminent pat les Rôles de Médée
, de Mérope & de Phédre.
COMEDIE. ITALIENNE.
CE Spe E Spectacle fe foutient par les Parodies des
Ouvrages nouveaux ou remis au Théâtre lyrique
&fur la Scène Françoiſe.
On donne actuellement la Parodie de l'Opéra
'de Proferpine , c'est l'action même de l'Opéra
traveftie ; & toute la plaifanterie aft dans le traveftiffement.
Au lieu de Cérès , c'eſt Madame Pain
frais , Boulangere ; c'eſt Pétrine , au lieu de Proferpine
; c'eft M. Fumon , Entrepreneur de Forges ,
au lieu de Pluton ; Mlle Leclufe , au lieud'Aréthufe
, &c . Le Char de Cérès eft changé en une Char
rette. Proferpine dit : ne reverrai- je plus Cérès ?
Et Pétrine demande Maman. Le jeu d'une Actrice
chérie du Public , fait réuffir ces fortes de Piéces.
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
DE VIENNE, le 4 Janvier.
ONN vient de faire en Hongrie une levée de
quarante mille hommes , fans y comprendre les
dix mille hommes d'augmentation , dont les
Régimens Hongrois qui ont fait la derniere campagne
, ont ordre de ſe pourvoir.
FEVRIER. 1759. 201
De Drefde , le 22 Decembre.
On a rendu la liberté aux Marchands de Leip
fick qui étoient détenus Prifonniers : mais on a
mis chez eux des Soldats qui font autorisés à
vivre à difcrétion , jufqu'à ce que la fomme de.
cinq cens mille écus , que le Roi de Prufſe de
mande , foit entierement acquittée.
De Berlin , le 3 Janvier.
у
Le Roi a fait dernierement une nombreuſe
promotion parmi les Officiers de les troupes. Sa
Majefté a élevé au grade de Feld - Maréchal le
Prince Ferdinannd de Brunſwick,
De Madrid , le a Janvier.
Les nouvelles de Villaviciofa font très - affi- -
geantes. Les Lettres d'hier nous ont appris que
le Roi s'affoibliffoit fenfiblement , & que fa vie,
étoit en danger.
De Leipfick , le 25 Décembre.
On vient de publier une Déclaration émanée
du Directoire général de Guerre Pruffien , dans
laquelle le Roi de Pruffe renouvelle aux Négoeians
les affurances de fa protection pour la pro- -
chaine Foire de Leipfick.
Les Confeillers de la Chambre des Finances
de Saxe font entrés en accommodement ; ils fe
font engagés à fournir douze tonnes d'or pour
l'année prochaine. Le fieur de Borcke les a fair
remettre en liberté , & il a fufpendu la vente
des bois de bruyeres de Drefde , jufqu'à ce qu'il
ait reçu de nouveaux ordres à ce ſujer.
De Hambourgte 30 Décembre. **
Le 25 de ce mois le Vaiffeau Anglois le Bidderford
, de 22 pieces de canon , entra dans l'Elbe.
Il avoit à bord forxante mille livres Sterlings que
PAngleterre envoye au Roi de Pruffe . Cette fom
me a été remife à des Commillaires Pruffiensis
Ty
202 MERCURE DE FRANCE.
qui l'ont fait tranſporter fur le champ vers le
Brandebourg.
On affure que les Troupes Pruffiennes aux ordres
du Général d'Itzemplitz , fe font avancées
du côté d'Eichsfeld & d'Erfurt.
De Caffel , le 30 Décembre.
Les Troupes qui ont leurs quartiers dans le
Landgraviat de Heffe , continuent d'y fouffrir
une grande difette de vivres & de fourages . Ceux
qu'on leur tranfporte de l'Electorat d'Hanovre
ne fuffifent point pour fournir à leur fubfiſtance ;
& ces tranfports deviennent de jour en jour plus
difficiles & plus embarraffants.
Toutes les Lettres de Franconie affurent que
plufieurs Electeurs , Princes & Etats de l'Empire ,
ont accordé aux François de faire , dans les pays
foumis à leur obéiffance , les levées néceffaires
pour compléter les Régiments Allemants qui
font au fervice de la France ; & que le fieur Delatouche
, Maréchal des Camps & Armées de Sa
Majefté Très-Chrétienne , a été choisi pour préfider
à l'exécution de cet arrangement , & veiller
à ce que la difcipline foit exactement obfervée.
le 24
Décembre.
De Rome,
Sa Sainteté
vient de donner ordre que l'on
continue les travaux commencés
pour la répara
tion & l'embelliffement
de l'Eglife du Panthéon ,
l'un des plus beaux monuments
de l'Antiquité
. On
acheve la grande porte de bronze , & le ſieur
Pozy , Architecte
du Pape , a imaginé
un nou
veau moyen d'en fufpendre
les ventaux , de maniere
qu'on pourra lès ouvrir avec facilité & fans
effort.
Le Cardinal d'Argenvilliers fut attaqué le 18
d'une fluxion de poitrine . Le 21 , étant à toute
extrémité , il envoya demander au Pape la bé
nédiction Apoftolique , & il mourut le 23 .
FEVRIER. 1759. 203
De Londres , le i Janvier.
Les dernieres nouvelles venues de Hollan le
ont donné de l'inquiétude à notre miniftere ; &
on s'eft déterminé enfin à prendre des mesures
efficaces pour terminer les conteftations qui fe
font élévées entre les deux Nations . On affure
que les fieurs Hay & Hunter , Commiffaires de
l'Amirauté , doivent fe rendre inceſſamment à la
Haye. Ils font chargés , dit - on , de travailler
avec les Commiffaires de leurs Hautes Puiffances
à un arrangement dont le Traité de Commerce
de 1674 fera la bafe , & qui mettra déſormais
les Sujets de la République à l'abri des entrepriſes
qui font la matiére de leurs plaintes .
Le 25 du même mois , la Cour reçut un Courier
dépêché par le Comte de Briſtol , Envoyé-
Extraordinaire du Roi à la Cour de Madrid.
Tout ce qu'on fçait du contenu des Lettres que
ce Courier a apportées, c'eft que Le Miniſtere Efpagnol
a témoigné beaucoup de mécontentement
de la conduite de plufieurs vaiffeaux Anglois, qui
ont commis des hoftilités & des violences contre
les Habitans de l'Ifle de Cuba . Le Comte de Briftol
a repréſenté que le Gouvernement Anglois ,
loin d'approuver ces pirateries , étoit réfolu d'en
punir exemplairement les Auteurs , fi on pouvoir
les découvrir.
On affure qu'à la fin du mois de Février toutes
les armées Pruffiennes auront reçu les recrues
qui doivent les compléter , & qu'alors le Roi de
Pruffe aura deux cens mille hommes effectifs . Ce
Monarque a donné à plufieurs Armateurs Anglois
des commiffions , qui les autorisent à faire
des courfes contre fes ennemis. Les bâtimens feront
commandés par des Officiers Anglois , & les
équipages feront pris à Hambourg , à Bréme &
à Embden,
I vj
204 MERCURE DE FRANCE
On compte recevoir bientôt des nouvelles - de
l'Eſcadre de l'Amiral Hughes ; & on defire beau--
coup d'apprendre le fuccès de l'expédition qu'il a
été chargé de tenter contre les Colonies Frangoiles
de la Martinique & de la Guadeloupe..
Notre Miniſtere ne croit pas que cette entreprife
puiffe manquer , parce que le plan a été
combiné avec bien de l'attention , & que les arrangemens
ont été pris avec beaucoup de pru
dence.
Trois bataillons des Gardes à pied , & divers
Régimens qui ont leurs quartiers en Angleterre
& en Irlande , ont reçu ordre de ſe tenir prêts à
s'embarquer pour les premiers jours du mois de
Mars. La flotte qui doit agir fur les côtes de
France , fera compofée de vingt vaiffeaux de ligne
, de plufieurs frégates , brulots , galiotes à
bombes , & d'un grand nombre de bâtimens de
transport..
Les dernieres Lettres de l'Amérique Septenarionale
nous ont appris que le Général Forbes
avoit été obligé de renoncer à la conquête du
Fort du Quefne , par une multitude d'accidens
imprévus, qui ont retardé la marche des troupes -
à fes ordres , & qui ont donné le temps aux :
Ennemis de fe mettre en défenſe .
On écrit de la Jamaïque que le 3 de Novem
bre dernier le vaiffeau de guerre Anglois le Buckingham
rencontra à la hauteur de l'Ile de
Montferrat une flotte de quinze vaiſſeaux Marchands
qui faifoient route de Saint Euſtache vers
la Martinique, & qui étoient eſcortés par le vaiffeau
de guerre François le Florissant & deux
frégates. Le Buckingham attaqua cette eſcorte, &
le combat dura deux heures fans aucun avanta➡-
de part ni d'autre. Ce vaiffeau fut obligé de
retirer après avoir eu dix hommes tues &
FEVRIER. 1759. 205
•
quarante bleffés. Pendant le combat les vailfeaux
Marchands firent force de voiles pour s'é
loigner , & ils font arrivés à leur deſtination.
D'Amfterdam , le 30 Décembre.
Le Capitaine Jean Pruyt revenu d'Alicante au ›
Texel , a informé le Gouvernement qu'il avoit
eu en roure la rencontre de cinq Corfaires Anglois.
Ces Pirates font venus fur fon bord . Ils lui
ont pris une partie de fes effets. Ils ont ouvert
tous les balors & les ont mis en pieces . Ils ont
bû le vin & l'eau-de-vie. Ils étoient armés de
coutelas, & de piſtolets , & ont commis contre
les gens de l'équipage des violences inouies .
Ces excès dont toutes les promeffes du Minif
tere Anglois n'ont point encore arrêté le cours,
rendent toujours plus néceffaire la réſolution où
Pon eft ici d'équiper vingt- quatre vailleaux de
guerre , pour protéger notre commerce , & pour
nous délivrer de ces brigandages , dont les loix
les plus facrées n'ont pu jufqu'à préfent nous
garantir.
De la Haye , le 11 Janvier.".
Les Députés des Négociants d'Amſterdam ont
préfenté une Requête auxiEtats de Hollande &
de Weftfrife, qui porte en fubftance qu'ils ont
déja pris la liberté de s'adreffer aux Etats Généraux
& à la Princeffe. Gouvernante , pour fe
plaindre des Pirateries , des confifcations & des
Jugements injuftes des Anglois ; que bien loin
que leurs plaintes ayent produit quelqu'effet , ils
voyent au contraire augmenter de jour en jour
les donmages caufés au commerce de la Ré
publique , qu'afin de prévenir fa ruine totale» ,
ils fe font adreffés pour la quatrième fois le fept
du mois dernier à la Princeffe Gouvernante
en lui représentant que le mal étoit parvenu à
fan comble , qu'il étoit d'une néceffité abſolue
C
206 MERCURE DE FRANCE.
d'y remédier , en faifant les plus fortes inftances
à la Cour de Londres , pour obtenir la reftitue
tion des Navires enlevés & de leur cargaison ,
& en accordant pour l'avenir au commerce des
Hollandois , une protection fuffifante , qu'ils ont
vû avec douleur par la réponſe de la Princeſſe ,
qu'il y avoit peu d'eſpérance de voir ces deux objets
remplis qu'il eft pourtant néceffaire qu'ils
le foient au plutôt , fi l'on ne veut pas que plufieurs
milliers d'habitans fe trouvent réduits à
la mifére ; qu'ils ont recours à leurs nobles Puiſfances
, comme aux peres de la patrie , pour les
prier de prendre à ce fujet les réfolutions que
leur fagelle jugera les plus propres à prévenir la
ruine du commerce & de la navigation.
.Du II.
Les Etats de Hollande & de Weſtfriſe ſe raffemblerent
hier pour reprendre le cours de leurs délibérations.
Le Mémoire qui fut préfenté aux Etats
Généraux le 22 du mois dernier par le Général
York , Miniftre Plénipotentiaire de la Cour de
Londres , a été rendu public. Ce Mémoire porte
en fubftance , que le Roi d'Angleterre ne sçauroit
efpérer de terminer heureuſement la guerre dans
laquelle il s'eft engagé contre la France , fi les
Puillances neutres s'arrogent le droit de faire le
commerce des ennemis de la Grande Bretagne ;
qu'il ne peut fe perfuader que d'anciens Alliés
veuillent , pour le profit paffager de quelques
Particuliers , que l'Angleterre foit lézée dans un
point auffi ellentiel .
L'Auteur du Mémoire entre enfuite dans la
difcution des plaintes faites par les Négociants
Hollandois. Il prétend que toutes les prites faites
fur eux , ont été faites avec juftice ; que les plaintes
excitées par les excès de quelques Armateurs
Anglois , ne font peut-être que trop fondées ;
FEVRIER. 1759. 207
que Sa Majefté Britanique déplore véritablement
ces violences commifes à la honte de la Nation .
De Francfort , le 4. Janvier.
Le Maréchal Prince de Soubife étant inftruit
que les Ennemis avoient formé le projet d'attaquer
nos quartiers , a pris la réfolution , pour les
mettre en fureté , & pour protéger en même
temps le Cercle Electoral , d'occuper la Ville de
Francfort. Le Maréchal fit entrer le 2. les Troupes
du Roi dans cette Ville. Il fit affembler les Magiftrats
, qui , touchés des raiſons folides qui ont forcé
le Maréchal à prendre ce parti , ont confenti à
tout ce qu'il leur a propofé. Tout cela s'eft exécuté
dans le meilleur ordre. Les Boutiques de cette Ville
n'ont pas ceffé d'être ouvertes , & tous les Habitans
fe louent de la bonne difcipline que nos
Troupes y obfervent. Tous les Quartiers de nos
deux Armées font fort tranquilles.
DeVersailles , le 11 Janvier.
Le Maréchal Duc de Noailles s'étant démis de
la Charge de Capitaine de la premiere Compagnie
des Gardes-du- Corps ; & le Duc d'Ayen en
ayant été revêtu , Sa Majefté , en confidération
des anciens & importans fervices du Maréchal
de Noailles & de fa Maiſon , a donné au Comte
d'Ayen la furvivance de cette Charge , poffédée
fans interruption par fes Ancêtres depuis fon
Trifayeul.
Le 3 de ce mois , la Ducheffe de Choifeul prit
le Tabouret chez la Reine.
-Le 7 , le Roi fit la Cérémonie de recevoir Chevaliers
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis,
le Prince de Condé & le Comte de la Marche , le
Duc de Montmorency , Brigadier & Colonel du
Régiment de Tourraine , les Marquis de Marbec
& de Vaftan ; celui - ci Colonel du Régiment de
fon nom , le Duc de Mazarin Colonel du Régiment
368 MERCURE DE FRANCE.
de fon nom , le Prince de Chimay , Colonel dans
les Grenadiers Royaux, les Marquis de Chaumont
Bernage , Colonel du Régiment de Forez de Balincourt
, du Cambout de Coaflife , le Comte de
Danois , le Marquis de Beuvron , Brigadier &
Meftre de Camp de Cavalerie , les fieurs Thomas
de Domangeville & Patricewal , les Marquis de
Marbeuf, Colonel d'un Régiment de Dragons de
fon nom ; & de Lire , Capitaine de Cavalerie dans
le Régiment de Dampierre.
Du 18.
>
Le 12 , le Roi tint le Sceau pour la quarante
deuxième fois.
Monfeigneur le Duc de Bourgogne ayant defiré
de voir la cérémonie du facre d'un Evêque ,
l'ancien Evêque de Limoges facra lei . dans
la Chapelle du Roi , le nouvel Evêque de Limoges.
Il eut pour affiftants les Evêques de Poitiers &
d'Evreux. Onze Archevêques & Evêques furent
préfents à cette cérémonie. La Reine y affifta ,
accompagnée de Monfeigneur le Dauphin , de
de Madame la Dauphine , de Monfeigneur le
Duc de Bourgogne , de Madame Infante , de:
Madame , & de Mefdames.
C'eft pour la premiere fois qu'un Evêque a été
facré dans la Chapelle du Roi de Verſailles. Le
célébre Maffillon le fut dans la Chapelle des
Thuilleries , en préfence du Roi , par l'Evêque de
Fréjus.
Le Lundi 15 , la Reine fut faignée par précau
tion & Sa Majesté fut purgée le Mercredi 17 .
Ce même jour les Evêques de Troyes & de
Limoges prêterent ferment entre les mains du
Roi.
Le 16, Sa Majesté déclara publiquement le Mariage
du Comte de la Marche avec la Princeffe
Fortunée Marie d'Eft , fille du Duc de Modene
FEVRIER. 1759. 209
Le Roi ayant accordé au Marquis de Gefvres
lês honneurs de la Cour , la Marquise de Gefvres .
a été préfentée à Leurs Majeftés, & a pris letabou
tet chez la Reine .
Le 17 , le Comte d'Ayen prêta ferment entre
les mains du Roi , pour la ſurvivance de la Char
ge de Capitaine de la premiere Compagnie des
Gardes du Corps..
Sa Majesté a fait Lieutenans- Généraux de fes "
armées , le 18 Décembre dernier , les Marquis
de la Sône & du Barail , le Comte de Vogué, &
le Marquis de Caftries.
Le Roi a accordé au Chevalier de Rochefort ,
Gapitaine au Régiment de Vienne , Cavalerie ,,
une Brigade dans les Gardes du Corps.
Sa Majefté a difpofé de la Lieutenance de Roi
du Château de la Baftille en faveur du Chevalier
de Jumillac , Capitaine de Cavalerie au Régie
ment dé Royal-Etranger.
L'Abbé de Foy a eu l'honneur de préſenter
an Roi un Effai d'une notice des Diplômes & dés
Chartes qui ont rapport à l'Hiftoire Civile & Eccléfiaftique
de ce Royaume.
Le Comte de Merle , nommé Ambaſſadeur du
Roi en Portugal , a pris congé de Leurs Majeftés
& de la Famille Royale , pour ſe rendre à
fa deftinations:
DE PARIS le 13 Janvier.
Le 11. de ce mois le Duc de la Vauguyon fut
reçu & prit féance au Parlement , en qualité de
Pair de France.
Le 8 le Comte de Saint Florentin fut harangué
, à fon Audience au Louvre , par une jeune
fille de fa terre de Châteauneuf , âgée de neuf
ans , fourde & muette de naiffance , que la charité
de ce Miniftre fait inftruire par le fieur Pereire
Fenfionnaire du Roi , connu par fon talent d'ap
210 MERCURE DE FRANCE.
prendre à parler aux muets . Elle prononça fon
compliment d'un ton aífuré .
Arréts du Confeil , Ordonnances & Edits.
Il paroît une Ordonnance du Roi , du 28 Décembre
dernier , concernant fes Gardes du
Corps , leur réfidence , & police dans les quartiers
.
Cette Ordonnance contient quatre-vingt Articles
, qui font autant de réglemens pour la police
, pour la difcipline & pour le fervice de ce
Corps. Les quatre Villes choifies pour les quartiers
des quatre Compagnies des Gardes du Corps,
font Beauvais pour la Compagnie des Ecoffois ,
Orléans pour celle de Villeroi , Amiens pour la
Compagnie du Luxembourg , & Troyes pour
celle de Beauvais. Par ce nouvel arrangement
Sa Majesté pourra raflembler fa Maifon en trois
fois vingt-quatre heures.
Arrêt du Confeil du 19 Novembre , portant
que la perception de l'octroi d'un fol par pain
de fel Rozière , ou d'extraordinaire en Franche-
Comté , demeurera prorogée pendant deux années
au delà des douze qui ont été fixées par le
réſultat du Confeil du 24 Novembre 175 3 .
Ordonnance du Roi du 15 Décembre, concernant
les Compagnies d'Invalides deſtinées au
fervice de l'Artillerie dans les Places & fur les
Côtes.
› par
Arrêt du Confeil du 26 Décembre , qui ordre
qu'au lieu de la fomme de deux cent fix
mille livres accordée au fieur Outrequin
l'Arrêt du ro Octobre 1752, pour le nettoyement
& enlevement des boues & immondices de la
Ville & Fauxbourgs de Paris , il lui fera payé
annuellement , à compter du premier Janvier
1759. pendant les cinq années qui restent à exFEVRIER.
1759. 211-
pirer de fon Bail , la fomme de deux cent cinquante-
fix mille livres.
Autre du 30 , qui commet le fieur Jacques-
Philippe Bégaud , Écrivain principal de la Marine
, en qualité de Prépofé à l'examen & vérifica
tion des dettes d'icelle .
MESSIRE
MORT S.
>
ESSIRE Florent Jean de Valiere , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Grand - Croix
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , Gouverneur
de Bergues , ancien Directeur de l'Artil- ·´
lerie , Affocié libre de l'Académie des Sciences
eft mort à Paris le 6 Janvier âgé de 93 ans. La
vieilletle d'un grand homme eft encore utile à fa
patrie , en ce qu'elle eft une leçon vivante ; & à
quelque âge qu'il difparoiffe de la Terre, c'eſt une
perte pour l'humanité. Les vertus & les talents
de cet Officier refpectable , lui avoient acquis une
eftime univerfelle. D'abord , il s'étoit diftingué ,
par les principes fimples qu'il indiqua fur la conduite
des Mines & des Contre-Mines , principes
dont il détermina l'application avec cette rare
fagacité qui feule pouvoit foumettre à une théorie
exacte la bifarrerie des effets de la poudre. C'eft
à lui que la France doit la fupériorité où eft parvenu
le corps de l'Artillerie , le premier de l'Europe
en ce genre , par les établitlemens digne la grandeur
du Roi , que M. de Valiere a formés en
1720. dans cette partie , & qu'il a dirigés depuis
avec tant de fageſſe & de zéle ; mais furtout par
les inftructions qu'il a données fur cet objet , &
l'attention qu'il a mife à diftinguer les fujets ,
& à les placer fuivant leur aptitude aux différentes
fonctions du fervice de l'artillerie. Sa fupériorité
dans l'attaque & la défenfe des Places , eft
212: MERCURE DE FRANCE.
bien connue par les fiéges nombreux où il efi a
donné les preuves les plus fignalées.
C'eft au fiége du Quefnoy que M. de Valiere
acommandé pour la premiere fois l'artillerie en
chef. Il y fit voir ce que peut l'artillerie bien employée.
Il éteignit en 24 heures , avec 38 - piéces
de canon , 84 bouches à feu que l'Ennemi avoit
fur le front de l'attaque de la Place .
Son foixantiéme & dernier Siége a été celui de
Fribourg en 1744. Quoiqu'il eût été expoſé aur
plus grands dangers pendant foixante ans de fervice
où il s'eft trouvé à tant de Siéges & de Batailles;
quoiqu'il n'y ait aucune efpéce d'armes dont
il n'eût été bleffé , exemple unique peut-être dans
l'hiftoire ; il a fini fa longue carriere au milieu de
fa famille , fans douleur , fans impatience, dans
l'accablement du poids des années ; état qui a
précedé fa fin de onze mois & l'a tenu au lit juſ
qu'à la mort qu'il a vu arriver en Héros Chrétien.
C'eft bien- là le couchant de la vie de l'homme
jufte,que la Fontaine a peint par ces mots fublimes,
C'est le foir d'un beau jour
Avec des vértus héroïques & des talens fi fupérieurs
, M. de Valiere étoit l'homme le plus
fimple & le plus modefte. La valeur cette vertu
qui fait violence à la Nature , étoit en lukt
douce & tranquille. Or fçait qu'il a borné toute
fon ambition ´à donner'dans ſes enfans à ſon
Roi & à fa Patrie de dignes héritiers de fes ta
lents & de fes vertus . L'aîné de fes fils , aujour
d'hui fon fucceffeur , opéroit pour la premiere
fois , fous les yeux de fon pere , au dernier fiége
de Philifbourg en 1734. La batterie qu'il commandoit
attiroit tout le feu des ennemis , & cette
grêle de boulets & de bombes caufoit quelquefois
des diftractions au jeune Elève. Son pere , qu
FEVRIER. 1759. 213
l'obſervoit , lui dit du ton de l'amitié : Si vous
étiez bien occupé de ce que vous faites , vous ne
vous appercevriez pas mon fils , de toutes ces
chofes la.
>
Les vertus guerrières de ce Grand- homme
étoient couronnées par un défintéreffementà toute
épreuve ; & du milieu des batailles , il rapportoit
dans la fociété des moeurs douces & pures qui en
faifoient le charme. C'eſt de lui que M. de Fontenelle
a dit :
De rares talens pour la guerre
En lui furent unis au coeur le plus humain
Jupiter le chargea de lancer fon tonnerre :
Minerve conduifit ſa main.
Un fi bon coeur , une ame fi belle , un fi rare
génie , ont honoré l'humanité. Sa mémoire fera
toujours chere à tout homme de bien , & en vénération
à tout bon François.
MESSIRE Antoine- René de la Roche de Fontenilles
Evêque de Meaux , premier Aumônier de
Madame , Abbé Commendataire des Abbayes de
Saint- Faron , Ordre de Saint Benoît , diocèle
de Meaux, & d'Auberive Ordre de Câteaux , diocèfe
de Langres , & Prieur de Saint Pierre d'Abbeville
, Ordre de Clugny , diocèse d'Amiens , eſt
mort le 7 Janvier , dans fon Palais Epifcopal ,
dans la foixantiéme année de fon âge.
LE CARDINAL d'Argenvilliers eft mort à Røme
le 23 Décembre.
MARIE-Charlotte de Pas-Feuquieres , veuve de
Gafpard , Marquis d'Offun , mere du Marquis
d'Offun , Chevalier des Ordres du Roi , & fon
Ambaſſadeur - extraordinaire auprès du Roi des
Deux- Siciles , mourut dans cette Ville le 4 Janvier
, dans la foixante-dixiéme année de fon âge .
Le fieur Brunet de la Vaiffiere , Chevalier de
214 MERCURE DE FRANCE .
l'Ordre-Royal & Militaire de Saint-Louis , mourut
à Saint Didier en Champagne le 24 de Décembre
, dans fa quatre- vingt-treizième année.
Il avoit paffé foixante - douze ans au ſervice du
Roi. Il s'étoit trouvé à la bataille de Stafarde
en 1690.
Anne de Brunſwick d'Hanovre , Gouvernante
des Provinces - Unies , fille aînée du Roi d'Angleterre
, veuve , depuis le 22 Octobre 1751 , de
Guillaume Charles - Henri Friſon de Naffau-
Dieft , Stathouder , mourut à la Haye le 13
Janvier , dans la cinquantiéme année de fon âge.
-
Meffire Paul de Roux , des Comtes de la Rie ,
Marquis de Gaubert & de Courbon , Baron des
Angles , premier Préſident du Parlement de Navarre
, mourut à Montpellier le 21 Décembre.
Il étoit fils d'Alexandre de Roux & de Marianne
de Piolenc. Il avoit fuccédé à fonPere dans la charge
de premierPréſident du Parlement de Navarre.
Il avoit eu de fon premier mariage avec Magdelaine
de Bullion , la Marquiſe de Coriolis d'Elpinoufe
; & de fon fecond mariage avec Louife
de Lons , la Marquife de Mefples & la Marquife
de Gaubert. Il étoit Chef d'une des branches de
la Maiſon Ruffo , qui a paſſé en France à la ſuite
de la Reine Jeanne . Cette Maiſon poſſéde encore
aujourd'hui dans ce Royaume partie des
terres qui leur furent données pour lors par cette
Princeffe en dédommagement de celles qu'elle
perdoit dans le Royaume de Naples.
APPROBATION.
J'ai lu, par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le Mercure du mois de Février , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion . Paris,
ce 31 Janvier 1759. GUIROY.
FEVRIER. 1759 . 215
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
LES Oifeaux , Fable ,
Doris ,
2
page f
8
37
40
4I
43
45
Zulima , fragmens de l'Hift . du Méxique ,
Etrennes en vers à Mad, e de Sault **** ,
Vers à S. A. S. Mad.e la Princeſſe de Con lé ,
La Rofe , allégorie à la Même ,
Les Tourterelles , à la Même ,
Pensées fur l'efprit de fociété ,
Epitre à Mlle. È*** en lui envoyant un Almanach
,
L'Inconſtance , Stances ,
61
65
Vers à M. le Ch . d'A . *** en lui envoyant une
Ecritoire ,
Monorime , à Mad . B .***,
Quatrains aux trois foeurs G. D. R.
66
66
67
Eloge moral de la Solitude, par Mad . de V . *** 68
Examen de la Queſtion propoſée dans le ſecond
Mercure d'Octobre ,
Enigme ,
Logogryphe ,
Logogryphus,
Chanfon ,
71
74
71
76
78
ART.II.NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Extrait du Difcours , ou Lettre à M. Grimm , à la
la fuite de la Comédie du Pere de famille , 79
Fragmens de quelques Piéces de Poëfie qui ont
concouru pour le Prix de l'Académie Françoiſe
, en 1758 , 97
Suite des Ruines de la Gréce, Par M. le Roi , 10s
216 MERCURE DE FRANCE.
Suite de l'Extrait de l'Hiftoire des Mathémati
ques ,
Difcours prononces dans l'Académie des Sciences
& Belles Lettres de Nanci , 118
Principes difcurés pour faciliter l'intelligence des
Livres prophétiques
Annonces des Livres nouveaux ,
.828
158 &ſuiv.
ART. III. SCIENCES ET BELLES LETTRES,
MEDECINE.
Lettre fur la maladie du fils de M. Delatour , 143
Prix propofés par l'Académie . des Belles- Lettres
de Marſeille , 164
Affemblée publique de l'Académie des Sciences,
des Belles Lettres & des Arts de la ville de
Besançon,
ART. IV. BEAUX-ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE .
169
Extrait des Mémoires lûs à la Séance publique de
l'Acad. Royale de Chirurgie , les Avril , 173
ARTS AGRÉABLES.
Peinture, -188
Gravûre , 190
Muſique , 191
ART. V. SPECTACLES.
Opéra ,
194
Comédie Françoife ,
1.99
Comédie Italienne,
Morts ,
La Chanfon notée doit regarder la page 78.
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoile.
200
ART. VI . Nouvelles Politiques , ibid.
217
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
MAR S. 1759 .
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine .
Cachia
ShiveFee
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à -vis la Comédie Françoife.
PISSOT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure, rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire , à M.
MARMONTEL, Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piéce.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , paycrone
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir,ou qui prendront lesfrais du port
fur leur compte , ne payeront , comme à
Paris , qu'à raiſon de 30 fols par volume ,
c'eſt- à- dire 24 livres d'avance , en s'abonnant
pour 16 volumes .
9
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreſſe ci - deſſus :
A ij
Onfupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant le droit ,
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le payement enfait
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ;
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annonçer ,
d'en marquer le prix.
fe On peut procurer par la voye du
Mercure le Journal Encyclopédique &
celui de Mufique , de Liége , ainfi que
des autres Journaux , Eftampes , Livres &
Mufique qu'ils annoncent.
Le Nouveau Choix fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nom
bre de volumes , & les conditions font
les mêmes pour une année.
MERCURE
DE FRANCE.
MARS. 1759.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'HIRONDELLE ET LE BATISSEUR ,
A.
FABLE.
u retour du Printems, la volage Hirondelle,
A coups de bec & fans truelle ,
{ Prodige que l'on voit trop indifféremment )
Avec une adreſſe infinie
Se bâtiffoit un logement ,
Chez un Bourgeois dont la manie
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Etoit auffi le bâtiment .
» De cet Oifeau ( dit-il ) j'admire l'induſtrie :
>>Mais à quoi bon bâtir auffi folidement ,
» Quand on n'eft point dans fa patrie ,
» Et que l'on eft fujet au déménagement ?
>> Pauvre Animal , hélas ! tu prens bien de la peine
>> Pour refter ici quelques mois !
» As-tu donc oublié que la faiſon prochaine
»T'obligera d'aller en des Pays moins froids ?
>> Tu laifferas alors ta demeure déferte :
›› Les nids les plus jolis deviendront ſuperflus.
>>De tes foins & du tems pour épargner la perte,
>> Tu devrois camper , rien plus.
» Moi- même à mon tour je t'admire ,
( Dit l'Hirondelle au Bâtiſſeur: )
'Dans ce vafte édifice , où ton orgueil Le mire ,
Je vois déjà ton fucceffeur ,
>> Qui fubiffant la loi fuprême ,
Le laiffera bientôt lui- même
»À quelque nouveau poffeffeur .
» Si je fuis folle , Ami , tu n'es guéres plus fage ,
Puifque tu bâtis , fans fonger
כ כ
Que l'homme eft fur la Terre un oifeau de
paffage ,
» Qui doit être toujours prêt à déménager.
MARS. 1759.
O DE
LUE dans la premiere Séance publique de
l'Académie des Sciences & Belles-
Lettres de Lyon, & de la Société Royale
des Beaux- Arts , réunies , le 5 du mois
de Novembre 1758. par M. DE BORY,
QⓇ
U je fens mon ame attendrie
Sous ces lambris majestueux ,
Dans ce Palais de la Patrie ,
Où des Magiſtrats vertueux ,
Sur les travaux d'un Peuple immenfe ,
Fixant la gloire & l'abondance ,
Font briller le flambeau des Arts !
Du zéle ardent qui les dévore
Je vois tous les talens éclore
Au fein de ces heureux remparts.
Opulente & fage Province ,
N'accufez point un fort jaloux
De vous placer trop loin du Prince :
Son éclat s'étend jufqu'à vous.
LOUIS eft un Dieu tutélaire ,
11 voit , il remplit , il éclaire
Tous les lieux foumis à fa loi.
Tout reçoit de la main puiſſante
Cette impreffion bienfaifante
Qui caractériſe un grand Roi.
A iv
MERCURE DE FRANCE.
C'eſt ainfi que dans fa carriére
Le Dieu du Jour franchit les airs :
Des torrens féconds de lumiére
Coulent au fein de l'Univers.
Il produit le pampre & la rofe ;
Il fait germer l'or du Potoſe
Et l'épi qui couvre nos champs :
Partout la Nature embellie
Reçoit le plaifir & la vie
De fes regards étincelans .
Mais l'homme doit à la Nature
Un tribut de foins & d'efforts ;
Elle en exige la culture
Pour lui prodiguer fes trésors.
De fes dons la Terre eft avare :
Il faut que le travail prépare
Ses métaux , fes fruits , fes moiffons.
Sans la main qui greffe & façonne ,
Tes vergers , riante Pomone ,
Ne feroient que des fauvageons.
Et que feroit l'intelligence
Sans l'exercice & le defir !
Le repos corrompt fon effence ,
Et détruit l'attrait du plaifir.
Activité laborieuſe ,
C'eſt à tafource précieuſe
Que font la joie & la fanté ,
MARS. 1759.
Tandis que la trifte pareſſe ,
Sur les couffins de la molleffe ,
Appelle en vain la volupté.
Quand l'audacieux Prométhée ,
Pour animer le genre humain ,
Sur la terre encore humectée
Eut répandu le feu divin ,
Les Cieux irrités le couvrirent :
Mais les mains du travail ouvrirent
Le rideau qui cachoit les Dieux .
L'homme eut le droit de les connoître ;
Il acquéroit un nouvel être
Qui rivaliſoit avec eux.
Bientôt du féjour du tonnerre
On vit les Maîtres bienfaiſans ,
Defcendre eux- mêmes fur la térre,
Pour la couronner de préfens .
Thétis fit couler les fontaines ,
Cérès fertilifa les plaines ,
Bacchus tapiffa les côteaux.
Chaque Dieu méritoit fon Temple ,
Et l'homme , échauffé par l'exemple ,
Se reproduifoit en héros.
Ce fut le temps de ſes miracles :
Tu cours , intrépide Jafon ,
Vainqueur heureux de mille obftacles ,
Conquérir la riche toiſon.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Amphion , tes accords faciles ,
Sufpendant les pierres dociles ,
Elevoient les murs des Thébains.
Et toi qui terraffas Anthée ,
Toi , le vengeur de Promethée ,
Tu fus le plus grand des humains.
Fléau des Brigands & du crime
Les Monftres tombent fous tes coups ,
La Mort t'a cédé fa victime ,
Tu rends Alcefte à fon Epoux :
A ta voix les Rochers répondent ,
Les Flots des deux Mers fe confondent
Etonnés du bras qui les joint :
Si le temps brifa tes Colonnes ,
La gloire eut pour toi des Couronnes
Que le temps ne flétrira point.
La Terre eft libre : heureuſe Athénes ,
Naiffez pour l'honneur des beaux Arts ,
Aux Nations donnez des chaînes
Et des exemples aux Céfars ;
Ils régiront dans les allarmes
L'Univers foumis par les armes.
Vos triomphes font plus flatteurs ,
Cefont les mains de Pallas même
Qui vous ceindront le Diadême ,
Et vous régnerez fur les coeurs.
MARS. 1759. 11
Sous les drapeaux de la fageffe
Vous fixerez la volupté ,
Et l'éloquence enchantereſſe ,
Et l'attrayante urbanité.
Le goût vous devra fa naiſſance ,
C'eſt aux poids de votre balance
Qu'il apprécîra les humains ;
Et de fes Loix dépofitaire ,
Des Maîtres même de la Terre
Vous illuſtrerez les deſtins.
O jours d'Athénes ! jours célébres $
Que votre éclat bravant l'oubli
Sous d'humiliantes ténébres
Ne foit jamais enfeveli.
Si le fer du Scythe indocile
Ofoit un jour frapper l'aſyle
Des plaifirs , des Arts , des talents ,
Que portés ailleurs par Minerve
Le nom d'Athénes s'y conſerve
Sous des Portiques triomphants.
Qu'ai-je dit ! De ce temps ſauvage
Pourquoi rappeller les horreurs ?
Athénes vit dans l'esclavage ,
La Gréce a perda fes honneurs :
Le Fanatifme & l'Ignorance.
Ont écrafé fous leur puiffance
Ce Peuple autrefois fortune .
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Qui fubjuguoit la tyrannie,
Et que des palmes du génie
L'Univers avoit couronné.
Dieux des Beaux-Arts , Mufes & Graces ,
N'abandonnez pas les Mortels ;
Le plaifir fixé fur vos traces
Vous affure encor des Autels .
De tout temps le François fidéle
Et vous adore & vous appelle :
Montrez votre éclar à fes yeux ;
Et fur les rives de la Saône
Hâtez - vous de remplir un trône
Que vous ont dreffé nos Ayeux.
C'eft aux pieds de l'Autel d'Augufte ,
Erigé par cent Nations ,
Qu'un Tribunal ſévère & juſte
Dictoit autrefois vos leçons.
Un Arrêt de honte ou de gloire ,
Couvroit à jamais la mémoire
De quiconque ofoit s'y placer :
Malheur à la trifte harangue
Que l'Orateur avec fa langue,
Etoit obligé d'effacer.
Dans ce renaiffant Athénée ,
Sous l'appui du meilleur des Rois
Votre préſence fortunée
Donnera de plus douces loix ;
MARS. 1759. 13
C'est l'intérêt de la Patrie ,
Sans vanité , fans jaloufie
Qui raffemble ici vos Sujets ;
Vous offrirez avec ſageffe
De l'eſpérance à la foibleſſe ,
Et des couronnes au fuccès.
DISCOURS EN VERS.
SUR L'ÉMULATION ,
Lú dans la même Affemblée que l'Ode
précédente. Par M. BORDES.
TROROP fouvent du fein de Paris ,
De hardis faifeurs de fyftêmes
Ont prononcé leurs anathêmes
Sur la Province & fes écrits .
Aux yeux de leur vaine arrogance ,
Ce vafte empire de la France
A peine a droit de végéter ,
Le lieu qu'ils daignent habiter
Eft le feul féjour où l'on penſe.
Quoi , partout l'efprit doit languir ,
Don funefte du Ciel avare ,
Pareil à la plante bizarre
Qu'un feul climat peut voir fleurir !
Contre un préjugé fi barbare
Qu'un juſte orgueil foit notre appui,
Réclamons notre privilége
14 MERCURE DE FRANCE.
Et difons comme le Corrége ,
Et moi , je fçais penſer auffi.
Falloit-il , quand Rome Moderne
Adoroit le Grand Raphael ,
Qu'un culte impie & fubalterne
Etouffât tous les dons du Ciel ?
Pleins d'un fentiment moins timide ,
Carrache , l'Albane & le Guide
Tracerent leurs deffeins exquis.
Sans refpect pour fa renommée ,
Veniſe à la gloire animée
Sçut effacer fon coloris.
A l'envi l'heureufe Italie
A vu fes Villes s'illuftrer :
Ofons aimer notre Patrie ,
Bientôt nous fçaurons l'honorer .
Célébre par
fon induſtrie ,
Par fon goût heureux pour les Arts ,
Le luxe & la délicateffe
Viennent chercher dans fes remparts
Des ornemens pour la molleffe ;
Qu'on y trouve auffi la ſageſſe
Avec fa lyre & fon compas , 7
Le génie aux aîles brillantes ,
Ceint de fes palmes éclatantes ,
Que ne peut Aéttir le trépass ,
Et l'amour facré de la gloire ,
Pere des Arts & des vertus.
MARS. 1759-
IS
J'ouvre les faftes de l'Hiſtoire ;
Déja la fille de Plancus *
D'Athéne émule révérée
Elevoit fon front dans les Cieux ,
Quand Lutéce obſcure , ignorée
Croupiffoit fur les bords fangeux .
Un même Ciel doit faire éclore
Des fleurs , des fruits à notre choix .
Qui nous empêche d'être encore
Ce que nous fumes autrefois ?
Du haut de ſa vaſte carriére ,
Le Dieu des Arts , de la Lumiere
Forma de les traits les plus purs
L'air qu'on refpire dans nos murs.
Quand la nuit de la Barbarie
Obfcurciffoit les Nations ,
Dans ces heureuſes régions
Sidonius fit du Génie
Eclater les derniers rayons.
C'eſt à fon midi , que la France
En des fiécles bien plus récents
Des Lettres dur la renaiffance ,
Et les Troubadours de Provence
Etoient les Voltaires du temps.
De nos jours , fur fes bords ruftiques
Le Tarn répétoit les accens
Dont le Franc orna fes Cantiques ;
Et c'eſt dans les foyers antiques
*
Lyon.
16 MERCURE DE FRANCE
Que méditant les grands deffeins ,
Et raffemblant toute fon ame ,
Montefquieu rallumoit la flamme ,
Dont il éclaira les humains.
Le doux calme & la folitude
Enfantent feuls les grands travaux :
Ce fracas , cette inquiétude
D'un Peuple roulant à longs flots ,
Ne peuvent que troubler le Sage :
Méditer , voilàfon partage.
Les Maffei , les Maffigli ,
Les Leibnitz & les Bernoulli
Habitoient , aimoient leur Patrie ;
Leur gloire en eft-elle obſcurcie ?
Le tems n'eft plus , où dans Memphis
On accouroit de tout Pays ,
Et du fein même de la Gréce
S'initier à la fageffe :
Aujourd'hui , grace à l'Art heureux
Qui conferve & peint la penfée ,
Et la fait voler en tous lieux
' Rapidement multipliée ,
Tout féjour eft indifférent :
Au fonds de l'obfcure Province ,
Les regards bienfaifans du Prince
Peuvent échauffer le talent ;
Elle a produit les hommes rares
Que la Seine admire le plus.
MARS.
1759. 17
Paris , qui nous traite en barbares ,
N'eft riche que de nos tributs.
Mais cet afyle du génie
N'a- t-il pas mille écueils divers ?
Qui peut braver la tyrannie
De fes goûts outrés & pervers ?
Sous leur joug volage & fuprême
Nul efprit n'ofe être lui - même :
Il faut qu'avec foumiffion
Le Philofophe & le Poëte ,
Devenus meubles de toilette ,
Rampent fous les loix du bon ton ,
Flattent l'ignorance titrée
Et la vanité chamarrée
Ou de l'hermine ou du cordon.
Paré de l'Epigramme uſée ,
De l'antithèſe au trait faillant ,
Et de l'hyperbole glacée ,
Partout le jargon dominant
Marque à fon coin chaque penſée.
Aux fades Romans de fon temps
Corneille plia fa rudeffe ,
Et Fontenelle avec tendreffe
Les lifoit encor tous les ans.
Là , fous le brillant paradoxe ,
Je vois gémir la vérité :
Là tout principe hétérodoxe
A fon Sophifte accrédité ,
.18 MERCURE DE FRANCE.
Toujours dans l'excès du délire ,
Voulant fubjuguer ou féduire ,
Que fertile en raffinemens ,
Paris poffède à fonds le Code
Des plus bizarres agrémens ,
Nous regagnerons en bon fens
Ce que nous perdrons par la mode.
Voyez tous ces Auteurs fameux
Infpirés & chantés par elle ,
Vils deffinateurs de ruelle ,
Frivolement laborieux' ,
De leur tourbillon éphémére
Crayonner l'image légére
Dans d'infipides camayeux ;
Tandis que d'une main plus fûre
7
Sous les plus fauvages climats ,
Parmi la neige & les frimats ,
C'eft Haller qui peint la Nature.
Vainement aux Mortels furpris
Elle prodigne les miracles ,
Ses vaftes & pompeux ſpectacles
Sont perdus pour nos beaux efprits :
Cloitrés fous de riches lambris
Ils n'ont vû que la jeune Aurore ,
Le papillon & le zéphir
Volans fur l'aîle du plaifir
Près de la fleur qui vient d'éclore.
Dans l'horreur même des déferts
MARS.
1759. 19
A l'oeil attentif , qui l'obferve ,
La Nature offre fans réſerve
Des dons précieux & divers.
Qu'une touche favante & fiere
Peigne les Heros , ou les Dieux ;
Le pinceau naif de Téniére
En plait il moins à tous les yeux ?
Nous cédons la gloire ſtérile
A ces Ecrivains fi polis
De peindre en un conte fertile
Tous les vices les plus exquis ,
Trop heureux en quittant leurs traces
Pour un fentier moins rebattu ,
Il nous refte à peindre les Graces ,
Les vérités & la vertu.
Nos rochers , nos monts › nos prairies ,
Nos métaux , nos fleuves, nos arts,
Aux plus fublimes rêveries
Nous invitent de toutes parts.
Que pour un efprit foible & vuide
Amant de toute nouveauté
Martyr de la frivolité ,
Hors Paris tout foit infipide :
Qu'il affiche un noble dégoût ,
Une langueur fiére & ſtupide ,
Et l'honore du nom de goût ;
Sachons d'une ame moins fervile
Chérir nos foyers paternels ,
20 MERCURE DE FRANCE.
Arts , embelliffez cet afyle
Et multipliez vos Autels.
Quand tes humbles murs ſe formerent ,
Qui pouvoit prévoir tes deftins ,
Rome tes Citoyens t'aimerent ,
Tu fus l'exemple des humains .
En tous lieux , un homme qui penſe
S'élève à l'Immortalité ,
S'il prête l'oreille au filence
A la voix de l'humanité ,
S'il fait dans fa tranquille audace ,
Dédaignant le Siècle qui paſſe ,
Contempler la poſtérité.
LA DOUCE VENGEANCE ,
DE
NOUVELLE ESPAGNOLLe.
E tous les maux d'imagination , le plus
fenfible eft peut-être l'infidélité en amour;
mais à la douleur de fe voir trahi par ce
qu'on aime , fe joint encore le ridicule
ou la honte d'être trompé , furtout dans
les climats où le préjugé rend l'époux
garant de la vertu de fa femme . De là
naît ce fentiment cruel & féroce qu'on
appelle la jaloufie. Cette fureur , & le
préjugé qui l'irrite , regnent encore plus
MARS. 1759. 21
parmi les Peuples d'un naturel violent &
fuperbe , tels que font les Efpagnols.
L'honneur & l'amour offenfés n'y refpirent
que la vengeance : voici cependant
un exemple de fageffe dont les Peuples
les plus modérés feroient gloire & qui
mérite d'être cité , même parmi les François
.
Dona Helena , d'une des plus illuftres
familles d'Arragon , avoit épousé Dom
Gomès de Platanos , l'homme de la Cour
le plus vertueux & le plus fage. Gomès
avoit un ami appellé Gonzale de Villafana
, jeune Militaire d'une valeur &
d'une franchiſe digne des anciens Chevaliers.
La nobleffe , la candeur , la fenfibilité
formoient le caractére de Dona Helena
, & fa beauté en étoit l'image. Gomès
, dans ces douces effufions du coeur
qui font le charme de l'amitié , ne ceffoit
d'entretenir Gonzale des plaifirs purs
dont il jouiffoit auprès de fa vertueufe
époufe. Huit ans s'étoient écoulés depuis
que l'hymen les avoit unis ; & la
poffeffion qui diminue le prix de tous les
biens , n'avoit fait que lui rendre plus
précieux chaque jour celui dont il jouiffoit
fans
partage .
Ces vives peintures allumerent dans
22 MERCURE
DE FRANCE.
le coeur du jeune Gonzale les feux d'un
amour criminel . Il s'apperçut d'abord de
l'amertume cachée que répandoient dans
fon ame les confidences de fon ami , &
il s'en faifoit à lui- même les plus cruels
reproches. Eft-ce là , difoit-il , cette amitié
tendre que je lui ai jurée ? Eft-ce là
cet intérêt mutuel qui devoit rendre communs
nos plaifirs & nos peines ? Le bonheur
de Gomès n'eft-il pas le mien ? Non
fans doute , reprenoit- il avec douleur ,
puifque fa femme n'eft pas la mienne ;
auffi pourquoi faut- il qu'un tréfor unique
dans l'Univers foit le partage d'un feul
homme ? A peine avoit-il laiffé éclater
ces mouvements de jaloufie , qu'humi
lié d'avoir pû les concevoir , il en déteftoit
la baſſeſſe ; mais , il revoyoit Dona
Helena , & les defirs , les regrets , le
dépit , fe réveilloient dans fon ame impatiente.
Ainfi s'altéroit infenfiblement le
caractére de cette ame jufqu'alors fi pure.
Gonzale aimoit encore affez la vertu pour
lui vouloir tout facrifier. L'abfence étoit
l'unique reméde à la paffion qui le confumoit
; & cent fois il réfolut de s'éloigner
, mais en vain . Tantôt Gomès ,
par de tendres reproches , le ramenoit
au bord du précipice. Tu nous négliges ,
lui diſoit- il , mon cher Gonzale ; avec qui
MARS. 1759. 23
peux-tu vivre , qui t'aime plus que nous ?
Tantôt ce jeune homme lui-même , prêt
à chercher du foulagement dans la diffipation
des voyages oppofoit à fon deffein
de vaines raifons qui l'abufoient lui- même
: il fe rejettoit fur le foin de fon avancement
& de fa fortune. A peine feroitil
abfent qu'il feroit oublié ; & ce n'eft pas
la premiere fois que l'affiduité des follicitations
auroit fupplanté le mérite. Ainſi
l'amour pour le retenir fe cachoit ſous
les traits de l'ambition & de la prudence .
Dona Helena avoit conçu pour lui un de
ces fentimens qu'on ne peut définir , &
qu'une femme elle-même ne démêle jamais
bien dans fon ame. Elle étoit ce
qu'on appelle attachée à fon devoir & à
fon époux. Il n'eft rien qu'elle n'eût fait
pour Gomès ; il n'eft point de complaifance
qu'elle n'eût pour lui , ni de facrifices
qu'il n'eût obtenu d'elle. Elle eût
fait beaucoup moins pour Gonzale ; mais
fon attachement à fon époux tenoit plus
de la réfolution , & fon amitié pour Gonzale
étoit un penchant naturel , moins
généreux & plus facile. Elle ne trouvoit
aucun mérite à lui vouloir du bien , au
lieu qu'elle fe faifoit une vertu d'être
époufe fidelle & tendre .
Gomès s'entretenoit quelquefois avec
24 MERCURE DE FRANCE.
elle des vues d'établiſſement qu'il avoit
pour fon ami. Gonzale , difoit-il , approche
de l'âge où la liberté eft un état pénible
pour le coeur de l'homme ; il eft fage
, honnête & fenfible , il a beſoin de
s'attacher je m'apperçois moi - même ,
à fa mélancolie , que l'amitié ne peut
lui fuffire . Elle laiffe un vuide immenfe
dans fon ame , c'eft à l'amour à le remplir.
Helena , fans démêler la caufe de
la trifteffe où la plongeoient ces entretiens
, cherchoit de bonne foi avec fon
époux parmi les Beautés les plus renommées
, un objet digne de la tendreffe de
leur ami ; mais aucune d'elles ne lui
fembloit affez accomplie. Puiffe-t- il être
heureux dans fon choix , difoit-elle ! mais
je ne vois perfonne encore qui mérite
de le fixer.
Ces propos revenoient quelquefois en
préfence de Gonzale. Oui , difoit - il à
Gomès , je fuis réfolu à me marier : trouve-
moi une feconde Helena. Le fourire
amer dont il accompagnoit ces paroles ,
ne cachoit fa douleur qu'aux yeux de l'époux.
Helena qui l'avoit pénétrée , n'y
fut pas infenfible. Il a raifon , difoit- elle
quelquefois , en fe livrant à fes réflexions;
c'eft une femme comme moi , d'un caractère
doux , fimple , délicat & tendre ,
1
qui
MARS. 1759. 25
qui feroit le bonheur de ce vertueux
jeune- homme. Gomès a fur moila fupériorité
d'un pere ; Gonzale me laiffe entrevoir
pour fon époufe toutes les douceurs
de l'égalité .
Telles étoient les difpofitions du coeur
de Dona Helena , lorsqu'une avanture toute
fimple vint déchirer le voile qui lui cachoit
fes fentiments , & qui les déroboit
à Gonzale. Elle avoit eu de Gomès une
fille qui lui reffembloit plus encore par
les talens que par la beauté . Cette jeune
enfant , appellée Lucile , touchoit à fa
feptieme année , & le foin de fon éducation
faifoit les plaifirs de fa mere .
Un jour pour éviter les ardeurs du midi ,
Helena donnoit à Lucile fa leçon de chant
fous les portiques du Palais . Gonzale qui
venoit la voir , entendit de loin les accensde
deux voix touchantes que le luth accompagnoit
de fes accords harmonieux.
Surpris , enchanté , il s'arrête. Les fons
répétés par les voutes fe confondent dans
fon oreille avec undoux frémiffement. Helena
célébroit avec fa fille les charmes de
Finnocence , comparée à la férénité d'un
ciel fans nuage. Heureux époux ! difoit en
lui - même le jaloux rival de Gomès , tel
eft le calme délicieux dont tu jouis :
ton bonheur eft pur autant qu'il eft paiſi-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
ble ; tes defirs font fans obftacles , tes
plaifirs font fans remords. Cependant il
approche , il fe préfente avec cette timidité
qui accompagne le tendre amour.
Je viens vous diſtraire , dit- il , Madame ,
d'une occupation bien douce & bien
chere. Vous embelliffez votre ouvrage ,
vous fecondez le foin qu'a pris la Nature
de vous copier dans cette fille charmante
; vous lui aidez , s'il eſt poſſible , à
nous donner une autre vous- même.
Aimable enfant , pourſuivit-il , en s'adreffant
à Lucile › puiffiez- vous reffembler
à votre mere ! fi le voeu que je fais
s'accomplit , il y aura encore un heureux
au monde parmi une foule de malheureux
.
Comme il parloit ainfi , Dona Helena ,
dans la plus douce émotion , avoit les
yeux levés fur Gonzale. Vous avez raiſon ,
lui dit - elle ; le foin le plus intéreſſant
pour une mere eft celui de cultiver , de
développer , d'enrichir un naturel heureux
dans fon enfant. Mais que ce plaifir
devient plus vif encore , lorfque dans
cet enfant chéri on contemple le gage
d'une tendreffe vertueufe , lorfqu'on y
voit renaître la plus chere moitié de foimême,
& que chacune de fes careffes
nous retrace l'idée des plaiſirs purs dont
MARS. 59, 27
1
il est le fruit ! Ah Gonzale , que je ferois
heureuſe ! .. Un foupir lui coupa la parole
; & fa rougeur acheva de dire ce
que fa bouche n'eût ofé déclarer. Les
yeux de Gonzale attachés fur les fiens ,
lûrent jufqu'au fond de fon ame , & y
puiferent de nouveaux feux. L'excès de fa
joie l'eût fait tomber aux genoux de Dona
Helena , fi la préſence de Lucile & celle
de l'Esclave qui accompagnoit leurs chants
de fon luth , à l'arrivée de Gonzale , ne
l'eût obligé de retenir ce mouvement
paffionné. Mais depuis ce moment fatal
l'impatience d'obtenir l'aveu qu'il n'avoit
furpris qu'à demi , ne laiffa plus de repos
à fon ame. Tout l'affligeoit loin de Dona
Helena , tout l'importunoit auprès d'elle.
Gomès n'eut point de peine à s'appercevoir
de l'altération du caractére & des
fentimens de fon ami. Que lui ai - je fait ,
difoit-il à fon épouſe : il devient tous les
jours avec moi plus inquiet & plus diffimulé
; mes empreffemens le gênent , mes
reproches l'humilient , & je le fens glacé
dans mes bras . Je m'apperçois comme
vous de fon changement , difoit - elle ;
mais il faut en avoir pitié . Son coeur eſt
le même fans doute , & fon humeur feule
a changé peut-être a - t-il quelque peine
fecrette ; d'ailleurs il eft dans l'âge où un
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
>
coeur fenfible ne fe fuffit pas à lui- même.
Que fçai-je fi notre bonheur ne lui fait
pas fentir plus vivement le poids de fon
indifférence : peut-être enfin , auroit – il
befoin de fe diffiper , de changer de climat.
Il parle quelquefois du deffein de
voyager , & vous devriez l'y déterminer
. Gomès fuivit le confeil de fa femme
; il n'étoit plus temps . Gonzale en
fut offenfé. Si mon amitié vous péfe
lui dit-il , il y a pour vous en délivrer
un moyen plus court & plus fimple. Gomès
confondu de l'aigreur de cette réponſe,
ne fçavoit à quoi l'attribuer ; &
Gonzale preffe par fes reproches , tâchoit
de lui donner le change en attribuant le
chagrin qui le dominoit à des caufes
étrangeres. Les injuftices de la Cour , la
lenteur de fon avancement , étoient fes
plus communs prétextes. Gomès en crut
les apparences , & faifit l'occafion de ramener
le calme & la férénité dans le
coeur de fon ami. La Cour étoit alors à
Villaviciofa ; & le Miniftre , qui l'aimoit,
en lui donnant la nouvelle d'un Gouver¬
nement vacant , lui écrivoit qu'il alloit le
demander pour lui. Gomès part fur le
champ pour fe rendre auprès de fon Protecteur
; & Gonzale inftruit de fon abfences
, croit toucher enfin au moment
defiré ,
MARS. 159. 29
Si Gonzale vient te voir , ( avoit dit
Gomès en partant à Dona Helena ) tâche
de le retenir & de l'engager à m'attendre
: j'aurai je crois un événement
heureux à vous annoncer. Gonzale arrive
dans la plus violente agitation ; il
ne fe diffimuloit point l'injure cruelle
qu'il alloit faire à l'amitié. Mais l'Amour
impofoit filence aux remords , & tâchoit
de fe concilier avec l'honneur & la juftice
. Après tout , quel eft mon crime , fe
difoit à lui-même ce jeune infenfé ? n'eftil
permis qu'à un feul Mortel d'être touché
des charmes d'une femme accomplie?
Eft-ce pour lui feul que le Ciel a pris foin
de réunir en elle tous les talents , toutes
les graces, tous les tréfors de la beauté? ..
Il la poffède, il eft heureux : je ne prétens
pas troubler fon bonheur ; mais s'il refte
à Dona Helena un coeur libre , fi ce bien
le plus précieux de tous , n'eft pas au
pouvoir de Gomès , fi elle peut en difpofer
encore , fi l'efpoir de l'obtenir m'eſt
permis; faut- il y renoncer ? faut- il me refufer
le trifte avantage d'être plaint, d'inté
reffer une ame fenfible, & de me confoler
de mes peines en les lui voyant partager ?
Ainfi aveuglé par la paffion fur le plus
délicat & peut - être le plus pénible devoir
de l'amitié , Gonzale ſe rend auprès
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
de Dona Helena. Elle ne le voyoit jamais
fans émotion , mais pour lui cacher fon
trouble , & fe fortifier contre l'amant de
l'idée préfente de l'époux , elle parla du
voyage de Gomès & de l'efpoir qu'il avoit
en partant de quelque événement heureux.
S'il ne jouiffoit , répondit Gonzale ,
que de la faveur de la Cour , mon amitié
pour lui feroit au-deffus des chagrins de
l'envie j'ai appris la mort du Comte de
Formofe , & perfonne à la Cour ne doute
que fa place ne foit accordée à votre heureux
époux ; mais cette place fût-elle un
trône , fon ami l'y verroit avec joie, & ce
n'eft pas des dons de la fortune que je
me plains de le voir comblé . Vous lui
devez l'amitié la plus tendre , repritelle
avec un regard modefte qui ajoutoit
encore aux charmes de fa voix. Vous
êtes après fa famille ce qu'il a de plus
cher au monde... Hélas ceffez de m'accabler.
Qu'il lui eft aifé d'être mon ami ,
mais qu'il eft difficile à Gonzale d'être
l'ami de votre époux ! Non , Madame ,
il n'eft point de vertu qui réfifte à l'amour
jaloux & défefpéré ; & quelque violence
que je me falfe , il n'eft pas en
moi d'aimer celui qui vous poffede . Je
fuis injufte , ingrat , infidéle fi vous voulez
; mais je brûle , je me meurs , & la
paffion qui me confume étouffe en moi
MARS. 1759. 31
tout autre fentiment . A ces mots , il
tombe aux genoux de Dona Helena
éperdu & hors de lui- même.
>
J'abrége leur entretien , dont il eft facile
de fuppofer les gradations & les
nuances qu'il vous fuffife de fçavoir
qu'Helena interdite & tremblante ne
fçavoit plus comment modérer la douleur
& l'amour du tendre & malheureux
Gonzale. L'arrivée imprévue de Gomès
vint la fauver de ce péril . Il entre , il
trouve fon ami & fon époufe dans une
agitation qui les auroit trahis fi fa confiance
pour P'un & l'autre n'eût éloigné
de fa penfée tout foupçon d'infidélité .
Hé bien , dit- il à fa femme , que fais-tu
de mon mélancolique : Eft-il auffi trifte
avec toi qu'avec fon ami qu'il n'aime
plus ? Se plaint - il encore des injuftices
de la Cour ? Elle eft cependant fort honnête
, & nous n'avons qu'à nous en louer.
Je vous en félicite , répondit Gonzale ...
Et fort gaîment , à ce qu'il me femble ?...
Auffi gaîment que je le puis.... Oh , reprit
Gomès , je vous l'ai dit cent fois , cet
air fombre m'impatiente ; ayez la bonté ,
Monfieur le Gouverneur , de vous réjouir
avec moi de la grace qui vous eft accordée.
Vous héritez du Comte de Formofe ,
& je vous en fais mon compliment. Moi ,
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
s'écria Gonzale avec une ſurpriſe mêlée
de honte ? Oui , toi - même ; voilà ton
brevet. A ces mots , Gonzale tombe dans
un fauteuil , fe couvre le vifage de fes
mains , & ne répond que par des fanglots
accompagnés d'un ruiffeau de larmes.
Qu'a-t- il donc ? demanda Gomès. Je
crois qu'il a perdu la tête. Hé oui , mon
ami , je l'ai perdue ; je fuis un fou, un
furieux , un coupable indigne de la vie
& de ton amitié. Comment donc ? que
lui eft - il arrivé ? Helena ! vous pleurez
auffi vous m'épouvantez l'un & l'autre.
Les détours font inutiles , reprit Gonzale
avec violence. Tandis que ton ame généreuſe
me facrifioit ta fortune & faifoit
tout pour moi.... Non , je ne puis achever
reprens tes bienfaits , je ne veux
que mourir. Allons , tu mourras après ,
achéve, foulage ton coeur ; car je vois bien
que ton fecret te péfe. Hé bien , tandis
que tu follicitois pour moi le Ministre ,
j'étois , puifqu'il faut l'avouer , j'étois aux
genoux de ta femme , & je tâchois de la
féduire. En eft- ce affez pour mériter ta
haine ? Qu'attends-tu pour me percer le
fein ? Le voilà ce coeur ingrat & perfide :
frappe ; je ne m'en plaindrai point . Ref
pirons , dit Gomès foulagé. Voilà bien
du bruit pour une bagatelle. Tu aimes
MARS. 1759. 3.3
*
ma femme ; je le crois bien : qui ne l'aime
pas ? Je l'aime , moi qui fuis fon
mari. Tu en as été tenté ? la grande merveille
! crois -tu que fi elle étoit ta femme
comme elle eft la mienne , je ferois
plus fage que toi ? Ne va donc pas
t'imaginer que tu fois un homme étrange
: pardonne toi d'être fenfible, & allons
fouper comme de bonnes gens.
Gomès fut d'une gaité charmante . Helena
ne ſe laffoit point de l'admirer , &
rendoit grace au Ciel d'avoir échappé au
danger de trahir un fi galant homme.
Gonzale confondu tâchoit de fourire &
à chaque inftant les pleurs du repentir
s'échappoient de fes yeux. Il partit pour
fon gouvernement , d'où il écrivoit à
fon ami les lettres les plus attendriffantes
fur le crime dont il s'accufoit . Comme
l'orgueil eft la fource des vices , la honte
en eft le plus fûr reméde. Gonzale guéri
d'une paffion qui le rendoit mépriſable
à fes yeux , conçut enfin de l'amour pour
une jeune perfonne auffi vertueufe que
belle , dont il a fait le bonheur.
C. V. P.
Rv
34 MERCURE DE FRANCE.
TYRTEE ,
O U
LE POUVOIR DE LA POESIE.
„ INSP
CANTAT E.
NSPIRÉ par le ciel , Tyrtée chante : à
»fa voix un nouveau courage s'allume
» dans les coeurs des Lacédémoniens abbattus
. Sparte renaiffante remporte la
» victoire & un Poëté répare les mal-
» heurs de deux Généraux Spartiates.
Mylord Rofcomon , maniere de traduire les
Poëtes. Traduction de M. Trochereau.
VAINCUS , défefpérés , prêts à finir leurs jours ,
Prêts à voir leur patrie en un défert changée,
Les triſtes habitans de Sparte ravagée
Des Peuples de l'Attique implorent le fecours.
Malheureux , effuyez vos larmes ,
On vous donne Tyrtée ; il vous rendra vainqueurs:
Il va faire entrer dans vos coeurs
Un courage inconnu, plus puiffant que vos armes,
C'eft l'ami d'Apollon , des Mufes & des Dieux.
Sa voix peut appaiſer le Maître du tonnerre ;
Sa voix peut adoucir les monftres furieux :
MARS. 35 1759.
Il charme
par fes fons , il ébranle la terre ;
Il arrête en leur cours les aftres radieux ;
Et les Déités du Ténare
Applaudiffent dans le Tartare
A fes concerts harmonieux.
Quand il chante de Cythère
Les charmes & les plaifirs ,
La plus cruelle bergère
Sent murmurer fes defirs ;
Et fa vertu trop févère
Se perd en de longs foupirs .
Quand il chante l'allégreffe ,
Compagne du Dieu du vin ,
Déjà d'une douce yvreffe
On fent le tranſport divin .
S'il chante le Dieu des Thraces
On refpire les combats ;
La mort vole fur fes traces ,
Le fang coule fous fes pas.
Tyrthée avance , l'ecil terrible.
Il a de Mars le regard infléxible :
Du Souverain des Dieux il a la majeſté :
Il élève la voix ; la Nature eft muerte .
En ces accens , que le Pinde répéte ,
Il exhale le Dieu dont il eft agité .
Quoi ! vous fuyez ! & vos femmes tremblantes
Embraffent les Autels ,
Et couvrent de leur fein vos filles gémillantes ,
36 MERCURE DE FRANCE:
Qu'outragent des foldats cruels !
Aux armes , vil Peuple , aux armes ! . . .
Ces vieillards , prêts à périr ,
Verfent de ftériles larmes :
Tu n'ofes les fecourir !
Voi dans les bras de leurs meres
Voi ces enfans expirer. .....
Vous êtes Fils ! ... Vous êtes Peres ! ...
Et vous ne fçavez que pleurer !
A ces mots dans les airs mille cris retentiffent.
Quoi ! des ennemis inhumains ? ....
Ils s'arment , regardent ... pâliffent .
Et le fer leur tombe des mains.
Voilà donc ta verta guerrière ,
Peuple formé pour les combats ?
Tu fuis ! & foutiens la lumière !
Tu fuïs ! Et tu n'expires pas !...
..
Tourne les yeux... Cette ombre menaçante ,
C'eft Lycurgue , c'eſt lui ... Lâches ! vous pâliſſez !
A fon afpect , je vois votre épouvante :
Tombez à fes pieds , frémiffez .
Ah ! pardonnez , ombre immortelle !
Votre Peuple eft digne de vous .
Un Dieu combattoit contre nous :
Nous avons fui... Votre voix nous rappelle.
Frappez , Dieux ennemis , nous braverons vos
coups.
MARS. 1759. 37
C'étoit ainfi , divin Tyrthée ,
Que vous ranimiez leur valeur .
Lycurgue est tout entier dans leur ame agitée.
Ce n'eft plus une ombre irritée :
C'eſt Lycurgue lui-même excitant leur fureur.
Peuple vaillant , que peux- tu craindre ?
Un Dieu s'arme & combat pour toi .
C'eft Mars... Je l'entends ; je le voi...
Cellez de trembler , de vous plaindre.
Mars vous protége : fuivez moi.
Voyez ces fiéres Euménides ;
Elles agitent leurs ferpens.
Déjà les cohortes perfides
Tremblent fous leurs fouets menaçans,
Voyez - les , de rage écumantes ,
Secouer leurs torches fanglantes
Sur vos ennemis expirans.
Ah ! faififfons une facile gloire.
La foudre gronde, éclate..O ciel ! .. ils font vaincus !
Pourfuivons , écrafons leurs reftes abbattus.
Avec le ciel partageons la victoire .
Ainfi parle Tyrthée. Une divine flamme
Étonne les foldats & brille dans les yeux :
Le Dieu qui règne dans fon ame
Rend plus terrible encor fon front audacieux.
Relève-toi , Sparte tremblante ;
Ton Peuple eft ſaiſi de fureur :
38 MERCURE DE FRANCE
Tyrthée a réveillé fa valeur expirante :
En le faifant rougir , il l'a rendu vainqueur.
LEVESQUE.
PENSE' E S.
L'IMPRESSEMENT avec lequel on faifit
l'occafion de faire du bien à celui de qui
on en a reçu , eft fouvent moins l'effet
de la reconnoiffance que de l'envie qu'on
a de fe délivrer du fardeau qu'elle impofe.
Chauds amis , amans froids ; amans
paffionnés , mauvais amis : heureux le petit
nombre qu'il faut excepter de cette
régle générale , & qui poffede l'avantage
ineftimable de gouter à la fois les douceurs
de l'amour & de l'amitié !
Plus un lieu eft élevé , plus il eft expofé
aux tempêtes , & plus l'air qu'on y
refpire eft froid ; la cour en eft une
preuve .
La beauté naturelle dure peu , & plaît
beaucoup , les femmes autrefois n'en connoiffoient
point d'autre ; celles d'aujour
d'hui préférent la beauté artificielle qui
plaît moins & dure davantage ; le grand
nombre y a gagné , & je ne vois que
MARS. 1759 . 39
´les jolies femmes & les hommes qui y
aient perdu..
L'amour-propre a fait fubftituer aux
termes d'imprudence & de paffion ceux
de malheur & de fatalité.
A Paris , dans ce qu'on appelle le
beau monde , les hommes portent le
chapeau quoiqu'ils ne s'en fervent pas ;
ils ont auffi une religion ; c'eſt la mode .
Quelle altération ne caufent pas dans
nos manieres , notre honneur , notre façon
de penfer , & même dans nos moeurs ,
les objets qui nous environnent , & les
diverfes circonftances de la vie ! Son cours
eft femblable à celui d'un ruiffeau dont
les eaux changent fuivant les lits différens
où il coule .
L'Avarice , qui de toutes les paffions,
femble la plus contraire au bien de la
fociété , en a formé un des plus forts
liens , en tirant l'or du fein de la terre.
L'Amant de fa femme n'eft pas furement
l'Amant d'une fotte. Une Maîtreffe
& un Amant s'aiment paffionnément
malgré tous leurs défauts ; une
femme & un mari , avec tout le mérite
qu'on peut avoir , fe fouffrent.
Il eft permis à une femme parfaite de
fe plaindre de l'inconftance de fon Amant.
Cet effain de vils critiques , & de ri40
MERCURE DE FRANCE.
vaux obfcurs qu'un génie brillant ne
manque jamais de produire , reffemble
à ces infectes que le Soleil femble ne
faire éclore du fein de la fange que pour
bourdonner un moment , picquer & mourir.
vuë
La plus belle plaine plait moins à la
vue qu'un pays coupé de coteaux & de
vallons ; mais on y voyage plus commodément
de même , quoique l'inégalité
d'humeur donne du relief à la beauté , &
rende une femme plus picquante , on
aime mieux vivre avec celle dont l'humeur
eſt égale ; elle eft d'un commerce
plus aifé.
L'intérêt
que nous prenons aux tems
qui nous ont précédés & à ceux qui nous
fuivront , ne vient que de l'attachement
que nous avons à la vie : c'eft en quelque
forte étendre les bornes de notre durée.
Une Coquette n'a ni caractére , ni
goût , ni fentimens ; elle emprunte ceux
des hommes avec lefquels elle vit , & à
qui elle veut plaire ; vrai Caméléon , qui
fe peint tour-à-tour des couleurs de tout
ce qui l'approche .
Comme le Soleil diffipe à fon lever la
rofée qui pendant la nuit a tombé fur les
fleurs , & leur rend l'éclat qu'elle leur a
fait perdre , le retour d'un Amant féche
MARS 1759. 41
les pleurs que fon abfence a fait couler ,
& redonne au teint de fa bergere qu'ils
ont terni , fon vif & brillant coloris.
Ami , fi vivre plus longtems
N'eft que voir augmenter le nombre de nos ans ,
Et fi chaque jour de la vie
Quelque douceur nous eft ravie ,
Sans qu'autre choſe hélas ! vienne la remplacer ,
Que le foible & triſte avantage
De réfléchir & d'être fage ;
Cela vaut- il le foin de nous embarraſſer
Du terme prefcrit à notre âge ?
ODE
SUR la Convalefcence de Madame la
Princeffe DE CONDE'.
T OUCHANTE & divine harmonie ,
Prête aux fons de ma lyre un charme féducteur ;
Eleve mon foible génie ;
Et dans mes nouveaux Chants verfe un feu
créateur .
Je vais de ma Patrie interprête fidelle ,
Célébrer un bienfait à fes voeux accordé .
Du Maître des humains la fageile éternelle
Des portes du trépas a rappellé CONDÉ
42 MERCURE DE FRANCE.
Déja la prompte Renommée
Semoit dans l'Univers le danger de les jours ;
Et bientôt la France allarmée ,
Alloit , avec douleur , en voir finir le cours .
SOUBISE en a tremblé : dans les Champs où la
gloire
Sous les Drapeaux de Mars raffemble nos guerriers
,
Il arrofa de pleurs le char de la victoire ;
Et mêla fur fon front des cyprès aux lauriers.
Déja la Jeuneffe & les Graces
Loin des bords de la Seine alloient porter leurs
pas ;
L'Amour s'envolant fur leurs traces
Sembloit avec l'Hymen expirer dans leurs bras .
» O jour , difoit ce Dieu , fatal à ma tendreffe !
» Jour affreux où Condé ... Sa vie eft dans tes
>> mains.
>> Ciel ! conferve un objet formé par ta fageſſe ,
>> Et néceffaire encore au bonheur des humains.
Tel fur la Colombe timide
Plus léger que le vent , & plus promt que l'éclair ,
Un Vautour fond d'un vol rapide ,
L'enleve , & difparoît dans les plaines de l'air.
Ainfi le bras armé de fa faulx éclatante ,
La Fille de la Nuit précipitant fes pas ,
MARS. 1759. 43
Séme autour de Condé l'horreur & l'épouvante,
Et préfente à fes yeux l'appareil du trépas.
Condé paroît feule intrepide;
Ses vertus écartoient les horreurs du tombeau.
Bientôt la mort pâle & livide
S'approche , en agitant fon lugubre flambeau.
Son bras alloit frapper : mais le cri lamentable
D'un Prince qu'à fes pleurs on eût pris pour l'Amour
,
Fit tomber de ſes mains fon glaive redoutable.
La mort fuit, & Condé voit luire un nouveau jour
Elle refpire: & l'allégreffe
Près d'elle avec les jeux raffemblant les vertus
Diffipe la fombre trifteffe
Qui défoloit nos coeurs par la crainte abbatus.
2
CONDÉ plus belle encor, reprend un nouvel être :
D'un jour plus éclatant fes traits font embellis :
Avec elle bientôt les plaifirs vont renaître,
Et voler fur fes pas dans l'empire des lys.
Telle fur la terre panchée ,
Une fleur au matin n'a brillé qu'un moment 3
Mais par le midi defféchée ,
Elle attend des zéphirs un nouveau fentiment.
Elle renaît plus vive & plus charmante encore
Quand leur foufle léger a rafraichi ſon ſein :
Elle ouvré fon calice aux perles de l'aurore ,
Et s'embellit bientôt des couleurs du matin.
1
44 MERCURE DE FRANCE.
IMITATION de l'Ode d'Horace.
Q
Quis gracilis te puer in roſa ?
UEL eft le lieu fecret témoin de tes faveurs?
Quel Amant fur un lit , où le lys & la roſe
Mêlent enfemble leurs couleurs ,
Sur ton fein mollement repofe ?
Favoris des amours , compagnons de leurs jeux ;
Vous vous embelliffez des traits de la Nature.
Le vif éclat de tes beaux yeux
N'a befoin d'art ni de parure.
Laiffe floter tes blonds cheveux :
A quoi te fert d'en renouer les treſſes ?
Ton air tendre & voluptueux
Te vaut , Pirrha , les plus vives careffes.
Infenfé qui , féduit par tes ferments trompeurs ,
Se livre à ton amour volage .
Aujourd'hui dans tes bras il fixe tes ardeurs ,
Demain , ton ame fe partage.
Tu verras fans pitié fes douleurs , fes ennuis
Et fa longue persévérance.
Que j'ai paffé de jours & confumé de nuits
A gémir de ton inconſtance !
MAR S. 1759. 45
De més périls accrûs je me vois dégagé ,
Jouer des vents , des flots & de l'orage ,
Je périffois . Un Dieu m'a protégé .
Il a banni ma crainte & l'horreur du naufrage.
Pour reconnoître ſes bienfaits ,
Que l'encens le plus pur
ge;
lui prouve mon hommas
Et dans fon Temple heureux que l'on montre à
jamais
Tous les débris de mon voyage.
EPITRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.*
DOCT OCTE Ecrivain , dont la plume élégante
Sans affecter de paroître fçavante ,
Inftruit , corige , amufe chaque mois ,
Quel art à diriger les travaux du Mercure !
Le Goût marche à ta fuite , il préfide à ton choix ,
Pour moi ta bonté feule , hélas , le défigure .
Tout à côté du lys impérieux
Ma fimple violette , ou mon humble penſée ,
S'étonne de fe voir placée.
Mais loin d'en être aufli plus glorieux ,
Loin d'en prendre des tons de Prince ,
* Nota . Cette Epître a été trouvée parmi bes
papiers de M. de Boify.
46 MERCURE DE FRANCE.
A mes complimenteurs je dis :
Ne vous trompez point , mes Amis ,
Mes vers paffent : comment ? Comme_vers de
Province.
Qui? moi ! j'irois , dans un tranfport hautain ,
Pour une Fable ou deux tranchant du la Fontaine,
Ainfi que tant d'Auteurs que l'on connoît à peine,
Rompre en vifiere au genre humain !
Quoique le Bel - efprit me flate ,
J'abandonnerois l'Hélicon ,
Si fur cette montagne ingrate
On ne pouvoit s'en faire un bon.
Toi , tu ne groffis point la troupe
De ces Critiques fans raifon ,
Qui verſent d'une même coupe
Et le nectar & le poiſon.
Ta cenfure toujours délicate , éclairée ,
Sans nous décourager nous montre notre erreur ,
Et ta louange exacte , modérée ,
Sans gâter notre efprit , chatouille notre coeur .
Peu d'équité , beaucoup de bile ,
Forment nos Cenfeurs d'aujourd'hui :
La méchanceté feule eft leur plus ferme appui.
J'abhorre , je fuis un Zoïle
A qui l'intérêt fait la loi :
Je cherche un Ariftarque , & je le trouve en toi.
Par l'Anonyme de Chartrait , près Melun.
MARS. 1759. 47
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.
De Boulogne , le 8 Janvier.
PUISQUE l'ufage d'ériger des Statues ,
de décerner des Couronnes lyriques n'a
pas lieu parmi nous , confervons au moins
à la postérité la mémoire de ces hommes.
précieux à leur patrie & dignes d'être
imités par ceux qui nous fuccéderont . Je
fouhaiterois donc , Monfieur , qu'il y eût
dans votre Mercure une place deftinće
aux Mémoires qui contiendroient les
actions des Citoyens vertueux , les traits
d'humanité , les effets du zéle patriotique.
Sans doute que dans l'ordre de vos
matieres ces Picces n'occuperoient pas
la derniere place. Il y a dans cette Ville
un Citoyen. Les fentimens du Public
font unanimes à fon égard. Il eft aimé &
eftimé de tous fes Compatriotes . Les Anglois
nos voifins le connoiflent & lui
rendent la justice qu'il mérite. C'eſt un
François qu'ils fçavent diftinguer. Les
malheureux ont des droits acquis fur ce
généreux Boulonois qui ne confulte que
le bien public dans les calamités & qui
femble ne faire cas de la fortune qu'au48
MERCURE DE FRANCE.
tant qu'elle procure les moyens d'être
bienfaifant. Cent quatre-vingt victimes
de nos différends avec l'Angleterre ont
été tranſportées de l'Ifle S. Jean fur cette
Côte. Les maladies caufées par la rigueur
de la faifon , le défaut de ſubſiſtances , le
changement de climat aggravoient le
trifte fort de ces infortunés. Peres , meres
, vieillards , jeunes gens , enfans à la
mammelle , tous étoient attaqués de catharres
, de fièvre , de flux, de dyffenterie,
Quis talia fando
Myrmidonum , dolopumve , aut duri miles Ulfis
Temperet à lachrymis ?
Ils ont trouvé des hôtes empreffés à
les affifter. On leur a fait donner tous
les fecours qu'on accorde ordinairement
aux affiftans qui font dans l'indigence ;
mais parmi ces fecours le vin n'eft pas
compris & ce n'étoit pas fans fondement
qu'on jugeoit que des corps affoiblis
par le chagrin , la difette , la fatigue
d'une longue navigation feroient plus
promptement rétablis par cette liqueur.
Que fait cet ami des hommes ? Il déclare
au Médecin qui vifitoit ces étrangers
qu'il fournira du vin à tous ceux qui fe
préfenteront avec un billet. On fe conforme
à fes defirs pendant quelque tems
avec
MARS. 1759. 49
avec toute la circonfpection que de pareilles
offres femblent exiger. Enfuite on
lui témoigne qu'on craint d'abufer de fa
générofité pour fonder fes difpofitions ultérieures.
Quelle fera la réponſe de ce
bienfaiteur ? Il veut que l'on continue
tant que le befoin durera . La raifon qu'il
allégue eft fimple & fans oftentation. Il
le faut , dit- il. Il faudroit vous peindre
l'énergie & la vivacité avec laquelle il
prononça cette belle parole , il le faut
N'étoit- ce pas dire qu'il fe faifoit un de
voir d'être bienfaifant ?
Je fuis * & c.
Nota. J'ai à me plaindre de l'ufage où l'on
eft de garder l'anonyme en écrivant à l'Auteur
du Mercure , ufage embarraffant pour moi dans
bien des occafions ; mais dans celle- ci furtout je
ne puis pardonner à la perfonne qui a bien voulu
m'adreſſer cette Lettre édifiante, de m'avoir caché
fon nom & celui du digne Citoyen dont elle
fait l'éloge.
C
Jo MERCURE DE FRANCE.
ZEPHIRETTE ,
Ou LA MYSTERIEU SE.
ZEPHIRETTE au printems de fes jours
ne connoiffoit que la légèreté : l'heureux
talent de plaire étoit fon apanage. Sans
fe douter du pouvoir enchanteur qu'elle
avoit fur les coeurs bien nés , elle ne fuivoit
que le penchant flateur d'un plaifir
innocent & fans amertume : tout Pamufoit
, tout étoit de fon goût , pourvu que
la trifteffe & le férieux ne s'y mêlaffent
point ; les amours , les ris , les graces accompagnoient
fes pas , la tendre amitié
s'empreffoit à lafuivre.Zephirette fembloit
s'en appercevoir par diftraction , & l'oublioit
par vivacité. Son caractére affez indécis
, mais aimable, pouvoit fixer l'attention
d'un obfervateur curieux .Une humeur
enjouée , un efprit aifé & délicat , de la
fineffe , des faillies , de la précifion ,
une frivolité raifonnée , une fenfibilité
peut-être naturelle , mais légére & peu
connue , un air yolage , tout cela faifoit
le contrepoids de fes heureufes qualités ,
fon âge en étoit l'excufe. Affectant de ne
rien aimer , gliffant furtout , ne ſe fixant à
sien , fon coeur fembloit tourner à chaque
MARS 1759. SI.
mouvement qu'il éprouvoit ; telle étoit
ou telle paroifloit Zephirette : on ne pouvoit
fe défendre de l'aimer.
Un jour dans la tranquillité indolente
que goutoit fon ame , au milieu même de
Finnocente volupté dont elle paroilloit
jouir , on demande Zephirette , une lettre
lui eft remife : lettre fatale ! Elle l'ouvre
avec précipitation,fon vifage change,
fes couleurs s'altérent , fon coeur gémit ,
fes yeux fe rempliffent de larmes , fes
foupirs retenus s'échapent avec violence ,
on lit fur fon vifage l'inquiétude & la
douleur. La nuit arrive , fes yeux fatigués
refufent le fommeil , fon ame attendrie
pour la premiere fois , & peutpour
la derniere , fe fait mille chimércs
, fe repaît de craintes , de defirs ,
elle paffe rapidement du dépit à la plainte
, & de la fierté dédaigneufe au plus
cruel abbatement. Le jour vient & fe
paffe fans diffiper les inquiétudes de la
être
nuit.
L'infidéle ! le perfide ! ó amour ! ô tendreffe
!. ces mots entrecoupés s'échapent
de fa bouche , fes larmes coulent encore
en abondance ; Julie parcnte incommode
, prépofée à fa conduite , l'appelle
, Zephirette obéit , elle arrive
avec des yeux éteints . Qu'avez- vous , Ze-
Cij
32 MERCURE DE FRANCE.
phirette ? Rien... Rien ? Non. Ce non cache
à la bonne parente la vraie caufe de
fa douleur. Julie veut imaginer , elle
roule mille idées toutes plus mal fondées
les unes que les autres , elle adopte la
moins vraiſemblable , elle s'y arrête &
croit avoir découvert le myftere.
La tendre amitié s'y intéreffe , elle
vient à fon fecours ; mais Zephirette n'eſt
plus à elle-même. L'aimable Amarante la
voit , elle la plaint : fon ame généreuse
eſt affectée , elle fouffre avec elle , elle
refpecte le filence de la trifte Zephirette ,
qui lui avoue enfin qu'elle eft malheureufe;
elle fe taît auffitôt, comme fi la trop
fenfible amitié ne pouvoit entrer dans les
fecrets enfantins de l'amour.
Philinte , l'ami d'Amarante , s'étoit
déja apperçu de la douleur de Zephirette:
cette gaité charmante , cette aimable
vivacité changée en une trifteffe profon
de , en une langueur accablante ; une
converfation diftraite , férieufe , em
baraffée qui ſuccède à toutes les graces
de l'efprit & de la joie , tout porte la
crainte & l'étonnement dans le coeur du
fenfible Philinte. Il veut approfondir , il
interroge , on ne l'écoute pas , on fe tait ,
il en eft vivement allarmé ; ni Amarante
Philinte ne font inftruits. L'amitié qui
MARS. 1759.
les attache à Zephirette , l'intérêt qui la
leur rend chére leur offre mille conjectures
, ils veulent fçavoir quelle est donc
l'infortune qui accable cette belle enfant ;
l'aimable affligée eft fans ceffe préfente à
leur efprit inquiet , ils voudroient foulager
fa douleur, elle fuit obftinément toute
confolation.
Philinte enfin fuccombant `lui - même
fous le poids d'une affliction qui étoit devenue
la fienne, laiſſa échapper ces mots :
il étoit feul avec elle. » Charmante Ze-
»phirette , je ne vous connois plus ; qui
»peut altérer la paix de votre belle ame ?
quelle amertume trouble le repos de vos
»jours ? Vous me faites pitié , je reflens
» l'affliction la plus vive fans doute le
» monde qui vous étoit encore inconnu a
» trompé votre jeuneffe ; en avez-vous été .
»la victime ? Un infidéle fait tous vos
» malheurs ; dites un mot , & vous êtes
confolée l'amitié effuya quelquefois
»les larmes de l'amour.
وو
ود
Zephirette ne répondit que par un
regard mourant : il annonçoit le défefpoir.
Un foupir , une confufion intéreffante
firent entendre ce qu'elle ne pouvoit
dire ; fes pleurs recommencent ,
elle articule foiblement ces mots . O Philinte
! que me demandez-vous , & que
C iij
14 MERCURE DE FRANCE.
puis-je vous dire ? Il eſt bien des malheureux
fur la Terre... Elle fe tut , fes
larmes continuerent , le tendre Philinte
ne put y tenir , fon coeur éprouva l'émotion
la plus cruelle , il foupira , il gémit
, la violence qu'il fe fit ne put empêcher
quelques pleurs d'échapper de fes
yeux. Aimable Zephirette , ajouta-t- il
avec feu , je vous entends , & vous êtes
déja foulagée , vous êtes en liberté ici ,
encore un mot , & le poids qui vous accable
deviendra plus léger. Elle attacha
fes yeux fur lui. Ah laiffez-moi, dit- elle enfaite
, laiffez- moi en proye à ma douleur
, je vous ferois pitié ; plaignez-moi ,
c'eft le feul fentiment que j'ofe attendre
de vous n'exigez pas un aveu que je
n'aurois jamais la force de faire .. Elle
rougit , fes beaux yeux ſe baifferent , fa
douleur y avoit paru dans toute fon étendue
, elle fembla fe calmer après quelques
inftans ; elle fe leva , elle quitta
brufquement Philinte fans lui dire un feul
mot , fe flattant peut-être qu'il n'avoit
rien pénétré. Elle fe réfugia toute agitée
chez Amarante ; cette amie bienfaifante
cherche à la confoler , & après lui avoir
dit les chofes les plus tendres , elle ne
put lui arracher que des pleurs . Philinte
qui l'avoit fuivie arriva , Zephirette n'eut
MARS. 159. 35
pas la force de refter , elle courut s'enfermer
chez elle . Alors Amarante & Philinte
s'attendriffent , fe troublent , fe regardent
tout interdits . Les peines de Zephirette
deviennent les peines de leurs
coeurs fenfibles. Après un moment de filence
, l'amour feul , dit Amarante , &
l'amour trahi peut la déchirer aiafi , voilà
la caufe de fes peines ; ceci eft une affaire
de coeur. Zephirette encore novice
a cru trop facilement qu'un Amant auffi
vif qu'elle , devroit l'aimer & l'aimer feule
, & l'aimer toujours . Il l'auroit dû ;
mais il eft apparemment plus volage
mille fois que Zephirette ne paroît l'ètre.
Il a changé fans doute , voilà le myftere
, voilà le fujet de tant de larmes ;
mais elle oubliera tout , je vous le promets
, elle changera , elle connoîtra dans
peu l'imprudence de faire un choix précipité
, & d'y compter. Elle fe promet
tra bien de ne plus aimer : fa douleur ,
fon dépit finira , bientôt elle prendra le
fage parti de mépriſer fon perfide , & elle
finira par s'attacher il eft vrai , mais plus
foiblement. O Philinte , fi elle trouvoit
des coeurs comme les nôtres ... Zephirette
entra à ces mots , affectant une gaité
que la contrainte déceloit ; la converfation
devint générale. Zephirette accablée
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
s'endormit infenfiblement ; fa langue fe
délia , & dans ce fommeil perfide , nous
ouvrit tous les fecrets de fon coeur; après
quelques inftans elle s'éveilla en furfaut ;
elle parloit encore ; elle s'apperçut de
fon indifcrétion involontaire , nous éclatâmes
de rire , elle fuit , elle courut à
fon clavecin , & fa voix charmante chanta
avec toutes les graces qui lui font fi
naturelles , les douceurs & les délices
de la tranquille indifférence. Son coeur a
peu de chemin à faire pour y parvenir :
la tendre amitié y gagnera fans doute ,
Amarante & Philinte en feront plus attachés
à Zephirette , & Zephirette ellemême
n'en fera que plus charmante.
LETTREA
L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEU
ONSIEUR , Perfonne ne doit plus
que vous , par goût & par état , s'intéreffer
à la gloire & aux vertus des Héros
de notre nation ; c'eft ce qui me fait efpérer
que vous voudrez bien inférer dans
votre Mercure les vers ci- joints , qui marquent
la grandeur du péril où s'eft trouvé
M, le Marquis de Montcalm en Canada,
MARS. 1759. $7
& fa reconnoiffance envers Dieu. Ces
vers fervent d'infcription à une Croix
qu'il a fait planter fur le champ de la
bataille qu'il a gagnée fur les Anglois auprès
du lac Champlain : cette circonftance
feule et un affez puiffant motif pour les
faire paffer à la postérité ; fans qu'il foit
befoin de vous dire que le Général a eu
je crois bonne part à ces vers ; car il écrit
auffi-bien qu'il fe bat. C'eft la grace que
j'efpere de vous , Monfieur , & celle de
me croire , & c.
A Cayeux , ce
19 Décembre 1758.
Signé JOLLY, Avocat.
Chrétien ! ce ne fat point MONTCALM & fa
prudence ,
Ces arbres renverfés , ces héros , leurs exploits ,
Qui des Anglois confus ont brifé l'eſpérance ;
C'eſt le bras de ton Dieu , vainqueur fur cette
Croix.
Quid Dux, quid miles , quid ftrata ingentia ligna?
Eft fignum , eft vidor ! Deus hic , Deus ipfe triumphat.
C *
58 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE
A UN AMI ,
SUR LA NOUVELLE ANNE'E.
CHER HER Ami , malgré les glaçons ,
Je fatisfais à ta demande :
Quand un Ami parle , il commande ,
Et fes confeils font des leçons.
Seconde d'un regard propice
Les Chants d'une Mufe novice :
Du moins ne m'épouvante pas
Si je fais fouvent des faux pas :
Que ta cenfure foit fecrette ;
Vois un Ami dans le Poëte.
Dans ces jours , où le bon Janus
Ouvre les portes de l'année ;
A des complimens fuperflus ,
Une huitaine eſt deſtinée .
On voit d'hypocrites flateurs
Comme Janus , à deux viſages ,
Rendre aux Grands de honteux hommages,
Et les maudire dans leurs cours.
Plus d'an Séjan , à des Tyberes
Offrent des tributs mercénaires.
0
trop fortunés favoris
MARS.
1759.
59
S'ils font payés par un fouris !
Sous les fleurs d'un noble langage ,
Là d'implacables ennemis
Cachent le venin de leur rage ,
Et fe parent du nom d'amis .
De dignités , d'honneurs avides ,
Regardez ces ambitieux
Qui donnent des baifers perfides
A des concurrens odieux .
Candeur , fincérité , franchiſe ,
Fuyez : vous n'êtes plus de mife.
O moeurs fimples de nos ayeux
O jours heureux , où la Nature
Etoit fi belle , étoit fi pure !
!
Mais n'eft- il donc plus de coeurs droits ,
D'hommes juftes , d'amis fincères ,
De la vertu fuivant les loix ?
Il en eſt encor , je le crois ;
Mais je me plains qu'il n'en eft guères.
Que le Ciel parmi les humains
Augmente ces Etres divins !
Tels font les fouhaits que m'infpire
La vertu qu'en toi l'on admire.
Puiffent-ils ne pas être vains !
*
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
}
SUITE des Penfees fur l'Eſprit de Société.
ON
X XI V.
N demande quelquefois fi l'on peur
aimer fans eftimer. Pour répondre juſte
à cette queſtion , il n'y a qu'à expliquer
le mot d'eftimer , ou plutôt marquer quelles
qualités eftimables font néceffaires
pour être aimé. On ne peut aimer quelqu'un
fans eftimer quelque chofe en
lui ; car tout ce qui eft aimable , ou même
fimplement agréable , eft eftimable à
un certain point & à certains égards ; mais
on peut aimer quelqu'un , quoiqu'il manque
de plufieurs qualités eftimables , par
exemple, d'efprit, de favoir, &c. Bien loin
même de l'aimer moins , parce qu'il manque
de ces qualités , fouvent on l'en aime
davantage. Bien loin que pour aimer il
foit néceffaire d'eftimer en ce fens , il ſeroit
dangereux d'eftimer trop ; & il eft
rare que ceux qu'on eftime le plus par
les qualités de l'efprit , foient auffi ceux
qu'on aime le plus . 1 ° . Ces qualités ne
font guéres aimables ; car ce qui eſt
aimable , doit procurer du plaifir , & ce
qui ne procure que de l'utilité, n'eft qu'efMARS.
1759.
6t
tímable. Or peu de gens reçoivent du plai
fir, du moins un grand plaifir, des qualités
de l'efprit , parce que peu de gens ont un
goût bien vif pour ce qu'elles peuvent
produire. Mais 2 ° . ceux qui auroient ce
goût , parce qu'ils ont eux- mêmes de
l'efprit , font jaloux de leurs ſemblables .
Ils les voyent eftimés des autres pour
leur efprit ; ils prétendent à cette eftime;
ils doivent donc peu aimer ceux qu'on
leur égale , & moins encore ceux qu'on
leur préfére ; ils doivent même les haïr.
Ainfi les uns font infenfibles à ce que nous
valons ; les autres en font jaloux.
L'amitié produit ou augmente l'eftime
; je dis l'eftime même des qualités
de l'efprit , pour peu que la perfonne aimée
foit eftimable à certains égards ; mais
l'eftime de ces qualités ne produit point
l'amitié ; elle y . feroit plutôt un obſtacle.
L'eſtime , celle qui eft fille de l'amitié
, a quelquefois fait mourir fa mere.
Je connois quelqu'un qui , s'il vouloit exprimer
au vrai la fucceffion de fes fentimens
pour un homme qu'il aimoit beaucoup
autrefois , pourroit dire : Je ne l'ef
timai d'abord que parce que je l'aimois ;
mais dans la fuite le connoiffant davantage
, je l'eftimai tant que je ne l'aimai
plus.
62 MERCURE DE FRANCE.
Tant vaut le coeur , tant paroît valoit
l'efprit. C'est au premier à mettre le ſecond
en valeur comme en oeuvre.
Il n'y a que les qualités du coeur qui
gagnent le coeur . Souvent même elles le
gagnent , ou du moins le confervent encore
mieux toutes feules , qu'unies à celles
de l'efprit.
Si deux amis très- inégaux en mérite ſe
refroidiffent l'un pour l'autre , le réfroidiffement
viendra plutôt de la jalouſie
de l'inférieur que du dégoût du fupérieur.
L'Envie eft une paffion fi náturelle à
l'homme qu'elle va jufqu'à fe gliffer entre
deux amis d'un mérite égal , mais différens
, & à les brouiller. Si l'on n'eſt pas
jaloux d'un mérite auquel on ne prétend
point , on l'eft de la réputation qu'il
procure.
XXV.
N. avec la plus parfaite modeſtie , &
même beaucoup de fimplicité , a pourtant
un de ces mérites dont , fi l'on a de l'efprit
, on eft frappé à la premiere vue. Il
arrive de là que ceux qui commencent de
le connoître , & qui ne fçavent pas encore
à quel point il eft eftimé de tous
ceux dont il eft connu , difent volontiers
qu'ils doutent fi l'on fent bien tout
MAR S. 1759.
63
ce qu'il vaut. Ils croyent avoir fait la
découverte de fon mérite. C'eſt un grand
éloge pour N.
XXV I.
Plus on eft eftimable , moins on eft
eftimé autant qu'on mérite en effet de l'être.
Les uns , faute de lumière ; les autres
, faute d'équité , n'apprécient pas le
mérite éminent tout ce qu'il vaut.
Mériter l'eftime eft en un fens un obftacle
à l'obtenir , parce que mériter
d'être eftimé , eft un obftacle à être aimé,
& que n'être pas aimé , eft le plus
grand obstacle à être eftimé.
On ne fçauroit donc trop répéter aux
hommes d'un mérite fupérieur , que plus
ils l'emportent fur les autres , plus ils
en feront hais , s'ils ne font pas infiniment
aimables , c'est-à-dire infiniment
modeftes , infiniment polis , infiniment
attentifs & c.
XXVII.
Le plaifir d'aimer & d'être aimé fupplée
à tout , & confole de tout ce qui
n'eft pas abfolument néceffaire au bonheur.
Quelque chofe qui arrive à une
perfonne très-aimante & très- aimée , &
jouiffante de l'objet aimé , quelque chofe,
1
64 MERCURE DE FRANCE.
dis- je , qui lui arrive , excepté le malheur
de cet objet , fon bonheur n'en fouffrira
guères.
Soyez tel
XXVIII.
par le coeur que les autres
conviennent fans peine de ce que vous
par l'efprit.
êtes
Non feulement les qualités du coeur
font pardonner celles de l'efprit ; mais
elles aident à les appercevoir. Le bon caractére
éclaire fur toutes fortes de mérite .
Madame du ** eft laide , mais très-fpirituelle
& très-bonne. Sa bonté , en faifant
aimer fon caractére , laiffe eftimer
fon efprit ; & fa laideur eft réparée.
1
XX I X.
Plus on a de ce qui peut exciter la haine
en excitant l'envie , plus il faut tâcher
d'avoir de ce qui peut attirer l'amitié.
Un grand mérité , s'il n'eft pas aimable
, n'eft qu'un grand obftacle à plaire
dans la Société. C'est encore beaucoup
que d'être aimé avec un grand mérite aimable.
Il n'y a qu'un moyen de n'être pas
* Tacite dit de fon beau-pere Agricola : Virun
bonum facilè crederes , magnum libenter , Vous le
jugiez aisément un homme de bien , & volontiers
ungrand homme.
MARS. 1759.
beaucoup haï avec un grand mérite ; c'eſt
d'être beaucoup aimé.
X X X.
Faites-vous aimer , vous a-t -on dit ,
fi vous voulez vous faire eftimer.Vous avez
fuivi ce confeil ; vous avez pris ce moyen ,
& il vous a réuffi ; vous êtes eftimé . Je
vous dis à préfent ; faites - vous aimer
vous voulez n'être pas hai. fi
Plus on a réuffi à ſe faire eftimer , en
fe faifant aimer , plus il faut travailler
encore à fe faire aimer.
Si l'amitié des autres pour nous n'augmente
pas à proportion de leur eftime ,
celle-ci détruira , ou du moins affoiblira
l'autre , & par-là peut-être fe détruira ,
ou s'affoiblira elle-même.
Mais ce n'eft pas pour être eftimé
qu'il faut travailler à être aimé. Quiconque
n'y travaillera que par des vues de
vanité ou d'intérêt , fera bientôt pénétré ,
& connu pour un homme auffi faux que
vain ou intéreffé. Il faut travailler à fe
faire aimer par le defir d'être aimé , &
defirer d'être aimé parce qu'on aime. On
ne fera jamais conftamment aimable fans
* M. l'Abbé Trublet , Effais fur divers Sujets de
Littérature & de Morale . Tome I , de la cine.
quiéme édition , page 53.
66 MERCURE DE FRANCE.
être aimant. Dès que le fentiment n'y
eft pas , on n'a point cette grace , cette
vérité qu'il communique à tout ce qui
part de lui. Rien ne le remplace à la
longue. Quand on ne l'a pas , il faut fe
borner à la fimple politeffe. L'affectation
de l'affectueux eft auffi inutile qu'odieufe
& méprifable.
XXXI.
Vous cherchez par vanité à montrer
de l'efprit ; mais on voit bien plus votre
vanité que votre efprit. Heureux encore
qu'on ne vit que votre vanité , & qu'on
ne vous trouvât point d'efprit ; vous ne
feriez que ridicule ; au lieu que fi en pa
roiffant vain, vous paroiffez fpirituel auffi,
vous ferez à la fois méprifé pour votre
vanité , & hai pour votre efprit.
Celui qui cherche à plaire en cherchant
à montrerbeaucoup d'efprit , eft aufſi maladroit
que celui qui fe feroit préfenter à
quelqu'un dont il auroit befoin
l'homme du monde qui lui feroit le plus
défagréable.
› par
Montrer trop d'envie d'être eftimé ,
c'eft montrer un défaut méprifable &
méprifé , honteux à la fois & ridicule.
Au reste la vanité n'eft peut-être fi
mépriſée , que par ce qu'elle eft fouveraiMARS.
1759. 67
nement haïe ; car on méprife tant qu'on
peut ce qu'on hait ; rien n'eft fi confolant.
Peut-être même méprife-t-on moins
la vanité qu'on ne croit la méprifer. En
effet comment pourroit-on tant mépriſer
ce qu'on fent en foi ? Un avare peut haïr
un autre avare ; mais il ne le méprife
point. Il n'y auroit que l'humble qui
pourroit méprifer fincérement les vains ;
mais c'est justement celui qui les méprife
le moins , parce que c'est celui qui les
hait le moins. Il ne les méprife que par
raiſon , & non par paffion . Or un fentiment
qui n'eft l'effet que de la raifon .
eft toujours très-modéré.
XXXII.
Il eft vrai de quelques hommes auffi
bien que de quelques femmes , qu'ils
plaifent non feulement malgré certains
défauts , mais encore par ces défauts mêmes
; & que leur mérite , foit eftimable ,
foit aimable , non feulement excufe ces
défauts , mais en fait des agrémens , en
forte qu'ils plairoient moins fans ces défauts
; mais il n'eft pas moins vrai que
quand ces défauts- là ne plaifent pas , ou
ne plaifent plus , ils déplaifent beaucoup
plus que d'autres défauts .
68 MERCURE DE FRAN CĚ.
XXXIII.
Il faut redoubler d'attentions & d'égards,
comme de modeftie , après les fuccès,
de quelque efpéce qu'ils puiffent être.
Nous relâcherions- nous fur ce qui rend
aimable , quand les autres font moins
difpofés à nous aimer ?
Il en doit être de même après des fervices
rendus ; & qu'on prenne garde que
je parle d'égards , & non fimplement d'amitić.
S'il n'étoit queftion que de celleci
, rien ne feroit plus facile , parce que
l'amitié augmente par les bienfaits , à
moins qu'ils ne trouvent des ingrats . Mais
comme c'eft en grande partie l'amourpropre
qui produit cette augmentation
d'amitié pour ceux à qui on a fait du
bien , il eft naturel qu'il faffe prendre en
même tems avec eux un air de fupériorité
dont ils font d'autant plus bleffès qu'ils
n'ofent le paroître , dans la crainte de paroître
manquer de reconnoiffance.
XXXIV.
Si l'on eft poli par bon coeur , encore
plus que par intérêt ; fi l'on eſt touché
du plaifir fi flateur d'en faire , & de faire
le plus grand de tous , en voici un moyen
infaillible ; c'eft de ne point diminuer
de politeffe , de ne point changer de
manieres avec quelqu'un qui vient d'éMAR
S. 1759: 69
prouver un grand revers , d'encourir la
difgrace d'un Protecteur puiffant , d'être
renvoyé d'une Place importante & c. Parmi
tous ces regards où il lit fon infortune
, qu'il lui eft doux d'en rencontrer où
il lit toujours , non-feulement la même
amitié , mais encore la même confidéra¬
tion ; de trouver quelqu'un auprès de qui ,
en perdant fa fortune , il n'a pourtant
rien perdu ; & de pouvoir en conclure
qu'il en trouvera peut-être encore quelques
autres ! Il n'y a point de forte de
mérite que ne voie en vous un malheu
reux pour lequel vous confervez les mê→
mes fentimens . Il vous eftime , il vous
admire à proportion qu'il vous aime ; &
c'eſt peut -être le feul cas où l'eftime &
l'admiration fervent à l'amitié , bien loin
de lui nuire. -
Il faut raffurer par nos égards ceux à
qui l'adverfité fait craindre nos mépris.
Un homme n'a que du mérite ; il eſt
fans bien , fans naiffance &c. Paroiffez
occupé des dons que lui a faits la Nature ,
en compenfation des avantages que la
fortune lui a refufés. Paroiffez ne voir que
fon mérite ; & fi vous n'êtes pas à portée
de le fecourir ou de le fervir , fi vous
ne pouvez que le plaindre , ne le plaiguez
qu'en lui témoignant de l'eftime &
70 MERCURE DE FRANCE.
de la confidération . Il fe croira aifément.
aimé de vous , s'il s'en croit eftimé &
confidéré. La mauvaile fortune nuit plus
à ces deux derniers fentimens qu'au premier.
X X X V.
La politeffe tient un milieu entre la
fierté & la baffeffe. Elle a la dignité de
la premiere , & la civilité de la feconde.
L'extrême inégalité des fortunes eft un
obftacle à la vraie politeffe. Lorfqu'il n'y
a que des Riches & des Pauvres , il n'y
a guéres que des hommes fiers ou bas , peu ,
de polis .
XXXVI.
L'Auteur de l'Ami des hommes obſerve
( Tome 2. p. 132. de l'Edition in 12. )
que les hommes font plus polis entre
eux aujourd'hui qu'ils ne l'étoient il y a
cent ans , & qu'ils le font moins avec
les femmes. On peut en apporter plufieurs
caufes différentes , & même contraires
; les unes qui font une forte d'honneur
à notre Siècle , les autres qui , bien
loin de lui en faire , prouveroient , que ,
du moins à quelques égards , nous valons
moins que nos peres.
S'il y a aujourd'hui plus de politeſſe
entre les hommes , cela pourroit venir
en partie de moins de bonne fierté , de
MARS. 1759: 71
moins d'honneur , & peut-être même de
moins de courage.
Si l'on eft moins poli avec les femmes,
c'est peut-être qu'étant moins vertueufes
, & furtout beaucoup plus frivoles que
leurs meres , elles méritent moins de
conſidération & d'égards .
D'un autre côté , & ceci regarde la
politeffe entre hommes , nous fommes
aujourd'hui plus raiſonnables en bien des
chofes . Nous fentons , par exemple , que
de s'expofer à des combats finguliers , à
plus forte raifon les chercher , c'eft fottife
& folie. De-là plus d'attention à évi
ter tout ce qui les attiroit .
Quant à la maniere de vivre avec les
femmes , cette ancienne galanterie , ces
complaifances, ces adorations, ce dévouement
aux Dames , qui alloit jufqu'à l'efclavage
, n'étoit- ce pas une vraie fottife ?
Les hommes font généralement plus
éclairés qu'ils ne l'étoient autrefois ; les
femmes , fi l'on en excepte un petit nombre
, ne le font guères davantage : de- là
une forte de mépris pour le commun des
femmes.
Il y a moins d'amour aujourd'hui ; c'eſt
qu'on a autre choſe dans la tête : on eſt
plus occupé par l'intérêt & par l'ambition
: l'amour eft une paffion d'oifif. Or
72 MERCURE DE FRANCE.
un homme véritablement amoureux d'une
femme , fera à la vérité bien froid avec
les autres ; mais par une fuite même de
fon amour , il fera poli avec toutes . Il les
refpectera toutes dans celle qu'il aime.
Un fot lâche , impoli avec les femmes,
étoit affez poli avec les hommes : cependant
il s'échapa un jour avec quelqu'un ,
qui lui dit , Faire une impoliteffe à une
femme , on en eefftt qquuiittttee ppoouurr être méprifé ;
mais d'en faire à un homme , ily va de la
vie ; fortons . Il ne fortit point , & on ne
daigna pas attendre qu'il fortît , ni le
chercher une autre fois.
XXXVII.
On a fouvent dit , qu'un peu de fatuité
étoit un titre pour plaire aux femmės. Je
ne le puis croire ; elles font trop vaines.
Si l'on difoit , un peu de folie , je le croirois
bien ; mais les foux ne font point
fats ; car il faut un peu de deffein , une
forte de fyftême pour l'être , & les foux
n'ont point de deffein , ne font point de
fyftême. Les gens d'efprit ne font point
fats non plus. Refte donc les fots ; la
fatuité eft leur fublime. Tous les fats font
fots , plus ou moins.
La fuite pour un autre Mercure.
LETTRE
MARS. 1759. 73
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE .
MON CONSIEUR , Peut-être a -t- on traité
la queſtion que je propoſe ; mais je l'ignore
, & je defirerois que quelqu'un
voulût prendre la peine d'y répondre dans
votre Mercure : la voici .
Comment eft - il poffible que des cho-
Les auffi oppofées que le font la douleur ,
la joie & la colere , puiffent également
faire verfer des larmes ? Je fuis peu furprife
qu'à la repréſentation , ou même à
la lecture d'une Pièce intéreffante , on
en répande ; j'en ai fait l'épreuve à plufieurs
des vôtres , Monfieur : on fent que
le coeur attendri en fe dilatant , fi j'ofe
ainfi m'exprimer, prépare une route à ces
larmes délicieufes , on eft alors livré à
l'amolliffement qui les déterminent à couler.
Mais je fuis étonnée que la douleur ,
la colere & la joie , en foient auffi fufceptibles
la premiere , quand elle eft vive
fufpend prefque toutes les facultés : la
feconde ne devroit pas opérer l'effet qui
femble appartenir à un fentiment tendre
; & la troifiéme eft- elle faite pour
D
74 MERCURE DE FRANCE.
eft
émouvoir la fource des larmes ? C'eſt cependant
dans la circonftance d'une joie
inopinée , que j'en ai vû verfer abondamment.
On me dira que ce font des larmes
différentes : j'en conviens ; mais trois
mouvemens , tous contraires , trouvent
la même iffue des larmes ; c'eft ce qui
me femble incompréhenfible. On me
dira peut-être encore que mon ſexe
plus fujet par foibleffe ; c'eft une fauffe
prévention des hommes : c'eft de l'un
d'eux que je tire l'exemple que je viens
de produire ; & fi l'on veut y réfléchir ,
que de femmes courageufes avec dignité
fupportent fans pleurer ni fe plaindre les
foibleffes & les injuftices des hommes !
On ne les cite pas ; elles font trop nombreufes.
J'ai l'honneur d'être , &c.
F.*
On propofe une autre Queſtion dont
l'examen peut être utile.
" QUEL eft l'avantage que les Anglois
retirent de la vente du Tabac de leurs
Colonies en France , relativement au
» Commerce, à la Marine , à la Popu-
#lation , &c,
MARS. 1759. 70
LE mot
E mot de l'Enigme du Mercure précédent
eft Chat. Čelui du Logogryphé
latin eft Menfis , dans lequel on trouve
mens , ens , enfis , femis . Celui du Logogryphe
françois eft Rhinoceros , dans lequel
on trouve chien , rocher , miel , cornes
, cor , fec , nier , ris , corfe , orion ,
noces , chine , cris , écho , Efon , héro
chiron , Rhin , ohio , ferin , fein , rofe ,
Roi , héros , héron , coronis , ino , or.
ENIGM E.
CHARME
•
HARME de la prairie , agréable ruiſſeau ,
Votre eau n'égale point mon eau brillante &pure.
Je dois beaucoup à l'Art ; vous , tout à la Nature.
Souvent vous vous troublez; je refte toujours beau
Ainfi que vous , j'ai plus d'un frere ,
Et je puis avec eux former une rivière
Inacceffible au froid le plus mordant ;
Mais qui , trop rapide en fa courſe ,
Fait par fois oublier ſa ſource,
On peut la voir auffi rouler tranquillement
Entre des Monts couverts de neige ;
Mais fur les bords fleuris on trouve plus d'un piége
Où le plus fin va donner fottement.
D'ij
6 MERCURE DE FRANCE.
N
LOGOGRYPHE.
ous fommes trois. Nos noms , d'un même
lit enfans ,
Sont compofés des mêmes élémens ,
Et naiffent de deux fons époux de trois confonnes.
Laillons-les un moment , & parlons des perfonnes.
Depuis trois Siécles environ ,
La mienne en un réduit fecrettement s'applique
A corriger Virgile & Cicéron .
Mon frere n'eft qu'un être abſtrait , métaphyſique ;
Ceft le titre fçavant de plus d'une façon
Que de déraisonner penfe avoir la raiſon.
Quant à ma foeur , elle eſt tout corps , toute phyfique.
Mais non , j'ai tort , fon fort le plus fouvent
C'eſt d'être un vuide , un eſpace , un néant.
Quand j'enlève à mon nom fon premier carac-
-tère
J'ai le nom d'une Cour où l'on crie en Latin ,
Le nom d'un Tribunal augufte & fouverain:
Mais du nom de ma foeur & du nom de mon frere
Otez la voyelle légère ,
Par qui la France entend des fons féminifés ;
Lifez enfuite , ou même délifez :
L'ordre à rebours, comme l'ordre ordinaire ,
Vous donnera deux mots , l'un de l'autre l'envers;
25
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
Lentem .
Le Ruisseau .
Ruisseau qui baignes cette plaine,
Guitarre
je te ressemble en bien des traits
Toujours même penchant m'entraine
Le mien ne changera jamais.
Gravépar M Charpentie. ImpriméparTournelle
MARS. 1759. 97
+
L'unindique un Sauveur qu'en fes malheurs divers
Croit juſtement avoir Liſbonne :
L'autre nous dit ce que dans l'Univers
Trop fottement ne croit avoir perfonne.
MA
AUTRE.
a tête à bas ; dé grand je deviens fort petit ,
Et je n'ai plus ni piés ni pates.
De fçavoir qui je ſuis , Lecteur , ſi tu te flates ,
Tu crois avoir beaucoup d'eſprit.
CHANSON.
LE RUISSEAU. *
RUIUSISSSEEAAUU, qui baignes cette plaine ,
Je te reſſemble en bien des traits ;
Toujours même penchant t'entraine ,
Le mien ne changera jamais.
Tu fais éclore des fleurettes ;
J'en produis auffi quelquefois.
Tu gazouilles fous ces coudrettes ,
De l'Amour j'y chante les Loix.
Ton murmure fatteur & tendre ,
Ne caule ni bruit , ni fracas ;
Plein du fouci qu'Amour fait prendre ,
Si j'en murmure c'eſt tout bas.
* Nota. Cette Idyle de M. Panard , a été imprimée dans
l'un des précédents Mercuręs.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Rien n'eft dans l'empire liquide ,
Si pur que l'argent de tes flots ;
L'ardeur qui dans mon fein réfide ,
N'eft pas moins pure que tes eaux.
Des vents qui font gémir Neptune ,
Tu braves les coups redoublés ;
Des jeux cruels de la Fortune ,
Mes lens ne font jamais troublés .
Je reffens pour ma tendre amie
Cet amoureux empreſſement
Qui te porte vers la prairie
Que tu chéris fi conftament.
Quand Thémire eft fur ton rivage ,
Dans tes eaux on voit fon portrait ;
Je conferve auffi fon image ,
Dans mon coeur elle eſt trait pour trait.
Tu n'as point d'embuche profonde ,
Je n'ai point de piége trompeur.
On voit jufqu'au fond de ton onde ,
On lit jufqu'au fond de mon coeur.
Au but prefcrit par la Nature.
Tu vas d'un pas toujours égal ,
Jufqu'au temps , où par fa froidure ,
L'hyver vient glacer ton criſtal .
Sans Thémire , je ne puis vivre ;
Mon but à fon coeur eft fixé .
Je ne cefferai de la fuivre ,
Que quand mon fang fera glacé.
MARS. 1759. 79
ARTICLE II
NOUVELLES LITTERAIRES.
LES PLAISIRS de l'Imagination , Poëme
en trois Chants , par M. Akenfide. Traduit
de l'Anglois . A Amfterdam, chez
Arkftée & Merkus , & fe trouve à Paris
chez Piffot , quai de Conti .
y
CE
E Poëme parut en Angleterre pour
la premiere fois en 1744 : il
fut reçu
avec de très - grands applaudiffements
.
Le Traducteur avoue que l'yvreffe poëtique
& l'efpèce de défordre qui régnent
dans cet ouvrage conviennent
plutôt à
une Ode qu'à un Poëme didactique ; ce
qui a fait dire plaifamment
à Mylord
Cheſterfield
que ce livre étoit le plus beau
de ceux qu'il n'entendoit pas . En effet le
Poëte a beau vouloir en développer le
plan , on n'y apperçoit guères que le délire
d'une imagination
féconde ; mais
fi quelqu'ouvrage
eft difpenfé d'être méthodique
, c'eft un Poëme fur les plaifirs
de l'imagination
. Les qualités effentielles
à un tel ſujet font la châleur & l'enthou-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
fiafme , le choix des comparaifons , la nobleffe
des peintures : or tout cela s'y
trouve réuni , & l'abondance , l'harmonie
& l'éclat d'une profe poëtique , laiffent à
peine regretter dans la traduction les
avantages que peut avoir l'original , du
côté des vers & de l'énergie de fa langue.
Les défauts effentiels de ce Poëme , au
jugement des Connoiffeurs , font la lenteur
& la monotonie . Le Poëme didactique
ne peut être animé que par une marche
rapide & variée. Dans celui- ci la
progreffion des idées eft rallentie à chaque
inftant par des images accumulées ,
& trop fouvent du même ton de couleur.
Dans le premier chant l'Auteur rapporte
aux idées de l'Etre Suprême comme
aux premiers modéles du beau , du
fublime & du merveilleux , toutes les
qualités qui plaifent à l'imagination . » Je
» vais , dit-il , dévoiler les charmes que
» la Nature bienfaifante fait éprouver
aux ames fenfibles des Mortels. Je vais
» découvrir les richeffes que l'imitation
» emprunte d'elles pour embellir le tra-
» vail du Peintre & du Poëte .
11 fent la difficulté de peindre les traits
de l'efprit les plus déliés , de donner la
couleur , l'énergie & le mouvement à
des êtres fubtils & mystérieux ; mais l'obMARS.
1759. 81
jet le féduit , l'amour de la Nature & les
Mufes lui ordonnent de chercher par
des fentiers inconnus , la région brillante
de la Poefie , de découvrir des fources
où aucun Mortel ne s'eft encore défaltéré.
s
» C'eſt
par le Ciel , dit - il , que com-
» menceront mes chants : c'eft du Ciel
» que la flamme du génie defcend dans
» le fein d'un mortel : c'eſt de lui que
» viennent la chaleur de l'efprit , les
tranfports de l'ame , l'infpiration de la
Pocfie. Avant que le Soleil eût franchi
» les barrières de l'Orient ; avant que la
» Lune eût fufpendu fa lampe fecoura
» ble au milieu des voutes de la nuit ;
» avant que les montagnes , les forêts &
}}
les eaux ornaffent le globe ; avant que
» la Sageffe eût enfeigné fa loi aux enfans
» des hommes , l'Eternel étoit. Profon-
» dément enveloppé dans fon immenfité,
>> il voyoit en lui - même les images des
» êtres non créés . Dès le commencement
» il y atracha fon amour & fon admiration
, jufqu'à ce que , les temps étant
» accomplis , fon fourire vivifiant fit éclo
» re ce qu'il avoit aimé & admiré ; de là
» ce fouffle répandu dans tous les corps
organifés , qui leur donne le mouvement
& la vie ; de là la verdure des
"
»
»
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» campagnes , le bruit confus des flots ;
» les alternatives de l'ombre & de la lu-
» miere , de la chaleur & du froid , les
cieux fereins de l'Automne , les dou-
» ces rofées du Printems , & toute la va-
» riété qui régne dans la Nature.
Mais la Nature elle-même a varié les
efprits & leurs penchants ; il eft peu d'ames
douées d'une imagination vive &
d'une fenfibilité délicate. » C'eſt pour
» elles que le Pere des êtres ouvre le livre
» harmonieux de l'Univers ; là elles lifent
» ce que fon doigt a tracé ; elles adorent
» partout l'empreinte de fa main ; dans la
»terre , dans les airs , dans les tréfors de
» la prairie , dans la lumiere douce des
» aftres de la nuit , dans les attraits tou-
❤ chants d'une jeune beauté , dans fon
»tein de rofe ; partout elles apperçoivent
la copie de la beauté éternelle , elles
» en éprouvent les charmes , elles en
» font enyvrées , & partagent la joie de
» l'Etre Suprême.
Par la Fable de la Statue de Memnon,
il explique l'accord que la Nature a mis
entre les objets fenfibles & les facultés
de l'efprit ; de là tous les phénomènes de
l'imagination , du fentiment , du génie.
Le Poëte divife en trois claffes tout ce
que l'Art imite d'après la Nature : le beau,
MARS. 1759. 83
le fublime , le merveilleux. Il demande
pourquoi l'ame des hommes tend naturellement
vers les grands objets ; & il répond
: » L'efprit enorgueilli de fon ori-
33
و د
33
"
gine ne veut point rallentir fon vol ;
» il s'éléve fans ceffe vers le Ciel où il
» a pris naiffance . Ennuyé de la Terre &
» des fpectacles qu'elle lui préfente cha-
» que jour , il prend fon effor à travers
» les plaines de l'air ; il fuit l'orage qui
» s'éloigne ; il parcourt avec l'éclair les
espaces du Firmament ; il fe joint aux
Aquilons impétueux ; il plane au- deffus
de l'abîme des mers ; il s'élance
jufqu'à la fphére du Soleil ; il lui voir
répandre fes torrents de lumiere ... En-
» fin ſe recueillant , il fe plonge dans les
» abîmes de l'immenfité , où bientôt il
refte abforbé ; là fes efpérances fe repofent
, & il attend le terme fixé par
» la deftinée. Car . dès la natffance de
-» l'homme, fon Créateur a dit que ce ne
» feroit ni dans le plaifir paffager , ni
» dans le vain écho de la renommée ,
ni fous la pourpre de la grandeur , ni
» dans le fein fleuri de la volupté , que
» l'ame trouveroit fon bonheur ; il a vou-
» lu que méprifant ces objets frivoles ,
» elle attachât fes vues fur un bien plus
réel , placé fort au-deffus de tous les
"
"
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
êtres , jufqu'à ce qu'un jour toutes les
barrieres difparuffent , & que le fpecta-
» cle fe terminât par celui de la perfec-
"
tion infinie.
Il contemple les facultés qui font renfermées
dans l'homme. » Quel dommage,
» dit - il , en parlant de l'ame , fi les triftes
vapeurs de la pareffe courboient
vers la terre cette tendre fleur , épui-
» foient les vraies fources de fa vie & la
» flétriffoient dans fon printems ! L'attrait
» de la nouveauté l'attire & l'éleve au-
» deffus d'elle - même : c'eft ce defir cu-
» rieux qui fait que le Sage oubliant fon
»fommeil veille courbé à la pâle lueur
» d'une lampe nocturne ; c'eft lui qui fait
» que dans l'obfcurité d'une longue nuit
d'hyver, une antiqueVillageoife fufpend
par fes récits l'attention de fes enfans.
»Elle les entretient des cris qui fe font
» fait entendre au lit de mort de ceux qui
» ont opprimé la Veuve & dépouillé l'Orphelin
. Elle leur montre des Phantômes
errans dans le filence de la nuit , fe
» couant leurs chaînes , & tournant avec
leurs torches infernales autour de la
» couche du meurtrier. Chaque fois qu'el-
» le interrompt fon récit effrayant , le
» cercle qui l'environne fe rapproche par
crainte ; chacun fe regarde fans parler ;
و ر
22'
33
MARS. 1759. 85
a)
on friffonne ; on pouffe des foupirs entrecoupés
; l'attente les fufpend autous
» de leur bonne mere ; ils continuent à
» l'écouter , & les coeurs fe rempliffent de
» terreurs agréables .
De ce tableau fi naturel & fi animé
des effets du merveilleux , le Poëte paſſe
à la Peinture & aux louanges de la beauté.
O la plus brillante des Filles du
» Ciel ! comment peindre tes attraits 2
» Où trouver des couleurs qui égalent la
» vivacité de ton tein ? » Il parcourt les
plus riches campagnes ; il pénètre dans
le jardin des Hefpéries , il en cueille les
pommes d'or , & va les offrir à la jeune
Dioné : » Tourne ici tes pas , Nymphe
» charmante ; incline ton front éclatant ;
» que tes yeux répandent la douceur de
ود
leurs regards ; que le fouffle léger
» des zéphirs écarte les boucles de tes
cheveux ; qu'elles fe partagent pour
» laiffer voir la blancheur de ton fein , le
» doux incarnat de tes jouës , les roſes de
» tes lèvres , où les ris enchanteurs & la
volupté font tempérés par la fageffe &
» la pudeur. » Mais il s'élève par abftraction
à l'idée tranfcendante de la beauté.
Elle eft , dit- il , defcendue du Ciel
pour
» être au milieu des illufions de ce monde
le gage de la bonté & de la vé
35
86 MERCURE DE FRANCE.
» rité ; car la bonté & la vérité ne font
» qu'une même chofe. La beauté réfide
" en elles , & elles habitent dans la
» beauté. ( Le Poëte a répandu fur ce
paffage les lumières de la plus faine Philofophie
, dans l'une des fçavantes Notes
que le Traducteur a réunies à la fuite
du Poëme . )
» Sans la vérité , la beauté n'eft qu'u-
» ne ombre. Vous la voyez s'évanouir
dans vos vuides embraffemens » La
beauté réelle a fes développemens &
fes degrés ; le Poëte les obferve dans
le tableau de la Nature ; & des objets
matériels il ppaaffffee aux êtres animés.
»Mais la beauté nous touche plus vivement
encore lorfqu'elle laiffe percer
quelques lueurs d'intelligence elle
» nous conduit par degrés vers cette origine
éternelle , dont le pouvoir ſe manifefte
dans les différens ordres des
» êtres ; elle les a remplis de fes attraits :
» femblables aux rayons du matin qui
» partent du Soleil , leur pere commun ,
» pour éclairer tous les points de l'ef-
» pace. L'ame , l'ame feule , s'écrie le
"s
23
Poëte , renferme en elle - même les
fources vivantes du fublime & du beau :
» c'eſt en elle qu'habitent les graces .
" c'eft là que la beauté a fon trône. Dans
les payfages les plus rians qu'offre le
MARS. 1759. 87
Printemps , dans les afpects les plus
> charmans du matin & du foir , dans les
» fpectacles les plus magnifiques de la
" Nature , eft- il rien d'auffi beau que l'a-
» mitié vertueufe : Eft- il rien de plus tou-
» chant que ta vue de l'homme jufte qui
» lutte contre l'infortune ? Eft-il rien qui
charme autant que la férénité refpec-
» table de l'homme dans la vie privée ?
» La paix orne fa porte des rameaux tou-
» jours verds de l'olivier ; fa main libé-
» rale répand des tréfors non enviés : tout
» ce qui l'approche eft couvert de l'aîle
» pure de l'innocence & de l'amour. »
Le Poëte compare les facultés de l'ame
aux qualités des objets fenfibles ; & ceuxci
, en comparaifon , n'ont plus rien de
merveilleux. » De tous les habitans de la
» terre , c'eft à l'homme feul que la Sa-
» geffe divine donna le pouvoir d'élever
»fes regards pour contempler les loix
» éternelles de la vérité , pour y puiſer
» la règle de l'action & de la volonté ,
» pour diftinguer le jufte de l'injufte , la
prudence de la folie. Mais le Pere bienfaifant
de la Nature voulant embellir
» les routes de la juftice & de la bonté , a
» joint l'éclat de l'imagination aux loix
puiffantes de la vérité , à laquelle la
و د
و ر
ود
» raiſon ſe ſoumet avec joie .
88 MERCURE DE FRANCE.
Après avoir parcouru dans le premier
chant les trois objets des plaifirs de l'imagination
, le grand , le merveilleux ,
& le beau , le Poëte obferve dans le fecond
chant, quelle eft l'influence des fens,
de la Philofophie & des Paffions fur ces
plaifirs qu'il vient de confidérer en euxmêmes.
D'abord il déplore les outrages
que la barbarie a fait aux Muſes ; il les
voit renaître en Italie , mais reléguées
dans l'ombre des Cloîtres , ou affervies
à la tyrannie & au déréglement des Cours.
Enfin il les voit s'établir dans fa patrie.
» C'eft- là , dit- il , que le cortège de la
fageffe , c'eft - là que les vertus retrou-
» vant des amis dont elles furent long-
» temps féparées , embrafferont , com-
»me autrefois , la Troupe aimable dest
» Arts , des Mufes & des Graces. »
"
و د
"
Mais il reprend fon deffein & il obferve
que les fens concourent à embellir
les charmes naturels de l'imagination ....
Lorfqu'au milieu des ardeurs du Midi ,
on découvre un ruiffeau qui coule fur
» la verdure & préfente une fraîcheur
» aimable , un breuvage délicieux au
» voyageur altéré , fes ondes ne paroiffent-
elles pas plus pures ? Son murmu-
» re ne femble- t- il pas plus doux ? Em
général le paffage d'une fituation dou
MARS. 1759.
89
ود
A
loureuſe à un état paifible ajouté à la
fenfibilité de l'ame & aux charmes de
l'imagination . » Le fpectacle du Prin-
» tems , lorfqu'il eft accompagné des
», chanfons ruftiques , & parfumé par
» les fleurs du matin , a des appas pour
» tous les yeux . Mais que fon afpect eft
» doux pour le malade qu'un lit a long-
» temps environné de fon ombre lugu-
» bre ! Que fa beauté lui paroît touchante,
lorfqu'au moment où les forces com-
» mençant à renaître , il refpire un air
» embaumé , il fent la chaleur vivifiante
» du Soleil réchauffer fon fein , & chaffer
des fources de la vie les vapeurs fu- .
» neftes de la douleur qui l'oppriment !
La vérité pure a des plaifirs encore plus
vifs que l'illufion des fens. Ici le Poëte
contemple ce fpectacle de l'Univers avec
des yeux Philofophiques ; mais il me femble
qu'il fe trompe dans le développement
du phénomène de l'Arc-en- Ciel.
Des globules tranfparens , dont les furfaces
convexes d'un côté & concaves de
l'autre reçoivent les rayons qui les frappent
; ces globules , dis-je , expliquent
mal les réfractions de la lumiere & la variété
des couleurs de l'Iris .
Il attribue des plaifirs fecrets aux paſ90
MERCURE DE FRANCE.
ود
"
fions même douloureuſes ; & par une allégorie
très -poetique, il fait voir que l'Au-
» teur de la Nature , toujours juſte , toujours
bienfaifant , toujours fage , veut
» que les pas de la vertu , lors même
qu'elle eft pourfuivie par l'infortune &
» la douleur,foient accompagnés de la vo-
»lupté pure . Crois-tu , ( lui dit le Génie
» de l'humanité qui lui apparoît au mi-
» lieu d'un nuage . ) Crois- tu que la Nature
» n'ait point mis de plaifir dans la terreur
» que nous caufent les malheurs des au-
» tres , dans les larmes fi douces que fait
» verfer la compaffion ? penfes- tu qu'il n'y
» ait point un charme invincible qui en-
» traîne les facultés fociales , & les met-
»te en action malgré le tranchant de la
» douleur ? Interroge ton coeur , lorſqu'au
» milieu du filence de la nuit , à la lueur
» d'une lampe , ton oeil ftudieux parcourt
" les volumes facrés des morts , les vers
» des Chantres de la Grèce , les faftes où
» la renommée traça les noms fameux
» de ces Héros dont le Ciel & la Terre
lifent les actions avec la complaifance
» d'un pere qui entend les louanges de
" fon fils : alors fi ton ame partage leurs
» exploits , & brule de la même ardeur
» qui les animoit autrefois ; dis , lorf
» qu'un fpectacle odieux fe préfente à
35
و د
33
و د
MARS. 1759.
ود
» ta vue , lorfqu'ébranlés juſques dans
» leurs fondemens , des Etats glorieux
gémiffent dans la pouffière , & trem-
» blent à l'aſpect altier de la fière ambi-
» tion ; lorfque tu vois une jeuneſſe hé-
» roïque qui combattit pour les loix &
» la liberté de fes Peres , étendue dans
» des ruiffeaux de fang ; quand l'orgueil
> impie ufurpant le trône de la juſtice ,
change l'éclat du pouvoir , la majeſté
» des loix , le glaive , le laurier & la
» pourpre en un vain appareil fait pour
» orner la marche infolente d'un tyran ,
»ou pour éblouir les yeux des efclaves
qui fléchiffent devant lui ; lorfque l'a-
» vidité impitoyable arrache des mains
» du Temps la faulx meurtrière , pour
» détruire les monumens de la gloire ;
»
33
quand tu vois la défolation déployer
» fes aîles de corbeau fur des rues aban-
» données & couvertes d'herbes ; quand
» fur ces murs habités autrefois par des
Sénateurs auffi révérés que des Rois ,
» l'on entend fifler le ferpent , qui for-
» tant d'un amas de plantes venimeuſes ,
» va s'entortiller autour d'une colonne
» brifée ; lorfque le touchant fpectacle
» de ces débris lugubres , de ces révolu-
» tions funeftes , perce ton coeur ému ;
» lorfque la larme patriotique tombe de
92 MERCURE DE FRANCE.
» ton oeil attendri : dis - moi , à la vue de
» ces chofes , ton coeur fouffre-t-il en fe-
» cret de la douleur qu'il éprouve ?
mal
prouve que
y a
Si tout cela la douleur
dans une ame vertueuſe foit toujours accompagnée
d'une volupté pure , & s'il
peu de Philofophie dans ce difcours ,
on ne peut nier qu'il n'y ait beaucoup de
pocfie & d'enthoufiafme.
,
L'étude de l'homme eft une fource
de plaifirs pour l'imagination ; même
lorfqu'il eft vicieux ou ridicule &
c'eft l'objet principal du troifiéme
chant de ce Poëme. Le Poëte obferve
d'abord que l'imagination influe effentiellement
fur les moeurs par l'image fidelle
ou trompeufe des objets qu'elle
préſente à l'ame. Il en donne pour exemple
un Citoyen entre l'image de la mort
& celle de fa patrie. Il eft certain que
fa vertu dépend de la maniere dont l'une
& l'autre lui eft préfentée & dont il en
eft affecté. Mais l'erreur de l'imagination
ne méne pas toujours au vice ; » fouvent
» la folie prend fa place & commande
» en Reine ; elle fe couvre de mille parures
différentes ; elle a mille manieres
» d'exercer fon empire. » Ici le Poëte
change de ton : il entreprend de montrer
comment les ris font excités par les
écarts de la folie. Il voit les ridicules fe'
MARS. 1759. 93
و د
ހ
">
préfenter en foule , & il les défigne en
paffant , par les traits qui les caractérifent.
J'y vois , dit-il , l'Eſclave décon-
» certé par les regards hautains que la
grandeur altiére laiffe tomber fur fon
humble maintien ; là eft le lâche mal-
» heureux que la frayeur faifit , & que
» la vue d'un péril imaginaire plonge dans
» l'abbatement , & noye dans des larmes
» honteufes ; là eft cette ame abjecte qui,
fubjuguée par les ris effrontés & les
» outrages du vice endurci , renonce en ,
rougiffant à la gloire attachée à la tempérance
& à la probité : elle est prête
» à defavouer la haine que l'homme libre
» a pour l'orgueil & la tyrannie : elle en-
» tend une bouche vénale infulter avec
» licence au nom glorieux d'un Citoyen ,
» & elle force fa bouche à fourire.
33
n
ود
"
» Mais par quelle vue bienfaifante le
» Pere de la Nature produit-il dans l'ame
des Mortels ce mépris qui caufe de la
joie ? Pourquoi excite-t- il les aiguillons
agréables du rire , qui fait naître le
plaifir du ſein même du dégoût ? C'eſt
» pour hâter les pas tardifs de la raiſon ,
& l'écarter par cette impulfion des rou-
» tes infenfées de la folie.
"
33
Le Poëte réfléchit à la douce émotion
qu'excitent dans l'ame certains tableaux
94 MERCURE DE FRANCE.
de la Nature , comme une antique Forêt
de brillants nuages &c. Et il demande
» Cette émotion vient - elle de ce ton
» myfterieux qui fut donné aux facul-
» tés harmonieufes de l'ame , à l'inftant
»de fa naiffance ? ou vient- elle des liens
» cachés que l'art ou la coutume leur im-
→ pofe ?
11 compare la liaifon des idées unies
par l'habitude , & qui fe réveillent mutuellement
, à la fympathie de deux aiguilles
aimantées . Il m'a femblé que la
comparaifon manquoit de jufteſſe ; mais
le méchaniſme de la mémoire expliqué
par cette liaiſon fait une peinture charmante
.
""
» C'est par ces liens mystérieux que le
pouvoir actif de la mémoire conferve
» en entier le cortège de fes idées : ſi
quelqu'un des objets qui le compofent
» vouloit échapper à fa vigilance , elle
»recherche fes traces au travers des ef
» paces de l'oubli. En raſſemblant ainfi
»les formes variées des êtres , elle les
préfente à l'art imitateur , pour qu'il
», choififfe entr'elles : femblable aux fleurs
du Printemps qui répandent leurs doux
parfums , pour que l'abeille induftrieu-
» fe puiffe de leurs dépouilles choifies ,
» compofer fon mets délicieux. La furfa-
"
39
وو
MARS
1759. 95
"
"
,
ce étendue d'un lac d'eau vive durant
le calme qui régne pendant les chaleurs
» de l'été , ne réfléchit pas plus parfaite-
» ment ou les ombrages qui l'environ-
» nent ou l'éclat des Cieux qui la domine
; l'or fculpté ne conferve pas plus
» fidélement le trait que le Graveur lui
imprime , que l'ame d'un mortel favorifé
des Cieux , & né fous un Aftre
» favorable au germe de l'imagination ,
» ne conferve l'empreinte de la Nature.....
Pouquoi donc la Nature a-t- elle tant
» de charmes ? N'auroit-elle pas dequoi
» fournir tous les befoins de la vie , quand
» elle ne feroit point ornée de ces illu-
» fions enchantereffes ? D'où viennent.
» tous ces ornements ? C'eft de toi ,
» fource divine & intariffable d'amour !
» C'eſt de ta bonté infinie. Non contente .
» de fournir à l'homme la nourriture de
» la vie , tu fais , par les illufions agréa-
» bles de fes fens , que toute la Nature
» eft belle à fes yeux , harmonieuſe à fon
» oreille. » Ici le ſpectacle de l'Univers
eft une peinture délicieufe ; & le Poëte
conclud , que le goût qu'il définit , » l'énergie
& l'activité des facultés de l'a-
» me , difpofées à fentir chaque impref-
» fion agréable , eft un don du Ciel . Mais
le goût n'eft pas le même dans tous les
6 MERCURE DE FRANCE.
hommes : l'un ne cherche que le grand ,
le merveilleux , l'étrange ; un autre ne
foupire que pour l'harmonieux & le beau.
L'homme doué de ce fentiment jouit de
tous. » C'eft à lui qu'appartiennent & la
" pompe des Villes & les plaifirs des
campagnes , & tout ce qui fait l'orne-
» ment des Palais des Rois , les colon-
» nes , les portiques , les marbres qui ref-
. » pirent , l'or & fa cifelure : fon ame
» ſenſible en jouit , fans que le fier pof-
» ſeſſeur puiſſe en être jaloux. » Mais
l'objet le plus digne de la contemplation
de l'homme , c'eſt la Majeſté infinie qui
pofa les fondemens de l'Univers. » Ainfi
>>
les mortels , que les oeuvres de la Na-
» ture ont le droit de charmer , conver-
» fent avec Dieu même : de jour en jour
» ils deviennent familiers avec les vues
» éternelles ; ils agiffent fur fon plan , &
» cherchent à former les plaifirs de leurs
» ames fur le modèle éternel des fiens.
ABREGF'
MARS. 1759: 97
ABRE'GE' Chronologique de l'Hiftoire
d'Espagne , depuis la fondation de la
Monarchie jufqu'à préfent. Par M.
Deformaux. 5 Volumes in 12 , chez
Duchefne , rue S. Jacques .
Pru d'Hiftoires offrent un tableau auffi
vafte , auffi intéreffant & auffi varié que
celle d'Efpagne : fes premiers Habitans ,
Celtes d'origine , furent malgré leur courage
& leur fierté fubjugués en partie par
les Carthaginois ; bientôt après les Romains
dépouillerent Carthage des Provinces
qu'elle avoit conquifes en Eſpagne &
étendirent leur domination fur celles qui
avoient confervé leur liberté. On fçait
de quelle utilité fut pour Rome la conquête
de cette riche Région : elle en tira
des Tréfors immenfes & d'excellens Soldats
; mais quand l'Empire Romain affoibli
par le luxe , les guerres civiles & le
defpotifme militaire, eut été la proie des
Nations barbares qui habitoient le Nord
de l'Europe , l'Eſpagne fucceffivement ravagée
par les Vifigoths , les Vandales
les Suéves & les Alins , éprouva les plus
terribles malheurs . Ses Habitans infor
E
98 MERCURE DE FRANCE:
tunés furent prefque tous détruits par
le fer , la famine & la pefte , & leurs
farouches Vainqueurs n'épargnérent pas
même les Monumens fuperbes dont la
magnificence Romaine s'étoit pluë à l'embellir.
Enfin après plus d'un Siécle de
guerres & de combats , les Vifigoths reftérent
feuls maîtres de ce beau Pays :
leurs moeurs s'adoucirent peu-à- peu ; ils
embrafférent la Religion des vaincus ,
ſe mêlérent avec eux , & ne firent plus
qu'une Nation. Il n'y avoit pas deux
Siécles que l'Espagne jouiffoit du bonheur
qu'apporte à un Etat l'unité de Religion
& la concorde des Citoyens , lorfqu'elle
devint la proie d'un ennemi plus
redoutable que les Brigands dont nous
venons de parler. L'Evangile fit place
à l'Alcoran , & les Vifigoths trouvérent
dans les Arabes des Vainqueurs auffi cruels
& auffi impitoyables qu'ils l'avoient été
eux-mêmes à l'égard des Romains. La plupart
des Hiftoriens attribuent la caufe de
cette nouvelle révolution , la plus fatale
qu'ait éprouvé l'Eſpagne , au crime de
Rodrigue le dernier des Rois Goths : ce
Prince foulant aux pieds les Loix de l'équité
& de la Religion , attenta à la pudicité
de la fille du Comte Julien , &
accabla enfuite du plus injurieux mépris,
MARS. 1759. 99 .
Cette Amante abandonnée, confia fa hon--
te & fon défeſpoir au Comte fon pere
qui , par la plus mémorable & la plus
atroce de toutes les vengeances , perdit
fon Roi & fa patrie en armant contr'eux
les Arabes . Ĉe fut fur les bords de la
Guadalette , en 712 , que Rodrigue périt
avec toute la Nobleffe de fes Etats : fon
Trône fut brifé , & fes vaftes Domaines
pafférent en moins de trois ans fous la
domination des Calyfes de Bagdad , qui
avoient vaincu par les mains de leurs
Généraux. Bientôt ceux - ci franchirent
les Pyrenées à la tête d'une armće innombrable
, fe répandirent comme un
torrent impétueux jufqu'à la Loire , &
menacérent la France des mêmes fers
dont ils venoient d'opprimer l'Espagne.
Mais les plaines de Poitiers devoient être
le terme de leurs victoires : c'est là qu'ils
trouvérent un de nos plus fameux héros
, Charles Martel , qui avec moins de
trente mille François , remporta fur eux
la victoire la plus décifive & la plus importante
qui ait peut - être jamais été livrée
en Europe , puiſqu'il s'agiffoit de
la liberté & de la Religion de cette partie
du monde.
Les Arabes vaincus durent le trouver
heureux de conferver l'Efpagne. Un
E ij
100 MERCURE DE FRANCE -
nouvel ennemi s'étoit élevé contr'eux ;
Pélage , du fein de l'accablement & de
l'humiliation , ofa combattre pour fa liberté
& celle d'une poignée de Goths
échappés à l'esclavage : il la conferva
par fa valeur , & à l'aide des rochers des
Afturies , qui lui fervirent d'afyle & de
rempart contre les armées formidables
qu'on envoya pour l'y forcer.
Tels furent les commencemens d'un
Peuple qui ne fe foutint d'abord qu'à
peine , & qui enfin , après avoir lutté
fept fiècles entiers contre les Mufulmans
avec des fuccès variés , eut la gloire de
les détruire .
Déjà l'Espagne étoit échappée aux Calyfes
; un de leurs Sujets appellé Abderrame
, fugitif , profcrit , fans amis , fans
reffources , fans argent , ofa fe faire proclamer
Roi , & l'Efpagne gémiffante fous
le joug des Vicerois , lui tendit les bras &
le reconnut pour fon Souverain . Le nou
veau Monarque choifit Cordoue pour la
Capitale de fon Empire naiffant le
régne de ce Prince , & celui de fes enfans
jufqu'à Hiffem III , font les beaux
jours de l'Efpagne Mufulmane : on vit
fleurir fous eux les Sciences , les Arts &
le Commerce : les Efpagnols ne furent
peut- être jamais plus heureux , mais leur
MARS. 1759. Iot
bonheur ne fut que paffager. Bientôt
les guerres & les révolutions , les crimes
& la barbarie chafferent les Arts & les
Sciences ; les malheurs de ce Peuple eurent
leur fource dans la foibleffe d'Hi
fem III , qui fe laiſſa détrôner par ſes
Généraux , & qui de l'Affrique où il s'étoit
réfugié les vit lâchement partager
entr'eux fon héritage. Les uns s'établirent
à Cordouë , à Jaën , dans la Murcie ,
en Andalouſie , à Tolede , à Valence, dans
les Baleares & à Grenade ; chacun de ces
Ufurpateurs prit le titre pompeux dé
Roi : c'eft de là que toutes les Provinces
d'Eſpagne font encore aujourd'hui honorées
du nom de Royaume. Mais ces
Royaumes ne firent que paroître : ils furent
peu-à-peu envahis par des Princes
Chrétiens qui à- peu-près dans le même
temps prirent le Titre de Roi en Navarre
, en Caſtille , en Arragon & en
Portugal. Qu'on joigne à cette multitude
de Royaumes , celui de Léon fondé depuis
longtems par Pélage , on verra que
jamais Région d'une auffi médiocre éténduë
que l'Eſpagne ne fut déchirée par
plus de Souverains ou de Tyrans à la fois.
Le Royaume de Caftille devint bientôt
le premier & le plus célébre de cette
foule de Dynafties , la Maiſon de Bi
E iij
02 MERCURE DE FRANCE.
gorre qui déja régnoit en Navarre , pofféda
la Caftille quand cette Province fur
décorée du titre de Royaume à cette
Maifon fuccéda celle des Comtes de
Bourgogne , qui elle- même fit place à la
Maifon d'Autriche ; mais quand cette
heureuſe Maiſon parvint à la Couronne ,
les Sceptres d'Arragon , de Navarre &
de Grenade , étoient attachés à celui de
Caftille , & les Maîtres de ces vaſtes Etats
prenoient le titre de Rois d'Eſpagne avec
d'autant plus de raifon qu'il n'y avoit
qu'une feule Province , le Portugal , qui
ne reconnût pas leur autorité . Le Portugal
même ne tarda pas à y être uni ,
par l'ufurpation de Philippe II. Mais une
révolution éclatante l'en détacha 60 ans
après , & le rendit à fes légitimes Maîtres
qui y régnent encore aujourd'hui.
L'Efpagne fe vit foumife à la fin du
dernier fiécle à la Maifon de Bourbon ,
qui lui étoit étrangère & qu'elle s'étoit
efforcé plus d'une fois d'accabler . On fait
que lorsque le Duc d'Anjou petit-fils de
Louis XIV, fut proclamé Roi d'Eſpagne ,
la Monarchie Efpagnole s'étendoit en
Europe fur Naples , la Sicile , la Sardaigne
, le Milanès , les Païs-Bas & les Côres
deTofcane ; en Affrique fur le Royaume
d'Oran; en Afie , fur les Philippines ;
MARS. 1759. 103
en Amérique fur le Mexique , le Pérou
& d'autres Domaines immenfes. On fait
auffi que l'Europe conjurée contre Philippe
V , ne put lui arracher la Couronne
qu'il devoit à fa naiffance & au choix
de fon prédéceffeur Charles II. Mais cette
vafte Monarchie fut miférablement dé→
chirée & partagée : le Rival de Philippe ,
l'Empereur Charles VI , lui arracha Naples
, le Milanès , les Pays - Bas & la
Sardaigne ; le Duc de Savoie fe vit pof
feffeur de la Sicile , & les Anglois ufurpérent
l'Ifle de Minorque & Gibraltar.
Philippe , fous des aufpices plus heureux
, enleva 20 ans après les Royaumes
de Naples & de Sicile à l'Empereur , &
les donna au fecond de fes fils . Louis
vient de conquérir Minorque fur les Anglois
; mais ces évenemens font trop récens
pour les rappeller au Lecteur .
Les bornes de cet Ouvrage ne me permettent
pas de m'étendre davantage fur
cette Hiftoire , dont on ne fauroit trop
annoncer l'utilité . Le ftyle de l'Auteur eſt
plein de force & d'intérêt; aucun Ecrivain
ne s'eft étendu davantage fur les coutumes
, les loix & les moeurs des Efpagnols ;
il a fçu purger cette hiftoire des Fables
& du merveilleux qui la défigurent même
chez les Ecrivains Efpagnols les plus
E iv.
704 MERCURE DE FRANCE.
eftimés ; je ne citerai qu'un morceau
pour faire juger de fon ftyle : c'eft le Portrait
de Charles- Quint. *
A ne juger de la grandeur des Rois
que par l'éclat de leurs actions , plutôt
que par le bien qu'ils ont fait à l'humanité
, Charles- Quint doit être regardé
comme le plus grand Prince de fon Siècle.
Son activité infatigable , fon application
aux affaires , la profondeur de fa polititique
, la vafte étendue de fon génie , fon
ambition & fes fuccès le rendent en quelque
forte comparable à Jules-Céfar. Tous
deux formerent le magnifique projet daffervir
l'Univers. Tous deux calmerent
avec la même audace les féditions de
leurs Soldats . Tous deux fe fignalérent
par d'éclatantes victoires , & remplirent
le monde entier de fang & de carnage.
L'un & l'autre excella dans le grand Art
de pénétrer le coeur humain , & d'en
mouvoir à fon gré les refforts . Leur habileté
fut égale à convertir en émulation
& en zéle pour leur fervice , l'antipathie
des différents Peuples qu'ils eurent
à gouverner. Tous deux enfin terminérent
leur carrière au même âge. Les talents
Militaires & les exploits guerriers du
Monarque Espagnol difparoiffent devant
ceux du Général Romain : Charles no
* Tome III, page 403 .
MARS: 1759 . 1ος
fçut pas profiter avec la même rapidité
de fes victoires ; mais l'amour ne lui fit
jamais commettre les mêmes fautes qu'on
reproche à Céfar , ni perdre un moment
confacré au travail. It rougiffoit
de fes foibleffes , & prenoit autant de
foin de les cacher , que le Romain à
faire éclater les fiennes. Céfar étoit fupérieur
à Charles par l'étendue des connoiffances
, par la protection qu'il accorda
aux Arts & aux Lettres , par les reffources
du génie , & par la bienfaiſance.
Son ambition une fois fatisfaite auroit
eu , à ce qu'il femble , pour objet la
félicité publique ; au lieu que le Prince
Autrichien ne fongea guéres à dédommager
l'Europe des maux qu'elle eut à fouffrir
par fon ambition . On eft pénétré de
voir que la grande ame de ce Prince
n'ait pas fait de bien à fes Etats pendant
le cours d'un long régne. Pour achever
le portrait de Charles , j'ajouterai qu'if
fut quelquefois infidéle à fes promeffes ,
ou qu'il les éluda par des artifices puériles .
Sévére & indulgent , grave & careffant ,
modéré & équitable , ouvert & diffimulé
, libéral & économe ; fes vertus n'égalérent
pas fes talents ; mais fes défauts:
furent tous relatifs à fon ambition; excepté
La colére qui le tranfporta plus d'une fois
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
au-delà des bornes qu'un homme , &
furtout un Roi , doit ſe preſcrire.
SUITE des Ruines de la Grèce , par
M. LEROY .
UR le Promontoire de l'Attique , appellé
Sunium , étoit fitué le Temple de
Minerve Suniade. Les dix-fept colonnes
que l'on y voit encore debout , & qui fe
découvrent de très-loin , ont fait appeller
ce promontoire Cap-colonne . Ce Temple
reffembloit beaucoup à ceux de Minerve
& de Théfée à Athénes ; mais particulierement
au dernier , étant orné tout
autour d'une file de colonnes qui formoient
un péryftile , & en ayant fix à fa
façade. Il étoit d'Architecture Dorique.
M. Leroy a trouvé au pied des colonnes
le bas-relief dont parle M. l'Abbé
Fourmont dans la relation abrégée de
fon voyage de Grèce. Ce bas-relief repréfente
une femme affife , avec un petit
enfant qui , comme elle , léve les bras &
paroît regarder avec effroi un homme
nud qui fe précipite du haut d'un rocher.
L'Hiftorien , après avoir donné la
Carte du Port de Phalere & de celui de
Pirée , en donne les vues dans l'état acMARS.
1759. 107
tuel. Il paffe aux monumens d'Athénes
élevés fous les Empereurs Romains . Le
premier eft le Temple d'Augufte .
Sa façade qui fubfifte encore , eft compofée
de quatre colonnes doriques qui
foutiennent un entablement . Les Infcriptions
de cet édifice prouvent , dit M. Leroy
, que les Athéniens entendoient
mieux alors la flaterie que l'Architecture .
Il obferve que les colonnes du Temple
d'Augufte font d'une proportion beaucoup
plus élevée que celles du Temple de
Théfée & de Minerve . On fera moins
étonné de ce changement , ajoute- t- il ,
fi l'on confidere que l'ordre dorique a
toujours été en s'élevant , chez les Grecs
& les Romains , & même chez nous ,
puifqu'on lui donne quelquefois , quand
on accouple fes colonnes , jufqu'à huit
diametres & demi , & qu'on le dépouille
par-là de ce caractére mâle qu'il doit
avoir & qui fait fa principale beauté .
Sur la colline à laquelle Muzée , Poëte
célébre , avoit donné fon nom , eft un
monument élevé à un Syrien nommé
Caius-Julius -Antiochus-Philopapus ,
homme très-confidéré chez les Romains,
fous Trajan. Ce monument formoit par
fon plan une partie de cercle. Il y avoit
trois niches à fa façade , dont il ne reſte
E vj
L
108 MERCURE DE FRANCE.
plus que deux , dans lefquelles on voir
encore des débris de Statues . Le foubaffement
des niches eft orné de bas- reliefs.
L'Arc de Théfée ou d'Adrien eft un
monument élevé aux limites de l'ancienne
Ville d'Athénes , & de la nouvelle
Ville d'Adrien . Sur la façade qui regarde
la citadelle , eft une Infcription qui
dit : C'eft ici la Ville de Théfée . 'Sur la face
oppofée on lit : C'eft ici la Ville d'Adrien,
& non pas celle de Théfée. M. Leroy
prouve , en favant Obfervateur , que ce
monument doit avoir été élevé du temps
d'Adrien , & non du temps de Théfée.
L'Architecture en eft médiocre . On voit
dans la même Planche , à gauche de
cet Edifice , les reftes du Panthéon
d'Adrien. On y remarque auffi le Temple
de Diane la Chaffereffe , un des
plus fimples qu'ayent élevé les Grecs ;
mais où l'on voit encore quelques morceaux
d'une belle Mofaïque.
Le Panthéon d'Adrien annonçoit par
fa grandeur & par fa beauté , la magnificence
du Prince qui l'avoit élevé . On
y admiroit furtout , dit Paufanias , fix
vingt colonnes de marbre de Phrygie . MM.
Spon & Wheler prétendent que les dixfept
colonnes qui reftent encore fur pied ,
faifoient partie d'un portique de fix rangs
de vingt colonnes. M. Leroy fait voir ,
MARS. 1759.
109
›
furtout dans le plan reftitué de cet édifice ,
qu'il étoit impoffible que ce monument
formât un portique de fix vingt colonnes ;
tout paroît prouver au contraire qu'elles
faifoient partie du magnifique Panthéon
d'Adrien. Il juge que le portique de ce
Temple dont , felon Paufanias , les murs
étoient du même marbre que les colonnes
, où il y avoit des niches décorées de
Statues & de Peinture , & dont le Plafond
brilloit d'or & d'albâtre , étoit intérieur
comme celui du Temple de
Jupiter Olympien. Le Panthéon étoit entouré
de même d'une vafte enceinte de
murs. La grandeur des colonnes qui en
reftent , indique combien Adrien a voulu
lui donner de majefté. Elles ont plus de
cinquante pieds de hauteur. Elles font enrichies
de canelures , depuis la baffe jufqu'au
chapiteau. Les efpacements des
colonnes font ferrés , fuivant l'ufage des
Grecs dans tous leurs Temples Corinthiens
; & les chapiteaux des colonnes
font de la plus grande beauté. On voit
dans la planche où les ruines de ce Temple
font gravées , quelle étoit fa fituation
relativement aux principaux monumens
d'Athénes.
Le Stade étoit un Amphithéâtre def
tiné au Spectacle de la Courſe. Hérodes
110 MERCURE DE FRANCE.
Atticus l'avoit fait conftruire. Sa forme
étoit celle d'un fer à Cheval , en gradins ,
qui fervoit d'enceinte à une efpace de
fix cens pieds de long , mefure Grecque ,
& de fix cens vingt- cinq , felon les Romains.
Ce lieu fervoit auffi aux combats
des animaux , Adrien y en donna un de
mille bêtes féroces.
>
Quand on confidére , dit M. Leroy ,
l'étendue immenfe de ce monument
qui étoit tout couvert de marbre on
eft étonné qu'un Particulier ait été en
état de le faire conftruire à fes frais ;
auffi Hérodes- Atticus qui l'avoit fait bâtir
, étoit - il le plus riche Citoyen d'Athénes.
Il employa fes richeffes à décorer
fa patrie. Il fut le Maître d'éloquence
de Marc-Aurèle , & de Lucius-Verus.
La confidération qu'il s'étoit acquife lui
mérita la dignité de Conful. Il légua à
fa mort à chacun des Athéniens, dix écus ;
& par reconnoiffance ils l'inhumérent dans
le Stade , quoiqu'il eût ordonné qu'on
l'enterrât dans la Bourgade de Marathon ,
où il étoit né. Il ne refte de ce monument
que quelques gradins en ruine.
Ce qui fubfifte de l'Aqueduc d'Adrien
eft un monument d'ordre Ionique compofé
de deux colonnes , avec architrave ,
frife & corniche d'une architecture méMARS.
1759. 111
>
diocre. Ce monument eſt ſitué au pied
du mont Anchefme. On parvient avec
affez de difficulté au haut de cette petite
montagne , dit notre Hiftorien ; mais on
en eft dédommagé par une des plus bel
les vues du monde ; car non feulement
on voit de là toute la plaine d'Athénes ,
comme dans une Carte , mais on découvre
auffi une très -grande partie du Golphe
d’Engia nom moderne du Sinus
Saronicus , & les côtes qui le bordent.
C'eſt un ſpectacle charmant de confidérer
ce beau Pays , en lifant l'Hiftoire de
la Gréce , & en fe rappellant les événemens
extraordinaires qui ont rendu célébres
tant de lieux différens. Mais fi
l'efprit eft fatisfait , les yeux ne le font
pas moins de voir la plaine d'Athénes ,
arrofée de plufieurs petits ruiffeaux , &
plantée d'oliviers , de vignes , d'orangers
& de citronniers.
En partant d'Athénes pour fe rendre à
Sparte , & dirigeant fa route vers le
Nord , M. Leroy , après demie heure
de marche , trouva la forêt où étoit
placée la fameufe Académie de Platon.
Il n'en reste plus aucun veftige ; mais la
fertilité du lieu rend vrai-ſemblable ce
que les Anciens ont dit de fa beauté.
Le favant Voyageur nous rappelle fur
111 MERCURE DE FRANCE .
fa route les particularités intéreffantes de
chacun des lieux qu'il parcourt ; & l'on
croit voir , dans le récit de fon voyage ,
l'ancienne Gréce fortir de fes ruines.
Parmi celles de la Ville d'Eleufis , où l'on
voit encore les débris de plufieurs beaux
Temples de marbre , de grands Aqueducs
& d'autres veftiges de fa fplendeur ,
M. Leroy a furtout examiné les reftes du
Temple de Cérès , ce monument fi révéré
, qui fut épargné par Xercès luimême.
Il eft tellement ruiné qu'il n'a
pas été poffible d'en deffiner la vuë ; il
eft cependant facile de le reconnoître à
l'étendue & à la beauté de fes débris ,
parmi lesquels on trouve encore de trèsbeaux
chapiteaux Doriques & Ioniques.
» Ictinus le fit d'ordre dorique , d'une
» grandeur extraordinaire , fans colonnes
au dehors , pour laiffer plus d'efpace à
l'ufage des facrifices. Dans la fuite , Dé-
» métrius de Phalere , qui commandoit à
Athénes , mit des colonnes au-devant ,
» afin de rendre cet édifice plus majef-
» tueux par la décoration de fon frontifpice.
"
»
»
C'eft dans ce Temple que fe célébroit
cette fête augufte aux mystères de laquelle
, dit Cicéron , les habitans des Ré→
gions les plus éloignées venoient fe faire
initier,
MARS. 1759. IIS
Eleufis , fi fameufe , dans l'Antiquité ,
ne mérite pas feulement aujourd'hui le
nom de Village. Mégare , fi floriffante autrefois
, & qui avoit transformé ſes cabanes
en Palais , a vu changer fes Palais ,
en cabanes . M. Leroy fe rend à Corinthe.
Cette Ville fituée, comme l'on fçait ,
fur un ifthme d'environ cinq milles de
largeur , & qui fépare la Morée ou le
Peloponnéfe du refte de la Gréce ; cette
Ville autrefois fi puiffante par fa fituation
& par fes forces de terre & de mer ,
& fi célébre par fes jeux Ifthmiques , n'étoit
pas moins recommandable par la
magnificence de fes monumens. Paufanias
rapporte qu'il y vit deux Temples
de Neptune , ceux de Diane , d'Apollon,
& de Jupiter , le Tombeau de la fameufe.
Laïs & c. Mais de tous ces édifices un
feul eft échappé à la deftruction générale.
Il en refte huit colonnes de la façade ,
cinq de l'un des côtés du Temple , & une
dans l'intérieur , qui faifoit l'angle du
fecond portique. Ces colonnes font d'ordre
Dorique ; elles n'ont que vingt- deux
pieds & demi de haut , & elles en ont
fix de diametre : ce qui ne donne pas
quatre diametres pour la hauteur , compris
le chapiteau. L'intervalle d'une colonne
à l'autre eft d'un diametre : l'enta114
MERCURE DE FRANCE.
blement devoit être d'une hauteur prodigieufe
à en juger par l'architrave . On
ne conçoit pas comment MM . Spon
& Wheler n'y ont compté que onze colonnes
debout , puifque M. Leroy y en a
trouvé quatorze. Les proportions de cet
édifice femblent annoncer une antiquité
très-reculée. Ceux qui par un anacronifme
affez ridicule ont reproché à M. Carles
Vanloo , d'avoir fait dans fon Tableau
de Médée , le Palais de Créon en
ordre Dorique , verront ici que tous les
édifices de Corinthe n'étoient pas d'ordre
Corinthien .
Arrivé dans la plaine de Sparte , M.
Leroy en donne la defcription topographique
, & détermine la fituation de la
Ville, en rectifiant la relation de M. Fourmont
, où il eft dit que celui-ci paffa
l'Eurotas pour aller de Miniftra dans la
plaine appellée le Plataniſte , & du Platanifte
à Sparte . M. Leroy obferve que.
Sparte au contraire eft fituée entre Miniftra
& l'Eurotas , & que l'Eurotas coule
entre Sparte & le Platanifte ; Miniſtra
étant au couchant de la Ville , l'Eurotas
& le Platanifte au nord- eft .
Le plus grand nombre des monumens
de Sparte font fi ruinés , qu'ils ne préfentent
que des amas confus de colonMARS
1759. 115
nes , de chapiteaux & de corniches. M.
Leroy n'a pu en déterminer la fituation
qu'à l'aide des paffages de Paufanias
dont il a fait l'application fur les lieux.
Lé Théâtre & le Dromos font les feuls
édifices dont il nous ait donné les vues.
On reconnoît facilement le Théâtre à fa
forme & à fa grandeur . Il avoit deux
cent cinquante pas ordinaires dans fa
plus grande ouverture. Ses gradins étoient
d'un marbre blanc un peu gris , fes murs
extérieurs d'une fort belle pierre taillée
en rustique. Il étoit conftruit à- peu- près
fur le modéle de celui de Bacchus à Athénes.
Les fiéges des fpectateurs font creusés
en rond particularité fans exemple.
Le Dromos étoit une efpèce de Stade
où les jeunes Spartiates s'exerçoient à
la courfe : il eft tout-à-fait ruiné . M. Leroi
, après avoir examiné les ruines de
Sparte , a tâché de trouver la fituation
de quelques Villes fameufes de la Laconie
comme Amyclée , Therapnée &
Pharis, d'après les indications de l'hiſtoire.
Je ne puis dire combien ce voyage m'a
intéreflé : puiffe l'extrait que j'en ai donné
infpirer le defir de le lire.
,
La feconde partie est toute en inftruction
pour les Architectes , & je vois qu'ils
font tous avec reconnoiffance l'éloge de
ce favant & laborieux Obfervateur.
116 MERCURE DE FRANCE.
SUITE des Principes difcutés &c.
DEUX Differtations fort étendues ,
l'une fur la fainteté perpétuelle de l'Eglife
, l'autre fur la Loi Mofaïque , font
en partie la matiére des cinquiéme & fixiéme
volumes de l'Ouvrage des RR. PP.
Capucins.
Comme les Journaux & notamment
celui de Trévoux , ont parlé avec éloge
de ces deux Traités , & que d'ailleurs
ce font de ces Ouvrages qu'il faut
lire en entier pour fe pénétrer de la faine
doctrine qui y eft répandue , je crois devoir
renvoyer mes Lecteurs au Livre mê
me. Il verra dans le cinquième vol. l'Eglife
toujours fubfiftante fans aucune altération
depuis Adam jufqu'à nous , ne faiſant
jamais qu'un même corps & n'étant qu'une
même effence. Il trouvera dans le fixième
la Loi Mofaïque développée & mife dans
tout fon jour tant par rapport à fa matiere
& à l'objet de fes préceptes , qu'à
la nature de fes promeffes & à la fin
Dieu s'eft propofée en la donnant à ſon
Peuple , les prérogatives & l'appanage de
la Nation d'Ifrael ; enfin la différence
que
MAR S. 1759. 117
réelle des deux alliances & la fupériorité
de la nouvelle .
Les principes les plus lumineux font
le fondement de cet Ouvrage ; les raifonnemens
les plus folides en forment la
chaîne , & la pleine intelligence des Prophétes
en eft le fruit . L'Extrait fuivi que
j'en donne peut n'être pas du goût de
tout le monde ; mais il tient peu de
place dans chaque Mercure , & quelques
pages à lire tous les mois donnent infenfiblement
au Public le réſultat des
plus profondes études que l'on ait faites
des Livres Saints. Paffons au Poëme admirable
qui termine le fixiéme Volume ,
& qui eft une nouvelle preuve de l'harmonie
& de la clarté répandues par ces
nouveaux Interprêtes fur des Pfeaumes
qui jufqu'ici fembloient prefque inintelli
gibles.
Dans la premiere , qui contient les dix
premiers verfets , l'Eglife d'Ifraël captive
à Babylone fait fouvenir le Seigneur des
maux qu'elle endure , & par lefquels il
met à l'épreuve la fidélité de fes enfans ;
elle reconnoit qu'elle dépend en toutes
chofes de l'Etre fuprême & que nulle de
fes actions n'échappe à fa connoiffance ;
elle admire la profondeur impénétrable
des decrets que l'Eternel a formés fur
1.18 MERCURE DE FRANCE.
elle ; mais comme elle ne connoit point
encore la connexion qu'ils ont entr'eux
& les effets qui doivent en réſulter , elle
fait à cet égard l'humble aveu de fon
ignorance ; & comme elle eft trop perfuadée
que l'Etre Suprême eft infiniment
préfent partout , pour efpérer de trouver
une retraite inacceffible à ſes coups , elle
fe réfout à les fouffrir avec docilité .
Dans la feconde , contenant les v. 11
& 12 , on trouve l'oppofition que l'Eglife
d'Ifraël établit entre la profonde pénétration
de fon Dieu & l'obfcurité qui lui
eft perfonnelle , & elle prend pour point
fixe de fa preuve l'état même qui l'intéreffe
davantage , c'eſt celui de la liberté
future dont elle avoue que d'épaiffes ténébres
lui dérobent fa connoiffance ; mais
elle eft perfuadée que l'Eternel fidéle à
fes promeffes fera fuccéder à ces ténébres
l'évidence & la clarté qu'elle defire.
La troifiéme , qui s'étend depuis le v.
13 , jufqu'au 18 inclufivement , contient
la formation nouvelle des Ifraelites convertis
pendant la captivité , fous l'emblême
de la formation & de l'accroiffement
du corps phyfique dans le fein de
fa mere. Les Ifraclites étoient en effet
renfermés dans la Chaldée comme le foetus
l'eft dans le fein de la mere , & le
MARS. 1759: 119
deffein de la Providence étoit non feulement
de les punir de leur révolte , mais
de les corriger par cette épreuve de leur
penchant pour les cultes impies , de les
rendre plus dociles à fa voix , & d'en
former un Peuple tout autre qu'il n'avoit
été jufqu'alors . Il l'avoit promis , l'exécution
devoit y répondre.
La régénération des Ifraelites captifs
conduit naturellement à parler de leur
délivrance qui devoit en être la fuite , &
c'eſt par où commence la quatrième fection
qui contient depuis le v. 19 , juf
qu'au 22 inclufivement. L'Eglife d'Ifrael
fe plait à en rappeller le fouvenir. Elle
en fixe l'époque, c'eft lorfque le Seigneur
aura détruit les Chaldéens & les Apoftats,
dont elle fe déclare l'ennemie irréconciliable.
pen-
Animée de ces fentimens, elle ne craint
point dans les deux derniers verfets d'en
appeller au témoignage de Dieu même ;
elle le conjure de mettre a l'épreuve le
coeur , l'efprit & les plus fecrettes
fées de fes enfans , & perfuadée qu'elle
eft de leur innocence & de leur fidélité à
fa loi , elle fe promet que l'Etre Suprême
ne trouvera en eux aucun des veftiges
de l'impiété qui avoit attiré fur eux'
fa colére ; & de là naît la confiance
120 MERCURE DE FRANCE.
avec laquelle elle lui demande de la rés
tablir dans fon premier état.
PSEAUME CXXXVIII . Heb . CXXXIX.
Domine , probafti me &c.
SEIGNEUR , EIGNEUR , Vous m'éprouvez
Pour vous affurer de ma fidélité.
Le temps de mon fommeil
Vous eft parfaitement connu .
Le moment de mon réveil vous eſt préſent.
Vous pénétrez le ſujet des cris
Que je pouffe vers vous d'une terre éloignée,
Soit que je marche.
Soit que je me repoſe ,
Votre préſence m'environne ,
Et nulle de mes démarches
N'échappe à votre connoiffance.
Non, la parole n'eft pas encor fur ma langue,
Et déjà , Seigneur ,
Vous fçavez tout ce que je vais dire.
Vous me preffez de toutes parts ,
Etvotre main s'appelantit fur moi .
Cette connoiffance merveilleufe
Eft au- deffus de mon intelligence :
Je
MARS. 1759. 121
10
II
12
Je ne puis y atteindre.
Où me mettrai- je à l'abri de la tempête
Que vous excitez contre moi ?
En quel lieu me déroberai -je à votre colère
Si je monte vers les Cieux
Vous y êtes préfent :
Si je demeure au fond des Enfers,
Etendu fur mon lit de douleur
Je vous y trouve.
Me tranfporte-t-on
Aux extrémités de l'Orient ?
Me relègue- t on au fond de l'Occident ?
C'eſt votre main qui m'y conduit,
C'est votre droite qui m'y retient.
II.
Oui , je l'avoue ,
Je fuis environné d'épaiffes ténèbres ;
Mais elles deviendront pour moi
Une lumiere éclatante ;
Car les ténèbres
N'obfcurciffent rien à vos yeux ,
Et la nuit à votre égard
Eft auffi brillante que le jour .
Les ténèbres les plus profondes.
Sont pour vous le jour le plus lumineux
F
122 MERCURE DE FRANCE
+3
III.
--Oui vous ſeul êtes le maître
Des fources de mon exiſtence :
Vous m'avez renfermé
Dans le fein de ma mere.
Je vous rends graces des merveilles
Que vous opérez en ma faveur ;
Vos oeuvres font admirables ,
Mon ame en eft pleinement convaincue .
Mes os ne vous font point cachés
Pendant que je me forme dans le ſecret ,
Et que le tiffu de mes membres
S'accroit infenfiblement
Dans le fond de la terre.
Vos yeux découvrent leur affemblage ,
Le nombre en eſt inſcrit dans votre livre ;
De jour en jourils prennent leur aceroiffement,
Et ils deviendront un corps parfait.
Dieu tout-puiffant ,
Que vos amis me font précieux !
Quelle force leur Prince
N'auront-ils pas un jour !
En ferai - je le dénombrement ?
Leur multitude furpaffe
Celle des grains de fable.
MARS. 1759 . 423
IV.
"Je fortirai de mon fommeil
Pour me joindre à vous , ô mon Dieu ;
Lorsque vous aurez ôté la vie
Aux impies & aux hommes fanguinaires.
Loin de moi
Ceux qui vous irritent par le crime ,
Ceux qui fe font injuſtement-
Emparé de vos Villes.
Seigneur , ne fuis - je pas plein de haine
Contre ceux qui vous haïffent ?
Nai-je pas en abomination
Ceux qui fe révoltent contre vous ?
Je les hais d'une haine implacable ,
Et je fuis leur ennemi déclaré.
V.
"Dieu tout-puiffant , examinez
Et connoiffez mon coeur.
Sondez-moi ,
Et pénétrez mes penſées.
Voyez s'il refte encor en moi
Quelque veftige d'impiété >
Pour me rétablir dans mon premier état .
Cette Verfion eft fuivie d'obſervations
grammaticales & critiques dans lefquel-
F
124 MERCURE DE FRANCE.
les nos Auteurs rendent compte des raifons
qui les ont déterminés à donner aux
verfets les plus obfcurs de ce Pleaume
le fens qu'ils préfentent , toujours fuivant
les deux régles principales qu'ils fe
font prefcrites , fçavoir l'harmonie & la
voie de comparaifon.
Ils finiffent ce Volume fixiéme par la
traduction de fept ou huit Pfeaumes Graduels
; mais avant de les donner , ils dif
cutent ce que l'on doit entendre par ce
terme de Graduels , & ils font voir que
mal- à-propos on a intitulé ces Cantiques ,
Cantiques des degrés , parce que cette traduction
ne doit fa naiffance qu'à l'opinion
de quelques Rabins qui ont cru que ces
pocfies fe chantoient dans le Temple par
les Lévites fur un pareil nombre de degrés
& qu'elles en avoient tiré leur nom : mais
l'on doit interpréter Cantiques pour
les retours , expreffion que femblent indiquer
non feulement la racine du mot
hébreu dont elle eft formée ; mais encore
l'objet uniforme de ces Pfeaumes qui tous
ont trait à la captivité de Babylone.
que
Voici encore la Verfion du premier de
ces Pleaumes .Elle eft d'une grande beauté,
MARS. 1759. 125
PSEAUME CXIX. Hebr. CXX.
Ad Dominum cùm tribularer.
Au fort de la détreffe qui m'accable
Je pouffe des cris vers l'Éternel :
Il exaucerà mes voeux.
Éternel , daignez enfin délivrer mon ame
Des lèvres ou réfide le menfonge ,
De la langue pleine de fourberies.
Quelle fera ta récompenfe ?
Quel fruit recueilleras-tu ,
Langue artificieufe ?
Une gréle de flèches meurtieres
Lancées par une main redoutable ,
Une pluie de charbons embrafés.
Hélas , infortuné que je fuis ,
Que mon exil eft long!
J'habite des lieux pleins de trifteffe.
Depuis trop longtemps
Mon ame abandonnée fait fon féjour
Au milieu des Ennemis de la paix .
Cependant je fuis un homme de paix,
En vain je les y invite
Par des paroles pleines de douceur .
Ces Cruels ne refpirent que la guerre.
ap-
Il eft bien difficile de refuſer fon
probation à un plan & à un travail qui
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
jettent fur l'Ecriture Sainte une clarté fi
belte. L'impiété qui s'eft tant de fois
prévalue de l'obfcurité des Livres faints ,
n'a plus ici aucun prétexte , & les preuves
de la Religion tirées des Prophéties ,
Ouvrage important dont je me propoſe
de rendre compte , achève de forcer les
Incrédules à reconnoître la vérité de la
révélation.
JURISPRUDENCE du Confeil ancienne,
moderne & actuelle , fur la matière des
Amortiffemens , nouvel acquét , Indemnité
& Franc-fief, avec des Obferva
tions fur les Droits d'Echanges ; démontrée
par principes : dédiée à M. de
Courteille , Confeiller d'Etat , Intendant
des Finances. Par M. Duboft ,
Avocat en Parlement.
CE Livre,
E Livre, en 3 vol. in-4° . ſe vend chez
Lamefle Imprimeur des Fermes du Roi ,
à l'Hôtel Bretonvilliers , Ifle S. Louis . Le
prix eft de 30 liv. en Brochure , & de 3 G
liv. relié.
MARS. 1759. 127
Je fouhaiterois pouvoir en donner un
extrait affez étendu pour en faire connoître
toute l'utilité ; mais ce que j'en
indiquerai fuffira pour attirer l'attention
du Public fur un Ouvrage qui en eft fi
digne.
Le premier volume qui concerne les
droits d'amortiffement , nouvel acquêt &
indemnité eſt divifé en 26 Chapitres
fubdivifés en fections , articles & diftinctions
ils font tous intéreffans , mais
plus particulierement les Chapitres qui
traitent des dixmes & de la rentrée des
gens de main-morte dans les biens aliénés
par Bail à rente fonciere non rachetable.
Par rapport aux dîmes , l'Auteur propofe
d'abord la queftion de fçavoir fi elles
font de droit divin , ou au contraire de
droit Civil & pofitif , & la réfout par
nombre d'autorités qu'il rapporte. En
fecond lieu , il examine fi les dîmes
inféodées retournées à l'Eglife deviennent
eccléfiaftiques de plein droit , même à
l'égard des Cures en titre , à qui elles ont
appartenu originairement . En troifiémet
lieu , files dîmes eccléfiaftiques ou inféodées
font fujettes à l'amortiffement , lorfqu'elles
font tranfportées d'une mainmorte
à un autre main morte , & dé-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
finitivement , fi les Curés , foit en titre ,
foit primitifs font exempts de ce droit ,
& dans quels cas.
,
A l'égard de la rentrée des gens
de main morte dans leurs biens
aliénés par bail à rente fonciere non
rachetable , l'Auteur diftingue entre
celle qui s'opére par le défiftement &
par le déguerpiffement ; il explique
dans quel cas le défiftement a lieu , & fon
effet , & il donne la définition du déguerpiffement
forcé & de celui qui eft volontaire
, en appliquant à chaque efpéce
les Arrêts & décifions qui font intervenus ;
il termine ce chapitre par des réflexions
qu'il a puifées dans les Auteurs pour faire
connoitre l'ufage qu'il convient de faire
de ces jugemens.
Les deux autres volumes regardent les
droits de francfiefs & d'échanges ; le premier
renferme fix chapitres très - étendus
& tous très importans.
Dans le premier Chapitre l'Auteur remonte
à l'origine du droit des Franchiefs ,
& il fait à ce fujet une petite Differtation
très - bien raifonnée pour prouver que
dans les Provinces du Royaume où la
perception de ce droit n'eft point établie,
les Seigneurs ne peuvent affujettir les
Roturiers à aucunes preftations réelles
MARS. 1759. 129
ou perfonnelles , même dans les Coutumes
qui interdifent aux Roturiers la poffeffion
de biens nobles. Il examine enfuite
fi ce droit eft réel , perfonnel ou
mixte ; fi l'ufufruit ou la propriété , ou
tous les deux enfemble , donnent ouverture
à ce droit lorſqu'ils fe trouvent dans
des mains roturiérés ; dans quel temps il
eft exigible ; fa quotité : & il établit les
régles que l'on doit fuivre pour parvenir
à une jufte liquidation.
Le fecond Chapitre , qui contient ſeul
plus de 400 pages , parle du jeu de Fiefs .
L'Auteur est entré dans un détail immenfe
& dans des diftinctions bien claires
fur les différentes maniéres du jeu de
Fief. Il a confulté les difpofitions des
Coutumes & les fentimens des Commentateurs
, dont il rapporte les propres termes,
& il a rapproché des principes qu'il
en tire les Arrêts & décifions du Confeil.
Il a terminé ce Chapitre par le développement
des principes qui régnent dans.
les Coûtumes de Poitou , Bretagne &
Normandie , qui lui ont paru mériter
une fingulière attention.
La réunion des fiefs & des rotures fait
la matière du troifiéme Chapitre divifé
en deux fections , dont l'une eft pour la
réunion dans le Pays coutumier , & l'au-
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
tre pour le Pays de Droit écrit . L'Auteurentre
par rapport à celle - ci dans l'examen
d'une très - belle queftion : Si la réunion
a lieu dans les Provinces du Droit
écrit , où la taille eft réelle , par toutes
fortes d'actes volontaires ou forcés , tant
par rapport au Droit féodal , qu'au Droit
Royal & Domanial de francfiefs.
Les quatrième & cinquième Chapitres
ont pour objet les rentes , dîmes inféodées
, offices fiéfés , moulins , colombiers,
& Droits de pêche.
Le fixiéme chapitre qui termine ce volume
eft particulier au franc-aleu . De com
bien de recherche. n'eft- il pas rempli ,
pour fçavoir 1 ° . Si le franc aleu eſt un
droit naturel ou de conceffion . 2°. Quelles
font les coutumes réputées allodiales , &
les Provinces du droit écrit à qui le francaleu
roturier fans titre a été accordé . 3 ° :
Quelles font les coutumes non allodiales ,
& quel eft le caractére démonſtratif du
franc-aleu. 4° . De qui doit être le titre
du franc-alèu. 5 °. Si le poffeffeur d'un
franc-aleu roturier peut faire des inféodations
ou des accenfemens . 6 ° . Si le poffeffeur
d'un franc- aleu roturier eſt ſujet
au droit de Franc-Fief. 7°. Par quels titres
le franc-aleu roturier doit être prouvé.
Le troifiéme volume eft diftribué en
MARS. 1759. 131
>
Onze chapitres non compris les droits
d'échanges qui font un chapitre à part.
Il traite entr'autres chofes des engagemens
du Domaine , du partage , de la
licitation , de la Nobleffe . Ce dernier eft
très-étendu & détaillé
l'Auteur ayant
établi quels font les moyens requis par
les Loix pour acquérir la Nobleffe , comment
on la perd , comment on s'y fait
réhabiliter , & rétablir lorfqu'elle a été
fupprimée ; il paffe enfuite à la Nobleffe.
étrangère , en diflinguant celle qui eft
d'extraction , qui provient d'annobliſſe -
ment par les Souverains étrangers , &
par des charges.
Cet Ouvrage ne doit pas être regardé
comme une fimple collection , comme
une compilation ftérile : il eft raifonné
& femé de nombre de réfléxions
l'Auteur a cru devoir faire pour ra
que
mener les Arrêts & décifions aux princi- -
pes qu'il établit.
On y remarque un ordre très - méthodi- -
que , une diftribution peu commune à CES T
fortes d'ouvrages, des recherches confidérables,
des citations fans nombre , & une
grande précifion dans les extraits des :
moyens refpectifs des Parties , qui ten--
dent à faire connoître le motif de la déci
Fvi
132 MERCURE DE FRANCE.
1
fion. Erfin toutes les autorités que l'Auteur
a pu recueillir font réunies fur chaque
queftion.
Chaque volume contient trois Tables :
l'une des chapitres , l'autre chronologique
pour les Edits & Déclarations , Arrêts
& décifions du Confeil , & la troifiéme
des matieres.
Toute l'utilité de ce Livre s'apperçoit
facilement , tant à l'égard de ceux
qui entrent dans la vafte étude de ces
matieres , & de ceux même qui ont déja
des connoiffances acquifes , qu'à l'égard
de ceux qui fe trouvant dans le cas de
payer ces fortes de droits , & qui n'étant
pas par eux- mêmes en état de décider
de la légitimité ou de l'illegitimité des
demandes qui leur font faites trouvent
ici les fecours qui leur font néceffaires
pour fe juger eux- mêmes.
Les Seigneurs de fiefs feront inftruits
des conditions fous lefquelles ils peuvent
aliéner des portions de leurs fiefs pour
ne point expofer les Acquéreurs qui n'ont
pas le plus fouvent l'ambition d'avoir
une poffeffion noble , à payer des droits
de franc-fiefs .
Enfin ceux qui font chargés de la défenſe
du Public feront à portée de le
faire avec avantage & fans peine.
MARS. 1759. 13༣
Je ne puis rien dire de plus pofitif &
de plus perfuafif fur l'obligation que le
Public doit avoir à l'Auteur des foins
qu'il a pris de raffembler dans cet Ouvrage
tant d'autorités éparſes fur des matieres
qui donnent journellement lieu à
des conteftations .
DEPUIS que j'ai annoncé l'édition de
Plaute en trois volumes , qui fait partie
de la collection des Auteurs Latins de
Couftelier, continué par Jean Barbou , j'ai
eu le temps de l'examiner. Indépendamment
de la beauté des caractéres , on ne
peut rien ajouter aux foins que l'Editeur ,
M. Capperonnier , fecondé de M. Valart ,
a pris pour la rendre fidelle. La clarté
qu'il y a répandue eft une fuite de l'at- `
tention fcrupuleufe avec laquelle il a
confronté mot-à-mot les anciennes éditions
, comparé les variantes , & choifi
entre les différentes leçons , celles qui
préfentoient le fens le plus clair , le plus
naturel , le plus heureux. Pour rendre.
le texte plus intelligible encore , l'Editeur
a donné à la fin du troifiéme volume
une espèce de Gloffaire où font expliqués
quelques mots que Plaute a faits lui-même
en plaifantant , & quelques autres
qui étant en ufage du temps de Plante ,
134 MERCURE DE FRANCE.
ont été dans la fuite altérés ou abolis.
Ainfi rien n'a été négligé pour rendre à
ce Poëte comique fon élégance & fa
pureté naturelle , à ce Poëte, dont Varrom
difoit que les Mufes parleroient fon langage
fi elles vouloient parler latin.
A l'égard de la collection dont Plaute
fait partie , elle comprend déja Catulle ,
Tibulle , Properce , Cornelius - Gallus,
Lucréce , Virgile , Horace , Juvenal ;
Phédre , Martial , les Pocfies de Beze ,
de Muret , de Jean II , & de Caſimire
, le Poëme intitulé Sarcothis , du
P. Manfenius , & les Fables de Desbillóns
, que l'on vient de donner au Public;
de plus Sallufte , Cornelius-Nepos , Eutrope,
Velleius-Paterculus , Céfar , Quinte-
Curce , & l'Imitation de Jefus - Chrift.
Tacite eft fous preffe , & il fera ſuivi
d'Ovide , de Pline le Naturaliſte , de Ciceron
&c. exécutés dans le même goût:
Cette collection formant aujourd'hui 2 5.
volumes reliés en Veau ', dorés fur tranche
, avec filets d'or , coute 142 livres
fols.
S
Il refte encore quelques Exemplaires en
papier d'Hollande.
LA SOCIÉTÉ Royale de Londres eft la
plus ancienne de toutes les Sociétés ſçaMARS.
1759. 1355
vantes qui exiſtent aujourd'hui . Elle embraffa
dès fon origine tout ce qui pouvoit
contribuer aux progrès de la Phyfique ,
des Mathématiques & des Arts. L'Hiftoire
naturelle , la Phyfique générale &
particulière , la Botanique , l'Anatomie ,
la Chymie , la Médecine , la Géométrie ,
la Méchanique , l'Hydraulique , l'Algèbre
, l'Optique , l'Aftronomie , la Géographie
, l'Hiftoire , la Chronologie , les
Antiquités même , & les Arts & Métiers,
font les différens objets qui entrent dans
fon plan. Elle renferme notre Académie
des Sciences & celle des belles - Lettres .
Elle joint de plus à fes Mémoires des
analyfes de traités publiés fur ces differentes
branches , en cela femblable à
notre Journal des Sçavans , le plus anciens
des ouvrages en ce genre , & le mo
dèle de tous ceux qui ont paru depuis.
C'eſt à la Société Royale que l'Optique
doit tant de découvertes brillantes fur
la lumière , l'Aftronomie , l'aberration ,
& la nutation des fixes ; la Phyfique générale
, la démonftration du principe
de la gravitation , ce principe fi fécond
duquel dépendent vrai-femblablement la
plupart des phénomènes de la Nature.
Ses Mémoires , qui forment la collection
la plus ancienne , & une des plus amples .
136 MERCURE DE FRANCE.
qui aient paru fur les Sciences , font connus
fous le titre de Tranſactions Philofophiques
, terme qui défigne un répertoire
de faits qui ont été difcutés entre plufieurs
Sçavans , & de la vérité defquels
ils font convenus entr'eux.
>
La traduction d'un ouvrage fi renommé
étoit defirée depuis longtemps en
France de tous ceux qui aiment & qui
cultivent les Sciences , lorfque feu M.
de Bremond l'entreprit. Il en donna de
fuite les années 1731 , 32 , 33 , 34 , 35
& 36 , avec la Table de tout l'ouvrage.
La mort , qui le furprit dans le cours de
ce travail , en a ſuſpendu la fuite , juſqu'à
ce que feu M' . le Chancelier Dagueffeau
& M. le Comte d'Argenfon
qui favorifoient cette entrepriſe de toute
leur protection , chargèrent M. Demours ,
Docteur en Médecine & Cenfeur Royal ,
de le continuer. Il eſt déjà fort avancé
dans fon ouvrage , qui doit être publié
tout de fuite à l'avenir. J'annonce avec
plaifir les années 1737 , 1738 , 1739 &
1740 , en 2 vol. in -4° avec figures , qui
viennent de paroître , & fe trouvent à
Paris chez Briaffon , David , le Breton ,
& Durand , Libraires . Les nouveaux
Volumes paroîtront de fix mois en fix
mois , jufqu'à ce que la totalité de la
traduction foit donnée au Public.
MARS. 1759. 137
TABLE générale des Matières contenues
dans l'Histoire & dans les Mémoires
de l'Académie Royale des Sciences , depuis
l'année 1741 jufqu'à l'année 1750
inclufivement , in - 4. ° Tome VI. Par le
même M. Demours , Docteur en Médecine
& Cenfeur Royal . A Paris, chez Gabriel
Martin , à l'Etoile ; Hippolite- Louis
Guerin , à S. Thomas d'Aquin ; Antoine
Boudet , Imprimeur du Roi , à la Bible
d'or , rue S. Jacques ; & Laurent Durand
, rue du Foin , à S. Landry & au
Griffon.
ESSAIS & Obfervations Phyſiques &
Littéraires de la Société d'Edinbourg ,
traduit de l'Anglois. Par le mênie . Tome
I , in - 12 , fig. A Paris , chez Cl. J. B.
Bauche , Quai des Auguftins , à Sainte
Généviève & à S. Jean dans le défert , &
L. Ch. d'Houry , rue de la vieille Bouclerie
, au S. Efprit & au Soleil d'or.
EXAMEN des effets que doivent produire
dans le Commerce de France , l'ufage
& la fabrication des toiles peintes ; ou
Réponse à l'ouvrage intitulé » Réflexion
» fur les avantages de la libre fabrication.
» & de l'ufage des toiles peintes . » A Genêve
, & fe trouve A Paris chez la veuve
Delaguette , rue S. Jacques.
138 MERCURE DE FRANCE.
L'INCREDULITÉ Convaincue par les Prophéties
, 3 vol . in- 12 . A Paris , chez
Chaubert, quai des Auguftins, & Hériffant,
rue Notre- Dame . Ce livre dont je rendrai
compte dans la fuite , eft auffi imprimé
in-4°.
LA NOBLESSE ramenée à fes vrais prineipes
; ou examen du développement de
la Nobleffe commerçante. A Amfterdam ,
& fe trouve A Paris chez Defaint &
Saillant , rue S. Jean- de- Beauvais.
LA NOUVELLE Athénes , Paris, le féjour
des Mufes , divifée en deux Parties : la
premiere , contenant l'origine & l'établiſfement
des Belles - Lettres , des Sciences
& des Beaux-Arts à Paris ; la feconde , lå
Bibliographie. Par Antoine Martial Lefevre
, Prêtre Bachelier en Théologie. A
Paris chez Gueffier , pere , parvis Notre-
Dame,& Gueffier, fils, quai des Auguftins .
DESCRIPTION des Curiofités des Eglifes
de Paris , & des environs ; contenant 1 °.
l'année de leur fondation , leurs Architecture,
Sculpture, Peinture , &c . 2 ° . leurs
Tréfors , Châffes , Reliquaires , &c. 3 ° .
les Sépultures , Tombeaux , Epitaphes remarquables.
4°. les Perfonnes illuftres
qui ont honoré ces Eglifes par leur piété ,
MARS. 1759. 139
leur érudition , ou qui les ont enrichies.
de leurs bienfaits : le tout par ordre Alphabétique
, pour une plus grande comodité.
Par le même. A Paris , chez les
mêmes Libraires.
LETTRES d'une Péruvienne , traduites
du François en Italien , dont on a accentué
tous les mots, pour faciliter aux Etrangers
, le moyen d'apprendre la profodie
de cette langue. Par M. Deodati , 2 vol.
in-12. A Paris , chez Briaffon , rue S.
Jacques ; Prault fils , quai de Conti
Duchefne , rue S. Jacques ; & Tillard ,
quai des Auguftins.
Le Traducteur obſerve dans fa Préface;
que dans les mots compofés de plufieurs
fyllabes , il n'y en a jamais qu'une longue
à faire fentir. Il y a deux moyens de
la reconnoître, l'étude des Grammairiens,
& l'ufage. Comme l'un & l'autre feroient
longs , pour y fuppléer il a imaginé de
donner aux étudians un livre accentué ,
où l'on trouvera défignées par des accens
aigus ou graves, les fyllabes fur lefquelles
il faut appuyer : fçavoir , par l'accent aigu
, dans le commencement , ou dans le :
milieu du mot ; & par le grave dans les
finales . Cette Traduction a de plus le mé--
rite d'être très-claire & très-facile...
140 MERCURE DE FRANCE.
DISSERTATIONS Militaires extraites du
Journal hiftorique de France fur quelques
Camps des anciens Romains , & fur la
Fortification depuis la haute Antiquité
comparée avec la moderne , Par M. de
la Sauvagere. A Amfterdam.
à Monfieur LETTRE de Monfieur
*** de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres , fur quelques monumens
d'Antiquités : avec figures . A Pa
ris , chez Barrois , quai des Auguftins ,
& Duchefne , rue S. Jacques .
ITINÉRAIRE de l'Arabie déferte , ou
Lettres fur un voyage de Balfora à Alep ,
par le grand & le petit défert , fait en
1750. par MM. Plaifted & Eliot , Capitaines
au fervice de Terre , de la Compagine
des Indes de Londres ; traduit
de l'Anglois. A Londres , & fe vend à
Paris chez Duchefne rue S. Jacques .
JOURNAL de Commerce, Janvier 1759 .
A Bruxelles , chez J. Vanden Berghen ,
fur la vieille Halle au Bled.
L'ÉLÉVE de Minerve , ou Télémaque
travesti , en vers , dédié à S. A S. Monfeigneur
le Duc de Bourbon . A Senlis ,
MARS. 1759 . 141
chez Desroques , & à Paris , chez Duchefne
Libraire rue S. Jacques.
ALMANACH hiftorique de Touraine ,
pour l'année 1759 , imprimé pour cette
Province. A Tours , chez François Lambert
, Imprimeur du Roi , grande ruë ,
près le Collège.
TABLEAU de Paris pour l'année 1759 ,
formé d'après les Antiquités , l'histoire ,
la defcription de cette Ville ; contenant
un Calendrier civil , qui indique
ce qu'il y a de curieux à voir dans Paris
dans certains jours de l'année . Le précis de
l'Hiftoire de cette Ville , un état abrégé
du miniftére ; les noms , les demeures &
les diftricts de tous les premiers Commis
des quatre Sécretaires d'Etat , du Lieutenant
Général de Police , du Prévôt des
Marchands , du Controlleur Général &
des Intendants des Finances . Le gouvernement
, & la fuite chronologique des
Gouverneurs de Paris , des premiers Préfidens
du Parlement , & des Prévôts des
Marchands . Les divers établiffemens pour
les Sciences & Arts libéraux. La demeure
des Maîtres dans les Langues , Sciences
& dans les beaux Arts. Les fpectacles ,
les noms & demeures des Acteurs . Les
142 MERCURE DE FRANCE .
cabinets de tableaux, de médailles , d'antiques
, d'hiftoire naturelle , jardins de
Botanique , & autres curiofités. Les manufactures
, la Compagnie des Indes , la
Bourſe & la définition des effets qui s'y
négocient. Les Foires. La Lifte des Baigneurs
étuviftes , & le prix des bains.
Le Bureau des Domeſtiques , les Bureaux
des Nourrices ; les Bureaux des Voitures ,
tant pour aller dans Paris que pour aller
* à la Cour , avec le prix de ces Voitures
&c. vol. in 12 , broché 2 liv. reliés 2 liv.
10 fols. Port franc par la Pofte , broché
2 liv. 10 fols. Ouvrage utile aux uns ,
néceffaire aux autres. A Paris , chez Heriffant
rue Notre- Dame.
THESIN , Imprimeur à Charleville , qui
a entrepris l'impreffion de tous les grands
Ufages du Diocèfe de Rheims , vient de
mettre en vente le Bréviaire en quatre
parties , qui , de l'aveu des Connoiffeurs
eft le mieux rédigé & le mieux exécuté
pour la partie Typographique qui ait
paru.
INTRODUCTION à l'étude de la Langue
Grecque , ou Feuilles Elémentaires , qui
contiennent feulement les Déclinaiſons ,
les Conjugaifons de cette Langue , un
MARS. 1759. : 143
petit abrégé de fyntaxe , un chapitre du
texte de S. Luc , le vocabulaire des mots ,
& la liste des verbes rares à part. A
Paris , chez Guerin & Delatour , rue Saint
Jacques.
›
SOINS faciles pour la propreté de la
bouche & pour la confervation des dens ;
par M. Bourdet. A Paris , chez Hériffant ,
rue Saint Jacques .
ALMANACH de la Ville de Lyon, & des
Provinces de Lyonnois , Foretz & Beaujollois
,, pour l'année 1759. prix 1 l. 16. f.
A Lyon , chez Delaroche , aux Halles de
la Grenette .
DICTIONNAIRE Univerfel , Dogmatique
, Canonique , Hiftorique , Géographique
& Chronologique des Sciences
Eccléfiaftiques , contenant l'Hiſtoire Générale
de la Religion , de fon Établiffement
& de fes Dogmes ; de la Difcipline
de l'Eglife , de fes Rits , de fes Cérémonies
& de fes Sacremens ; la Théologie
Dogmatique & Morale , Spéculative &
Pratique , avec la décifion des Cas de
Confcience : le Droit Canonique , fa Jurifprudence
& fes Loix , la Jurifdiction
volontaire & contentieufe , & les Matié444
MERCURE DE FRANCE.
res Bénéficiales : l'Hiftoire des Patriarches,
des Prophétes , des Rois , des Saints
& de tous les Hommes illuftres de l'Ancien
Teftament ; de Jefus- Chrift , de fes
Apôtres , de tous les Saintes du Nouveau
Teftament ; des Papes , des Conciles , des
Peres de l'Eglife & des Écrivains Eccléfiaftiques
; des Patriarcats , des Siéges
Métropolitains ou Épifcopaux , avec la
Succeffion chronologique de leurs Patriarches
, Archevêques & Évêques ; des
Ordres Militaires & Religieux ; des Schif
mes & des Héréfies ; avec des Sermons
abrégés des plus célébres Orateurs Chrétiens
, tant fur la Morale que fur les
Myſtères & les Panégyriques des Saints.
Ouvrage utile non feulement aux Pafteurs
chargés par état des fonctions du
facré Miniftere , mais auffi à tous les Prêtres
Séculiers ou Réguliers , & généralement
à tous les Fidéles de toutes les
conditions. Par des Religieux Dominicains
des Couvents du Fauxbourg Saint
Germain , & de la rue Saint Honoré ,
cinq volumes in-folio propofés par foulcription.
A Paris , chez Rollin , quai
des Auguftins , Jombert , Imprimeur-Libraire
du Roi , rue Dauphine , Bauche ,
quai des Auguftins , 1759.
Conditions
MARS 1759. 145
Conditions de la Soufcription .
Cet Ouvrage , dont le Profpectus fait
fentir l'importance & l'utilité , aura cinq
volumes in-folio , qui contiendront en
totalité onze cens feuilles d'impreffion .
Le prix de ces cinq volumes en feuilles
fera de quatre-vingt- feize livres pour
les Soufcripteurs , qu'ils payeront de la
maniere fuivante :
En fe faifant infcrire ,
· 36
42
1.
Le
premier
Mars
1760
, en
recevant
les
deux
premiers
volumes
,
Le
premier
Mai
1761
, en
recevant
les
trois
derniers
volumes
,
18
TOTAL , 96 1.
On ne recevra des aflurances que jufqu'au
premier Septembre de cette année
1759.
Les perfonnes qui ne retireront pas
leurs Exemplaires dans le courant de l'année
qui fuivra la livraison des derniers
volumes , perdront les avances qu'elles
auront faites : fans cette condition expreffe
, on n'auroit pas propofé l'avantage
de la Soufcription .
Ceux qui ne foufcriront pas payeront
les cinq volumes en feuilles , la fomme
G
146 MERCURE DE FRANCE.
de cent quarante-quatre livres. Le Libraire
chargé de cette entreprife , & à
qui elle coûte beaucoup , efpéroit même
vendre tous les Exemplaires ce prix , &
ne vouloit point débiter l'Ouvrage par
Soufcription ; ce n'eft que pour en faciliter
l'acquifition qu'il s'y eft réfolu ; mais
il ne recevra que fix cens Soufcriptions.
SUPPLEMENT à l'Article des Pièces
fugitives.
ODE
SUR LE SUBLIME POETIQUE
A M. l'Abbé A. **
Qu
U'ARMÉS des foudres de la guerre ,
Suivis de foldats indomptés ,
Les Céfars enchaînent la terre ,
Sous leurs drapeaux enfanglantés ;
Heureux les mortels qu'Uranie ,
Dans le Palais de l'harmonie ,
Place fur le trône des Arts !
Le Temps raffermit leur Couronne
Et dans la nuit qui l'environne
Il plonge celle des Célars
MARS.
1759. 147
Mais i les Maîtres de la rime
Sont les arbitres des humains
Un Poëte élevé , fublime ,
Eft le Roi de ces Souverains.
Peignons aujourd'hui fon empire.
O toi , dont la verve m'inſpire ,
A** , vole , fois mon foutien ;
De tes feux embrafe ma veine ;
Dans mon coeur verfe l'hypocrêne:
Que mon triomphe foit le tien,
Au fein de la Terre qui s'ouvre
Par un pénible & long travail ,
L'oeil du vulgaire ne découvre
Que l'éclat d'un riche métail.
C.. dans ces vaſtes ruines
Démêle les traces divines
Des Arts engloutis par leTemps ;
Et fon active vigilance
Donne une feconde exiſtence ,
A leurs chef-d'oeuvres éclatans.
Ainfi dans les tombeaux antiques
Des Auteurs les plus renommés
Repoſent les feux poëtiques ,
Dont leurs coeurs furent allumés :
C'eft de leurs urnes immortelles
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
1
Que jailliffent les étincelles
Dont s'embraſent tous mes efprits :
Cette vive & puiffante flamme
De leurs cendres paſſe en mon ame ,
De mon ame dans mes Ecrits.
Rempli d'Apollon qui m'agite ,
J'échappe aux profanes regards ;
La paflion me précipite
Dans le délire & les écarts .
Impérieuſe Souveraine ,
L'imagination m'entraîne :
Sa force affervit ma raiſon.
La fougue preffe mes penfées ;
Et les figures entaffées
Se foutiennent fans liaiſon.
C'eft alors qu'auprès de l'Alphée ,
Mêlant les lauriers & les fleurs ,
J'en pare l'immortel trophée
Que ma Mufe élève aux Vainqueurs .
J'entends dans le camp des Atrides
Se joindre aux clameurs homicides
Que jette la fière Pallas ,
Les cris que des tours de Pergame ,
Dans la colère qui l'enflamme ,
Pouffe le démon des combats,
Mon ame alors trop refferrée
MARS. 1759. 149
Dans l'enceinte de l'univers ,
Rompt fes liens , s'envole , crée
Une chaîne d'êtres divers .
Tant que l'entoufiafime dure ,
Ma voix commande à la Nature :
Elle s'aggrandit fous mes mains.
Ceffe-t-il ? mon trône s'écroule ;
Mortel , je rentre dans la foule
Où rampent les foibles humains.
Si les défauts font une dette
Attachée a l'humanité ,
Je les ai : mais je les rachete
Par une fublime beauté.
Qu'au fameux Chantre de la Gréce
Les Ariftarques du Permeffe
Reprochent un ieger fommell ,
Sa Mufe , en merveilles féconde ,
Franchiffant les remparts du monde ,
Eft dans l'Olympe à fon réveil.
Toujours un fublime Poëte
Que frappe un fublime Sujet ,
Imprime à l'ouvrage qu'il traite
L'efprit même de fon objet :
Par des images énergiques ,
De fes modèles magnifiques ,
Ils reproduit la Vérité;
Et des beautés de la Nature
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
Il préfente moins la peinture
Qu'il n'offre la réalité.
Auffi près d'un écrit fublime
S'effacent les autres écrits ,
Un Efprit que le grand anime ,
Eclipfe les autres Efprits .
Telle dans une nuit tranquille ,
Des Aftres la clarté débile
Peut blanchir le trône des airs ;
Mais quand le Dieu du jour s'avance ,
Les Cieux remplis de ſa préſence ,
Ne font que de vaftes déferts .
Que les Lafares , les Chapelles
Cueillent les myrtes de Paphos ,
Que le feu des roles nouvelles
Brille fur le front des Saphos.
Je chéris ce feuillage antique ,
Dont une Mufe pindarique
Couvre fon front audacieux ;
Et m'élançant loin de la terre ,
Dans la région du tonnerre ,
Je vais ravir le feu des Cieux.
En vain la raiſon me retrace
De Phaeton le trifte fort ,
J'admire fa bouillante audace ,
Sans être effrayé de ſa mort.
Au repos obfcur du vulgaire ,
MARS. 1759.
Ma Mufe orgueilleuſe , préfére
Un fanglant mais fameux revers :
Dans la folle ardeur qui m'égare ,
Tombons , s'il le faut , comme Icare ;
Mais tombons du plus haut des airs .
Sous mes piés , foulant les étoilés ,
La terre à mes yeux n'eſt qu'un point :
Du Temps je déchire les voiles,
Mais bientôt le temps les réjoint.
Dans ce Palais inacceffible ,
Où des Dieux la grandcur visible
S'offre fous des traits ralieux ,
Je chante : l'Olympe m'écoute,
Et mon hymne immortelle ajoute
Un plaifir aux plaifirs des Dieux.
A ma voix de joie enyvrće ,
Latone me prend pour fon fils .
L'aigle du tranquille empirée
Sent calmer fes bouillans efprits .
Cédant au fommeil qui la preffe ,
Le poids de fes aîles s'abaille ;
De pavots les yeux font couverts :
Elle dort. De fa vaſte ferre
S'échape le triple tonnerre ,
Dont le bruit remplit l'Univers.
Malheur à l'Ennemi barbare
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
Des divins accords de Phoebus ;
L'affreufe Erinnis lui prépare
Le fort du frere de Rhocus.
Da bralant Etna qui l'accable ,
En vain ce Tyran redoutable
Soulève les flancs calcinés ;
Sous des montagnes entaffées,
Ses cent têtes font écrasées ,
Et fes cent bras font enchainés.
¿
Mais les Amans de l'harmonie ,
Immortalifés dans mes Vers ,
De ma fublime fymphonie
Recevront les doctes concerts.
Pour eux le laurier du Permelle ,
Dans les Cieux élève fans ceffe
Un front des hyvers refpecté,
Et mes vers tels qu'un trait rapide ,
Décoché par le bras d'Alcide ,
Velent à l'Immortalité.
Balze , de l'Académie de Nifmes.
A Mile CLAIRON , fur fon Portrait peint
par M. C. Vanloo .
L'HEUR HEUREUX Rival de la Nature
Le preftige de la Peinture ,
CLAIRON, vient de faifir tes traits ,
MARS. 1759. 153
Et par le fentiment guidée
La main de Vanlo dans Médée
Immortalife tes attraits.
De la vengeance qui t'anime
Sous fon pinceau mâle & fublime
J'ai vû mouvoir tous les refforts ,
Et plein de ce feu qui t'enflamme
J'ai fenti paſſer dans mon ame
Et tes charmes & tes tranſports .
On n'y reçoit , on n'y refpire
Que de grandes impreſſions ;
Tout peint , tout parle , tout inſpire :
C'eſt le tableau des paffions.
Brulant d'une flamme nouvelle ,
CLAIRON , ton Epoux infidéle
Porte ailleurs fes voeux & ſa foi ,
Mais fi Médée eût eu tes graces ,
Jaſon enchaîné ſur tes traces
N'eût voulu vivre que pour toi .
Dans tes regards j'ai lu l'injure
Qu'un amant ingrat & parjure
Faifoit a ton coeur irrité ;
Pour tes beaux yeux pleins d'indulgence ,
En oubliant ta cruauté ,
Je pardonnois à ta vengeance.
Tu fcais parler dans tes fureurs
Un langage dont la tendreſſe
Nous attache & nous intéreſſe
G v
154 MERCURE DE FRANCE .
Au milieu même des horreurs.
Sans la palette d'un grand Maître
Chez la postérité peut- être
Ton nom feul eût été cité ;
Gravée au Temple de Mémoire
Sous un coloris reſpecté ,
Auprès de Vanlo dans l'Hiftoire
Ton portrait , tes graces , ta gloire
Iront à l'Immortalité .
Desfontaines Foucques le jeune , de Caën,
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
MEDECINE.
MONSIEUR,
Perfuadée que perfonne n'annonce avec
plus de plaifir que vous une nouvelle
utile , je vous prie , Monfieur , d'inférer
dans votre Mercure celle que j'ai l'honneur
de vous écrire.
Je croirois manquer au Public , fi je
ne lui faifois part de la guérifon que j'ai
obt enue par le fecours de M. Desbois ,
Médecin des Facultés de Paris & de MontMARS.
1759. 155
pellier , qui en cette qualité a mérité la
confiance du Public.
"
,
Voici le fait j'étois affligée au ſein
gauche d'un cancer non-ouvert mais
qui menacoit l'ouverture prochaine & indifpenfable.
Dans cet état , je confultai
M. Befnier mon Médecin ordinaire , qui
après les remédes généraux fut d'avis d'une
confultation , entre lui , Monfieur le
Hoc , Médecin de la Faculté de Paris ,
& M. Petit Chirugien de Paris . Les confultans
me confeillerent de vivre avec
mon ennemi , parce que les fuites de
l'opération feroient trop dangereufes :
depuis j'ai vû MM. Dumoulin & Senac
aujourd'hui premier Médecin du Roi ,
qui pour l'honneur de la Médecine parut
fort fouhaiter me voir guérie : lorfque
je vis M. Senac , je venois de me confier
aux foins de M. Desbois , ( prefque malgré
lui ) le cancer s'ouvrit , alors les
champignons , bords renversés , mauvaiſe
odeur dans la playe & hémorragie parurent
il a fallu faire tomber tous ces
corps étrangers ; non par des cauftiques ,
puifque c'est le même reméde employé
interieurement & exterieurement fous
forme différente ; l'hémorragie qui n'a
le plus effrayée s'arrête, non avec l'agaric
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
de chêne , mais avec le même remède
qui occafionne la chute de ces corps
étrangers , car il femble qu'il commande
au fang de s'arrêter , & cela fans
compreffion , mais par la fimple application.
Quand j'ai prié M. Desbois , de me
donner du fecours , je fçavois qu'il en avoit
guéri d'autres , telles étoient Madame la
Marquife de Sainte Marie de Brioude , la
Dame Guyon , femme d'un Maquignon ,
Madame Brouillot , femme d'un Architecte,
la Demoiſelle Croix , qui depuis s'eft
mariée , a eu un enfant ; & toutes fe portent
bien.
Je n'oublirai pas M. Rigaud , ancien
Vicaire de S. Sulpice : dans une confultation
de Médecins & Chirurgiens célébres
, il avoit été conclu de lui faire l'opération
de la joue & lui en mettre une
artificielle pour arrêter le progrès du mal ,
fa joue eft bien entiere.
Je pourrois , Monfieur , vous parler de
plufieurs cancers non- ouverts, guéris ; telles
font Meſdames de Parfouru , Coufin &
Comteffe de S. Mathieu , & c.
Je vous écris , Monfieur , ne pouvant
pas douter que M. Desbois n'ait des ennemis
, puifque l'on a répandu le bruit
1
MARS. 1759. 157
que je n'étois pas guérie. Je fuis parfaitement
cicatrifée , me portant bien, ayant
foixante ans paffés ; cependant pour parvenir
à ma guérifon , il a fallu faire tomber
au moins quatre livres de ces corps
étrangers qui formoient le cancer.
Il eſt vrai que quatre à cinq femmes
font mortes entre fes mains ; mais il n'étoit
pas parvenu au moyen d'arrêter les
hémorragies fur le champ. Je fuis perſuadée
, Monfieur , par tout ce que j'ai
éprouvé , vû , & ce que je vois encore
, de la vérité de ce que M. Desbois
m'a dit plufieurs fois : qu'il ne regardoit
pas un cancer ouvert ou non ouvert
plus dangereux qu'une autre grande
playe , lorfque le cancer n'avoit point
fait trop de progrès , & que les forces du
Malade n'étoient point trop épuifées .
J'ai l'honneur d'être &c.
BOYER , Veuve de M. GOBELIN
Auditeur des Comptes.
158 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. Giraud , Médecin , à
M. Vacher , Médecin - Confultant_des
Armées du Roi à Ajaccio , en l'Ifle de
Corfe.
Vous m'aviez recommandé , Monfieur,
en partant pour l'Ifle de Corfe , de fuivre
les malades du fieur Berthelot , pour vérifier
les effets de fon reméde. Je l'ai fait,
d'autant plus volontiers que M. Poiffonnier
, qui vous avoit confié cet examen ,
trouvoit bon que je vous remplaçaffe
pour le continuer , & que vous m'aviez
déja parlé vous-même , fort avantageufement
de ce reméde , & du fieur Berthelot
qui le diftribue.
Vous avez déja pu voir , par ma Lettre
inférée dans le Mercure de Septembre en
1757 , que la nommé Leroy , dont la
cure paroiffcit impoffible à caufe de fon
grand âge , & de la nature de fa maladie,
a été entièrement rétablie par l'application
de ce topique , & qu'elle jouit actuellement
d'une parfaite fanté. Cette
cure furprenante a été fuivie d'un grand
nombre d'autres , dont le détail feroit
une lifte un peu trop volumineuse pour
MARS. 1759. 159
être inférée dans un Journal. Celles que
je vais mettre fous vos yeux , fuffiront
pour conftater les vertus du reméde par
rapport aux rhumatifmes fimples ou compliqués
& aux différentes efpeces de
goutes ; le fieur Berthelot promettant d'indiquer
lui même à ceux qui l'exigeront , les
Malades qu'il a traité pour les écrouelles
& les paralyfies.
,
Madame Defnoeuds âgée de 62 ans demeurant
rue de la Realle proche la Halle
étoit attaquée depuis nombre d'années
d'un rhumatiſme gouteux fi violent& fi
douloureux qu'elle ne pouvoit marcher ni
fe foutenir.Elle a été parfaitement rétablie
par l'ufage de ce reméde , ainfi que fa
petite fille , jeune enfant qui fe trouvoit
atteinte de la même maladie . M. Poiffonnier
peut attefter ces deux cures , puif--
qu'il a vû l'état des Malades & les effets
du reméde .
La femme de M. Hatot , Perruquier ,
rue S. Honoré , âgée de 80 ans , étoit affligée
d'un rhumatifme depuis plus de 30
années , qui ayant parcouru longtems
toutes les parties de fon corps fucceffivement
, s'étoit fixé au bras droit où il
avoit une tumeur groffe comme le poing.
Ce topique lui a fondu cette dureté &
diffipé fes douleurs, M. Dibon Chirur
y
160 MERCURE DE FRANCE.
gien du Roi a fouvent vû la Malade , &
peut rendre témoignage de fa guériſon.
Il demeure rue Françoife , au coin de la
rue Pavée.
Madame de Buffaud, vieille rue du Temple
proche les Filles S. Gervais, a été guérie
d'un rhumatifme gouteux qui la tourmentoit
cruellement depuis plufieurs années.
M. le Clerc Commis au Bureau d'Achats
de la Compagnie des Indes , qui
fouffroit beaucoup depuis longtems d'une
Sciatique , a été parfaitement rétabli. Sa
demeure eft rue Montorgueil , à côté de
la Ville de Befançon où eft fon bureau.
M. Vieille attaqué de la même maladie
, & abandonné des Médecins & Chirurgiens
qui l'avoient laiffé à l'extrémité
, a auffi éprouvé la vertu du reméde
par une prompte guérifon. Il loge rue du
Jour à la feconde porte cochere en entrant
par la rue Montmartre.
Ce topique a guéri encore parfaitement
la femme du premier Cocher de
Madame la Princeffe de Condé , affligée
dans tout le corps d'un rhumatifme
gouteux qui l'avoit miſe en un danger
évident de mort . Au Palais de Condé , rue
des Foffés de M. le Prince.
M. de Villaire Farlay , Capitaine à la
Baftille, qui avoit un rhumatisme à la tête,
au cou & au bras.
MARS. 1759. 161
M. Sicard , Capitaine de Cavalerie ,
tourmenté d'un rhumatifime des plus
violens dans les reins & à la cuiffe gauche
, rue Croix des Petits -Champs , au
Soleil d'or , chez M. Vilain , Traiteur &
Marchand de Vin.
M. Chaffe , Marchand Bonnetier , affligé
d'un rhumatisme qui lui occupoit plufeurs
parties du corps . Rue du Ponceau
qui donne dans la rue de l'Egout S. Martin
& dans la rue S. Denys.
M. Magnet Officier du Guet à cheval ,
attaqué d'un rhumatifme gouteux . Rue
des Foffés M. le Prince , vis -à-vis un Marchand
de vin.
L'époux de Madame Duffon ; accoucheufe
, attaqué depuis nombre d'années
d'un rhumatifme gouteux qui lui occupoit
généralement toutes les parties du corps ,
& l'avoit réduit à l'extrémité. Rue neuve
S. Denys , l'enfeigne eft fur la porte.
M. Ethevé , Fondeur de caractères ,
tourmenté d'un rhumatifme gouteux qui
lui occupoit le bras droit , & d'une ſciatique
qui prenoit depuis les reins & les
hanches , jufqu'aux extrémités des pieds ,
de forte qu'il ne pouvoit fe foutenir . Rue
du Marché Palu , chez M. Delon , Marchand
de Maroquin , vis - à - vis l'Hôtel-
Dieu.
162 MERCURE DE FRANCE.
L'époufe de M. Beaucamp , Maître de
Penfion , rue de l'Arbre-ſec , affligée depuis
dix-huit ans d'un rhumatifme gouteux
, dont le dernier accès étoit fi violent
qu'elle ne pouvoit remuer aucun de fes
membres , ayant des nodus dans toutes
les articulations ; & ne pouvant fouffrir
qu'on la touchât ; la goute même remon
toit à la poitrine , & avoit mis la malade
dans le plus grand danger.
Le fieur Baudiliffe chez le fieur Palud
Maître Menuifier , rue Sainte Placide
fauxbourg S. Germain , dont vous devez
vous reffouvenir que la cure fut entreprife
fis vos yeux , & qui étoit tourmenté
depuis une année d'une Sciatique ,
laquelle s'étoit jettée en dernier lieu fur
les reins , fur la cuiffe , & la jambe droite
, qui étoit entierement defféchée avec
retirement de nerf.
Vous voyez , Monfieur , que le topique
mérite toute la confiance du Public ,
d'autant plus que fon action n'eft ni violente
ni dangereufe , & qu'en atrirant les
humeurs, elle en procure l'évacuation par
un fuintement viſible , ou par la voie des
urines , ou quelquefois même par les felles
, fans qu'il lui arrive jamais de répercuter.
Si mon témoignage ne fuffifoit point
MARS. 1759. 163
>
pour raffurer certains efprits timides &
défians qui foupçonnent toujours de l'exagération
& des vues d'intérêt dans
l'éloge des nouveaux remédes que l'on
annonce , il leur fera facile de fe
procurer
les éclairciffemens néceffaires chez
les perfonnes que je viens de nommer.
Quant à vous , Monfieur vous me
connoiffez trop bien pour douter un moment
de ma fincérité , & de la pureté des
vues qui me font agir , vous fçavez jufqu'à
quel degré j'ai toujours porté le défintéreffement
& l'amour de la vérité &
du bien public , puifque c'eſt à ces fentimens
fi conformes aux vôtres , que je
dois cette tendre amitié dont vous m'avez
toujours donné les marques les plus
fenfibles. Il est bien flatteur pour moi de
vous affurer ici publiquement qu'elle m'eſt
infiniment précieufe , & que mon empreffement
le plus vif fera toujours de
vous témoigner le retour le plus fincére.
?
P. S. J'oubliois de vous marquer que
M. le premier Médecin & MM. de la
Commiffion Royale de Médecine ont accordé
au fieur Berthelot un privilége qui
prouve que l'on n'a rien avancé que de
vrai fur la bonté de fon reméde : à quoi
ils ont été déterminés par le rapport de
plufieurs Médecins & Chirurgiens de
164 MERCURE DE FRANCE.
cette Ville , & de quelques Malades de
diftinction ; outre que M. de Senac ne lui
a donné cette marque autentique de fon
approbation qu'après avoir vu lui-même
les bons effets du topique .
Ma demeure eft chez M. Cantwel ,
Docteur Régent de la Faculré de Paris ,
rue Poupée. Celle du fieur Berthelot eft
chez M. Thomas Maître Perruquier , rue
du Temple , au coin de la rue Mêlée.
ACADEMIE des Sciences , Belles- Lettres ,
& Arts de Lyon , autorisée par Lettres
Patentes du Roi, du mois de Juin 1758,
enregistrées au Parlement le 23 Août
fuivant , qui réuniffent fous ce Tire
l'Académie des Sciences & Belles- Lettres
, & la Société Royale des Beaux-
Arts.
LE
E Sceau adopté par la nouvelle Académie
repréfente le Temple d'Augufte ,
ou l'Autel de Lyon , tel qu'on le voit fur
les Médailles anciennes , avec ces mots ;
Athenæum Lugdunenfe reftitutum. Et dans
l'Exerque Acad. Sc. litt. & Artium.
Lugd. 1700. *
*
>
Époque de la Fondation de l'Académie des
Sciences & Belles- Lettres à Lyon.
MARS. 1759 . 165
•
La premiere Affemblée publique s'eft
tenue les Décembre 1758. M. Bollioud
Mermet l'un des Secrétaires perpétuels
ouvrit la Séance par la lecture des Lettres
Patentes.
que
M. Defleurieu Directeur prononça un
Difcours fur les avantages de la réunion
des deux Académies ; après avoir fait
l'éloge du Monarque qui l'a autoriſée ,
de M. le Duc de Villeroi Protecteur qui
l'a obtenue , & du Confulat qui a confacré
une des Sales de l'Hôtel - de-Ville
aux Exercices Académiques , M. D. F.
établit le premier fruit qu'on doit
attendre de cette réunion fera une émulation
active & éclairée , bien différente
de la rivalité qui ralentit les efforts de
l'efprit , & dégrade des ames qui ne font
pas faites pour lui céder ; » Les Gens
de Lettres , dit-il , n'en font pas toujours
exempts , il faut donc leur offrir
» un intérêt général , un point de rallie-
» ment qui leur ferve de but ; réuniffez
» les talens difperfés , rendez leur gloi-
» re commune , & leurs fuccès refpec-
» tifs préfentez-leur un objet digne
» d'eux , tel que le bien public ; ce fera
» le foyer dans lequel viendront ſe raf-
» fembler des rayons qui fe feroient per-
» dus dans le vague des airs , & dont l'ac-
»
, 1
166 MERCURE DE FRANCE.
» tivité fe multiplie à l'infini en ſe réu-
» niffant les uns aux autres. Telle eft la
» jufte idée que chacun de nous doit le
» former de cette nouvelle Académie ,
» telles font fans doute les vues du Sou-
» verain qui a réuni deux corps trop
» éloignés pour concourir unanimement
au but de leur inftitution .
"
Celui qui imagina un Parnaffe fur lequel
les Mufes de l'Hiftoire & de la
Poëfie font affifes à côté des Mufes de
la Géométrie & de la Mufique eut la
premiere idée d'une Académie ; les connoiffances
humaines ont des rapports qui
les uniffent néceffairement , chacune à
des fervitudes à acquitter, ou à réclamer.
M. D. F. parcourt les Siécles éclairés ,
& montre qu'ils ne durent leur luftre
qu'aux fecouts réciproques que les Arts ,
les Sciences & les Lettres fe font prêtés
de tout temps. » Chacun naît avec ſon
» propre génie , ajoute- t- il , mais les gé-
» nies les plus oppofés en apparence fe
prêtent mutuellement des forces , fe
» fervent d'exemple , & s'excitent aux
grandes chofes ,.
"2
ور
De l'utilité générale de la réunion des
talens dans une Académie dépourvue des
fecours que la Capitale fournit à la
multitude de ceux qui s'y rendent com་
167
MARS. 1759.
me à leur centre , M. D. F. paffe à l'utilité
particuliere que chaque Académicien
en doit retirer , il expofe les difficultés
qu'éprouve l'homme de Lettres qui
travaille ifolé , & fait fentir combien il
eft doux de trouver les fecours dont il a
befoin parmi des confreres & des amis .
Il annonce en finiffant ce que le Public
a lieu d'efpérer de ce nouvel établiſſement
dont l'objet doit être , & fera toujours
d'honorer la Patrie en travaillant au bien
public.
Le R P. Beraud lut enfuite un Mémoire
dans lequel il a prétendu prouver qu'en
fuppofant dans le globe de la Terre des
inégalités , foit dans fes Méridiens , foit
dans fes cercles paralleles , & même dans
la maffe de fes deux hémisphères , il y a
cependant une force qui conferve l'égalité
du mouvement de rotation de la Terre
autour de fon axe , & de la préceffion des
Equinoxes.
M. De la Tourette fit enfuite la lecture
d'un abrégé de l'hiftoire des Gallinfectes
de M. de Reaumur , en forme de Lettre ,
avec des recherches fur le Kermes , la
graine d'écarlate de Pologne , & la cochenille
, confidérés du côté de leur utilité &
de leurs ufages dans la Médecine & dans
la Teinture,
168 MERCURE DE FRANCE.
Pour fervir de fuites à l'abregé de l'hiftoire
des Infectes par M. B ** ( je donnerai
ce morceau intéreffant dans le prochain
Mercure. )
La Séance fut terminée par un Difcours
en Vers de M. Bordes fur l'Emulation
, & par une Ode fur le Travail, de
M. de Bory , Commandant du Château
de Pierre -en-Scize .
PROGRAMME de l'Académie Royale des
Sciences de Bordeaux. Du 25 Août
1758.
L ' Académie de Bordeaux diftribue toutes
les années un Prix de Phyfique , fondé
par feu M. le Duc de la Force . C'est une
Médaille d'or , de la valeur de trois cent
livres.
་
Elle avoit cette année , deux Prix ´à
donner : & les Sujets qu'elle avoit propofés
, étoient pour l'un , Quelle eft la meil
leure maniere de connoître la différente
qualité des Terres pour l'Agriculture ? Et
pour l'autre Quels font les meilleurs
moyens de faire des Prairies dans les
lieux fecs, & quelles Plantes y font les plus
propres à nourrir le gros & le menu Bétail ?
Mais
MARS. 1759. 169
Mais n'ayant point trouvé qu'aucunes
des Piéces qui lui ont été envoyées , rempliffent
fuffisamment les vues d'utilité
qui avoient déterminé fon choix , Elle a
jugé à
propos de réferver ces deux Prix
pour l'année 1761 .
Cette Compagnie a déja annoncé qu'elle
auroit l'année prochaine 1759. deux
Prix à diftribuer ; l'un , deftiné à celui
qui déterminera les meilleurs principes de
La taille de la Vigne , par rapport à la différence
des espéces de Vignes & à la diver
fité des terroirs ; l'autre à celui qui indiquera
, Quelle eft la meilleure maniere de
femer , planter , provigner , conferver &
réparer les Bois de chêne. Et à l'égard de
ce dernier Sujet , elle a prévenu les Auteurs
, qu'elle adjugera volontiers le Prix
à l'ouvrage qui contiendra des expériences
utiles , quand même ce ne feroit que
fur quelqu'une des parties que ce Sujet
renferme .
Elle a également anoncé qu'elle deſtinoit
le Prix qu'elle aura à donner en
1760. à celui qui déterminera par des obfervations
& des expériences , fi la Lune a
quelque influence fur la végétation & fur
l'economie animale.
Elle propofe aujourd'hui pour Sujet des
trois Prix qu'elle aura à donner en 1761 .
H
170 MERCURE DE FRANCE.
1°. Quelle est la meilleure maniere de
connoître la différente qualité des Terres
pour l'Agriculture ? L'Académie a jugé
utile de repropofer ce Sujet : & Elle invite
les Auteurs des Differtations qui ont
pour devifes , l'une : Nec Tellus eadem
fert omnia ; & l'autre ,
Nunc.
Rara fit , anfuprà morem fit denſa , requiras.
à retoucher & perfectionner leurs ouvra
ges, & fur-tout à fe rapprocher davantage
du Sujet propofé , & des différens objets
auxquels il peut être relatif.
20. Si l'on ne pourroit point trouver
dans la préparation des Laines un moyen
qui pût les préferver pour la fuite de la pi
quure des Infectes.
3º. Si les Elémens des Corps font inaltérables
de leur nature , ou s'ils fe changent
les uns dans les autres .
Les Differtations fur tous ces différens
Sujets ne feront reçues que jufqu'au premier
Mai de l'année , pour laquelle le
Sujet aura êté propofé. Elles peuvent être
en François , ou en Latin. On demande
qu'elles foient écrites en caractéres bien
lifibles.
Au bas des Differtations , il y aura une
Sentence , & l'Auteur mettra dans un
MARS. 1759. 171
billet féparé & cacheté , la même Sentence
, avec fon nom , fon adreffe & fes
qualités . L'Académie avertit qu'elle n'admet
pour le concours , aucunes des Piéces
qui fe trouvent fignées par leurs Auteurs.
Les Paquets feront affranchis de Port
& adreffés à M. le Préfident Barbot ,
Secrétaire de l'Académie , fur les Foffés
du Chapeau rouge ; ou à la Veuve de
P. BRUN, Imprimeur, Aggrégé de ladite
Académie , rue Saint James.
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE.
DE la connoiffance des Arts fondés fur
le Deffein , & particulièrement de la
Peinture. Par M. C. *****
LAA recherche des beautés qu'offrent
les productions des Arts , eft une fource
Hij
172 MERCURE DE FRANCE,
de plaifirs & un des plus agréables exercices
que nous puiffions faire de notre
faculté de fentir. Plus on a de lumières
pour appercevoir ces beautés , de goûr
pour en être vivement affecté ; plus cette
fource eft abondante , plus cette faculté
fe développe. Mais ces connoiffances fontelles
faciles à acquérir ? Beaucoup femblent
le croire ainfi , tandis que d'autres ,
par une erreur contraire , les croyent
inacceffibles , &fournettent trop humblement
leur opinion aux décifions de ceux
qui s'annoncent avec éclat pour connoiffeurs.
Nous nous propofons d'examiner juſqu'à
quel point ceux qui ont du goût pour
ces Arts , peuvent fe flater d'avoir les
connoiffances néceffaires pour en bien
juger...
>
Ce jugement étant fondé fur la comparaifon
de l'objet avec fon imitation ,
il paroît qu'on ne peut difconvenir qu'il
faut connoître la nature , qui eft l'original
pour comparer avec jufteffe le
degré de vérité de l'imitation , & qu'il eſt
néceffaire d'avoir remarqué fes détails &
fes fineffes à tous égards pour favoir rendre
juftice à l'Artifte qui a le talent de
les expofer , & ne pas prodiguer fon
eftime à ce qui n'en offre qu'une idée
MARS 1759. ༈ ཏ ༣
générale , confufe , & fans exactitude.
Si tous les hommes connoiffoient également
les beautés de la Nature ils pour
roient juger avec la même jufteffe de la
perfection ou de l'imperfection des imitations
qu'on leur en préfente , les décifions
feroient unánimes , & n'auroient de
diverfité que par la préférence accordée
à un genre de beauté fur un autre relativement
au goût particulier de chacun .
Mais l'expérience fait connoître que non
feulement tous ne voyent pas ce que la
Nature préfente d'agréable avec un égal
degré de fentiment , mais même que le
plus grand nombre n'en apperçoit que les
apparences groffières . Ces diverfes maniè
res de fentir font ce qui diftingue les
gens d'un goût fin & délicat d'avec les autres.
?
Sans vouloir contefter l'opinion reçuë ,
qu'il y a quelques perfonnes en qui le
fentiment du beau paroît comme inné
& indépendant de toute culture , quoique
les exemples qui en font preuve
foient très rares on peut aflurer que la
confiance avec laquelle on fe porte fi facilement
à fe croire de ce nombre , ne
vient que de ce que l'on n'examine pas
affez combien il doit être petit.
C'eſt fans doute cette même aptitude
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
naturelle à fentir le beau qui du nombre de
ceux qui s'adonnent aux Arts , en conduit
quelques- uns au plus haut degré. Pour fe
prouver combien elle eft peu commune
, il fuffit d'obferver quelle eft la quantité
d'élèves qu'inftruifent toutes les
Académies des Arts qui font en France ,
& qu'à peine produifent- elles vingt Artiftes
par génération , encore dans différents
genres , qui atteignent à ce degré
de mérite digne de paffer à la poſtérité.
Cependant c'eft à l'aide d'une étude
obftinée fecondée de confeils & d'exemples
; combien plus doit- il être rare de
trouver des génies capables de fe paſſer
de ces fecours ! Quoiqu'il foit bien plus
facile de juger que d'exécuter , fi
dant on voit que la plus grande partie des
lumières néceffaires aux Artiftes pour bien
rendre , l'eft auffi aux connoiffeurs pour
bien appercevoir, n'en doit-on pas conclure
que ces derniers doivent être en très-petit
nombre , & particulierement ceux en
qui l'étude n'a point perfectionné le goût
naturel. Pour nous en affurer , fuivons ce
qui conftitue principalement l'art de la
Peinture , en examinant ce qu'il paroît néceffaire
de favoir pour en décider avec
quelque certitude.
cepen-
Le deffein , la compofition , le coloris
MARS. 1759. 175
& la fcience des effets de la lumière ,
que l'on nomme intelligence du Clairobfcur
, font les principales parties de
cet Art.
On obferve dans l'imitation de la
Nature fes contours & fes furfaces ; c'eft
l'Art du deffein. Pour juger fi des contours
ont la jufteffe , le choix & les graces
dont ils font fufceptibles ; fi les furfaces
des objets imités offrent avec exactitude
les mêmes plans & dans le même lieu ;
ne femble-t-il pas évident qu'il eft néceffaire
d'avoir une connoiffance réfléchie
de ce que la Nature préfente à ces divers
égards ? Sans quelque étude de l'Anatomie
, verra- t-on fi les mufcles que l'Artifte
fait appercevoir dans un membre
agiffant , font en effet ceux qui doivent
paroître dans cette action ? Qu'on ne ſe
perfuade pas qu'il fuffit d'avoir vû quelquefois
la Nature nue , car il eft certain
que fi on ne la regarde avec une attention
particuliere on n'y voit point toutes
ces chofes, ou du moins on les voit trèsimparfaitement.
Pour s'en convaincre il
fuffit de réfléchir fur la manière dont la
voyent ceux qui commencent à la deffiner.
Tous les Elèves , même ceux qui ont l'efprit
le plus ouvert & orné par la connoiffance
des Belles- Lettres , préparés par une
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
étude de quelques années foit des deffeins
de leur Maître , foit des Sculptures an
tiques & modernes , inftruits même de
l'Anatomie relativement auxArts ; malgré
ces fecours préliminaires qui femblent
pouvoir leur dévoiler tous les fecrets de
cette nature qu'ils vont examiner , ceuxlà
même , dis - je , n'en apperçoivent
ni les muſcles ni même les contours extérieurs
& encore moins les diverfes furfaces
qui varient fa fuperficie : l'imitation
qu'ils en font ne préfente que des maſſes
informes comparables à une peau remplie
de paille ; on peut attribuer en partie cette
défectuofité à la difficulté de mettre fur le
papier ce que l'on apperçoit , mais fi
c'en étoit la feule caufe , on découvriroit
du moins dans leurs deffeins des traces
& des preuves de la volonté d'imiter les
détails de la Nature , marquées fi l'on
veut avec mal-adreffe , mais enfin défignées
de manière à faire connoître qu'ils
ont été apperçus ; au lieu qu'on n'y voit
que les témoignages du défaut de cette
connoiffance. Ce n'eft qu'après plufieurs
années d'application & les efforts les plus
conftans , fecondés d'avis journellement
réitérés , qu'enfin ils parviennent à découvrir
ce que l'on croit fi vifible . Comment
donc peut-on fe flater de connoître
1
MARS. 1759. 177
les fineffes d'une nature qu'on n'a prefque
point vue , & fe croire en état d'en
faire une comparaiſon exacte avec l'imitation
qu'on prétend juger ; lorfque ceux
qui avec une égale fagacité , la voyent
& l'étudient journellement , ne parviennent
à les découvrir que peu -à-peu , &
fouvent même n'en acquièrent qu'une
connoiffance médiocre après quinze années
d'un travail affidu
Il peut paroître étonnant qu'il y air
tant de difficulté à repréfenter avec exactitude
ce que l'on a devant les yeux ;
- mais on en fera moins furpris fi l'on fait
attention que le Deffinateur, quoiqu'ayant
la Nature préfente , ne la peut néanmoins
deffiner que de mémoire , ce n'eft
point proprement elle qu'il copie , puiſqu'il
ne la voit plus lorſqu'il regarde ſur
fon papier ; c'eſt l'image qu'il en a retenuë.
Or il la retient avec plus ou moins
de circonftances , felon qu'il eft plus ou
moins inftruit. Il faut qu'il ait appris:
par une longue pratique que lorfqu'un
genouil , un pied , ou telle autre partie ,
fe préfente fous tel afpect , ordinairement
il donne telle apparence . Cette
impreffion anciennement reçuë , jointe à
celle qu'il vient d'éprouver dans l'inſtant ,
par la préfence de la Nature , produit
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
une imitation plus détaillée & plus juſte
dans la repréſentation qu'il en fait. C'eſt
d'après cette idée diftincte de la Nature
que l'étude a gravée dans la mémoire
qu'un Artiſte fçait non feulement la rendre
, mais encore juger avec fureté fi
les autres l'ont exactement repréſentée ;
& qu'il peut défigner clairement en quoi
il ont erré. Si cette image eft fi difficile
à retenir avec précifion dans l'intervalle
d'un clin d'oeil , quel objet de
comparaifon peut être refté dans la mémoire
de ceux qui n'ont jamais examiné
la Nature avec attention : ils peuvent
bien appercevoir qu'un ouvrage n'expofe
pas tous les détails que la Nature , ou
plutôt que les Tableaux qu'ils ont examinés
leur ont quelquefois fait voir ,
mais s'il y a de ces détails déplacés qui
cependant ne le foient pas groffierement ,
ils feront fatisfaits ; ils pourroient même
l'être quand ils n'y feroient pas exprimés ,
fi ce défaut eft fuppléé par une manière
de faire agréable qui puiffe les féduire.
C'est pourquoi avec une médiocre attention
on peut être frappé des défauts groffiers
& diftinguer le mauvais d'avec le
médiocre , mais bien plus difficilement
le médiocre d'avec l'excellent ; c'eſt
cependant la vraie connoiffance. Auffi
MARS. 1759. 179
eft-il vrai que la fcience du Deffein ,
quoique la plus difficile à acquérir & la
plus eftimée par les Artiftes , n'eft pas
celle qui flatte davantage le Public , &
que tel d'entre eux s'attire l'admiration de
fes pareils par cette parfaite jufteſſe qu'eux
feuls font en état de fentir , qui n'obtient
des autres qu'un foible éloge s'il manque
des talens qui font plus à la portée
de tout le monde.
La compofition eft en général plus
fentie & mieux connue de tous , du moins
quant à la vraisemblance de l'action. On
voit facilement fi des attitudes font narelles
& fi elles font ce qu'elles font fuppofées
faire. Selon que le Spectateur eft
plus ou moins inftruit , il apperçoit fi
l'Artifte a obfervé le Coftume ; fcience
qui n'eft pas abfolument effentielle à
l'Art , mais qu'il eft agréable de rencontrer
dans fes productions , lorfqu'elle y
peut être avec quelqu'exactitude , fans
lui donner des entraves nuifibles . Mais
quant à ce qui concerne la compofition
pittorefque, c'est-à-dire, qui eft diftribuée
de maniere à mettre les attitudes naturelles
dans leur afpect le plus agréable
fans leur rien faire perdre de la juftelle
de l'action ; à les groupper de telle façon
qu'elles donnent lieu fans affectation
H vj
180 MERCURE DE FRANCE
à produire de grands effets de lumières
& d'ombres , & enfin qui eft affujettie
à la recherche de beaucoup d'autres agrémens
qu'il feroit trop long de détailler :
on croit pouvoir avancer que cet Art
n'eft bien fenti que par le fecours de
quelque inftruction . La raifon en eft
qu'une partie des loix qu'on y obferve
font en quelque manière de convention ,
& fondées fur une fuite d'expériences de
ce que l'on a reconnu pour agréable dans.
les ouvrages des Maîtres qui nous ont
précédés.
S'il eft quelque chofe dont la connoif
fance paroiffe appartenir à tout le mon
de , & en effet elle eft plus commune ,
c'eſt le talent de rendre les expreffions
des paffions. Cependant fi l'on ne joint
à beaucoup de goût quelque connoiffance
de l'Art , on court rifque d'y admirer des
chofes faciles & que les grands Artiftes
tiennent au-deffous d'eux. Les expreffions
outrées & grimacées qui peuvent frapper
fa multitude , répugnent à ceux dont le
fentiment eft épuré. Elles leur paroiffent
même tellement infupportables qu'ils pré
férent le danger de les affoiblir au plai
fir flatteur d'émouvoir le Spectateur
par des refforts fi groffiers . On a vû des
Artiftes qui s'étoient faits une réputation.
peu
MARS 1759.
181
brillante quant à cette partie , non feulement
dans le Peuple , mais même de l'aveu
des gens d'efprit le plus connus pour
tels , être cependant avec juftice peu eftimés
de leurs pareils. Il ne fuffit pas
qu'une tête ait de l'expreffion , il faut
encore que cette expreffion ait de la juf
teffe & de la nobleffe. Il faut qu'elle foit
adaptée à un beau caractére de tête. Or
fans quelque étude il n'eft pas auffi facile
qu'on le croit de connoître en quoi
confifte un beau caractére de tête . Ce
n'eft pas qu'en général on ne diftingue
affez bien les phyfionomies baffes d'avec:
celles qui ont de la dignité. Mais on a
befoin de quelques obfervations pour fe
faire une idée fixe du beau en ce genre
& ne le pas confondre avec ce qui n'eft
que joli ; pour diftinguer les irrégulari
tés qui ne détruifent point l'air noble
d'avec celles qui , quoique mêlées de
gentilleffes , aviliffent & rendent un caractére
commun. Pour bien juger même
de la beauté régulière des têtes , ce n'eft
pas affez de connoître celles de fon
pás pays :
les défauts qui y font communs à force
d'être vûs avec indulgence & avec paffion
, parviennent à être regardés comme
des agrémens. Il faut ajouter à ce
fentiment qui décide du beau par le plai
"
182 MERCURE DE FRANCE.
fir qu'il fait éprouver , l'examen de ce
qui conftitue la beauté chez les Nations
où elle eft plus commune , & favoir en
quoi confifte cette régularité qui , quoiqu'elle
n'exifte peut-être en aucun lieu ,
établit cependant partout la régle felon laquelle
on louë plus ou moins les approximations.
Les Artiftes la trouvent au degré
le plus parfait connu , dans les têtes
antiques. Il faut donc ou avec ce fecours ,
ou par d'heureuſes rencontres des plus
beaux objets de la Nature , s'en être
formé une idée affez diftincte pour être
à l'abri du préjugé de l'habitude. Les beautés
des têtes auffi bien que leurs expreffions
font fans doute plus fenfibles , étant
plus fréquemment expofées aux regards ;
néanmoins on peut encore dire qu'il y
a un choix fin , qui n'eft à la rigueur
bien fenti que par ceux qui en ont fait
un examen particulier & relatif à l'Art.
La connoiffance de la beauté du coloris
eft auffi très-commune , à ce qu'on
penfe , & en effet on ne peut difconvenir
que la belle couleur ne faffe plaifir
à tout le monde lorfqu'elle a beaucoup
de fraîcheur , mais cette fraîcheur n'eft
pas la feule qualité qui la caractériſe , &
l'on a befoin de connoiffances plus particulières
, pour bien diftinguer une couMARS.
1759.
183
leur vraiment belle , c'eſt-à-dire une imitation
jufte de la Nature , d'avec ces
couleurs factices qui préfentent des tons
charmans & féducteurs , mais faux . Il
eft aisé d'employer des couleurs vives &
brillantes , & de les oppofer d'une manière
qui les faffe paroître plus éclatantes
; la difficulté eft de les accorder fans
dureté , de les rompre avec intelligence
pour donner aux objets la rondeur néceffaire
& bien rendre leurs effets felon
les degrés d'éloignement ; de conferver
des tons frais & variés fans qu'ils foient
ni au-deſſus ni au-deffous de la Nature.
Le défaut eft égal de paffer le but ou
de ne pas l'atteindre. Ces attentions font
caufe que des Artiftes très-éclairés manquent
quelquefois cet éclat , par lequel
d'autres moins inftruits éblouiffent & féduifent
le vulgaire. S'il étoit aifé de fentir
en quoi confifte la couleur belle &
vraie , tous l'imiteroient , ou du moins
s'en éloigneroient peu ; & ce talent ne
feroit pas , comme il l'eft , un des plus
rares de la Peinture.
Un des plus grands obftacles qu'il y ait
à furmonter , c'eft l'habitude d'entendre
eftimer un ton de couleur à la mode ;
car dans chaque Pays & même dans chaque
Ecole , il y a des préjugés dont les
184 MERCURE DE FRANCE.
meilleurs Connoiffeurs ne fe dégagent pas
plus facilement que les Artiftes qui opérent.
Lors , par exemple , qu'on s'eft accoutumé
à admirer des Tableaux dont
la couleur eft rouffe , il eft très- ordinaire
de fe perfuader que ce foux eft effentiel
à la belle couleur. De-là le premier cri
qui fait refufer l'éloge du beau coloris
aux ouvrages qui s'en éloignent. Cette
erreur d'habitude eft fi forte & fi générale
, qu'un grand nombre de Connoiffeurs
n'accordent pas qu'un Tableau
foit bien colorié , quand il n'eft pas du
ton qu'ils ont coutume de voir dans les
Peintres Flamands , quoiqu'il foit quelquefois
d'une couleur plus vraie. On fe
forme le goût fur des Tableaux dont on
adopte les défauts avec les beautés , au
lieu de fonder ces connoiffances fur la
Nature qui eft le but que tous s'efforcent
d'atteindre par divers moyens & fous des
afpects différents . On croit cependant en
jugeant fur ces notions fauffes , juger fur
la connoiffance de la Nature dont ces
Tableaux font, dit- on , des imitations parfaites.
Mais on ne pense pas qu'il n'y en
a point , à quelque degré qu'on les fup
pofe , qui ne s'écartent du vrai en quelque
chofe. Pour fecouer ce préjugé il faut
avoir examiné la Nature fans prévention
MARS. 1759. 185
& favoir que la diverfité des effets qu'elle
préfente felon les circonftances , peut
produire dans des imitations également
vraies , des différences fi grandes , qu'elles
femblent en contradiction .
L'imitation des tons précieux de la
chair quí conſtituë le coloris fin & ſçavant
, eft encore plus rare . Ceux qui s'étudient
le plus à les chercher dans la
Nature ne favent pas toujours les y appercevoir.
Se perfuadera- t-on que ces
nuances fines foient plus vifibles à ceux
qui n'ont pas le même intérêt à les re-
- marquer ? On peut croire que le défaut
de juſteſſe dans l'imitation , vient de la
difficulté de connoître le mêlange des
couleurs qu'il faut employer , & en effet
cela y contribuë : cependant ceux qui
ont une longue pratique de peindre ,
parviennent à remplir leur defir , affez
pour en être fatisfaits ; & fi l'Artifte
éprouve qu'il n'a pû atteindre à ce qu'il
fentoit , c'eft plutôt du côté du Deſſein ;
rarement fe méfie - t-il des tons qu'il emploie.
Ce n'est donc pas tant la difficulté
de l'exécution qui arrête,que le défaur
de fentir vivement & avec jufteffe . Tous
en général voyent la couleur de la Nature
, mais peu la voyent avec connoiffance
; peu ſont à l'abri de la féduction
186 MERCURE DE FRANCE.
•
des imitations outrées , ou du défaut de
jufteffe qui fait qu'on s'en éloigne en
tombant dans l'autre excès. Quelques-uns
ont prétendu que ces diverfes manières
de voir les couleurs,venoient de la différence
des organes ; mais fans aller chercher
des caufes fi incertaines & qu'on
ne pourra jamais prouver , il en eſt aſſez
d'autres dans les habitudes contractées ,
& dans le défaut de fentiment , pour
produire ces différences. On s'accoutume
fe contenter de certains tons qui ont
quelque chofe de flatteur , ou que l'on
trouve tels ; on les répéte , on s'en fait
une manière ceux qui cherchent à ſe
former le goût dans l'Art , s'habituent
pareillement à les préférer. Le moyen
de fortir de cet aveuglement, feroit d'examiner
les diverfes routes qu'ont tenuës
les grands Coloriftes : la variété de leurs
manières de voir la Nature , y fait appercevoir
des beautés qui fans ce fecours
échapperoient à des yeux prévenus. D'ailfeurs
on eft plus en état de pefer les degrés
de mérite quand on fait jufqu'où
l'Art a été porté. Mais cette étude demande
du temps & des foins. Si l'Art
pouvoit atteindre à l'illufion parfaite il
ne faudroit que des yeux , pour juger fi
elle y eft ou non , mais comme toutes
MARS. 1759.
187
les imitations qu'il peut produire , font
toujours défectueufes , la connoiffance eſt
de bien juger lefquelles le font le plus
ou le moins , & combien il est dû d'eftitime
au degré où l'approximation eft portée
relativement aux difficultés qu'il y
a eu à furmonter .
Ce qui contribue le plus à l'effet de la
couleur c'est l'intelligence du clair-obfcur
, c'est-à-dire des effets de la lumière
& du changement qu'elle apporte aux
couleurs , par fa nature & par l'interpofition
de l'air entre les objets & le fpectateur.
A la rigueur , l'effet de la lumière
n'a rien d'arbitraire ; dès qu'elle eft une
fois donnée , la manière dont elle éclaire ,
foit directement foit de reflet , s'enfuit
néceffairement de la premiere fuppofition.
Dans les tableaux traités d'imagination ,
& où l'Artifte n'a pû voir tous les objets
qu'il peint réunis enfemble tels qu'il les
repréfente , ces loix ne peuvent pas être
obfervées avec autant d'exactitude que
dans les ouvrages faits d'après la Nature
actuellement préfente, & où l'on n'ajoute
rien ; cependant l'Artifte inventeur doit
avoir fait une proviſion de réfléxions fur
tous les effets de la lumière , qui le mette
en état d'approcher affez de la vérité pour
ne point bleffer celui qui les connoit. Il
188 MERCURE DE FRANCË.
pas
eft évident auffi qu'il faut avoir quelque
connoiffance de ces loix , pour apperce
voir fi elles font obfervées. Il n'eft difficile
de voir fi un tableau fait de l'effet ,
mais il l'eft beaucoup de juger fi cet effet
eft vrai & raiſonné , & rien n'eft plus
ridicule aux yeux de l'Artifte & du Connoiffeur
éclairé que les effets faux par
le
moyen defquels on féduit fi fouvent le
vulgaire.
Il eſt encore avantageux de connoître
par foi-même les moyens que l'Artifte
employe . Il faut avoir éprouvé les difficultés
du talent pour juger du mérite qu'il
ya à les furmonter. Auffi voit-on qu'en
général , les plus fûrs Connoiffeurs font
ceux qui ont fait quelque exercice de
l'Art ; pourvu toutefois qu'ils ne foient
point aveuglés par des goûts exclufifs ou
par des préjugés d'habitude : erreurs dont
les Artiftes même ne font pas toujours
exempts . De plus, il eft des chofes que les
Arts ne peuvent rendre avec l'exacte vérité
, comme font pour les Peintres la
lumière du foleil & du feu , & quelques
autres effets de la lumière & des couleurs .
Il eft utile de favoir par quels moyens
on y peut fuppléer, pour fentir l'adreffe &
le goût avec lefquels l'Artifte en a fû faire
ufage. Les Sculpteurs éprouvent l'impoffi
MAR S. 1759. 189
bilité de rendre les nuages , les rayons de
la lumière , le paysage, & quantité d'autres
chofes. A cet égard il y a des conventions
établies qui tiennent lieu de réalité il
n'eft queftion que de juger fi elles font
remplies avec goût ; mais il faut les connoître
pour porter ce jugement.
Ces principales parties de l'Art_ne
font pas encore tout ce qu'il eft effentiel
de connoître : il eft un mérite qui
couronne tous les autres , & fans lequel
les efforts du travail le plus affidu ne
conduifent point au-delà du médiocre ;
c'eſt le goût qui fe manifefte par la légéreté
& les graces de la manière de faire
par
la fermeté & la fureté du travail ; on
le fent mieux qu'on ne peut l'exprimer,
C'eft cette apparence de facilité , de certitude,
& d'enthoufiafme dans l'exécution,
qui rend les détails les plus fins & les
plus favans , fans peine & comme par
hazard . C'eft ce beau maniement du pinceau
ou du ciſeau , qui donne à connoître
que l'Artiste ayant une idée bien nette
de ce qu'il vouloit faire , a frappé le but
avec hardieſſe & précifion . On peut parvenir
à deffiner avec jufteffe , à compofer
avec jugement , à colorier avec vérité ,
à raifonner les effets de la lumière avec
exactitude, enfin à ne commettre aucune
190 MERCURE DE FRANCE.
faute fenfible ; fans cependant s'élever audeffus
de cette médiocrité qui n'échauffe
point le Spectateur. Souvent la différence
du grand Sculpteur , d'avec le Sculpteur
ordinaire , ne confifte que dans le goût
du travail ; ce n'eft en quelque manière
qu'un épiderme traité avec plus de fentiment.
C'est ce degré de lumière de plus
qu'il eft important d'appercevoir , & qui
eft tout il y a une fauffe apparence de
facilité , effet de l'ignorance de l'Artiſte ,
qui ne fachant point affez ce qu'il eſt
queftion de repréfenter , franchit avec
témérité des obftacles qui lui font inconnus.
Autant la facilité , fruit du favoir
eft admirable , autant cette hardieſſe mal
fondée eft ridicule aux yeux des gens inftruits
. Mais eft- il facile de les diftinguer
& de fe défendre de la féduction ? On
croit pouvoir avancer que ce mérite eft un
des plus difficiles à connoître dans toute
fon étendue. Il fait fon effet fur tout le
monde par fentiment , parce que ce qui
paroît fait fans peine , n'en fait point
éprouver au Spectateur ; mais comme ce
même agrément fe peut trouver dans des
ouvrages où il n'y a qu'une ignorante témérité
, c'eft au favoir à juger le ſavoir ,
comme c'eſt au goût à fentir ce qui eft
l'opération du goût.
MARS. 1759. 191
L'étude fans le goût naturel ne formera
ni un grand Artifte ni un excellent Connoiffeur
; le goût leur eft effentiellement
néceffaire mais quoiqu'il femble fuffire *
pour fentir en général les principales beautés
néanmoins on ne peut difconvenir que
feul & fans inftruction , il eft trop expofé
à tomber dans des erreurs. Toutes les
parties des Arts font en quelque choſe de
fon reffort , mais il ne peut les juger avec
connoiffance dans ce en quoi elle exigent
beaucoup de favoir: cependant la connoiffance
que donne le goût naturel feul, quoiqu'incomplette
, eft prefque toujours plus
judicieufe que celle qui eft fondée fur une
étude trop fuperficielle ; les faux jugemens
font l'effet des préjugés acquis, ou du defir
immodéré de faire paroître plus de fagacité
par la découverte des défauts , & de
décider au-delà de fes lumières. Ceux qui
en avouant ne s'y point connoître, jugent
fimplement par le plaifir qu'ils éprouvent
, & fe bornent à rendre compte de
cette impreffion , font plus près de la vraie
connoiffance , qui confifte à fentir les
beautés dans toute leur étendue , que ceux
à qui des lumières vagues & incertaines
donnent des prétentions plus vaftes
quoique non moins mal fondées,
On croit pouvoir conclure que c'eft au
192 MERCURE DE FRANCE.
goût , ou fentiment naturel du beau ;
qu'appartient le droit de juger ; mais
que ce n'eft qu'autant qu'il eft exercé par
la connoiffance de toutes les parties de
l'Art , qu'il peut acquérir celui de motiver
fon jugement & de prétendre à un examen
critique . Les exceptions que cette
régle peut fouffrir , font trop rares pour
que l'on doive raifonnablement fe flatter
d'être du nombre de ces Etres privilégiés ,
fi toutefois il en eft , qui connoiffent tout
fans étude.
Qu'on ne s'étonne donc point fi quelquefois
les Artiftes ofent recufer le jugement
des perfonnes les plus connues pour
être douées d'un goût délicat en d'autres
chofes , & même celui des Auteurs les plus
célèbres. Qu'il foit permis de foutenir que
la connoiffance des Arts eft beaucoup
moins répandue que celle des Belles- Lettres,&
que cette derniere n'entraîne point
l'autre ; parce que quoique le goût en foit
également la bafe , les Arts d'imitation
demandent de plus une connoiffance de
l'objet imité. Ajoutons qu'on n'admet en
général dans la claffe des Juges, à l'égard
des Lettres , que les perfonnes qui ont
reçu quelque éducation. Si Moliere a quelquefois
confulté fa Servante , ce n'a été
que pour connoître le fentiment qu'elle
éprouvoit
MARS. 1759. 193
éprouvoit, & non pour le régler fur fes confeils.
Or l'éducation la plus commune enfeigne
les élements des lettres ; plufieurs
années employées à l'étude des bons Auteurs
en donnent les premieres ouvertures
, que la lecture entretient & perfectionne
: ainfi un très-grand nombre de
perfonnes ont des lumières acquifes en
ce genre. Il n'en eft pas de même des
Arts . Peu cherchent à en acquérir les
connoiffances quoique beaucoup en veuillent
juger. Si l'on fuppofe que quelqu'un
ait employé à l'étude de la Nature relativement
aux Arts , le quart du tems que
l'on donne à s'inftruire dans les Lettres ;
qu'il ait vû avec examen autant de beaux
ouvrages de l'Art que communément on
lit d'excellens livres ; s'il n'eft tout-à-fait
inepte , on ne peut fe refufer à l'accepter
pour auffi bon Connoiffeur dans les Arts
que l'on en trouve ordinairement à l'égard
des Lettres dans le monde inftruit. Cependant
, & l'on peut en appeller aux
Auteurs, dans cette quantité de perfonnes
qui connoient les Belles- Lettres & même
qui les exercent , combien peu de bons
Juges A plus forte raifon dans des Arts
dont fi peu de perfonnes s'inftruiſent.
Celles qui font les plus éclairées en toute
autre chofe , peuvent être & font fouvent
- I
194 MERCURE DE FRANCE.
dans la claffe des hommes les plus ordinaires
à l'égard des Arts . On peut fans honte
ignorer ce que l'on n'a point appris ,
mais alors on ne doit juger que pour
foi , & ne point donner fon fuffrage pour
une autorité. Il yaa dans tous les Arts des
beautés propres à être fenties de tout le
monde , mais on n'en doit pas conclure
qu'il en foit de même de toutes ; c'eſt
pourquoi on peut rendre compte de l'impreffion
que l'on éprouve , mais on rifque
beaucoup d'errer , à vouloir rendre
raifon des cauſes.
M.
GRAVURE.
Daullé , Graveur du Roi , vient de donner
au Public plufieurs belles Eftampes : la Coquette
& l'Oiseau chéri , d'après les Deffeins de
M, Boucher ; la Chienne Braque , d'après le Tableau
fi eftimé de M. Qudry ; la Fête Bacchique &
les Tendres Adieux , d'après le Tableau de M.
le Nain ; les Plaifirs Flamands & la Ménagère
Flamande , d'après Teniers ; Jupiter fous la forme
de Diane , amoureux de Califto , d'après le
Pouffin. On fçait que ce Peintre eft nommé le
Raphael de la France à caufe de la préciſion & de
la fublimité de fon Deffein.
Il paroît trois Eftampes du Sieur Beauvarler
, dont une a pour titre le Teftament de
la Tulippe , & l'autre les Adieux de Catin. Le
pittorefque de ces deux Eftampes les rend cu
MARS. 1759. 195
}
rieufes & intéreffantes. Elles font très- bien renduës
, d'après les Tableaux de M. l'Enfant ; la
troifiéme eft une Sufanne , d'après M. Vien , qui
eft au Cabinet de M. le Comte de Vence. Ce morceau
eft d'un genre tout différent & beaucoup plus
difficile , ce qui prouve les talens & l'heureuſe facilité
de ce jeune Artifte.
On trouvera chez le même Artiſte plufieurs
vues de marine.
Dans peu le Sieur Beauvarlet mettra au jour
le pendant de la Sufane , dont le Sajet eſt la
chafteté de Jofeph.
PLAN détaillé du Combat de Saint Caft , fuivi
de la victoire remportée fur les Anglois par les
Troupes Françoifes , & la Nobleffe de Bretagne ,
fous les ordres de M. le Duc d'Aiguillon . Ce Plan fe
vend à Paris chez P. Patte Architecte rue des
Noyers , la fixiéme porte Cochere à droite en entrant
par la rue S. Jacques. Prix 18 fols.
L'Auteur des Portraits du Roi de Pruffe & du
Maréchal Comte de Daun , vient de mettre au
jour celui de Marie Thérefe d'Autriche : Impératrice
, Reine d'Hongrie & de Bohême , ce Portrait
ainfi que les deux premiers fe trouvent rue Saint-
Hyacinte au Jea de Paulme du fieur Goffeaume
près la Porte Saint Jacques à Paris . Le prix eft de
douze fols piéces.
ATLA
GEOGRAPHIE.
TLAS des Militaires in-4° . Tome 2. contenant
cent Cartes pour le détail de l'Allemagne
avec une differtation fur la même Province. Ces
Cartes font réduites & corrigées fur les meilleures
Cartes Allemandes , par le fieur le Rouge , Ingé
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
nieur , Géographe du Roi , rue des Grands Au
guftins. Prix 30 liv . lavés fur papier de Hollande,
& relié , 24 liv.relié fur papier ordinaire , 18 liv.
à traits fimples.
Plus , les Batailles de la préfente guerre.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
D₁
OPER A.
EUX circonftances fembloient devoir affoiblir
le fuccès de l'Opéra de Pyrame & Thifbé :
l'interruption de ce fpectacle , occaſionnée par la
mort de S. A. S. Madame la Ducheffe d'Orléans,
& l'indifpofition de l'Actrice qui avoit joué le
rôle de Thiſbé avec tant d'applaudiffement. Mais
l'ardeur du Public ne s'eft point rallentie.
Mile Riviere , qui a remplacé Mlle Arnould ,
dans le rôle de Thiſbé , y a été applaudie après
elle , & c'est un fuccès très-flatteur. Le vendredi
23 , Mlle. Arnoud a repris fon rôle.
Le 22 on a donné un fpectacle compofé du
Prologue de Platée , de l'Acte d'Alphée & Aréthufe
, pris des Fêtes d'Euterpe , & du Devin de
Village. Ce fera l'Opéra des jeudis.
COMEDIE
FRANÇOISE .
LE lundi 29 Janvier , Mlle Camouche , jeune
Actrice , élève de M. Armand , débuta par le rôle
C
M - A- R- S . 1759. 197
de Médée. Elle a continué fon début par les rôles
de Mérope , de Phédre & d'Athalie . Il feroit injufte
de chercher dans des Effais la correction
d'un talent confommé : il s'agit de ce qu'elle promet
, & non de ce qu'elle exécute. On convient
unanimement que la Nature a tout fait pour
elle . Sa voix eft pleine & harmonieufe ; il dépend
d'elle de la rendre fléxible . Le cri de la
douleur , qu'on appelle la voix d'entrailles , a
dans le plus grand nombre des Acteurs , des
fons éteints ou des fons aigres. Il eft , dans cette
Actrice , aigu & doux en même-temps : il exprime
le déchirement du coeur fans bleffer l'oreille
; & c'eſt une partie des plus effentielles & !
des plus rares dú talent naturel dans le pathérique.
Sa figure eft noble , intéreffante , & d'un
caractére de beauté théâtrale : fes yeux furtout
ont l'éloquence des paffions ; mais elle exagére
l'expreflion du dépit , de l'indignation & de la
colere , par des mouvemens de la bouche qu'il
eft important qu'elle adouciile de bonne heure.
C'est par une altération imperceptible des traits
de la figure , que le fentiment doit le peindre ;
& celle de la jeune Actrice peut le rendre affez
vivement fans fe décompofer.
En lui fuppofant même beaucoup d'intelligence
, il n'eft pas furprenant qu'a fon âge , le
détail des rôles importants qu'elle a joués , l'enfémble
de l'action , les nuances des caractéres, les
rapports fouvent compliqués des fentimens qui
doivent agiter foname , leur progrès , leurs combats
, leurs révolutions ; en un mot tout ce qu'elle
doit faire fentir dans tel moment de telle fituation
, ait échappé à fes premieres études. Aufli
Jui pardonne- t-on de s'éloigner de l'exacte vérité
dans la déclamation & dans le gefte ; & ce
n'eft point dans ces détails infinis que les leçons
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
peuvent fuppléer à la méditation. Mais ce qu'il eft
bon qu'elle fçache dès à préfent , c'eft que la
déclamation pour être vraie , touchante & variée,
n'éxige que le ton naturel de la parole dans
le noble ; que l'Acteur qui cadence les vers &
les mots , tombe néceffairement dans la monotonie
en un mot , qu'il faut bien fe pénétrer de
ce qu'on doit dire , & oublier qu'on dit des vers.
A l'égard du gefte , tous les Commençants
donnent dans l'excès , & Mlle Camouche a ſuivi
l'exemple. Il feroit à fouhaiter qu'on ne lui eût
jamais appris qu'il faut des geftes au Théâtre :
c'eft la crainte d'en manquer qui fait contracter
l'habitude de les multiplier à contre-fens. L'action
de cette Actrice eft naturellement noble ;
il ne lui refte qu'à laiffer agir la nature ſans la
contraindre & fans la forcer. La preuve que tout
ce qu'on y trouve de défectueux vient d'un Arc
mal entendu , c'eft que dans les momens où elle
ne fe pofféde plus , & où , s'oubliant elle - même ,
fon ame eft toute entiere à la fituation du rôle ,
fon langage & fon gefte fe rapprochent de la
vérité : on voit que plus le caractère qu'elle repréfente
a de pathétique & d'entrailles , plus elle
Y met de naturel auffi a-t -elle eu plus de fuccès
dans les rôles de Mérope & de Phédre , que
dans ceux de Médée & d'Athalie.
Il y auroit une infinité de réfléxions à faire pour
lui développer à elle-même le mélange d'imperfections
& de beautés qu'on a remarqué dans fon
jeu. Mais l'exercice & l'étude lui en apprendront
plus que tous les Critiques ; & le Public impartial
eft le meilleur de tous les confeils .
Le jeudi 22 Février l'on a remis au Théâtre
la Comédie des trois Coufines. Elle est parfaitement
bien jouée , & il n'y a que le préjugé du
Public contre ce qu'on appelle les mauvais jours ,
MARS. 1759. 199
qui puiſſe nuire au fuccès de ce ſpectacle plein
de gaîté.
Le 28 on doit donner Titus, Tragédie nouvelle
COMEDIE ITALIENNE..
LE 28Janvier on remit à ce Théâtre Mélézinde
, Comédie héroique.
Le 19 Février on remit le Prince Travefti ,
Comédie en Profe en cing Actes de M. de Marivaux
que le Public a revue avec beaucoup de
plaifir. Il a débuté un nouvel Arlequin dont on
a été aflez fatisfait.
L
OPERA - COMIQU E.
'OUVERTURE de ce Spectacle fe fit à la Foire
S. Germain le 3 Février , par Nicaiſe , le Médecin
de l'amour , & un Prologue pour compli
ment , qui fut bien reçu . Le 7 on donna les
Aveux ind fcrets La Mafique eft de M. Monſgny
, les paroles de M. de la Ribadiere : c'eſt le
Sujet du Conte de la Fontaine , décemment
traité. On avoit joint à cette Piéce un Baller ,
fous le titre du Lendemain des Nôce,. Ce Spectacle
a eu du fuccès. Le 17 , on a remis La Rofe .
Opéra Comique d'un ton joyeux. Le 21 , on a
donné pour la premiere fois celui de Cendrillon :
c'est exactement le Sujet du Conte de Perrault
mis en Scénes : les premieres languiffent un peu;
mais vers la fin l'action s'anime & devient trèsagréable.
Cet Ouvrage eſt écrit avec facilité , &
le Poëte a fuivi le goût naïf & léger du Con-
Leur , dans le ſtyle & dans le dialogue.
"
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Les Ballets que l'on donne fur ce Théâtre
plaifent généralement. Le Public ſe plaît à encourager
les talens prématurés des fieurs Piétro
& Duval , & des Dlles Prudhomme , Emilie
Vicentini , & Louiſe de Heffe.
CONCERT SPIRITUEL.
LE Concert Spirituel du 2 Février , jour de
la Fête de la Purification > commença par une
Symphonie ; enfuite Magnus Dominus , Motet à
grand Choeur de M. de Perfuis , Maître de Mufique
de la Cathédrale d'Avignon . Ce moter a
de grandes beautés : on l'a trouvé un peu long.
On fouhaiteroit plus de chant & plus de détail
dans les récits . Il a été fuivi d'une Symphonie
del Signor Wagueriel , Maître de Mulique
de l'Impératrice Reine : cette Symphonie a
plû généralement par fes détails & fa variété.
Mlle Richer a chanté pour la premiere fois au
Concert un air Italien . Elle a une belle étendue
de voix & femble donner de grandes espérances.
Elle eft foeur de M. Richer , ci- devant Page de
la Mufique du Roi , qui a fait fi longtems les
délices de la Cour & du Concert Spirituel . M.
Balbaſtre a joué fur l'Orgue un Concerto de fa
compofition , qui a été très-applaudi . Mlle Fel
a chanté un petit Motet pour la Fête du Jour
& le Concert a fini par Nifi Dominus , Motet à
grand Choeur de M. de Mondonville , dans lequel
MM. Gelin & Deffaintis ont chanté & ont
fait un très- grand plaifir. Le Public entend toujours
les Moters de cet Auteur célèbre avec la
même fatisfaction .
MARS. 1759. 201
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
DE
CONSTANTINOPLE , le
25 Décembre.
LE feu ayant pris le 22 , vers les dix heures du ›
foir , dans un quartier affez proche du Sérail ,
quoi qu'on ait fait pour arrêter le progrès des flamnes
, l'incendie a duré plus de quinze heures , &
a réduit en cendres plus de mille maifons , parni
lefquelles on compte un grand nombre de beaux
Palais. "
DE STRALSUND , le 10 Janvier.
On a appris que les poftes d'Anclam & de Demmin
ont été pris par les Prufliens .
On nous annonce dans le moment que plufieurs
détachemens des Rufies , font en marche pour pénétrer
dans la Pomeranie Pruffienne . Ils ont déja
paru du côté de Stolpen. Ce mouvement a obligé
le Comte Dohna de détacher quelques Régimens
pour s'oppofer a leurs progrès.
Da WARSOVIE , le 12 Janvier .
Le & de ce mois , le Prince Charles de Saxe reçue
folemnellement l'inveftiture des Duchés de Cour→→
lande & de Sémigalle.
DE LEIPSICk , le 10 Janvier:
Le de ce mois l'Officier Pruffien qui com
mande ici , donna ordre à vingt- fix de nos prin
cipaux Négocians de fe rendre a l'Hôtel - de-Ville.
On leur fignifia que le Roi de Prulle avoit ordonné
de les conftituer Prifonniers , fi dans:24 heures
ils ne payoient pas les trois cent mille écus exige
1.4 .
202 MERCURE DE FRANCE.
depuis longtemps par S. M. Pruffienne. Ces Négocians
repréfenterent qu'il leur étoit impoffible
de fournir une fomme auffi exorbitante . Sur cette
réponſe on les fit enfermer dans un cachot où ils
refterent toute la nuitfuivante , & où ils effuyerent
toutes fortes de mauvais traitemens de la part des
Soldats qui les gardoient . Le lendemain le Commandant
les fit fortir du cachot : il leur montra
l'ordre qu'il avoit reçu de leur faire mettre les
fers aux pieds & aux mains , de les faire tranfporter
dans cet état à Magdebourg , pour y être
condamnés aux travaux des forçats , de faire abattre
leurs maifons , & de faire vendre leurs marchandiſes
à l'enchere.
On les enferma dans l'Hôtel-de-Ville d'où ils
ne fortirent que le 7 au foir , après qu'on les eur
forcés de figner chacun en particulier , une obligation
de fournir une partie de la fomme , le 8 ,
plufieurs autres Négocians ont été arrêtés & foumis
au même traitement.
Du 17.
On eft à Drefde dans de grandes inquiétudes au
fujet des progrès que les Croates & les Pandours
Autrichiens ont fait depuis peu dans la Saxe.
DE HAMBOURG , les Janvier.
On écrit de Mecklenbourg , que depuis l'entrée
des Troupes Pruffiennes dans ce Duché , la défolation
y eft générale. On enléve par force tous
ceux des Habitans qui font en état de porter les
armes. Ils fuyent la plupart dans l'appréhenfion
de fervir contre leur Patrie.
MARS. 1759. 203
D'ERFURT , le 6 Janvier.
On mande de Saxe que le Directoire de Torgau
, outre les fommes déja impofées exige un
million de don gratuit. Les Villes de l'Electorat
viennent auffi d'etre impofées au payement d'une
Capitation proportionnelle.
On a accordé un délai de quatre femaines pour
la vente des Bois de Drefde ; & les Etats ont offert
une fomme de douze mille écus , pour ob-.
tenir que cette vente n'ait pas lieu.
DE DRESDE.
Le Prince Henri a obtenu du Roi de Pruffe ,
qu'on n'exigeroit de cet Electorat que trois mille
hommes de recrues , au lieu de douze mille qu'on
avoit demandé précédemment. Les huit millions
impofés par Sa Majefté Pruffienne ont été pareillement
modérés à trois millions , à condition que
l'Armée Pruffienne qui eft en Saxe , ſera nourrie
par les habitans.
D'EMBDEN , le premier Janvier.
Le Roi de Pruffe a donné fes ordres pour que
l'on armât dans ce Port des Bâtimens en courſe.
On n'y avoit jamais connu cette eſpèce d'armement.
On vient d'en faire l'effai fur un navire de
feize canons & de cent trente hommes d'équipage.
Les inftructions données au Capitaine ,
portent de ne croifer que contre les vailleaux
Suédois.
Il arrive journellement ici & à Stade des navires
d'Irlan de chargés de provifions pour les
}
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
troupes Angloifes qui fouffrent une grande difette
dans leurs quartiers.
DE HILDESHEIM en Weftphalie , le 10 Janu.
Cet Evêché qui a toujours été neatre , n'en reffent
pas moins tout le poids de la guerre. Il eft peu
étendu , & le Pays ou il eft fitué n'eft ni fertile ni
commerçant . Cependant le Prince Ferdinand de.
Brunfwick nous a taxés à des contributions exorbitantes
, qu'on nous oblige de payer en trois termes
, fous peine d'exécution militaire. Nous avons
ordre de payer le 15 de ce mois quatre - vingt mille.
écus pour le premier terme. Il nous eft impoffible
de fournir cette fomme ; & nous n'avons d'autre
parti à prendre que de fouffrir l'exécution dont on
nous menace.
DE FRANC FORT , le 12 Janvier.
Les Troupes Françoiſes qui font en garnifon
dans cette Ville , obfervent la plus exacte diſcipline.
Cette Ville n'a pas fouffert la moindre interruption
dans fon Commerce , & elle jouit tranquillement
de fes Priviléges .
DE LONDRES , le 14 Janvier.
L'Efcadre qui doit partir pour les Indes Orientales
, eſcortera les Vaiffeaux de la Compagnie. On
arme à Portsmouth quinze Vaifieaux de ligne , &
plufieurs autres Bâtimens fur lefquels on fait embarquer
des vivres pour huit mois. Un gros détachement
du corps de l'artillerie , qui a eu ordre
de partir de Wolwich le 8 de ce mois fera employé
fur cette flotte commandée par le Général
Bofcawen. On affure que ce grand armement a
pour objet uue expédition fecrette & étrangere au
plan d'opérations qui a été annoncé.
On a reçu des Lettres du Sénégal fur les côtes
MARS. 1759. 205
d'Afrique ces Lettres portent qu'un détache
ment de nos troupes ayant eu ordre de marcher
contre une Nation du Pays , qui eft fort attachée
aux François , avoit été battu , contraint de prendre
la fuite avec précipitation , après avoir eu
vingt- quatre hommes tués & vingt- fept bleffés ,
& que le Commandant en fecond a été du nombre
des morts.
Nous avons appris par des Lettres de la Nouvelle
York , qu'un Armateur François nommé
Chatileau , a établi fa croiſière le long des côtes
de cette Province , & qu'il s'y eft rendu fi redou
table , que tous les bâtimens fe tiennent renfermés
dans les Ports , par l'impoffibilité d'éviter la
rencontre. En deux mois de temps il a fait vingttrois
prifes confidérables . Le dernier navire dont
i s'eft emparé tranfportoit à Bofton cinquante
foldats avec leurs femmes. Ce Corfaire , après
l'avoir pillé a contraint le Capitaine de lui payer
deux cens livres fterlings de rançon .
Du 19
La Cour reçut dernierement des lettres de la
Haye , dans lesquelles le Général York rend compte.
des conférences qu'il a eues avec quelques Membres
du Gouvernement des Provinces Unies. II
paroît que les conteftations qui fe font élevées
au fujet de l'enlévement des Navires Hollandois
par nos Armateurs , s'aigriffent de plus en plus.
Notre Ministère voudroit bien terminer ce différend
a l'amiable ; mais il perlévére a exiger pour
condition , que les Etats- Généraux interdiront à
leurs Sujets un comm rce auquel il n'eft pas
à
préfumer qu'ils veuillent renoncer.
Les lettres écrites de Bengale en date du mois
de Mars 1758 , nous ont appris que dix vaiffeaux.
François arriverent à la rade de Pondicheri au
mois de Septembre 1757 , & y débarquerent le
206 MERCURE DE FRANCE.
Régiment de Lorraine , & qu'enfuite ces vaiffeaux
retournerent à l'Ile Maurice pour y prendre
d'autres troupes qu'ils y avoient laiffées. On
ajoute dans cette lettre que la fupériorité des
troupes Françoifes dans l'Inde donne beaucoup
à craindre pour nos établiffemens ; qu'on eſt
perfuadé que les François méditent quelque
grande entreprise , d'autant plus qu'à l'arrivée
des vaiffeaux de leur Compagnie des Indes , leur
marine ne fera point inférieure à la nôtre.
Nous avons été informés par des Lettres venues
de Guinée , qu'un Corfaire François avoit
foutenu un combat de quatre heures contre un
de nos vaiffeaux de guerre de 64 canons & une
de nos frégates de 28. Ce bâtiment nommé le
Comte de Saint Florentin , croifoit depuis quelque
temps le long de la Côte de Guinée , à deffein
d'enlever les navires Anglois employés à la traite
des Négres.
L'Amiral Saunders commandera la flotte qui
doit partir incellamment pour l'Amérique Sepsentrionnale.
Cette flotte eft compofée de qua
torze vaiffeaux de ligne & de deux frégates.
Le 20
>
Du 29.
an Courrier arrivé de la Haye apporta
la nouvelle de la mort de la Princelle
Anne , Fille aînée du Roi & Gouvernante des
Provinces- Unies.
Le 20 Décembre dernier on a appris par les
Lettres du Général Forbes , en date du 30 Novembre
1758 , que le
24
du même mois les Indiens
qui faifoient partie de la Garnifon Françoiſe
du Fort du Quefne , avoient pris querelle avec
les autres troupes de cette garnifon , & que leur
mécontentement avoit été fi grand , qu'ils étoient
fortis du Fort pour fe retirer bien avant dans les
terres ; qu'alors les François affoiblis par cette
MARS 1759.
207
déſertion , avoient pris le parti de faire fauter les
ouvrages , d'emmener l'artillerie & les munitions
, & de s'embarquer fur l'Ohio pour ſe rapprocher
des établiffemens qu'ils ont fur le Miffiffipi.
Ces Lettres ajoutent que le Général Forbes
averti de leur retraite , s'avança auffitốt pour
prendre poffeffion de la Place , qu'il en trouva
toutes les fortifications détruites & tous les effets
enlevés ; qu'il détacha quelque cavalerie légère
pour aller à la pourfuite des ennemis ; mais qu'on
ne put jamais les atteindre. Ainfi les François ont
perdu un Fort , & nos troupes n'ont gagné que
des ruines .
Du 3 Février.
Une chaloupe de guerre arrivée le 26. à Portf
mouth , nous a appris le fuccès de l'expédition
du fieur Keppel , Chef d'Eſcadre , fur les côtes
d'Afrique. Dans la route il effuya une tempête
violente qui difperfa fon efcadre , & trois des
navires qui la compofoient firent naufrage fur
les côtes de Barbarie ; mais cet accident ne l'empêcha
point de fuivre fon objet . Il arriva le 28
Décembre avec le refte de fon efcadre à la hauteur
de l'Ile de Gorée . Dès le jour fuiyant il attaqua
les forts occupés dans cette Ille par les
François. La réfiftance fut d'abord affez vive ;
mais l'attaque ayant continué avec ardeur , les
trois cens hommes qui étoient dans l'Ifle furent
contraints de fe rendre prifonniers de guerre.
DE LA HAYE , le 19 Janvier.
Le 13 de ce mois , on fit l'ouverture du Teftament
de la Princeffe Gouvernante . Elle a inftitué
le Roi d'Angleterre & la Princeffe Douairiere de
Naflau Tuteurs Honoraires du Prince Stathouder
& de la Princeffe Caroline fes enfans ; & le Duc
Louis de Brunſwick Tuteur effectif.
On vient de publier ici une prétendue Lettre
208 MERCURE DE FRANCE.
écrite de Londres , dans laquelle on s'efforce de
prouver , qu'il eſt de l'intérêt de la Nation Hollandoile
de renoncer au commerce des Colonies
Françoifes. Cette lettre eft regardée comme l'ouvrage
du Général York qui voudroit bien que les
intérêts de la Grande- Bretagne devinflent les
nôtres.
Nous avons appris que trois navires d'Amfterdam
qui r venoient de Curaçao , ont été enlevés
par des Corfaires Anglois , & conduits à la
nouvelle York . Un autre navire parti de S. Euftache
, a été pris & mené à la Jamaique. Quatre
autres ont eu le même fort.
Le Comte d'Affry a fait part aux Etats - Généraux
que Sa Majesté Très Chrétienne l'a nommé
fon Ambaffadeur auprès de Leurs Hautes
Puillances.
Du 8 Février.
Nous commençons à éprouver de la part du
Minière Anglois , des ménagemens qu'il n'avoit
pas eus pour nous jufqu'à préfent. On confent à
nous reftituer grand nombre de vaiffeaux qui
nous ont été juſtement enlevés.
D'AMSTERDAM , le 19 Janvier.
La lettre attribuée au Général York vient d'être.
pleinement réfutée dans un écrit que l'on a rendu
public . On fait fentir dans cet écrit que les Hollandois
n'ont pas be oin que les Anglois lear apprennent
en quoi confifte le folide intérêt de la
République.
Il paroît certain que la révolution priſe le 11
de ce mois dans l'Allemblée des Etats de Hollande
& de Weftfrife, d'équiper vingt- cinq Vaiffeaux de
Guerre , a été confirmée le 13 , par leurs Nobles
Puillances . On allure que les ordres viennent d'être
envoyées aux Colleges de l'Amirauté , pour faire
travailler avec diligence à cet armement.
MARS. 1759. 209
DE ROME , le 20 Janvier.
Le 15 de ce mois , le Cardinal Jean- Antoine
Guadagni , Sous- Doyen du Sacré Collège, Vicaire
de Sa Sainteté , Préfet de la Congrégation des
Réguliers , mourut dans fa quatre-vingt- cinquiéme
année .
DE MILAN , le 6 Janvier.
Le Marquis de Chauvelin , Ambaffadeur du
Roi Très-Chrétien à la Cour de Turin , eft arrivé
dans cette Ville . Le Comte de la Marche , Prince
du Sang Royal de France , lui a envoyé la procuration
, par laquelle ce Miniftre eft chargé de faire
la demande de la Princeffe de Modêne pour
Epoufe de ce Prince. Le 2 de ce mois il fe préfenta
au Palais où il fit cette demande enforme . La Prin--
cefle donna fon confentement fous le bon plaifir
du Duc de Modene fon pere. On dreffa l'Acte de
ce confentement , qui fut figné avec les formalités
requifes ; le Marquis de Chauvelin remit enfuite à.
la Princeffe de magnifiques préfens.
DE GENES , le 12 Janvier.
Un Bâtiment entré dernièrement dans ce Fort
nous a appris que deux Navires Maltois avoient
été attaqués par deux Corfaires Anglois ; mais..
que ces derniers avoient été contraints de prendre
la fuite , & de s'échouer fur la Côte où preſque
tout leur équipage avoit été noyé.
De Madrid , leo Janvier.
La maladie du Roi fait de jour en jour les plus
triftes progrès ; & les Prieres publiques continuent
dans tout le Royaume fans interruption .
Du 24.
On a appris de Lifbonne par un Extraordinaire,
que les Commillaires nommés par le Roi de Por
tugal , ayant porté leurs Sentences définitives
contre plufieurs perfonnes accufées d'être les Auteurs
où les Complices de l'attentat affreux com210
MERCURE DE FRANCE.
mis contre Sa Majefté Très - Fidéle , dit des Con
jurés avoient été exécutés le 13 de ce mois.
De Naples, le 20 Janvier.
On fait ici des préparatifs extraord . On recrute
les vieilles Troupes , on forme de nouveaux Ré
gimens. Les Paylans des Frontieres du Royaume,
qui avoient coutume d'aller travailler l'hyver dans
l'Etat de l'Eglife , ont eu défenfe de s'abſenter.
On veut choilir parmi eux des hommes en état de
fervir , & en compofer un Corps de Milice. On
preffe l'Armement des Vaiffeaux & des Frégates.
On travaille à aſſembler une Artillerie formidable
; & on fait de grands amas de toutes eſpéces
de munitions de Guerre. Au milieu de ces mouvemens
, la Cour reçoit & dépêche des Couriers.
Les Confeils fe tiennent avec affiduité , & rien ne
tranfpire des réfolutions qu'on y a prifes.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
LE
De Versailles , le 28 Janvier.
E Roi ayant été incommodé d'un rhume , a
gardé fa chambre pendant plufieurs jours. Sa
Majefté eft parfaitement rétablie.
Le Roia difpoté du Régiment Royal Rouffillon ,
Infanterie , vacant par la démiffion du Marquis
du Hautoy , en faveur du Comte d'Hauſſonville
Capitaine avec rang de Meftre- de- Camp dans le
Régiment des Volontaires de Schomberg.
Sa Majeſté a nommé le Sieur de la Caze , Préfident
du Parlement de Bordeaux , à la premiere
MARS. 1759. 211
Préfidence du Parlement de Pau , vacante par
mort du Sieur de la Ric- de-Gaubert .
la
Le Roi a donné l'Abbaye Réguliere de Laucourt,
Ordre de S. Auguftin , Diocéfe d'Arras , a Dom
Billiau , Prieur de la même Abbaye .
Le Maréchal de Contades étant arrivé depuis
peu de jours , pour concerter avec le Ministre de
la Guerre , le Plan des opérations de la Campagne
prochaine , fut préſenté le 24 à leurs Majeftés &
à la Famille Royale par le Maréchal Duc de Belle-
Ifle.
Le 28 , le Roi difpofa en faveur de l'Evêque de
Poitiers , de la Charge de Premier Aumônier de
Madame , vacante par la mort de l'Evêque de
Meaux.
Sur la démiffion de l'Evêque de Rennes , Sa
Majesté a nommé à cet Evêché , l'Abbé de Beaumont-
des-Junies , Vicaire- général , & Grand-Ar
chidiacre de Tours.
Le Roi a donné l'Abbaye de S. Faron , Diocéfe
de Meaux , Ordre de S. Benoît , à l'ancien Evêque
de Rennes . L'Abbaye Réguliere de S. Michel de-
Cuixa , Ordre de S. Benoît, Diocéfe de Perpignan ,
à Dom de Guanrés , Religieux du même Ordre.
Et I Abbaye de Kerlort , Ordre de Cîteaux ,
Diocéfe de Quimper , à la Dame de Quelen ,
Religieufe Urfuline du Monaftere de Quimperlay.
Le 30 , le Sieur Gualterio , Archevêque de
Mira , Nonce du Pape , eut une Audience particuliere
du Roi , à laquelle il fut conduit par le
Sieur Dufort , Introducteur des Ambaffadeurs.
Le 2 Février, Fête de la Purification de la Sainte
Vierge , les Chevaliers , Commandeurs & Offçiers
de l'Ordre du Saint- Esprit , s'étant affemblés
vers les heures du matin dans le Cabinet du
Roi , Sa Majefté tint Chapitre. Les preuves de
Nobleffe du Cardinal de Gefvres , du Duc de Che212
MERCURE DE FRANCE.
vreufe , du Maréchal de Contades , des Comtes
de Graville , de Rochechouard , de Guerchy , du
Prince de Crouy & du Comte de Lannion ayant
été préalablement faites , l'information de leurs
vie & moeurs , & leur profeffion de foi futent
admiles. Après la Meffe , le Roi monta fur fon
Trône, & revetit des marques de l'Ordre les Chevaliers
ci - deffus nommés.
Le Roi ayant fixé par fon Ordonnance du 25
Octobre dernier , le nombre des Compagnies
de Dragons , Gar les -Côtes dans la Province de
Guyenne , & réglé la forme qu'elles auront à l'avenir
ces Compagnies formeront un Corps de
neuf Efcadrons dont Sa Majesté a donné le Commandement
Général , avec le brevet de Meftre- de-
Camp de Dragons au Baron de Tuillier.
Le 4 , l'Evêque de Poitiers prêta ferment entre
les mains du Roi , pour la place de Premier Au
mônier de Madame.
Du 15 , Sa Majefté a donné l'Evêché de Meaux
à l'Evêque de Poitiers ; l'Evêché de Poitiers à l'Abbé
de Beaupol de Saint-Aulaire , Grand - Vicaire
du Diocéfe de Roun ; & l'Abbaye d'Auberive ,
Ordre de Citeaux , Diocéle de Langres , à l'ancien
Evêque de Poitiers , nommé à l'Evêché de Meaux.
Le 8 de ce mois , le Marquis de Feuquieres ,
Meft e-de Camp de Cavalerie , prêta ferment
entre les mains de Sa Majefté , pour la Charge
de Lieutenant-Général de la Picardie , & celle de
Grand Bailli d'épée de cette Province.
De Paris , le
27 Janvier.
Le 25 de ce mois , le Duc de Choifeul fut reçu
& prit féance au Parlement , en qualité de Pair
de France.
Le Sieur de Bompar , Chef d' fcadre , commandant
l'Eſcadre du Roi armée a Breſt , mit à
la voile le 21.
MARS . 1759 . 213
Le Comte de Vibraye , Capitaine de Dragons
dans le Régiment de Languedoc , fils aîné du Marquis
de Vibraye , Lieutenant - Général des Armées
du Roi , & employé en Baffe-Alface , a obtenu
l'agrément du Régiment Dauphin Etranger , Cavalerie
.
Du 10 Février.
L'age & la fanté du Sieur de Montmartel
Confeiller d'Etat , & ci- devant Garde du Tréfor
Royal , ne lui permettant plus de remplir les
fonctions de Banquier de la Cour , dont il s'eſt
acquitté avec diftinction pendant un grand nombre
d'années ; Sa Majefté a choifi pour le remplacer
, le Sieur de la Borde , Secrétaire du Roi ,
connu depuis longtemps par fon crédit & fes
talens , ainfi que par la confiance qu'il a méritée
de la part du Gouvernement .
La Gazette de France a donné la nouvelle promotion
d'Officiers Généraux . Je l'inférerai dans
le prochain Mercure.
Mariages Morts.
Meffire Denis - Augufte de Beauvoir de Grimoard
, Marquis du Roure , Colonel dans les
Grenadiers de France , fils de feu Meffire Louis-
Claude- Scipion de Grimoard , Comte du Roure ,
Lieutenant Général des Armées du Roi , & de
Marie - Victoire - Antonine de Gontault- Biron ,
époufa le 24 de Janvier , Demoiſelle Françoife-
Sophie- Scholaftique de Baglion de la Salle , fille
de Meffire Pierre - François-Marie de Baglion ,
Comte de la Salle , ancien Capitaine au Régiment
des Gardes-Françoiles , & de feue Dame
Angelique Louife - Sophie de Louville . L'Evêque
de Senlis leur donna la béné liction nuptiale dans
la Chapelle de l'Archevêché de Cambrai . Leurs
Majeftés & la Famille Royale avoient figné le 21
leur contrat de mariage.
214 MERCURE DE FRANCE.
Louis-Alexandre- Célefte d'Aumont , Duc de
Villequier , fils de Louis- Marie d'Aumont , Duc
d'Aumont , Pair de France , & de feue Felix-Victoire
de Durfort , a épousé le 25 de Janvier , Demoifelle
Felicité-Louife le Tellier de Montmirail ,
fille de François - Céfar le Tellier , Marquis de
Courtanvaux , Capitaine- Colonel des Cent Suiffes
de la Garde ordinaire du Corps du Roi , & de
Louife-Antonine de Gontault-Biron. La bénédietion
nuptiale leur a été donnée par l'Evêque d'Evreux
, dans la Chapelle particuliere de l'Hôtel de
Louvois. Leur contrat de mariage avoit été figné
le 21 par leurs Majeftés & la Famille Royale.
Le 28 Novembre dernier , Meffire- Claude Marquis
de Villiers-l'Ifleadam , ancien Officier d'Infanterie
, Seigneur de Reiges en Champagne , &c.
a épousé au Château de la Louptiere en Champagne
, Dame Marie- Claire de Relongue de la Louptiere
, Veuve de Meffire François - Edouard le Gras
de Vauberfay , Chevalier , Seigneur de Mongenot,
Lieutenant des Maréchaux de France , au Département
de Champagne & de Brie.
La Maiſon de Villiers l'Ifleadam eft fi connue
pour avoir donné des Grands Officiers de la Couronne
& un Grand -Maître de l'Ordre de Malthe ,
qu'il fuffit de la nommer.
Ses autres Alliances font de Montmorency , de
Nefle , de Chatillon , d'Harcourt , de Melun , &c.
N. d'Eterno , Abbé Commendataire de l'Abbaye
de S. Rigaud , Ordre de S. Benoit , Diocéfe
de Mâcon , mourut à Besançon le 20 Janvier dans
la foixantiéme année de ſon âge .
Louiſe- Henriette de Bourbon Conty , Ducheſſe
d'Orleans , mourut en certe Ville le , de ce mois ,
âgée de trente- deux ans , fept mois & vingt jours.
La Cour a pris le deuil pour dix jours à l'occaſion
de la mort de cette Princeffe.
" MARS. 1759. 215
Meffire Jofeph François de Charleval , Evêque
d'Aigde , Abbé Commendataire de l'Abbaye de
Pellan , Ordre de S. Benoît , Diocéſe d'Auch , eſt
mort à Agde le 22 du mois dernier , âge de cinquante-
cinq ans.
Paul- François de Bethune , Duc de Bethune-
Charoft , Pair de France , Lieutenant - Général
des Armées du Roi , & au Gouvernement de Picardie
& Boulonnois , Gouverneur de Calais , Che-"
valier des Ordres du Roi , Chef du Confeil Royal
des Finances , & ancien Capitaine des Gardes-du-
Corps de Sa Majefté, mourut à Paris le 11 , dans
la foixante- dix feptiéme année de fon âge .
Frere Jean-Philbert de Fay de la Tour- Maubourg
, Chevalier Hofpitalier de S, Jean de Jérufalem
, Grand- Bailli de Lyon , Commandeur de
la Commanderie de Morchamp , mourut le 4 de
ce mois au Puy-en- Velay , dans la quatre-vingtiéme
année de fon âge. Il avoit été nommé par
le Grand- Maître , Grand Maréchal de l'Ordre de
Malthe.
Le 27 Janvier 1759 , Marie-Gertrude Marille
de Fouquerolles eft décédée, âgée de 68 ans , dans
fa Terre de la Bretudiere , proche Chinon en
Touraine ; elle étoit veuve de Mellire François le
Royer de la Sauvagere , Sieur Darteré , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , &
Directeur des Fortifications de l'Anjou , dont le
Mercure de France a fait mention au mois de
Novembre 1749 , pag. 212 , ainfi que des enfans
iffus de ce mariage . La Famille de varille
de Fouquerolles eft noble & originaire de Picardie ,
AVIS DIVERS,
L'AUTEUR de l'ouvrage qui a pour titre l'Archi
tecture des Anciens, développée dans les vraies pro216
MERCURE DE FRANCE.
portions , qui doit s'imprimer par foufcription
chez Jombert Imprimeur & Libraire rue Dauphine
, donne avis au Public , que les deniers des
foufcriptions jufqu'à préfent reçus , n'étant pas
fuffifant pour remplir l'objet des planches & gravures
de cet important ouvrage , on continuera
de recevoir les foufcriptions chez ledit fieur Jombert
, juſqu'au premier Mai prochain.
LE SIEUR Laigle , Marchand , rue des Carme à
Rouen avertit Meffieurs les Auteurs de Mufique ,
que depuis vingt années il fait feul le commerce
de la Mufique , dans ladite Ville , & que pour
rendre fon Magazin plus complet & plus général
, & leur procurer par- là un plus grand débit
de leurs ouvrages , il recevra pour.leur compte ,
celle qu'ils voudront lui envoyer. Ils auront la
bonté de s'adreffer à Paris , à M. Bordet , Maître
de Flute Traverfiere , rue S. Denys , prefque vià-
vis le paffage de l'ancien Grand - Cerf , la porte
cochere à côté d'un Epinglier , à qui l'on adreſfera
les lettres ou paquets francs de portspour
LES HEUREUX fuccès que produit le Vinaigre
Romain la confervation de la bouche , prouvent
que cette compofition eft la plus parfaite qui
Te foit trouvée . Ce Vinaigre blanchit les dents , arrête
le progrès de la carie , empêche que les autres
dents ne fe carient , & prévient l'haleine forte .
Le Vinaigre de Turbie fe débite avec une réuſſite
parfaite pour la guérifon du mal de dents ; comme
auffi différentes fortes de Vinaigres ſervans à ôter
les boutons , taches du vifage blanchir la peau ,
dartres farineufes , & noircit les cheveux & fourcils
roux ou blancs , & aufli le véritable Vinaigre
des quatre- voleurs . Ces Vinaigres ſe vendent chez
le fieur MAILLE , Vinaigrier , Diftillateur ordinaire
MARS. 1759 . 217
naire de Leurs Majeftés Impériales , & le feul pour
la compofition de ces fortes de Vinaigres. Il tient
Magafin de Vinaigres au nombre de cent quatrewingt
fortes. Il demeure à Paris , rue S. Andrédes
Arts , la troifiéme Porte-cochere à droite par
le bout qui fait face à la rue de la Huchette , aux
Armes Impériales , ci- devant rue de l'Hirondelle.
Les moindres bouteilles font de 3 livres ,
foit pour les dents ou le vifage . Les perfonnes de
Province qui defireront fe procurer ces différentes
fortes de Vinaigres , en écrivant une lettre d'avis
au fieur Maille , & remettant l'argent par la Pofte ,
le tout affranchi de port , on leur fera tenir exactement
avec la façon de s'en fervir. Les nouveaux
Vinaigres en couleurs , annoncés dans le Journal
de Verdun du mois d'Août dernier, n'ayant pas pû
être encore préfentés à Leurs Majeftés Impériales ,
n'étant pas dans leur entiere perfection , l'on en
annoncera la vente le plutôt qu'il fera poſſible.
HOPITAL
DE M. LE MARÉCHAL DE BIRON.
Quinziéme Traitement depuis ſon établiſſement .
LE nommé Baucher , de la Compagnie d'Obfouville
, entré le 10 Août, eft forti le dix Octobre
parfaitement guéri .
Le nommé Bernard , de la même Compagnie ,
eft entré le 31 Août & en eſt ſorti le 10 Octobre
parfaitement guéri .
Le nommé Conftant , de la Compagnie de la
Sône , eſt entré le 21 Septembre , & en eft forti
le 31 Octobre parfaitement guéri.
K
218 MERCURE DE FRANCE.
Le nommé Chauvet , de la Compagnie de
Bouville , eft entré le 21 Septembre , & en eſt
forti le 21 Novembre , parfaitement guéri.
Le nommé Touflaint , de la Compagnie de
Chevalier, eft entré le s Octobre , & en eft forti
le 28 Novembre , parfaitement guéri.
Le nommé le Sage , de la Compagnie de Bouville
, eft entré le 19 Octobre , & en eft forti le
26 Décembre parfaitement guéri.
Le nommé Lacombe , Compagnie le Camus ,
eft entré le 16 Novembre , & en eft forti le 26
Décembre parfaitement guéri .
Le nommé Bouginier , de la même Compagnie
, eft entré le 14 Novembre , & en eft forti
le 26 Décembre.
L'on ne détaille plus ces maladies ; mais elles
étoient on ne peut pas plus graves , & plufieurs
avoient réfifté aux traitemens connus adminiſtrés
plufieurs fois.
EXTRAIT de différentes cures dans
différentes Villes du Royaume.
Nimes en Languedoc.
Lettre de M. Rajoux , Docteur en Médecine
, & Membre de l'Acad, Royale
de Nimes ; à M. Keyfer.
'Ar l'honneur de vous envoyer , Monfieur ,
les Certificats de deux de mes Confrères , & de
trois Maîtres en . Chirurgie de cette Ville , dont
l'un eft le Doyen , & tous les trois Chirurgiens
très - expérimentés. Vous verrez qu'ils ont été
très - fatisfaits de la cure que j'ai faite , & dont
je vous ai rendu compre dans mes précédentes,
MARS. 1759. 219
Vous pouvez en faire l'ufage qu'il vous plaira ,
& fi vous les faites inférer dans le premier Mercure
, vous pourriez y joindre un Extrait court
& fuccint de la maladie. J'espère , Monfieur ,
que votre remède aura dans cette Ville la même
réputation qu'il a partout ailleurs , quand il fera
fagement adminiftré : car je vous répéte qu'il y
faut beaucoup d'art. Dès que les épreuves que
j'ai faites encore feront connues , on ne fera
certainement point de difficulté de fe fier pour
la guérifon des maladies vénériennes à un remède
dont on verra partout les effets aufli heureux &
auffi -bien conftatés .
J'ai l'honneur d'être , &c.
Signé RAJOUx , Dot en Méd.
Extrait des Certificats de Meffieurs les
Médecins de Nîmes. ( On Jupprime les
détails d'une Maladie qui étoit des plus
graves.)
Nous Pierre Baux , Docteur en Médecine de
J'Univerfité de Montpellier , Correfpondant des
Académies Royales des Sciences de Paris & de
Montpellier , Aggrégé au Collège des Médecins
de Nimes , & Jean-Baptiste Mitier , Do &tear en
Médecins , Aggrégé au Collège des Médecins de
Nimes :
Certifions & atteftons que le premier Septembre
1758 nous avons vifité , conjointement avec
M. Rajoux , Médecin de l'Hôtel - Dieu , & Membre
de l'Académie Royale de Nimes , la nommée
Marguerite ***, femme de Jofeph R** , que nous
avons trouvée dans un état des plus cruels , accablée
de tous les plus graves fymptomes qui caractérifent
la maladie vénérienne ... la Malade ne
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
pouvant plus manger ni dormir , & étant enfin
dans un état d'exténuation qui faifoit craindre
pour la vie qu'ayant commencé à prendre les
Dragées anti- vénériennes de M. Keyfer , le 8 du
mois de Septembre , fous la direction de M.
Rajoux , ce remède a produit l'effet le plus heureux
que nous ayant été repréſentée le 2 Décembre
, un mois après l'ufage des Dragées , afin
d'être plus certains de la guérifon ; nous avons
trouvé qu'elle étoit parfaitement guérie... que
la Malade ne fouffroit plus aucune espèce de douleur
, & étoit d'un embonpoint qui la faifoit preque
méconnoître. En conféquence de quoi nous
ne pouvons que rendre un bon témoignage du
fuccès de la méthode qui a été employée dans
cette occafion , & avons donné la préfente Atteltation.
A Nîmes , le 27 Décembre 1758 .
Signé BAUX & MITIER. D. E. M.
Extrait des Certificats de Meffieurs Mitier,
Bonnefoi & Clufeau , Maitres en Chiturgie
de ladite Ville, pour la même care.
Nous fouffignés , Maîtres Chirurgiens de
Nimes, certifions que le premier Novembre 1758,
nous avons été appellés conjointement avec M.
Kajoux Docteur en Médecine de la Faculté de
Montpellier pour voir & vifiter la nommée Marguerite
*** femme de Joſeph
** que nous n'eumes
befoin que des yeux pour juger de fa maladie.
Que cette femme étoit dans un état digne de
pitié .... Que M. Rajoux fe chargea de la cure de
cette femme , avec les Dragées de M. Keyfer ;
& qu'elles ont eu dans fes mains un fi heureux
fuccès, que vers le commencement de Décembre ,
peut-être un mois après la guérifon , nous avons
MAR S. 1759.
221
été furpris de trouver cette femme fans aucune
incommodité. En conféquence de quoi nous ne
pouvons que donner des éloges au mérite de cette
compofition dans la cure des Maladies Vénériennes
, quand elle fera furtout conduite par un habile
Médecin. A Nîmes le 22 Décembre 1758.
Signé , MITIER Chirurgien- Major de l'Hôtel-
Dieu , BONNEFOY , CLUZEAU ,
Maîtres en
Chirurgie.
Il vient de fe faire également à S. Malo , à
Metz, & dans diverfes autres Villes des cures autentiques
dont il fera rendu compte fucceffivement
parce qu'on ne peut les inférer que les unes après
les autres. Le Public obfervera que depuis deux
ans, prefque toutes les principales Villes du Royaume
ont envoyé les certificats les plus authentiques
, qu'il ne peut y avoir de brigues , ni de
faveurs dans des faits atteftés aufli généralement ;
que jamais remède n'a été expo é a tant d'épreuves
; que M. Keyfer fait aujourd'hui fon feizième
traitement à l'Hôpital de M. le Maréchal de Biron
; qu'il y a guéri plus de 3 à 400 foldats qui
exiftent , & dont il ne lui eft pas mort un feul
entre les mains ; qu'il a fait plus de trois mille
cures à Paris ; que fon remède en a fait auta nt
dans les Provinces , & que malgré les comptes
exacts & vrais qu'il en a rendas , il voit avec douleur
qu'il eft perpétuellement des gens affez ennemis
du bien public & de l'humanité pour chercher
à décrier ce remèdę .
D'autres font affez ignorans pour ofer dire fans
le connoître , qu'il eft compofe de drogues pernicieufes
, tandis que ce n'eft que du mercure extrêmement
purifié , & que d'ailleurs on peut ef
fayer de le décompofer quand on voudra : d'autres
affez imbécilles pour dire qu'il eft infuffifant
parce qu'il aura quelquefois échoué contre de,
K iij
222 MERCURE DE FRANCE.
maladies compliquées , où n'ayant agi que contre
la maladie vénérienne , qu'il aura détruite , il
n'aura pas fait le miracle d'emporter toutes les
autres complications , & tandis qu'il y a cent faits
qui prouveront qu'il a guéri des Maladies manquées
jufqu'à fept fois par les frictions ; enfin qui
employent toutes fortes de manoeuvres pour le
difcréditer , foit par jaloufie , foit par ignorance,
ou par un entêrement déplacé.
Lifte de Meffieurs les Médecins , Maitres en Chi
rurgie, Chirurgiens Majors d'Hopitaux de
Régimens divers , à qui le remède a été envoyé
en quantité gratis pour en faire les épreuves
les plus authentiques , qui ont envoyé en conféquence
tous les Certificats que l'on a inférés depuis
deux ans dans tous les Mercures dans
lefquels ils atteftent qu'ils en ont été farisfaits à
tous égards ; qui l'adminiftrent aujourd'hui par
preférence à tout autre , auxquels on peut
s'adreler avec confiance dans toutes les Vilkes
lienx qui font défignés.
DOCTEURS EN MÉDECINE.
MESSIEURS
Médecin de l'Hôpital
à Grenoble.
Docteur en Médecine , à Montauban,
MARMION,
du Roi.
RIGAL,
FRESSINIAT, Idem.
RAJOUX ,
à Limoges.
LE CAT ,
Idem.
Médecin & Chirurg.
Major des Hôp . de
à Nîmes .
S. M. l'Imp. Reine , à Gand.
Docteur en Médecine , à Troyes.
PIERS ,
SEB, Idem. à Saint-Malo,
GOUPIL , fils , Idem. à Argentan,
MORIN Idem. à Falaife.
MARS. 1759. 223
•
CHIRURGIENS - MAJORS
Des Hopitaux & des Régimens.
LE RICHE ,
MONTAUT,
MESSIEURS
Chirurg, Maj . des Hôpitaux
Milit .
Chir. Maj . de S. M. le
Roi de Pologne ,
GARENGEOT, Chir . Maj . du Rég, du
MOLITAR D,
DELANY
GiaT ,
Roi , Infanterie ,
Chir. Maj . du Rég , de
Bretagne , Infant.e
Chir . Maj . du Régiment
de Breffe.
Chir. Maj . du Régiment
d'Artois ,
DE MONTREUX , Chirurgien- Major des
DELAHAYE,
MICHEL ,
Hôpitaux ,
Chir. Maj . des Hôpit .
Chir. Maj . des Vailfeaux
du Roi ,
à Strasbourg.
à Lunéville.
à l'armée.
à l'armée.
à Landernau
à Boulogne.
à Breft.
à Rochefort .
à Toulon.
MAITRES EN CHIRURGIE,
REY,
MAREL ,
DUPONT ,
Jussy ,
2
WAROCQUIER ,
LABORIE ,
MESSIEURS
Maître en Chirurgie ,
rue Tupin ,
De l'Acad . des Scienà
Lyon.
ces & Belles -Lettres, à Dijon.
Démonftrateur Royal , à Rennes.
à Besançon
à Lille.
Idem.
Idem .
Maître en Chirurgie , à Toulouſe.
Bous
USQUET , Idem.
GUILLON le J. Idem.
LEPAGE, Idem.
à Metz.
à Orléans,
à Caen,
224 MERCURE DE FRANCE.
MESSIEURS
DESMOULINS , Maître en Chirurgie , à la Rochelle.
FINEKS , Idem . à Genève.
MITIER , Idem. à Nîmes.
MERIC , Idem . à Rheims.
FALISE , Idem. à Liége.
BOISSIER , Idem. à Montpellier.
HOYLARIS, Idem. à Anvers.
DAUVERS , Idem. à Parme.
DE N.
**
à Cadix.
DE au Cap.
DE MERAUDE,
DE LA PLAINE ,
NAUDINAT, Chirurgien ,
LẺ QUAY ,
Chirurgien ,
Chirurg. du Gouvern. à Bordeaux .
Chirurg. de S. A. S.
M. le Margrave de
Bareuth , à Bareuth.
à la Haye.
à Lizieux.
à Marseile.
On donnera le nom des perfonnes qu'on n'a point
nommées dans les cas où on les demandera , & l'on
donnera d'ici à quatre mois , une lifte plus étendue
de diverfes perſonnes qui ont demandé le remède ,
qui font actuellement des épreuves.
L'adreffe de M. Keyfer eft rue & Ifle S. Louis ,
la cinquième porte cochere à gauche , en entrant
par le Pont-rouge.
Fantes à corriger.
Page 48, ligne 18. Affiftans , lifez Artifans.
MARS. 1759 . 225
APPROBATION.
J'ai lu, par ordre de Monfeigneur le Chancelier ,
le Mercure du mois de Mars , & je n'y ai rien
trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion.A Paris,
ce 28 Février 1759. GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
L ' HIRONDELLE & le Bâtiffeur , Fable ,
Ode par M. de Bory ,
Difcours en Vers fur l'Emulation , par M.
des ,
P.S
7
Bor-
13
La douce Vengeance , Nouvelle Eſpagnole , 20
34
38
Ode fur la Convalescence de Madame la Prin-
Tyrtée , Cantate ,
Penfées ,
ceſſe de Condé ,
4I
Imitation de l'Ode d'Horace ,
Quis gracilis te puer in rofa ? 44
Epître à l'Auteur du Mercure , 45
Lettre au même , écrite de Boulogne , 47
Zephirette , ou la Mystérieuse , 50
Lettre à l'Auteur du Mercure , écrite de Cayeux ,
Epitre à un Ami fur la nouvelle Année ,
Suite des Penfées fur l'Efprit de Société,
56
58
60
226 MERCURE DE FRANCE.
Lettre à l'Auteur du Mercure fur la caufe des
pleurs ,
Ode fur le Sublime Poëtique ,
A Mlle Clairon ,
7.3
146
152
Le mot de l'Enigme & du Logogryphe du Mercure
précédent ,
Enigme ,
Logogryphe ,
Chanfon ,
Autre ,
75
ibid.
76
77
ibid.
ART.II. NOUVELLES LITTÉRAIRES
L's Plaifirs de l'Imagination , Poëme &c.
Abrégé Chronologique de l'Hiftoire d'Eſpagne
&c.
Suite des Ruines de la Grèce ,
79
97
-105
116
Jurifprudence du Confeil , ancienne , moderne
Suite des Principes difcutés , &c.
Annonces des Livres nouveaux ,
& actuelle &c. 126
133 &ſuiv.
146
ART. III. SCIENCES ET BELLES-LETTRES. ·
154 Médecine ,
Lettre de M. Giraud , Médecin , à M. Vacher ,
118
Académie des Sciences , Belles- Lettres & Arts de
164
Lyon ,
Académie Royale des Sciences de Bordeaux, 168
ART. IV. BEAUX - ARTS.
De la connoiffance des Arts fondés fur le Def
fein ,
Gravure ,
171
194
MARS. 1759 . 227
191
Géographie ,
ART. V. SPECTACLES.
Opéra ,
Comédie Françoife ,
Comédie Italienne ,
Opéra-Comique ,
Concert Spirituel ,
ART. VI . Nouvelles Politiques ,
Avis divers ,
Mariages & Morts ,
196
ibid.
199
ibid.
209
201
215
213
217
Hôpital de M. le Maréchal de Biron ,
La Chanfon notée doit regarder la page 78.
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoife.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères